Revue Nord
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nord’ revue de critique et de création littéraires du nord/pas-de-calais n°56 — décembre 2010 Revue éditée par la S.L.N., avec l’aide du Conseil Régional Nord/Pas-de-Calais PROTESTANTISME ET littérature Études réunies par Jean Vilbas sommaire n°56 - décembre 2010 dossier : Protestantisme et littérature Nord des réformes et des réveils (Jean Vilbas) Entre Humanisme et Lumières : traducteurs, polémistes et mystiques La Bible au cœur de l’écriture Louis Des Masures (Philippe François) Polémiques Doit-on prêcher en picard si l’on est picard ? L’avis de Jean Calvin (Luce Albert-Maréchal) Guy de Brès : la littérature comme bouclier face à la persécution (Philippe Laurent) Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde (Mathieu de la Gorce) La mise en scène de la conversion d’un hérétique : à propos d’un livre de François Richardot en 1567 (Alain Lottin) Jean de Monchy (Émile Braekman) Expatriés, voyageurs et mystiques Le voyage des Amazones. Jessé de Forest (Vincent Guillier) Jean de Labadie (Alain Joblin) Antoinette Bourignon (Marjolaine Chevalier) Antoine Bénézet, bâtisseur de ponts transatlantiques (Jeanne-Henriette Louis) Dix-neuvième et vingtième siècles : Missions, dissidences et concurrences Henry Pyt (Isabelle Olekhnovitch) Le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque en France (Laurie Larvent) Pierre Nicolle, homme de culture et homme de réveil (Raymond Pfister) 5 9 13 19 31 35 39 45 51 55 65 69 71 81 Une pensée religieuse en concurrence : la révélation du père des Antoinistes & la Bible des Protestants (Guillaume Chapheau) 87 Crises Henri Nick, écrivain parce que pasteur (Grégoire Humbert) 93 Élie Gounelle (Bruno Ehrman) 103 Robert Farelly, une plume « baptiste sociale » (Sébastien Fath) 107 Wilfred Edward Salter Owen (Suzanne Bray) 111 Racines Identité, écriture et mémoire protestantes en Picardie (Jean-Marie Wiscart) 115 Les moissons de l’exil (Vincent Guillier) 117 Les Éditions Le Phare (Laurent Déom) 123 Claude Campagne, entre Action catholique et lecture de la Bible (Francis Marcoin) 127 création Jeanne (Henri Heinemann) 133 « Je suis de la pire espèce… » (Françoise Nimal) 135 Les Alpes du Nord (Catherine O’Connor) 139 chronique bernanosienne Bernanos et le suicide de Stefan Zweig (Paul Renard) 141 comptes rendus 149 reçu 157 Nord des réformes et des réveils Jean VILBAS Les Pays-Bas du sud, largement gagnés à la Réforme au seizième siècle, n’apparaissent plus au vingt et unième siècle comme une terre protestante, même si le réformateur Jean Calvin, dont on a célébré le cinq centième anniversaire en 2009, est natif de la picarde cité de Noyon. La minorité protestante, qu’elle soit demeurée dans la contrée, expatriée ou réimplantée à l’occasion des réveils du dix-neuvième et du vingtième siècles a néanmoins joué un rôle important dans la vie culturelle du Septentrion. La première trace de cette influence est révélée par le nombre important d’écrivains et artistes qui s’attachent à la diffusion du texte biblique : l’humaniste Jacques Lefèvre, né à Étaples, gagné à l’évangélisme professé par Marguerite de Navarre et la cour de Nérac, inaugure un cortège de traducteurs qui intègre le noyonnais Robert Olivétan, traducteur de la Bible en français à la demande des communautés vaudoises, et Samuel Desmarets, natif d’Oisemont et pilier du Refuge huguenot des Pays-Bas, sans négliger l’anglais William Tyndale, martyrisé à Vilvoorde ; il convient de ne pas oublier la riposte que constitue la traduction catholique de la Bible en anglais, fruit du travail du Collège de Douai. À côté de ces traducteurs, un dramaturge et poète comme le tournaisien Louis Des Masures s’intéresse à la vie du roi David qu’il porte à la scène, mais aussi aux Psaumes ; ce, à l’instar du noyonnais Pascal de L’Estocart et du tournaisien Samuel Mareschal qui les mettent en musique NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature jean vilbas et du valenciennois Valentin Conrart, secrétaire de l’Académie française qui revoit la traduction de Théodore de Bèze et de Clément Marot. Dans le laps de temps qui s’étend de la Renaissance aux Lumières, les conflits religieux sont nombreux ; ils s’expriment notamment par les textes polémiques des humanistes comme l’espagnol Juan