Revue Nord

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Revue Nord
nord’
revue de critique et de création littéraires
du nord/pas-de-calais
n°56 — décembre 2010
Revue éditée par la S.L.N.,
avec l’aide du Conseil Régional Nord/Pas-de-Calais
PROTESTANTISME
ET littérature
Études réunies par Jean Vilbas
sommaire
n°56 - décembre 2010
dossier : Protestantisme et littérature
Nord des réformes et des réveils
(Jean Vilbas)
Entre Humanisme et Lumières : traducteurs, polémistes et mystiques
La Bible au cœur de l’écriture
Louis Des Masures
(Philippe François)
Polémiques
Doit-on prêcher en picard si l’on est picard ?
L’avis de Jean Calvin
(Luce Albert-Maréchal)
Guy de Brès : la littérature comme bouclier face à la persécution
(Philippe Laurent)
Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde
(Mathieu de la Gorce)
La mise en scène de la conversion d’un hérétique :
à propos d’un livre de François Richardot en 1567
(Alain Lottin)
Jean de Monchy
(Émile Braekman)
Expatriés, voyageurs et mystiques
Le voyage des Amazones. Jessé de Forest
(Vincent Guillier)
Jean de Labadie
(Alain Joblin)
Antoinette Bourignon
(Marjolaine Chevalier)
Antoine Bénézet, bâtisseur de ponts transatlantiques
(Jeanne-Henriette Louis)
Dix-neuvième et vingtième siècles :
Missions, dissidences et concurrences
Henry Pyt
(Isabelle Olekhnovitch)
Le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque en France
(Laurie Larvent)
Pierre Nicolle, homme de culture et homme de réveil
(Raymond Pfister)
5
9
13
19
31
35
39
45
51
55
65
69
71
81
Une pensée religieuse en concurrence : la révélation du père des Antoinistes
& la Bible des Protestants
(Guillaume Chapheau)
87
Crises
Henri Nick, écrivain parce que pasteur
(Grégoire Humbert)
93
Élie Gounelle
(Bruno Ehrman)
103
Robert Farelly, une plume « baptiste sociale »
(Sébastien Fath)
107
Wilfred Edward Salter Owen
(Suzanne Bray)
111
Racines
Identité, écriture et mémoire protestantes en Picardie
(Jean-Marie Wiscart)
115
Les moissons de l’exil
(Vincent Guillier)
117
Les Éditions Le Phare
(Laurent Déom)
123
Claude Campagne, entre Action catholique et lecture de la Bible
(Francis Marcoin)
127
création
Jeanne
(Henri Heinemann)
133
« Je suis de la pire espèce… »
(Françoise Nimal)
135
Les Alpes du Nord
(Catherine O’Connor)
139
chronique bernanosienne
Bernanos et le suicide de Stefan Zweig
(Paul Renard)
141
comptes rendus
149
reçu
157
Nord des réformes
et des réveils
Jean VILBAS
Les Pays-Bas du sud, largement gagnés à la Réforme au seizième siècle,
n’apparaissent plus au vingt et unième siècle comme une terre protestante,
même si le réformateur Jean Calvin, dont on a célébré le cinq centième anniversaire en 2009, est natif de la picarde cité de Noyon. La minorité protestante,
qu’elle soit demeurée dans la contrée, expatriée ou réimplantée à l’occasion
des réveils du dix-neuvième et du vingtième siècles a néanmoins joué un rôle
important dans la vie culturelle du Septentrion.
La première trace de cette influence est révélée par le nombre important
d’écrivains et artistes qui s’attachent à la diffusion du texte biblique : l’humaniste Jacques Lefèvre, né à Étaples, gagné à l’évangélisme professé par
Marguerite de Navarre et la cour de Nérac, inaugure un cortège de traducteurs
qui intègre le noyonnais Robert Olivétan, traducteur de la Bible en français à la
demande des communautés vaudoises, et Samuel Desmarets, natif d’Oisemont
et pilier du Refuge huguenot des Pays-Bas, sans négliger l’anglais William
Tyndale, martyrisé à Vilvoorde ; il convient de ne pas oublier la riposte que
constitue la traduction catholique de la Bible en anglais, fruit du travail du
Collège de Douai. À côté de ces traducteurs, un dramaturge et poète comme
le tournaisien Louis Des Masures s’intéresse à la vie du roi David qu’il porte
à la scène, mais aussi aux Psaumes ; ce, à l’instar du noyonnais Pascal de
L’Estocart et du tournaisien Samuel Mareschal qui les mettent en musique
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
jean vilbas
et du valenciennois Valentin Conrart, secrétaire de l’Académie française qui
revoit la traduction de Théodore de Bèze et de Clément Marot.
Dans le laps de temps qui s’étend de la Renaissance aux Lumières, les
conflits religieux sont nombreux ; ils s’expriment notamment par les textes
polémiques des humanistes comme l’espagnol Juan Luis Vives, exilé à Buges,
ou le néerlandais Érasme de Rotterdam, retiré à Anderlecht, des réformateurs
comme Jean Calvin ou le montois Guy de Brès, rédacteur de la Confessio
Belgica et considéré comme le père de la Réforme aux Pays-Bas, des écrivains
militants comme le guerrier Philippe de Marnix, baron de Sainte-Aldegonde
ou le curieux Jean de Monchy, auteur des Dialogues rustiques, dédiés aux
bergers d’Artois. Les entretiens de l’évêque arrageois François Richardot avec
des hérétiques, comme les textes juridiques de Jean Bodin, établi à Laon où
avait eu lieu l’exorcisme de Nicole Obry, offrent un autre éclairage sur ces
polémiques dont les témoignages textuels sont nombreux. La violence née
des conflits religieux donne aussi lieu à la rédaction de martyrologues comme
ceux de l’arrageois Jean Crespin ou du mennonite néerlandais Thieleman Van
Braght dont une partie du Miroir sanglant se déroule dans les Flandres.
Un autre indice de ce climat conflictuel est la longue liste d’expatriés de
nos contrées qui ont trouvé refuge en Allemagne (comme le grammairien saintquentinois Pierre de La Ramée, le graveur liégeois Théodore de Bry ou les
huguenots picards de Friedrichsdorf), aux Pays-Bas (comme le botaniste arrageois Charles de l’Écluse, le picard Samuel Desmarets, la visionnaire lilloise
Antoinette Bourignon, le troublant Jean de Labadie qui fut curé à Amiens ou les
ancêtres wallons du poète néerlandais Louis Couperus), en Grande-Bretagne
(comme la famille elle aussi wallone du pasteur John Bulteel), aux États-Unis
(comme le saint-quentinois Antoine Bénézet, converti au quakerisme) voire en
Amérique latine (comme Jessé de Forest, originaire d’Avesnes-sur-Helpe, qui
entreprend une tentative de colonisation protestante au Brésil). Certains font le
voyage en sens inverse, comme l’écrivain Samuel-Henri Berthoud, descendant
d’un imprimeur protestant suisse implanté dans le Cambrésis et converti au
catholicisme ; quelques décennies plus tard, l’anglican John Ruskin posera un
regard biblique sur le joyau de l’art gothique qu’est la cathédrale d’Amiens.
Une vague d’évangélisation protestante atteint le nord de la France et la
Belgique au début du dix-neuvième siècle ; elle accompagne les développements de l’industrialisation, en particulier dans le bassin minier, mais aussi
dans les zones rurales. Plusieurs de ces missionnaires, de confession variée,
ont laissé des témoignages littéraires de leur activité à travers leurs journaux
et leurs correspondances : Jean de Visme, originaire du Ponthieu et pasteur
d’un vaste territoire correspondant au nord de la France, à la Picardie et la
Wallonie où il relève les églises réformées, sorties de la clandestinité ; Henry
Pyt, réveillé genevois qui organise la première communauté baptiste à Nomain ;
Jean-Baptiste Crétin, disciple de Pyt et fondateur de plusieurs églises baptistes ;
Jean-Baptiste Pruvot dont le ministère en Cambrésis rural se partage entre les
réformés et les baptistes et le célèbre Vincent Van Gogh, agent de l’Église
nord des réformes et des réveils
Chrétienne Missionnaire Belge à Wasmes, dans le Borinage. Beaucoup de
communautés baptistes sont laminées au cours du vingtième siècle par des
vagues de dissidence ; se détachent en particulier les Étudiants de la Bible,
parmi lesquels le petit Mouvement Missionnaire Intérieur Laïc qui mène une
intense activité éditoriale, et le pentecôtisme dont une figure nationale est le
pasteur Pierre Nicolle, établi à La Fère.
Le courant du christianisme social domine dans cette région marquée par les
crises économiques ; il traverse l’ensemble des dénominations protestantes. Il
inspire l’écrivain néerlandais Louis Couperus et a pour avocats et acteurs principaux les pasteurs réformés Henri Nick de Fives et Élie Gounelle de Roubaix,
les baptistes denaisiens Philémon Vincent et Gaston Brabant. Si au début du
vingtième siècle, le baptiste Émile Basly qui sera maire de Lens, choisit de
s’engager en politique, en prenant des distances avec sa foi, quelques décennies
plus tard, le théologien Georges Casalis, chargé de la conservation du Musée
Calvin de Noyon, mène un dialogue critique avec le marxisme en épousant la
théologie de la libération. Les conflits mondiaux servent de cadre à l’activité
littéraire de plusieurs auteurs, depuis le poète anglais Wilfred Owen décédé à
Ors jusqu’à l’avocat du pacifisme chrétien Philo Vernier, pasteur à Maubeuge,
sans oublier le résistant cévenol André Trocmé, natif de Saint-Quentin. Les
polémiques ne cessent pas, tant avec les défenseurs du catholicisme comme
le chanoine Haigneré de Boulogne qu’avec des nouvelles spiritualités comme
l’antoinisme qui se développe principalement dans la même aire géographique
que les missions protestantes.
Le contexte polémique conduit Henri Rossier, pasteur d’Amiens au dixneuvième siècle à se faire l’historien du protestantisme picard pour justifier
les racines locales de celui-ci ; une même ferveur historique animera le critique anglais John Ruskin, visiteur attentif de la cité picarde, et Élisée Reclus,
géographe de renom et militant anarchiste, mort à Tornhout. C’est cette même
quête des racines qui parcourt l’œuvre de l’écrivain tchadien Nimrod, de
confession protestante, établi en Picardie. Au vingtième siècle, plusieurs écrivains protestants s’illustrent dans la littérature destinée à la jeunesse comme
l’instituteur du village protestant d’Horebeke, Abraham Hans, les baptistes
denaisien Robert Farelly et boulonnais Brigitte et Jean-Louis Dubreuil (sous
le pseudonyme de Claude Campagne) ; les Ardennes belges ont même abrité
une maison d’édition, Le Phare, d’inspiration mennonite. Il ne faut pas oublier
Alain Bombard, médecin à Amiens, qui a renoué avec la tradition du voyage
et fait le récit de sa traversée en solitaire.
Certains des auteurs cités seront présentés par de courtes biographies mais
aussi à travers quelques pages d’anthologie qui en feront redécouvrir plusieurs.
Nous avons aussi laissé la place dans la partie « création » à trois poètes plus
immédiatement contemporains : Henri Heinemann, vivant sur la côte picarde,
Françoise Nimal qui vit, travaille et écrit à Bruxelles et Catherine O’Connor,
au service d’une communauté évangélique de la région lilloise.
LOUIS DES MASURES
Philippe FRANÇOIS
Louis Des Masures est un poète français né vers 1515 à Tournai. À la cour
de François Ier, il se lie avec de nombreux poètes et humanistes. L’accession au
trône de France d’Henri II (1547) marque sa disgrâce. Vers 1550, il entre au
service des princes de Lorraine et s’installe à Saint-Nicolas-de-Port. Il est alors
sous la protection du cardinal Jean de Lorraine, pour qui il traduira l’Énéide,
l’épopée de Virgile (environ 10 000 vers) publiée dans sa traduction définitive
en 1560, chez Jean de Tournes à Lyon (premiers fragments publiés à Paris dès
1547), dédiée à Charles III. Mais en ces années 1550, outre son éloignement de
la Cour royale, un événement va bouleverser son existence : suite à un séjour à
Genève, où il rencontre les Réformateurs Jean Calvin, Pierre Viret et Théodore
de Bèze, il se convertit secrètement au protestantisme, tout en poursuivant
sa « carrière » à la très catholique Cour de Lorraine ; c’est dans ce contexte
qu’il rencontre Pierre de Ronsard qui le tient en haute estime. Ignorant tout
de sa conversion, le poète vendômois lui consacrera en 1560 une élogieuse
élégie où l’on note déjà des accents anti-protestants annonçant le virage pris
par Ronsard vers 1561.
En 1553, Des Masures devient auditeur de la Cour des Comptes de Nancy.
Signe de sa notoriété, l’année 1557 voit la publication de ses Œuvres poétiques qui contiennent une paraphrase rimée de vingt psaumes de l’Ancien
Testament, sur le modèle de ce qui deviendra le Psautier huguenot, alors en
chantier (Marot-Bèze). Ce point est très important : le poète de Cour, qui
connaissait la mise en route du psautier genevois, se transforme en théologien
pour un exercice poétique dont Marot fut le maître incontesté, avec toujours
cette ambiguïté, ici volontaire, entre usages mondain (les psaumes eurent un
grand succès à la Cour) et liturgique protestant (même si le texte est dédié à
l’évêque de Toul).
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
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PHILIPPE FRANÇOIS
En 1562, sur le point d’être poursuivi pour cause d’hérésie, il se réfugie à
Metz où il est diacre, puis pasteur de la communauté réformée (1566). C’est
dans cette ville, où figure une importante communauté réformée, qu’il rédige,
à la suite de sa découverte de la pièce Abraham sacrifiant (1550) de Théodore
de Bèze, ses Tragédies saintes : David combattant, David triomphant, David
fugitif (1566). Cette œuvre en vers, composée avec prologues, chœurs et épilogues, préfigure la tragédie classique, tout en se rattachant à la tradition des
mystères et moralités ; elle est destinée à soutenir les protestants alors persécutés : il s’agit d’un texte à clefs, difficile à lire car truffé de références à la
situation politico-religieuse de l’époque.
On retrouve ensuite Des Masures brièvement à Bâle et enfin établi dans la
vallée de Sainte-Marie-aux-Mines (dans l’actuel département du Haut-Rhin)
où il meurt, pasteur, à Eschery, le 17 juin 1574.
Vingt Pseaumes de David, traduits selon la verité hebraïque,
et mis en rime françoise (1557)
Pseaume LXXXII
Deus stetit in synagoga deorum.
Il amonneste les Princes d’entendre à faire droite justice : les reprenant
de leurs faux jugemens. Et pource qu’il considere l’iniquité & corrupcion d’iceux, il invoque Dieu, à fin que luimesmes par Jesuchrist vienne
juger la terre : auquel il prophetise que toutes nacions escherront en
heritage.
Dieu tousjours tient le premier lieu
Au conseil des Seigneurs & Princes
Il juge & preside au milieu
Des hauteins Juges des Provinces.
Jusques à quand meintiendrez vous
Des pervers jugemens l’usage ?
Et vous rengerez dessus tous
Des meschants selon le visage ?
Faites justice à l’indigent.
Au povre donnez seure adresse.
L’humble soit de son mal urgent,
Et l’affligé mis hors d’oppresse.
Retirez par devoir humein
L’innocent d’ennui & de peine :
LOUIS DES MASURES
Et le delivrez de la main
Du pecheur, qui de fraude est pleine.
Las, ils n’ont sens, n’entendement :
Parmi l’obscur, ils vont grand erre ;
Tant qu’esbranlez sont grandement
Tous les fondemens de la terre.
Bien vous ay-je au vray dit ainsi :
Vous estes Dieus regnans au monde :
Vous estes tous enfans ici
En qui force & hauteur abonde.
Mais si mourrez vous toutefois
Ainsi que meurt le plus bas homme :
Et tomberez tous une fois,
Comme un tyran que mort assomme.
Lieve toy, Seigneur, lieve toy
Que juger la terre tu viennes :
Car toutes nacions je voy
Par droit heritage estre tiennes.
11
Doit-on prêcher
en picard
si l’on est picard ?
L’avis de Jean Calvin
Luce ALBERT-MARÉCHAL
S’il est question du nord et de Jean Calvin, c’est bien sûr à Noyon, siège
épiscopal du Vermandois, qu’il faut d’abord renvoyer : « Il naquit à Noyon,
ville ancienne et célèbre de Picardie, l’an 1509, le 10 juillet ». Le réformateur
est baptisé le même jour à Ste Godeberte, en présence de son parrain, Jean
des Vatines, chanoine de la cathédrale de Noyon. Il commence son instruction
dans sa ville natale, au collège des Capettes, qu’il quittera vers treize ans pour
rejoindre le collège de la Marche puis celui de Montaigu à Paris, après s’être
vu octroyer des bénéfices ecclésiastiques locaux visant à financer la suite de
ses études. Les racines picardes du réformateur de Genève sont bien connues,
tout comme le réseau de relations et d’amitiés qu’entretenait sa famille dans la
région : il restera attaché à Noyon et à la Picardie toute sa vie. En témoigne
— Théodore de Bèze, Histoire de la vie et de la mort de Calvin (1565), O.C. 21, p. 25.
— La date à laquelle Calvin quitte Noyon pour Paris fait débat, mais elle se situe entre 1520 et
1523.
— Un autel de la cathédrale de Noyon, la cure de St Martin de Martheville (à 8 lieues de Noyon)
finalement échangée deux ans plus tard contre celle de Pont-l’évêque, dans l’Oise. Calvin ne renonce
officiellement à ces revenus qu’en 1534.
— On pensera particulièrement à la famille d’Hangest. Pour de plus amples éléments, voir M. Reulos,
« Les attaches de Calvin dans la région de Noyon », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme
Français, 1964, p. 193-200.
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LUCE ALBERT-MARÉCHAL
la façon dont il déplore avec émotion les ravages causés par les Espagnols en
1552 :
Interea, quod nunquam fore putassem, vivo patriae meae superstes. Urbs
enim e qua natus sum tota nuper incendio consumpta fuit. Audire etiam quotidie
horrendas totius Picardiae clades cogimur.
L’emploi du terme patria indique à quel point la Picardie reste pour Calvin intimement liée à son histoire, à ses origines, alors même qu’il a quitté la France
depuis déjà dix-huit ans à l’heure où il écrit cette lettre. Ce type d’évocations
est pourtant rare sous sa plume, ne serait-ce qu’à cause de cette répugnance
du réformateur à parler de lui-même, de sa vie ou de ses goûts. On en trouve
en revanche d’un tout autre ordre dans son traité polémique intitulé Contre la
secte phantasticque et furieuse des libertins qui se nomment spirituelz. Dans
ce traité, le Nord en général et la Belgique en particulier – Flandres et Brabant
– constituent de véritables foyers d’hérésie qui contaminent la France et au
premier chef la Picardie, qui leur est frontalière : « ceste poison est parvenue
jusque à nostre langue » :
Pour commencer, il y a environ quinze ans ou plus, qu’un nommé Coppin,
Flameng, natif de l’Isle, commença à remuer ceste ordure au lieu de sa nativité,
homme ignorant et n’ayant autre moyen de se avancer de son audace, selon
que dict le proverbe, qu’un fol ne doute de rien. Depuis est survenu un autre,
nommé Quintin, lequel a acquis un tel bruit qu’il a esteinct la memoire de
l’autre, tellement qu’on l’estime comme le chef et premier inventeur. Et luy,
comme il est fier villain, prent bien plaisir d’avoir ceste reputation et se garde
de faire mention ne semblant d’avoir rien apprins de ce maistre là. Il est du pays
de Hannault ou de ces quartiers là. Or ne say je pas combien il y a qu’il vint en
France, mais il y a plus de dix ans que je l’y ay veu. Alors il estoit acompaigné
d’un Bertrand des Moulins, qui puis nagueres est devenu Dieu ou rien selon
leur opinion ; c’est à dire qu’il est decedé de ce monde. Non seulement je ne
leur voudrois imposer aucun crime à tort mais plustost voudrois empescher
qu’un autre ne le fist. Toutesfois je ne puis dissimuler ce que j’ay entendu par
feuz Estienne de la Forge, duquel la memoire doit estre beniste entre les fideles
comme d’un sainct martyr de Jesus Christ. C’est qu’ilz estoyent sortis de leur
pays, plustost pour quelque malefice que pour la parole. J’entends qu’il y en
avoit encore un troisiesme, nommé Claude Perceval. Tous ont si bien besongné
qu’ilz en ont infecté beaucoup en France, tellement qu’il n’y a lieu où ilz ayent
habité lequel soit du tout pur de toute corruption. Combien que ce pendant ilz
— « Je survis à ma patrie, ce que jamais je n’aurais pu croire. La ville où je suis né a été détruite
entièrement par les flammes. Nous sommes même obligés d’entendre quotidiennement les destructions
effroyables que subit toute la Picardie », Lettre n°1674 à Blaurer, Ioannis Calvini Opera quae supersunt
omnia, Corpus Reformatorum, G. Baum, E. Cunitz, E. Reuss, Brunschwick puis Berlin, Schwetske, 59 vol.,
Brunsvigae, Berolini, 1863-1900, 14, p. 412.
— Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituelz, [Avec une epistre
de la mesme matiere, contre un cordelier, suppost de la secte : lequel est prisonnier à Roan]. Response à
un certain Holandois, lequel sous ombre de faire les chrestiens tout spirituels, leur permet de polluer leur
corps en toute idolatries, edidit M. van Veen, Genève, Droz, 2005. Édition mentionnée ensuite par CL.
— CL, p. 56.
DOIT-ON PRÊCHER EN PICARD SI ON EST PICARD ?
15
n’ont pas laissé de brasser et practiquer en leur pays, pour seduire tous povres
simples idiotz ou autres qu’ilz pouvoient trouver disposez à les suivre ; et y ont
tellement profité que c’est horreur d’ouïr parler de l’infection qui y est. Il est
vray qu’ilz ont eu un ayde que je n’avoye pas encore dict. C’est un petit prestre,
nommé messire Antoine Pocque, lequel aussi j’ay congneu depuis trois ans.
Voilà tous les premiers docteurs de la bende et comme les patriarches.
Les prêcheurs libertins sont donc des hommes du Nord : venus de Lille, alors
en Flandres, pour Coppin, du Hainault pour Quintin, et originaire d’Enghien,
pour Pocques, si l’on en croit les archives biographiques de la région10. Mais
Calvin ne se contente pas de simples indications géographiques permettant
de signaler l’origine de ces prêcheurs hérétiques, de localiser le berceau de
l’hérésie et d’en tracer la progression par leurs va-et-vient entre leur pays et
la France11. Il se sert aussi, très habilement, d’une autre donnée « régionale » :
celle du dialecte. La Picardie ne donne plus lieu à aucune évocation contristée
mais est désormais mentionnée à travers le parler picard : il ne s’agit plus
alors de « localiser » l’ennemi mais bien de le dénigrer à cause d’une marque
dialectale. Soulignons la plaisante ironie de situation : Calvin, en picard de
souche, excelle évidemment dans cet exercice de parodie du parler picard,
et il y prend également un plaisir manifeste puisqu’il réitère la chose à de
nombreuses reprises. Au début, les premiers propos rapportés de Quintin sont
incidemment suivis de la mention « en son picard » : « appelant S. Paul pot
cassé, sainct Jehan josne sottelet en son picard, sainct Pierre renieur de Dieu,
sainct Matthieu usurier »12. Cette même expression péjorative « en son picard »
vient ensuite précéder chaque prise de parole de Quintin, et Calvin passe vite,
avec virtuosité, au style direct :
À fin que la chose soit encor plus facilement entendue, j’allegueray quelque
exemple de leurs propos. Ceste grosse touasse de Quintin se trouva une fois
en une rue où on avoit tué un homme. Il y avoit là daventure quelque fidele
qui dist : Helas ! Qui a faict ce meschant acte ? Incontinent il respondt en son
picard : Puy que tu le veu savoir, cha esté my. L’autre comme tout estoné luy
dict : Comment seriez-vous bien si lasche ? A quoy il replica : Che ne suis-je
mye, chet Dieu. Comment ? dict l’autre, faut il imputer à Dieu les crimes qu’il
— CL, p. 56-57.
— Quintin est en revanche taxé de « couturier picard » par Florimond de Raemond (« Quintin
Couturier Picart commença de dogmatiser l’an 1525 en Brabant, au temps que tout le monde batoit l’enclume
de l’heresie. », F. de Raemond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie de ce siècle,
Rouen, 1623, II, p. 236) et désigné comme un « tailleur d’habit originaire de Picardie » par la Biografisch
Archirf van de Benelux. Mais ces deux sources se sont vraisemblablement fondées sur le Contre les libertins,
dans lequel Calvin souligne, nous allons le voir, le « parler picard » de Quintin.
10 — Biografisch Archirf van de Benelux, Académie Royale, Biographie nationale, Bruxelles, Thiry,
1866-1938, tome 17.
11 — On sait qu’ils concurrencent largement les prêcheurs réformés aussi bien dans le Nord de la
France qu’au-delà de la frontière, et Quintin sera précisément arrêté et brûlé à Tournai. Cf. Le Journal d’un
bourgeois de Tournai : Le second livre des chroniques de Pasquier de le Barre (1500-1565), par G. Moreau,
Bruxelles, Palais des Académies, 1975, p. 322-326 et G. Moreau, Histoire du protestantisme à Tournai
jusqu’à la veille de la Révolution des Pays-Bas, Paris, Les Belles Lettres, 1962, p. 383.
12 — CL, p. 75.
16
LUCE ALBERT-MARÉCHAL
commande estre punis ? Adonc ce pouacre degorge plus fort son venin, disant :
Ouy, chet ty, chet my, chet Dieu. Car che que ty ou my fesons, chet Dieu qui le
foit, et che que Dieu foit, nous le foisons, pourche qu’il est en nous.13
L’effet comique14 est indéniable – Rabelais n’est pas loin – et l’impact rhétorique d’une telle prosopopée est immense : elle rend incompréhensibles autant
que ridicules les propos hérétiques en même temps qu’elle disqualifie sur tous
les plans celui qui les prononce. Quintin passe en effet pour un rustre, un ignorant peu éduqué, dont le picard sent le terroir et détonne face à l’éloquence de
Calvin d’une part mais aussi face au langage commun du simple passant qui
lui donne la réplique. D’autre part, on se demande ce qui oblige l’interlocuteur
à demander des explications par deux fois au libertin : est-ce l’incongruité de
son propos (le fond) ou l’obscurité du dialecte (la forme) ? Ainsi grâce à la
forme dialectale, Calvin attire habilement la suspicion sur le fond du propos.
Puissant outil polémique donc, ici, que cette parodie du parler picard, et le
réformateur ne se prive pas du plaisir d’en réitérer l’usage15. Mais à mesure
que l’on avance dans l’ouvrage, un glissement s’opère incidemment :
Revenons donc à leur principal propos. S’ilz voyent un homme qui face
difficulté de malfaire : O Adam, disent ilz, tu y voy encoire. L’anchien homme
n’et nyen encoire cruchifié en ty. S’ilz voyent un homme craindre le jugement
de Dieu : Tu sens, disent ilz, encoire le gou de le pumme. Vuarde bien que che
morceau ne t’estrangle le gosie.16
Le propos calvinien tend ici à la généralisation de l’usage du parler picard à
tous les libertins – « ilz » – et le picard devient le langage libertin, le langage
hérétique en général et non plus seulement celui de Quintin, rustre prêcheur
isolé.
Il faut préciser que l’argument majeur de Calvin dans cette polémique porte
précisément sur la langue : Calvin dénonce constamment le « gergon à part »17
des libertins, leur façon de « battre l’air d’un son confus »18 de sorte que pour
les comprendre, il faut procéder à un déchiffrement. Cela rejoint la volonté
d’Olivétan d’adopter pour sa Bible d’un « plat et commun langaige »19, contre
13 — CL, p. 89.
14 — O. Millet, « Calvin et les “libertins” : le libertin comme clandestin, ou de la sphère clandestinolibertine », La Lettre clandestine, n°5, 1997, p. 238.
15 — CL : « D’endurer le mal ilz s’en exemptent tant qu’ilz peuvent. Quand les autres sont en affliction, ilz font des robustes disans que c’est blasphemer de se plaindre, ou de faire semblant d’en rien sentir.
Comme une toutefois j’estois present, quand Quintin dist à un homme fort malade – qui avoit seulement
dict : Helas ! mon Dieu, que je sens de mal, ayde moy – : Vor dia ? Est che bien parlé chela ? De dire que
Christ se porte ma ? Tout le ma, n’est y mye passé en ly ? N’est y mye en le gloire de son pere ? Est-che
là tou che que vous avez aprin ? Mais quand Dieu les essaye, ilz sont tout esbahis de se trouver hommes
differentz du filz de Dieu, ou pour le moins, de ne trouver pas en eux cest idole qu’ilz avoyent forgé en l’air.
Comme il y en avoit un l’esté passé à Coulogne, qui disoit en plourant : Comment, faut il que je souffre
encore, veu que tout est consommé ? », p. 109.
16 — CL, p. 112.
17 — CL, p. 69.
18 — CL, p. 70.
19 — Voir O. Millet, « Les préfaces des traductions de la Bible en français au xvie siècle : la question
DOIT-ON PRÊCHER EN PICARD SI ON EST PICARD ?
17
la traduction française du Nouveau Testament de Lefèvre, en franco-picard.
Ainsi, s’éloigner d’un langage compréhensible à tous constitue pour la Réforme
une erreur grave qui vient nier l’universalité du langage divin, fait pour être
compris de tous, « comme une nourrisse begaye avec son enfant »20, et modèle
que doit imiter le langage humain. Toute obscurité langagière devient nécessairement le signe évident d’une perversion, d’une hérésie. Le picard tel qu’il
est mobilisé par Calvin dans cette polémique, loin d’être loué ou tendrement
évoqué comme un souvenir d’enfance, constitue donc la « marque »21 d’une
hérésie, d’une doctrine mensongère, car il oblige au déchiffrement. Or la vérité
n’a pas besoin d’être déchiffrée, elle est simple, pure et familière à l’oreille
du fidèle (souvenons-nous de la devise du réformateur : purum putum). C’est
dans cette idée que Farel déclare, dans son propre traité contre les libertins :
« qu’on me pardonne si je ne puis pocquer, ne quintiniser ou libertiner »22 : il
aurait pu ajouter « picardiser ».
de la langue », La Traduction en France aux xve et xvie siècles, actes du colloque international de Nancy
(déc. 1995), Champion et O. Millet, « Calvin et les “libertins” », art. cit., p. 238.
20 — CL, p. 70.
21 — CL, « Que ce soit donc une marque pour les discerner, quand on les orra ainsi parler, ou plutost
gazouiller, que on n’y entendra que le haut allemant. », p. 70.
22 — G. Farel, Le Glaive de la Parolle veritable, tire contre le Bouclier de defense : duquel un
Cordelier Libertin s’est voulu servir, pour approuver les fausses & damnables opinions, Genève, Jean
Girard, 1550 p. 227.
Guy de Brès :
la littérature
comme bouclier
face à la persécution
Philippe LAURENT
Introduction
Une œuvre littéraire n’est pas indépendante de son contexte. Comment
comprendre la structure, saisir les accents, percevoir l’originalité d’une publication sans la placer dans son cadre historique et sociétal ?
C’est particulièrement le cas de Guy de Brès. On ne comprendra rien à son
style ni à l’originalité de sa langue si l’on ne réalise pas qu’il fait partie de la
seconde génération d’intellectuels qui a choisi de publier des ouvrages savants
en français afin de rendre la réflexion accessible à tous. On admirera bien
plus sa modération, sa courtoisie et son respect de l’interlocuteur si l’on est
conscient de l’époque fanatique et extrémiste dans laquelle il a vécu, époque
donnant naissance à bien des écrits que nous jugerions aujourd’hui méprisants
et injurieux.
Faire sérieusement le tour de la production littéraire de Guy de Brès reste
un travail à mener. Elle peut pourtant paraître modeste. Mais cette opinion doit
être modérée. Si l’on doit s’arrêter au volume de production qui est en notre
— Si l’on compare à Calvin, l’œuvre semble bien moins importante. Cependant, de Calvin, nous
possédons une vaste correspondance, des sermons en grand nombre, des commentaires bibliques et des
écrits théologiques. Pour Guy de Brès, nous possédons à peine une demi-douzaine de lettres, aucun sermon
et aucun commentaire. Et pourtant, l’homme a bel et bien écrit de nombreuses lettres et prêché au moins
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
20
PHILIPPE LAURENT
possession, l’œuvre de Guy de Brès est comparable à celle de Guillaume Farel
ou Philippe de Marnix, ce qui n’est pas rien.
Une courte présentation biographique précèdera donc l’initiation aux
œuvres principales de l’auteur.
Biographie
Il est indéniable que Guy de Brès est belge. Toutes les fibres de son être
sont attachées à sa région natale, la Wallonie picarde et le Hainaut, qu’il ne
quittera jamais que contraint et forcé pour y revenir dès que possible. Il naît
en 1522 au moment de l’explosion de la Réforme luthérienne, un an avant
que les premiers martyrs officiellement condamnés et brûlés à cause de leur
foi réformée ne le soient sur la Grand-Place de Bruxelles, deux ans après
la condamnation officielle des idées de Luther par l’Université de Leuven.
Il souffrira, comme ses coreligionnaires, des persécutions ordonnées par
Philippe II et qui aboutirent au « tribunal du sang », régime de terreur du duc
d’Albe, à la Révolte des Gueux et à la scission des Pays-Bas en deux pays :
la République des Provinces-Unies des Pays-Bas et les Pays-Bas espagnols.
Contrairement à d’autres, il ne considéra jamais l’exil comme une solution et
refusa de s’installer durablement dans les nombreuses Églises wallonnes du
Refuge en Angleterre, en Allemagne ou dans les Provinces-Unies. Même la
Genève de Calvin ne fut pas suffisante pour le tenir éloigné de sa région !
Le début d’une vocation
Cadet d’une famille de cinq ou six enfants, Guy de Brès fréquente un peu
l’école avant d’entrer comme apprenti auprès d’un maître verrier. Catholique
romain sincère, c’est vraisemblablement son métier de peintre verrier qui l’a
conduit à lire la Bible pour illustrer les scènes des vitraux qu’il devait réaliser. Il se convertit aux idées de la Réforme à l’âge mûr, à plus de vingt ans.
Subissant, comme toute la communauté réformée montoise, les affres de la
persécution, il se réfugie à Londres en 1548. C’est là qu’il aiguise ses premières armes théologiques et littéraires au contact de théologiens comme Jean
A. Lasko ou Martin Bucer qu’on y croise parfois. Profondément attaché au
triangle Tournai-Lille-Valenciennes et malgré les risques encourus, il choisit de
autant que ses collègues de l’époque.
— Voir à ce sujet E.M. Braekman, « La personnalité de Guy de Brès », Bulletin de la Société de
l’Histoire du Protestantisme Français – 119e année – Octobre 1973, p. 479.
— Les lecteurs désireux d’une présentation plus large peuvent se reporter à notre article, « Histoire
de la Réforme en Belgique », in Théologie Évangélique, vol. 3, n°3, 2004, p. 205 à 224 ou encore aux
ouvrages du grand spécialiste brésien E.M. Braekman, Guy de Brès, Sa Vie, Éditions de la Librairie des
Éclaireurs Unionistes, Bruxelles, 1960 & du même auteur : Le Protestantisme belge au xvie siècle, Éditions
La Cause, 1999.
— La date de naissance de Guy de Brès n’est pas précisément connue. 1522, avancée par la majorité
des spécialistes, semble la plus sûre même si d’autres optent pour 1521 ou 1523.
— E.M. Braekman, op. cit., p. 37.
GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER…
21
revenir dans cette région des Pays-Bas dès 1552. Comme le Réformateur parle
peu de lui dans sa correspondance, nous ne connaissons pas les motivations
de ce retour. Il s’installe à Lille, à l’Église dite « de la Rose » déjà largement
persécutée. C’est là qu’il débute son œuvre littéraire en écrivant Le Baston de
la Foy, apologie de Réforme comme restauration de l’Église primitive. Il y
démontre une connaissance étonnante et remarquable des conciles de l’Église
catholique, des Pères et docteurs de l’Église et de la Bible.
L’attachement à une région
La persécution ne faiblissant pas, Guy de Brès s’exile à nouveau après
quatre années de ministère lillois, toujours avec comme but la formation pour
le ministère pastoral. Il choisit cette fois, Lausanne et Genève où il reçoit une
formation philologique et théologique. Il assiste notamment aux sermons et
études de Jean Calvin. En 1559, il se marie et est de retour dans sa région
d’origine pour un ministère itinérant entre Lille, Tournai, Mons, Valenciennes
même s’il garde un pied-à-terre à Tournai. Il organise et enseigne les Églises
locales issues de la Réforme tout en s’opposant aux anabaptistes locaux. C’est
un ministère risqué en cette époque troublée. Devenus majoritaires et contre
l’avis de Guy de Brès, les Réformés organisent des chanteries10 dans les rues
de Valenciennes et Tournai. Face à la persécution qui en résulte, Guy de Brès
publie, le 25 mai 1561 à Rouen, la Confessio Belgica qui est précédée d’une
lettre adressée au nom de tous les Réformés de Pays-Bas à Philippe II dont il
réclame l’écoute afin de démontrer que ceux-ci sont de bons et loyaux citoyens.
Un exemplaire en sera jeté dans l’enceinte du château de Tournai.
La réaction des autorités n’est pas celle attendue. Guy de Brès, dont l’effigie est brûlée en public, est condamné par contumace et doit fuir. Suite à
un incendie, les autorités mettent la main sur la bibliothèque du Réformateur
— Guy de Brès, Baston de la Foy Chrétienne. La première édition parut à Lyon en 1555, la seconde
à Lyon et Genève en 1562.
Il dresse dans la table des matières du catalogue impressionnant des docteurs et conciles sur lesquels
se base son ouvrage. Une étude des deux premiers chapitres du Baston dans son édition de 1555 permet de
retrouver 103 citations dont 47 d’Augustin d’Hippone, ces citations étant issues de plus de vingt œuvres
différentes de ce Père de l’Église. C’est tout simplement prodigieux pour quelqu’un qui, quelques années
auparavant, n’était encore qu’un simple ouvrier verrier ! Voir E.M. Braekman, « La Personnalité de Guy
de Brès », op. cit., p. 480-482.
— Robert Collinet, La Réformation en Belgique au xvie siècle, Éd. Librairie des Éclaireurs Unionistes,
Bruxelles, 1958, p. 74-75.
— Même s’il cite régulièrement les écrits de Menno Simmons dans sa discussion des thèses anabaptistes, Guy de Brès semble surtout avoir été confronté à la branche violente et libertine de l’anabaptisme et non au véritable anabaptisme pacifique et respectueux d’une éthique forte inspirée par les valeurs
bibliques.
— Voir G. Moreau, Histoire du Protestantisme à Tournai jusqu’à la veille de la révolution des PaysBas, Les Belles Lettres, 1952, Paris, p. 145 qui mentionne à ce sujet la lettre écrite par les commissaires à
la duchesse de Parle, le 10 janvier 1562, aux Archives Générales du Royaume, État et Audience, reg. 354,
f°138r° et parle de « l’heure même où les bûchers sont allumés, les potences dressées, où la menace est
partout, la clémence nulle part, où la hache et le glaive attendent, prêts à frapper ».
10 — Ce sont de grands rassemblements de Réformés chantant des psaumes dans les rues de la ville.
Guy de Brès est farouchement opposé à de telles démonstrations de force.
22
PHILIPPE LAURENT
belge qui nous révèle qu’il « écrivait le latin, le grec, quelque peu l’hébreu »11
ainsi que le français, le wallon et le flamand. Il trouve refuge à Sedan en 1563
et y restera trois ans au service du duc Henri-Robert de la Marck au titre de
Chapelain. Le libre exercice du culte y est garanti12 et ce calme permet à de
Brès de publier L’Oraison du Seigneur, L’Histoire notable de Christoph Fabri
et d’Olivier Bouck ainsi que son ouvrage le plus long et le plus magistral : La
Racine, Source et Fondement des Anabaptistes. Mais il est trop attaché à sa
région natale. Il tente d’y négocier un compromis entre calvinistes et luthériens pour créer un front commun protestant, rencontre Guillaume d’Orange
à Bruxelles et revient à Valenciennes en 1566. Partisan de la modération et
de la négociation, il sera malgré tout conduit à l’échafaud le 31 mai 1567. Il
voudra y exhorter la foule. D. Ollier tire de cette harangue un mot célèbre :
« Soyez soumis aux magistrats, fidèles à la vérité… »13. Trois mois plus tard,
le duc d’Albe est à Bruxelles. Une des pages les plus sombres de l’histoire de
la Belgique s’écrit.
Les publications14
Pour la plus grande majorité, les écrits de Guy de Brès n’ont plus été publiés
depuis le xvie siècle. Les persécutions, le temps et l’oubli ont bien trop vite
fait leur œuvre. Aujourd’hui, rassembler vingt exemplaires des publications du
Réformateur belge relève du défi impossible. Non seulement ces éditions sont
rarissimes mais de plus elles sont dispersées dans plusieurs bibliothèques à travers le monde. On s’étonnera de cette rareté en découvrant que les ouvrages de
Guy de Brès ont connu une large diffusion dès leur première impression et que
tous ont été l’objet de republications nombreuses. Cette disparition s’explique
probablement par une raison majeure. Le pouvoir espagnol du xvie siècle a
noyé dans le sang la Réforme protestante en Belgique. Guy de Brès étant si
intimement lié à ces régions, son œuvre a disparu avec ses coreligionnaires,
dont les historiens reconnaissent qu’ils sont aujourd’hui encore « des inconnus
dans leur propre pays »15.
Le lecteur francophone qui désirerait toucher à l’œuvre brésienne « dans le
texte » pourra trouver à consulter deux ouvrages. Tout d’abord Racine, Source
et Fondement des Anabaptistes (édition de 1565 chez Abel Clémence) dont un
exemplaire est conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles et Bâton de la
11 — J. Delecourt, art. « Brès (Guy de) », in Bibliographie nationale.
12 — S. Mours, Le Protestantisme en France au seizième siècle, Librairie Protestante, Paris, 1959,
p. 182.
13 — Voir D. Ollier, Guy de Brès. Étude Historique sur la Réforme au Pays Wallon. 1522-1567,
Fischbacher, Paris, 1883.
14 — À l’exception de Racine, Source et Fondement que nous avons pu consulter dans une édition
originale, toutes les citations de texte de Guy de Brès sont issues de l’ouvrage d’E. M. Braekman, Guy
de Brès – Pages choisies. Les Cahiers calvinistes 8ème année n°31, Bruxelles 1967, publié à l’occasion du
quatrième centenaire du martyre à Valenciennes de Guy de Brès.
15 — J. Meyhoffer, « Les origines du Protestantisme Belge », in Le Messager Évangélique n°328,
15 avril 1992, p. 181-198, citation p. 198.
GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER…
23
foi dans son édition de 1559, exemplaire unique à notre connaissance, conservé
à la Bibliothèque de l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier.
Le Bâton de la foi
Le temps de la Réforme n’était pas avare en ouvrages polémiques. En
1547, un catholique du nom de Nicolas Grenier publia un Bouclier de la foi.
Cet ouvrage avait pour but de défendre la foi catholique face aux remises
en question de la Réforme. Guy de Brès y répond en 1555 en retournant les
armes de son contradicteur contre lui. Son ouvrage est en fait une longue suite
de citations des Pères de l’Église et des grands Conciles au titre évocateur :
Le Bâton de la Foi chrétienne. Livre très utile à tous Chrétiens, pour s’armer contre les ennemis de l’Évangile, et pour aussi connaître l’ancienneté de
notre sainte foi et de la vraie Église. Les citations sont commentées afin de
démontrer que les Réformés suivent les Pères et les Conciles fondateurs. Guy
de Brès s’insurge donc contre l’Inquisition, affirmant que : « les motifs d’une
persécution si cruelle […] résident, pour les uns, dans un zèle inconsidéré pour
la cause qu’on a embrassée sans trop se demander si elle est bonne et juste,
pour les autres, dans la haine du pur Évangile »16.
Christophe Plantin publia clandestinement, en 1555 à Anvers, la première
édition mais le réformateur, vu le succès du livre, le réédita « revu et augmenté
de nouveau » en 1559, 1561 et 1562 à Genève, en 1562 à Lyon et 1565 de
nouveau à Genève. C’est lors de la troisième édition que l’auteur ajoutera de
nombreuses références bibliques.
Extrait de l’Épître à l’Église de Dieu en introduction au Bâton de la foi
Entendez et retenez (mes amis) : voici ce présent livre nous pourra servir d’argument certain de cela, lequel est composé et recueilli fidèlement des propres livres des
anciens docteurs, que si je veux présenter le présent livre (où il n’y a rien du mien
mais tout des anciens) pour confession de ma foi à ces ennemis des pères, je ne doute
pas que quand et quand je ne sois comme un méchant hérétique condamné à être brûlé
tout vif en cendre. Or voyez, mes frères, et jugez (par un) juste jugement devant Dieu
selon votre conscience, si nous sommes ennemis des pères ou eux. […] Quand donc
vous aurez lu la doctrine des pères contenue en ce présent livre, jugez si on la pourrait
confesser et maintenir publiquement devant ces vénérateurs des pères sans danger de
la vie. Cependant je vous prie, mes frères, que (vous) ne craignez pas d’abandonner
votre corps et votre vie pour une doctrine tant juste, sainte et bonne. Et réjouissonsnous en cela, que nous tenons la vraie doctrine ancienne des Prophètes, (des) Apôtres
et (des) Docteurs de l’Église. […]
À l’Église de Lille
Vous avez été des premiers de votre ville (mes bien-aimés), j’ai aussi bonne espérance au Seigneur que vous ne serez pas des derniers. Mais comme vous avez été
16 — Ch. Rahlenbeck, « Gui de Brès », in Revue Belgique, 10e année, Bruxelles – 1878, p. 105-140,
citation p. 110.
24
PHILIPPE LAURENT
jusques à maintenant l’exemple et le miroir des pauvres ignorants pour les attirer à
la v raie lumière de l’esprit, j’espère de vous, par la grâce de Dieu, que rien ne vous
empêchera de mener jusques à la fin une si sainte œuvre. Car les pauvres ignorants,
voyant la paix et union, et la promptitude et bon courage qui est en vous à recevoir
cette sainte doctrine, sont contraints par votre sainte vie et conversation de venir à la
connaissance de Jésus-Christ et conséquement à salut. […] Gardez-vous bien d’être
en scandale à personne, s’entend en mal faisant, soyez bénins, doux et miséricordieux
les uns avec les autres, ne rendant à personne mal pour mal, mais rendez le bien pour
le mal. Vivez si saintement que si les hommes vous veulent punir et persécuter, qu’ils
ne punissent rien d’autre en vous que la justice et la bonne vie. Et en ce faisant vous
vous déclarerez être les enfants de Dieu.[…]
La Confessio Belgica ou confession de foi belge
On a longtemps pensé que la Confessio Belgica était un ouvrage communautaire. Aujourd’hui, tous les spécialistes l’attribuent à Guy de Brès seul.
C’est par cette publication que le Réformateur est le plus connu internationalement. Au même titre que la Confession de La Rochelle (Confessio Gallicana
- 1571), la Confessio Belgica fait en effet partie des grandes confessions de foi
réformée du xvie siècle. Publié en 1561, elle est considérée par Guy de Brès
comme le seul moyen d’unir les réformés des Pays-Bas et de lutter contre les
mouvements illuminés, anarchistes et iconoclastes qui ravagent la région. Les
autorités ne font en effet pas toujours la distinction entre les divers mouvements spirituels que cette période de bouillonnement des idées suscite. Guy
de Brès voulait se positionner doctrinalement en tant qu’héritier des Pères de
l’Église et démontrer aux autorités civiles que les calvinistes étaient de bons
citoyens dont elles n’avaient rien à craindre. C’est dans ce but qu’il écrit en
introduction à la confession, une lettre à Philippe II et une remontrance aux
magistrats. Longue de 37 articles, cette confession démontre que Guy de Brès
est un véritable disciple de Calvin, même s’il se montre moins confiant en
l’institution et plus congrégationaliste17 que son prestigieux maître.
Dès 1561, la Confessio Belgica connut deux éditions en français et en 1562
une édition en néerlandais. Les Églises wallonnes et flamandes la reconnurent
en 1563. Le synode d’Emden de 1571 la déclara « formule d’unité ». Elle fait
toujours partie des confessions de foi de référence pour l’Église Protestante
Unie de Belgique qui la cite dans l’article premier de sa Constitution et
Discipline18.
Extrait de l’Épître au Roi Philippe
Par celle-ci, comme nous l’espérons, vous connaîtrez qu’à tort on nous appelle
schismatiques, rebelles et hérétiques, en tant que nous avouons et confessons non
seulement les principaux points de la foi chrétienne compris au Symbole et dans
17 — Le congrégationalisme est un mode de gouvernance des Églises chrétiennes qui accorde le
pouvoir décisionnel ultime au niveau des membres de l’Église locale et non au niveau d’un synode comme
dans le système prôné par Calvin. Sans être congrégationaliste, Guy de Brès accorde aux communautés
locales plus d’autonomie que le Réformateur genevois.
18 — Constitution de l’Église Protestante Unie de Belgique, article 1 §2.
GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER…
25
la croyance commune, mais toute la doctrine révélée par Jésus-Christ en notre vie,
justice et salut, publiée par les Évangélistes et les Apôtres, scellée par le sang de tant
de martyrs, gardée purement et sincèrement en l’Église primitive, jusques à ce que
par l’ignorance, l’avarice et l’ambition des Ministres, elle a été corrompue par des
inventions et des traditions humaines contraires à la pureté de l’Évangile (Romains
1), lequel effrontément nos adversaires nient être la vertu de Dieu au salut de tous les
croyants, quand ils nous condamnent et meurtrissent, pour ne point tenir ce qui n’est
point en celui-ci.
Extrait de la remontrance aux magistrats
Et de fait, c’est une sentence fort célébrée de Platon, que tels seront les citoyens
en la république que les Magistrats, et le vice pullule là où la peine de peu n’est la
crainte de plusieurs. Parquoi n’étendant votre glaive que pour le tremper en notre sang,
je vous supplie, donnez garde que devant Dieu, vous ne soyez coupables de tant de
paillardises, blasphèmes et homicides, qui sont entre le peuple, et conférez nos mœurs
avec celles de nos ennemis, car par celles-ci on connaît l’homme, comme l’arbre au
fruit. […] Commencez donc, nos Seigneurs, commencez à prendre notre cause en
mains, à vous enquérir de notre innocence, qui a été par les fraudes, les calomnies et
les violences de nos adversaires accablée, de peur que le Seigneur qui a la vie de ses
serviteurs chère et précieuse, ne déploie son courroux sur vous.
Article III de la Confessio Belgica
Nous confessons que cette parole de Dieu n’a point été envoyée ni apportée par une
volonté humaine, mais les saints hommes, étant poussés par l’Esprit de Dieu, ont parlé,
comme dit saint Pierre (2 Pierre 1.21). Puis après par le soin singulier que notre Dieu
a de nous et de notre salut, il a commandé à ses serviteurs les Prophètes et les Apôtres
de rédiger ses oracles par écrit (Psaume 102.19 ; Exode 17.14 ; Exode 34.27). Voire
et lui-même a écrit de son doigt les deux tables de la Loi (Deutéronome 5.22 ; Exode
31.18). Pour cette cause nous appelons de tels écrits : Écritures saintes et divines.
L’Oraison au Seigneur
Cet opuscule de 24 pages a été découvert en 1924 par le professeur
J. Lindeboom. Cette longue prière écrite d’une traite, sans alinéa, est conservée
à la Bibliothèque Royale de La Haye et attribuée à Guy de Brès. On pense que
cette Oraison fut rédigée pendant la retraite de Guy de Brès à Sedan. Il y fait
montre d’un grand amour pour le peuple de Tournai et de Valenciennes, avide
d’enseignements et de connaissances bibliques, et qu’il voit comme affamé et
mal nourri en ce domaine.
Extrait
N’a-t-on pas vu, Seigneur, en ce peuple, tant de pauvres gens, qu’hommes, que
femmes, que filles et jeunes enfants, comme affamés, sans conduite aller par troupes
publiquement se repaissant de chants de psaumes et chansons, et de quelques lectures
de prières ?
Et au regard de nos prochains, Seigneur, que demanderons-nous autre chose, sinon
de leur faire tout plaisir et service, de vivre en douceur et amitié avec eux, leur souhaitant toute vraie prospérité ? Tout ce donc en somme, Seigneur, que nous désirons,
26
PHILIPPE LAURENT
c’est que nous ayons ta sainte parole et que nous puissions vivre selon celle-ci, et nous
ne pouvons entendre que ce désir puisse venir d’ailleurs que de toi.
La Racine, source et fondement des anabaptistes19
Pendant de nombreuses années, La Racine… fut le seul livre reconnu unanimement par les spécialistes comme étant « tout entier de notre auteur »20,
l’ouvrage le plus volumineux de Guy de Brès (plus de 900 pages auxquelles il
faut ajouter une préface qui n’est pas numérotée) ; l’auteur lui-même s’étonne
d’avoir tant produit : « je confesse que le présent livre est monté plus grand que
je ne le pensais »21. L’ouvrage eut du succès puisqu’une traduction en flamand
parut en 157022 et une traduction en anglais vit également le jour en 1668 à
Cambridge (Massachusetts) aux États-Unis d’Amérique23.
C’est à Sedan que Guy de Brès écrit cette œuvre. Le calme, l’absence de
persécution et le relatif confort de sa situation lui permettent de s’atteler à
cette tâche. Pourquoi entrer dans une telle polémique contre les anabaptistes
au lieu d’écrire contre les persécuteurs ? Parce que Guy de Brès, bien que
connaissant des écrits de Menno Simmons, semble n’avoir rencontré, dans
la grande mosaïque anabaptiste du xvie siècle, que des mouvements illuministes, anarchiques, voire libertins et décadents24. Par conséquent, malgré le
sentiment qu’il a de ne pas être capable de rédiger un tel ouvrage, il se lance
dans l’aventure pour deux raisons. Tout d’abord, en tant que pasteur, il se
sent responsable de l’Église belge et il ne peut ni ne veut la laisser en proie
à n’importe qui. Ensuite, il est patriote : il veut que « tout le monde, petits et
grands, entende la pureté et la sincérité de la doctrine des Églises qui sont dans
les Pays-Bas »25 afin de faire cesser les persécutions et de distinguer entre le
choix religieux d’honnêtes citoyens et les dérives de mouvements sectaires ou
révolutionnaires. Il a une telle crainte d’un amalgame malheureux qu’il déclare
19 — Le titre complet est : « La racine, source et fondement des Anabaptistes ou rebaptisés de notre
temps, avec très ample réfutation des arguments principaux, par lesquels ils ont accoutumé de troubler
l’Église de notre Seigneur Jésus-Christ, et séduire des simples. Le tout réduit en trois livres par Guy de
Brès ».
20 — D. Ollier, Guy de Brès. Étude Historique sur la Réforme au Pays Wallon. 1522-1567, Fischbacher,
Paris, 1883, p. 174.
21 — Guy de Brès, La Racine, source et fondement des Anabaptistes, Abel Clémence – 1565, préface.
Cette édition, disponible à la Bibliothèque Royale de Bruxelles est probablement genevoise puisque Abel
Clémence est devenu citoyen de Genève le 26 décembre 1558. Mais certain spécialistes se demandent si
ce ne pourrait pas être une édition lyonnaise.
22 — « De Wortel, den Oorsprong ende Fondament der Wederdooperen oft Herdooperen van onse
Tijde » – Republié en 1589 et 1608.
23 — Voir E. Braekman, Guy de Brès, sa Vie, op. cit., p. 220.
24 — On sait aujourd’hui que si ces mouvements ont défrayé la chronique, ils sont loin d’être majoritaire dans le mouvement anabaptiste de l’époque. Mais les anabaptistes classiques, pacifiques et respectueux
ne tenant pas de registre, ne défrayant pas la chronique par des agissements comme des révoltes ou une
inconduite notoire, étaient bien plus difficiles à rencontrer et à attaquer.
25 — La Racine…, préface.
GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER…
27
que les anabaptistes « savent qu’ils n’ont aujourd’hui ennemi plus grand sur
la terre que nous autres »26.
Malgré cela et contrairement aux usages de bien des auteurs polémiques
de l’époque, Guy de Brès se veut poli et rempli d’amour pour ses opposants :
« tellement que je crois que nul ne pourra se plaindre à bon droit d’avoir été
blessé de moi, non pas même offensé en quelque sorte que ce soit. Car il
n’y a en moi aucune affection que de profiter à tous, ne nuire à nul, avancer
le royaume de notre Seigneur Jésus-Christ »27. L’irénisme de Guy de Brès
est évident. Il démontre une grande modération de langage et si sa fougue
l’entraîne parfois, il se contente souvent d’interpeller ses adversaires par un
« pauvres gens », « bonnes gens » ou « mes amis » dans lequel on sent toute
la compassion pastorale de l’auteur. Il est convaincu que les agissements qu’il
condamne sont uniquement dus à l’ignorance et que quelques-uns seulement
font preuve de réelle mauvaise volonté. C’est pourquoi son livre lui apparaît
indispensable.
Pour mener à bien son projet, il établit une structure claire. « Au reste nous
avons divisé nos matières en trois livres. Le premier contient la source et origine
des anabaptistes. Le second traite de l’incarnation ou humaine nature de Christ.
Le troisième, du baptême des enfants, avec trois autres points que j’ai ajoutés,
à savoir, Du Magistrat, Du Serment et De l’Immortalité des Âmes »28.
Extrait
Tous ris (= rire) et joie honnête n’est pas à mépriser ou contemner, ains (= mais) on
doit plutôt mépriser ces faux soupirs d’hypocrites et ces faces tristes et mélancoliques,
par lesquels ils se veulent élever par-dessus les autres comme plus saints. Le Royaume
de Dieu ne gît pas en toutes ces petites simagrées, moyennant qu’on ne se déborde pas.
L’Écriture ne condamne pas la joie et la liesse honnête, mais elle condamne partout
les hypocrites (p. 120).
Les lettres
Malheureusement, nous disposons de très peu de lettres de la main de Guy
de Brès. Son activité épistolaire fut pourtant riche. Il écrit aux Églises dont il a
la charge pour les encourager, les former et les soutenir. À plusieurs reprises,
il écrit de longues lettres aux autorités civiles afin de les convaincre que les
Réformés sont de bons citoyens ne demandant qu’à pouvoir exercer librement
leur culte sans troubler l’ordre public. C’est le cas du mémoire envoyé le
10 janvier 1567 aux chevaliers de l’Ordre de la Toison d’Or en réaction au placard de la gouvernante Marguerite de Parme mettant les Valenciennois au ban
du royaume le 14 décembre 1566 et intitulé « Remontrances et supplication
de ceux de l’Église réformée de la ville de Valenciennes. Sur le Mandement
de son Altesse, fait contre eux le 14e jour de Décembre 1566 »29.
26 — La Racine…, préface.
27 — La Racine…, préface.
28 — La Racine…, préface.
29 — Dans la même tonalité : « Requête de ceux de l’Église Réformée de Valenciennes, aux
28
PHILIPPE LAURENT
Les autres lettres de Guy de Brès auxquelles nous avons accès ont été
publiée dans la première biographie du Réformateur belge en 1568 sous le
titre : « Procédure tenues à l’endroit de ceux de la Religion du Pays-Bas ».
Les lettres de Guy de Brès témoignent à la fois de son esprit pacifique, de
sa douceur, de sa persévérance, de sa ténacité mais aussi de sa sensibilité,
de son attachement à ses proches et surtout de sa foi inébranlable. Jusqu’au
bout il professera une foi dans le Dieu de la Bible, un Dieu bon et juste qui
interviendra en faveur de ceux qui lui sont fidèles, fut-ce après leur mort ; un
Dieu tout-puissant qu’on ne doit défendre qu’avec les mots et le langage de la
persuasion et pour qui il est sot et incohérent de prendre les armes ; un Dieu
d’amour qui donne ce qu’il ordonne à ceux qu’il appelle. C’est dans ce Dieu
révélé en Jésus-Christ, rendu accessible par la Bible, qu’il puisera la force
d’écrire notamment à sa femme et à sa mère pour les encourager alors même
qu’il est condamné à mort.
Extraits
Tiré de la lettre d’adieu à sa femme, insérée par Jean Crespin dans son Histoire
des Martyrs mais d’après un texte altéré.
La grâce et la miséricorde de notre bon Dieu et Père céleste, et la dilection (= amour)
de son Fils notre Seigneur Jésus-Christ, soit avec votre esprit, ma bien-aimée. […]
Vous savez assez que quand vous m’avez épousé, vous avez pris un mari mortel,
lequel était incertain de vivre une minute de temps, et cependant il a plu à notre Dieu
de nous laisser vivre ensemble l’espace d’environ sept ans, nous donnant cinq enfants.
Si le Seigneur eût voulu nous laisser vivre plus longtemps ensemble, il en avait bien
le moyen. Mais il ne lui plaît pas, parquoi (= c’est pourquoi) son bon plaisir soit fait,
et vous soit pour toute raison. […] Comment pourra dons mal et adversité advenir à
ma personne sans l’ordonnance et providence de Dieu ? Cela ne peut nullement être,
si on ne veut dire que Dieu ne soit plus Dieu. […]
Vous avez assez aperçu et ressenti mes labeurs, croix, persécutions et afflictions,
lesquelles j’ai endurés, et même en avez été participante quand vous m’avez fait
compagnie en mes voyages durant le temps de mon exil, et voici, à présent mon Dieu
qui me veut tendre la main pour me recueillir en son Royaume bienheureux. Je m’en
vais devant vous, et quand il plaira au Seigneur vous me suivrez, ce ne sera point pour
tout temps que la séparation se fera. Le Seigneur vous recueillera aussi pour nous
conjoindre ensemble à notre chef Jésus-Christ. […]
Je n’eusse jamais pensé que Dieu eut été tant débonnaire envers une si pauvre créature que je suis. Je sens à présent la fidélité de mon Seigneur Jésus-Christ. Je pratique
ce que j’ai tant prêché aux autres. Et certes il faut que je confesse cela, à savoir que
quand j’ai prêché, je parlais comme un aveugle des couleurs au regard de ce que je
sens à présent par pratique. […] Je suis logé en la plus forte prison et la plus méchante
qui soit, obscure et ténébreuse, laquelle pour son obscurité on nomme Brunain, et
n’ai l’air que par un petit trou puant, là où l’on jette les infections. J’ai des fers aux
pieds et mains, gros et pesants, qui me servent d’une géhenne (= torture) continuelle,
me cavant (= creusant) jusques dedans mes pauvres os. […] Mais pour tout cela mon
Seigneurs et Gentilshommes confédérés, pour présenter leur Remontrance et Supplication à Messeigneurs
les Chevaliers de l’Ordre du Conseil d’État » – Ce texte se trouve dans une brochure des archives de l’Église
réformée de Valenciennes.
GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER…
29
Dieu ne laisse pas tenir sa promesse et consoler mon cœur, me donnant très grand
contentement. Vu donc que les choses sont telles, ma bonne sœur et fidèle épouse, je
vous prie de vous consoler au Seigneur en vos afflictions, et remettre en lui, et vous
et vos affaires : il est le mari des veuves fidèles et le père des pauvres orphelins, il ne
vous délaissera jamais, et de cela je vous l’assure. Portez-vous (= comportez-vous)
toujours comme une femme chrétienne et fidèle en la crainte de Dieu, comme toujours
vous avez fait, et honorez, en tant que vous sera, par votre bonne vie et conversation
(= fréquentation) la doctrine du Fils de Dieu, laquelle votre mari a prêchée. Et comme
toujours vous m’avez aimé très affectueusement, je vous prie de la continuer envers
nos petits enfants : instruisez-les en la connaissance du vrai Dieu et de son fils JésusChrist. […]
Adieu, Catherine ma très bonne amie. Je prie mon Dieu qu’il veuille vous consoler
et donner contentement de sa bonne volonté. J’espère que Dieu me fera la grâce de
vous écrire d’avantage, s’il lui plait, pour vous consoler tant que je serai en ce pauvre
monde, et gardez ma lettre pour souvenance de moi, elle est bien mal écrite, mais c’est
comme je puis, et non pas comme je veux. […]
Votre fidèle mari Guy de Brès, ministre de la Parole de Dieu à Valenciennes, et à
présent prisonnier pour le Fils de Dieu au dit lieu.
Conclusion
Ce survol de l’œuvre de Guy de Brès permet de bien cerner son rapport à
la littérature. Pour lui, les livres étaient sources de connaissance et la connaissance conduisait à rencontrer le Dieu de Jésus-Christ. Les anciens, philosophes
et Pères de l’Église qu’il avait lus ont formé sa méthode de discussion et de
publication. Guy de Brès écrivait pour convaincre et informer, pour exposer ses
idées afin d’être compris. Mais il avait l’âme littéraire. Ainsi, même au milieu
de polémiques théologiques, il se laisse aller à de longues descriptions de personnages, de faits historiques ou de situations. On sent l’homme passionné par
la vie et qui veut témoigner des choses qui se déroulent autour de lui.
Son style est plaisant, facile à lire. Il use avec abondance des qualificatifs
et des périphrases, ce qui lui donne quelques longueurs. Il aime en effet utiliser des images pour être certain de se faire comprendre. Il n’en demeure pas
moins qu’il fait preuve d’une réelle maîtrise de la langue, passant en revue
tous les temps de la conjugaison et utilisant un vocabulaire étonnamment riche
pour un homme du peuple de cette époque ! Son style est également celui des
hommes de sa région : digne mais coloré, rempli de bon sens et de candeur,
sobre et ferme tout à la fois.
Le Montois, ayant vécu à Tournai et étant mort à Valenciennes, « est un
enfant du peuple qui, à force de travail et de persévérance, est devenu un grand
penseur, un grand orateur et un grand écrivain »30.
Il est temps de lui rendre la place qui lui revient parmi les auteurs de langue
française du xvie siècle.
30 — Charles Rahlenbeck, « Guy de Brès », in Revue Belgique, 10ème année, Bruxelles – 1878, p. 105140, citation p. 140.
PHILIPPE DE MARNIX
DE SAINTE-ALDEGONDE
Mathieu de la GORCE
Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde (Bruxelles, 1540 - Leyde, 1598)
mena une carrière politique et diplomatique aux côtés de Guillaume d’Orange,
face à la politique de plus en plus intransigeante menée par Philippe II
d’Espagne aux Pays-Bas. Ses écrits sont dominés par une satire anticatholique inspirée par Érasme et Rabelais, le Tableau des différends de la religion,
publié à titre posthume entre 1598 et 1605.
Sa famille pourrait être originaire du hameau de Marnix, dans le Bugey
(Lucien Febvre). Elle quitte la Savoie pour accompagner Marguerite d’Autriche aux Pays-Bas lorsqu’elle en devient gouvernante en 1507, puis se met
au service de Charles-Quint, qui l’attache à la maison d’Orange. Le père de
Philippe lui transmet le domaine de Mont-Sainte-Aldegonde, en Hainaut,
acquis lors d’un premier mariage. En tant que fils cadet, Philippe est promis
à une carrière ecclésiastique ; inscrit en théologie à l’Université catholique
de Louvain, il reçoit en 1556 un canonicat à l’évêché de Thérouanne. Mais
au terme de ces années d’études marquées par des voyages en France et en
Italie, on le retrouve inscrit, ainsi que son frère Jean, sur le livre du Recteur de
la nouvelle Académie de Genève, en 1560. L’année suivante, Jean co-fonde
l’Église réformée de langue française aux Pays-Bas.
Les frères Marnix se retrouvent vite au centre des tensions qui opposent la
noblesse locale au nouvel empereur Philippe II d’Espagne, plus intransigeant
et centralisateur que son père. En 1566, ils sont à l’origine du « Compromis
des nobles ». Ce manifeste contre l’Inquisition, qui réunit plus de quatre cents
signataires, scelle l’union du mécontentement nobiliaire et de la résistance
protestante, marquant le début de la révolte des « Gueux ». Philippe va jusqu’à
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature
32
MATHIEU DE LA GORCE
justifier la vague iconoclaste de l’été dans sa Vraye Narration et Apologie des
choses passées aux Pays-Bas, affirmant qu’elle constitue une révolte religieuse
et non anti-espagnole. Mais l’affrontement est engagé. Jean de Marnix périt
à la tête d’une troupe de Gueux en 1567. Fuyant la répression du duc d’Albe,
Philippe s’exile avec Guillaume d’Orange à Emden, en Allemagne, en 1568 ;
il est banni et privé de tous ses biens. Il y rédige en néerlandais (langue qu’il a
apprise) La Ruche de la Sainte Église romaine (Den byencorf der H. Roomsche
Kercke, 1569), sous le pseudonyme d’Isaac Rabbotenu, et rencontre un vif
succès.
Les Orange-Nassau apparaissent désormais comme le dernier symbole de la
résistance nobiliaire au pouvoir d’Albe. Le Wilhelmus, futur hymne des PaysBas, attribué sans certitude à Marnix, promet le retour de Guillaume à ceux qui
sont restés au pays. C’est chose faite en 1572 ; Marnix occupe alors de hautes
fonctions auprès de Guillaume d’Orange, qui dirige les provinces du sud face
à la reconquête espagnole. Il contribue à la création de l’Université de Leyde.
En 1576, il joue un rôle de premier plan dans la Pacification de Gand, l’un
des premiers traités en faveur de la tolérance religieuse. Lors de la sécession
entre le Nord et le Sud, il tente avec Guillaume d’Orange de faire nommer le
duc d’Anjou à la tête des provinces septentrionales. C’est un échec ; en 1583,
il se retire des affaires, et écrit un traité d’éducation humaniste à destination
des jeunes nobles. Il est vite rappelé à la tête de la ville d’Anvers, pour tenter
de résister à l’inexorable reconquête d’Alexandre Farnèse. Après un siège
de treize mois, Anvers tombe en août 1585 ; Marnix s’en justifie dans son
Brief récit de l’estat de la ville d’Anvers. Guillaume d’Orange a été assassiné
l’année précédente. Marnix se retire dans sa propriété de West-Souburg, en
Zélande. Il écrit des lettres à plusieurs humanistes, et travaille à une traduction des Psaumes. Sa femme, Philippotte de Bailleul, avec qui il a eu quatre
enfants, meurt en 1585 ; il se remarie, donnant naissance à deux filles. En 1590,
après l’échec de la reconquête espagnole, il retourne aux affaires. Envoyé
en 1597 par Maurice de Nassau dans la principauté d’Orange pour régler un
nouveau conflit religieux, il en revient déçu, et rongé par la gravelle (Lettre à
Duplessis-Mornay de juillet 1598). Il rédige encore la Response apologeticque
et le Traicté du Sacrement de la Sainte Cène. Il meurt le 15 décembre 1598.
Le Tableau des différends de la religion se présente comme un traité de
théologie parodique de 1500 pages. Marnix y aborde les principaux thèmes
d’affrontement entre catholiques et protestants au xvie siècle, tels que la doctrine de la transsubstantiation, la légitimité du pouvoir pontifical, ou le statut
des Écritures face à la tradition orale. Mais il délègue la parole à un locuteur
fictif qui se révèle être catholique, et prend systématiquement la défense des
thèses de l’église romaine, contre celles des réformés. Bien entendu, les arguments cyniques et ridicules de ce pseudo-catholique s’inversent pour le lecteur. Le Tableau est un éloge paradoxal de l’Église catholique, sur le modèle
de l’Éloge de la folie d’Érasme. Le langage du locuteur est à l’image de sa
folie, et du catholicisme mis en accusation : riche, foisonnant, bigarré, et fina-
PHILIPPE DE MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE 33
lement opaque. La fantaisie verbale et les images burlesques d’inspiration
rabelaisienne (analogies zoologiques, culinaires ou alchimiques, listes), qui
donnent un fascinant relief littéraire à l’œuvre, sont aussi des instruments de
la raillerie satirique. Ce dispositif explique aussi la déconcertante alternance
de passages comiques et sérieux. Exposant en détail les thèses des protestants
dans le but de les contrecarrer, le locuteur en reconnaît souvent la validité,
de manière implicite et involontaire. Le message évangélique peut ainsi être
énoncé directement, dans une langue très pure ; la fiction ne consiste plus alors
qu’à placer narquoisement ce propos dans la bouche d’un adversaire. La vérité
semble ainsi sourdre du chaos, qui l’illumine par contraste.
Ce Tableau à vocation universelle est néanmoins émaillé d’anecdotes
ancrées dans les réalités locales des pays du Nord ; on y rencontre le fantasque curé du château Wou près de Bergues-sur-le-Zoom, Gilles de La Couture,
miraculeusement converti à Lille, ou encore François Sonnius, parlant dans ses
prêches de harengs et de bière aux habitants de Bois-le-Duc.
Textes
Dans le passage qui suit, le locuteur constate que les théologiens catholiques ne parviennent pas à dire quelles sont les bornes de la foi :
Mais de dire catégoriquement, ou c’est qu’on en trouvera la vraie Idée qui soit
parfaite, et de tous ses points accomplie, point de nouvelles, ce sont lettres closes […].
Et Toutefois c’est indubitablement la principale pièce du procès, c’est le fonds du sac,
la base de l’édifice, et la maîtresse roue qui tourne le moulin, et fait que la gyrogno­
monique circonvolubilipaternoterisation de la digne marmite catholicoquinopapalle
Romaine, entre deux pôles pratique et antipratique autour de son axe Remoromulide et
mouvement de parole lydique, hétéroclitocentricalement trépignante en l’espace d’environ soixante-six jubilés de l’Orient en Occident, contre l’ordre de tous les signes du
céleste Zodiac son cours parachève.
Tableau des différens de la religion, Traictant de l’Église, du Nom,
Definition, Marques, Chef, […] et Doctrines d’icelle. Auquel en un commun tableau sont proposez et examinez les argumens, […] et disputes, qui
aujourd’huy sont en debat […] (1598-1605), éd. Slatkine reprints, Genève,
1971, fac-similé de l’édition Van Meenen (1857-60) (4 vol.) ; vol. II, p. 256257.
Le ton est bien différent dans ce passage où le locuteur expose les thèses
de ses adversaires, oubliant de les mettre à distance :
Mais comme l’homme est composé de deux parties, assavoir de corps visible et
matériel, et d’âme invisible et spirituelle, aussi faut il que ceste vocation ou déclaration
se face en deux façons : assavoir extérieurement par l’ouie de la parole de l’alliance
accompagnée de ses signes, et intérieurement par la vertu du S. Esprit, illuminant l’entendement en la connaissance de ceste parole, et édifiant le cœur à une ferme et vive foi
en icelle. Par là l’on voit que l’Esprit et la parole entreviennent par tout où il y a Église
de Dieu, ou membres d’icelle.
I, 43
34
MATHIEU DE LA GORCE
Dans l’« Éloge de la Ruche de l’Église romaine », repris en français à la fin
du Tableau, Marnix scrute les mœurs des ecclésiastiques avec le regard sans
pitié de l’entomologiste :
Chapitre III.
De la nature et diverses sortes et espèces des mouches.
Ces mouches sont de diverses espèces ; mais elles se rapportent toutes à deux sortes et différences principales, ainsi qu’écrit Pline. Car les unes sont mouches privées
et domestiques, pource qu’elles conversent entre les hommes ; les autres sont plus
étranges et sauvages, hideuses à regarder, plus fières, colériques et d’un aiguille plus
aspre […] ; et combien que maintenant elles conversent aussi ordinairement entre les
hommes, si sont elles plus esseulées, et plus retirées que les premières ; à raison de
quoi elles se nomment Monachi, d’un mot grec qui signifie esseulés ou demeurans
à part ; on les discerne par une certaine forme de coqueluchon qu’elles portent sur
la teste, nous nommerons les premières mouches privées ou séculiers, et les autres
sauvages ou retirées.
— Plinius natural. hist. lib. 11. cap. 18. Les mouches à miel ont ordinairement deux petites cornes
sur la teste. Aussi a une grande partie de nos mouches catholiques, et celles qui n’en ont point désirent fort
à en avoir. » IV, 207.
LA MISE EN SCÈNE
DE LA CONVERSION
D’UN HÉRÉTIQUE
À propos d’un livre
de François Richardot en 1567
Alain LOTTIN
Dans la conjoncture violente des années 1566-1569 aux Pays-Bas méridionaux, marquée notamment par l’explosion iconoclaste d’août 1566, rares sont
les auteurs qui s’emploient à défendre sur le terrain les positions catholiques.
François Richardot, alors évêque d’Arras, est un de ceux-là. Sans nous attarder
ici sur sa biographie, rappelons que ce Comtois, né à Morey en 1507, avait
d’abord été ermite de Saint-Augustin, puis avait enseigné au collège Granvelle
de Besançon. Théologien réputé, il avait activement participé à la dernière
session du concile de Trente et au concile provincial de Cambrai (1565) et
enseigné l’Écriture sainte à la nouvelle Université de Douai. Orateur célèbre,
il avait prononcé entre autres les Oraisons funèbres de Charles Quint, Marie
Tudor et Henri II. En 1558, il est devenu le suffragant d’Antoine Perrenot
de Granvelle à Arras, avant d’être évêque en 156I lorsque son protecteur est
promu archevêque de Malines et cardinal.
Bien que très introduit dans le monde des Grands, François Richardot est
aussi un évêque de terrain. Ainsi Morillon, vicaire général de Granvelle, nous
apprend que le 21 juillet 1566, il est allé prêcher à Armentières « où les aultres
preschent à sa barbe » et il a essuyé un coup de feu. Le 28 juillet, il a voulu
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature
36
aLAIN LOTTIN
faire de même à Anvers d’où « il a esté contrainctz de se retirer, ce qu’il a
faict prudemment ». Pendant l’iconoclasme et les occupations d’églises puis
la domination calviniste à Valenciennes et à Tournai, le prélat continue à
s’employer courageusement.
C’est dans cette conjoncture qu’interviennent les entretiens de l’évêque
avec un hérétique prisonnier à Douai et la conversion de celui-ci, « qui est
grand honneur pour luy, édification de nostre foy et grande desréputation des
ennemiz d’icelle », écrit Morillon à Granvelle le 17 février 1567. Une grande
publicité est donnée à cet événement grâce à un livre intitulé Discours tenu
entre Messire François Richardot, evesque d’Arras et ung prisonnier au lieu
de Douay, sur aulcuns poincts principaux de la Religion. Recueilli et mis au
net par ledict sieur evesque, Louvain 1567. La Bibliothèque royale de Belgique
en possède deux exemplaires ainsi qu’une traduction en flamand.
Le converti, un Douaisien nommé Michel Le Cocq, est présenté comme
« un esprit peu docile et grandement opiniastre », ayant résisté à des tentatives
de conversion. L’évêque se charge donc lui-même de cette tâche dans cette
ville qui est dans son diocèse. Les discussions ne se déroulent pas en prison
mais en public face à « Messieurs du Magistrat de la cité ». D’entrée de jeu,
le prélat place le dialogue sous le signe de la fraternité chrétienne. « Ne nous
estimez poinct pour ennemys… Croyez que nous vous portons affection et
volunté, telle qu’ung chrestien doibt à l’aultre. Vous debvez entendre nos propos comme un amy parlant à ung aultre… Parlons l’ung avec l’aultre en tous
respectz d’euz, avec doulceur, comme traictans des choses de grand prix ».
Le ton et ces paroles contrastent évidemment avec les invectives et anathèmes
habituellement échangés entre catholiques et protestants.
Elles sont significatives de la personnalité de Richardot qui est convaincu
que la persuasion et l’exemple sont plus efficaces que la répression pour
enrayer le succès des réformés. N’oublions pas toutefois que les deux protagonistes ne sont pas sur un pied d’égalité puisque le prisonnier est passible de
la peine de mort.
Les débats sont organisés en quatre discussions publiques entre les deux
hommes. Celles-ci portent sur les grands points controversés entre catholiques
et réformés : l’Eucharistie et la présence réelle, le franc-arbitre, l’autorité du
pape, le purgatoire, le culte des saints et des images. À l’issue de la quatrième
séance, Le Cocq se rend aux arguments de François Richardot. Il assure qu’il
« ne s’est laissé séduire de croyre et à faire comme ceulx qui sont des églises
qui se dient réformées que par recherche sincère de la vérité. Je voye bien que
je me suis grandement abusé », conclut-il. Il se dit résolu « à tenir tout ce que
l’église catholicque tient et croyt » et il implore la justice d’avoir pitié de lui,
« de ma povre femme et de mes enfans ». L’évêque l’assure qu’il fera pour
lui tout ce qu’il ferait « pour un sien frère ». Nous savons qu’effectivement il
fait intervenir le cardinal Granvelle qui recommande le pardon à Philippe II :
« ce sera œuvre saincte et de grand exemple et de confusion pour ceux de la
secte que de l’accorder ».
LA MISE EN SCÈNE DE LA CONVERSION D’UN HÉRÉTIQUE…
37
Cette dernière phrase et la publication rapide de ce récit à Louvain sont
révélatrices des buts recherchés. Alors que la religion réformée a fait de nombreux adeptes, il importe de montrer que les conversions ne se font pas toutes
dans le même sens. Il faut surtout prouver que le catholicisme est la vraie
religion et qu’il suffit de bien l’expliquer pour convaincre. Enfin cet exemple
témoigne aussi que François Richardot et quelques autres ne croient pas au
« tout répressif ». Le combat idéologique, la réforme et la formation du clergé
leur semblent au moins aussi importants. En témoigne un autre livre publié par
François Richardot presque simultanément, intitulé Instruction par manière de
formulaire pour les pasteurs et curez de la province de Cambrai, sur les matières controverses entre les catholicques et les sectaires affin que seurement ils
puissent enseigner leurs peuples quand les occurrences s’en présenteront de
traitter desdictes matières, ouvrage publié à Arras en juin 1567 chez Claude
de Buyens « libraire demourans derrière la place des Chandreliers ». Dans sa
dédicace à Maximilien de Berghes, archevêque de Cambrai, l’auteur fait allusion à ses conversations avec lui et avec ses suffragants sur ce sujet. Il déplore
que « les paradoxes des sectaires sont tellement publiez partout que le vulgaire
ne parle ni ne raisonne ne dispute d’aultres choses ès tavernes, marchéz, voies,
assemblées en publicq et en secret ». Pour sa part il a toujours souhaité que le
catholicisme reprenne la main et que » quelcque scavant personnage mit en
lumière méthodicquement et expliquèment ce que l’église catholicque tient
quant à tous les poinctz qui sont en controverse ». Finalement, à la demande
de l’archevêque et de l’abbé d’Anchin, « il a mis la main à la besogne ». Il
souhaite que ce travail « serve de préservatif » contre les sectaires et permettent
aux curés de « tenir en arrest et stabilité de foy les simples et ignorans ». Dans
ce traité de 180 folios, recto-verso, François Richardot aborde les grands sujets
de controverse : la condition de l’homme et le péché originel, le franc-arbitre,
la justification par la foi, les sept sacrements, etc.
Conformément à ses principes l’évêque d’Arras ne se contente pas d’écrire.
La correspondance de Morillon et de Granvelle révèle qu’après la reprise de
Valenciennes, « la Genève du Nord » (23 mars 1567), il prêche dans cette
ville « où il faict grand fruict ». Le 25 juin, il prêche trois fois à Anvers devant
Marguerite de Parme et un auditoire composé « aultant de sectaires que aultres,
que sont bien esbahiz de son scavoir ».
Lorsque s’appesantit sur les Pays-Bas l’implacable répression conduite
par le duc d’Albe et le Conseil des Troubles, François Richardot tente à plusieurs reprises de hâter le pardon. Il essaie vainement d’intervenir pour le
comte d’Egmont, décapité le 5 juin 1568. Ultérieurement, « il se coléra fort »
envers le confesseur du duc, note Morillon, risquant la disgrâce. En janvier
1569, le duc est très mécontent de son intervention et de celle de l’archevêque
de Cambrai à propos des exécutions à Valenciennes. Ils déplorent qu’en une
semaine « se sont faits 42 veuves et 264 orphelins ». Jusqu’à sa mort en 1574,
François Richardot reste persuadé, comme il l’avait écrit dans son Instruction,
que « les armes spirituelles doivent avoir la meilleure part de la victoire ».
Jean de Monchy
Émile Braekman
Aux Provinces-Unies en 1608 paraissait probablement, aucun exemplaire
n’étant connu, le livre suivant : Dialogues rustiques. D’un prestre de village,
d’un Berger, le Censier et sa femme. Tres-utile pour ceux qui demeurent es
pays où ils n’ont le moyen d’estre instruits par la predication de la Parole
de Dieu, dont la dédicace se termine par la phrase : « De nostre parc ce treizième de février 1608. Par I. D. M. ». Il s’agissait de six dialogues qui furent
réédités en 1612 par quatre imprimeurs : Loys Elzevier à Leyde, Corneille
de la Plasse à Amsterdam, Jean Petit à Quevilly (Rouen) et Noël de la Croix
à La Rochelle. Une deuxième partie, comprenant six nouveaux dialogues, et
préfacée le 16 mars 1613, parut l’année suivante chez Loys Elzevier, la veuve
Hillebrand van Wouw à La Haye et Jean Rod à Die. En 1664, l’auteur ajouta
un septième dialogue et des prières. Jusqu’en 1711 le livre fut encore publié
au moins dix-neuf fois.
L’ouvrage fut traduit en néerlandais, probablement dès 1612, et l’impression
faite à Gouda en 1664 précise « door Jean Moncy School meester tot Tiel ».
Ainsi, cette entrée permet de découvrir l’auteur qui se cache sous les initiales
I. D. M., soit Jean de Monchy. L’épître dédicatoire, adressée « Aux bergers
d’Arthois », précise la province de sa naissance dans les Pays-Bas espagnols :
« Si je n’avois en ma jeunesse fréquenté les villages d’Arthois (mes amis) & de
bien près considéré l’estat des bergers de ce pays-là, il me seroit mal aisé de
juger de vostre povre estat & misérable condition. » Comme dans un passage,
il place un récit près du village de Fampoux sur la Scarpe, on peut supposer
qu’il était originaire de ce village ou du voisin appelé Monchy-le-Preux, mais
on ne connaît pas la date de sa naissance. Il s’expatria dans la république des
Provinces-Unies des Pays-Bas, probablement pour des raisons religieuses, et
se fixa à Tiel, en Gueldre, à la fin du xvie siècle ou au début du xviie siècle. La
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ÉMILE BRAEKMAN
ville était aux avant-postes dans la lutte qui opposait les deux États et à deux
reprises, en 1606 et en 1621, un complot fomenté par Jacques Mom, drossart
de Maas en Waal, tenta de rendre la cité au pouvoir espagnol. Jean de Monchy
y exerçait les fonctions de maître d’école, or il ne semble pas qu’il y avait une
Église wallonne avant 1686, mais peut-être une petite communauté de langue
française. On ignore également la date de son décès.
Jean de Monchy avait appris le néerlandais et son école devait instruire des
enfants dans les deux langues. C’est dans ce but qu’il rédigea des dialogues,
ainsi qu’il l’écrivit dans son avant-propos « Aux Lecteurs salut » : « Mais en
les composant en mon escolle à Tiel, j’en donnay quelque piece à aucuns de
mes escolliers, les excerçant à translater de François en Flameng. » Ces récits
furent fort appréciés et publiés. « Ils l’ont intitulé Boursche Theologie, c’està-dire, Théologie Rustique, en lieu que je l’ay intitulé Dialogues Rustiques. »
En 1612, il constatait « que ces pieces sont desja imprimées en Flameng pour
la quatriesme fois pour le moins. »
Son intention n’était pas uniquement de proposer des exercices linguistiques, mais principalement d’apporter une instruction religieuse aux fidèles.
Il part de l’image du berger : « Que dirons nous de ce grand Prophete Royal
David, choisi de Dieu ? Bien petit bergerot d’entre ses freres, pour estre eslevé
Roy sur le peuple esleu de Dieu ? Et je vous prie quel Empereur, Roy, ou
grand Prince a il pleu à Dieu de premier Evangeliser la joyeuse venue de son
cher fils en ce monde pour nostre redemption ? N’a il pas plustost apparu aux
bergers de nuict paissant leurs troupeaux aux champs ? Quoy, n’est-ce pas le
mesme Dieu ? Si vous le cercehez [sic] de bon cœur, il vous soulagera, & vous
instruira par la grace de son saint Esprit. Car sa main n’est pas acourcie, & sa
bonté & grace demeure eternellement. »
À l’origine, « ce n’estoit mon intention de les faire imprimer, ains seulement de les présenter par escrit à aucuns miens amis & patriots, si la paix
(que lors on traictoit) le permettoit. » Il fournit ici la deuxième raison qui l’a
poussé à les éditer « en telle langue qu’ils ont esté composez. » La guerre de
Quatre-vingts Ans, commencée en 1568, avait épuisé les belligérants et les
Archiducs aussi bien que le prince d’Orange, Maurice de Nassau, désiraient
mettre fin au conflit. Toutefois, ce ne fut pas la paix escomptée, qui fut signée
à Anvers le 9 avril 1609, mais la Trêve de Douze Ans. Celle-ci apportait
cependant certaines améliorations dans les rapports entre les deux États. Par
les articles 4 et 7, « les sujets du Roi d’Espagne, des Archiducs et des ÉtatsGénéraux des Provinces-Unies, pourront se rendre les uns chez les autres
pour les besoins de leur négoce, sans que l’on puisse les poursuivre du chef
d’infractions antérieures. »
Aussitôt, l’Église de l’Olive, qui regroupait les réformés de l’Artois, de
la châtellenie de Lille, Douai et Orchies, du Hainaut et du Tournaisis, fut
reconstituée par l’envoi de pasteurs ou de proposants itinérants, voyageant
sous le prétexte d’être des marchands. En outre, ils distribuaient des brochures
destinées à maintenir la foi de leurs coreligionnaires. La conquête de l’Artois
JEAN DE MONCHY
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en 1640 et de la châtellenie en 1648 par la France rompirent ces contacts. C’est
le but de Jean de Monchy : « Et par dessus ces inconvéniens du corps, voicy
le pire de tout, c’est que vous n’estes instruits en la religion Christinne, tant
necessaire pour vostre salut. […] Esperant que si vous l’acceptez d’aussi bon
cœur comme de bon cœur je le vous presente, & le lisez ou l’oyez lire, vous
y trouverez d’assez bonnes instructions pour estre bien edifié en la vraye foy
Chrestienne. »
La première partie contient six textes, dont les thèmes sont : Dialogue I
(la Messe, la Transubstantiation, le Purgatoire, l’Invocation des Saints, la
Confession auriculaire, l’Adoration des Images, les Pèlerinages, les Miracles
et de ne manger chair aux jours défendus) ; Dialogue II (le Prêtre se plaint au
Censier que son Berger est devenu hérétique) ; Dialogue III (le Censier en
fait le récit à sa femme) ; Dialogue IV (antithèse entre la Messe et la Cène) ;
Dialogue V (le Berger fait rapport au Censier et à sa femme. « Il leur déclare,
qu’un povre viel homme bany de Tournay, l’a aucunement instruict en passant
chez luy sur le grand chemin d’Arras ») ; Dialogue VI (brève instruction pour
lire la sainte Écriture).
La deuxième partie comprend également six textes : Dialogue I (le Berger
part en Hollande et convertit un Peigneur et un vieux Soldat) ; Dialogue II
(le Berger embarque à Dunkerque et est averti des erreurs des anabaptistes) ; Dialogue III (le Berger revient de Hollande et discute avec un jésuite) ;
Dialogue IV (le Berger raconte son voyage au Censier et à sa femme) ;
Dialogue V (Le Prêtre vient dîner avec le Censier et discute avec le Berger) ;
Dialogue VI (le Berger raconte une discussion avec un Marchand français et
un Bourgeois de Bergues, puis met en garde son Voisin contre les erreurs du
Pape). En 1664, il ajoute un Dialogue septieme, qui traite de la conversation
du Voisin « nommé Jonas de la Baleine » et du Berger.
Ce recueil appartient au genre de la controverse et emprunte sa méthode
aux Colloques d’Érasme, aux Colloques scolastiques de Maturin Cordier et à
l’Instruction chrestienne de Pierre Viret. On y trouve la même verve et aussi
la même rigueur que dans les œuvres de ces prédécesseurs, mais en outre une
bonhommie campagnarde qui fait tout son charme.
Bibliographie
Dialogues Rustiques, en ligne sur www.dialogues rustiques, fac-similés des éditions
de 1612, 1645 et 1682.
Émile M. Braekman, Le protestantisme belge au xviie siècle. Belgique-Nord de la
France-Refuge, Carrières-sous-Poissy (La Cause), 2001.
Charles Bost, « Les “Dialogues Rustiques”, par Jean de Monchy, un livre wallon de
controverse populaire au xviie siècle », Société Royale d’Histoire du Protestantisme
Belge, Bulletin, t. 2, n°10 (1935), p. 385-412.
Eugène Hubert, « La législation belge en matière d’hérésie depuis Charles-Quint jusqu’à la fin de l’Ancien Régime », Société Royale d’Histoire du Protestantisme
Belge, Bulletin, t. 1, n°2 (1905), p. 7-33.
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ÉMILE BRAEKMAN
Jean de Monchy était aussi poète et il composa deux sonnets, ainsi que les
vers suivants :
Complainte de Jesus Christ
Chanson, sur la voix, Helas povre monde tu es bien abusé, &c
Escoutez, ma complainte :
Escoutez le danger.
Las ! mes brebis par crainte,
Vont suivre l’estranger.
Je suis le bon Berger,
De ma voix les appelle,
Pour sortir de ces lieux,
Pollus & dangereux,
Pleins de beste cruelle.
Apres le mercenaire,
Va courant ma brebis,
Elle fait le contraire,
De tout ce que luy dis,
Las ! va de mal en pis,
Delaissant des fontaines,
Les clairs coulans ruisseaux,
Et mes vergers tant beaux,
Mes prairies, mes plaines,
En des bourbiers estranges,
En paluds, & marés,
En orde boüe, & fanges,
En bois, ronces, forests.
Helas ! en quel progres,
On vous emmeine en proie,
A tout loup enragé,
Tu n’es affourragé,
Que d’ortie, & d’yvroye.
La brebis esgarée,
Par tout allons cerchans,
Au bois du long l’orée,
Par montagne, & par champs,
A nos voix, & doux chants,
L’oreille n’a tenduë,
Mais trop bien à la voix,
Des lions, loups, au bois,
S’est soy mesme renduë.
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JEAN DE MONCHY
J’abandonne ma vie,
Pour mon troupeau, Helas !
Maugré d’Enfer l’envie,
Leur donray plein soulas,
Si me suivant sont las,
Doucement les rameine,
Pour les entretenir,
Les foibles soustenir,
Et tirer hors de peine.
Mais vous villes racailles,
Faux assassins, pasteurs,
Vous tuez mes ouailles,
Du troupeau de gasteurs,
Meschans dissipateurs,
Pour le laict, sang & laines,
Et la chair devorer,
Las ! je les veoi plorer,
Sous vos pattes villeines.
Par I.D.M.
Loué soit Dieu.
Le voyage
des amazones
Jessé de Forest
Vincent Guillier
L’immensité du territoire brésilien n’a jamais facilité son organisation et
son unité. Ce n’est que dans l’urgence, sous la menace française et hollandaise
que les Portugais purent faire venir des colons et créer un réseau de défense
propre à décourager de nouvelles tentatives d’implantation commerçante et
religieuse.
Parmi les nombreuses personnalités intéressées par ces territoires, Jessé de
Forest, né en Hainaut à Avesnes en 1576, fut contraint d’émigrer en 1602 en
raison des répressions catholiques contre les protestants. En 1615, il se réfugia
à Leyde aux Pays-Bas, où il mûrit pour lui et sa famille des projets de départ
pour le nouveau monde. Exilé de son pays, Jessé de Forest, d’origine noble, se
rend compte de la position risquée qu’il occupe aux Pays-Bas. Il remarque que
certains de ses coreligionaires n’étaient plus très loin d’avoir à mendier dans
les rues de Leyde et d’Amsterdam. Depuis 1610, avec l’arrivée d’Henri IV,
la paix entre chrétiens s’était imposée et de nombreux soldats du nord de la
France et de l’actuelle Walonie avaient retrouvé la vie civile. Ils étaient paysans ou artisans et à la recherche d’un emploi, ce qui facilita le recrutement à
Jessé de Forest.
En juillet 1620, Jessé de Forest avait sans doute entendu parler du départ
pour l’Amérique des pilgrim fathers anglais. Comme la Hollande ne pouvait
pas aider tous les étrangers réfugiés, la famille Forest et les siens n’eurent plus
d’autre choix que de partir aux Indes, de s’y installer et d’y faire fortune ; ils
mirent malheureusement trois ans avant de réussir leur projet. Quoique les
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Vincent Guillier
inconvénients ne manquassent pas, c’était aussi à l’époque le temps normal
pour préparer une expédition lointaine.
Jessé de Forest dut tenir à jour une importante correspondance et aussi
rédiger des pétitions pour obtenir l’autorisation de partir. Mais il est impossible
de savoir aujourd’hui de quel soutien il bénéficia exactement. Il est probable
qu’il eut des soutiens conséquents dans sa propre famille installée à Leyde ou
chez ses amis d’Amsterdam.
Forest, découragé par toutes ces tractations, était le porte-parole de trois
cents de ses compatriotes et c’est aussi la raison pour laquelle l’histoire a
retenu son nom. Tout d’abord, il avait eu, comme projet de partir s’établir
en Virginie avec l’autorisation de l’Angleterre. La demande fut acceptée en
juillet 1621, au nom des familles françaises et wallones, pour les maintenir
dans leur foi réformée. Toutefois un seul bateau ne pouvant transporter trois
cents personnes, sa majesté d’Angleterre ne put pas se permettre d’armer pour
eux un autre navire. Jessé de Forest aurait pu trouver une solution financière,
mais un argument de taille empêcha finalement l’aboutissement de ce projet
en Virginie : les Anglais souhaitaient répartir les nouveaux colons sur un large
territoire afin de favoriser une meilleure gestion des plantations. Forest s’y
opposa au nom des pères des autres familles concernés par le projet et qui
souhaitaient d’abord préserver leur langue et leur foi calviniste tout en étant
sous les lois de la couronne d’Angleterre.
Comme ce genre d’expédition était aussi souhaitable pour les Anglais que
pour les Hollandais, surtout afin d’établir des comptoirs de commerce, les
protestants réfugiés adressèrent une demande aux Pays-Bas. En avril 1622,
Forest demanda aux États de Hollande l’autorisation d’inscrire et d’enroler
des familles de la religion réformée pour qu’ils s’implantent aux Indes au
profit de la compagnie des Indes occidentales (comprenant l’Amérique du
nord et du sud).
La guerre contre l’Espagne et le Portugal venant de reprendre après une
trève de douze ans, les Hollandais décidèrent que ce serait en Amérique du sud
que les colons devraient construire et fortifier une ville où ils seraient régulièrement approvisionnés en armes et en munitions pour la défendre. D’autre
part, les colons avaient souhaité l’établissement de leur colonie dans un lieu
particulièrement éloigné des autres colonies, pour éviter au maximum les possibilités d’agressions et aussi préserver leur foi. Dans la stratégie d’invasion du
Brésil menée par les Pays-Bas, la colonie de Jessé de Forest devrait se situer
sur la route de Bahia, puisque les Hollandais avaient prévu de concurrencer
les forces luso-espagnoles dans le commerce triangulaire et l’exploitation des
richesses naturelles. Ainsi le 27 août 1622, le conseil représentatif des États
donna son accord pour que la colonie aille s’installer sur une côte sauvage du
nord du Brésil non encore colonisée et pour cause, car les tributs amérindiennes
y étaient nombreuses et le climat équatorial porteur de fièvres.