Luis Vives, exilé à Buges, ou le néerlandais Érasme de Rotterdam, retiré à Anderlecht, des réformateurs comme Jean Calvin ou le montois Guy de Brès, rédacteur de la Confessio Belgica et considéré comme le père de la Réforme aux Pays-Bas, des écrivains militants comme le guerrier Philippe de Marnix, baron de Sainte-Aldegonde ou le curieux Jean de Monchy, auteur des Dialogues rustiques, dédiés aux bergers d’Artois. Les entretiens de l’évêque arrageois François Richardot avec des hérétiques, comme les textes juridiques de Jean Bodin, établi à Laon où avait eu lieu l’exorcisme de Nicole Obry, offrent un autre éclairage sur ces polémiques dont les témoignages textuels sont nombreux. La violence née des conflits religieux donne aussi lieu à la rédaction de martyrologues comme ceux de l’arrageois Jean Crespin ou du mennonite néerlandais Thieleman Van Braght dont une partie du Miroir sanglant se déroule dans les Flandres. Un autre indice de ce climat conflictuel est la longue liste d’expatriés de nos contrées qui ont trouvé refuge en Allemagne (comme le grammairien saintquentinois Pierre de La Ramée, le graveur liégeois Théodore de Bry ou les huguenots picards de Friedrichsdorf), aux Pays-Bas (comme le botaniste arrageois Charles de l’Écluse, le picard Samuel Desmarets, la visionnaire lilloise Antoinette Bourignon, le troublant Jean de Labadie qui fut curé à Amiens ou les ancêtres wallons du poète néerlandais Louis Couperus), en Grande-Bretagne (comme la famille elle aussi wallone du pasteur John Bulteel), aux États-Unis (comme le saint-quentinois Antoine Bénézet, converti au quakerisme) voire en Amérique latine (comme Jessé de Forest, originaire d’Avesnes-sur-Helpe, qui entreprend une tentative de colonisation protestante au Brésil). Certains font le voyage en sens inverse, comme l’écrivain Samuel-Henri Berthoud, descendant d’un imprimeur protestant suisse implanté dans le Cambrésis et converti au catholicisme ; quelques décennies plus tard, l’anglican John Ruskin posera un regard biblique sur le joyau de l’art gothique qu’est la cathédrale d’Amiens. Une vague d’évangélisation protestante atteint le nord de la France et la Belgique au début du dix-neuvième siècle ; elle accompagne les développements de l’industrialisation, en particulier dans le bassin minier, mais aussi dans les zones rurales. Plusieurs de ces missionnaires, de confession variée, ont laissé des témoignages littéraires de leur activité à travers leurs journaux et leurs correspondances : Jean de Visme, originaire du Ponthieu et pasteur d’un vaste territoire correspondant au nord de la France, à la Picardie et la Wallonie où il relève les églises réformées, sorties de la clandestinité ; Henry Pyt, réveillé genevois qui organise la première communauté baptiste à Nomain ; Jean-Baptiste Crétin, disciple de Pyt et fondateur de plusieurs églises baptistes ; Jean-Baptiste Pruvot dont le ministère en Cambrésis rural se partage entre les réformés et les baptistes et le célèbre Vincent Van Gogh, agent de l’Église nord des réformes et des réveils Chrétienne Missionnaire Belge à Wasmes, dans le Borinage. Beaucoup de communautés baptistes sont laminées au cours du vingtième siècle par des vagues de dissidence ; se détachent en particulier les Étudiants de la Bible, parmi lesquels le petit Mouvement Missionnaire Intérieur Laïc qui mène une intense activité éditoriale, et le pentecôtisme dont une figure nationale est le pasteur Pierre Nicolle, établi à La Fère. Le courant du christianisme social domine dans cette région marquée par les crises économiques ; il traverse l’ensemble des dénominations protestantes. Il inspire l’écrivain néerlandais Louis Couperus et a pour avocats et acteurs principaux les pasteurs réformés Henri Nick de Fives et Élie Gounelle de Roubaix, les baptistes denaisiens Philémon Vincent et Gaston Brabant. Si au début du vingtième siècle, le baptiste Émile Basly qui sera maire de Lens, choisit de s’engager en politique, en prenant des distances avec sa foi, quelques décennies plus tard, le théologien Georges Casalis, chargé de la conservation du Musée Calvin de Noyon, mène un dialogue critique avec le marxisme en épousant la théologie de la libération. Les conflits mondiaux servent de cadre à l’activité littéraire de plusieurs auteurs, depuis le poète anglais