Ils embarquèrent le premier juillet 1623 à bord du navire Le Pigeon pour
faire le voyage des amazones.
LE VOYAGE DES AMAZONES. JESSÉ DE FOREST
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Mais pour Jessé de Forest, outre des intérêts géostratégiques et bassement
matériels – rechercher du bois, du café, de l’or et des épices –, il s’agissait
toujours d’assurer aux siens (il partit avec sa femme et cinq de ses dix enfants),
selon les vœux des personnes engagées dans l’entreprise, l’installation dans
un monde nouveau où ils pourraient vivre selon leurs principes. Il s’agissait
bien, en effet, de fonder une colonie protestante grâce au soutien des peuples
indigènes qui pouvaient vendre leurs terres contre quelques objets. Mais les
rapports avec les Amérindiens ne furent guère faciles. Si l’on voulait s’installer
pacifiquement, il fallait aussi compter sur la protection des peuples autochtones et éviter que ceux-ci ne s’entre-déchirent. C’est ce qui se produisit, hélas,
vers 1623 et 1624, quand les pères protestants durent prendre parti pour les
Indiens du clan des Yayos et les accompagner dans leurs expéditions guerrières. D’autre part, les vivres et les moyens venant à manquer, les membres de
la colonie craignaient d’avoir à forcer leurs alliés à les approvisionner. Les
Indiens de cette époque ne souhaitant pas se soumettre aux nouveaux arrivants, ils conservèrent leurs façons de vivre, ce qui fit dire à la fin du journal
du voyage qu’« il n’y a rien à traiter avec les Indiens que des vivres qu’ils ont
abondemment encore que le coton, oreillan et tabac y viennent très bien, mais
leur paresse fait qu’ils n’en recueillent que pour leur nécessité ».
À leur arrivée au nord de l’Amazone sur les frontières de l’actuel Brésil et
de la Guyane française, Jessé de Forest et ses compagnons étaient ignorants
de l’organisation complexe du peuple Palikur divisé en clans et mélangé à
d’autres ethnies. Malgré un climat d’hostilité latente, la plupart des ethnies
restaient insérées dans un système de relations festives et commerciales. Il y
avait alors une chefferie dont le chef le plus célèbre au début du xviie siècle
se nommait Anakayouri ; divers voyageurs le rencontrèrent (dont sans doute
Jessé de Forest), car il habitait le lieu dit Montagne d’Argent dans la baie
de l’Oyapock, où les colons tentèrent de s’installer. Toutefois les voyageurs,
contrairement aux Jésuites français sur le fleuve Amazone quelques décennies
plus tard, restèrent trop peu de temps pour comprendre l’organisation et aussi
le fait que les clans issus d’une même tribu pouvaient avoir un nom différent selon le lieu où ils habitaient. Pourtant les quelques remarques de Jessé
de Forest sont extrêmement importantes pour expliquer le peuplement de la
région. Ce dernier mentionne les longues maisons collectives et des formes
d’inhumation des Palikurs. On comprend aussi qu’à cette époque, en direction
de l’embouchure de l’Amazone (près de l’actuelle ville de Macapa au sud), les
Indiens Maraons étaient aussi voisins des clans Palikurs. Les Indiens du clan
Yayos (de l’ethnie caribe mélangés aux Palikurs), avec qui sympathisèrent les
colons, avaient, près de la Montagne d’Argent, leur village nommé Kumassu
en Palikur et Comaribo sur l’Oyapock par les chroniqueurs européens. Si
les Yayos sympathisèrent avec les Européens, c’est que déjà en minorité, ils
recherchaient un appui étranger, mais ils disparurent totalement à la fin du
xviie siècle.
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Vincent Guillier
Jusqu’en 1624, année où les Hollandais s’emparèrent de Bahia, Jessé de
Forest fut le responsable de l’expédition. Mais le 22 octobre, des suites d’une
forte fièvre, mourut « notre dit capitaine fort regretté des chrétiens et des
indiens qui l’avaient pris en grande amitié, ce jour nous le portâmes en terre
le plus honorablement qu’il nous fut possible ».
Après la mort de Jessé de Forest, les pères restants durent participer à une
attaque contre les Indiens Mayés pour aider les Indiens du clan Yayos et ceux
du clan Arikare (de la tribu des Palikurs). « Il y a entre le cap d’Orange et
l’isle de Conany dans les pays noyés qui s’y rencontrent, une nation indienne
nommée mayée… elle est sauvage comme beste fauve et n’a pas de demeure
fixe ; elle se loge le plus souvent dans les arbres. Cependant ces hommes font
la guerre vivement aux indiens Palicours ».
On ne sait pas exactement ce qui se passa lors de ce voyage. On suppose que
d’autres familles arrivèrent vers 1624 pour rejoindre le groupe de Forest, mais
que certains repartirent ensuite. On suppose que la copie manuscrite du journal
de l’expédition, attribuée en partie à Jessé de Forest (aujourd’hui au British
Museum) fut à partir de ce moment conservée et complétée par son ami Jean
Mounier de la Montagne. L’expédition s’acheva vers la fin de l’année 1625.
La femme de Jessé de Forest, Marie Du Cloux, est retournée en 1626 à Leyde
avec ses enfants. Après bien des errances, les fils et filles de Forest furent parmi
les premiers colons acadiens et les fondateurs de la ville de New-York.
Les hollandais perdirent Bahia en 1625 et par la suite toutes les autres tentatives d’implantation échouèrent. Le Brésil hollandais fut donc un échec. Les
desseins de Jessé de Forest n’aboutirent à rien, étant donné que les Portugais
catholiques n’auraient pas permis à une colonie étrangère protestante de s’installer. Quoi qu’il en soit, le territoire sur lequel Jessé de Forest rêva de paradis
terrestre intéressa plus tard les Français catholiques qui s’opposèrent à nouveau
aux Portugais, ce qui eut pour conséquence de disperser et de mélanger plus
encore les tribus Palikurs.
Références bibliographiques
Emilio Goeldi, Boletim do Museu Paraense, Belém-Para, 1987.
Bartolomé Bennassar, Richard Marin, Histoire du Brésil, Librairie Arthème Fayard,
2000.
Journal du voyage fait par les pères de familles envoyés par messieurs les Directeurs
de la compagnie des Indes occidentales pour visiter la côte de Guyane, British
Museum Sloane MS, 179 b.
LE VOYAGE DES AMAZONES. JESSÉ DE FOREST
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Journal du voyage fait par les pères de familles envoyés par
messieurs les directeurs de la Compagnie des Indes Occidentales
pour visiter la côte de Guyane (1624)
Le sixième jour de janvier arriva Pieter Janss anchré à Carippo qui nous dit qu’il
avait brulé le fort que les espagnols avaient fait au delà de Corperari en l’Amazone.
Le septième notre cannonier vint de Cayenne nous rapporter que nos gens avaient
trouvé une plaine à côté de Cayenne qui leur semblait fort propre et qu’ils désiraient
que nous y allassions mais la difficulté de retourner nous en empêcha, joint que les
Yayos où nous étions à Comaribo nous témoignaient beaucoup d’affection, ce qui
nous fit demeurer.
Le dixième janvier nous achetâmes un champ pour faire du tabac d’Ariane du Texel
qui nous coûta quatre haches.
Le vingt cinquième notre capitaine fut à Capoure avec Louis le Mayre allant à la
chasse.Ils trouvèrent une campagne au nord-ouest dudit Capoure éloignée diceluy
d’une lieue et demie. Elle était longue de deux lieux et large d’une parsemée de bocages et pleine d’herbe. Il y avait en plusieurs endroits des places fortes propres pour
cultiver le sucre et partout bonne pour la teinture de coton. Il laissa au dit Capour
Louis le Mayre.
Le vingtième de Mars, les Caribes de Cayenne vinrent à Comaribo.
Le vingt deuxième y arrivèrent les Aricoures habitant la rivière de Cassipoure
ennemis des Caribes, ce qui étonna fort les Yayos amis communs des deux et comme
ils se préparaient pour se battre par l’entremise de notre capitaine et desdits Yayos la
paix fut faite entre eux, à la charge que les Aricoures la demanderaient. Leur cérémonie
fut que les Caribes les firent attendre au bord de la mer avec leurs armes et levant la
flèche sur l’arc prête à décocher, les Aricoures prirent de l’eau et la versèrent sur leurs
têtes. Cela fait les Caribes quittant leurs armes coururent dans les canoés des autres
et les embrassèrent à l’occasion de cette paix. Les Yayos les traitèrent ensemble huit
jours ; ils ne se souvenaient point d’avoir jamais eu paix ensemble.
Le premier jour d’avril notre capitaine fut à Massoure, une montagne qui est dans
les marais qui sont entre Comaribo et Wanari pour visiter les Aronakas y demeurant.
Il trouva la demeure fort belle et de bonne terre mais ils sont grandement incommodes
de moustiques.
Le vingt huitième d’avril nous fûmes à Weypoko village habité des Yayos situé à
6 lieux de Carippo. Les Indiens du lieu nous menèrent voir une prairie qui est à l’est
du village éloignée diceluy d’environ une demie lieue. Cette prairie est longue d’environ une lieue et demie et large de trois quart de lieues couvert d’herbe verte. Il y a
en icelle de belles places pour le sucre. Le costan du côté de l’ouest est fort beau et la
terre y est fort propre pour le tabac proche du village de Weypoko. Il y a un champ
au sud diceluy ou nous vîmes du tabac qui avait des feuilles de deux pieds et demi de
long et large d’un pied.
— Les Espagnols et les Portugais étaient alors alliés.
— Le clan Arikare.
— Peut-être les indiens Arawaks.
50
Vincent Guillier
Le second jour de mai nous fumes à Cormery village où habitent les Maraons
situé à une lieue au dessous de Weypoko et l’autre côté de la rivière et à trois quart de
lieux de Capoure nous trouvâmes là une agréable place ou l’oreillan et cotton viennent
abondamment.
Jean de Labadie
Alain JOBLIN
Étrange parcours que celui de Jean de Labadie. Jésuite, puis janséniste il
se convertit au calvinisme pour terminer son parcours spirituel dans le sectarisme le plus extrême en réussissant le tour de force d’être condamné tout à
la fois par les catholiques et par les protestants ! Jean de Labadie fut, en fait,
pour reprendre le propos de Michel de Certeaux, un « migrant géographique
et un migrant de l’intérieur ». Rappelons donc en quelques mots ce que fut
la longue errance de ce mystique en insistant sur son passage en Picardie et
en Hollande.
Jean de Labadie naquit le 13 février 1610 en Guyenne. Il fit ses études
chez les Jésuites qui l’ordonnèrent prêtre en 1639. C’est lors de ce passage
qu’il commença à avoir des visions qui le firent chasser de la Compagnie,
et c’est alors que débutèrent ses pérégrinations. Il fréquenta tour à tour les
milieux jansénistes parisiens, puis devint le confesseur de plusieurs maisons
religieuses du Sud-Ouest du royaume de France. C’est à cette occasion qu’on
le soupçonna de pratiques adamites qui scandalisèrent les contemporains. En
1650, il se convertit au protestantisme et se retrouva pasteur à Montauban, puis
en la principauté d’Orange, pour aboutir à Genève. Sa dénonciation de toute
forme d’Église organisée et son millénarisme de plus en plus affirmé le firent
chasser de la cité de Calvin. Il se retrouva à Middelbourg en Zélande en 1666,
pour passer ensuite à Amsterdam où il fonda sa propre Église qui fut, elle aussi,
interdite par les autorités hollandaises. Jean de Labadie et ses disciples trouvèrent enfin refuge à Altona au Danemark auprès de la femme de l’Électeur du
Palatinat. C’est là que Labadie trouva la mort le 13 février 1674. Sa secte lui
survécut jusqu’en 1737. Il serait bien sûr très intéressant d’explorer en détail
— Certeaux M. de, La Fable mystique, Gallimard, Paris, 1987, p. 374.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
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aLAIN JOBLIN
ce parcours tumultueux mais nous nous bornerons à évoquer ici le passage de
Jean de Labadie en Picardie et aux Provinces-Unies.
En 1644, Jean de Labadie, profitant de la protection de l’évêque d’Amiens
devint chanoine et dirigea plusieurs missions dans la région d’Abbeville. Il
fonde de petites écoles, des ecclesiola, où on lisait collectivement la Bible
et pratiquait en commun des exercices de piété. L’originalité du personnage
apparut assez vite. Il se distingua, en effet, en distribuant la sainte Cène sous
les deux espèces (pain et vin) ce qui, bien sûr, ne pouvait être accepté par la
hiérarchie catholique. Il profita de son passage à Amiens pour publier ses
deux premiers ouvrages. Certains de ses contradicteurs dénoncèrent surtout,
dès cette époque, un missionnaire qui tenait des discours aux « demoiselles »
et aux religieuses « qui n’estoient pas trop spirituels »… Jean de Labadie fut
obligé de partir et regagna le Sud-Ouest après un passage au sein des milieux
jansénistes parisiens.
En 1659, Labadie se retrouva à Genève où il devint rapidement persona
non grata. La Compagnie des Pasteurs s’en débarrassa en l’expédiant en 1666
desservir l’Église wallonne de Middelbourg en Zélande. Là, il allait rapidement jouir d’une réputation de bon prédicateur, savant et apprécié. Ses succès
suscitèrent la jalousie de ses confrères desservant les autres Églises wallonnes.
Ils le mirent en demeure de reconnaître publiquement la Confession de Foi et
la Discipline des Églises wallonnes. On lui demanda également d’accepter les
canons adoptés par le synode de Dordrecht en 1618-1619. Jean de Labadie
refusa de se soumettre, si bien que le synode de Leyde le suspendit de ses
fonctions en 1667. Mais il passa outre et poursuivit sa mission à Middelbourg.
Les États de Zélande réussirent toutefois à l’écarter en 1669. C’est alors qu’il
gagna Amsterdam pour fonder sa propre Église avant de se retirer à Altona au
Danemark. L’hétérodoxie des idées du personnage explique sans doute un tel
parcours mouvementé.
Jean de Labadie afficha une constance dans ses idées. Il chercha, dès le
début de ses pérégrinations, à retrouver la pureté originelle du message chrétien tel qu’on pouvait le recevoir au premier siècle de l’ère chrétienne. Selon
lui, cette pureté avait été pervertie par les Églises officielles, ce qui l’amena à
dénoncer et rejeter toute forme d’institutions ecclésiales. Il se considérait, par
ailleurs, comme directement inspiré par le Saint-Esprit. Jean de Labadie fut
— Parmi les ouvrages et études sur Jean de Labadie : D. Vidal, Jean de Labadie. Passion mystique
et esprit de Réforme, Éds. Jérôme Million, 2009, 220 p. ; A. Joblin, « Jean de Labadie (1610-1674) : un
dissident au xviie siècle ? », Mélanges de Science Religieuse, Université Catholique de Lille, tome 61, n°2,
avril-juin 2004, p. 33-44 ; E. et E. Haag, La France protestante, Genève, Slatkine Reprints, 1996, tome VII,
p. 140-147 ; Dictionnaire de Spiritualité, Beauchesne, Paris, 1975, Fascicules LIX-LX.
— F. Mauduict, Advis charitable à Messieurs de Genève touchant la vie du sieur Jean Labadie
cy-devant jésuite dans la province de Guyenne ; et après chanoine à Amiens, puis janséniste à Paris : de
plus illuminé et Adamite à Tholose, et en suitte carme et hermite à la Graville au dioceze de Bazas et à
présent à Genève, Lyon, 1664, 30 p.
— La Confession de Foi et la Discipline définissaient les dogmes et l’organisation des Églises
réformées. Le synode de Dordrecht rejeta les thèses d’Arminius (1560-1609) critiquant le dogme calvinisme
de la prédestination.
JEAN DE LABADIE
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sans aucun doute un mystique millénariste. Son Église (ou secte ?) prônait le
baptême des adultes, la mortification des chairs, l’éducation des enfants loin de
leurs parents au sein de structures spécialisées, l’excellence du travail manuel,
la vie contemplative et l’oraison mentale. Il exerça, par ailleurs, un pouvoir
absolu sur son « petit troupeau », allant jusqu’à décider du mariage de ses
disciples. S’il fut un redoutable polémiste, il sut également exposer ses idées
dans plus d’une cinquantaine d’ouvrages. Les titres de ces livres révèlent tout
particulièrement l’errance du personnage. Les premiers d’entre eux, publiés
dans les années 1640, traitaient de la messe et du Saint-Sacrement. Retenons,
par exemple, le in-8° publié à Amiens en 1640 sous le titre de Introduction de
piété dans les mystères, paroles et cérémonies du saint sacrifice de la messe,
dont nous reproduisons ici quelques pages. En 1651 sortit à Montauban un
in-12° intitulé Élévation de l’esprit à Dieu ou Contemplations… qui inaugura
une série d’écrits mystiques. On trouve également des livres marquant une
dénonciation des Églises officielles comme, par exemple, Le Discernement
d’une véritable église selon l’Écriture sainte, publié à Amsterdam en 1668. On
compte aussi bon nombre d’ouvrages de controverse dans lesquels il répondait
à ses contradicteurs. Ses deux derniers livres, publications posthumes, s’intitulent L’Oraison et la contemplation chrestienne traittée en quatre lettres, publié
à Amsterdam en 1682, et Le Chrétien régénéré ou nul, toujours à Amsterdam
en 1685. Deux ouvrages suggérant que Jean de Labadie fut peut-être, avant
tout, un mystique annonçant le Réveil protestant du xviiie siècle.
54
aLAIN JOBLIN
Introduction de piété dans les mystères, paroles et cérémonies du
saint Sacrifice de la Messe, par J. de Labadie prestre, publié à
Amiens, Charles de Gouy, 1640
« Voilà, voilà la grande heure qui s’approche, la grande heure à laquelle se doit
faire la grande œuvre ; et par quelles mains de grâce ? O Dieu, par les miennes.
Commencés à vous esveiller mon esprit, j’entens un son qui vous interesse, commencés à rentrer en vous et vous recueillir, vostre heure et l’heure de vostre grande action
s’approche.
O Prestre de Jesus-Christ, que voicy venir pour vous une douce heure, préparésvous en saincteté, en piété, et en grâce.
O mes mains que vous allés servir à un grand usage ; bientôt vous manierez vostre
Dieu, bientost vous l’offrirés en sacrifice, bientost vous le donnerés en viande ; O que
vous avez besoin d’estre pures.
O mes yeux qu’on vous appelle à de grands objets, que vous devés voir en foy ;
le Corps et le Sang de Jesus, vous paroistront sur un Autel plus digne que tous les
anciens, reservez-vous mes yeux et préparés-vous à cette veue.
O tous mes sens que de douceurs pour vous ! O mon corps à quel office estes-vous
eslevé ! O ma poitrine que vous serés honorée ! Bientost, bientost vous contiendrés
vostre Dieu, bientost vous serés consacré de ses attouchements. O ma bouche que vous
sucerés bientost une liqueur précieuse !
O Dieu quels préparatifs ne falloit-il pas faire en l’ancien Testament ? à quelles
sanctifications n’estoit obligé le Prestre de la Loy ? combien de purgations, d’aspersions, de divers ornements, et de mystiques cérémonies ? Seigneur donnez moy en
esprit et en vérité, ce que cela n’avoit qu’en corps et en figure ; revestez-moi, purifiez-moy par vostre grace. J’ay bien d’autre hostie à offrir que les Prestres anciens,
et mon Sacerdoce est bien autre. L’action que je dois aller faire est si grande, que la
seule pensée me doit fraper et m’interdire ; à sa veue je dois revestir l’adoration et
l’amour, et m’eslever par-dessus ce monde.
Le silence se fit dans le Ciel durant demie-heure, O qu’il se doit faire grand en terre
durant celle-cy ! les Anges assistent et reverent divinement l’un et l’autre.
Où m’appelle-ton ? où fay-je dessein d’aller ? que dois-je faire ? on m’appelle à
l’Autel pour y produire le corps de Jesus Christ, pour le sacrifier à Dieu son Père, pour
l’offrir en hostie pour tout le peuple, pour répandre ou plustost recueillir son Sang, pour
consommer moy-mesme l’holocauste. O Dieu ! quel prodige. Que faut-il faire allant
là ? quelle disposition demandent toutes ces choses ? je ne le peux dire.
O Dieu éclairés-moy, et rendés-moy digne d’un si grand office ; vous qui m’avés
fait Prestre faites-moy digne Prestre.
O pere donnés moy grace devant vous, et moyen de vous offrir en odeur de suavité
vostre fils en holocauste ; ce Fils auquel vous vous estes compleu, ce Fils pour l’amour
duquel, et pour lequel avoir, vous avez refusé tous autres sacrifices ; ce Fils qui vous
en a offert un si grand et si suave de soy-mesme sur le Calvaire… » (p. 1-9).
— Archives du diocèse d’Amiens, n°11306.
— Il s’agit de la Messe.
— L’orthographe d’origine a été conservée.
— m’interdire = me troubler.
Antoinette Bourignon
Marjolaine CHEVALIER
Cette femme connut une notoriété assez étonnante. Nous disposons des
dix-neuf volumes de ses Œuvres, d’une documentation considérable sur sa
vie et les polémiques qu’elle suscita.
Elle naquit à Lille, le 13 janvier 1616, dans une famille catholique de la
bourgeoisie aisée. Dès l’enfance « elle demanda où était le pays des chrétiens,
ne croyant point y être », raconte-t-elle dans son autobiographie. Adolescente,
elle entendit Dieu lui parler et lui annoncer qu’il l’investirait d’une mission
spirituelle. Après une période mondaine, elle songea à entrer au couvent, mais
Dieu lui révéla que l’hypocrisie y était encore plus grande qu’ailleurs. Elle
s’enfuit lorsque ses parents voulurent la contraindre à un mariage organisé.
Quand son père se remaria, elle eut des démêlés avec sa belle-mère. Dès lors,
Antoinette vécut seule, plus ou moins cloîtrée, une vie de prière, dans divers
lieux de retraite. Peut-être cherche-t-elle sa voie dans la lignée des béguines
dont la région connaissait la tradition.
Elle a déjà trente-sept ans, en 1653, quand commence sa vie publique : elle
accepte de diriger un hospice pour fillettes à Lille. C’est aussi le début des
histoires étranges dont toute son existence fut marquée.
Alors que la régente cherche, en se méfiant du diable, à faire régner l’ordre
et la piété dans la maison, plusieurs de ses jeunes pensionnaires, puis presque
toutes, s’accusent de pratiquer la sorcellerie. Exorcismes, punitions n’y font
rien. Bientôt l’enquête se retourne contre la directrice. Accusée de sévices, de
mauvais traitements et surtout de sorcellerie, Antoinette est arrêtée et interrogée par deux fois en février 1662. Elle réussit à s’enfuir et à se cacher, d’abord
à Gand. C’est ce premier déplacement qui marque le commencement de sa
« mission ». À Malines où elle recrute ses premiers adeptes et surtout Christian
de Cort, supérieur des Oratoriens de la ville, Dieu lui révèle qu’elle aura des
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME eT LITTÉRATURE
56
MARJOLAINE CHEVALIER
fils spirituels. En quelques années, elle rassemble un petit groupe de disciples ;
elle discute avec des théologiens et se met à écrire ce qu’elle pense recevoir
par inspiration divine.
Christian de Cort, qui quitte son couvent pour la suivre, dispose avec les
Oratoriens d’un bon nombre de « parts » dans l’Ile de Noordstrand en mer
du Nord. Il avait reçu la charge de « directeur » de l’île, mais on lui reproche
une gestion déplorable, en particulier celle des digues. D’autres parts sont
également entre les mains de quelques Messieurs de Port-Royal qui s’y sont
même rendus. Toute l’affaire de Noordstrand est un imbroglio insoluble. Elle
se complique lorsque de Cort prétend faire don à Antoinette (y compris dans
son testament) des parts qu’il possède, pour lui permettre d’établir en lieu sûr la
communauté dont elle rêve. Dans cet espoir, elle entreprend avec son disciple
oratorien d’innombrables démarches. Ils se rendent à Amsterdam. Mais elle
n’obtiendra jamais gain de cause. Christian de Cort sera emprisonné plus de
six mois. Elle publiera plus tard toutes les démarches entreprises en sa faveur
(L’Innocence reconnue). Quant à lui, à peine libéré, il mourra brusquement,
empoisonné peut-être. Antoinette finira, après dix ans de luttes, par renoncer
à cette île qu’elle-même ne verra jamais. Ses interminables revendications et
contestations ont suscité des haines contre elle.
À Amsterdam, à partir de 1667, cette femme de cinquante ans découvre
avec surprise une société où différentes confessions se côtoient, elle prend
les Cartésiens pour une secte qui vénère la raison. Parmi les protestants, elle
apprécie surtout les Arminiens, condamnés à Dordrecht (1619). Mais décidément elle ne trouve nulle part « la vraye Eglise sans corruption ». Or elle
s’estime chargée de la restaurer. Elle publie un premier ouvrage d’entretiens
avec Christian de Cort : La Lumière du Monde. Ce livre élargit son audience.
Le vieux Jan Amos Comenius, le penseur tchèque de réputation européenne,
veut la voir et professe pour elle une vive estime, jusque sur son lit de mort.
Elle intéresse Pierre Serrarius et Johannes Swammerdam, le savant anatomiste.
Elle rencontre le prophète Jean de Labadie ; il est même question d’une association de leurs deux groupes pieux qui se réfugieraient en Noordstrand. Mais,
bien entendu, il y a rapidement rejet mutuel. La très célèbre Anna-Maria van
Schurman et Pierre Yvon, responsable des Labadistes après la mort du fondateur, manifestent leur hostilité contre Antoinette et se mettent à en dire le
plus grand mal. Ces groupuscules sectaires, désireux de retrouver la vraie foi
et une vie selon l’Évangile, restent errants.
En 1671, Antoinette se réfugie en Sleswig Holstein avec quelques fidèles.
D’autres se joignent à elle. C’est alors qu’elle tente de rassembler sous son
autorité une ébauche de « communauté de parfaits ». Elle est en butte aux
persécutions des autorités des Églises reconnues, luthérienne comme réformée,
irritées de son prosélytisme. Sa petite imprimerie est fermée, puis lui sera
rendue. Après plusieurs fuites successives, elle finira, en 1676, par se cacher,
presque seule à Hambourg, où elle écrit beaucoup et où se produit la rencontre
avec un autre marginal, Pierre Poiret.
aNTOINETTE BOURIGNON
57
Originaire de Metz, ce jeune homme, âgé alors de trente ans, a été quelques
années le pasteur d’une petite paroisse de réfugiés huguenots dans le duché
de Deux Ponts. La guerre et la misère de ses ouailles l’en ont chassé, mais
plus encore sa quête d’une vie de sainteté qu’il ne trouve nulle part. Or ce
sont deux livres d’Antoinette Bourignon qui lui semblent correspondre à son
attente, en particulier Le Tombeau de la fausse théologie, où elle dénonce les
« arguments frivoleux » des théologiens. À Amsterdam, Poiret a déposé chez
l’imprimeur Elsevier sa première œuvre latine, un traité philosophique De Deo,
anima et malo. Il s’est séparé de son épouse Claude – le couple est sans enfants
–, pour tenter de retrouver la prophétesse dont les écrits l’ont tant frappé. Il
est convaincu qu’elle l’aidera à vivre vraiment selon la volonté de Dieu. Il
connaît là le grand tournant de sa vie, celui que tous les penseurs ne cesseront
de lui reprocher. C’est en particulier le cas de Pierre Bayle qui ne tarira plus
de moquerie à son égard, alors que le traité cartésien de son compatriote l’avait
si vivement intéressé qu’il avait rédigé ses Objections.
Poiret apprend que c’est à Hambourg que la pauvre persécutée se cache.
Il l’y retrouve. Il n’est pas déçu. Il prend en notes les propos de l’inspirée,
il admire son courage et sa confiance, alors que les autorités de la ville la
traquent. Cette femme – qui pourrait être sa mère et qu’il vénère – l’adopte
comme l’un de ses fils spirituels. La suggestion d’une liaison entre eux (exprimée par Pierre Jurieu) est pure médisance ! Très vite Poiret se trouve embauché
dans le programme de diffusion de plusieurs œuvres d’Antoinette. Il l’écoute
aveuglément, la jugeant sainte. Aussitôt, Antoinette rabroue son amour-propre
et son attitude cartésienne qui donne bien trop de place à la raison corrompue
et trompeuse. Mais elle utilise le savoir de Poiret qui traduit tout de suite un
de ses livres en latin : La Pierre de touche. Puis il commence à s’atteler à une
édition complète de tout ce qu’elle a écrit, avec réédition de ce qu’elle a déjà
fait paraître. Cette tâche occupera le jeune intellectuel pendant plus de sept
ans, bien longtemps après la mort de cet auteur prolixe.
Poiret va donc partager en grande partie les quatre dernières années de la
prophétesse. Il participe à sa fuite et au long voyage qui permettent à Antoinette
de se réfugier en Frise où un noble, baron de Lutzbourg, lui accorde résidence
et protection. Elle y travaille deux ans dans un hospice et tente à nouveau de
constituer la petite communauté dont elle a la vision. Nouvel échec. Encore
une fois, maladies étranges (poison ?), jalousies, calomnies et suspicion de
sorcellerie reparaissent et détournent d’elle une partie de ses adeptes. Il lui
faudra s’enfuir de nouveau. Poiret, qui a effectué durant ces années plusieurs
longs voyages pour retrouver des manuscrits ou pour les faire imprimer à
Amsterdam, l’accompagne dans le trajet vers Franeker.
C’est alors qu’il cherche pour elle un refuge sûr à Amsterdam, qu’Antoinette Bourignon meurt seule à Franeker, le 30 octobre 1680, dans sa soixante
cinquième année. Son disciple écrit : « Ainsi mourut en pauvre exilée et persécutée, la plus divinisée et la plus pure âme qui ait été sur la terre depuis
Jésus-Christ. Nul de ses amis n’eut la consolation de l’assister à sa mort, étant
58
MARJOLAINE CHEVALIER
tous dispersés chacun à part, dans cette persécution ». Un peu plus loin, dans
le volume biographique, La Vie Continuée dont Poiret est l’auteur (reprenant
et complétant des éléments qu’elle avait rédigés elle-même), il commente avec
ferveur : « Comment a-t-on donc reçu cette divine voix ? On a dit que c’estoit
des blasfèmes, des hérésies des horreurs, des impiétés […] on a pillé, déchiré,
brûlé ces divins volumes ; on a calomnié, persécuté, volé, emprisonné, trahy et
voulu faire mourir cent et cent fois sa personne. […] Voilà, Seigneur, comment
les hommes ont reçu et écouté vôtre divine ambassade […] et ont exterminé
votre Envoyée, après avoir fait de sa vie, depuis son premier moment jusqu’au
dernier, une seule et continuelle persécution ».
Pour son fidèle disciple, c’est d’ailleurs une preuve qu’elle a vécu intégralement à la suite de son Seigneur Jésus-Christ, image du juste sur lequel
s’acharnent les injustes. On est dans l’incapacité de faire le tri entre une persécution réelle qui, à bien des reprises, a été très dure et une probable hantise
paranoïaque de la malveillance.
Mais pourquoi un tel acharnement contre Antoinette Bourignon ? Parce
qu’elle était une femme, et de plus non instruite et sans la moindre autorité
reconnue, par exemple comme l’aurait été la supérieure d’un couvent ou d’une
institution ; parce qu’elle avait la conviction d’avoir une prédication à apporter ; parce qu’elle osait prétendre que tous ceux qui se croyaient chrétiens se
moquaient en réalité de l’exigence absolue du Christ. Comment les responsables des Eglises auraient-ils pu la laisser dire ?
Cependant la tolérance était si grande aux Pays-Bas qu’aucune censure ne
vint s’opposer à la publication de Toutes les Œuvres d’Antoinette Bourignon,
dont la collection est constituée en 1684, sous l’autorité d’Henri Wettstein.
Cet ami de Poiret est l’éditeur de presque tous ses propres écrits. La même
maison publiera également les anthologies d’œuvres d’auteurs spirituels, puis
toute la collection de celles de Madame Guyon, dont Poiret se fera l’inlassable diffuseur jusqu’à la fin de sa vie. Souvent l’éditeur Wettstein se dissimule sous un nom et une adresse fictifs ; mais ce n’est pas le cas pour la
collection d’Antoinette Bourignon. Simultanément une grande partie de cette
œuvre, traduite par d’autres disciples restés fidèles, paraît en allemand et en
néerlandais. L’ensemble connaît une large distribution et fait connaître cette
femme dans toute l’Europe. Les nombreux procès et accusations, les pamphlets publiés contre elle, contribuent à une certaine publicité ! Mais, comme
Poiret lui-même, bien des âmes en quête de sainteté l’admirent et sont prêtes
à la suivre.
Marthe van der Does, auteur de la plus récente monographie sur Antoinette
Bourignon, ne craint pas de souligner les paradoxes de cette personnalité. Pour
les uns, elle apparaît comme aimable, toujours gaie, empreinte de simplicité
et d’humilité ; pour d’autres, elle est dure, autoritaire, orgueilleuse dans sa
conviction d’être dépositaire de la vérité, mais aussi âpre dans les fréquentes
— Marthe van der Does, Antoinette Bourignon. Sa vie (1616-1680). Son œuvre, 1974, thèse,
Groningen, 220 pages.
aNTOINETTE BOURIGNON
59
questions d’argent, querelleuse, égocentrique… Tous sont frappés de son
dynamisme, que renouvelle la conscience prophétique d’être appelée à une
exigeante tâche de restauration. Sa mystique se concentre dans une prière
de dialogue avec Dieu, elle n’insiste pas tellement sur un état d’union. Elle
affirme qu’elle a reçu du Saint Esprit comme en dictée tout ce qu’elle écrit ;
elle se croit vraiment envoyée, peut-être même annoncée comme la femme de
l’Apocalypse ; elle se dit « la mère des croyants ». On comprend que ce genre
de prétention ait été jugé insensé.
Comment résumer la pensée de cette prophétesse étonnante ? Dans une
Confession de foi qui tente de répondre à des accusations d’hérésie, elle apparaît comme chrétienne, catholique par son baptême. Mais elle juge si sévèrement toutes les Églises dans leur état actuel qu’elle n’en reconnaît aucune. Ses
adeptes, toujours des hommes, sont souvent des protestants, en particulier un
certain nombre de Mennonites. Les étiquettes n’ont pour elle aucune importance ; à personne, elle ne demande une conversion. Son souci constant est
de restaurer l’authenticité d’une vie chrétienne selon le modèle évangélique.
Au fur et à mesure des échecs de ses efforts de fondation de sa communauté
et des désistements d’une grande partie de ceux qui l’avaient d’abord suivie
(ils se sont laissé reprendre par le diable !), elle laissera paraître une certaine
déception. Elle n’exprime cependant aucune crainte de la mort, exhortant à
poursuivre…
Elle est moins inculte qu’elle ne le prétend. Elle a lu des vies de saints,
elle semble connaître la pensée de sainte Thérèse ; elle aime saint Augustin
et a retenu certaines thèses jansénistes. Elle connaît bien les Écritures et finit
par accepter que Poiret note en marge de ses écrits les références des passages
auxquels elle fait allusion. Son attitude spirituelle est souvent proche de ce
qu’on appellera le quiétisme, une attitude d’abandon à Dieu. Il faut le laisser
faire et « Cesser ». On ne peut manquer de la comparer à Madame Guyon qui
la suivra.
Elle se contredit souvent et il est difficile de tirer de ses écrits un système
de pensée élaboré. Mais elle reste ferme sur la condamnation de la raison et
surtout de l’amour-propre, c’est ce qui explique son ascendant sur des intellectuels brillants comme Coménius et Poiret.
Elle professe des positions, plus ou moins empruntées à Jacob Boehme,
en ce qui concerne l’androgynat d’Adam et la possibilité d’une génération
spirituelle, qui n’aurait exigé aucun acte sexuel, s’il n’y avait pas eu la Chute.
Elle affirme avoir reçu des révélations spéciales quant au millénarisme, à
l’existence et à la reproduction toute pure des saintes âmes glorieuses dans
le royaume. Dans son Oeconomie divine, où Poiret laisse paraître sur de très
nombreux points la transformation qu’Antoinette a opérée dans sa pensée, il se
— C’est le qualificatif choisi par Leszek Kolakowski, dans le grand chapitre qu’il lui consacre « La
mystique égocentrique » dans son livre Chrétiens sans Église. La conscience religieuse et le lien confessionnel au xviie siècle, Paris, Gallimard, 1969, traduit du polonais.
60
MARJOLAINE CHEVALIER
fera l’écho de ces idées hétérodoxes, mais brièvement, et même avec quelques
précautions oratoires : il n’est pas nécessaire d’y accorder foi !
Antoinette Bourignon suscita un intérêt spirituel durable dans un groupe
d’Épiscopaliens écossais. Parmi eux, un pasteur, George Garden, écrivit en sa
faveur une Apology for M. Antonia Bourignon. Innombrables furent les livres
qui dénoncèrent ses erreurs. Un pamphlétaire britannique titre son opuscule :
le Serpent caché dans l’herbe. En Allemagne, un certain Johann Wolfgang
Jaeger, chancelier de l’université à Tübingen, qui avait écrit un livre contre
elle, aurait souhaité la dénoncer nommément dans un Reskript au début du
xviiie siècle. Finalement ce texte qui s’attaquait aussi à Poiret resta théorique,
sans donner leurs noms. Pourtant on est étonné de trouver encore, tout au long
du siècle, des références à Antoinette Bourignon, en particulier en GrandeBretagne. Par exemple John Wesley professa de l’estime pour elle et pour
Mme Guyon. Dans l’Église d’Écosse de grands moyens avaient été mis en œuvre
pour éradiquer l’influence de notre prophétesse. À partir de 1711, et pour plus
d’un siècle, les jeunes pasteurs durent s’engager à : « Renoncer au Papisme, à
l’Arianisme, au Socinianisme, à l’Arminianisme, au Bourignonisme, et autres
doctrines, dogmes et opinions, contraires et incompatibles avec la Confession
de foi ».
N’était-ce pas, si l’on ose dire, faire beaucoup d’honneur à Antoinette
Bourignon que de mettre sa « doctrine » au même rang que les hérésies officielles les plus redoutées ? Il reste que cette femme, qui suscita des adhésions
entières mais qui vécut échec sur échec, eut une influence plus importante que
l’on ne croit.
— « Do you disown Popish, Arian, Socinian, Arminian, Bourignan and other doctrines, tenets and
opinions whatsoever, contrary to and inconsistent with the Confession of Faith », extrait des Standards of
the Scottish Church, cité par M. van des Does, op. cit., p. 68.
aNTOINETTE BOURIGNON
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Pierre Poiret, La Paix des bonnes ames
2. II faut de nécessité qu’il soit déchassé par des moyens directement contraires à
ceux desquels il s’est servi pour ­entrée dans les ames. Lors qu’elles ont obéï au Diable
en suivant les sensualités de la nature corrompue, il faut par aprés qu’elles renoncent
aus mémes sensualités par jeusnes et abstinence ; à moins dequoi, elles ne déchasseront
jamais cette sorte de diables. Et si elles ont écouté les tentations du Diable au lieu des
inspirations du S. Esprit, il faut de nécessité une Priére continuelle pour déchasser
cette sorte de Diable ; vû qu’il a continuellement entretenu l’esprit de pensées vaines,
il faut que le méme esprit s’entretienne continuellement avec Dieu ; ou autrement il
ne pourra faire sortir cette sorte de Diables.
3. Et partant, je vous exhorte à la PRIERE CONTINUELLE, afin de maitriser cet
ennemy de vôtre ame, et le déchasser par le moyen de l’Oraison, qui est une arme
puissante contre toutes les furies de l’enfer.
4. Il faut pourtant que je vous déclare ce que c’est que l’ORAISON, avant que
vous la sachiez bien faire, parce qu’on prent souvent pour Oraison quelques beaus
mots qu’on a lûs, ou entendus de quelqu’un, comme <p. 298> l’on a coûtume en ces
quartiers de lire ou chanter les Pseaumes lorsqu’on veut prier ou faire oraison ; et
ailleurs l’on dit quelque quantité de Pater-noster, Ave-Maria, ou autres Oraisons écrites
en quelques livres, où l’on apprend ces mots pour les reciter lors qu’on veut prier.
5. Tout cela ne se doit point appeller Oraison, puisque ces mots et ces Pseaumes se
peuvent bien dire sans faire aucune priere à Dieu. Et pour prier en disant des Pseaumes,
il faudroit avoir les mémes DESIRS qu’ont eus ceux qui les ont faits, et dire les mémes
mots avec le méme désir qu’ils avoient en les disant ; ou autrement, ce ne peut étre
PRIERE, mais plutôt des paroles oiseuses, qui ne profitent de rien ; voire, bien souvent l’on dit par ces paroles des injures à Dieu, ou l’on prononce des mensonges ou
railleries. Car celui qui dit le Pseaume de David, lorsqu’il étoit penitent, qu’il jeunoit
et qu’il prioit en lavant sa couche de ses larmes, au lieu que ceux qui chantent ces
choses sont bien souvent remplis de vins et de friandises, passant les nuits en péchez
et en luxure, n’est-ce pas là se moquer de Dieu et mentir en sa présence ? Comme
sont aussi ceux qui disent le Paster-noster, ou autres prieres, sans avoir le desir des
paroles qu’ils prononcent.
6. Ils diront que Dieu est leur Pére , sans luy vouloir obéir comme enfans. Que
son Nom soit beni, lorsqu’ils le deshonorent et méprisent en effet, aimant plus leur
propre volonté <p. 299> et honneur que ceux de Dieu. Ils disent que son Royaume
leur advienne, lors qu’ils ne souhaittent que de·regner en ce monde, où ils voudroient
toûjours vivre si Dieu leur donnoit prosperité. Et disent de parole que sa volonté soit
faite en la terre comme au ciel, pendant qu’ils ne se veulent referer en rien à la volonté
de Dieu, tâchant d’accomplir la leur autant qu’il leur est possible. Et en priant pour
avoir le pain quotidien, ils travaillent et s’étudient pour avoir l’abondance, et veulent
malgré Dieu avoir plus que le pain quotidien pour lequel ils prient. Ils prient aussi qu’il
leur pardonne leurs pechez, pendant qu’ils les aiment et veulent perseverer à en com — A. Bourignon découvre à Amsterdam ces traits caractéristiques de la piété réformée.
— Les caractéristiques de la piété catholique de son enfance à Lille.
— Allusion à divers textes de psaumes : Ps. 62, 7 ; 41, 4 et 9 ; 30, 11 ; 87, 2 etc.
— Le texte du « Notre Père » se trouve dans Matthieu 6, 9-13 ; version plus courte dans Luc 11,
2-4.
— Signifie : « font effort », « s’appliquent ».
62
MARJOLAINE CHEVALIER
mettre tous les jours davantage. Et qu’il les delivre du mal, pendant qu’ils cherchent
et font le mal duquel ils disent vouloir étre delivrez. Et en priant Dieu qu’il les delivre
de la tentation, ils luy donnent aliment, la suivent, et luy obeïssent.
7. Voila comment on se moque de Dieu par de semblables priéres, et qu’on ment
en sa presence. C’est pourquoi, je ne souhaite point que vous fassiez de semblables
priéres, puis qu’elles ne valent rien et que vous ne pouvez jamais obtenir la grace de
Dieu par elles, mais plûtôt une plus grande condamnation : parce que Dieu ne veut
pas étre moqué et il ne prend point plaisir és vains discours. Il sonde seulement les
reins et examine les consciences, étant scrutateur des cœurs et point auditeur de nos
paroles feintes. <p. 300> Aussi, dit l’Evangile qu’il ne faut point prier comme les
Pharisiens lesquels pensent étre exaucés en beaucoup parlant10 et donne le conseil de
fermer nôtre huis lors qu’on veut prier nôtre Pére en secret, assurant que nôtre Pére
sçait dequoi nous avons besoin, sans beaucoup parler11.
8. Si bien que ce n’est pas à ces sortes de priéres que je vous exorte, mon enfant,
mais à la PRIERE CONTINUELLE, qui doit SORTIR DU CŒUR. Vous avez à tout
moment besoin des forces et de l’assistance de Dieu pour combattre le Diable, le
monde, et la chair. Et encore, bien que vous ayez entrepris de les surmonter, si ne le
faites vous point en effet, mais vous étes encore souventes fois surmonté par eux. C’est
pourquoi, il vous faut une force surnaturelle, laquelle vous ne pouvez obtenir que par
la priére et l’oraison, laquelle, si vous la connaissiez bien, vous seroit facile et vous
deviendroit habituelle. Et comme vous avez continuellement besoin de12 l’assistance
de Dieu, ainsi aussi avez vous besoin de la priére continuelle.
9. C’est pourquoi il vous la faut embrasser et NE LA JAMAIS PLUS QUITTER,
si vous voulez étre maître de vos ennemis ; ou autrement, vous ne les pouvez jamais
surmonter, contre vostre gré et vostre propre volonté. Je veux bien croire que vous avez
quelquesfois prié Dieu pour étre delivré de vos ennemis. Mais ces priéres passagéres
ne sont point suffisantes pour combattre un ennemy si commun (ou continuel) comme
est le Diable, qui à tous momens reprend <p. 301> de nouvelles forces et ne se lasse
jamais de nous tenter et surprendre, vû que cet ennemy ne repose jamais et ne cesse
de mal faire. Il nous laissera bien en repos quelquesfois le temps de nôtre Oraison ;
mais sitôt qu’elle est achevée, il retourne et souvent avec plus de forces que devant,
et par ainsi, regaigne ce qu’il avoit perdu durant la priére.
C’est pourquoi, il ne s’epouvante point des prieres que nous faisons le matin, le
soir, avant ou aprés le repas, ou en autre temps précis que nous prenons pour prier,
quoi que ces priéres se feroient avec attention. Le Diable se retire bien pour ce peu de
temps ; mais, comme lors qu’un amy s’absente pour un temps de son amy, il retourne
de son voyage avec une plus grande amitié auprés de luy que celle qu’il avoit eüe
avant son départ, et fait souvent quelque nouvelle alliance ; le méme en fait souvent
le Diable avec l’homme13 qui par routine s’adonne à la priére ; car il croit d’avoir
satisfait à Dieu aprés avoir dit les priéres ordinaires, et laisse hors d’elles agir son
esprit és solicitudes des biens de la terre, ou à prendre ses plaisirs et recréations, sans
se ressouvenir de Dieu.
— « Dieu qui sonde les reins et les cœurs », expression vétéro-testamentaire, qui se trouve par ex.
dans le Psaume 7, 10 ; Jérémie 17, 10 et Jér. 20, 12. On la retrouve dans l’Apocalypse 2, 23.
10 — Dans Matth. 6, 7, verset auquel A. B. pense, il est question des païens et non des pharisiens.
11 — Matth. 6, 6 et 8.
12 — Nous avons rajouté ce « de » qui manque dans le texte.
13 — Allusion probable au récit raconté par Jésus en Matt. 12, 43-45, ou Luc 11, 24-26.
aNTOINETTE BOURIGNON
63
11. Ce n’est point que je veüille blamer les priéres du soir et du matin, celles de la
table, ou d’autre temps précis qu’on prend pour faire ses priéres : parce que cela est
loüable pour les personnes du monde, lesquelles étant si distraites et diverties dans
<p. 302> leurs affaires et negoces, si elles ne prénoient pas certain temps pour faire
leurs priéres, il est à craindre qu’elles ne trouveroient jamais le temps pour penser à
Dieu. C’est pourquoi elles font trés-bien de mettre une régle et d’ordonner un temps
précis pour faire leurs priéres, afin de penser quelques-fois à Dieu et ne se point oublier
dans les affaires du monde.
12. Mais pour les enfans de Dieu et ceux qui tendent à la perfection chrétienne,
ils doivent continuellement prier et ne jamais cesser14, parce que le Diable ne cesse
jamais de les tenter : Et plus ils ont desir de la perfection, tant plus ils sont véxés de
tentations, et plus aussi ont-ils sujet de la priére continuelle, tantôt pour demander
secours du Ciel, tantôt pour remercier Dieu de ses graces, autresfois pour le benir
et honorer. Si bien que jamais ne passe un moment du jour sans avoir quelque sujet
de prier Dieu, pour celuy qui prend garde de bien-prés aus dispositions de son ame.
Il trouvera TOUJOURS NECESSAIRE DE FAIRE SA PRIERE CONTINUELLE,
pour en avoir matiére continuelle par les occasions qui nous arrivent, tant intérieures
qu’extérieures.
13. Car si nous conversons avec les hommes, quelques fois ils nous loüeront pour
nous donner sujet de vaine gloire ; autrefois ils nous mépriseront pour nous faire
tomber en colére, ou chagrin, les mépriser ou les haïr. Et lors qu’on a quelque chose
à deméler avec eux, l’avarice s’y fourre, <p. 303> ou la recherche de soy-méme. Une
prosperité nous fera rejouïr ou élever ; une adversité nous fera tristes et affligés ; et
ainsi mille autres accidens, qui nous arrivent à l’exterieur, donnent continuellement
sujet de recourir à Dieu par oraison pour luy demander sa grace et la force de nous
bien maintenir, sans tomber en pechez parmi tant de rencontres diverses, qui arrivent
à l’exterieur, et encore davantage à l’interieur. Car si on considéroit bien les agitations
et divers mouvemens des passions de nos ames, l’on y trouveroit des maux infinis auxquels il faut resister. C’est un métier tout-fait que de refréner nos inclinations vicieuses, pour celuy qui s’applique à la perfection de son ame, et il trouvera TOUJOURS
MATIERE DE PRIER DIEU et requerir son secours et assistance, sans laquelle on
ne peut combattre tant d’ennemis visibles et invisibles. Il faut s’addonner à la priére
continuelle, ou vivre et mourir leur esclave, et estre à tousjours miserable.
14. Je ne desire pas que vous ayiez continuellement vostre esprit bandé à la priére
à vostre ordinaire, car cela vous blesseroit la teste et forgeroit mille imaginations peu
necessaires et encore moins utiles. Mais je voudrois bien que vous reclamassiez Dieu
toutes les fois qu’en avez besoin, et que vous le benissiez toutes les fois que vous
recevez de luy quelques graces et assistances ; puis que c’est une ingratitude de ne le
pas remercier de chaque don en particulier qu’il nous <p. 304> fait, veu que la reconnoissance d’un bienfait obtient toûjours de Dieu nouvelles faveurs, et qu’il desire que
nous l’invoquions en nos besoins, en promettant de nous secourir et ayder. Si Dieu
veut bien estre prié, pourquoy ne le voudrions-nous point faire ? Il dit : cherchez, et
vous trouverez ; demandez, et vous obtiendrez ; heurtez à la porte de miseri­corde, et
elle vous sera ouverte15.
14 — Allusion à l’exhortation de I Thessaloniciens 1, 3 : « priez sans cesse » ; cf. aussi Hébreux
13, 15.
15 — Matth. 7, 7. C’est A. Bourignon qui ajoute : « de miséricorde », ce n’est pas dans le texte.
64
MARJOLAINE CHEVALIER
15. A quoy tient-il donc, mon Enfant, que vous ne sçachiez surmonter vos ennemis, puis que Dieu de sa part vous fait tant de promesses, lesquelles seront toûjours
infaillibles de son costé ? Il faut de necessité dire qu’il y a manquement de vostre
part ; et je ne sçay voir quel il pourroit estre, sinon celuy de la priere continuelle
que ne connoissez point assez, et pensez de surmonter vos ennemis avec vos propres forces : ce que vous ne ferez jamais. Vous leur avez bien donné puissance de
vous nuire par vostre propre volonté : mais elle n’est point assez forte pour dechasser
vos ennemis. Il faut maintenant une GRACE TOUTE PARTI­CULIERE DE DIEU,
LAQUELLE NE VOUS SERA POINT DONNEE QUE PAR LA PRIERE, et icelle
CONTINUELLE.
16. Je vous veux apprendre ce que c’est de la PRIERE, afin que vous la connoissiez, craignant qu’elle ne vous semblast trop difficile pour l’embrasser, quoy qu’il n’y
ait rien de plus dous et agréable. Mais les imaginations des hommes la font sembler
difficile, voire impossible à quelques-uns, parce <p. 305> qu’ils n’ont jamais bien
découvert ce que c’est de la priere.
Antoine Bénézet,
BÂTISSeur de ponts
transatlantiques
Jeanne-Henriette Louis
Dans sa biographie d’Antoine Bénézet, Memoirs of the life of Anthony
Benezet, Robert Vaux rappelle que la famille Bénézet est originaire du
Languedoc. L’histoire de la famille commence au xiie siècle, avec le jeune
Bénézet (1165-1184) qui, selon la légende, a construit le pont d’Avignon, et
est connu comme Saint Bénézet (2-3). C’est de cette famille que descendit
Antoine Bénézet, né à Saint-Quentin en 1713, et devenu Anthony Benezet à
Philadelphie dans les années 1730.
Dans son article « Anthony Bénézet, un quaker d’origine vaunageole
en Amérique », Bernard Douzil donne davantage de précisions : « Antoine
Bénézet, quaker américain, a pour arrière-grand-père un natif de Congénies
[Étienne Bénézet], pays des Couflaïres vaunageols » (176). Étienne était né à
Congénies en 1602. Si le pont d’Avignon, pont Saint-Bénézet, a enjambé le
Rhône en ses débuts, on peut se demander si la famille Bénézet n’a pas lancé
d’autre ponts, transatlantiques, ceux-là, entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Pour cela, nous devons nous pencher sur la fondation de la Pennsylvanie
par William Penn, et sur ce qui suivit la fin de la Sainte Expérience de la
Pennsylvanie (1756).
Commençons cependant par le passage à Saint-Quentin de la famille
Bénézet, famille huguenote persécutée au xviie siècle.
Jean Bénézet, fils d’Étienne, né à Calvisson en 1645, grand-père du futur
Anthony, émigra à Saint-Quentin dans la deuxième moitié du xviie siècle. Il
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
66
JEANNE-HENRIETTE LOUIS
épousa Marie Testard en 1682. Son fils aîné, Jean-Étienne, né à Saint-Quentin
en 1683, parti à Abbeville, revint à Saint-Quentin pour épouser Judith de la
Méjenelle en 1709 (Douzil 171). À Saint-Quentin, Jean-Étienne Bénézet était
marchand de tissus. Son fils aîné, Antoine, né en 1713, fut baptisé catholique.
Son parrain était M. Antoine de Bénézet d’Artillon, subdélégué de l’intendant
de la ville de Dunkerque (Douzil, 172 et 179).
Bernard Douzil nous apprend qu’Antoine, parrain du futur Anthony, et
Jean-Baptiste Bénézet, de Calvisson, ont vécu à Dunkerque, au même domicile, où ils sont morts (Douzil 173).
En 1715, la famille de Jean-Étienne, se sentant en danger, quitte d’urgence
Saint-Quentin pour Rotterdam puis s’établit à Londres, où elle passe 16 ans.
Elle émigre en 1731 en Amérique du Nord, dans la région de Philadelphie.
Le jeune Antoine rejoint sans tarder la Société religieuse des Amis. Sensible
au sort des exclus de façon générale, il se consacre à tous les déshérités, en
compagnie de John Woolman, un autre quaker dont il partage le dévouement.
Il est actuellement considéré comme le père fondateur du mouvement antiesclavagiste américain.
Les dates de la présence d’Anthony à Philadelphie (1731-1784) indiquent
qu’il a pleinement participé à la Sainte Expérience de la Pennsylvanie : en
1731, en pleine période d’expérimentation du projet de William Penn, il enseignait à l’école publique de Philadelphie fondée par ce dernier. En 1755 il prit
part à la fondation d’un collège de jeunes filles qu’il dirigea lui-même. Il se
consacra aussi, le soir, à l’éducation des enfants d’esclaves noirs, dans sa
propre maison. C’était l’époque où la Sainte Expérience de la Pennsylvanie
se terminait : en 1756 le gouverneur de la Pennsylvanie déclara la guerre aux
Français et aux Indiens, ce qui obligea les quakers qui étaient au gouvernement
à démissionner (Langford 2001, 3, et Louis et Héron, 1990).
1755, c’était aussi l’époque où les Acadiens, d’origine française, furent
chassés du Canada par la Grande-Bretagne, tragédie qu’ils ont eux-mêmes
appelée « le grand dérangement ». À Philadelphie il y avait 414 de ces infortunés. L’Assemblée de Pennsylvanie demanda à Bénézet de jouer un rôle
d’intermédiaire avec ces étrangers. Pendant dix ans Bénézet se dévoua au
bien-être de ces victimes de la guerre franco-britannique. Il prit gratuitement
plusieurs jeunes filles dans son collège (Langford, et Louis, 1995).
Très sensible aux souffrances des esclaves noirs, il mena une grande campagne en Amérique du nord et en Grande-Bretagne en faveur de l’abolition de
l’esclavage. Il créa ainsi un pont transatlantique avec l’Europe. D’autre part, lui
et son collaborateur John Woolman, obtinrent que, pour le moins, les quakers
esclavagistes dussent choisir entre leur statut de propriétaire d’esclaves et leur
appartenance au mouvement quaker (Marietta et Jackson).
Benezet se consacra également aux Amérindiens. En 1756, il prit part à la
fondation d’une « Association amicale pour la Restauration et la Préservation
de la paix avec les Indiens par des moyens pacifiques ». Là encore il s’inscrivait dans la droite ligne des principes et des actions de William Penn.
BÉNÉZET, BÂTISSEUR DE PONTS TRANSATLANTIQUES
67
1784 (mort de Bénézet) : les États-Unis venaient de naître, en 1783. La nouvelle nation était née d’une guerrre (la guerre d’indépendance), mais l’héritage
pacifique de William Penn ne disparut pas, malgré les apparences. Quelques
apôtres le sauvegardèrent. Anthony Benezet est de de ceux-là. Bénézet a donc
enjambé la période coloniale vers la nation naissante, mais en s’inscrivant
dans le courant pacifique de cette nation, le moins connu, devenu invisible
pour beaucoup. D’autres témoins de la Pennsylvanie des origines prirent le
relais : Joseph et Edward Fox, quakers britanniques, William et Benjamin
Rotch, quakers de Nantucket, qui passèrent quelques années à Dunkerque
au moment de la Révolution française, Jean de Marsillac, de Congénies, à
la même époque (van Etten, 2009). On peut donc suivre le fil d’Ariane qui a
prolongé la Sainte Expérience de la Pennsylvanie et qui relie Philadelphie à
Congénies, berceau du mouvement quaker français. Antoine Bénézet est un
élément-clé de ce fil.
Liste des auteurs cités :
Bernard Douzil, « Anthony Bénézet, un quaker d’origine vaunageole en Amérique »,
La Vaunage au xviiie siècle, tome 2, sous la direction de Jean-Marc Roger, de
l’Académie de Nîmes, p. 169-176.
Maurice Jackson, Let this voice be heard. Anthony Benezet, Father of Atlantic
Abolitionism, University of Pennsylvania Press, 2009.
Michael Langford, « La Vaunage et la Pennsylvanie. Mémoire sur les origines et la vie
d’Antoine Bénézet, 1713-1784 ». Lettre des Amis 69, juin 2001, p. 3-5.
Jack Marietta, The reformation of American Quakerism, 1748-1783, University of
Pennsylvania Press, Philadelphia, Pennsylvania.
Henry van Etten, Chronique de la vie quaker française, Éditions Ampelos, 4e édition,
2009.
Jeanne-Henriette Louis et Jean-Olivier Héron, William Penn et les quakers. Ils inventèrent le Nouveau Monde, Découvertes/Gallimard n°90, 1990.
Jeanne-Henriette Louis, « 1755, l’année de tous les dangers pour les neutres francophones et anglophones d’Amérique du Nord », Études canadiennes n°37 (1995),
p. 9-11.
Jeanne-Henriette Louis, « Les Couflaïres de la Vaunage et les quakers anglophones.
Une rencontre providentielle à la fin du xviiie siècle » in La Vaunage au xviiie siècle,
II. Association Maurice Aliger, éd. 2005, p. 145-168.
Robert Vaux, Memoirs of the life of Anthony Benezet, Philadelphie, 1816, rééd.
Londres, 1859.
P.S. 1 — Antoine Bénézet fut honoré par Saint-Quentin, qui donna son nom à une rue, ou encore le
célébra à l’occasion de la venue du professeur William Comfort, en avril 1934 (Douzil 170).
2 — Le cinéaste Michel Grosman prépare un documentaire sur Antoine Bénézet en vue de célébrer le
trois centième anniversaire de sa naissance, en 2013.
68
JEANNE-HENRIETTE LOUIS
Œuvre littéraire d’Antoine Bénézet
Antoine Bénézet a beaucoup écrit : des livres, des articles, des brochures, des lettres. L’ensemble de son œuvre est principalement en anglais. Il
y a peu d’écrits en français. Ses archives sont conservées parmi les archives
de Haverford College, Anthony Benezet papers, 1750-1748, et à Swarthmore
College, tous deux près de Philadelphie. Des indications bibliographiques
importantes sont données en ligne.
Il semble que la meilleure source de textes en français soit : Mémoires
sur la vie d’Antoine Bénézet par Robert Vaux, abrégé de l’ouvrage original,
Londres, de l’imprimerie de J.B. Vogel, à la Camberwell, 1824. On trouve ce
livre en ligne par google.
Parmi les destinataires des lettres en faveur des Noirs, se trouvait Charlotte,
reine consort de Grande-Bretagne. Voici un extrait de cette missive :
Persuadé que je remplis un devoir, et encouragé par l’opinion générale de
ton empressement à secourir le malheur, je prends la liberté de te présenter
respectueusement quelques traités qui, je crois, renferment une description
fidèle de la condition déplorable où se trouvent placées plusieurs centaines de
mille de nos frères, les Africains, que l’on arrache annuellement à leur terre
natale, en brisant tous les liens qui les attachaient à la vie, pour les condamner,
dans les îles des Amériques, au plus rigoureux comme au plus cruel esclavage :
pratique inhumaine et coupable qui avance par de terribles souffrances la mort
d’un grand nombre de ces infortunés. Quand on considère que les habitants
de Grande-Bretagne, qui jouissent d’une grande liberté civile et religieuse, ont
été, et sont encore profondément impliqués dans cette violation flagrante des
droits de l’humanité, et que même l’autorité nationale est appelée à consacrer
l’infâme traite des Noirs, il est permis de croire que cette grande plaie morale a
contribué, et tant que le mal continuera d’exister, doit continuer encore à attirer
la colère divine sur la nation britannique et sur tous les territoires soumis à sa
domination. Puissent ces considérations t’engager à interposer ta bienveillante
influence en faveur d’une race opprimée, dont l’état abject réclame un droit
de plus à la pitié et aux bienfaits de tous les cœurs généreux, privée qu’elle est
des moyens de solliciter par elle-même les secours et la protection dont elle a
besoin […].
Philadelphie, 25ème jour du 8ème mois, 1783.
Voici un extrait d’une des lettres de Bénézet en faveurs des Noirs.
Je puis affirmer en sûreté de conscience, que j’ai trouvé dans un nombre
donné de Noirs une somme de talents égale à celle que pourrait représenter
le même nombre de Blancs, et je suis fier de pouvoir déclarer que l’opinion,
partagée par quelques personnes, que les Noirs sont une race d’hommes inférieure aux autres en capacité, est un préjugé vulgaire fondé uniquement sur
l’ignorance et l’orgueil des maîtres qui, tenant continuellement leurs esclaves
à une énorme distance, ne sont nullement compétents pour établir à leur égard
un jugement sain.
Mémoires sur la vie d’Antoine Bénézet, ibid.
Henri Pyt
Isabelle Olekhnovitch
Né à Sainte-Croix dans le canton de Vaud en 1796, Henri Pyt est touché
par le Réveil en 1817 à Genève, où il étudie la théologie. Alors qu’il est suffragant du pasteur réformé à Saverdun dans l’Ariège, il prend conscience que
sa vocation n’est pas le ministère pastoral classique mais plutôt l’annonce
de l’Évangile, et il s’engage dans une société d’évangélisation qui l’envoie
à Valenciennes en juillet 1819. Il prêche aussi à Saulzoir, Quiévy, Caudry et
surtout à Nomain, dans une Église composée de néo-protestants qui deviendra
la première Église baptiste française. Henri Pyt suscite le premier en France des
vocations de colporteurs de Bibles et de Nouveaux Testaments, en particulier à
Nomain. Il exerce ensuite son ministère en Beauce puis à Bayonne et à Orthez.
Il fait réviser la traduction du Nouveau Testament en basque et distribuer par
un prêtre aux émigrés espagnols le Nouveau Testament dans leur langue. En
1830, il est envoyé à Boulogne-sur-Mer, ce qui lui permet de revisiter les
Églises où il avait prêché dix ans auparavant et de participer à Saint-Quentin à
des conférences réunissant des délégués de treize églises des départements du
nord de la France. Mais son séjour à Boulogne-sur-Mer est de courte durée car,
après la révolution de 1830, s’ouvrent à Paris pour les protestants de nouveaux
champs d’action. Il y meurt en 1835 à l’âge de 39 ans.
Henri Pyt était essentiellement prédicateur. Il a aussi tenu un journal et
entretenu une abondante correspondance que nous connaissons grâce à son
biographe Émile Guers qui en cite de larges extraits. Cette biographie, intitulée
Vie de Henri Pyt, Toulouse, 1850 est en ligne sur google livres.
Bien que ce ne fût pas dans son tempérament, il écrivit aussi deux textes
de controverse pour répondre à des attaques antiprotestantes :
Réponse à la seconde lettre de M. l’évêque de Bayonne aux protestants
d’Orthez, 1826 ; la première édition, sortie à 3 000 exemplaires fut vite épuisée, il fallut la rééditer.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
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Isabelle Olekhnovitch
Quelques mots à l’abbé Guyon ; il y eut au moins trois éditions, publiées
à Versailles, à Paris puis à Toulouse en 1834 et 1835.
Les évangiles de Matthieu et de Luc en basque, dont Henri Pyt a dirigé la
traduction, sont tirés à la demande par l’éditeur américain Nabu press, relayé
par Abebooks et Amazon. Le site d’Amazon promet aussi deux prédications
d’Henri Pyt sur Romains 3. 10, éditées en 1857, actuellement indisponibles.
Le texte suivant est extrait d’une lettre en réponse à une chrétienne qui
s’inquiétait de ne pas ressentir sa foi. L’intérêt de ce passage est qu’il va à
l’encontre d’une certaine image du prédicateur du Réveil, influencé par le
romantisme ambiant qui mettait l’accent sur l’expérience sensible.
… « Si pour des êtres dignes, comme nous, de l’enfer, il peut y avoir paix, espérance, joie, où faut-il en chercher la cause et le fondement ? en eux ou hors d’eux ? Les
aveugles de ce monde répondent en eux. La Bible a dit : Hors d’eux. Vous l’avez cru,
et aussitôt vous avez porté les regards de votre cœur vers Celui qui dit : « Regardez
à moi… et soyez sauvés » ; et vous avez pu dire, ce qui m’a causé tant de joie dans
votre lettre : « Je crois que Jésus est le Christ, et je ne voudrais pas, si je le pouvais,
ou si un ange me l’apportait, accepter aucun autre salut. » Savez-vous, chère sœur,
comment s’appelle ce sentiment que vous exprimez ainsi ? La Bible l’appelle « la
foi », oui, la foi, et même la foi des élus de Dieu, la foi des saints, la foi de pareil prix
que celle des apôtres. Eh quoi ! vous avez la foi et vous craignez ! la foi des saints et
vous ne vous réjouissez pas de l’espérance de l’héritage des saints ! la foi qui faisait
dire à Pierre : « Tu sais toutes choses, tu sais que je t’aime » ; qui faisait dire à Jean :
« Amen, oui, Seigneur Jésus, viens ! » vous avez cette foi, aussi précieuse que la leur,
et votre cœur est plein de craintes et d’alarmes ! et vous demandez avec anxiété des
preuves que Dieu vous ait aimée ! et vous êtes privée de la paix et dans un état qui porte
tous les caractères d’une véritable servitude ! Ah, chère sœur, prenez-y garde, vous
vous tourmentez sans raison ; vous vous condamnez à l’indigence quand le Seigneur
a répandu sur vous toutes les surabondantes richesses de sa grâce.
Où peut être la cause de votre erreur ? La voici dans vos propres expressions : « Je
ne puis sentir ; je crois. » Mais, chère sœur, croire n’est pas sentir. Je ne sens pas que
Dieu a créé le monde de rien, et cependant je le crois sincèrement. Je ne sens pas que
mon âme est immortelle, et cependant je le crois sincèrement. Je ne sens pas que, il
y a dix-huit cents ans, le Fils de Dieu est venu dans une chair semblable à la chair de
péché pour expier le péché, et cependant je le crois fermement. De même je ne sens
pas que Jésus m’a sauvé, qu’il m’a aimé de toute éternité, et cependant je le crois fermement… Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons ou ne sentons pas,
un fait accompli : oui, accompli pour et dans tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le
sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous lu : « L’homme est justifié en sentant ce
qu’il croit » ; ou bien : « Celui qui ne sent pas ce qu’il croit est condamné » ? Le moi
est à la racine de toutes ces tristes méprises. La nature humaine répugne à chercher
hors d’elle-même des motifs d’espérance, de paix et de joie. Souvenez-vous que le moi
est l’auxiliaire du diable et que, dans les matières de foi, la vérité est contraire à ce que
le moi affirme. Le moi dit un jour à Abraham qu’il n’y avait point d’espérance ; mais
Abraham donna un démenti au moi et crut contre toute espérance. La foi d’Abraham
est la foi de tous les enfants de Dieu… », cité par É. Guers, p. 269-271.
LE MOUVEMENT
MISSIONNAIRE INTÉRIEUR
LAÏQUE EN FRANCE
Laurie Larvent
À Pâques 2010, à Barlin, dans le Pas-de-Calais, comme chaque année, se
réunit pendant deux jours une petite communauté de protestants venue méditer
les Saintes Écritures. Ce rassemblement, appelé convention, est un des temps
forts de sa spiritualité. Elles sont au nombre de trois et rythment depuis 1950
leur année liturgique : une au printemps, une en été et enfin la dernière en
automne. Ces protestants appartiennent pour la plupart à des ecclésias du Nord,
du Pas-de-Calais et de la Belgique wallonne, toutes rattachées au Mouvement
Missionnaire Intérieur Laïque (M.M.I.L.) : mouvement millénariste et non
trinitaire fondé aux États-Unis, en décembre 1918, par un juif, Paul Samuel
Léo Johnson.
En France, ce mouvement fait son apparition, en janvier 1926, avec la
parution du premier numéro de son organe périodique : La Vérité Présente
et Héraut de l’Épiphanie de Christ. Cinq ecclésias acceptent cette nouvelle
doctrine : Paris, Bruay-en-Artois, Lens pour le Pas-de-Calais, Amay-Gohissard
(Belgique) et enfin Denain (Nord), totalisant environ cent vingt personnes.
L’implantation est donc surtout septentrionale, avec comme centre la ville
de Denain, où se réunissent trois fois par semaine (les mercredi et vendredi
— Date de parution du 1er numéro de son périodique la Present Truth and Herald of Christ’s
Epiphany qui marque, de fait, la naissance de son mouvement : Laymen’s Home Missionary Movement
(LHMM).
— La Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ, janvier 1927, n°7.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
72
Laurie Larvent
soirs et le dimanche après-midi) une cinquantaine de membres. La raison de
cet ancrage nordiste est à chercher dans la présence, en plus grand nombre, de
protestants disciples de Charles Taze Russell (1852-1916). Sa mort provoque
des dissensions, des schismes et la création d’une soixantaine de mouvements,
se réclamant tous plus ou moins de leur fondateur, parmi lesquels les plus
connus sont : le MMIL, Les Amis de l’Homme, les Étudiants de la Bible de
L’Aurore et l’Association des Témoins de Jéhovah.
Russell est l’auteur d’une abondante littérature : six livres regroupés dans
une collection intitulée Les Études dans les Écritures, qui se veut être une clef
de lecture biblique. Traduits dans plusieurs langues, ils sont vendus à plusieurs
millions d’exemplaires. À ses livres s’ajoute son journal The Watch Tower and
Herald of Christ’s Presence (La Tour de Garde et Messager de la Présence de
Christ) en 1879, vendu à cinquante mille exemplaires et ses sermons régulièrement édités dans trois mille à quatre mille journaux. Pour mener à bien ses
activités, il crée en 1881 la Watch Tower Bible and Tract Society dont l’objectif
est la diffusion de livres, de brochures, de journaux et de tracts.
Russell peut être considéré, à bien des égards, comme un réformateur. Sa
doctrine est élaborée dans ce « bouillonnement religieux du Réveil » américain du xixe, période de « renouvellement » où la foi est revitalisée par « la
prédication et l’action de chrétiens fervents ». Même si aujourd’hui elle peut
paraître originale, elle n’est qu’une réaffirmation de thèmes défendus par les
premiers chrétiens et les différents réformateurs. De fait, comme certains de
ses contemporains, Russell insiste sur l’autorité de la Bible et sur la doctrine du
sacrifice expiatoire du Christ. Selon lui, la vie éternelle n’est possible et garantie que parce que Christ est venu sur terre pour racheter la race humaine entière,
sans distinction, comme « rançon » au péché originel d’Adam. Ce sacrifice
ne garantit pas, à ses yeux, automatiquement la vie éternelle mais donne une
occasion au jour du jugement. Si cette rançon est acceptée par les hommes, ils
sont considérés comme « justifiés » et peuvent obtenir la vie éternelle.
Si sa doctrine plonge ses racines dans l’adventisme, Russell affirme cependant que Christ est déjà présent de façon invisible depuis 1874. Il est millénariste, car selon sa compréhension, cette présence inaugure immédiatement le
millénium qui est, aussi, le jour de jugement. L’ensemble de l’humanité est
alors soumis à une épreuve au terme de laquelle est accordée la vie éternelle
sur une terre paradisiaque pour les justes devenus parfaits ou la mort pour les
incorrigibles. Elle se fait sous la conduite de la classe des Dignes ressuscités
(Abraham, Isaac, Jacob…). Enfin, Russell peut être qualifié de sioniste. Bien
avant le congrès de Bâle de 1897 de Théodor Herzl, il prédit un retour d’Israël
en Palestine. Selon lui, les Juifs seront les premiers à obtenir les faveurs millénaires. Cette position n’est pas originale parmi les communautés protestantes,
on la retrouve d’ailleurs chez les Christadelphes de John Thomas ; néanmoins
il ne cherche pas à les convertir et déclare que le Juif doit demeurer juif.
— Laurent Gambarotto, « Réveil », in : Encyclopédie du protestantisme, Pierre Gisel (sous la direction de), Paris-Genève, Cerf, Labor et Fides, p. 1220.
LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE
73
Toutefois, la renommée de Russell provient de la fixation de la date de 1914
comme étant la fin du « Temps des Nations », c’est-à-dire de la domination de
la terre laissée par Dieu aux nations non juives. Elle marque le début de « l’instauration définitive du Royaume du Fils de Dieu ». Le Premier conflit mondial
conforte alors cette idée parmi ses disciples qui se qualifient d’étudiants de la
Bible. On note au passage que sa doctrine donne une large place au courant
dispentionaliste, même si son découpage en différents âges (ou dispensations)
ne recouvre pas tout à fait celui élaboré par John Nelson Darby.
Les russellistes pratiquent la Cène ou Souper du Seigneur. Comme Zwingli
avant eux, ils soutiennent que le Christ n’est pas présent dans le pain et le vin.
La cérémonie n’a qu’une fonction de témoignage et se pratique une fois par
an (le 14 nisan, au printemps). Seuls les consacrés peuvent prendre part aux
emblèmes car ils se sont tournés totalement vers Christ et lui ont abandonné
leur volonté. Cette consécration est alors symbolisée par la suite par le baptême
d’eau par immersion tout entière comme chez les baptistes.
Afin de rencontrer ses disciples et de propager son message, Russell entreprend de nombreux voyages à travers les États-Unis puis à travers le monde.
Il a parcouru près de deux millions de kilomètres qui l’ont amené au Japon,
aux Indes, au Proche Orient et en Europe. Son voyage le plus long et le plus
étendu est celui de 1911/1912. À la suite de ces tournées d’évangélisation se
forment des groupes appelés ecclésias. C’est au cours de ces voyages qu’il se
rend en France.
Or, la France est touchée par le russellisme assez tardivement : en 1900. Les
débuts sont très modestes et l’évangélisation se fait grâce à un Suisse Adolph
Weber. Jardinier de Russell, il se propose de diffuser sa doctrine dans les pays
francophones. De retour en Suisse, il colporte avec sa propre traduction du
premier volume de Russell : Le Divin Plan des Âges (1897). Élie Thérond de
Beauvène (Ardèche) est le premier intéressé. En 1901, Jean-Baptiste Tilmant,
Belge de Charleroi, accepte la doctrine et organise un groupe biblique chez lui.
En octobre 1903 paraît le périodique Le Phare de la Tour de Sion Messager de
la Présence de Christ qui devient par la suite La Tour de Garde et Messager
de la Présence de Christ. D’abord trimestriel, il devient l’année suivante un
mensuel de huit pages. Weber entreprend alors des voyages de pèlerinage
à travers la France et la Belgique à la rencontre des abonnés du journal. Il
montre aux premiers étudiants de la Bible francophones, comme les Tilmant,
la manière de distribuer les tracts à la sortie des temples. Selon Russell, les
protestants semblent plus réceptifs à un message proche de leurs croyances et
prêché par un mouvement issu de leur famille religieuse.
Jean-Baptiste Tilmant et sa fille Joséphine décident donc d’aller en France,
à Denain, ville minière et industrielle, distribuer des tracts à la sortie de l’église
baptiste de la ville. Cette dernière n’est pas choisie par hasard. Le Nord est
en effet considéré, par Sébastien Fath, comme le « principal vivier baptiste »
— Sébastien Fath, « Baptisme », in op. cit., p. 93.
— Sébastien Fath, Une autre manière d’être chrétien en France, socio-histoire de l’implantation
74
Laurie Larvent
dont Denain est « le symbole » avec les pasteurs François Vincent et son fils
Aimé. Cette présence baptiste est récente, puisqu’elle remonte au début du xixe
siècle et trouve parmi les mineurs « un milieu d’élection ».
C’est dans cette communauté que l’on trouve les premières familles de
convertis au russellisme : Vaucamps, Bocquillon et Larvent. Intéressés par
les tracts distribués, ces derniers décident de s’abonner au journal. Encore
très attachés à leur pasteur, ils éprouvent quelques difficultés à se séparer.
Cependant, la lecture des Tour de Garde et Messager de la Présence du Christ
les amène à poser des questions embarrassantes à leur pasteur, qui bientôt leur
demande de ne plus fréquenter le temple. Ils se rassemblent alors chez les uns
et chez les autres avant de se réunir chez Élie Vaucamps (147, rue de SaintAmand à Denain).
Le baptisme a donc fourni le terreau essentiel à l’implantation du russellisme. Cette doctrine suppose une certaine familiarité avec le maniement de la
Bible et une bonne connaissance exégétique que l’on trouve chez les baptistes,
puisqu’ils se caractérisent entre autres par leur biblicisme. Ce n’est donc pas
étonnant de voir à Denain la création de la toute première ecclésia française
d’étudiants de la Bible : « L’Église chrétienne d’Haveluy » le 24 octobre 1906.
C’est à partir de cette ville que se développent les premières assemblées et que
se met en place un réseau d’ecclésias. En 1910, Denain est indiqué dans la
Tour de Garde comme lieu de réunion, avec deux cultes : le matin (10 h 00) et
l’après-midi (15 heures). Une centaine d’étudiants de la Bible se rassemblent ;
ils sont presque aussi nombreux que leurs voisins baptistes ! On trouve par la
suite dans le Nord – Pas-de-Calais : Lens, Auchel, Sin-le-noble, Flines-lezRâches, Liévin, Hénin-Liétard, Roubaix, Dunkerque, Saint-Omer, Élincourt.
L’activisme des étudiants de la Bible explique cette propagation. Le reste de
la France semble à l’écart. Certes des groupes existent à Beauvène (Ardèche),
Uzès (Gard), dans le Doubs et le Lot-et-Garonne mais ils restent anecdotiques.
Étonnamment, bien que l’œuvre du mouvement soit dirigée par un bureau
installé en Suisse romande, le Nord – Pas-de-Calais est bien la seule région
en France présentant une telle densité d’ecclésias (seize sur la totalité des quarante-et-une implantées en France, Belgique, Suisse et même Italie vers 1910),
organisées avec des anciens, élus à mains levées chaque année, pour diriger
le culte. Le Nord et le Pas-de-Calais deviennent dès lors un bastion russelliste
avec près de deux cent soixante étudiants de la Bible.
Pendant la Grande Guerre, des rassemblements ont lieu à l’arrière de la
ligne de front. À Denain, ville occupée par les Allemands, l’ecclésia ne se
réunit plus. Cependant, les fidèles se sont réfugiés chez des étudiants de la
Bible du Pas-de-Calais à Bruay-en-Artois ou à Auchel. Joseph Lefèvre et Élie
Larvent deviennent les animateurs de ces réunions. Bien que les effectifs soient
baptiste (1810-1950), Labor et Fides, 2001, p. 156.
— Ibid., p. 248.
— Ibid., p. 243.
— Régis Dericquebourg, « Weber », dans Les Marges du Christianisme, sectes, dissidences, ésotérisme, t. 10, J.-P. Chantin (sous la direction de), Beauchesne, 2001, p. 253.
LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE
75
faibles, les études bibliques sont maintenues. Les Tour de Garde sont traduites
et recopiées pour en faire profiter le plus grand nombre. Enfin, une solidarité
se met en place : on envoie de l’argent « aux frères nécessiteux du Nord ».
L’activité continue et le mouvement des étudiants de la Bible progresse.
Après le conflit, trois pèlerins ou ministres du culte itinérants sont nommés pour la France afin d’établir des liens spirituels entre les ecclésias. Des
réunions publiques se mettent en place et la totalité de la série des volumes
de Russell est enfin disponible. Les Français découvrent également le film
parlant de Russell : Le Photodrame de la Création (1912). Ce film de huit
heures, découpé en quatre parties de deux heures, retrace sa vision de l’histoire
de l’humanité de la création jusqu’à la fin du millénium. Véritable prouesse
technologique, il remporte, dès 1914, un succès populaire : plusieurs millions
de personnes se sont pressées pour le voir. En 1920, à Denain, neuf cents
personnes assistent aux projections.
L’œuvre semble s’affermir et pourtant, pendant l’été 1922, dans l’ecclésia
de Denain, de vives discussions ont lieu sur la conduite à tenir vis-à-vis de la
Société de la Tour de Garde dirigée depuis le décès de Russell, le 31 octobre
1916, par Joseph Rutherford. Plus tard, en 1931, ce dernier donne le nom de
Témoins de Jéhovah à ses partisans. L’éloignement des États-Unis et la guerre
ont retardé la prise de position des étudiants de la Bible de France sur la crise
de succession, qui se développe entre les différents collaborateurs de Russell
et en particulier deux d’entre eux : Rutherford et Johnson.
Ce n’est donc que six ans après qu’a enfin lieu un débat, provoqué par la
parution, le 1er septembre 1922, d’un manifeste de seize pages : Le Redressement
Nécessaire signé par quatre étudiants de la Bible : Roussel, Lefèvre, Riegler,
Chevalier. C’est un acte d’accusation contre la Société de la Tour de Garde
et son directeur. Leur mécontentement se cristallise autour de la publication
d’un septième volume présenté comme une œuvre posthume de Russell : Le
Mystère accompli, écrit en fait par Fisher et Woodworth. À ce livre s’ajoutent
la remise en cause de la chronologie de Russell et l’annonce de l’établissement
du royaume de Dieu pour 1925 ! D’autres griefs sont mentionnés, notamment
les nombreuses corrections apportées à son œuvre. Envoyé dans tous les groupes francophones, ce manifeste est donc à l’origine de la séparation. Dans
l’ecclésia de Denain, groupe le plus important numériquement en France, le
débat est mené par Élie Larvent. Le 10 septembre, le groupe se divise en deux.
La minorité (près d’une quarantaine de personnes) quitte donc la Société de la
Tour de Garde, non pas pour rejoindre un autre mouvement mais pour défendre
la doctrine de Russell. Elle forme « l’Association des Étudiants de la Bible de
Denain » et se réunit au 115 rue Trarieux.
En mars 1923, quelques mois seulement après la séparation, un nouveau
journal paraît : La Bonne Nouvelle du Royaume de Christ. Conçu pour être
un mensuel, il devient rapidement un bimestriel de seize pages où sont édités
des articles de Russell. L’objectif est d’être un organe de ralliement entre tous
les étudiants de la Bible séparés de la Société de la Tour de Garde mais dis-
76
Laurie Larvent
persés sur l’ensemble du territoire. Un comité centralisateur composé de trois
Denaisiens : Bisiaux, Fontaine, Larvent et deux Parisiens, Lefèvre et Roussel,
s’occupe des traductions des articles et de leur publication. Néanmoins, il
n’existe pas d’activité rédactionnelle de la part de ce comité. Au premier trimestre de l’année 1925, un article de Johnson est publié, sans que son nom
n’apparaisse. À la fin de la même année, le journal cesse de paraître pour
laisser place à l’édition bimestrielle en français du périodique de Johnson : La
Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ, dont le numéro 1 date du
1er janvier 1926. Le journal paraît toujours aujourd’hui, avec la même maquette
et la même périodicité (le dernier numéro, 493, date de mars-avril 2010).
1926 est donc l’année officielle de l’implantation du MMIL en France avec
quatre groupes autour de Denain, considéré depuis comme le « berceau de la
Vérité ». Lefèvre devient pèlerin et le premier représentant du mouvement. À
ses côtés deux autres sont nommés, d’abord Larvent qui s’occupe du Nord, du
Pas-de-Calais et de la Belgique dès 1926, et Meylan pour la Suisse en 1930.
Ces pèlerins parcourent leurs régions respectives à la rencontre des fidèles
du mouvement, organisent des réunions publiques et répondent aux besoins
spirituels des groupes. Ils permettent incontestablement l’ancrage du mouvement en France tout particulièrement dans le Nord et le Pas-de-Calais. Sur la
demande de Johnson, Larvent devient aussi l’introducteur de sa doctrine parmi
l’importante communauté polonaise du Pas-de-Calais restée fidèle à la Société
de la Tour de Garde. Cette activité missionnaire attire vers le mouvement près
de deux cents personnes à la fin des années vingt. Plus tard, dans les années
cinquante, les fidèles d’origine polonaise seront les plus nombreux au sein du
MMIL, qui compte aux alentours de cinq cents personnes.
Dans les années trente, les difficultés à se procurer les volumes de Russell
en français (ils ne sont plus édités par la Société de la Tour de Garde depuis
192810) amènent le MMIL à envisager pour la première fois, en 1938, la réimpression de l’ensemble de la série à partir de la dernière édition américaine
de 1914, puisque la doctrine russelliste constitue les prémisses de celle de
Johnson. Mais le manque d’argent et la Seconde Guerre mondiale retardent
sa parution. Il faut patienter encore quelques années pour disposer, enfin, en
1950, du Divin Plan des Âges, grâce à l’opiniâtreté d’un petit groupe de fidèles
du Pas-de-Calais, qui s’improvise imprimeur sous la conduite de l’instituteur
Marcel Caron. Ce dernier est devenu, entre temps, en 1936, le représentant du
mouvement aux côtés de Lefèvre avant de le devenir officiellement et seul en
1958. Son dynamisme a incontestablement permis au mouvement de se doter
d’un fonds de littérature conséquent : tout d’abord, les volumes de Russell de
1950 à 1971, et dans les décennies suivantes onze volumes sur les dix-sept que
Johnson a écrits. L’ensemble de la littérature est alors disponible à Denain chez
Samuel Lambert jusqu’en 1968, puis à Béthune (Pas-de-Calais) jusqu’en 1976
— Gilbert Hermetz, Le Centenaire de la Vérité en France, Barlin, MMIL, 2004, p. 22.
10 — C’est après la convention de Détroit (1928) que la Société de la Tour de Garde de Rutherford
décide d’abandonner la réimpression des volumes de Russell.
LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE
77
chez Marcel Caron et depuis cette date exclusivement à Barlin chez Gilbert
Hermetz (2, rue du Docteur Capiaux 62620 Barlin, Pas-de-Calais).
Parallèlement à cette activité éditoriale, le MMIL se dote en 1955 de la
Commission d’Israël, qui se veut être un auxiliaire du MMIL. Fondé par le
nouveau dirigeant du mouvement, Raymond Grant Jolly, l’objectif est de promouvoir un christianisme sioniste, car selon eux : « la connaissance des promesses divines innombrables montre que le Pays, le Peuple, le Livre sont une
trilogie merveilleuse et unique ne pouvant s’épanouir qu’en Eretz-Israël. »11
Cette croyance reprend les enseignements de Russell, qui, dès la fin du xixe,
défendait l’idée du « rétablissement d’Israël », de son retour imminent et graduel en Palestine, dans un long chapitre de son livre : Que Ton Règne vienne
(1891). Mais à la différence de certains mouvements chrétiens, le but de cette
Commission n’est pas de convertir les Juifs, mais de rendre témoignage auprès
d’eux et aussi des chrétiens tout en rappelant les promesses faites par exemple
dans les versets 10 et 11 du livre de Jérémie 30.
En France, l’activité de la Commission d’Israël, sous la direction de son
représentant à Barlin Gilbert Hermetz, est de défendre cette position en organisant des conférences dans la région Nord – Pas-de-Calais et dans toute la
France, en participant à des foires du livre et en entretenant des relations privilégiées avec des personnalités juives. Elle édite également quatre fascicules
reprenant ses enseignements : Espérances et perspectives juives (1956), Pleins
feux sur le sionisme (1975), L’Anglo-israëlisme (1977), Israël 1948-1980 (non
daté). Dans le même esprit, G. Hermetz effectue onze voyages en Israël, au
nom de cette Commission, pour diffuser et défendre les écrits de Russell ;
l’ensemble de la littérature du MMIL est d’ailleurs disponible à la Bibliothèque
Hébraïque de Jérusalem (en anglais et en français). La Commission d’Israël
va même jusqu’à collaborer avec le Fonds National Juif (Keren Kayemeth
Leisrael).
Les décennies d’après guerre sont donc très riches pour le MMIL. Ce
dernier multiplie les supports de propagande. En 1957 un nouveau journal :
L’Étendard de la Bible est édité pour le public tandis que plusieurs membres
participent à différentes émissions télévisées de FR3, de 1974 à 1986, ce qui
permet au mouvement de présenter les points saillants de sa doctrine : « le
divin plan des âges » axé sur le Millénium, « la Grande Pyramide d’Égypte »
considérée comme « témoin de l’existence de Dieu » et enfin « les espérances
et perspectives juives ». De nos jours, les moyens modernes sont employés
pour diffuser son abondante littérature et se faire connaître. Ainsi, la jeune
génération s’empare de l’outil informatique et lance sur internet quatre sites :
le site officiel du MMIL, puis un dédié exclusivement aux écrits de Russell,
un autre sur la Grande Pyramide et enfin celui de la Commission d’Israël. La
littérature est téléchargeable gratuitement et consultée quotidiennement par
des dizaines d’internautes. Ces sites procurent au MMIL une fenêtre sur le
monde et lui permettent de se déraciner du Nord – Pas-de-Calais-Belgique où
11 — http://www.israelvivra.net/page1.h
78
Laurie Larvent
il est implanté depuis plus de quatre-vingts ans, Barlin étant encore aujourd’hui
son épicentre.
Mais paradoxalement, malgré ce travail de propagande globalement bien
accueilli par le public, qui n’hésite pas à acheter de la littérature et à prendre
contact avec les représentants du mouvement, les effectifs n’ont jamais augmenté, au contraire. On passe ainsi de cinq cents membres et sympathisants
dans les années cinquante à trois cent cinquante en 1970 et à quelques deux
cents membres au tournant des années 2000. Le MMIL reste donc aujourd’hui,
et surtout depuis la mort de Caron en 1976, une religion qui se pratique et se
transmet avant tout au sein des familles.
Au niveau local, les fidèles maintiennent leurs réunions dominicales, très
suivies, et qui ont lieu le plus souvent chez des particuliers. Toujours attachés
à la doctrine russello-johnsoniste, élaborée de la fin du xixe siècle aux années
cinquante, ils ont une approche fondamentaliste de la Bible et son étude tient
une place importante. D’abord lue quotidiennement, elle est méditée en assemblée. Plusieurs cantiques ainsi que des prières ponctuent le culte. Un ancien
dirige la réunion et prononce un sermon, appelé depuis Russell « sujet », soit
d’exhortation ou d’édification. En annexe est présenté un exemple de sujet,
dont l’auteur Samuel Lambert est non seulement un ancien de l’ecclésia de
Denain mais aussi le traducteur de l’ensemble de la littérature et des journaux.
Ce sujet a été donné, en 1967, à l’occasion de baptêmes de trois fidèles du
groupe. Dans les assemblées, les fidèles ne restent pas passifs. Ils peuvent être
amenés à lire des versets bibliques, à faire la prière et invités à répondre aux
questions de l’ancien lors des réunions d’études béréennes (de Bérée, ville de
Macédoine où l’apôtre Paul annonça l’Évangile – Actes 17 :11). Elles portent
sur des points de doctrine abordés dans les ouvrages de Russell et de Johnson.
Ils sont discutés, scrutés et chacun peut donner son avis. Peu d’entre eux étant
versés dans l’hébreu ou le grec ancien, ils ont recours alors à différentes traductions (même si leur préférence va vers celles de Darby et de Segond), dictionnaires et concordances bibliques pour se rapprocher au plus près du texte
original, ce qui les rattache donc à une théologie professante où l’engagement
religieux du fidèle est très intense.
Par conséquent le MMIL, bien qu’ultra minoritaire dans le paysage religieux français et implanté essentiellement dans le Nord et la Belgique (quelques rares isolés dans le sud-ouest, une ecclésia en Savoie et deux sur la Côte
d’Azur), se caractérise par son activisme. La vitalité des sites internet et surtout
l’activité éditoriale du mouvement : deux revues bimestrielles, plus de trente
volumes publiés et vendus régulièrement, plusieurs brochures et des dizaines
de tracts, en sont le reflet et font du MMIL un cas unique parmi tous les mouvements issus des Étudiants de la Bible de Russell.
LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE
79
La consécration
par Samuel LAMBERT
Ancien de l’ecclésia de Denain
Pour beaucoup de chrétiens, une pleine consécration n’est souvent qu’une consécration à des œuvres sociales, politiques ou autres. Ainsi pour certains consacrés, leurs
sacrifices vivants sont pour les affaires, leurs familles, etc. pour des œuvres qui ne sont
pas mauvaises en soi, mais aucune n’est la consécration convenable pour celui qui
veut suivre Jésus. Car le baptême n’est pas la consécration ; c’est une manifestation
publique de la consécration.
La vraie consécration, comme celle de Jésus, doit rechercher à faire la volonté du
Père qui est dans les cieux. Jésus n’est pas venu faire Sa volonté mais celle de Son
Père qui l’a envoyé (Jean 6 : 38). Si nous avons tout donné au Seigneur et au Père
à notre consécration, pas seulement une parcelle, mais tout, et que celle-ci se révèle
par la suite être simplement notre choix personnel ou notre préférence, il est évident
que notre volonté n’est pas morte. Cette consécration pour une œuvre de notre choix
personnel ne vaut rien devant Dieu qui réprouve cette consécration égoïste.
Lisons Colossiens 2 :11-12 et Romains 6 : 3-5. L’analyse des parties de la consécration par Saint Paul, qui les appelle les éléments de la circoncision antitypes, prouve
parfaitement que la circoncision typifie la consécration.
Le type le dépeint merveilleusement bien :
Dans la consécration
Dans la circoncision ces choses
sont symbolisées
1) la volonté humaine est mise à mort
1) par l’incision dans la chair
2) le corps est graduellement mis à mort
« je meurs chaque jour »
2) par l’épanchement du sang (vie)
de la personne circoncise.
Le sang coule quelques temps.
L’autre phase de la consécration est aussi typifiée par l’autre phase de la circoncision
Dans la consécration
Dans la circoncision
1) une guérison de l’égoïsme naturel
et de la mondanité s’effectue
1) la guérison de la plaie qui s’effectue
2) une bonne santé spirituelle s’ensuit
si la consécration est correctement
exécutée et observée
2) la santé revient au fur et à mesure que la
plaie se cicatrise et se guérit
Lisons Apocalypse 2 : 10 : « sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de vie ».
Qu’est-ce que la vie ? Il y a la vie sur des plans différents :
– Dieu, Jésus, le Petit Troupeau ont la vie immortelle sur le plan divin
– les anges, la Grande Foule et plus tard à la fin du millénium, les Dignes, ont et
auront la vie sur le plan spirituel
– les humains auront la vie éternelle sur le plan terrestre.
80
Laurie Larvent
Mais tous doivent et devront se consacrer à Dieu. Dieu nous justifie par la foi,
pour que nous soyons considérés comme justes, pour avoir ainsi quelque chose à
lui offrir à notre consécration : notre vie considérée comme juste. Dieu n’accepte et
n’acceptera jamais rien d’imparfait. Si nous nous relâchons dans notre consécration,
que nous reste-t-il à offrir ?
Ainsi lorsque nous nous approchons chaque année de la Pâque où tous les consacrés vont commémorer ce grand sacrifice rédempteur, où nous allons manifester notre
foi et notre acceptation de cette mort en rançon pour tous, ayons à cœur, par reconnaissance et appréciation, de renouveler en ce jour solennel à notre Père Céleste et à
notre Cher Sauveur, notre vœu de consécration à leur Saint Service […]
Acceptant ainsi sincèrement, du fond du cœur, la rançon ainsi comprise dans le
Mémorial, ai-je consacré tout mon être, ma chair et mon sang justifiés par cette rançon
au Seigneur pour être employé à son service ?
Par notre réponse affirmative nous discernons clairement et pleinement que le
Corps du Seigneur donne crédit à son Sacrifice méritoire et nous pourrons alors nous
joindre à tous les membres consacrés participant au mémorial […].
Par notre consécration nous devons « mourir chaque jour » c’est-à-dire que notre
attitude consacrée doit se maintenir chaque jour ; cela demande de la persévérance
dans le sacrifice qui doit être maintenue avec patience et fidélité, et pour combien de
temps ? Jusqu’à la mort ! à l’exemple du Maître. Cette fidélité journalière, cette mort
quotidienne fut indispensable aux consacrés de l’Âge de l’Évangile pour les desseins
de cet âge, c’est-à-dire faire partie de cette assemblée des Premiers nés : Petit Troupeau
et Grande Foule.
Et dans l’Âge millénaire, une fidèle consécration est également indispensable pour
les desseins de cet âge ; pour les Jeunes Dignes, pour les Campeurs Consacrés de
l’Épiphanie et pour les humains, leur consécration en fera des fidèles brebis pour leur
assurer la vie éternelle. […].
Denain, le 4 juin 1967.
Pierre Nicolle,
homme de culture
et homme de réveil
Raymond Pfister
Issu d’une famille catholique de percepteurs d’impôts, Pierre Nicolle est né
à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados) le 22 novembre 1881. Il découvre le protestantisme évangélique tout d’abord au sein de l’Armée du Salut (1902-05),
avant de se tourner vers les communautés baptistes (1905-30) dans lesquelles
il reconnait davantage une ecclésiologie fondée sur les Écritures. Il exercera
en leur sein un ministère pastoral en France métropolitaine dans la région du
Nord, à Bruay-en-Artois (Pas-de-Calais) de 1905 à 1914 et à La Fère (Picardie)
de 1927 à 1930, ainsi qu’en Algérie (1915-26) où son activité missionnaire se
déploiera tout particulièrement au sein du monde musulman.
C’est à partir de 1930, au contact du ministère de Douglas Scott (19001967), évangéliste pentecôtiste anglais récemment installé au Havre, que sa
quête spirituelle, son intérêt pour le baptême du Saint-Esprit et les dons de
l’Esprit, ainsi que sa découverte de la prière pour les malades l’amèneront à
rejoindre le mouvement naissant du Pentecôtisme français. Sur l’invitation
de Scott, Nicolle et son épouse accepteront dès janvier 1932 de prendre la
charge pastorale de l’église naissante de Rouen, qui, par sa croissance remarquable (avec des auditoires pouvant atteindre 700 personnes), exercera une
influence considérable dans toute la Normandie. Scott et Nicolle seront res — Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, s.v. « Nicolle Pierre ».
— Georges Stotts, Le Pentecôtisme au pays de Voltaire (Grézieu-la-Varenne : Viens et Vois, 1981),
p. 72-73.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
82
RAYMOND PFISTER
pectivement initiateur et premier président de la Fédération des Assemblées de
Dieu de France (ADD). De par son zèle missionnaire, Pierre Nicolle fondera
de nouvelles communautés pentecôtistes et formera de nouveaux pasteurs.
Réputé pour être un homme de culture et de sagesse, il créera après la seconde
guerre mondiale une toute première école biblique pentecôtiste à Jouy-en-Josas
(Yvelines) supposée former les futurs pasteurs pentecôtistes. Après quelques
années d’existence très contestées, elle dut céder le pas à une formation en
apprentissage sur le terrain, ce qui restera le modèle par excellence de la formation pastorale au sein des ADD jusqu’à nos jours. Pierre Nicolle décèdera
nonagénaire près de Rouen le 29 octobre 1972.
L’essentiel de ses études et méditations sera publié par l’Association Viens
et Vois (maison d’édition des ADD) sous forme de compilation intitulée Lueurs
et Reflets (deux tomes), restée disponible au catalogue depuis maintenant un
demi-siècle. La centaine de textes disponible n’est pas présentée de façon
chronologique ou thématique. L’auteur n’a nullement cherché à exposer sa
pensée de manière systématique, rédigeant des textes que lui-même décrira
comme des « ébauches de lueurs spirituelles et de reflets d’expériences » de
sa vie propre chrétienne (I/7). De toute évidence, Nicolle ne chercha pas à
léguer à la postérité un traité de théologie, mais plutôt un manuel de savoirvivre pour chrétiens en quête de réponses face au vécu de leur foi chrétienne
au quotidien. Ce n’est certes pas un hasard si le premier tome commence par
un chapitre intitulé « Expériences ». Indépendamment du sujet spécifique traité
ou de la réflexion entamée, la préoccupation principale de Nicolle semble être
souvent de répondre à la question : « Comment ou de quelle manière une telle
expérience est-elle réalisable ? » (I/199).
Bien que résistant à l’idée de s’identifier avec une tradition chrétienne
en particulier, Nicolle se veut chrétien, évangélique et « fondamentaliste »
(I/15). Même s’il consulte et cite les notes de la Bible Scofield (en anglais),
il est difficile – comme pour d’autres pasteurs pentecôtistes français de cette
époque pionnière – de déterminer jusqu’à quel point il accepta les implications herméneutiques du dispensationalisme. Peu enclin à être l’homme d’un
système, il se veut avant tout le champion de « principes fondamentaux » qui
permettent d’établir une « base de la foi et de la conduite » (II/201) qui soit
une expression fidèle du « christianisme apostolique » (I/70-71) tel qu’il est
attesté par le témoignage biblique. Cela se traduit par l’importance toute particulière qu’il attache à la « sanctification », sujet qu’il traitera sous divers angles
— Sébastien Fath, « Baptistes et Pentecôtistes en France, une histoire parallèle ?, in Bulletin de la
Société de l’Histoire du Protestantisme Français, juillet-septembre 2000, p. 523-567.
— Pierre Nicolle, Lueurs et reflets, tomes I et II. Grézieu-la-Varenne, Viens et Vois, 2003 (2e version).
— La traduction française de la Bible Scofield ne paraitra pour la première fois qu’en 1975.
— Le dispensationalisme est à la fois un cadre d’interprétation de la Bible qui se veut littéraliste
et une théologie fondamentaliste ancrée dans une série de « dispensations » (ou époques de l’histoire du
salut) et une dichotomie prononcée entre l’Église et Israël, dont les origines remontent au xixe siècle, aux
écrits de John Nelson Darby. Elle est surtout connue pour ses positions eschatologiques (enlèvement de
l’Église et pré-millénarisme).
PIERRE NICOLLE, HOMME DE CULTURE ET HOMME DE RÉVEIL
83
(consécration, perfection, pureté, persévérance, armure chrétienne, épreuves,
pensée sanctifiée, etc.), ainsi qu’à la « vie vécue de l’Esprit » (baptême du
Saint-Esprit, marche dans l’Esprit, fruit de l’Esprit, ministère du Saint-Esprit,
etc.). S’il fait une lecture critique de certains chapitres de l’histoire de l’Église
(par exemple certaines décisions de conciles ou encore l’Inquisition), c’est par
souci de promouvoir un « christianisme authentique » (I/31). Pour lui, cela
signifie promouvoir une vie chrétienne, qui d’une part est débarrassée des
innovations et déformations qui en trahissent l’essence même, et qui d’autre
part est accompagnée de la puissance et des miracles du Saint-Esprit qui pour
lui sont toujours restés d’actualité (II/41). Il se méfie des excès en tout genre,
que ce soit ceux du sentimentalisme face à une légitime expression des émotions par rapport à la foi ou ceux de l’emploi spéculatif de la typologie dans
l’étude de la Bible. Plusieurs chapitres sont dédiés spécifiquement aux grandes
dates du calendrier chrétien, de la Nativité à l’Ascension, en passant par les
Rameaux et Pâques.
Comme en témoignent ses lectures et ses propres écrits, Pierre Nicolle est
un homme de réveil (méditant sur les conditions, obstacles et manifestations
du réveil) qui est familiarisé avec les ouvrages des revivalistes anglo-saxons,
tels Finney, Torrey, Simpson, Murray et Spurgeon, ainsi que des auteurs francophones comme Godet, Bonnet et Bost. Il consulte les ouvrages de ses collègues pentecôtistes européens, ainsi Donald Gee (Angleterre) et Lewi Pethrus
(Suède). Il est aussi un homme de culture intéressé par de nombreux thèmes
philosophiques (réalité et illusion, vérité et certitudes, révélation et science, etc.)
comme en témoignent notamment ses références voire des citations d’auteurs
classiques, puisant dans la philosophie antique (Socrate, Philon) et surtout la
littérature française (Pascal, Descartes, Racine, La Fontaine, Malherbe, Hugo).
Quand il désavoue ou appuie les dires des Pères de l’Église tels Augustin,
Origène ou Jean Chrysostome, ou d’illustres figures de l’Europe du Moyen
Âge comme Bernard de Clairvaux ou encore Anselme de Cantorbéry, on réalise qu’une certaine culture théologique est loin de faire défaut. La bibliothèque
de Nicolle rassemble incontestablement plusieurs traductions de la Bible, aussi
bien catholique (Crampon) que protestantes (Segond, Darby, Annotée) et juive
(Rabbinat français).
Dénonçant les dangers de ce qu’il appelle l’« assurance de l’ignorance »
(II/102), Pierre Nicolle encouragera toujours la réflexion en vue d’une foi
intelligente, en reconnaissant la valeur conjuguée de l’art de l’éloquence, de la
science théologique et de la psychologie comme étant d’« excellentes choses »
(II/41), mais qui ne sauraient se substituer aux principes et méthodes que l’on
tire de l’Évangile.
84
RAYMOND PFISTER
Extrait de Lueurs et reflets
Sans expérience on ne comprend pas. Il est évident… que tout homme est responsable de sa conduite et non de sa naissance. Je suis catholique de naissance et non pas
de choix ; j’ai même abandonné cette religion qui ne répondait pas aux desiderata de
ma conscience. Je ne suis pas devenu protestant considérant le protestantisme comme
une réaction, heureuse sans doute, mais incomplète, contre certaines erreurs. Je suis
donc devenu chrétien tout simplement, sans autre qualificatif. Je suis devenu chrétien
non pas par filiation naturelle, pas plus que par option intellectuelle. On ne peut pas être
chrétien par naissance naturelle mais on peut le devenir par la naissance spirituelle.
Ma conversion, puisque conversion il y a, a dépassé le cadre des émotions psychiques,
elle appartient au domaine des réalisations spirituelles (Jean 1/12), L’assurance de
mon salut repose sur une triple base :
1 – Les déclarations de la Parole de Dieu qui abondent ;
2 – Le témoignage intérieur de l’Esprit de Dieu (Romains 8/16)
3 – L’évidence des faits ou l’expérience personnelle de ma transformation.
… « Je sais en qui j’ai cru ».
Faisant un bond de dix-neuf siècles en arrière, au-dessus des erreurs catholiques et
des timidités protestantes, je suis remonté à la source pour arriver à une connaissance
réelle de la personne de Jésus-Christ que les hommes ont tellement défiguré. Je ne fais
pas fi de certains commentaires et je respecte les réformateurs, mais mon seul livre est
« Le Livre » (2 Timothée 3/16), la Bible. Ma seule autorité : Jésus, le grand pasteur
des âmes (Hébreux 13/8). Certains me décernent l’épithète de « Baptiste », parce que
j’ai été baptisé et que je baptise par immersion (Colossiens 2/12). Je n’en suis nullement offusqué car je me trouve en compagnie des apôtres qu’on aurait pu, tout aussi
bien, désigner sous ce même vocable. D’autres m’appellent « Pentecôtiste », cela ne
m’émeut pas davantage car je me trouve en compagnie des cent vingt de la Chambre
Haute, ayant fait la même expérience qu’eux.
La base de ma foi est la Parole écrite ; l’objet de ma foi est la Parole Vivante.
[Tome I/10-11]
Il nous faut, amis lecteurs, une véritable assurance avant d’agir, laquelle doit reposer sur la connaissance de la volonté de Dieu et ne doit pas être le fruit de l’ignorance
en quelque matière que ce soit. Il ne doit pas s’agir de la confiance en soi-même et de
l’appui humain, mais plutôt de la confiance en Dieu, de son appui et de son conseil…
Manquer de Perplexité, c’est manquer de réflexion et c’est risquer de se lancer dans des
« aventures » fâcheuses, préjudiciables à l’âme du croyant et à l’œuvre du Seigneur.
« Esprit de force, d’amour et de sagesse », dit Paul à Timothée (2 Timothée 1/7) et
non pas timidité, égoïsme et précipitation en quoi que ce soit. Un grand psychologue,
Dale Carnegie, a écrit : « Quand vous vous adressez à un homme, souvenez-vous que
vous ne parlez pas à un être logique, mais à un être rempli d’émotion, à une créature
toute hérissée de préventions, mue par son orgueil ainsi que par son amour-propre ».
Voilà donc ce qu’on risque de découvrir (à un moindre degré peut-être) dans un cœur
chrétien : émotions psychiques, préventions humaines, amour-propre et orgueil…
Attendons donc le conseil de Dieu, avant d’agir, en prenant le temps de prier ;
en réfléchissant sous le regard de Dieu aux résultats probables et possibles de nos
entreprises futures… Voici le conseil de la véritable sagesse : évitons la précipitation, toujours dangereuse (surtout quand nous sommes pris au dépourvu) ; mais ne
PIERRE NICOLLE, HOMME DE CULTURE ET HOMME DE RÉVEIL
85
rejetons pas la bonne perplexité, qui permettra de prendre le temps de la réflexion
et de la prière.
[Tome II/102-103]
Une pensée religieuse
en concurrence :
la Révélation
du Père des Antoinistes
& la Bible des Protestants
Guillaume Chapheau
Le protestantisme avait pour but de retrouver l’Esprit de Jésus au moyen
de sa Révélation confinée dans la Bible. Originaire des pays germaniques, le
mouvement adopté par les huguenots a dû affronter la persécution des pouvoirs
en France et dans les Provinces-Unies des Pays-Bas. Un Réveil s’est produit
au milieu du xixe siècle ; cependant les pays du Nord, hormis quelques zones,
y ont été partiellement réceptifs. Quelques années plus tard, Louis Antoine,
simple ouvrier métallurgiste catholique de la région liégeoise, devient médiumguérisseur après avoir embrassé et assimilé le spiritisme en 1884. L’antoinisme
est une religion de guérison qui s’est développée à partir de sa Révélation
dictée par lui en 1906-1909 et a été sténographiée et écrite par des adeptes
en 1910-1912. Prêchant un succédané de la doctrine spirite kardéciste (réincarnation, connexion avec les désincarnés, guérison spirituelle, Dieu créateur
et bon, progression et épreuve, libre-arbitre, amour, solidarité et charité), il
préside d’abord les séances de moralisations faites à partir des écrits spirites
et des messages reçus de l’au-delà ; lui et son groupe spirite publient alors une
brochure intitulée Le Devoir (1900 ou antérieurement), un Petit catéchisme spirite (1896), et l’Enseignement d’Antoine le Guérisseur (1905). Ne jugeant plus
ce dernier ouvrage comme conforme à son avancement spirituel, le Maître,
comme on l’appelle alors, décide de brûler les invendus. Comme il acquiert
NORD’- N°56 - décembre 2010 - protestantISMe ET littérature
88
Guillaume Chapheau
un public de plus en plus fidèle, les communications médiumniques cessent
et Louis Antoine devient prophète, puisant dans sa conscience divine pour
révéler un nouveau spiritualisme, publié dans la Révélation, le Couronnement
de l’œuvre révélée et le Développement de l’enseignement.
Il est très hasardeux aujourd’hui de discerner les influences de Louis
Antoine. On sait qu’il partit en Prusse et en Pologne russe pour y travailler. Là,
on imagine que le futur fondateur de l’antoinisme rencontra des populations
protestantes (dont il connaissait déjà l’existence, puisque ses patrons appartenaient à la communauté protestante de Seraing), chrétiennes orthodoxes,
juives et mystiques. Voyant Dieu représenté par autant de sectes se réclamant
de Lui, Louis Antoine, arriva à une conclusion : « Ce n’est pas qu’une religion soit meilleure que l’autre, puisque toutes n’ont qu’une seule et même
base, la foi. Elles diffèrent uniquement par la forme, le côté extérieur ». Le
spiritisme donc, mais aussi la théosophie, jouent ici un rôle majeur. Louis
Antoine, qu’on nommera le Père, meurt en 1912. Il désigne sa femme, la Mère,
comme héritière du mouvement, qui prendra une expansion importante dans
les années 30.
René Guenon déclarait que les enseignements de Louis Antoine n’étaient
« qu’un vague mélange de théorie spirites et de “moralisme” protestant ».
De fait, on ne peut que constater certaines similitudes entre Antoinisme et
Protestantisme, notamment dans l’organisation des temples : le texte révélé
joue un rôle central, la place du prophète, la croix (symbolisant la souffrance du
Christ pour l’humanité) et l’Arbre de la Science de la Vue du Mal (symbolisant
l’imperfection de l’homme, donc sa souffrance), le dépouillement intérieur (à
l’exception de quelques inscriptions portant sur la Foi, l’Amour, la Vérité, la
Vie éternelle), le prophétisme de Jésus ou du Père. Signalons encore : le côté
réformateur du culte avec une volonté de retour aux sources, l’autonomie des
temples formant un ensemble de congrégations, une administration synodale
plutôt que centrale, une stricte séparation entre l’Église et l’État, l’aspect de
religion de laïcs, l’importance de vivre la foi intérieurement et journellement,
la possibilité pour les femmes d’accéder à une fonction sacerdotale. Les Églises
n’ont eu de cesse de vilipender le mouvement spirite et l’antoinisme, alors
même que la déchristianisation est déjà bien entamée dans ces régions. Les
Églises perdant du terrain, on peut donc se demander si les deux mouvements
n’ont pas été en concurrence en Wallonie et dans le Nord de la France, à la fin
du xixe et au début du xxe siècle.
Pour preuve évoquons les livres ou brochures publiés au début du siècle par
les pasteurs, notamment de Seraing, M. Giron-Galzin (1910) et son successeur
Paul Wyss (1922) pour qui l’antoinisme est un « renouveau du gnosticisme »,
mouvement religieux manichéen de l’Antiquité dans le pourtour méditerranéen. Une brochure signée H.K.B. déclare quant à elle qu’Antoine a été inspiré
— Le Couronnement de l’Œuvre Révélée, La croyance & la foi.
— René Guenon, L’Erreur spirite, chapitre XII ‑ L’Antoinisme.
une pensée religieuse en concurrence…
89
par le Diable, une critique faite également par le catholique Jacques Michel en
1949. Signalons, à Verviers, le pasteur Ch. Rumpf (ou s’agit-il de Christian
Schrumpf ?) qui publia L’Antoinisme à la lumière de l’Évangile de JésusChrist en 1917, où la secte est analysée sans malveillance, mais qui y voit en
général un « triste symptôme de l’affaissement spirituel de nos populations »,
constat que feront bien plus tard les catholiques, le Père Chéry en tête. Ainsi
les protestants de la région, comme les catholiques, « se montrèrent inquiets
de l’expansion antoiniste », mais avec moins de véhémence que ces derniers.
Cependant Régis Dericquebourg signale que « dans l’ensemble, l’antoinisme
a été peu attaqué. Peut-être parce qu’on croyait qu’il disparaîtrait rapidement.
Sans doute aussi parce qu’il refusait de polémiquer ».
Si on regarde les lieux d’implantations, on voit que le protestantisme et
l’antoinisme se retrouvent dans les mêmes quartiers, notamment à Seraing
(Pairay), Herstal, Verviers (Hodimont), Spa, La Louvière, Sprimont ou à Liège
(rue Hors-Château), où le pasteur Arnold Rey, par un long ministère (de 1891
à 1938), consolidera la communauté : « aux croyants il prêcha une foi élargie,
aux incroyants il montra ce que la pensée religieuse recèle de réalité spirituelle ». On est dont là proche de la foi et de la sentimentalité prêchées par
Louis Antoine. Mais alors que le protestantisme y est présent de longue date
(plus de 50 ans), il a du mal à gagner des fidèles, alors que l’antoinisme aura
une expansion fulgurante. Le protestantisme n’a guère d’autres choix que de
stagner, sauf dans le Hainaut, où, aux xviie et xviiie siècle, des « Églises sous
la Croix » subsistent clandestinement durant la période du Désert, grâce à
l’aide des garnisons de la Barrière, et retrouvent leur force par l’action de
missionnaires. Ainsi en Belgique, dans la zone d’influence du protestantisme
qui est la Province du Hainaut, il y a plus de temples protestants, et dans la
zone d’influence de l’antoinisme qui est la Province de Liège, il y a plus de
temples antoinistes. Cependant quand il y a un temple protestant et un temple
antoiniste dans une entité communale, ils sont limitrophes. Cela explique leur
émergence forte dans les régions où ils sont perçus comme des mouvements
locaux.
Dans le Nord de la France, le protestantisme se retrouve aussi en concurrence touchant la même population : à Hellemmes, Croix, Roubaix / Tourcoing,
Lille, dans la Thiérache et le Cambrésis. Mais le protestantisme eut du mal à
s’implanter : présent de longue date dans certaines zones (le Cambrésis notamment), il a peu connu, en comparaison avec la Normandie, le phénomène du
— Pierre Debouxhtay, Antoine le guérisseur et l’antoinisme, d’après des documents inédits, Fernand
Gothier, éditeur, 1934, Liège, p. 285.
— Régis Dericquebourg, Les Antoinistes, Éditions Brepols, Belgique, 1993, p. 144.
— Présence protestante à Liège [www.protestantisme.be/]. Voir également le site : www.lambertle-begue.be.
— Le traité dit de la Barrière a été signé entre la France de Louis XIV, l’Angleterre et les ProvincesUnies en 1713. Il accordait aux Provinces-Unies le droit d’installer des garnisons dans un certain nombre de
villes de la Belgique autrichienne pour former une « barrière » contre la France. Ces villes sont : Charleroi,
Furnes, Gand, Menin, Mons, Namur, Tournai et Ypres.
90
Guillaume Chapheau
Réveil. Les pasteurs étaient rarement de la région, ou étaient même allochtones,
et la différence de classe était un frein pour atteindre les populations des cités
ouvrières. De plus, le protestantisme semblait se disperser en une multitude de
mouvements (en plus des trois Unions d’Églises : Église réformée unie, Union
des Églises Évangéliques, et Union des Églises Réformées, il faut compter
une multitude de sectes), et semblait n’offrir que le salut dans l’au-delà, ce
qui ne préoccupait pas les familles pauvres plutôt inquiètes du lendemain. En
revanche, plusieurs sectes protestantes gagnent du terrain parmi les populations
ouvrières : citons les baptistes à Nomain près d’Orchies, Douai et Denain,
les Méthodistes à Lille-Roubaix-Tourcoing, les Irvingiens dans le Cambrésis,
les Témoins de Jéhovah dans le bassin minier de l’Artois… Comme pour le
Réveil protestant, on a souvent critiqué l’antoinisme comme étant une religion
« sentimentale » ou « émotionnelle ». De plus, la plupart des temples se sont
ouverts à l’initiative d’adeptes et donc dans les quartiers où ils habitaient, c’està-dire, très souvent, les quartiers ouvriers. À une époque où les soins médicaux
et l’hygiène n’étaient pas encore accessibles à tous, le mouvement apportait
un soulagement, mais aussi une communauté. Il répondait immédiatement à
un besoin précis. Il ne concurrençait pas directement les Églises, car aucune
abjuration n’était demandée à l’adepte antoiniste. Il s’implanta donc très vite et
fortement dans le Nord de la France, région très industrieuse et limitrophe de la
Belgique, d’où le mouvement était originaire. C’est le département en France
qui compte le plus grand nombre de temples antoinistes10.
Le Père Chéry dans son Offensives des sectes (1954), s’interrogeant sur le
succès des sectes en général, concluait qu’elles apportaient « la communauté, le
mouvement, le souffle »11, bref du pathos. Contrairement au catholicisme12, et
au protestantisme, qualifié même de religion de bourgeois par É. Léonard dans
Le Protestant français13. Jacques « Michel », dans son opuscule contre l’antoinisme, en vient même à dire qu’il serait souhaitable « à la religion catholique
— Jean Séguy, Les Sectes d’origine protestante et le monde ouvrier français au xixe siècle (cf. portail
Persée).
— En 1883, les Protestants sont 7 452 dans le Nord (presque 2 000 à Lille, et plus de 1 000 à Roubaix).
Actuellement ils seraient un peu plus de 7 000.
— C’est en cela une « secte thaumaturgique » selon la typologie de Bryan Wilson. Comme les formes
de la « religion populaire » où l’on s’adresse aux saintes guérisseurs, face à une religion officielle. Ces formes
de religion populaire sont absentes du protestantisme.
10 — Caudry (1922), Vervins (1923), Hellemmes (1925, détruit lors de la 2e Guerre mondiale),
Valenciennes (1932), Tourcoing (1937), Croix (1941), Lille (1946).
11 — H.-Ch. Chéry, o. p., L’Offensive des sectes, Les Éditions du Cerf, Rencontres 44, Paris, 1954,
p. 434.
12 — Le mouvement des prêtres ouvriers, lancé en 1942 à Liège, et souhaitant leur présence dans ce
milieu comme le moyen de rétablir le contact entre l’Église et les travailleurs, n’y changera rien. Les romans
de Gilbert Cesbron et Maxence van der Meersch ne cessent de faire le constat amer de l’éloignement de
l’Église et des ouvriers.
13 — Émile-G. Léonard, Le Protestant français, Paris, Presses Universitaires de France, 1953, p. 96
(cité par H. Ch. Chéry, op. cit, p. 437).
une pensée religieuse en concurrence…
91
d’exercer le ministère de guérison »14, ce que le Père Chéry refuse absolument15. Le protestantisme du Borinage et du Cambrésis offrait certainement
ces sentiments et cette communauté d’où son influence dans ces régions.
On peut donc conclure que si l’antoinisme a touché plus vite que le protestantisme les classes laborieuses, sauf dans le Borinage hennuyer en Belgique
et dans le Cambrésis dans le Nord de la France, où le protestantisme est présent de longue date, c’est que l’antoinisme, en plus d’apporter la chaleur de
la communauté, était perçu comme une religion de guérison. Il apportait donc
quelque chose de nouveau par rapport au catholicisme.
D’une concurrence indirecte donc, car n’ayant pas les mêmes buts au début
du siècle dernier, le protestantisme et l’antoinisme sont maintenant en concurrence directe, touchant des populations plus diversifiées et proposant chacun
une cosmologie différente16 mais toujours un lien individuel plus étroit entre
Dieu et le croyant.
14 — Jacques Michel, Antoine, l’Antoinisme, les Antoinistes, Librairie Saint-Paul, Évreux, 1949,
p. 25.
15 — « Il nous serait impossible d’entrer dans cette voie sans adultérer le message. », H.-Ch. Chéry,
op. cit.
16 — L’avenir de l’antoinisme, ne répondant plus à cette demande dans la société actuelle vis-à-vis de
la guérison, semble maintenant se jouer par la mise en avant de la pratique de l’Enseignement, se fondant
sur la foi, le désintéressement et l’amour, avec comme guide le Père. De leur côté, les Protestants mettent
toujours la Bible au centre du culte, la Parole de Dieu étant la seule autorité en matière de Foi avec comme
guide le Christ.
Henri Nick, écrivain
parce que pasteur
Grégoire Humbert
Henri Nick (1868-1954) est né au sein d’une famille représentative du
protestantisme bourgeois européen du xixe siècle fait de banquiers, de commerçants, d’industriels et de magistrats qui adhèrent aussi bien à l’idée de progrès
technique et industriel qu’à celui de progrès social. Son père, Heinrich Nick,
allemand naturalisé français en 1875, meurt en 1878. Henri Nick est alors élevé
à Montpellier, dans un milieu ouvert aux « réveils » religieux qui soutient les
œuvres caritatives protestantes et l’encouragera à devenir pasteur.
À Montauban (1886-1890), Henri Nick fait une expérience de « conversion » lors d’un « réveil » local ayant lieu au sein d’un groupe d’étudiants et
dont Wilfred Monod (1867-1943) semble être la cheville ouvrière.
Pasteur à Mialet (1890-1897), près d’Alès, Henri Nick veut, lui aussi,
« réveiller » les protestants de sa région. Des tournées d’évangélisation de
plusieurs jours le conduisent dans les vallées cévenoles voisines où il prêche volontiers en plein-air, selon l’exemple laissé par le « méthodiste » John
Wesley (1703-1791).
Cependant Henri Nick, proche en cela d’autres pasteurs chrétiens sociaux
cévenols, se rend compte qu’il est moins urgent d’employer son énergie auprès
de protestants assoupis que d’annoncer l’Évangile à des populations déchristianisées certes, mais dont il ne doute pas qu’elles accueilleraient une prédication
renouvelée, libérée des compromissions qu’entretiennent les églises avec les
puissants.
Bientôt Henri Nick et Élie Gounelle (1865-1950) partent, avec d’autres
pasteurs, s’installer qui à Fives-Lille, qui à Roubaix, pour fonder des
« Fraternités ». Elles naissent du projet de créer des microsociétés alternaNORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
94
GRÉGOIRE HUMBERT
tives. Le temps libre des ouvriers y serait occupé utilement par des activités
d’ordre économique (coopérative, épargne, trousseau), moral et hygiéniste
(lutte contre l’alcoolisme et la prostitution), récréatif et intellectuel (Unions
Chrétiennes et, plus tard, scoutisme, colonies de vacances, conférences, etc.)
et religieux (réunions d’hommes, écoles du Dimanche et du Jeudi, groupes de
prière, cultes, etc.).
Henri Nick doit sa renommée à son attachement exclusif, tout au long
de la seconde partie de son existence (1897-1954), à la seule Fraternité de
Fives-Lille, aujourd’hui une paroisse indépendante. Il a su éviter d’en faire
un milieu clos, mais bien un Foyer rayonnant au-delà de l’horizon chrétien et
protestant lillois.
Dès son arrivée à Fives, il prêta une salle de réunion au syndicat des cheminots ou encore rechercha la discussion avec des ouvriers anarchistes qu’il
voulait comprendre. En 1910, il reçut des syndicalistes anglais, socialistes et
chrétiens : cette double référence ne manqua pas de surprendre les syndicalistes
français qui participèrent aux meetings.
Lors de la Première Guerre Mondiale, il est aumônier protestant, d’août 1914
au début 1918. Il côtoie dans les tranchées les soldats du Nord et se lie d’une
amitié solide avec le futur cardinal Lienard, de Lille.
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il contribue activement au sauvetage
d’enfants juifs au sein d’un réseau auquel participent le personnel de la clinique
Ambroise Paré de Lille, ainsi que des syndiqués du rail, et d’autres protestants,
juifs ou catholiques.
Henri Nick a été longtemps tenu par les protestants pour une référence en
matière d’évangélisation en milieu urbain, et la mémoire du nom de ce « pasteur du Nord » subsiste dans de nombreux milieux.
Henri Nick a consacré sa vie à l’action, n’écrivant que lorsqu’il le jugeait
indispensable. Il a surtout rédigé de brèves notes jetées sur des calepins ou des
feuillets, souvent sans les dater. Il est aussi l’auteur de nombreux Rapports
d’activité demandés par les Sociétés qui finançaient son travail, comme d’articles publiés dans la presse protestante (« Elizabeth Fry 1780-1845 », dans le
Journal de la Jeune Fille, en 1897 ; « Le général Booth », dans la Revue du
Christianisme Social, en 1912 ; etc.). Des auditeurs ont souvent pris des notes
pour retranscrire certaines de ses allocutions et les publier.
Par ailleurs, la correspondance d’Henri Nick, notamment avec son épouse,
pendant la période 1914-1918, atteste souvent de réelles qualités littéraires qui
ne s’exprimèrent que sous la pression de circonstances très particulières.
HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 95
Choix de textes d’Henri Nick
« Parmi les ouvriers »
texte d’une conférence donnée lors du Congrès de l’Association Chrétienne
Suisse d’Étudiants, tenu du 16 au 19 septembre 1902 à Sainte Croix (Suisse).
Le texte – dont nous ne possédons qu’une photocopie non référencée – a été
publié à Genève en 1903 dans les Actes du Congrès.
« Vous connaissez l’adage : personne ne meurt plus de faim aujourd’hui.
Cette affirmation téméraire est démentie par les faits mentionnés par les journaux.
Mais ces faits, nous les retrouvons dans notre expérience. Ce qui prouve qu’ils ne sont
pas aussi exceptionnels qu’il est tranquillisant de le croire.
En voici trois que je cite au hasard de mes souvenirs.
– Une dame me racontait que le matin, à la porte de sa maison de campagne, on
avait ramassé un homme évanoui. Lorsqu’il reprit connaissance, elle eut l’idée de lui
offrir quelques aliments ; à la façon dont il les dévora, on vit qu’il n’avait pas mangé
depuis longtemps. Pressé de questions, cet honnête ouvrier, trop fier pour mendier,
avoua qu’il n’avait rien pris depuis deux jours.
À deux pas de là, dans le même quartier, je connais une famille dans la plus profonde détresse. Le père était asthmatique et phtisique. Lui et sa femme étaient sans travail et ils ont quatre enfants en bas âge. J’appris par un ami qu’une femme de ménage,
elle-même tout à fait pauvre, leur avait donné tout ce qu’elle avait jusqu’à son dernier
sou pour éviter un malheur, car ils étaient sur le point de se suicider.
Cet hiver, je reçus la visite d’un homme très proprement, mais très pauvrement
vêtu. Son air digne me frappa, mais je ne fis rien pour lui. Ensuite, pris de remords,
j’allais chez sa logeuse, une brave femme qui m’assura qu’il avait dit vrai. Le matin
lorsqu’il était parti, saisie de pitié, elle lui avait donné un foulard de son mari (le froid
était très vif) ; elle me raconta avec émotion qu’un jour elle l’avait aperçu allant à la
dérobée prendre un peu de pâtée qui restait dans l’écuelle de son chien.
Les citations de ce genre pourraient être multipliées. Elles ne prouveraient pas
le paupérisme. Cependant, on conviendra que dans une société bien organisée, des
souffrances de ce genre devraient être épargnées aux travailleurs et aux invalides du
travail.
Ces accidents révèlent la maladie du corps social.
Le prolétariat naît dans la misère, y végète, à part de courtes périodes de sa vie, et
y demeure jusqu’à sa fin.
La grande majorité des habitants de notre planète (Novirow dit les 9/10) ne mangent pas à leur faim.
Si peu d’hommes meurent littéralement de faim, le plus grand nombre meurt de
maladies ou des privations qui sont la conséquence de la misère endémique.
Pauvre mère ! Elle a travaillé à l’atelier presque jusqu’au dernier moment, du
moins aussi longtemps que ses forces ne l’ont pas trahie, afin de contribuer pour sa
part à l’entretien du ménage. L’enfant est né : à ce moment où des soins si attentifs lui
seraient nécessaires, elle doit parfois se livrer chez elle à de rudes travaux, à ceux de
la lessive par exemple. Je sais une mère de dix-neuf enfants (par une grâce d’état elle
se porte bien), qui fut si occupée le lendemain même de ses couches par la maladie de
deux de ses enfants, que de vingt-cinq jours elle ne put se mettre au lit. Dans tous les
96
GRÉGOIRE HUMBERT
pays vous trouverez parmi les femmes du peuple de semblables exemples de vaillance,
mais pour une qui résiste, combien sont épuisées.
Une femme ainsi surmenée ne peut donner qu’un lait appauvri à son nourrisson ; et
si elle est obligée de le sevrer pour reprendre sa tâche, elle le fera nourrir au biberon.
Or, faute de l’observation des notions les plus élémentaires de l’hygiène, cet allaitement artificiel est souvent meurtrier. Dans le Nord, il y a une maladie qui affecte
souvent les enfants de la classe ouvrière ; on la nomme la « maladie des vieillards » ;
c’est une sorte de dégénérescence sénile qui les atteint et leur donne l’air usé de petits
vieux.
Les enfants sont élevés dans des cuisines mal aérées, où règne l’hiver une atmosphère lourde, parce que tout le linge de la famille y est étendu pour sécher. L’ouvrier
émigre souvent d’un logement à l’autre ; il est presque nomade (j’en ai connu qui
changeaient trois fois de chambre en une année) ; or, comme dans le Nord le tiers au
moins des décès parmi les ouvriers peut être attribué à la tuberculose, les appartements
finissent par être presque tous contaminés et le nouveau-né risque d’être infecté par
contagion. Beaucoup de familles qui craignent de voir abîmer leurs hardes se soustraient à la désinfection obligatoire.
Aussi, la mortalité infantile est-elle atroce. C’est un véritable massacre des innocents. Dans la plupart des familles que je connais, la moitié des enfants sont morts en
bas âge ; sur seize il en reste huit, parfois moins encore.
Le chef du bureau d’hygiène de Lille joint aux chiffres de statistique qu’il m’a
transmis cet aperçu sur l’année 1902 ; je transcris :
« Les enfants décédés par maladies du tube digestif et des voies respiratoires sont
ordinairement plus nombreux ; mais pour l’année 1902, par suite de l’épidémie de
variole, beaucoup d’enfants sont morts de cette affection au lieu de succomber à la
gastro-entérite en été et à la bronchite en hiver.
Il meurt à Lille 28% des enfants n’ayant pas atteint l’âge de un an. »
En 1902, il y a eu à Lille sur 5906 naissances, 485 mort-nés, notez ce chiffre
énorme ; 1/12 des enfants ne naissent pas viables.
Ainsi à Lille, sur 5906 naissances, plus d’un quart des nouveau-nés sont voués à
la mort avant la fin de la première année ; ils mourront emportés par une maladie ou
par une autre, mais ils mourront.
Si nous avions pu faire le départ des enfants d’ouvriers et de ceux des bourgeois,
nous aurions trouvé qu’il meurt près d’un tiers des enfants d’ouvriers durant le cours de
leur première année, et si parmi les ouvriers nous avions choisi les hommes de peine,
nous aurions constaté que parmi cette catégorie d’ouvriers à salaires infimes, près de
la moitié des enfants étaient condamnés à une mort prématurée.
Quand donc, en présence de ces crimes, car ce sont des crimes sociaux dont nous
sommes complices à des degrés divers, nous les membres de la société capitaliste qui
prélevons un profit usuraire sur le travail des autres, quand donc, en présence de ces
crimes, l’amour (je voudrais pouvoir dire l’amour chrétien) dira-t-il, décidé enfin à
agir : « Ils ne mourront pas, ils vivront ». […]
[…]
« La masse ouvrière, tenaillée par la faim, ravagée par l’immoralité, est incrédule.
Son athéisme n’est pas raisonné et c’est un de nos motifs de ne pas désespérer.
La société est mal organisée ; l’ouvrier, qui souffre, s’en prend à toutes les puissances effrayantes et dangereuses qui planent au-dessus de lui : au patron d’abord qui
ne lui apparaît que de loin en loin comme une sorte de Jupiter tonnant ; mais il est
HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 97
périlleux de médire du patron ; le prolétaire s’attaquera donc à Dieu. Aussi bien on le
lui répète à satiété : c’est Dieu qui l’a fait si malheureux. Les représentants de Dieu
lui recommandent de patienter, de se soumettre à son sort, lui laissant entrevoir le ciel
après une vie de douleur. Certains pasteurs, falsifiant pour l’occasion les Écritures,
prononcent avec componction : « Vous aurez (au lieu de vous avez) toujours des
pauvres avec vous », ou trouvent (le mot m’a été dit) « que l’on fait beaucoup trop
pour les ouvriers aujourd’hui ! »
Ceux qui semblent prendre la défense de l’ouvrier avec le plus de zèle, ce sont ces
mécréants de libres-penseurs qui ne croient ni à Dieu ni à diable.
En revanche, voici un patron d’une industrie malsaine, le blanc de céruse. En
succédant à son brave homme de père, il a commencé par supprimer la distribution
de lait que ce dernier leur donnait comme contrepoison.
Lorsqu’ils sont malades, il leur fournit le médecin aux frais de l’usine, mais c’est
avarice et non générosité. En effet, les maladies provenant de l’empoisonnement par
la céruse sont si fréquentes que l’hôpital oblige le patron à payer 2fr.60 la journée
de maladie de ses ouvriers. Or le médecin attaché à la fabrique ne signe pas de billet
d’hôpital (le seul endroit où l’ouvrier serait bien soigné). Ce médecin empêche donc
le malade d’être bien soigné et le patron de payer.
Si l’ouvrier prend un médecin de son choix, qui l’envoie à l’hôpital, le patron se
réserve de congédier l’ouvrier à sa guérison.
Eh bien ! cet oppresseur, ce buveur de sang, qui, par un système savamment combiné, a des horloges qui retardent l’après-midi de six minutes et qui gagne ainsi, grâce
à six minutes volées, 60 000fr. de plus par an, est membre du Conseil, de la fabrique,
de l’église.
Cet autre, épouvanté de ce que des ouvrières, grâce à une nouvelle machine, ont
gagné à la tâche 1fr.60 de plus que le 1fr.50 habituel, cherche à leur supprimer le
surplus. C’est un homme pieux, je le dis sans ironie, peut-être membre d’un conseil
presbytéral.
Nous ne nions pas la bonne volonté de certains patrons et l’extrême complexité
que revêt parfois la question sociale et celle des salaires. Mais si, dans certaines industries, les ouvriers travaillent mal et peu, c’est qu’ils sont certains que s’ils produisent
davantage, les salaires n’en seront pas augmentés, et qu’on exigera davantage d’eux.
Il y a entre eux une sorte d’entente que l’on nomme « camorra » en Italie.
Et l’on voudra qu’un mouvement de colère contre les hommes religieux et contre
Dieu ne soulève pas le cœur du prolétaire !
Non seulement l’ouvrier est opprimé, mais on veut le contraindre à croire.
C’est ce qui révolte sa conscience et le pousse dans l’incrédulité par tout ce qu’il
y a de religieux et d’indépendant en lui.
Dans les fabriques consacrées à « Notre Dame de l’Usine », fort bien tenues
d’ailleurs, l’ouvrier est obligé d’assister à la messe célébrée dans l’usine, et s’il ne
communie pas à Pâques, il est congédié sous un prétexte ou un autre.
Voilà les hauts faits des soi-disant croyants. La liberté d’enseignement qui passionne tant les Français n’existe pas pour la plupart des ouvriers, et voilà pourquoi ils
y tiennent si peu. Elle n’est qu’une oppression déguisée. Dans les villages des environs de Lille, l’ouvrier est obligé d’envoyer les enfants à l’école congrégationaliste,
autrement il perdrait sa place. Le patron tolère que le père soit socialiste pourvu que
l’église pétrisse les cerveaux de ses enfants. » […]
[…]
98
GRÉGOIRE HUMBERT
« Au risque d’être peu aimable, vous l’avouerai-je, je me suis demandé plusieurs
fois et non sans remords, en me rendant à Sainte-Croix, la raison de ma présence ici,
au milieu de privilégiés qui n’ont à aucun degré besoin de moi et auxquels je n’ai rien
à apprendre des consolations et de l’amour du Christ.
Ma place n’est pas ci, mais parmi les misérables et les souffrants. Ma famille, ce
n’est pas vous, c’est eux ; ma seule espérance, c’est qu’aujourd’hui, après l’esquisse
navrante de ces misères dont j’ai effacé les traits les plus sombres, vous vous reprocherez presque de n’être pas comme le reste des hommes, vous serez humiliés de vos
privilèges, de vos facilités d’existence, de votre bien-être, de votre instruction, comme
d’autres en sont orgueilleux.
Vous serez troublés en savourant la paix que Christ vous a apportée et votre bonheur spirituel.
Si vous ne possédez pas Christ, que votre sécurité, votre connaissance, votre éducation vous rendent si accessibles, vous vous reprocherez votre incrédulité, non pas
seulement comme une faute personnelle dont vous êtes justiciable vis-à-vis de vousmême et de Dieu, mais comme un acte de félonie envers l’humanité à laquelle vous
êtes redevable de ce que vous pourriez acquérir de meilleur. Vous saisirez donc Christ
pour le communiquer aux autres !
Tous, comme les nobles français durant la nuit du 4 août, nous abdiquerons nos
privilèges ; ou plutôt tous, riches d’argent, de loisir, de science, de cœur, de foi (car
nous sommes tous riches de quelque chose), nous mettrons volontairement et complètement ces dons de Dieu au service de notre peuple si malheureux. Il ne nous croira
pas. Il raillera. Il a été assez longtemps payé de désillusions pour douter de la bonne
foi des croyants ; je ne dis pas, l’amour et la persévérance vaincront, mais seulement :
« rien n’est impossible à Dieu ! »
Puisse de votre pays qui est tellement redevable à la réforme française, surgir des
apôtres qui aideront les croyants français à reconquérir pour Dieu la France que se
disputent et s’arrachent en ce moment le romanisme aux prises avec l’athéisme.
D’une façon chaque jour plus menaçante, le sphinx de la réalité nous pose la triple
question économique, morale et religieuse, tout le problème de la vie.
Il faut répondre, sinon il nous dévorera. »
Journal d’Henri Nick du 18 novembre 1914
(Ce texte nous est parvenu sous forme manuscrite mais aussi dactylographié
par un proche d’Henri Nick, sans doute dans le but de le diffuser auprès de
comités de soutien américains de la Fraternité de Fives.)
Henri Nick s’engage quelques jours après le début du conflit comme aumônier militaire au 1er Corps d’Armée qui compte essentiellement des soldats
originaires du Nord. Après quelques semaines passées en seconde ligne où il
découvre l’organisation militaire et ses rites, il monte en première ligne pour
rencontrer des soldats qu’il connaît ou qui lui ont été signalés.
Henri Nick participe à tous les grands combats de cette guerre jusqu’au
début de l’année 1918 où il retourne auprès de ses enfants désormais orphelins
de mère. Trois fois cité, il est décoré de la Légion d’honneur en 1916 pour
avoir fait quelques prisonniers… un peu malgré lui. Il se distingue aussi par son
courage à Craonne, en avril 1917, lors de l’offensive du Chemin des Dames.
HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 99
Une très importante correspondance est parvenue jusqu’à nous. Elle est
constituée des lettres d’Henri Nick à sa famille avec les réponses, de lettres
d’officiers, de soldats et de membres des églises.
« Lundi 16 novembre 1914, départ vers 7 heures du matin pour visiter une ambulance à R. Comme presque toujours, je trouve quelques soldats ayant suivi des réunions
à Fives, à Bruay, Liévin, Lens ou Hénin-Liétard, d’autres connaissant quelque pasteur
ou l’un de nos amis. Très souvent, lorsqu’ils ne sont pas gravement malades, je leur
trace le devoir d’éducation morale et antialcoolique, de régénération nationale, qui
s’imposera à tout bon français sitôt une paix honorable conclue.
Beaucoup approuvent et appuient. Les blessés aux jambes qui vont guérir sont
reconnaissants malgré leurs souffrances d’en être quitte avec une blessure, surtout
s’ils conservent tous leurs membres.
J’éprouve que ce n’est pas en vain que l’Évangile a été proclamé. Mais il faudra
l’intensifier cette action afin que tous nous connaissent et par nous Jésus Christ.
À 9h1/2, j’ai rendez-vous avec un artilleur chrétien baptiste qui réside à V., avec
moi, mais a obtenu l’autorisation de m’accompagner jusqu’à sa batterie où je vais
trouver un jeune homme chrétien appartenant à une famille chrétienne de notre région
(Bandraux).
Il pleut ; nous traversons après la petite ville où est placée l’ambulance, une
plaine déserte parsemée de petits bois. Leurs feuilles ont les teintes chaudes rousses
de l’automne. Ils en seront bientôt dépouillés et ce n’est pas sans mélancolie que nos
soldats regardent aux avant-postes ces feuilles qui tombent ; les feuilles étaient pour
eux un abri et les cachaient à leurs ennemis…
Nous traversons plusieurs postes. Certaine sentinelle de mauvaise humeur fait mine
de vous embrocher, telle autre bonne enfant, sitôt que vous avez dit le mot de passe,
ajoute : « C’est ça, merci ».
Mon compagnon me raconte comment à l’âge de 18 ans, il a entendu l’Évangile
et a eu la révélation de Dieu. Il a alors laissé les bals et autres plaisirs grossiers des
mineurs. Il s’occupe d’une école du Dimanche.
Je m’arrête [une] demi-heure pour causer à un pasteur réserviste venu de Hollande
pour rejoindre son régiment. Nous échangeons quelques expériences chrétiennes.
Nous traversons un pont qui en remplace un autre. Ce dernier a son tablier de fer
tordu et à moitié enfoncé par un obus. Puis, c’est la petite ville autrefois si coquette,
aujourd’hui complètement abandonnée par tous ses habitants. Je ne crois pas avoir
aperçu une maison qui soit intacte, tantôt le mur de la façade est éventré, ou il ne reste
que les murs du rez-de-chaussée, le reste a brûlé, car il y a des traces d’incendie. Voici
un mur dont les pierres sont retenues par un balcon ; des toits, il ne reste souvent que
le gîtage et la carcasse bisée.
Le trou fait par l’obus est visible. Quelques tuiles en miettes sont éparpillées sur
le toit. L’on dirait qu’un enfant se serait amusé à la palette avec ces pannes qui ont
dégringolé.
L’horloge de l’église marque trois heures. Par les ouvertures béantes, l’on distingue ce qui a du être de jolis intérieurs ; il y a encore de mignonnes pendules sur les
cheminées ; des porcelaines, des tentures.
La plaine qui précède la petite ville en ruine est celle qui suit a été labourée par les
obus, ou plutôt tous les 25 ou 50 mètres il y a des trous d’un mètre 50 de diamètre, et,
100
GRÉGOIRE HUMBERT
au fond, brillent quelques reflets métalliques. Des arbres ont le tronc brisé et déchiré
à l’endroit où ils ont reçu l’obus.
Mais mon guide hésite ; pendant quelques instants il ne reconnaît plus son chemin,
puis il s’oriente vers un bois. Nous marchons au canon car on entend le rugissement de
nos grosses pièces. Nous sommes sous de grands arbres et semble-t-il en pleine forêt.
Justement à ce moment à quelques mètres de nous, à l’extrémité d’un de ces monstres
jaillit la flamme et c’est une détonation assourdissante ; l’on charge la seconde pièce,
un artificier met le blanc sachet de poudre et se met de côté pour éviter le retour de
flammes. Je vois distinctement l’énorme recul de la pièce. 2 hommes se précipitent
vers elle. L’adjudant qui est à trente mètres en arrière commande : Cessez le feu,
couvrez bien tout.
Un canon en pleine forêt, cela semble étrange. À 12 ou 14 kilomètres de là éclatera
un terrible obus à mélinite.
D’ici, l’on n’aperçoit rien ; il n’y a que le calme de la forêt ; l’on a sans doute
téléphoné (ravitaillement allemand). À 100 mètres de là, je suis à la batterie de canons
[non] moins formidables de mon ami. Plusieurs Fivois qui font leur cuisine et pataugent dans la boue me reconnaissent et nous nous serrons la main. Ils sont dans ce bois
à deux 2 kilomètres environ des prussiens depuis un mois et demi. Je demande à voir
le capitaine pour qu’il soit averti de ma présence ; il déjeune dans une cabane en bois
à 200 mètres de là. Il est très aimé de ses hommes qui se cotisent déjà pour lui faire
un cadeau lorsque la guerre sera terminée.
Il me donne l’autorisation de causer avec B (le fils de l’ami de Lebroques). Je
vois ce pieux garçon et malgré la pluie qui tombe nous avons fait un petit culte et une
réunion de prières dans le bois. Nous sommes trois.
Passent des réservistes dont trois officiers, conduisant des hommes qui vont creuser
des tranchées. Ils trouvent suspect ce civil avec 2 artilleurs. « Ces réservistes, me disent
les artilleurs, n’y connaissent rien ; ils ont peur eux-mêmes et tout leur parait suspect ».
Je les renvois au capitaine que j’ai eu la sage précaution d’aller voir.
[Puis après avoir cassé une croûte]. D’un autre côté, je vais voir l’ancien capitaine
de Francis, [Il m’a attendu] dans une cahute souterraine intitulée : « Cercle des officiers ». Il me dit quelle affection et admiration il avait pour ce jeune homme à l’esprit
si élevé et si pur. C’était un excellent officier, plein d’intelligence, ne craignant pas
la mort et s’exposant seulement trop. Il l’a longtemps pleuré avec de vraies larmes, et
je sais, d’après ce que d’autres m’ont dit, que c’était vrai. Il ne pouvait en parler sans
pleurer tant il lui était attaché. Il insiste beaucoup en me disant : « Il donnait, par sa vie,
une haute idée de votre religion ». Il avait, parait-il, écrit quelques pages admirables
que le capitaine avait lues, sur le rôle moral de l’officier. Elles ont du être détruites à
Reims avec son carnet dans l’incendie du presbytère, lors du bombardement. Francis
ne s’attardait pas beaucoup après les repas avec les autres ; il se tenait volontiers à part,
mais il était aimé de tous ses camarades et adoré de ses hommes qui auraient passé
partout pour le suivre ; c’était un excellent officier.
Après avoir bu le café, vu le frère du sergent que soignait Francis quand il a été
frappé et deux soldats qui lui étaient particulièrement attachés, et que le capitaine a
fait venir, nous retournons à V. avec mon artilleur. Il a recueilli le courrier du pas — Cette entame de phrase est barrée dans le texte manuscrit.
— Il s’agit de Francis Monod (1891-1914), « tué à l’ennemi » le 14 septembre 1914 à Bétheny
(Marne).
— Passage barré dans la version manuscrite du texte.
HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 101
teur et de son groupe de réservistes et nous rentrons après avoir parcouru environ 18
kilomètres.
Mais B. m’a recommandé un cousin de Roubaix dont je connais la famille et qui
souffre de son isolement. Il est cantonné à 3 kilomètres environ de V. où j’habite.
Le mardi, le lendemain, je me rends à mon ambulance habituelle. La veille, nous
n’avons reçu ni perçu aucun obus prussien, cependant, il y a là 2 blessés ; ils l’ont
été par des éclats d’obus à 4 heures de l’après-midi près du petit bois où nous avons
passé 3 h ½.
Presque en sortant pour y aller, j’avais rencontré, suivant son lieutenant, un unioniste de Roubaix. Il me reconnaît et nous causons ensemble.
Je me rends au village où cantonne S., l’artilleur recommandé. En route, je croise
le capitaine d’un unioniste fivois. Le capitaine, me dit-il, m’a causé de vous, et il
m’autorise à aller le retrouver au poste plus avancé où il commande la garde.
Je découvre sans peine l’artilleur S. Il se trouve un peu dépaysé dans la nouvelle
batterie. Dans la précédente, il était avec des artilleurs campagnards, rangés et moraux,
bien élevés, ils étaient en famille ; maintenant dans sa nouvelle batterie, ce sont des
joueurs enragés, immoraux et quand ils ont bu ce sont des démons. Heureusement, il
a trouvé trois camarades catholiques pratiquants avec lesquels il s’entend et ils font
ensemble bande à part. Le soir, ils causent, eux de leur patronage, lui de leur union.
Survient un jeune instituteur protestant, ancien élève d’un pensionnat de la région.
Il m’a reconnu. Un ami catholique s’est joint à tous.
L’instituteur porte toujours sur lui un gros Nouveau Testament que lui a remis
son pasteur. Nous faisons le culte dans un grenier. [Un ami catholique y assiste]. À
50 mètres de nous, un shrapnell tue un cheval et une vingtaine de moutons. Chaque
jour à la même heure 6 obus rarement meurtriers arrosent le village. Les allemands
distinguent, parait-il, nettement la place, où pour ce motif, tout rassemblement est
interdit.
Je sollicite et obtiens pour mes artilleurs l’autorisation de se rendre dimanche
prochain au culte.
À 1 km et demi de là, mon caporal de l’Union de Fives faisant fonction de sergent
commande la garde d’un pont construit par le génie. La nuit, ils sont au chaud dans
un souterrain garni de paille, construit le long du pont. (A. Dhem).
En route, un membre de l’église d’Hénin me court après. Le capitaine les autorise
à venir dimanche prochain à un culte à 4 kilomètre de leur cantonnement, à cause de
leur valeur militaire. Ils sont bien notés.
Au retour, bonne conversation avec un artilleur parisien. En route, je passe non
loin de jeunes gens de la classe 1914 qui arrivent du dépôt, équipés tout de neuf. Parmi
eux un Fivois a suivi nos écoles ; j’aborde deux autres soldats qui me reconnaissent
et me voici rentré.
Mais j’ai appris ce matin une mauvaise nouvelle ; la mort d’un beau et vaillant
garçon de café à Bruay, très apprécié de son pasteur. Je l’ai connu petit garçon il y a
18 ans, dans son hameau de mineurs que nous desservions. Il était seul garçon protestant du village, aussi, lorsqu’ils étaient fâchés contre lui, quoiqu’il fut très propre,
ses camarades l’appelaient-ils « sale protestant ». Un officier originaire de Bruay l’a
— Passage barré.
— Albert Dhem (plutôt qu’Alexandre Dhem) du 73e Régiment d’Infanterie, caporal qui devint
sergent (d’après les listes de noms de soldats du Nord qu’Henri Nick adresse à sa famille réfugiée à Marseille
afin que des colis leur soient adressés).
102
GRÉGOIRE HUMBERT
reconnu ; mais quand il est arrivé à l’ambulance blessé à la tête, il avait presque perdu
connaissance. Quel chagrin pour son pasteur, pour tous ceux qui l’ont connu et aimé ;
quelle perte pour son église. »
Élie GOUNELLE
Bruno EHRMAN
La famille Gounelle est originaire des Cévennes où Élie naît le 24 octobre
1865. Fils d’un pasteur évangéliste méthodiste, Élie Gounelle est influencé
dès son enfance par les convictions exprimées dans le Mouvement du Réveil
qui, venu de Grande-Bretagne et de Suisse, est très actif dans le protestantisme
français, notamment cévenol, depuis les années 1830.
Le Réveil critique fortement le cléricalisme des églises chrétiennes officielles, notamment de l’église catholique. Il leur oppose la légitimité de petites
communautés de croyants « militants ». Il insiste sur la nécessité de la conversion individuelle et sur l’importance de la lecture directe de la Bible.
La foi ardente du jeune Élie Gounelle le pousse à entreprendre des études de
théologie pour devenir pasteur. Au cours de ces études, il rencontre la pensée
du Christianisme Social naissant dont les chefs de file sont le pasteur Tommy
Fallot (1844-1904) et l’économiste Charles Gide (1847-1932).
Avec les pasteurs Louis Conte et surtout Wilfred Monod, Élie Gounelle
sera l’animateur principal du Mouvement du Christianisme Social jusqu’à la
Deuxième Guerre mondiale.
S’il garde l’idée de la nécessité de la conversion et de la lecture de la Bible,
Élie Gounelle remet fortement en cause sa théologie initiale :
1) La conversion prend de plus en plus un sens social et collectif dans sa
pensée : c’est au changement radical des rapports sociaux qu’il appelle. Se
détourner du capitalisme et du cléricalisme pour choisir la solidarité, le partage
et la démocratie.
2) L’esprit missionnaire consiste, dans cette perspective, à annoncer la
venue de ces nouveaux rapports sociaux en évitant tous les dogmatismes qui
divisent artificiellement les hommes. Il lutte notamment contre ce qu’il appelle
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISMe ET LITTÉRATURE
104
BRUNO EHRMAN
lui-même l’eschatologie simpliste du Réveil (le partage entre les bons/croyants
et les mauvais/incrédules, le jugement qui divise le pur et l’impur…).
3) La lecture des textes bibliques reste importante, mais il en refuse la
lecture littérale et fondamentaliste. La Bible ne doit pas devenir une nouvelle
idole, il faut donc l’interpréter avec l’éclairage de la pensée moderne et de la
critique historique.
En 1889, ses études de théologie terminées, Élie Gounelle épouse Caroline
Molines, fille de pasteur. Il est nommé à Alès, ville minière des Cévennes où il
découvre l’importance de la misère matérielle et morale du monde ouvrier de
l’époque. À la suite de Tommy Fallot, il dira alors qu’il faut « convertir le protestantisme au peuple pour pouvoir convertir le peuple au christianisme ».
Ses engagements sociaux lui causent quelques ennuis avec des notables
protestants de sa paroisse d’Alès ; il décide de quitter sa région natale en 1896.
En même temps qu’un autre pasteur cévenol, Henri Nick, il va s’installer avec
son épouse dans un faubourg de la banlieue industrielle de l’agglomération
lilloise pour s’engager auprès des ouvriers du textile.
C’est à Roubaix qu’Élie Gounelle vit entre 1896 et 1907. Sa pensée est
alors aboutie et il y trouve à la fois les contacts et les lieux de ses grands combats profanes et ecclésiastiques. Il y fonde sa « Solidarité » alors qu’Henri Nick
ouvrira sur un modèle semblable « Le Foyer du Peuple » à Fives-Lille.
En 1900, avec son complice Wilfred Monod, il adhère formellement au
Parti Socialiste. Il écrit alors dans la revue du « Christianisme Social » dont
il est devenu le rédacteur : l’avènement d’un socialisme, même collectiviste
et étatiste, mais chrétien, serait l’épreuve la plus salutaire qui puisse arriver
aux classes dirigeantes.
En 1902, il récidive : Le socialisme devra être la fournaise de feu où Dieu
jette pour l’éprouver le minerai de nos âmes, de nos institutions sociales vermoulues et de nos églises impures.
Élie Gounelle est très intéressé à cette époque par le mouvement travailliste
anglais dans sa composante religieuse-sociale utopiste. La Solidarité qu’il a
inaugurée au 123 boulevard de Belfort à Roubaix le 6 novembre 1896 est la
première adaptation française des settlements anglais dont le premier s’est
ouvert à l’initiative de deux pasteurs dans la banlieue de Londres en 1884.
C’est une première préfiguration de ce que seront toutes les « Fraternités »
et les Centres Sociaux.
Voulue par Élie Gounelle comme un lieu « chrétien profane » où vivent
ensemble et se confrontent les hommes et les femmes, les croyants et les
athées, les jeunes et les vieux, les intellectuels et les manuels, la Solidarité est
— Cité par Jacques Martin dans son livre : Élie Gounelle, apôtre et inspirateur du christianisme
social, Paris, L’Harmattan, collection « Religion et sciences humaines », 1999.
— Le mouvement des fraternités a connu un certain succès au début du dix-neuvième siècle. Élie
Gounelle en était le président. En 2010, à notre connaissance, une quinzaine de lieux dépendant tous de la
Misson Populaire Évangélique de France, se réclament de cet héritage.
— La Fédération des Centres Sociaux, créée en 1922, a aujourd’hui plus de 2000 centres adhérents.
Élie GOUNELLE
105
un lieu de culture et d’éducation populaire qui annonce par son activité même
l’arrivée du « Royaume de Dieu ».
Les activités de la Solidarité sont multiples : coopérative d’achat, CroixBleue anti-alcoolique, Société de secours mutuel, Société d’épargne, Cercle
des Travailleurs Solidaristes, Conférences contradictoires…
En 1907, Élie Gounelle s’installe à Paris où il est nommé pasteur à la
Chapelle du Nord qui avait été la paroisse de son maître en christianisme
social Tommy Fallot.
Pendant la guerre de 1914-1918 où il perd un fils, il devient aumônier
militaire.
En 1919, il part à Saint Étienne où, tout en continuant d’animer le mouvement national du Christianisme Social et sa revue, il crée une Fraternité dans
le quartier du Soleil sur le modèle de sa Solidarité de Roubaix.
Retiré en pays Cévenol à Ganges, il y meurt le 15 février 1950.
Bien qu’originaire des Cévennes et n’ayant passé qu’une dizaine d’années
dans le Nord, Élie Gounelle a été tellement marqué par son expérience de
Roubaix et y a laissé tellement de traces qu’il est à juste titre considéré comme
une grande figure du protestantisme de la région du Nord.
Le Mouvement des Fraternités
travail préparatoire au Congrès constituant
de l’Action Chrétienne Sociale, tenu à Saint-Quentin
(Vals-les-Bains, imprimerie P. Aberlin et Cnie, 1911, édit.)
Le programme de la Solidarité de Roubaix
Art 1 – « Il est fondé à la Solidarité de Roubaix une association libre, laïque et
démocratique, d’hommes et de femmes, dont le but est de travailler – en dehors de
toute préoccupation confessionnelle ou politique – à réaliser sur le terrain moral et
social, l’idéal chrétien d’une société fraternelle. »
Dans son programme d’action, la Solidarité déclarait vouloir lutter « contre les
fléaux de la cité », notamment :
– « Dans l’ordre des questions morales, contre l’alcoolisme, la pornographie, les
spectacles immoraux, la licence des rues, la débauche libre ou réglementée, les jeux
d’argent et les jeux barbares, les mensonges dits conventionnels…
– « Dans l’ordre des questions sociales, contre l’ignorance des droits de l’homme,
et de ses devoirs personnels et sociaux, contre l’imprévoyance, la mendicité, la misère,
la haine sous toutes ses formes (sociale, internationale, ecclésiastique, etc.)
– « Dans l’ordre des questions philosophiques et religieuses, contre l’intolérance
(soit cléricale, soit libre penseuse), contre les superstitions, contre le matérialisme et
l’athéisme (sous leur triple forme philosophique, économique ou pratique), etc.
L’Association veut aussi appliquer les solutions inspirées par l’Évangile du Christ
aux grands problèmes de la vie contemporaine, et principalement de l’éducation populaire. En conséquence, elle poursuit : le développement moral de ses membres, le relèvement de ceux qui sont tombés dans la boisson, le vice ou la misère ; l’amélioration
des conditions de la vie humaine par l’entente mutuelle des travailleurs intellectuels
106
BRUNO EHRMAN
ou manuels, par l’échange des idées, l’étude et l’action en commun, le rapprochement
des classes, la pratique de la coopération, etc.
La Mission Chrétienne Sociale de Roubaix et de Lille,
extrait d’une conférence donnée à Bruxelles, Paris et Nantes,
imprimerie P. Aberlin et compagnie, 1899.
C’est bien effectivement une vraie mission en terre païenne que nous fondons en
ce moment dans nos grandes villes de Lille et de Roubaix.
Les païens blancs ne nous paraissent pas devoir être traités autrement que les
païens noirs : car ce sont bien des masses païennes que celles au milieu desquelles
nous vivons.
L’ensemble de nos villes agglomérées (Lille, Fives, Roubaix, Croix, Tourcoing,
Wattrelos, etc.) où travaillent cinq ou six pasteurs, ou agents de « l’Église Réformée »,
de la « Société Chrétienne du Nord » et de « la Mission Mac All » comprend environ
600 000 âmes. Ces masses sont en général ou cléricales ou révolutionnaires : sans doute
les partis modérés ou radicaux s’affirment de plus en plus en politique ; mais ils sont
encore bien loin, surtout à Roubaix, de posséder l’influence réelle, tant économique
que morale.
Dans le peuple, on est, extérieurement au moins, catholique ou socialiste. On ne
connaît guère de moyen terme. J’ai dit extérieurement… et je m’explique : il s’en
faut que les ouvriers soient tous de cœur et par conviction profonde, ici, catholiques
pratiquants ou collectivistes convaincus : la plupart sont ceci ou cela par dépendance
économique. On ne va aux offices, à la chapelle de la fabrique, que par peur du patron,
du clergé ou « des sœurs », par terreur, vous dis-je, et quelquefois par ordre !
On en verra la preuve quand on voudra. Comment s’étonner que les masses se
désaffectionnent d’un christianisme imposé à leur conscience, et qui leur apparaît
toujours associé au patronat, au capitalisme, à l’exploitation ?…
Aussi, par réaction violente, l’ouvrier, dès qu’il en a les moyens, devient-il très vite
socialiste et matérialiste. Mais ici encore, l’autorité change de nom, mais non d’allure :
et le parti collectiviste n’est qu’un catholicisme retourné, ainsi que les anarchistes
libertaires l’ont bien compris. Qui affranchira ces multitudes ? Qui leur révélera la
vraie justice et la vraie liberté ?
Robert Farelly,
une plume
« baptiste sociale »
Sébastien Fath
Né à Denain (Nord) le 27 novembre 1894, fils du pasteur baptiste Samuel
Farelly (1864-1939), gendre du pasteur François Vincent (1833-1906), Robert
Farelly est considéré, de très loin, comme l’écrivain baptiste francophone le
plus prolifique. Ch’ti et fier de l’être, il poursuit des études secondaires à
Valenciennes, où il exerce l’alacrité de son esprit, marqué par un goût prononcé pour la lecture. Puis son intérêt pour la théologie le pousse à franchir
l’Atlantique, pour se former au Rochester Seminary à New-York, aux ÉtatsUnis (1913-14). Ce voyage n’est pas seulement kilométrique ou linguistique.
Il est aussi culturel, et surtout spirituel. Le jeune Robert Farelly y découvre la
pensée sociale du théologien baptiste Walter Rauschenbusch (1861-1918), qui
exerce sur lui une profonde influence.
Christianisme social
Ce dernier, longtemps pasteur dans le quartier prolétaire de Hell’s Kitchen
(cuisine du diable), souligne que l’Évangile ne saurait se résumer à un message
de transformation individuelle, par la conversion. Il s’agit aussi d’une force
réformatrice vouée à transformer la société et ses structures injustes, au travers
du rôle de l’Église, présentée comme un outil privilégié de la construction,
sur cette terre, du Royaume de Dieu. Cette pensée sociale, exprimée notamment dans le classique Christianity and the Social Crisis (1907), va marquer
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
108
SÉBASTIEN FATH
toute la pensée ultérieure de Robert Farelly, et imprégner ses très nombreux
écrits. L’interruption dramatique de la Grande Guerre, durant laquelle le jeune
Farelly est infirmier dans les tranchées, perturbe sa formation, qui débouche,
aux lendemains du conflit mondial, sur une première expérience pastorale.
Le voilà bientôt pasteur baptiste de Lens (Pas-de-Calais), à partir de 1921. Il
ne changera jamais d’affectation. Jusqu’à sa retraite en 1961, il conserve son
poste pastoral lensois, imprimant une marque indélébile sur sa communauté
de foi.
Praticien du message évangélique qu’il prêche et enseigne dans le cadre
ecclésial baptiste, Robert Farelly n’en est pas moins aussi un théoricien, un
intellectuel, et bientôt, un écrivain prolifique. Ses talents de plume trouvent
d’abord à s’exprimer dans la Solidarité Sociale, hebdomadaire d’évangélisation baptiste créé en 1921 et présidé par le pasteur Philémon Vincent (18601929). Il constitue alors, avec le fondateur et le pasteur Gaston Brabant, la
cheville ouvrière de cette publication. Les auteurs affirmaient : « notre programme social consiste à procurer à nos chères populations ouvrières le triple
épanouissement de leur vie physique, intellectuelle et morale, c’est le programme social de Jésus ». Après le décès de Philémon Vincent, le 9 juin 1929,
Robert Farelly en reprit la direction après un bref intérim de Gaston Brabant.
La tonalité des textes du journal, diffusé à large échelle, au-delà des cercles
protestants, n’exprimait pas vraiment d’innovation idéologique. Le christianisme social, en France, avait déjà plusieurs décennies d’existence en tant que
mouvement particulier, avec ses thèmes de revendication, sa presse, et ses
grandes figures. En revanche, l’originalité de la Solidarité Sociale, affirmée
dès ses premières années, résida dans l’articulation de thèmes bien connus du
christianisme social (la lutte contre l’alcoolisme, l’éducation, la solidarité, le
pacifisme, la coopération chère à Charles Gide…), dans une variante plutôt
proche de celle que Jean Baubérot qualifie de chrétienne socialiste-idéaliste,
avec l’optique très clairement évangélisatrice que les baptistes français, dès
leurs origines, avaient toujours cultivée.
— Le titre original de cette publication, lancée après le dernier congrès de l’Union baptiste, était La
Solidarité religieuse, morale, sociale. Il a été rapidement simplifié en Solidarité Sociale.
— Programme formulé dans le numéro du 2 juillet 1921, cité par Valérie Lescieux, La Solidarité
Sociale, 1921-1925, mémoire de maîtrise, Université de Paris X Nanterre, 1989 (?), p. 66.
— En 1926, la Solidarité Sociale atteint les 250.000 exemplaires annuels vendus.
— En particulier l’hebdomadaire L’Avant-Garde, étudié par Jean Baubérot dans Un christianisme profane ? Royaume de Dieu, socialisme et modernité culturelle dans le périodique « chrétien-social »
l’Avant-Garde (1899-1911), Paris, PUF, 1978.
— Charles Gide (1847-1932), théoricien de la « coopération » contre les excès du capitalisme,
et Léon Bourgeois (1851-1925), apôtre du solidarisme, exercèrent une influence relativement nette sur
l’itinéraire de la Solidarité Sociale.
— Avec un corollaire appuyé : la lutte pour l’abolition de la peine de mort.
— Dans cette optique, plutôt pré-millénariste contrairement aux optiques chrétienne sociale et chrétienne anarcho-communiste qui s’avèrent plutôt post-millénaristes, les chrétiens doivent transformer le
monde dans le sens d’une plus grande justice sociale, mais Dieu interviendra, rompant le cours de l’Histoire,
pour définitivement instaurer le Royaume. Cf notamment Jean Baubérot, Le Retour des Huguenots, ParisGenève, Cerf-Labor et Fides, 1985, chapitre II : « Les socialismes chrétiens du christianisme social », p. 129
à 179.
ROBERT FARELLY, UNE PLUME « BAPTISTE SOCIALE »
109
L’aventure éditoriale de la Solidarité Sociale
Robert Farelly, aidé durant plusieurs années par son père, affina, dans ce
journal très lu dans le Nord, sa plume prolifique autour de toutes les thématiques sociales dont il recevait l’écho dans sa communauté baptiste lensoise.
De l’amélioration de la condition des mineurs au droit de grève en passant
par le vote des femmes, le salaire minimum et l’aide aux chômeurs, aucune
thématique sociale n’est taboue. Farelly affirme alors un style représentatif
d’une petite veine baptiste qui connaît bien les milieux populaires, et sait
comment les atteindre. Le rôle du changement individuel s’y trouve valorisé,
dans la veine du discours protestant et évangélique. Mais ce changement est
appelé ensuite à rejaillir sur toute la société, comme l’affirmait Robert Farelly :
« L’Évangile, doctrine de vie, doit partir de l’homme régénéré, pour recréer
toute l’humanité dans ses individus et dans ses institutions. » Non sans certains accents spiritualistes10, Robert Farelly défend inlassablement une veine
chrétienne sociale originale, protestante et baptiste, profondément incarnée
dans les terroirs du Nord de la France qu’il connaît si bien.
Plus d’une trentaine d’ouvrages
Durant les années 1930, alors que Robert Farelly tient seul les rênes du
journal, l’élan de la Solidarité Sociale s’affaiblit, puis s’éteint en 1939-40.
Mais la verve littéraire de Robert Farelly trouve d’autres champs éditoriaux
pour s’exprimer. Tout en continuant son activité de journaliste en fondant le
mensuel pour jeunes Croire et Servir11, il développe une activité littéraire de
plus en plus dense. Capable de plusieurs registres d’écriture, il s’essaye aussi
bien à la méditation spirituelle qu’à la fiction romanesque, sans oublier le
genre de l’essai, de la biographie, de l’ouvrage pour enfants ou celui du traité
philosophico-théologique. Ses premiers succès, comme Le Solitaire du plateau maudit (maintes fois réédité) sont publiés dans les années 1930 par les
imprimeries de la société d’édition Je Sers, ambitieuse entreprise protestante
installée à Clamart12. Beaucoup d’autres ouvrages, diffusés par les éditions
— C’est ainsi, par exemple, que fut créée une rubrique intitulée « Entre gens qui parlent patois ».
Différents dialogues en patois étaient mis en scène entre des « gens du Nord » et un colporteur baptiste,
Henri Leleu. Cf. V. Lescieux, op. cit., p. 26.
— Robert Farelly, Philémon Vincent, Méditation sur sa vie et son œuvre, Paris, Les Livres Bleus,
Libr. Istra, s.d. (1938 ?), p. 81.
10 — Pour lui, l’aboutissement de la vie chrétienne est « la victoire de l’homme complet sur l’homme
tronqué, de l’homme ouvert à toutes les richesses spirituelles de l’humanité sur l’homme enfermé dans son
particularisme étroit » Robert Farelly, L’Enseignement de Jésus, Manuel d’instruction religieuse à l’usage
des classes ou cercles d’études pour jeunes gens et jeunes filles de quinze à dix-sept ans, Paris, SPB, s.d.,
p. 127.
11 — En un quart de siècle, il y signe plus de 220 articles, se taillant la réputation d’être « l’homme
qui sert Dieu avec sa plume ». Cf. André Thobois, « Cet homme sert Dieu avec sa plume », Croire et
Servir 1962, n°3.
12 — Cf. Robert Farelly, Le Solitaire du plateau maudit, Clamart, Je Sers, 1932, John Bunyan,
chaudronnier, poète, évangéliste, Clamart, Je Sers, 1935, Jacques, Clamart, Je Sers, 1936.
110
SÉBASTIEN FATH
Les livres bleus, connaissent une diffusion plus restreinte, tout en touchant un
lectorat fidèle dont le « noyau dur » n’est autre que le petit protestantisme du
Nord de la France13.
L’état de santé préoccupant de son épouse, Marguerite Kupper, l’obligea
à la sédentarité, situation qu’il mit à profit pour écrire de plus belle. Après la
Seconde Guerre Mondiale, la nouvelle Société de Publications Baptistes (SPB)
publie plusieurs de ses ouvrages14, mais d’autres maisons d’édition spécialisées
lui apportent leur confiance, à l’image de la Librairie des Éclaireurs Unionistes,
qui édite en 1963 un roman historique d’édification pour la jeunesse, Promise
du Roy15. Au total, ce sont plus d’une trentaine de livres et recueils (dont
certains sous pseudonyme) qu’il publiera, presque jusqu’à sa mort en 1972. Il
laisse le souvenir d’une plume pastorale et sociale féconde, originale, ancrée
dans ce petit terroir populaire et protestant du Nord où ses coreligionnaires
baptistes font entendre leur voix depuis 182016.
13 — Cf. Robert Farelly, La Splendeur de vivre, Lens, Les Livres Bleus, 1934, Le Peuple des
Béatitudes, Paris, Les Livres Bleus, 1935.
14 — Robert Farelly, De la croix à la croix, Paris, S.P.B., 1947, Contes pour la jeunesse, Paris, SPB,
s.d. Contes de Noël, Paris, SPB, 1949.
15 — Robert Farelly, Promise du Roy, roman historique d’édification, Bruxelles, Librairie des
Éclaireurs Unionistes, 1963.
16 — Voir Sébastien Fath, « Les débuts de l’implantation baptiste dans le Nord (1810-1921) », Revue
du Nord, n°330, avril-juin 1999, p. 267-281.
Wilfred Edward
Salter OWEN
Suzanne Bray
Le plus célèbre des poètes de la Grande Guerre, Wilfred Owen est né à
Oswestry, dans l’ouest de l’Angleterre, non loin de la frontière galloise. Sa
famille, et notamment sa mère Susan, trouvait ses racines dans l’aile évangélique de l’Église anglicane et, au début, Wilfred acceptait cette tradition sans
difficulté. Cependant, il se posait de nombreuses questions quant à son avenir.
La famille Owen n’avait pas beaucoup de moyens, donc Wilfred, malgré son
intelligence, ne pouvait pas prétendre aux études universitaires classiques. Il
termina sa formation d’assistant d’éducation, mais décida qu’il ne voulait pas
devenir instituteur et passa deux ans, de 1911 à 1913, comme assistant laïc du
pasteur de la paroisse de Dunsden, près de Reading, pendant qu’il essayait de
préparer le concours d’entrée de l’Université de Londres.
À Dunsden, Wilfred offrait ses services dans l’école primaire de la paroisse
tout en animant des études bibliques et des réunions de prière, ainsi qu’un club
chrétien pour les adolescents. Il ne s’entendait pas très bien avec le pasteur,
Herbert Wigan, qui ne comprenait pas ses aspirations poétiques. Wilfred commençait à se sentir mal à l’aise avec les certitudes doctrinales de son entourage
et devenait également de plus en plus conscient qu’il était plutôt attiré par les
adolescents sous sa charge que par les jeunes femmes de son âge. La poésie
l’intéressait plus que ses études et il ne se sentait plus, à la fin, capable de
prêcher un message auquel il ne croyait plus. Il quitta donc Dunsden pour la
France où il travailla de 1913 à 1915, d’abord comme professeur d’anglais et
ensuite comme précepteur dans la région de Bordeaux.
Owen était en France au début de la Grande Guerre et il commença peu
à peu à se sentir coupable de la vie facile qu’il menait loin du combat. En
NORD’- N°56 - décembre 2010 - protestantISMe ET littérature
112
SUZANNE BRAY
octobre 1915, il rentra en Angleterre et s’engagea dans l’armée. Il y passa une
année complète et se forma d’abord lui-même, puis, après avoir été promu
officier, il forma des recrues dans l’artillerie avant de partir pour la France.
Pendant cette année militaire relativement paisible, il travailla son style poétique, en échangeant des poèmes avec son cousin Leslie Gunston, mais également en passant du temps avec des amis littéraires, majoritairement homosexuels, comme Harold Monro et d’autres de la Librairie Poétique à Londres.
Cette vie agréable toucha sa fin après Noël 1916. Owen débarqua à Calais le
29 décembre, en route pour les tranchées. Il est intéressant de noter que les
images et les effets de style utilisés par Owen dans ses poèmes de guerre les
plus connus faisaient déjà partie de son répertoire linguistique avant qu’il ne
mette les pieds dans une zone de combat.
La vie d’Owen au front fut très difficile dès le début. Même s’il s’entendait
bien avec la majorité de ses compagnons, les conditions de vie étaient pénibles
– il ne pouvait ni se laver, ni se réchauffer et sa charge de travail était lourde.
Au début, il était dans la Somme où les tranchées furent bombardées sans
cesse par les troupes allemandes. Les soldats étaient tous trempés, l’odeur était
infecte et les souffrances de tous ne semblaient servir à rien. De temps en temps
on visait juste et il fallait ramasser un cadavre ou évacuer des blessés.
Même les militaires les plus forts cédaient parfois à la pression et pleuraient
ou vomissaient. Dans des lettres adressées à sa mère Owen décrivait cette
expérience comme « un septième enfer ». Pendant les premiers mois de 1917
Owen connut également des batailles, les ravages du gaz et la mort violente
de nombreux camarades. Il fut également accusé de lâcheté par un supérieur.
À la suite d’une psychose traumatique, il se fit soigner pendant plusieurs mois
en Écosse où il écrivit un grand nombre de ses poèmes et se lia d’amitié avec
Siegfried Sassoon. Fin août 1918 il retourna en France et mourut au combat
le 4 novembre.
Même si Owen ne retrouva jamais la foi de sa jeunesse, il continua à être
influencé par les paroles du Christ et finit par accepter une position plutôt pacifiste, refusant d’admettre qu’une cause nationale quelconque puisse valoir tant
de morts et tant de souffrance inutile. Il écrivit à sa mère qu’il se sentait « de
plus en plus chrétien » en souffrant les conséquences de l’attitude belliqueuse
de son pays qui refusait de tendre l’autre joue. Dans son poème, « On Seeing
a Piece of Our Artillery brought into Action », Owen maudit le grand fusil et
demande que Dieu le chasse de nos âmes. Cependant, il présente parfois une
image subversive de Dieu le Père. Dans « Soldier’s Dream », le doux Jésus, en
immobilisant tous les fusils et les instruments de guerre, arrive à interrompre le
combat, mais Dieu est si vexé par son action qu’il donne tout le pouvoir à l’archange Michaël, qui les répare tous pour que la guerre recommence. De même,
dans « The Parable of the Old Man and the Young », Owen transforme l’histoire bien connue d’Abraham et Isaac. Quand l’ange dit à Abraham d’épargner
Isaac et lui montre « le bélier de l’orgueil » à sacrifier à sa place, le vieillard
refuse et tue d’abord son fils, puis « la moitié des germes de l’Europe, un par
Wilfred Edward Salter OWEN
113
un ». Si ces exemples semblent viser les vieux hommes politiques sans compassion, « At a Calvary Near the Ancre » met en cause l’Église, car les prêtres
et pasteurs qui soutiennent la guerre et proclament leur loyauté à l’État sont
comparés aux scribes et aux prêtres juifs au temps de Jésus regardant les souffrances du Crucifié avec indifférence. Les poèmes traduisent souvent une certaine ironie, voire parfois un sarcasme amer, comme dans les fausses béatitudes
d’« Insensibility » où il est annonce : « Bienheureux les hommes avant d’être
tués… », « Bienheureux ceux qui ont cessé d’imaginer… », « Bienheureux le
jeune sans éducation… », mais « Maudits les balourds toujours ratés par les
balles de canon… ».
Toutefois, Owen est surtout connu pour sa perception de la beauté dans la
souffrance et de l’image de Dieu dans chaque être humain. Dans Apologia Pro
Poemate Meo, il arrive à « voir Dieu à travers la boue » sur les joues des soldats
abattus et, dans « Greater Love », à ses yeux « les lèvres rouges ne sont pas
si rouges », ni si belles, que « les pierres tachées, embrassées par les Anglais
morts ». Le titre de ce dernier poème évoque les paroles du Christ « Il n’y a
pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis », même si Owen
préfère ce verset au singulier, pensant au soldat qui se donne pour sauver un
seul de ses camarades et refusant son utilisation pour donner un côté sacré à
la mort au combat pour le pays.
La majorité des poèmes d’Owen ne parle pas de Dieu et ne contient aucune
allusion biblique. Cependant, l’héritage protestant du poète est perceptible
dans son désir de dire la vérité à tout moment, même quand elle perturbe et
fait mal. En confrontant les Anglais aux atrocités de la guerre totale, au prix
de la victoire et à un monde de souffrances où « Dieu semble indifférent »
(« Greater Love »), l’ancien évangélique se donna une mission de vérité et de
compassion qui n’était peut-être pas tout à fait étrangère à la tradition religieuse
de sa jeunesse.
Identité, écriture et
mémoire protestantes
en Picardie
Jean-Marie WISCART
Né à Vevey, en Suisse, en 1817, Jean-Louis Rossier fait ses études de
théologie à la faculté protestante de Genève, puis est nommé, à 30 ans, pasteur
suffragant, chargé d’assister Laurent Cadoret auprès des protestants disséminés
de la Somme. En 1850 il se voit confier la paroisse d’Amiens qui vient d’être
créée. Peu après, il épouse, à Dours, en Belgique, Anne de Vismes, femme de
lettres issue d’une des plus vieilles lignées calvinistes de France septentrionale.
En 1861, il quitte la cité picarde pour prendre en charge la paroisse de Lucens,
dans le canton de Vaux, où il meurt en 1885.
En 1861, Jean-Louis Rossier, pasteur d’Amiens, publie L’Histoire des protestants de Picardie, principalement de la Somme, qui semble se placer dans
la même perspective que celle des pasteurs Antoine Court dans L’Histoire
des troubles des Cévennes (1760), et Guillaume Adam de Felice, auteur de
la première Histoire des protestants de France (1850) ; mais ici, c’est d’une
vive controverse entre catholiques et protestants de la cité picarde que naît
cet ouvrage.
En 1850, l’abbé Combalot, missionnaire lazariste, appelé à prêcher le
Carême à la cathédrale, lance, devant 6000 fidèles, une invective contre
les protestants : « Vous n’êtes que d’hier ». Faut-il voir là une maladresse ?
Une provocation ? Un réflexe de défense ? Même si les petites communautés
d’« opiniâtres » de la Somme ont, depuis le début du siècle, repris vie sous
l’impulsion de deux pasteurs du Réveil, Jean de Vismes puis Laurent Cadoret,
et bâti lieux de culte et écoles, elles ne comptent que quelques centaines de
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
116
JEAN-MARIE WISCART
personnes dispersées dans un certain nombre de villages aux confins du département, près de Contay, Hargicourt, Doullens. Des gens humbles (paysans
parcellaires et tisserands à domicile), sans influence sociale, qui ne dérangent
guère le clergé catholique du diocèse. Ce qui inquiète l’évêché, au milieu du
règne de Louis-Philippe, c’est de voir surgir brutalement une communauté
protestante de plus de 200 personnes, dont les plus actives et les plus influentes
viennent d’outre-Manche. Il s’agit, pour l’essentiel, de techniciens et d’ouvriers
qualifiés des trois puissantes « filatures à l’anglaise » que créent alors John
Maberly, Eugène Cosserat et James Carmichaël. En 1845, le temple de la rue
de Metz est solennellement inauguré, une école protestante ouvre peu après.
Les Réformés acquièrent donc ainsi dans l’ancienne capitale picarde un droit
de cité qui ne leur y avait, jusqu’alors, jamais été reconnu.
Nommé en 1850 président du consistoire d’Amiens, Jean-Louis Rossier
entend réagir vigoureusement aux propos tenus à la cathédrale. Il se place
d’abord sur le plan des Écritures et rappelle, dans une puissante prédication,
quelques phrases de l’apôtre Paul au chapitre 4 de l’Épître aux Éphésiens :
« Une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un
seul Dieu et Père de Tous ». Puis il entreprend, pendant plusieurs années,
en même temps que son ministère pastoral, des recherches historiques pour
raconter ce que Michelet appelait « les douleurs ensevelies de ce grand peuple d’infortunés ». En évoquant Jean Morand, inquiété pour sa prédication de
l’Avent en 1533, en l’église Saint-Leu, en racontant la destruction du temple
de Salouël en 1665, et les dragonnades du Vimeu et de Saint-Valery vingt
ans plus tard, il entend tout à la fois souligner l’ancienneté de l’implantation
protestante en Basse Picardie et faire mémoire de ceux qui ont souffert pour
leur foi ; mais il se place aussi dans le cadre de l’affirmation identitaire toute
neuve d’un groupe religieux nié et réduit à la clandestinité, de la Révocation
de 1685 à l’édit de tolérance de 1787. « Un groupe minoritaire a besoin d’histoire, d’une mémoire pour renforcer son identité », écrira beaucoup plus tard
Philippe Joutard.
Le pasteur Rossier s’appuie exclusivement sur des sources écrites, notamment sur les registres de délibération de l’échevinage d’Amiens et sur la correspondance de l’intendant Chauvelin, mais, à la différence d’Antoine Court,
il ne mobilise pas la mémoire orale des vieilles familles protestantes picardes.
Est-ce là un choix délibéré ou s’est-il heurté à une certaine forme d’amnésie ?
Il n’y aurait là rien d’étonnant. Ici, à la différence de l’Alsace, des Cévennes
ou du Dauphiné, n’existe aucun lieu de mémoire solide où ait pu se concrétiser le devoir de fidélité et la volonté de résister au temps et à l’oubli : ni mas
Soubeyran comme à Mialet, ni Tour de Constance comme à Aigues-Mortes.
De plus ces gens humbles, contraints pour survivre de se faire catholiques « de
masque » ou « de grimace », n’ont pu, tout au long du xviiie siècle, appuyer leur
foi sur la méditation des Écritures puisque la plupart d’entre eux ne savait pas
lire, ni pratiquer les rites protestants, qui, comme tous les rites, mémorisent,
font mémoire et structurent la mémoire.
Les moissons de l’exil
Vincent Guillier
Nimrod vit et écrit depuis plus d’une dizaine d’années en Picardie. Issu
d’une famille protestante du Tchad, il a souvent eu l’occasion d’évoquer son
enfance et son éducation par l’écriture.
Si les romans de Nimrod se caractérisent par leurs descriptions minutieuses
de la flore et des paysages traversés, ils n’appartiennent à aucun genre connu
de littérature de voyage et d’exotisme. On obtient plutôt une géographie invisible, incarnée par la sensibilité d’un poète. Le tableau est posé : un fleuve,
une vallée, des plaines, des forêts… bibliques où la nature est toujours là,
résistant tant bien que mal aux assauts des hommes. Et nous autres lecteurs,
nous savons comme Rousseau que « le pays des chimères est en ce monde le
seul digne d’être habité… ». Nimrod n’échappe sans doute pas à cette règle.
Il est utopiste parce qu’il parle des croyances d’un monde qu’il aime.
Il y a dans son écriture une telle célébration du verbe qu’on ne peut s’empêcher d’y retrouver un poète à la bouche d’or, un Rilke Tchadien pris entre
plusieurs langues, en recherche d’une maison, d’un foyer où trouver le calme.
Exilé dans l’attente d’une terre promise, il aurait souhaité que N’Djaména
reste le pays inchangé de son enfance. Mais N’Djaména est décrite comme
une série de villages lentement grignotée par l’expansion urbaine et les projets
de grands travaux à peine achevés des présidents tchadiens. Comme les transformations de son pays ne lui conviennent pas vraiment et qu’elles font partie
des nombreuses raisons expliquant son exil, il évoque volontiers les origines
campagnardes des siens et le voici pris d’une tendresse inextinguible pour ceux
qu’il connaît et qui lui manquent.
C’est aussi la présence de son père, trop tôt disparu, qu’il appelle par le biais
des souvenirs. Ainsi dans son dernier ouvrage, L’Or des rivières : « J’aimerais
peindre le pasteur luthérien qui, un matin de décembre, à l’orée de l’indépenNORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
118
Vincent Guillier
dance tchadienne, prit sa plus belle plume et, de la ville de Yagoua où il se
trouvait en stage, enjoignit à ma mère de me prénommer Nimrod. »
Un heureux hasard a fait qu’un petit garçon devrait porter le nom du « grand
chasseur devant l’Éternel » de la Bible comme pour le forcer à s’expliquer plus
tard sur le sens d’une appartenance non sédentaire qu’il n’aurait pas choisie,
mais qui l’a peut-être aidé à être une figure incontournable de la mélancolie
africaine, la main sous le menton, pour s’interroger près des livres comme le
théologien qu’il aurait pu devenir.
Nimrod estime avoir connu deux protestantismes au cours de son éducation. Le premier lui a été transmis par son père qui avait fait sa théologie au
Nigéria, en langue anglaise. De par la lignée familiale, il n’était pas sûr que sa
connaissance du protestantisme se fît en français. Pour ainsi dire, la religion
de Nimrod n’est pas une conséquence directe de la colonisation française en
Afrique.
Le second protestantisme lui a été inculqué dans la langue française par
une école française fondée en 1965 par l’Association des Assemblées chrétiennes au Tchad dont Jean Metz (d’origine mosellane) était le directeur lorsque
Nimrod entra dans cette école privée en clas­se de primaire (1966).
Mais, pour le jeune lettré, toute la difficulté fut d’écrire et d’étudier dans
sa propre langue, la langue kimoise parlée par à peine dix mille âmes. Son
père parlait le haoussa et lisait la Bible en haoussa. Un jour alors que Nimrod
avait huit ans – rappelons que le narrateur au début du récit intitulé Le Départ
a également cet âge – son père lisant à son habitude la Bible en haoussa, interrompit brusquement sa lecture pour regarder son fils avec des yeux brillants. Il
retira ses lunettes et lui dit : « Dans cette langue, il y a six langues ». L’enfant
s’effraya du cannibalisme linguistique dont son père témoignait si joyeusement. Nimrod ne comprit que beaucoup plus tard ce que son père voulait
lui dire. En effet le haoussa a fait des emprunts à beaucoup d’autres langues
africaines. À partir de ce moment-là et même si la Bible a été traduite en
kimois, que pouvait faire la langue d’un peuple composé pour l’es­sentiel de
vocabulaire aquatique – en somme, une langue de marins pêcheurs ? « Mon
père avait voyagé, il avait de la perspective ». Ainsi Nimrod a grandi entre
plusieurs langues et a choisi la langue la plus pratique, celle qui, par la religion,
était la plus à même de traduire sa spiritualité.
Même si Nimrod parle du Départ comme d’un « récit prématuré », un récit
qui délaisse la narration – plus précisément, le sens du vécu – au profit des
idées, ce n’est pas le seul paradoxe que le lecteur averti pourrait découvrir à
travers cet ouvrage, car le narrateur s’invite à aller toujours plus loin, à chercher une ligne d’horizon. C’est certainement à la limite de cet horizon bleu, le
— Les Assemblées Chrétiennes au Tchad constituent l’une des trois premières fédérations d’Églises
protestantes du Tchad. Dans le quartier habitait, fait exceptionnel, un pasteur suisse de Zurich, Jacques
Baumann, dont l’épouse fut d’une grande gentillesse à l’égard de Nimrod. C’est dans sa bibliothèque qu’il
découvrira la littérature, édifiante et religieuse certes, mais qui fut la première et décisive amorce de son
imaginaire.
LES MOISSONS DE L’EXIL
119
début du passage vers l’infini ou vers des départs multiples – car la prose de
Nimrod ne cesse de nous convier à l’ailleurs et à autre chose que la pauvreté
du quotidien qui est pourtant bien réelle, puisque le narrateur en souffre et que
les voyages sous le soleil lui sont pénibles –, que nous réalisons qu’il y a quelque chose d’épouvantable à n’être sur les routes que pour parcourir quelques
kilomètres et, à la fin, revenir parfois sur ses pas parce qu’en temps de guerre
plus rien n’est sûr et que les mesures de prudence ne sont jamais de trop.
L’écriture de Nimrod, surtout dans Le Départ, fait penser à un emboitage de
poupées russes. Quel en est le cœur ? Mystère. Car ce récit aurait pu s’intituler
Les Départs. Le narrateur, en effet, ne cesse d’évo­quer de nombreux départs,
à moins que le titre ne se réfère directement au seul départ du père. C’est sans
doute au fil des autres livres à venir que nous comprendrons mieux ce que tous
les personnages réels ou fictifs ont encore à nous révéler, comme la mère de
Nimrod dans L’Or des rivières.
Dans Le Départ, le narrateur est contraint de quitter N’Djaména accompagné de deux amis – les figures du second protestantisme : Mathys sans qui
« je n’aurais pu étudier la théologie » et Gath qui con­naissait par cœur les
poètes romantiques français et Camara Laye, le romancier guinéen – grand
poète de la prose.
Ils doivent fuir la guerre pour trouver des zones plus abritées afin d’y
étudier et de passer leurs examens. Eux qui n’ont rien forment une trinité au
naturel contemplatif, ce qui n’est peut-être pas bien vu par certains de leurs
compatriotes. La contemplation est une négation de l’action, donc sans prise de
position contre la guerre civile, mais un refus même de tout ce qu’impliquent
les actes de belligérance, y compris la perte de certains compagnons d’enfance
happés plus tard par cette tourmente. Très tôt le narrateur a compris que la
guerre est absurde, puisqu’il doit tout abandonner, sa famille et ses premières
amours : « Ceux qui n’ont que leur cœur à offrir sur des quais de gare (et non
pas le pain, et non pas une glace), leurs fiancées, toujours les délaisseront. » Un
schéma que les différents protagonistes des œuvres de Nimrod seront souvent
contraints de reproduire et qui montre du doigt une blessure profonde.
Lui et ses amis ne se séparaient jamais de leur Bible, qu’ils usaient à force
de relecture et d’annotations. Ainsi, sans s’appesantir sur la pratique de la
Bible, Nimrod nous parle de son expérience du pardon qu’il est difficile d’accorder à des envahisseurs sans scrupules venus du nord. L’épreuve de la guerre
nous est contée au travers d’un filtre biblique, s’inscrivant ainsi dans la lignée
du père, « cet homme du Livre », qui légitime son attirance pour les livres et
sa difficulté à vivre le quotidien, comme sa petite sœur Royès le lui reprocha
durement un jour : « La Bible, la Bible, il n’y a que la Bible en ce monde !
Tu devrais nous consacrer tes loisirs au lieu de courir tout le temps pour ton
Dieu ! »
Au milieu du chaos, la figure pacificatrice du père – et donc la figure du
premier protestantisme – est toujours là. La religion, dans le cas de Nimrod,
n’est peut-être pas qu’un exutoire au malheur, elle s’incarne dans des idées de
120
Vincent Guillier
bonheur et de discipline de soi, puisqu’elle est aussi vue par le narrateur comme
un moyen de juguler les passions. Le narrateur aurait dû logiquement suivre
son père dans son travail de pasteur, mais c’était sans compter avec cet appel
de la sensualité et des corps que Nimrod voudrait aborder sans tabou : « Nos
pères (à l’origine, de rudes paysans doublés de pêcheurs chevronnés) étaient
de purs esprits ». Or, la sensibilité du poète qui lui permet de comprendre et de
décrire les hommes mais aussi les paysages, ne pouvait pas s’accommoder si
simplement de « ces purs esprits ».
Nimrod explique que le Tchad est un pays qui a été trop longtemps en
proie aux flammes d’une politique corrompue, que la jeunesse du Tchad a été
sacrifiée et qu’elle n’était pas encore prête à reconstruire son pays. À travers
l’expérience personnelle, c’est le drame d’un pays qui se raconte.
L’auteur est résigné, sans être trop pessimiste tant il sait que la camaraderie
est une chose importante, tant il est capable d’admirer avec l’acuité de l’écriture
les amis de ces années-là ; et, soudain, le lecteur lui aussi se prend d’amitié pour
ces amis d’autrefois et se met à aimer le Tchad qu’il ne connaît pas, et bien plus
encore parce qu’il s’agit du Tchad de Nimrod qui n’appartient qu’à lui.
Si, aujourd’hui, il continue de garder des convictions protestantes très fortes
et qu’on lui demande s’il s’est rapproché des milieux protestants français, il
ne peut s’empêcher de constater à regret que le protestantisme en France est
une réalité moribonde composée de séculiers qui n’ont pas de vie religieuse,
à l’exemple de Jospin ou de Rocard. C’est pour cela que Nimrod affirme ne
pouvoir parler aujourd’hui à ce sujet que dans le vide en ce qui concerne les
églises réformées de France où, selon lui, il ne reste plus que le respect d’une
ancienne tradition. Il se réjouit que la Réforme protestante soit à présent revitalisée par des mouvements américains. Pour lui, la dernière figure protestante
de valeur qu’il a eu la chance de connaître par la lecture dès son adolescence a
été André Chamson dont certains messages peuvent se rapprocher de la pensée
de Nimrod, lorsqu’il prenait la parole au cours des assemblées du Désert. Il est
évident que les écrivains protestants furent souvent marqués par une pensée
du chaos et de la barbarie. Une citation peut être à elle seule le constat de destinées inhérentes : « C’est dans une confusion d’incen­dies et de massacres que
je perds la trace de mes anciens. Le dernier dont j’entrevois le visage a fini sa
vie aux galères ».
121
LES MOISSONS DE L’EXIL
Extrait du récit Le Départ
Actes Sud, 2005
L’exil est ainsi fait qu’il faut toujours délaisser amantes, parents, amis. On en vient
à perdre la manière de se raconter aux autres. Depuis que nous avons souffert ensemble, rien n’est plus comme avant. Nous continuons de contempler le crépuscule, de
nous baigner dans le Chari. Il n’empêche. Quelque chose s’est perdu avec nos diverses
infortunes. J’en pleure dans mon coin. L’horizon s’éloigne, son empreinte en moi qui,
jadis, me grandissait.
Le temps des calculs serait-il venu ? Celui du sauve-qui-peut vers l’exil hors de
soi, hors de toute amitié ? Pourtant, je ne demande qu’à revenir aux années glorieuses
de jadis. À la volonté de se parfaire qui est un besoin d’amis. Oui, un corps traversé
par l’espace où joue un enfant… La récré n’est donc pas finie !
On traverse des paysages, on s’en fait des alliés. Peine perdue. Ceux-ci ne sauraient éteindre en nous le feu sacré des pays défunts. À Abidjan, à Paris, de quoi ai-je
pleuré ? De N’Djaména, que je sais inhospitalière ? De la lagune verte, luxuriante,
premier pays au premier matin du monde ? Des platanes quand ils frémissent sur le
boulevard du Montparnasse, le soir, en automne ? Rien de tout cela. Les rivages du
Chari, l’énigme du monde gardée par-devers soi, constituent ce phénomène qui, au
souvenir des miens, m’arrache des sanglots. C’est en eux que je suis fondé. J’ai reçu
d’eux une mémoire qui m’a précédé. Elle détient ma formule. Comme les serpents,
je veux me faire une nouvelle peau, mais l’originelle survit en dessous. Et, comme
le bonheur, elle nous hante, nous rappelle au souvenir d’un riche passé. Heureux les
hommes qui sont nés et qui sont morts dans le même paysage ! Ils ne connaîtront
jamais le supplice des arrachements.
***
Un jour, on revient. C’est un geste qui se conçoit dans la transe, mais, à l’arrivée,
se résout en aigreurs. Ainsi s’inversent les perspectives. Nous étions venus au-devant
de la grande médecine, nous voulions être réparés, mais voilà que nous demandons
des comptes, exigeons que le bonheur d’antan nous soit rendu. Pourtant, plus rien ne
nous correspond – ni l’enveloppe des choses, ni leur essence.
J’ai revu N’Djaména il y a dix ans. Mon père est mort entre-temps. Il est retourné
à la poussière, s’est coulé dans le paysage capital. Quel contraste quand on débarque
d’Abidjan ou de Paris ! À la verdure succède un pays à jamais fauve. La terre, ici, n’a
pas la majesté de la pierre. Là-bas, le bâti se veut éternel : une volonté en lui nous rend
maîtres de la durée. Nous apprivoisons la mort.
Étant venu me recueillir sur la tombe paternelle, c’est la ville elle-même qui me
paraît être devenue une succession de tombes. Ces planches de terre sablonneuse
sont la couleur de notre vie – une vie anonyme. Tout a été organisé pour qu’on s’en
détourne. On les regarde comme des friches. Elles attendent d’être labourées par un
paysan qui, dans vingt ans, les rendra à leur destin d’engrais naturels. Alors, nous
serons soulagés. Car l’oubli est notre quête à nous tous tels que nous sommes. Pour
l’instant, des croix surmontent les tumulus sur lesquels sont clouées des épitaphes
branlantes. Que le vent les emporte !
122
Vincent Guillier
Le vent, grand inséminateur... Il ensemence l’austère jardin avec des lettres tombées des épitaphes. Ainsi rayonne l’alphabet de la non-mémoire.
Dans l’idiome des Kimois, le verbe inhumer tire son sens de deux termes qui sont
la perte et l’abandon. J’imagine aisément ce mot dans la bouche du pasteur qui a prononcé l’oraison funèbre de mon père. « Daniel, dit-il d’un air pénétré, nous allons te
perdre ici. » Le public acquiesce.
On peut remplacer « perdre » par « semer » : des mots interchangeables. S’impose
aux hommes la nécessité de perdre les leurs s’ils tiennent à les voir germer un jour.
Quand on enterre un être bien-aimé, on ne revient pas sur sa tombe. On s’en tient
au devoir de réserve. Une fois retrouvée la chaleur de la maison, on parle du mort,
on embellit sa vie. Le banissement ne frappe que sa dernière demeure. Cette pratique
me trouble.
Je ferai bientôt une découverte de taille. Le cimetière du bout du monde a été
rattrapé par l’extension urbaine. On n’y enterre plus personne : celui-ci n’est plus que
ruine, et l’exhumation n’a pas été faite. De nouvelles maisons menacent l’édifice des
morts. Ceux qui, pour le moment, échappent à la destruction sont foulés aux pieds
par les passants.
Sous le nim où fut inhumé papa, il n’y a presque plus de sépultures. L’arbre aux
feuilles dentelées frémit comme s’il entendait mon épouvante.
À moins de cinquante mètres de là, Royès, ma brave petite sœur, vient d’emménager : elle s’est acquis un nouveau domaine. Elle y vit entourée de ses enfants.
S’est-elle seulement rappelée le tombeau de notre père ? Se doute-t-elle que sous le
seul arbre du coin reposent ses semences ? Je n’ose lui en faire la remarque. Chez
nous, le souci des morts ne s’exprime ni par des visites au cimetière, ni par des fleurs.
Je le sais et, comment dire ? Papa est tout de même le voisin de Royès ! Non il faut
que je lui en parle :
– ma sœurette, il est là, Daniel, il dort à ta porte...
LES Éditions Le Phare
Laurent Déom
Héritières de la Librairie des Éclaireurs unionistes, établie à Bruxelles, les
éditions Le Phare sont fondées à Flavion (dans la commune de Florennes, en
Belgique) au début des années 1960. Animées par Jules Lambotte (1921-2002),
pasteur de l’assemblée mennonite de Flavion, elles sont en lien avec le centre
évangélique de cette localité, dans les locaux duquel est installé leur magasin.
Elles entretiennent également des relations étroites avec la France, la majeure
partie des membres du conseil d’administration de la maison d’édition étant
composée de mennonites français. Créées à une époque où, selon une étude
de Lambotte, « on trouve moins d’une douzaine de publications mennonites
en français », elles occupent une place non négligeable au sein du courant
éditorial qui s’attache à diffuser une littérature mennonite écrite ou traduite
en français.
Les prospectus publicitaires réalisés par l’éditeur, essentiellement destinés à la vente par correspondance, font la part belle à deux collections, « Le
Phare » et « Le Phare-Junior », dont le nom indique qu’il est possible de les
considérer comme représentatives des activités de la maison d’édition. La
première de ces collections est destinée à un public de « jeunes formés » et
d’adultes. Elle comporte des biographies, des « histoires authentiques »,
mais aussi des romans. Par leur contenu, ainsi que par leur présentation (voir
— Werner Enninger et Michèle Wolff, « Littérature de dévotion des mennonites de l’Est de la
France », dans Archives des sciences sociales des religions, n°89, janvier-mars 1995, p. 97.
— Ibid.
— Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, s.l.n.d., p. 15.
— Moody, pêcheur d’hommes, de James E. Siordet ; George Williams, de Howard Williams ; La
Fidélité de Dieu, autobiographie d’Albert Klopfenstein.
— Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, op. cit., p. 16.
— Ils n’ont pas résisté, d’Anni Dyck.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature
124
LAURENT DÉOM
certaines illustrations de couverture), ces derniers s’apparentent aux productions de la littérature populaire, et constituent peut-être, d’une certaine manière,
la version évangélique des « romans catholiques » qui ont abondé quelques
décennies plus tôt. Qu’ils tiennent du roman historique, du roman sentimental ou du roman social, tous ces récits possèdent une dimension apologétique et moralisante évidente : évocation de la persécution des protestants en
Belgique au xvie siècle (Chemin solitaire, de Robert Farelly), mise en garde
contre les mariages entre croyant et incroyant (La Femme de ta jeunesse,
d’Andrée Dufour), approche de l’alcoolisme (Les Autres s’en fichent, d’Hélène Haluschka-Grilliet) ou « des dégâts que peuvent provoquer les commentaires qui se font derrière le dos dans les milieux protestants » (Oh ! cette
Gaby…, de Berta Schmidt-Eller), etc. La collection « Le Phare-Junior », quant
à elle, s’adresse aux adolescents. L’édification y est, une fois encore, prédominante : l’aventure, souvent soulignée (« périlleuse entreprise », « aventures
passionnantes10 », « heures dramatiques où se succèdent réunions secrètes,
arrestations, fuite, rencontres clandestines11 »…), est mise au service de la
conversion. Ainsi, un ouvrage comme Rencontre en montagne (de Claudie
Guimet-Klopfenstein), qui appartient au genre du roman scout, est avant tout
un récit destiné à l’évangélisation, puisque son héros, au contact d’éclaireurs
évangéliques, « fait de nouvelles découvertes spirituelles qui le fortifient dans
sa décision de vivre en chrétien12 ». À cet égard, on notera que le scoutisme
n’occupe qu’une part réduite dans le catalogue des éditions Le Phare, bien
que la mention « Librairie des Éclaireurs unionistes » accompagne parfois le
nom de la maison : on n’y trouve que quelques « livres de scoutisme13 » tantôt
d’intérêt général (romans scouts, livres techniques ou pédagogiques), tantôt
destinés plus spécifiquement aux éclaireurs unionistes (comme un manuel du
chef de patrouille unioniste ou une biographie de Samuel Williamson, fondateur du scoutisme protestant).
D’autres collections apparaissent, à côté d’ouvrages isolés, dans le catalogue de l’éditeur. C’est le cas, en particulier, de deux collections consacrées
à l’Histoire. L’une, « Essais sur l’Histoire du protestantisme français », est
dirigée par le pasteur René-Jacques Lovy ; y participent notamment Jacques
Blocher14, Charles Mathiot15 et Étienne Kruger16. L’autre, « Histoire du protes — Voir Ellen Constans, « Catholique (roman) », dans Daniel Compère (dir.), Dictionnaire du roman
populaire francophone, Paris, Nouveau Monde, 2007, p. 83-84.
— Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, op. cit., p. 18.
— Ibid., p. 21.
10 — Ibid., p. 22.
11 — Ibid., p. 23.
12 — Ibid., p. 22.
13 — Ibid., p. 35.
14 — Voir Jean Baubérot, « Blocher Jacques », dans Dictionnaire du monde religieux dans la France
contemporaine, t. V : Les Protestants (dir. par André Encrevé), Paris, Beauchesne, 1993, p. 75.
15 — Voir Jean-Marc Debard, « Mathiot Charles Frédéric », dans Dictionnaire du monde religieux
dans la France contemporaine, t. V, op. cit., p. 321-322.
16 — Voir Suzanne Horvath, « Étienne Kruger (1895-1983) », dans Journal des africanistes, t. 53,
n°1-2, 1983, p. 173.
LES ÉDITIONS LE PHARE 125
tantisme en Belgique et au Congo belge », est composée entre autres d’ouvrages d’Émile Braekman et de Hugh Boudin. Cet intérêt pour l’Histoire du
protestantisme montre que la maison d’édition n’entend pas se cantonner au
mennonitisme, mais qu’elle s’inscrit dans une ligne œcuménique visant à favoriser le dialogue au sein du protestantisme (à l’instar de la revue Le Messager
évangélique, fondée par Lambotte).
L’orientation mennonite reste cependant affirmée, comme en témoigne par
exemple la diffusion par Le Phare des Cahiers du « Christ seul » (trimestriel
publié par les Éditions mennonites), de livres relatifs au mennonitisme ou à
l’anabaptisme17, de même que d’ouvrages où apparaissent des préoccupations
pacifistes ou humanitaires18.
Les éditions Le Phare ont officiellement cessé leurs activités en 2003, peu
après le décès de Jules Lambotte.
17 — The Mennonite Encyclopedia ; L’Église mennonite ou anabaptiste en pays neuchâtelois, de
Charly Ummel et Claire-Lise Ummel ; Amish Life, de John A. Hostetler ; etc.
18 — Les Chrétiens évangéliques adeptes de la non-violence, de Jules Lambotte ; Vers une économie
fraternelle, de Toyohiko Kagawa ; Le Problème du pain, de la paix et de la liberté dans le monde, de Jean
Kreitmann ; etc.
Claude Campagne,
entre
Action catholique
et Lecture de la Bible
Francis Marcoin
Le nom de Claude Campagne est apparu en 1960 dans la collection « Rouge
& Or Spirale », avec Adieu mes quinze ans. Située dans ce que l’auteur nomme
« le comté de Boulogne », l’intrigue se révèle particulièrement romanesque, et
le mot est à prendre dans le sens idéaliste attaché à ce que les Anglo-Saxons
nomment romance, par rapport à novel, le roman réaliste. Cet idéalisme proche de celui des romans « roses » dont il faut rappeler qu’ils naissent dans les
milieux catholiques, s’applique à un mode de vie délibérément désuet, dans
un Boulonnais à la fois ouvert sur la mer et refermé comme un « pays perdu ».
Un pays perdu qui doit évidemment au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, luimême étrangement marqué d’une image maritime, mais aussi au roman scout
de Jean-Louis Foncine, auteur des Chroniques du pays perdu. Curieusement,
cette romance qu’on imagine adressée aux jeunes filles même si elle n’a sans
doute pas échappé aux garçons, vit sous le signe de cet esprit de chevalerie
cher à la collection « Signe de Piste ». Là, une troupe de jeunes preux se perdant dans des forêts sans fin, ici un jeune prince blond venu du Nord, proche
également du prince Éric de Serge Dalens.
La comparaison n’est pas fortuite. Claude Campagne est en effet le nom de
plume d’un couple, Jean-Louis et Brigitte Dubreuil. Journaliste, Jean-Louis
Dubreuil s’est fait connaître en 1942 avec un magazine pour les jeunes, Siroco,
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature
128
FRANCIS MARCOIN
lancé à Clermont-Ferrand au plus mauvais moment, quand vacille la fiction
d’un État Français indépendant. Pourtant, au-delà d’une indéniable qualité
rédactionnelle, on peut reconnaître à cette publication un esprit patriotique
subtilement exprimé dans des aventures de garçons « chics ». Le journal s’interrompt brusquement, et l’on retrouve en avril 1947 Jean-Louis Dubreuil aux
commandes d’un hebdomadaire fondé par la Ligue féminine d’action catholique française, Foyer 1947, qui deviendra France-47, le magazine moderne
de la famille, puis France-48, France-49 et enfin France Magazine, tiré à
plus de 100 000 exemplaires avant de disparaître en 1953, concurrencé par
Marie-Claire. Parmi les collaborateurs : Berthe Bernage, et surtout JeanLouis Foncine, Pierre Joubert, Igor Arnstam, autant d’artisans de la collection
« Signe de piste », dans laquelle Dubreuil publiera en 1951 Le Capitaine du
Jamboree, illustré par Igor Arnstam, réédité en 1962 avec des illustrations de
Pierre Joubert.
La Ligue féminine d’action catholique s’était occupée pendant la guerre
d’enfants évacués et du regroupement des familles séparées pendant l’exode,
thème que l’on retrouve dans Adieu mes quinze ans et plus généralement dans
toute l’œuvre de Jean-Louis Dubreuil. Le Capitaine du Jamboree est une
histoire d’amnésie et de substitution. Un jeune garçon de 14 ans, après avoir
aperçu un marin au « Prisunic » de Boulogne sur mer, se persuade que celuici est son père, disparu en 1942 dans le naufrage de convois de l’Arctique
torpillés par les Allemands. Cet homme, Jeffry Davidson, est le capitaine du
navire marchand, « Le Jamboree », dont le nom est tout un programme dans
cette collection. La scène se passe en novembre 1950, dans une ville encore
marquée par les bombardements : « La cour du collège étendait autour d’eux
son dénuement de guerre. Des baraquements avaient poussé sur le terrain chaviré par les bombes anglaises ». Les garçons, des « jeunes garçons du Nord aux
pesantes chaussures d’hiver », sont bercés par les sirènes des bateaux, ils sont
fils de courtiers ou de marins, comme Philippe Hardelot dont le nom renvoie à
une localité de la côte boulonnaise et dont « la tignasse blonde » indisciplinée
comme une frondaison est celle d’un « prince suédois ».
Cet ancrage boulonnais marquait donc déjà Le Capitaine du Jamboree.
Philippe est le garçon des tempêtes : sa maison, la maison de la Frégate, est
située sur la colline d’Ostrohove (où vivaient les Dubreuil) et elle occupe une
position rayonnante, « comme celle d’un beffroi ou d’un phare », exposée à
la Mer du Nord. Plutôt individualiste et têtu, Philippe retrouvera son père qui
est bien ce Jeffry Davison, et celui-ci emmènera 300 scouts vers le « jam », le
jamboree, le roman se terminant sur une prière, pour que le sang ne coule plus,
« ou sinon pour les seules croisades de la Chrétienté, contre les barbares ».
— Voir notre article, « Siroco, un journal sous l’Occupation », à paraître en 2011 dans la revue
Rocambole.
— Voir notre article, « Claude Campagne, entre mémoire et amnésie », Cahiers Robinson n°21,
Arras université d’Artois, 2007.
CLAUDE CAMPAGNE, ENTRE ACTION CATHOLIQUE ET BIBLE 129
Un autre roman paru également dans « Signe de piste », Expédition de
secours, est porté par la même hantise de la séparation. Ici, une petite fille
disparue est recherchée quelques années plus tard par ses frères qui l’avaient
oubliée et qui affrontent l’ennemi sans armes et sans haine, car Dieu ne les
aidera pas s’ils partent avec une âme de violence. Ce récit a séduit tout particulièrement Jeanne Cappe, qui a créé en Belgique un revue, La Littérature
de jeunesse, où elle loue les qualités de ce « livre vrai », dont les personnages
sont guidés par la foi : « Leur lumière leur vient de leur âme claire, la force de
leur espérance et de leur miséricorde ».
Journaliste, Dubreuil collabore alors avec Daniel-Rops, l’écrivain catholique le plus lu de ce moment, et conçoit plusieurs maquettes de journaux qui
n’aboutiront pas. Découragé, pris par des questions d’argent, il se résigne à
devenir courtier maritime à Boulogne, où il prend la succession de son beaupère, issu d’une vieille famille de la ville, les Huret, qui a donné de vaillants
capitaines corsaires. Brigitte Dubreuil a du reste publié sous son nom de jeune
fille Histoire de l’enfant Jésus en 1954 chez Bias, dans les « Contes du Gai
Pierrot ».
À Ostrohove le couple aménage une maison faite pour une famille nombreuse, bien dans la tradition catholique du Nord, et semble définitivement
éloigné des rêves d’écriture. Adieu mes quinze ans apparaît donc comme une
surprise, qui trouvera sa suite en 1970, Les Enfants de la brume, encore une
chronique sentimentale mais cette fois-ci sous le signe d’une campagne qui
tourne presque le dos à une mer pourtant très proche. Le livre doit sa beauté
nostalgique à une espèce de refuge dans ce pays perdu qui est moins inaccessible que protégé des autres et du temps. La foi est aussi ce refuge, elle l’avait
déjà été en 1962, lorsqu’une fille, Marie-Joseph, meurt à sa naissance, aussitôt
après son baptême. Cette épreuve est relatée dans Notre enfant du paradis,
ouvrage signé Jean-Louis et Brigitte Saintide et paru en 1966 aux éditions du
Feu nouveau, avec une épigraphe de François Mauriac : « Il y a une réponse
du Christ à la question posée par chacune de nos vies ». Saintide comme
Sainte-Ide, nom de l’église d’Ostrohove où la messe de funérailles de Brigitte
sera célébrée le 28 décembre 2009.
Dans cet ouvrage, Marie-Joseph est la petite « déléguée au Royaume », et
cette expression montre que si le couple s’est toujours inscrit dans une nette
mouvance catholique, il est déjà sensible à une autre forme de foi : Brigitte
racontera qu’elle a reçu l’appel de Dieu en juillet 1969, alors que les événements de mai 1968 s’effilochaient encore dans certains cœurs : « Le fils d’une
de nos amies n’avait pas supporté l’ébranlement de cette époque. Il venait de
se jeter d’un troisième étage. Et je songeais avec angoisse : Pourquoi pas l’un
des miens ? Si cela arrivait, que deviendrais-je ? »
— Jeanne Cappe, recension d’expédition de secours, rubrique « L’Aventure », Bruxelles, Littérature
de jeunesse n°70, novembre 1955, p. 21.
— L’ouvrage est désormais disponible, en édition à compte d’auteur par The BookEdition, sous le
nom de Claude Campagne, avec la mention « D’après les auteurs de Adieu mes quinze ans ».
— Brigitte Dubreuil, Ce printemps que je voulais t’offrir, Valence, éditions LLB, 1997, p. 15.
130
FRANCIS MARCOIN
Viennent donc des années consacrées à un cercle biblique, en dehors des
heures de travail. Dans le n°11 (sept.-oct.-nov. 2006) de L’Épi, journal d’information et d’édification de l’église évangélique de Ruminghem, un couple
relate sa rencontre avec le Seigneur à la fin de l’année 1972 par l’intermédiaire
d’un autre couple, les Dubreuil, « eux-mêmes contactés par des missionnaires
venus de Suisse et formés à l’Action biblique de Genève » : « Ils présentaient
et vendaient de la littérature chrétienne sur les marchés des côtes maritimes
de France ».
Le retour à l’écriture ne se fera que sur l’injonction d’un pasteur danois
– encore un grand Viking blond –, et en 1984, Le jour où Dieu m’a tutoyé fera
vivre à Fanny et à Nils, les deux héros d’Adieu mes quinze ans et des Enfants
de la brume, cette expérience du « Dieu vivant ». Mais le temps est fini des éditeurs parisiens, et c’est aux éditions de la Ligue pour la lecture de la Bible que
paraîtra ce roman, troisième volume de ce qui est maintenant désigné comme
« Saga du Cadran Solaire ». Le directeur de cette maison, Claude Gaasch, est
lui-même l’auteur d’une Bible en bandes dessinées d’après Iva Hoth. Puis vient
La Maison sans clé (1986) où Fanny, qui attend un enfant, lui parle comme
elle parle à la divine présence, la « Shekinah ». Et Guillaume ou la mémoire
naufragée (1988) dont le titre nous fait revenir à la problématique majeure :
Fanny et son frère Guillaume retrouvent un paquet de documents familiaux
dans le grenier du Cadran solaire, le journal croisé d’un frère et d’une sœur
qui se nommaient déjà Guillaume et Fanny à la fin du xixe siècle. Guillaume
Labarre, jeune compagnon à bord du navire de pêche de son père, croise sur
le quai de Boulogne-sur-Mer Catherine Wimeure (nom où l’on reconnaît presque Wimereux), une belle ramendeuse, c’est-à-dire une raccommodeuse de
filets qui vit pauvrement aux « Quilles en l’air », un quartier d’Equihen fait
de coques de bateau retournées. Malgré ses allures hardies, Catherine est une
honnête fille qui aide à garder très propre cette humble demeure évoquée de
manière très suggestive. Sa mère, en dépit de son dénuement, est une grande
âme qui initie les petits du quartier à une religion sans prêtre. Ces qualités
n’attendrissent pas le père Labarre, qui chasse son fils quand celui-ci épouse
Catherine malgré son opposition. Mais Guillaume périt au large d’Audresselles lors d’un naufrage et Catherine meurt à son tour en mettant au monde leur
garçon, Jean-Baptiste. Celui-ci, adopté en secret par Fanny et son mari qui
viennent quant à eux de perdre un bébé à sa naissance, n’est autre que JeanBaptiste Le Marroy, c’est-à-dire le « Capitaine », le « Grand-Pap » de Adieu
mes quinze ans et des Enfants de la brume. Encore une substitution, encore
un secret enfoui qui ressort après bien des années et qui vient déranger tous
les discours sur la filiation et la généalogie.
Après la mort de Jean-Louis en 1985, Brigitte, qui vivra dans un appartement du vieux Boulogne d’où l’on voit la cathédrale, continuera d’écrire,
et l’éditeur boulonnais Christian Navaro, – par ailleurs imprimeur du journal
L’Épi, republie Adieu mes quinze ans et Les Enfants de la brume, envisageant
— L’Épi désigne l’union des Églises pentecôtistes indépendantes.
CLAUDE CAMPAGNE, ENTRE ACTION CATHOLIQUE ET BIBLE 131
de faire de même pour Le Capitaine du Jamboree et même de donner un texte
inédit de Brigitte, Le Cahier bleu, sans doute inspiré par un cahier de son
père, un recueil de cantilènes qu’elle évoque dans son livre de souvenirs, Ce
printemps que je voulais t’offrir.
Extrait de Guillaume, ou la mémoire naufragée,
éditions LLB, Guebwiller, 1988, p. 140-143
(ce passage illustre une sorte de fusion entre l’engagement catholique traditionnel et la pratique évangélique, la Bible étant ici remplacée par l’« Histoire
sainte »).
Pour L’Écureuil, c’était l’époque de l’entretien annuel. Pas inutile de refaire toilette après les tempêtes essuyées ces dernières années. On réparait sa machine, son
hélice. On passait un solide coup de pinceau sur la coque et les superstructures. On
vérifiait toiles et cordages. Avec l’œil perçant de Thomas Labarre qui se pointait à
tout moment et sans prévenir, on pouvait être sûr qu’il serait remis à neuf, de la quille
à la balouette, son beau bateau !
Ce temps d’arrêt arrangeait bien les affaires de Guillaume. Sans compter que,
juste au moment où L’Écureuil boudait la mer, l’été semblait s’être enfin installé. Aux
Quilles-en-l’air, une brume de chaleur enveloppait d’un voile diaphane tous les excès
de l’usure et de la misère. On eût dit qu’une naïve fantaisie de peintre avait visité ce
lieu déshérité.
La première fois que Guillaume y était revenu – le dimanche suivant – Catherine
était absente. Déçu, un peu inquiet, il avait cependant fait connaissance avec sa
mère.
D’une étrange façon.
Montant le sinueux chemin qui menait à « La Catherine », il avait aperçu, devant
la coque renversée, une silhouette assise sur une chaise basse et entourée d’une poignée d’enfants, garçons et filles, dans les six à douze ans. Ceux-là, assis par terre en
tailleur ou à demi allongés, appuyés sur un coude, paraissaient écouter une histoire.
Et la silhouette que Guillaume avait d’abord prise pour Catherine – mais non, c’eût
été une miniature de la jeune fille – se penchait vers les petits, les avant-bras sur ses
genoux et un livre ouvert à la main. En effet, elle racontait…
Il s’approcha sans se faire remarquer et s’agenouilla discrètement derrière les
enfants. Il comprit qu’elle l’avait vu. Elle ne s’en arrêta pas pour autant. Il crut d’abord
qu’elle leur lisait un conte de fées car il s’agissait d’une reine. La mort dans l’âme,
celle-ci, afin de sauver la vie de son peuple soudain mise en péril par un édit ordonnant
meurtres et pillages, forçait l’interdiction du roi, son époux, en entrant chez lui malgré
sa défense. Sans nulle autre arme que sa foi, sa hardiesse, sa beauté, et la puissance de
son amour, elle avait osé enfreindre l’édit royal et pénétrer jusqu’en présence du roi. Et
voici que ce dernier lui tendait son sceptre d’or, signe que sa venue lui était agréable,
et qu’il lui promettait tout ce qu’elle désirait. Esther avait demandé et obtenu grâce
pour son peuple et, durant des jours et des jours, celui-ci se réjouit de sa délivrance
par des festins et des fêtes.
— Voir le site « La Semaine dans le Boulonnais.fr », 6 janvier 2010.
— Terme local désignant la girouette de mer.
132
FRANCIS MARCOIN
Quand la narratrice eut refermé le livre, Guillaume reconnut avec stupeur un vieux
bouquin qui, autrefois, avait traîné dans leurs mains de gosses, à lui et à Fanny. C’était
l’« Histoire sainte » que Thomas Labarre avait un beau jour mise à l’index avec fracas et sans recours : « Permettrai-jamais que mes enfants soient endoctrinés par ces
sornettes ! La terre tourne bel et bien, et nous ne sommes plus au temps de Galilée !
Qu’on se le tienne pour dit… »
Du livre lui-même Guillaume se souvenait vaguement de murailles qui s’écroulaient, de chefs de guerre en égorgeant d’autres, et d’un géant tué d’un coup de fronde
par un jeune berger. Aussi, lorsque Marie Wimeure avait levé les yeux sur lui, tout
en congédiant les enfants, il ne put s’empêcher de faire remarquer avec une moue
railleuse :
– N’est pas si sainte que ça, votre histoire, m’est avis !
Le regard encore un peu absent, un peu lointain, de la conteuse n’avait pas cillé :
– L’est peut-être pas sainte, mon gars ! C’est pourtant celle de notre Seigneur et
de son peuple – Elle posa sa main bien à plat sur le livre – Aussi, que vous le vouliez
ou non, c’est une histoire sacrée.
Ébahi par cette douce autorité, Guillaume ne savait que répondre. Les enfants,
quant à eux, insistaient pour écouter une autre histoire : « Allez, Marie, allez… » Dans
ce quartier, tous – et à tous âges – s’appelaient par leur prénom. Mais elle, tapant d’une
de ses mains sur le livre comme une maîtresse d’école, les gourmanda :
– Z’êtes trop quémandeurs, galopins ! C’est tout pour aujourd’hui que j’vous dis.
Allez courir à c’t’heure.
– C’est-y que vous remplaceriez votre curé ? demanda Guillaume encore un peu
moqueur, pourtant moins sûr de lui.
[…]
– Croyez pas si bien dire, mon gars… Écoutez : après le naufrage de… mon JeanBaptiste, monsieur le Doyen venait de temps en temps nous visiter. C’est un bon
homme, allez, monsieur le Doyen ! Nous a suivies de loin en loin quand nous sommes
parties de la falaise pour habiter aux Quilles-en-l’air. Un jour, il a pointé du menton
çà et là, vers toutes les barques retournées et il a dit : « Madame Wimeure, je me
fais vieux, et les gosses d’ici, faut venir à eux, faut pas leur demander d’aller jusqu’à
l’église. Alors, ce serait-il trop attendre de vous que vous vous en occupiez ?
­Et cela voulait dire ? s’étonna Guillaume.
­ Ben quoi !… De leur parler de notre Seigneur ! Vous n’avez qu’à leur raconter
l’Histoire Sainte qu’il m’a dit. Et comme j’acceptais de bon cœur, il m’a apporté ce
livre. Ça fait une paire d’année qu’ils viennent ici le dimanche, les gosses du coin ! et
ils ne se font pas prier, c’est moi qui vous le dis.
– Mais vous, madame Wimeure, souffla Guillaume, pourquoi le faites-vous,
dites ?
Ses yeux brillants plongèrent dans ceux du garçon, palpitants de passion contenue :
– Quand on a de la tendresse pour quelqu’un, croyez-vous qu’on n’a pas envie
d’en parler ? Allons donc, Guillaume Labarre !… fit-elle un peu ironique… Puis, s’en
revenant avec ferveur à son sujet, elle ajouta un peu rêveuse : « Mon homme et moi,
c’est tout respect et grand amour qu’on a toujours eu pour Lui… »
Et, saisissant le livre qu’elle avait posé sur la table, elle le lui montra, achevant
simplement :
– Moi, je sais bien qu’il vit en moi, mon Seigneur. Alors, son histoire et Lui, c’est
tout comme, vous comprenez… »
JEANNE
Henri Heinemann
Henri Heinemann est poète, romancier, critique, après avoir enseigné les
lettres ; ancien maire de Cayeux-sur-Mer et président honoraire de Société
d’archéologie et d’histoire de Saint-Valery, du Ponthieu et du Vimeu, il réside
sur la côte picarde dont l’histoire le passionne comme en témoigne ce poème
qui évoque l’étape picarde de Jeanne d’Arc en route vers Rouen. Plusieurs
écrits d’Henri Heinemann sont parus à la Vague verte et il publie actuellement
son journal chez L’Harmattan.
Du jardinet enclos
qui enceint sur sa droite la Porte Guillaume
pour peu qu’on sorte de la ville,
s’étale quand le temps est clair
sur l’autre rive de la baie
la blanche, l’aveuglante frise du Crotoy.
Est-ce de là que Jeanne est venue jusqu’ici
sur sa via dolorosa ?
(C’était un vingt décembre.
J’imagine un horizon gris
peut-être qu’il bruinait
cette première fois
cette dernière fois
qu’elle s’étonnait d’un rivage
et à quel âge au juste,
dix-huit ou dix-neuf ans elle ne savait trop
ni où la conduirait en barque son escorte
eux parlant en anglais, elle chargée de chaînes
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature
134
HENRI HEINEMANN
Le gros des cavaliers
rejoindrait par les terres.
On débarqua, les villageois
se montraient la fille du doigt,
on sait la suite et que trois jours plus tard
elle aurait à Rouen
sa geôle humide de sorcière-enfant)
Du jardinet enclos
qui enceint sur sa droite la Porte-Guillaume
pour peu qu’on sorte de la ville,
s’étale quand le temps est clair
sur l’autre rive de la baie
la blanche, l’aveuglante frise du Crotoy.
Saint-Valery-sur-Somme, 29-4-07
(« Vers la dernière porte », édité par la Vague verte)
— Jeanne d’Arc passa la Porte-Guillaume le 22 décembre (m23) 1430.
« JE SUIS DE LA PIRE
EsPÈCE… »
Françoise NIMAL
Françoise Nimal, est née à Charleroi en 1967 et vit aujourd’hui à Bruxelles.
Depuis toujours, elle écrit et pratique l’éclectisme des genres littéraires, entre
récit de vie, poésie et fiction.
Elle a publié, en 2001 chez Desclée de Brouwer, C’est en noir que je t’écris,
témoignage qui aborde, outre le thème du handicap visuel et de l’annonce
d’un handicap, dans la famille élargie, d’un enfant nouveau-né, des questions
existentielles et spirituelles où l’universel rejoint l’expérience intime.
En 2002, avec le roman fantastique La Chemineaude (éditions Luce
Wilquin), elle livre un conte philosophique poétique et foisonnant.
Depuis, elle a publié quelques nouvelles avant de revenir avec joie à ses premières amours : la poésie, en dialogue avec l’expression d’une foi chrétienne
qu’elle vit davantage dans les registres de la gratitude et du questionnement
que dans celui des convictions. Parallèlement à ses activités littéraires, elle a
enchainé divers métiers (enseignante, bibliothécaire, journaliste, secrétaire) et
travaille aujourd’hui pour l’association Le Monde selon les femmes, une ONG
dont la mission est d’œuvrer pour plus d’égalité dans le monde, entre femmes
et hommes, entre Sud et Nord.
De sensibilité protestante libérale, Françoise Nimal est membre de l’EPUB
(Église Protestante Unie de Belgique), se reconnait dans le mouvement du
christianisme social, étudie la théologie et est active dans plusieurs mouvements chrétiens francophones.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
136
FrANÇOISE NIMAL
Je suis de la pire espèce,
celle qui jette du plastique aux océans,
qui saccage terres et forêts,
qui mange des œufs d’oiseaux encagés,
qui boit de la bière industrielle
et qui rote de trop plein.
Il y a du tueur en moi.
Je suis de la pire espèce,
celle qui moleste et humilie,
celle qui corrompt et qui envie,
la déloyale, la traître.
Celle qui exploite, encore et encore, jusqu’à la nausée, le prochain.
Celle qui violente les femmes
et détruit les enfants de chœur.
Il y a du tueur en moi.
Je suis de la pire espèce,
humanité terreuse
repliée au bord des gouffres qu’elle creuse
au tombeau.
Je suis un être dévoré,
un être de gaspillage et de viols,
de mort, de cendres, de sang et de vinaigre.
Je suis celle qui a tué Dieu un matin de printemps.
Et sans savoir pourquoi,
je reste les mains froides malgré le bivouac,
je dis trois fois que je ne connais pas l’amour.
Et sans savoir pourquoi,
je vais me pendre,
pour échapper à moi-même, peut-être,
au goût amer de la pire espèce, au goût amer de mes propres trahisons.
Dieu est mort,
et tiens-moi proche de toi, mon frère, ma sœur,
tiens-moi proche de toi dans tes mains qui vacillent,
pour veiller et prier.
Tiens-moi, ami, amie, dans ton regard,
moi qui sais si mal vivre, si mal aimer, si mal tenir, si mal écouter, si
mal entendre,
« JE SUIS DE LA PIRE ESPÈCE… »
toi qui sais si mal,
tiens-moi pour que nous ressuscitions ce feu d’amour qui nous
dépasse,
ce donné pour nous,
et qu’il sorte du tombeau.
Tenons-nous, debout,
il fait sombre sur terre, il fait sombre à midi,
et pourtant l’aube naît quand nous ne sombrons pas.
Tiens-moi avec toi pour qu’il y ait de l’éveilleur en nous,
de l’au-delà de nous,
et que ce soit Pâques.
137
LES ALPES DU NORD
Catherine O’Connor
Catherine O’Connor, fière de ses racines irlandaises, aime la musique classique, la chanson française et la poésie ; elle vit dans le plat pays, chanté par
Jacques Brel qu’elle affectionne tout particulièrement, depuis près de 50 ans ;
elle a travaillé au service des églises évangéliques de la métropole lilloise
dans l’animation jeunesse et l’accompagnement des personnes. Elle a publié
à compte d’auteurs plusieurs recueils de poèmes.
Tristes et noires
Montagnes de charbon,
Ces sombres souvenirs
Des souffrances de l’homme ;
Prisonnier de la terre –
Tel son triste sort,
La journée terminée
« Est-il vivant ? est-il mort ? »
En route je vous contemple
Une belle journée de mai
Et ce que j’y découvre
Me laisse émerveillée :
Tendres et si frais
Feuillages verdoyants,
Messages de l’espoir
Annonçant le printemps.
Frêles arbres plantés là
Au flanc des noirs terrils,
À travers vos racines
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature
140
Catherine O’Connor
De la mort triomphe la vie !
De la grâce, douce image
Car dans mon existence,
Du sombre mont Calvaire
Vient ma renaissance.
(Sur la Rocade de Lens)
chronique bernanosienne
Bernanos et le suicide
de Stefan Zweig
Paul Renard
Le roman de Laurent Seksik, Les Derniers Jours de Stefan Zweig, raconte
mois par mois, de septembre 1941 à février 1942, le séjour de Zweig et de
sa femme, Lotte, au Brésil, séjour qui se termina tragiquement par le suicide
du couple. Dans cet ouvrage, Laurent Seksik narre longuement la rencontre
entre Zweig et Bernanos qui eut lieu peu de jours avant le suicide de l’écrivain
autrichien.
Ce roman nous permet d’abord, comparé à d’autres documents, de revenir
sur un moment important de l’histoire des lettres européennes. Puis, comme
Bernanos écrivit un article sur le suicide de Zweig, nous pourrons analyser le
point de vue d’essayiste du premier sur la mort de celui avec lequel il s’entretint. Le roman de Seksik, enfin, donnera lieu à une réflexion sur les rapports
entre la réalité et la fiction.
Histoire
La rencontre entre Bernanos et Zweig puis le suicide de ce dernier sont
des événements historiques, sur lesquels nous avons des documents et qu’il
est important de rappeler.
La fin tragique de Zweig
Zweig et sa femme Lotte se donnèrent la mort la nuit du 22 au 23 février
1942, dans leur villa de Petrópolis. Ce double suicide mettait un terme à une
longue errance de l’écrivain, qui avait quitté l’Autriche dès 1934 pour rejoindre
l’Angleterre, où il rencontra une jeune femme, Lotte, qui devint sa seconde
— Les Derniers Jours de Stefan Zweig, Flammarion, 2010. Laurent Seksik a publié trois romans
et une biographie d’Einstein.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
142
PAuL ReNArD
épouse. Ne se sentant pas en sécurité en Angleterre, le couple rejoignit les
États-Unis où ils ne furent pas davantage rassurés. C’est pour cette raison
qu’ils se fixèrent au Brésil, pays où Zweig avait déjà séjourné en 1936 et
qu’il aimait au point de lui consacrer un livre, Brasil, país do futuro (Rio de
Janeiro, 1941).
Le suicide de Zweig est l’aboutissement d’une longue période de doute et
de désespoir. L’écrivain autrichien est horrifié par le sort tragique réservé par
Hitler aux Juifs, qui, contrairement à lui, sont restés en Europe. Malgré son
exil, il ne se sent nulle part en sécurité. La brillante vie à Vienne et la riche
culture qui s’y déployait lui manquent ; il a, d’ailleurs, perdu une grande partie
de sa bibliothèque et nombre de ses manuscrits. Il est catastrophé par les suicides récents, en 1939 et 1940, d’amis écrivains qui lui sont chers : Ernst Toller,
Walter Benjamin, Ernst Weiss, Erwin Rieger. De plus, il se sent incapable,
au contraire de Thomas Mann, de s’engager contre l’hitlérisme. La prise de
Singapour par les Japonais lui porte un coup fatal ; dès lors, il pense, en effet,
que les armées de l’Axe l’ont définitivement emporté.
La rencontre de Zweig avec Bernanos
Peu de temps avant ce suicide, Zweig et sa femme rencontrèrent Bernanos
à Barbacena où ce dernier, dans sa propriété de La Croix-des-Âmes, se livrait
à l’élevage. À part leur amour commun pour le Brésil, sa terre et ses habitants,
tout sépare les deux écrivains. Zweig jouit d’une réputation internationale et
est très intégré dans le monde des lettres ; il est riche, élégant et mondain ;
il a divorcé de Friderike Maria von Winternitz avec laquelle il n’a pas eu
d’enfants ; son œuvre, influencée par les théories de Freud, dont il est l’ami,
analyse des états morbides sans aucun arrière-plan métaphysique. Bernanos,
au contraire, fuit la société littéraire et les mondanités ; il peine à faire vivre
sa famille nombreuse ; ses romans sont emplis du combat entre la grâce et le
péché.
Selon Geraldo França de Lima, qui en fut témoin, la rencontre, dans le
cadre d’un restaurant, se passa dans un climat d’amitié : « Jamais je n’ai vu
Bernanos recevoir quelqu’un aussi affectueusement et fraternellement comme
il le fit ce jour-là. Zweig était déprimé, triste, abattu, sans espérance, plein
d’idées noires. Bernanos lui parla avec une infinie douceur, cherchant à lui
redonner espoir ». Mais la rencontre se solda par un double échec. Bernanos,
qui écrivait dans la presse brésilienne contre Pétain et Hitler et qui mettait sa
plume au service du général de Gaulle, aurait voulu entraîner Zweig dans sa
— Gerardo França de Lima est un écrivain brésilien qui fréquenta régulièrement Bernanos à
Barbacena.
— Geraldo França de Lima, « Com Bernanos no Brasil », Comentário, Rio de Janeiro, 4 juin 1960,
repris dans Bernanos no Brasil, Vozes, 1968. Cité par Jean-Loup Bernanos, Georges Bernanos à la merci
des passants, Plon, 1986, p. 223. La rencontre entre les deux écrivains est aussi racontée par Louis Muron
dans Bernanos, Flammarion, 1996, p. 250-251 ; Jean Bothorel dans Bernanos le mal pensant, Grasset, 1998,
p. 328-329 ; par Sébastien Lapaque dans le chapitre « La rencontre avec Zweig » de Sous le soleil de l’exil
Georges Bernanos au Brésil 1938-1945, Grasset, 2002, p. 149-169.
BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG
143
lutte pour la liberté et dans la défense des Juifs : « Il voulait le garder quelques
jours chez lui, et lui proposa d’unir leurs efforts pour dénoncer et condamner,
dans un appel à la conscience universelle, la barbarie hitlérienne contre les
Juifs, et que lui, Bernanos, qualifiait de crime contre l’humanité ». Zweig
ne donna pas suite à cette invitation à l’engagement ; de plus, il ne fut pas
consolé par les paroles d’espoir de son hôte, puisqu’il se suicida peu après
cette rencontre.
Essai
Nous connaissons le point de vue de Bernanos sur le suicide de Zweig,
puisqu’il l’évoqua par un article paru le 6 mars 1942 dans O Jornal, repris
dans l’édition brésilienne du Chemin de la Croix-des-Âmes (tome II, 1944) ; le
public français ne put en prendre connaissance qu’en 1948, quand Gallimard
publia une traduction de cet ouvrage.
À la fin février 1942, Bernanos, dans une lettre à son éditeur brésilien
Charles Ofaire, presse celui-ci de publier l’article qu’il a rédigé sitôt après les
suicides de Zweig et de son épouse :
Michel vous apportera mon article sur Zweig. Comme d’habitude, mais
plus que d’habitude, je souhaiterais qu’on le fît passer assez vite. C’est-à-dire
avant qu’on ait tout à fait fini de parler de cette mort. Pauvres diables ! J’espère
qu’ils sont introduits maintenant dans les verts pâturages.
Je voudrais que vous envoyiez copie de cet article à Tauzin. Je voudrais
aussi qu’il parût en Amérique.
On voit que Bernanos tient fort à cette publication, puisqu’il confie le
port de son texte à son fils, Michel, qu’il demande qu’en soit transmise une
« copie » à son ami « Tauzin » (prieur du couvent franciscain de Rio à la
bibliothèque duquel il empruntait de nombreux livres), et qu’il voudrait une
parution de son texte en Amérique, ce qui ne se fit pas.
Bernanos, dans son article, ne raconte pas la rencontre qu’il eut avec Zweig,
ni ne précise comment se déroula le suicide. Il est, en effet, un essayiste qui
réfléchit sur la portée d’un tel geste et un écrivain de combat qui met sa plume
au service de la lutte pour la liberté.
Une condamnation du suicide
Bernanos réagit d’abord au suicide de Zweig en tant que chrétien. S’il
pense d’abord que « l’immense pitié de Dieu » permettra à l’âme de l’écrivain de jouir éternellement d’un « lieu de repos – locum refrigerii, lucis et
— Ibid., p. 223.
— Georges Bernanos, Correspondance inédite 1934-1948 Combat pour la liberté, Plon, 1971,
p. 446. On trouve l’article de Bernanos dans ses Essais et écrits de combat, tome II, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1995, p. 394-6.
— Cette expression est courante chez Bernanos, mais comment ne pas penser à La Pitié dangereuse
de Zweig ?
144
PAuL ReNArD
pacis – », autrement dit le Paradis, il prévoit, quelques lignes plus bas, que
Zweig séjournera plutôt au Purgatoire, faute à « certains panégyriques de son
acte désespéré » qui risquent de « retard[er] » « l’heure de la réconciliation
souveraine ».
Mais Bernanos, selon ses propres mots, « ne parle pas seulement en chrétien » et considère que « Le suicide de M. Zweig n’est d’ailleurs pas seulement un drame privé ». Il redoute, en effet, devant la publicité faite à cette
disparition par les « agences » et devant les apologies du suicide qui en ont
découlé (son article dans O Jornal a, d’ailleurs, comme titre « Apologias do
suicido »), que cette « mort volontaire » d’un « illustre écrivain » ne prenne
valeur d’exemple en donnant lieu à une contagion du désespoir chez « Des
milliers et des milliers d’hommes qui tenaient M. Zweig pour un maître ».
Dans cette optique, « la disparition » de l’écrivain compte infiniment moins
que la « cruelle déception » de ses admirateurs.
La nécessité de l’engagement pour l’écrivain
Le suicide de Zweig non seulement invite au désespoir les « hommes obscurs, anonymes », mais il fournit aussi un mauvais exemple aux écrivains
dont « la mission » en ces temps tragiques est de lutter contre « la propagande
ennemie », selon la « tradition » bien française d’un Hugo ou d’un Michelet,
et non d’un Benda, qui dans La Trahison des clercs en 1927 reprocha aux
intellectuels d’avoir trahi dès avant la Première Guerre mondiale les valeurs
universelles au nom des passions politiques et nationalistes, et surtout d’un
Romain Rolland.
Bernanos n’écrit pas le nom de Rolland, mais il fait allusion de manière
transparente à celui-ci, quand il reproche à Zweig d’être « rest[é] “au-dessus
de la mêlée” » « en 1914, puis en 1939 ». Rappelons que Rolland publia en
1915 en Suisse Au-dessus de la Mêlée où il dénonçait les patriotismes français
et allemand et qu’il était un ami intime de Zweig.
Un accord impossible
La relative froideur que manifeste Bernanos, dans son article, envers Zweig
s’explique sans doute par l’incompatibilité de tempérament et d’idéologie des
deux écrivains : du côté du premier, l’engagement religieux et politique qui
permet de surmonter la tentation du désespoir ; du côté du second, le désespoir
total qui ne permet pas de s’engager. Mais on devine chez Bernanos, qui ne
l’exprime pas directement, une gêne devant la judéité de Zweig.
Dans la lettre de Bernanos à Ofaire, où l’auteur du Chemin de la Croixdes-Âmes donne des recommandations pour la publication de son article, les
— Dans l’édition brésilienne du Chemin de Croix-des-Âmes, l’article n’a plus de titre.
— Bernanos s’est alors éloigné de l’antisémitisme virulent, tel qu’il l’exprimait à ses débuts dans
La Grande Peur des bien-pensants, mais, même s’il condamne le sort réservé aux Juifs par Hitler, il lui
reste des traces d’un antisémitisme atténué et embarrassé. Voir « Bernanos fut-il antisémite ? » de Paul
Renard, nord’ n°15, mai 1990.
BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG
145
paragraphes que nous avons cités plus haut suivent immédiatement un développement où l’épistolier avoue son éloignement devant ce qu’il considère
comme la culture juive :
Ce film est vraiment surprenant. Les photographies admirables. Mais si
juif ! si juif ! plus juif encore que L’Opéra de Quat’sous. Il est impossible qu’il
n’ait pas été fait par un Juif. Quelle tristesse atroce, quel mépris de l’homme,
quel blasphème contre la vie, quelle férocité.
Ne dirait-on pas que cette dernière phrase concerne déjà Zweig, dont il est
question après ?
Bernanos reviendra à la condamnation de la « culture juive » dans un article
d’avril 1944, « Le drame de conscience d’un Juif allemand »10. Polémiquant
avec Otto Maria Carpeaux, dont il cite le vrai nom, Karpfen11, il lui attribue
« une intelligence inquiète et tourmentée, trop souvent influencée par les réactions, nerveuses ou viscérales, d’une sensibilité maladive – pour ne pas dire
d’un orgueil soupçonneux en perpétuel état d’érection pathologique » et il
ajoute que « les caractères énumérés plus haut sont précisément les tares de
l’intelligence juive, par ailleurs si admirable d’ingéniosité, de dialectique et
d’audace12 ». On peut se demander si cette polémique avec Carpeaux ne vise
pas aussi, en partie, Zweig post mortem.
Fiction
Les Derniers Jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik est présenté comme
un « roman », mais tous les faits qu’il relate sont avérés comme s’étant réellement passés. Une bibliographie clôt, d’ailleurs, l’ouvrage. Si roman il y a, c’est
parce que le narrateur pénètre à l’intérieur de la pensée de ses personnages,
surtout de Zweig et de Lotte. La rencontre entre Bernanos et Zweig occupe
neuf pages du chapitre « Janvier »13.
Une rencontre préparée
Cette rencontre est annoncée par deux passages. En septembre 1941,
Zweig, pensant n’être pas fait pour recevoir les doléances et les sollicitations
des Juifs, renvoie ceux-ci, de manière imaginaire, à des écrivains (parmi lesquels Bernanos) et à des intellectuels engagés, dont il envie le courage qu’il
n’a pas :
Il fallait dire aux gueux perdus dans la tourmente de trouver un autre Zweig.
Stefan Zweig était poste restante. Demandez à Thomas Mann, à Franz Werfel, à
Brecht qui espèrent encore en l’Allemagne, suppliez Bernanos et Breton, Fiers
— Combat pour la liberté, op. cit., ibid.
10 — Bernanos, Essais et écrits de combat, op. cit., p. 608-613.
11 — Ibid., p. 608.
12 — Ibid., p. 609.
13 — Les Derniers Jours de Stephan Zweig, p. 141-51.
146
PAuL ReNArD
Combattants de la France Libre, frappez à la porte d’Einstein qui croit en la
nation juive, oui, voilà les héros et voilà les Justes.
Il avait été le premier des fuyards, il était le dernier des lâches, le dernier
des hommes, le Dernier Zweig14.
Dans un autre passage, en décembre 1941, Seksik cite un extrait de ce que
Zweig « écrivait, comme Roth buvait, sans effort ni plaisir », des « idées »
qu’il « notait […] sur des feuilles volantes » ; si Zweig s’y montre moins
désespéré qu’en septembre de la même année, puisqu’il a un projet, ce projet,
qui ne sera pas mené à bien, n’est que littéraire puisqu’il consiste à éditer des
textes dont la teneur n’est pas précisée :
Écrire un almanach de l’émigration, 1941, 1942, qui publierait une sélection des meilleurs travaux des émigrants et montrerait qu’ils sont toujours productifs. Un almanach allemand avec Thomas et Heinrich Mann, un almanach
autrichien avec Werfel, Beer-Hofmann. Un almanach français avec Maurois,
Bernanos, Jules Romains, Pierre Cot. Prévoir une coordination à New York,
par Klaus Man [sic]. En parler avec Bruno Kreitner15.
Le récit de la rencontre
Seksik analyse d’abord les raisons qui poussent Zweig à vouloir rencontrer Bernanos, raisons qui sont d’ordre culturel et littéraire : « parler avec un
écrivain », « parler à nouveau français », « Puiser dans la ferveur de son hôte
la force de se remettre au travail ». Puis l’auteur des Derniers Jours de Stefan
Zweig établit un parallèle entre les deux écrivains : « Une même détestation
pour le fascisme et le stalinisme les rapprochait. » Ce parallèle est un peu forcé,
car il n’est pas sûr que Bernanos éprouvait la même « fascination de l’errance »
que Zweig ; les incessants déménagements du premier furent, en effet, plus
subis que voulus. Zweig redoute autant qu’il la désire cette rencontre, non
pas en raison de l’antisémitisme de Bernanos tel qu’il s’est exprimé dans La
Grande Peur des bien-pensants, mais à cause de l’« inébranlable amour de
la patrie » et de l’« engagement politique » de celui qu’il visite, alors que lui
« abhorrait l’idée de la Nation » et « ne se souciait que d’une chose : préserver
sa liberté. »
Puis Zweig prend le train, où il commence à douter du bien-fondé de son
initiative. Quand il arrive, il est « fourbu », mais l’accueil chaleureux de
Bernanos et de sa famille le réconforte ; les deux auteurs parlent d’« écrivains
en exil », en particulier de Roger Caillois qui « avait offert à Bernanos une
tribune dans Les Lettres françaises » (en fait, il s’agit de Lettres françaises)
et Bernanos en profite pour demander à son invité d’écrire dans cette revue,
ce que refuse Zweig qui n’ose interroger son hôte sur les « terribles accès de
désespoir de celui-ci ».
14 — Op. cit., p. 42.
15 — Op. cit., p. 121-122. Les italiques sont dans le roman.
BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG
147
Bernanos se lance alors dans un long monologue, transcrit en style direct,
où il essaie, d’abord, de persuader son visiteur d’user de la responsabilité
qu’ont les écrivains de lutter contre l’hitlérisme. Il propose à Zweig d’écrire
dans la presse du Brésil pour faire basculer définitivement l’opinion des pays
sud-américains contre les puissances de l’Axe. Bernanos parle ensuite de lui ;
il ne veut pas rester « au-dessus de la mêlée » (allusion à Zweig par le biais de
Romain Rolland) et il éprouve du « chagrin » « à ne plus écrire de romans ».
Il prophétise la victoire des Alliés et la vengeance contre les collaborateurs :
« Le sang des traîtres coulera dans la Seine. » avant de terminer son discours
par une dernière exhortation : « Cher ami, le monde a besoin d’entendre votre
voix. »
La réponse de Zweig est présentée par le biais du style indirect libre. Il ne
croit pas dans les vertus d’entraînement de sa parole, il reste fidèle au nonengagement de Romain Rolland, même si celui-ci « a abjuré sa foi pacifiste »,
il est trop fatigué, trop « vieux » et trop désespéré pour avoir « l’âme d’un
combattant » ; il est un « poids mort » qui « n’aim[e] plus que le silence ».
C’est enfin le retour à la narration : conversation de Lotte avec Bernanos
sur « l’élevage de chevaux » de ce dernier et départ de Zweig « fatigué ».
Réalité et fiction
Les Derniers Jours de Stefan Zweig appartient à un genre très couru de nos
jours : le roman consacré à des personnes réelles, qui repose sur une documentation approfondie et qui pose les problèmes du traitement fictionnel de
la réalité.
De même que, dans le roman traditionnel, des « effets de réel », selon l’expression de Roland Barthes, font croire que ce qui est lu est vrai, de même, dans
le roman consacré à des personnes réelles et connues, on trouve des détails
vrais, qui pour le lecteur averti sont des preuves d’exactitude. Ainsi, quand
Seksik écrit : « […] Bernanos se leva, se dirigea vers la TSF posée sur une
table et qu’il venait de recevoir d’un ami syrien de passage », il s’appuie sur
une phrase des Enfants humiliés de Bernanos : « Nous avons fini par mettre
au point l’appareil de T.S.F. fourni par un Syrien16 ».
Il est sans doute plus difficile de transcrire les pensées et les conversations
de ces personnes réelles que de restituer leurs actes. Dans le cas du roman de
Seksik, le discours ininterrompu de Bernanos, face à deux personnes et non à
un public fourni, paraît peu vraisemblable par sa longueur et il intéresse moins
que les réponses de Zweig, sans doute parce que le genre romanesque est plus
apte à révéler les incertitudes, le désespoir, l’aveu de lâcheté qu’à délivrer un
message positif.
*
16 — Essais et écrits de combat, tome I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 892.
148
PAuL ReNArD
Les Derniers Jours de Stefan Zweig peut être lu de deux façons : comme un
roman traditionnel qui nous fait pénétrer, à une époque tragique, l’intériorité
d’un être tourmenté ou comme un roman historique qui nous éclaire sur la
vie de Zweig et sur ses relations, dont celle avec Bernanos. Cette rencontre
ne déboucha sur rien (contrairement aux rapports si enrichissants que Zweig
eut avec Verhaeren, Rilke, Rodin, Romain Rolland et surtout avec Sigmund
Freud, qui lui redonna momentanément courage à Londres après les accords
de Munich)17 ; elle précéda de peu, au contraire, le suicide de Lotte et de son
époux.
17 — Il raconte ces rencontres dans Le Monde d’hier, paru d’abord sous le titre Die Welt von Gestern
en 1944 à Stockholm, puis en France, pour la première fois, en 1982.
comptes rendus
poésie
Pierre Dhainaut : Plus loin dans l’inachevé, suivi de Journal des bords, éditions Arfuyen, 2010.
Plus loin dans l’inachevé… Le goût de l’inachevé s’est exprimé très tôt dans
l’œuvre de Pierre Dhainaut : la deuxième section du Poème commencé (1969) s’intitulait « Fragments ou ruines ». Un goût si puissant qu’il a inspiré le titre de plusieurs
livres : Fragments d’espace ou de matin (1988), Prières errantes (1990), Fragments
et louanges (1993), Dans la lumière inachevée (1996). Mais de quel inachevé parlons-nous ? Depuis Terre des voix (1985), ce mot a pris une ampleur et un sens nouveaux : il désigne la condition même du poème conçu comme un rythme en suspens,
un questionnement intense, un vibrant appel aux échos que le lecteur, à sa manière,
fera résonner.
Cette nécessité de ne pas conclure, le nouveau recueil de Pierre Dhainaut (qui a
reçu en l’occurrence le prix Jean Arp pour l’ensemble de son œuvre) l’affirme plus
que jamais, pour mieux en explorer le paradoxe : « Quelle œuvre s’accomplirait si
elle prétendait s’achever ? » Il se présente comme une « Perpétuelle éphéméride » ou
un Journal des bords. Un récit de l’instant présent, fugace et quotidien, que le poète
embrasse sans le retenir, parce qu’il pressent que tout ce qui meurt toujours se renouvelle : « Si fraîche, immense, c’est déjà l’aube / […] // Et chaque jour, on ne compte
pas les années, / la force nue revient, l’essor / du premier instant ou du premier cri. »
Qu’est-ce que cet inachevé, sinon le lien ineffable entre deux opposés : l’incomplet
et l’infini ?
Une telle poésie s’enracine avant tout ici-bas, dans la finitude de notre condition
spatiale et temporelle, entre le fragmentaire et l’éphémère. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les sous-titres. Ainsi nos « Actes » sont-ils « de passage ». Les journées, les
paysages et les pages du poème sont autant de « seuils » où les saisons vont et viennent,
parce que toutes « nous conviennent » – même l’hiver, pleinement accueilli quand le
moment est venu de laisser les souvenirs « inutiles » de l’eau « vive » pour contempler
l’étang « ce matin, saisi par la glace ». Le recueil est jalonné de ces « Entrouvertures »
qui font entrer dans nos vies d’inégales « rafales » de pluie ou de nuit… Celle-ci se
fissure également – « nuit double » – partagée entre l’abandon et la résistance au
sommeil. Laquelle engendre à son tour des « fragments d’insomnie » : « arbres secs »
ou « pierres sèches », « cendres », « nœuds », « trous », « rides »… Ailleurs, au grand
jour cette fois, voici quelques « débris de verre, de fer », « un tas de décombres »,
« une planche à l’abandon », « pourrie »… Il arrive que les souffles eux-mêmes « se
raréfient » et que l’eau cesse « de jaillir ».
Et pourtant, cette incomplétude est aussi éloignée que possible du chaos : simultanément, le poème reflète la « permanence » secrète qui charrie les fragments et les
relie en profondeur. Le malheur vient du fait que nous méconnaissons ce flux, ou
l’oublions : « mais l’eau n’a pu tarir, la faiblesse est la nôtre […] ». « Que le givre
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
150
COMPTES RENDUS
scintille, puis fonde, / il est toujours le givre. » « Nous jugeons avec nos yeux quand
nous ne distinguons que des fragments. »
Tout morcellement n’est en effet que la face visible d’une mystérieuse puissance : « comment [….] comprendre / d’où vient cette force / également qui ronge,
qui érige ? » L’apparente contradiction du troisième vers est plusieurs fois résolue :
l’adverbe et le double pronom relatif équilibrent les verbes antonymes ; la virgule les
juxtapose ; les allitérations les rapprochent ; et, par avance, le déterminant démonstratif les unissait : « cette force ». Force ou élan vital, c’est bien elle qui transmue
l’« effroi » en « parole » et ouvre la mémoire. C’est elle qui conduit le poète à prêter
« foi » aux « sables » et ne permet à « aucun arbre » d’être « seul ». Qui rassemble le
foisonnement volage des oiseaux en un lieu sûr nommé « ici ». Qui légitime la tentative de « réduire » le « souci de soi » – c’est-à-dire d’un moi se croyant séparé du
reste de l’univers. Cette continuité, aussi miraculeuse qu’imperceptible, n’est-elle pas
l’objet infiniment désirable d’une quête, pour cette raison, inachevable ? N’est-elle
pas cela même « qui nous appelle, nommons-le l’horizon, l’autre rive, certains diront
la transcendance, peu importe » ?
Nous voici au cœur du paradoxe : l’« obéissance » du poète à cette puissance permanente, invisible et transcendante, « n’est en rien le reniement de l’ici », discontinu
et immanent. L’un de ses noms est « Amour », tout simplement. À l’image de cette
étrange inscription tracée à la chaux, restée seule intacte « sur le mur aveugle » d’« une
maison béante / que n’habita personne », ineffaçable malgré « les tempêtes », « les
années », mais aussi légère et incertaine que les « mouettes / dont les ailes claquent,
/ s’apprêtant à l’envol »…
Ces dernières années, les poèmes de Pierre Dhainaut s’orientent toujours davantage vers cette simplicité profonde, qui est aussi celle de l’enfance. Vers ce « soleil
qui flamboie », dessiné par deux enfants dans la neige, « sur le terre-plein près du
garage ». Vers ce « juste écho », perceptible dès que « l’écoute » se fait « vaste ». De
fait, les vers s’aèrent, s’abrègent. Comme l’enfant, le poète préfère, à la phrase trop
construite, le « nom », d’autant plus rayonnant qu’il pèse peu sur la page. Les mots
s’aimantent l’un l’autre – « poussière » appelle « pollen », « passion », « patience »
et « orange », « offrande » –, patiemment exhumés du langage usuel : le poème est
« indispensable » parce qu’il « donne l’exemple d’un langage débarrassé des usages
que nous en faisons comme si nous en étions le maître, quand nous ne sommes pas
distraits par le bavardage. »
Ainsi Pierre Dhainaut rend-il à la langue son pouvoir initial, celui des textes sacrés,
quelle qu’en soit la tradition : célébrer infiniment le Tout, en faisant éprouver l’intensité de cette vie qui s’exténue puis s’épanche à nouveau. Les significations, toujours
orgueilleuses, s’éteignent suffisamment pour que les mots consacrent leur énergie à
révéler ce mystère : « Buée féconde, qui se retire, qui a rendu la vitre claire et le monde
par-delà : à son image, le poème. » Ce faisant, le poète veille, de toute son attention,
à ce que jamais le filet du sens et de la syntaxe ne les reprenne, ne les étouffe : « c’est
vers l’inconnu, si je suis à leur service, qu’ils vont me conduire : le plus difficile,
trouver le rythme qui fera que le poème grandisse à son gré. » Par un « approfondissement » sans « ressassement », il s’agit d’exprimer un accord indicible : « Corps et
âme et monde qui s’entendent, inséparables, inséparables des mots du poème lorsqu’ils
sont sur le point de rejoindre le silence […] ».
À travers cette humble et radicale exigence, Pierre Dhainaut reproduit, dans son
champ propre – celui de la page – les gestes de son petit-fils Nathan « le bienvenu »,
qui « incarne la joie, la pleine joie du souffle » et dont la paume « généreuse » « délivre
COMPTES RENDUS 151
de la terre » des fragments naturels, aussi précieux qu’éphémères : « Graviers, marrons, feuilles jaunes, bout de bois »… Autant d’aspects multiples de la même force,
secrète et fluide, qui fait se mouvoir l’univers. Le poète regarde le langage comme
l’enfant « éclaire » de ses yeux, « à genoux », une simple flaque d’eau : « il en fera
/ une laisse de mer », une échappée vers ce grand large invisible où nous baignons
sans nous en rendre compte.
Et si nous étions capables, s’interroge Pierre Dhainaut, « d’élargir à toutes nos
activités » cette quête, commune à l’enfant et au poète, d’un inachevé, fragment de
terre ou de langage, « qui soit au bon endroit dans le tout et simultanément contribue à l’équilibre ou au rythme de ce tout » ? Nous franchirions alors le seuil qui fait
passer « du profane » « au sacré », « du tangible à l’impalpable » – de l’incomplet
à l’infini –, tout en nous souvenant que « l’impalpable ne désavoue pas le tangible,
il l’éclaire. » Vivre notre vie entière comme s’écrit le poème, avec cette justesse, ce
« sentiment d’être accordés » : « n’est-ce qu’un rêve ? » Ou une potentialité que nous
négligeons ?
Puissions-nous entendre cette question, cet appel – ce rappel de l’essentiel.
Sabine Dewulf
Dominique Sampiero, Le Maître de ma poussière sur ma bouche, Les Éditions
Lettres Vives, coll. « Entre 4 Yeux », 20213 Castellare-di-Casinca, 2009, 65
p., 13 €.
Dans le préambule de son dernier recueil de prose poétique, Le Maître de ma poussière sur ma bouche, Dominique Sampiero évoque l’enfant qui « devient un homme
qui veut écrire l’histoire de la poussière sur ses lèvres ». Cette poussière sur les lèvres
de l’enfant, c’est celle laissée par les mots rares et précieux du grand-père qui un jour
s’est tu définitivement. Le poète sait que c’est avec ce matériau fragile qu’il va falloir
bâtir pour ne pas se dissoudre : « alors il dessine encore des phrases avec son doigt dans
le pollen des arbres et toute sa vie tombe en poussière mais lui reste debout. » (p. 8).
Il faut conférer au souvenir du vieil homme et de son épouse la consistance d’un
socle. Dominique Sampiero s’y attache en rassemblant les éléments du décor et les
détails du quotidien qui font jaillir la présence de celui qu’on appelait « la planche »
et de celle qu’on nommait « le silure », « sans méchanceté, parce qu’on les aimait. Et
qu’aimer, c’est donner un autre nom, un nom qui nous ressemble. » (p. 12).
Être poète, c’est donc aussi aimer. Aimer et nommer, par exemple la table du
grand-père qui assure le lien entre « la planche » et l’écrivain. Et l’arbre surtout,
l’arbre qui finit par se confondre avec le grand-père – « J’ai connu un homme dont je
ne sais plus s’il était un homme ou un arbre », p. 9 – l’arbre qui est le grand-père et
bien plus que le grand-père, qui est aussi le poète car l’arbre transcende l’existence
individuelle (« l’arbre est plus fort que moi », p. 34) pour exprimer le « miracle de
la présence dans un cœur éparpillé » (p. 32), miracle qui ne substitue pourtant pas au
monde une féerie car si « les arbres me survivront », écrit Dominique Sampiero, « ils
mourront aussi. Je connais d’eux cette fraternité. Ils me consolent par la beauté de
leur effacement. » (p. 33).
L’arbre réconcilie le poète avec l’existence. Ou plutôt, il met le poète au monde,
l’installe au cœur du monde au même titre qu’une étreinte inoubliable, la première,
dont Dominique Sampiero convoque le souvenir dans un passage qui constitue la
réécriture d’un épisode déjà narré en 2006 dans Les Anges n’ont pas de sexe. Mais
152
COMPTES RENDUS
quand en 2006 la jeune fille aimée se prénommait Myriam, dans le texte de 2009,
symboliquement, elle porte le nom de la première femme, Ève.
Le Maître de ma poussière sur ma bouche se présente bien comme un grand poème
de la refondation de soi et du monde, sans cesse à reproduire avec et contre la poussière.
On attend donc déjà avec impatience de lire la suite de l’œuvre de Dominique Sampiero.
Pour l’heure, on relira ce magnifique Maître de ma poussière sur ma bouche.
Philippe Lançon
Dominique Quélen, Loque (une élégie), Éditions fissile, 21, Grand’Rue, 09310
Les Cabannes, 2009, 147 p., 18 €.
Loque (une élégie), le dernier recueil de Dominique Quélen, illustré par Tristan
Bastit, est un ouvrage bien singulier. Il est écrit dans une prose qui ne comporte aucun
chapitre, ni aucun paragraphe, à l’exception d’un espace (p. 96) et d’une interruption
du texte justifiée par un encadré (p. 122) qui signale que l’ouvrage est en travaux et
que le lecteur est prié d’emprunter la page d’en face.
Ce même lecteur se voit donc confronté à un flot de paroles qu’il lui faut souvent
aussi, avouons-le, affronter. En effet, Dominique Quélen brise toute continuité sémantique tout en refusant la forme fragmentaire. Le lecteur se rattache alors à des motifs
récurrents : séjour romain, évocation de corps le plus souvent souffrants ou mutilés,
retour régulier d’un « petit couteau » qui coupe dans le tissu d’un texte mis en loques
(l’auteur vit dans le Nord où cet emploi du terme loque – un reste d’étoffe déchiré
– est encore assez fréquent).
Ce texte, on ne sait s’il s’agit d’un soliloque ou s’il est traversé de multiples voix.
Il mêle aussi différents types de discours et malmène ainsi ce qui pourrait rester de
poésie dans une société où « on est lecteur et client » (p. 55). « Tu as la langue à forte
poésie, la poésie déviée, la poésie dénaturée, tous les degrés de la poésie jusqu’à la
poésie employée comme vide-poche et décapsuleur » (p. 82), écrit D. Quélen, soumettant constamment la poésie à l’ironie, une ironie mordante, corrosive, qui attaque
le matériau textuel.
La poésie est en effet présentée comme livrée à la loi de la concurrence, soumise
à la logique sportive d’un championnat où l’on compte les « points poésie », gagnés
par exemple à la faveur d’aussi habiles que dérisoires manipulations de mots : « tu les
as donc, cette couleur et cette douleur qu’un rien sépare et que tout oppose, roulées
et malaxées en une pâte homogène et qui justement n’a pas de nom. Ça occupe, ça
fait passer le temps. Tu n’as plus qu’à prendre la douleur et la douceur et c’est reparti
pour un tour. » (p. 56)
« Est-ce encore de la poésie ? » (p. 33), se demande D. Quélen. À quoi et comment
tient un texte ? Il tient, même réduit à l’état de loque. Les mots sont là, ils constituent
un appui, le seul appui possible même quand ils interrogent la possibilité de tenir
encore un discours poétique. Ainsi Loque est une élégie, mais une élégie méconnaissable. Plus encore que dans son recueil intitulé Sports, D. Quélen nous semble
pratiquer la poésie comme un sport de combat, avec et contre elle, qui ne va plus de
soi : « Coffret laqué blanc double tiroir intérieur sur écrin de luxe et de beauté livré
avec la formule : sans équivalent connu dans la langue. Mais il faut savoir qu’à ce
stade de la compétition les organismes sont très éprouvés. » (p. 87). Nous ne pouvons
qu’acquiescer et avertir que ceux des lecteurs qui accepteront de se prêter à cette
expérience-limite pourraient également être mis à l’épreuve.
Philippe Lançon
COMPTES RENDUS 153
Philippe Fumery, Caïeux, Éditions Henry, 2009, 53 p., 6 €.
Les lecteurs de nord’ connaissent Philippe Fumery puisque, de celui-ci, notre
revue a déjà publié de la poésie en prose ainsi que le premier chapitre d’un roman
inédit (n°44 et 47).
Caïeux est un court recueil composé de poèmes toujours brefs qui constituent
autant d’instantanés de paysages, ceux du littoral du Nord – Pas-de-Calais où vit le
poète, qu’animent les éléments au gré des saisons. Les haïkus de Caïeux – le titre joue
manifestement de cette proximité phonique – parcourent en effet presque une année de
la « fin d’avril » (p. 8) au « matin d’hiver » (p. 45) qui renferme déjà les « couleurs/
d’une saison à venir » (p. 48).
La présence humaine se fait d’abord discrète : ici ou là quelques hommes, un jardinier, du linge qui pend… Puis, à mesure que les poèmes disent l’avancée des saisons,
avec l’été finissant, l’homme occupe plus de place dans le texte, fût-ce à travers les
signes qui annoncent sa disparition : « la vie à ce point s’amenuise, / les doigts fins /
sur la chemise de nuit. / L’alliance a glissé, / roulé sous le lit. » (p. 34). Ou encore :
« Paysan à genoux / éclaircit la scarole, / sarcle, / en appui sur le bras gauche. / […]
Ferme les yeux, / la tête dans les épaules./ Les cloches sonnent le glas. » (p. 39).
Au terme du recueil, le poète semble chargé du poids du temps que les fragments du
texte ont discrètement égrené : « Au jour failli, / me suis couché, / las, transi, / songes
ajournés » (p. 49). C’est l’unique marque de la première personne dans ce recueil.
Philippe Fumery y privilégie donc la chose vue, sans que jamais elle ne paraisse opaque ou insaisissable. Ceci confère à cette poésie, au lexique précis, une sérénité dans
l’attention à la vie que le dernier fragment ne parvient pas à troubler.
Caïeux, qui vient du picard, ne désigne-t-il pas de petits bourgeons souterrains ?
Philippe Lançon
roman
Sorj Chalandon, La Légende de nos pères, Grasset, 2009, 254 p., 17 €.
« Cela aurait pu être un père et un fils venus partager une mémoire commune »
(p. 230). La Légende de nos pères de Sorj Chalandon est moins un roman sur la
Résistance intérieure qu’un roman sur la transmission de la mémoire, sur ce qu’un
enfant a reçu du père, sur ce dont il a ou aurait voulu hériter et sur ce qu’un père a pu
transmettre.
Le narrateur, Marcel Frémaux, est un ancien journaliste de La Voix du Nord qui
s’est reconverti en biographe familial, à Lille. En réponse à des commandes, il rédige
la vie d’anonymes et la réarrange parfois aussi, un peu. À travers cette activité, il semble vouloir conjurer le décès de son père, mort sans lui avoir légué ses souvenirs de
résistant, essentiellement parce que son fils ne l’a pas sollicité à temps. Aussi, lorsque
Lupuline Beuzaboc le rencontre pour qu’il recueille et mette en forme les souvenirs
de son père, Tescelin Beuzaboc, grand résistant dans le Nord – Pas-de-Calais, Marcel
Frémaux s’implique plus que jamais dans sa tâche de biographe : « Je partais sur les
traces de son père comme si c’était le mien » (p. 169). Frémaux écoute, enquête et
doute. N’est-il pas sur le point de rédiger les histoires que Lupuline voulait que son
père lui raconte lorsqu’elle était enfant ? Et lui-même ne règle-t-il pas des comptes
avec son histoire personnelle ?
154
COMPTES RENDUS
À côté de la « légende des pères » demeurent pourtant l’Histoire et les faits qui ne
se laissent pas enfermer dans un récit. C’est le cas du massacre d’Ascq en avril 1944.
« Mais Ascq était vrai, dans ses vivants et dans ses morts. Ce nom-là était sacré »
(p. 236). Par la voix de son narrateur, Sorj Chalandon entretient donc la mémoire d’une
résistance que le statut particulier du Nord pendant la guerre a rendu encore plus dure.
L’auteur exprime également, en suivant une trame un peu trop prévisible peut-être, ce
besoin de légende auquel la littérature se confronte.
Philippe Lançon
Cahiers Georges Hyvernaud, n°9, 2009, La Société des Lecteurs de Georges
Hyvernaud, 124 p., 15 €.
Dans l’œuvre mince mais essentielle de Georges Hyvernaud à laquelle la revue
nord’ a consacré un précédent numéro (n°47), le témoignage sur l’expérience des
camps est surtout témoignage de l’horreur de l’enfermement dans un corps. L’écriture
du corps était l’objet d’étude de la journée organisée en avril 2009 à l’IMEC par la
Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud. Les actes de cette rencontre sont publiés
dans les Cahiers Georges Hyvernaud n°9. Les intervenants ont interrogé notamment
le discours sur le corps comme double d’un discours sur la littérature et la politique, exploré l’écriture d’un corps obscène à purger, la fonction cathartique du texte
littéraire et le puritanisme dans l’œuvre. Les débats apportent de riches précisions
biographiques et historiques et sont le lieu d’une parole vive, souvent passionnée. La
qualité de cette publication atteste le dynamisme de l’association. Gageons que celleci parvienne à jeter une lumière plus grande sur l’œuvre d’Hyvernaud encore tenue
dans la confidentialité.
Caecilia Ternisien
Antoine Choplin, Cour Nord, éd. La Brune, 2010, 130 p., 13,50 €.
Le roman d’Antoine Choplin, Cour Nord, n’est pas seulement un roman social.
Certes, il traite de la grève menée dans les années quatre-vingt par le personnel d’une
usine du Nord menacée de fermeture. Et à travers la lutte déterminée (jusqu’à la grève
de la faim) mais vaine du père et leader syndical, c’est l’agonie du monde ouvrier,
programmée, et la fin d’une époque qui sont racontées. Mais Cour Nord est aussi un
roman sur la filiation, pudique et juste. Le fils, Léo, passionné de jazz, assiste à la lutte
comme placé dans une mitoyenneté intenable : incapable d’engagement et coupable
vis-à-vis des pères qui se battent pour sauver au prix de leur vie un héritage auquel
les fils ne semblent déjà plus tenir. Mais la réussite et l’originalité du roman résident
dans l’entrelacement subtil du récit de cette crise sociale et filiale et d’une réflexion
sur la création et le pouvoir de la littérature, et de l’art plus généralement, de paralyser,
altérer, sauver.
Caecilia Ternisien
COMPTES RENDUS 155
beau livre
Jean Pattou et Michel Quint, La Ducasse aux nuages, un grand voyage autour
du monde, Elytis, diffusion harmonia mundi, Bordeaux, 2010, 144 p., 30 €.
L’ouvrage se présente comme « un voyage décalé, loufoque et poétique ». Grâce
à Jean Pattou, aquarelliste lillois déjà auteur de nombre d’ouvrages dont plusieurs
ayant pour cadre le nord (Lille Folies, Les Beffrois et Les Places de Gand, tous trois
aux éditions « Pays du Nord ») et à Michel Quint, auquel nord’ vient de consacrer
un numéro, le lecteur est convié à une redécouverte poétique des paysages du monde
entier dans un réenchantement du monde par la poésie et par la peinture. Michel Quint
imagine que, lors de la ducasse de Rouvray-en-Weppe, une trombe emporte dans
des villes du monde entier forains et badauds, dont on distingue les silhouettes « sur
quelques-uns des dessins et aquarelles qu’un peintre au long cours, et qui se trouvait
être lillois, Jean Pattou, avait réalisés sans penser à retrouver la trace des disparus ».
Le lecteur est convié à poursuivre ces silhouettes et leurs histoires de Londres en
Italie, de Brasilia à Amsterdam ou à Madrid, de Québec au Taj Mahal : Victor, douze
ans, avec son maillot du Lille Olympique, qui vient de gagner un sifflet à roulette à
la ducasse, Bernard, qui tenait un stand de loterie et auquel Peggy fait redécouvrir les
mythes grecs, Valérie qui rencontre les amants de Vérone, Clémence qui entend la
voix du passé de Berlin, mais aussi Francis, Adrien, Louis, d’autres encore qui, tous,
vivent une expérience fantastique racontée par Michel Quint, tandis que les aquarelles
font naître, des autos-tamponneuses de la ducasse, la porte de Brandebourg, ou voisiner, dans un paysage de neige, La Haye et la Place rouge à Moscou. L’ouvrage et
le voyage du lecteur s’achèvent avec le Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq,
récemment rénové, où s’est posé un pigeon géant, lui aussi voyageur autour du monde.
Un beau livre qui propose au lecteur une invitation au voyage où se mêlent littérature
et histoire, réel et imaginaire.
Marie-Madeleine Castellani
revue
Lieux d’être, Revue thématique de création littéraire et artistique, n°50,
« Mots et regards ». Carte blanche à Michel Butor et Pierre Leloup, numéro
anniversaire, 164 p., 15 €. + port.
La revue Lieux d’Être outre une trentaine d’auteurs aux textes inédits, consacre
dans ce numéro une soixantaine de pages à Michel Butor et au peintre et décorateur de
théâtre Pierre Leloup, décédé en janvier 2010. Tous deux se sont rencontrés en 1979
par l’intermédiaire du photographe André Villers, ils ont réalisé ensemble de nombreux
livres d’artistes. Le dossier consacre plusieurs articles à leur collaboration. On lira ainsi
« Composé » de Patrick Longuet suivi de « Le Minotaure, le singe et l’escargot »,
de Michel Ménaché, puis de poèmes dont un dédié à Pierre Leloup ; « Les lèvres du
silence. Mylène Besson en chemin avec Michel Butor », par Isabelle Roussel-Gillet,
consacré aux peintures et dessins de Mylène Besson, compagne de Pierre Leloup et à
ses collaborations avec Michel Butor ; d’Isabelle Roussel-Gillet aussi « Les entre-liens
tissés. Michel Butor, Dialogue avec les arts par Lucien Giraudo » ; « Sur Don Juan
dans la Manche de Michel Butor », par Patrick Lepetit. Ce cahier est riche d’illustrations : fac-similé de poèmes, nombreuses photos d’atelier présentant les œuvres de
156
COMPTES RENDUS
Pierre Leloup, livres d’artistes sous la signature commune de Butor et Leloup, avec
une notice de Marie Minssieux-Chamonard, conservateur à la Réserve des livres rares
de la BnF. Les pages 155 à 158 donnent une bio-bibliographie des deux artistes. Une
photographie de Maxime Godard signe la couverture.
Il s’agit là d’un très beau numéro de cette revue de création littéraire et artistique
qui donne à la poésie une place privilégiée. Le numéro 50, qui est aussi celui des 25
ans de la revue, témoigne bien de sa volonté éditoriale : « mêler poètes et artistes »,
tout en rendant hommage à la fois à un artiste trop tôt disparu et à un écrivain, originaire de la région mais aussi grand voyageur, à l’écriture foisonnante et protéiforme.
Pour fêter cet événement et souffler les 50 bougies, diverses manifestations auront
lieu au printemps prochain au musée Sandelin et à la bibliothèque de Saint-Omer.
Contact : Madeleine Carcano, 17, rue de Paris, 59700 Marcq-en-Barœul,
tél. : 03.20.51.94.84. Courriel :Les
[email protected].
25 ans, les 50 bougies
Marie-Madeleine Castellani
de la
en quelques mots…
Dès 1978, avec opiniâtreté, é
sionnés : Gérard Cousin, Fran
l'aventure poétique dans l'Audo
poésie, fédèrent autres amis e
rencontres, des expositions, de
lieux parfois insolites comme l
sité des horizons insoupçonnés
tout public et à entrer en résist
La poésie est et sera le leitmo
voles, tous voulant aller plus lo
Ill. de la couverture de Maxime Godard pour le n° 50 Mots et Regards
Carte blanche à Michel Butor&Pierre Leloup
En 1985, l'association entend jouer un rôle de passeur
tation partisane, sans tabous, sans exclusives, pour donner
des artistes et tisser du lien à travers plusieurs générations, éc
le n°1 « Sauvage(s) qui s’est perpétué jusqu’à ce jour avec le
Michel Butor/Pierre Leloup » et avec le n°51 « Lumière(s) ».
Véritable catalyseur, matrice à explorer toutes les thé
voix diverses et variées, connues ou inconnues, la revue devi
patience et de la réflexion.
En raison du départ de Francis Denis qui veut désorm
Carcano rejoint Régis Louchaërt au sein de la rédaction en ré
dérant la diffusion et l'action poétiques auprès du public et de
cial est transféré à Marcq-en-Baroeul. La présidence et la réd
reçu
revues
– Le Carnet et les Instants, n°160, 161 (« Le roman-photo »), 162 (« Écrire
l’érotisme »).
– L’Estracelle, 2009, n°1, Maison de la Poésie Nord – Pas-de-Calais.
– Eulalie, n°1 à 4.
– Prévoyance sociale, n°84, juillet 2010.
– Revue des Sciences Humaines, n°297 (« Gérard Macé »), 298 (« Réinventer
le roman dans les années 20 »).
– Septentrion, 2010, n°1, 2, 3, 4.
– Textyles, n°35 (« François Jacqmin »).
poésie
– Joël Laloux, Poèmes 2006-2010, Éditions Le Roseau, 2010.
récit
– Bernard Tettelin, Insomnies, Éditions de la Margotpierre, 2010.
– Sam Savreux, Make February Summer, Éditions des Vanneaux, 2009.
NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature
nord’
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® Je m’abonne à nord’ à partir de janvier 2011, deux numéros à paraître :
n°57 : en avril 2011 : Théâtres
n°58 : en octobre 2011 : Éric Holder
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à compter du n°54 (2009)
n°54 Hugo Claus - n°55 Michel Quint
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des ouvrages du fonds (jusqu’au n°53)
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Je commande les numéros suivants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je commande les ouvrages suivants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .............................................................
Je commande le ou les numéro(s) suivant(s) : ­
® n°5 bis : Hugo, Anthologie de textes sur le Nord/Pas-de-Calais, 5,50 F+2 F.. 7,50 F
® n°7 : Simenon, 5,50 F+2 F................................................................................ 7,50 F
® n°8 : Jacques Brel, 6 F+2 F.................................................................................. 8 F
® n°9 : Contes et légendes, 6 F+2 F............................................................. 8 F
® n°10 : Le Nord romantique : Desbordes-Valmore, 6 F+2 F......................... 8 F
® n°11 : Bernanos, 6 F+2 F...................................................................................... 8 F
® n°12 : Littérature et Révolution dans le Nord, 6 F+2 F.................................... 8 F
® Anthologie : De César à Yourcenar : le Nord/Pas-de-Calais en prose.. 11,50 F­
® n°13 : Albert Samain, 6 F+5 F............................................................................. 8 F­
® n°14 : De Gaulle, écrivain, 6 F+2 F..................................................................... 8 F
® n°15 : Van der Meersch, 6 F+2 F. ....................................................................... 8 F­
® n°16 : Jouve, 6 F+2 F............................................................................................ 8 F
® n°17 : Suzanne Lilar et Françoise Mallet-Joris, 7 F+2 F.................................. 9 F
® n°18 : Verlaine, 7 F+2 F. ...................................................................................... 9 F
® n°19 : Poètes d’expression picarde d’hier et d’aujourd’hui, 7 F+2 F. ............ 9 F­
® n°20 : Guerre et Littérature (14/18, 39/45) (épuisé)­
® n° spécial 10 anniversaire, 7,50 F+2 F............................................................. 9,50 F
® n°23 : Violette Leduc, 7,50 F+2 F.................................................................... 9,50 F­
® n°25 : Littératures du Nord médiéval, 7,50 F+2 F. ....................................... 9,50 F
® n°26 : Maurice Maeterlinck, 7,50 F+2 F. ....................................................... 9,50 F­
® n°27 : Dominique Rolin, 7,50 F+2 F. .............................................................. 9,50 F
® n°28 : Béatrix Beck, 7,50 F+2 F....................................................................... 9,50 F
® n°29 : Frontières et Traverses (xviie-xviiie siècles), 8,50 F+2 F......................... 10,50 F
® n°30 : Naturalismes, 8,50 F+2 F....................................................................................... 10,50 F
® n°31 : Yourcenar, 10 F+2 F................................................................................ 12 F
® n°32 : Immigrations, 10 F+2 F. .......................................................................... 12 F
® n°33 : Romantisme, 10 F+2 F............................................................................. 12 F­
® n°34 : Pierre Dhainaut, 10 F+2 F....................................................................... 12 F
® n°35 : Germaine Acremant, 10 F+2 F. .............................................................. 12 F
® n°36 : la poésie belge francophone du surréalisme à nos jours,
10 F+2 F................................................................................................................................................ 12 F
® n°37 : Pierre Herbart, 10 F+2 F......................................................................... 12 F
® n°38 : Polars, 11 F+2 F.............................................................................................................. 13 F
® n°39 : L’abbé Prévost, 11 F+2 F........................................................................................... 13 F
® n°40 : René Ghil, Jehan Rictus, Théo Varlet, 11 F+2 F........................................... 13 F
® n°41 : Léon Bocquet, 11 F+2 F.............................................................................................. 13 F
® n°42 : Paul Adam, 11 F+2 F.................................................................................................... 13 F
® n°43 : Paul Gadenne, 11 F+2 F.............................................................................................. 13 F
® n°44 : Alexandre Desrousseaux, 11 F+2 F....................................................................... 13 F
e
® n°45 : Fénelon, 11 F+2 F........................................................................................................... 13
® n°46 : Vidocq, 11 F+2 F............................................................................................................. 13
® supplément au n°47 : Images du Nord. Littérature, arts plastiques,
15 F+3 F................................................................................................................................................ 17
® n°47 : Georges Hyvernaud, 11 F+2 F................................................................................. 13
® n°48 : La bande dessinée, 11 F+3 F..................................................................................... 14
® n°49 : Dominique Sampiero, 12 F+3 F.............................................................................. 15
® n°50 : Pierre Hamp, 12 F+3 F................................................................................................ 15
® n°51 : André Stil, 12 F+3 F...................................................................................................... 15
® n°52 : Wilfred Owen, 12 F+3 F............................................................................................. 15
® n°53 : Sainte-Beuve, 12 F+3 F................................................................................................ 15
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Merci d’adresser ce bon de commande, accompagné du chèque libellé à l’ordre de
la S.L.N., à : S.L.N. – Yves Ledun
39, rue Nicolas Leblanc – 59000 Lille
Nous regrettons de ne pouvoir expédier les numéros suivants, épuisés :
n°1 consacré à Van der Meersch ;­
n°2 consacré à Paul Gadenne ; n°3 consacré à Poètes du Nord ;
n°4 consacré à Mine et Littérature ;
n°5 consacré à Marguerite Yourcenar ;
n°6 consacré à Simons ;
n°21 consacré à Georges Rodenbach ;­
n°22 consacré à Émile Verhaeren ;
n°24 consacré à Gaston Criel.
Numéro spécial « Dixième anniversaire » de nord’
paru en octobre 1993,
ce cahier propose des textes introuvables et inédits de­
Jean-Louis BACHELLIER – Gaston CRIEL – Guy CROUSSY
Marceline DESBORDES-VALMORE – Pierre DESCAMPS
Pierre DHAINAUT – André DOMS – Georges HYVERNAUD
Michel QUINT – Georges RODENBACH – Albert SAMAIN – SIMONS
Le TRÉSORIER de LILLE – Théo VARLET
il vous sera expédié pour la somme de 9,50 F (7,50 F +2 F) de participation
aux frais d’envoi) si vous cochez la case correspondante dans le bulletin
d’abonnement imprimé à la fin du volume.
Images du Nord
Littérature, Arts plastiques
supplément au n°47 – avril 2006
Présentation (Paul Renard).
histoire
D’un colloque à l’autre : réflexions sur l’émergence et la genèse des systèmes de
représentation d’un nord de la France (Odile Parsis-Barubé).
littérature
L’Artois de Bernanos (Daniel Liénard).
L’image du Nord dans l’œuvre romanesque de Maxence Van der Meersch (Christian
Morzewski).
« Mai qui fut sans nuage… » Mélancolie de la route des Flandres chez Claude Simon
(Jean-Yves Laurichesse).
La guerre d’Algérie à la lumière du Pays Noir Trois pas dans une guerre d’André Stil
(Marie-Thérèse Eychart).
Marguerite Yourcenar, fille de Flandre (Annick Benoît-Dusausoy et Guy Fontaine).
Images du Nord dans la littérature francophone (Jean-Christophe Delmeule).
L’image du « pays noir » dans les romans de mineurs : l’influence de Germinal (Paul
Renard).
Tout in bas de ch’terril ou les avatars d’un motif original de la littérature dialectale
du Pays noir (Jacques Landrecies).
arts plastiques
Aristide Delannoy, un dessinateur du Pas-de-Calais (Pierre Dassau).
Art contemporain : image(s) ou non (Gérard Durozoi).
Vouloir, une revue d’art ? (Sylvie Férey).
Le motif du beffroi dans l’art septentrional et l’identité régionale (François
Robichon).
ethnologie
Un autre pays chez soi : images et cultures du Nord de la France (Marie Cegarra).
création
Rue Saint-Étienne 1960 (inédit) (Jacques Darras).
La courée (Marie Desplechin).
Cet ouvrage peut être commandé au prix de 15 e + 3 e de frais de port
Merci d’adresser votre commande, accompagné du chèque libellé à l’ordre de
la S.L.N., à : Yves Ledun, 39, rue Nicolas Leblanc, 59000 Lille.
nord’
25 ans
supplément au n°52 – novembre 2008
À l’occasion des 25 ans de nord’ la Bibliothèque Municipale de
Lille a organisé une exposition autour de la revue et des auteurs
qu’elle a évoqués.
Le catalogue de l’exposition, supplément au n°52, novembre
2008, peut être commandé au prix de 20 e + 3 e de frais de port.
Index :
Germaine ACREMANT, Paul ADAM, Adam de LA HALLE, Auguste
ANGELLIER, Louis ARAGON, Béatrix BECK, revue Le Beffroi, Georges
BERNANOS, Léon BOCQUET, Jean BODEL, François BOUCQ,
Jacques BREL, Jules BRETON, François de COTTIGNIES dit BRÛLEMAISON, Henri CARION, Le Roman du Chastelain de Coucy et de la
dame de Fayel, Gaston CRIEL, Jacques DARRAS, Claude DAUBERCIES,
Pierre-Laurent Buirette dit Dormont DE BELLOY, Charles DE COSTER,
Charles DE GAULLE, Ludovic DEGROOTE, Armand DEHORNE,
Philippe DELEPIERRE, Marceline DESBORDES-VALMORE, Pierre
DESCAMPS, Marie DESPLECHIN, Alexandre DESROUSSEAUX,
Charles DEULIN, Pierre DHAINAUT, Christian DOTREMONT,
Jacques DUQUESNE, Georges EEKHOUD, Gérard FARASSE, François
de SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON, Jean FROISSART,
Paul GADENNE, René GHIL, Gilles de Chin, Pierre HAMP, Xavier
HANOTTE, Pierre HERBART, Victor HUGO, Georges HYVERNAUD,
Pierre Jean JOUVE, Alphonse de LAMARTINE, Violette LEDUC, Camille
LEMONNIER, Suzanne LILAR, Emmanuel LOOTEN, Joseph-Henri
LOUWYCK, Maurice MAETERLINCK, Françoise MALLET-JORIS,
Jules MOUSSERON, Gustave NADAUD, André OBEY, Wilfred OWEN,
Antoine-François PRÉVOST (L’Abbé PRÉVOST), Michel QUINT, Raoul
de Cambrai, Jehan RICTUS, Maximilien de ROBESPIERRE, Georges
RODENBACH, Dominique ROLIN, Charles-Augustin de SAINTEBEUVE, Albert SAMAIN, Dominique SAMPIERO, Georges SIMENON,
Léopold SIMONS, Noël SIMSOLO, André STIL, Maxence VAN DER
MEERSCH, Théo VARLET, Émile VERHAEREN, Paul VERLAINE,
François VIDOCQ, la revue Vouloir, Marguerite YOURCENAR, Émile
ZOLA.
ISSN : 0755-7884
Achevé d’imprimer et façonné­
sur les Presses de l’Université Charles-de-Gaulle - Lille 3­
—­
Dépôt légal : 4e trimestre 2010