Wilfred Owen décédé à Ors jusqu’à l’avocat du pacifisme chrétien Philo Vernier, pasteur à Maubeuge, sans oublier le résistant cévenol André Trocmé, natif de Saint-Quentin. Les polémiques ne cessent pas, tant avec les défenseurs du catholicisme comme le chanoine Haigneré de Boulogne qu’avec des nouvelles spiritualités comme l’antoinisme qui se développe principalement dans la même aire géographique que les missions protestantes. Le contexte polémique conduit Henri Rossier, pasteur d’Amiens au dixneuvième siècle à se faire l’historien du protestantisme picard pour justifier les racines locales de celui-ci ; une même ferveur historique animera le critique anglais John Ruskin, visiteur attentif de la cité picarde, et Élisée Reclus, géographe de renom et militant anarchiste, mort à Tornhout. C’est cette même quête des racines qui parcourt l’œuvre de l’écrivain tchadien Nimrod, de confession protestante, établi en Picardie. Au vingtième siècle, plusieurs écrivains protestants s’illustrent dans la littérature destinée à la jeunesse comme l’instituteur du village protestant d’Horebeke, Abraham Hans, les baptistes denaisien Robert Farelly et boulonnais Brigitte et Jean-Louis Dubreuil (sous le pseudonyme de Claude Campagne) ; les Ardennes belges ont même abrité une maison d’édition, Le Phare, d’inspiration mennonite. Il ne faut pas oublier Alain Bombard, médecin à Amiens, qui a renoué avec la tradition du voyage et fait le récit de sa traversée en solitaire. Certains des auteurs cités seront présentés par de courtes biographies mais aussi à travers quelques pages d’anthologie qui en feront redécouvrir plusieurs. Nous avons aussi laissé la place dans la partie « création » à trois poètes plus immédiatement contemporains : Henri Heinemann, vivant sur la côte picarde, Françoise Nimal qui vit, travaille et écrit à Bruxelles et Catherine O’Connor, au service d’une communauté évangélique de la région lilloise. LOUIS DES MASURES Philippe FRANÇOIS Louis Des Masures est un poète français né vers 1515 à Tournai. À la cour de François Ier, il se lie avec de nombreux poètes et humanistes. L’accession au trône de France d’Henri II (1547) marque sa disgrâce. Vers 1550, il entre au service des princes de Lorraine et s’installe à Saint-Nicolas-de-Port. Il est alors sous la protection du cardinal Jean de Lorraine, pour qui il traduira l’Énéide, l’épopée de Virgile (environ 10 000 vers) publiée dans sa traduction définitive en 1560, chez Jean de Tournes à Lyon (premiers fragments publiés à Paris dès 1547), dédiée à Charles III. Mais en ces années 1550, outre son éloignement de la Cour royale, un événement va bouleverser son existence : suite à un séjour à Genève, où il rencontre les Réformateurs Jean Calvin, Pierre Viret et Théodore de Bèze, il se convertit secrètement au protestantisme, tout en poursuivant sa « carrière » à la très catholique Cour de Lorraine ; c’est dans ce contexte qu’il rencontre Pierre de Ronsard qui le tient en haute estime. Ignorant tout de sa conversion, le poète vendômois lui consacrera en 1560 une élogieuse élégie où l’on note déjà des accents anti-protestants annonçant le virage pris par Ronsard vers 1561. En 1553, Des Masures devient auditeur de la Cour des Comptes de Nancy. Signe de sa notoriété, l’année 1557 voit la publication de ses Œuvres poétiques qui contiennent une paraphrase rimée de vingt psaumes de l’Ancien Testament, sur le modèle de ce qui deviendra le Psautier huguenot, alors en chantier (Marot-Bèze). Ce point est très important : le poète de Cour, qui connaissait la mise en route du psautier genevois, se transforme en théologien pour un exercice poétique dont Marot fut le maître incontesté, avec toujours cette ambiguïté, ici volontaire, entre usages mondain (les psaumes eurent un grand succès à la Cour) et liturgique protestant (même si le texte est dédié à l’évêque de Toul). NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 10 PHILIPPE FRANÇOIS En 1562, sur le point d’être poursuivi pour cause d’hérésie, il se réfugie à Metz où il est diacre, puis pasteur de la communauté réformée (1566). C’est dans cette ville, où figure une importante communauté réformée, qu’il rédige, à la suite de sa découverte de la pièce Abraham sacrifiant (1550) de Théodore de Bèze, ses Tragédies saintes : David combattant, David triomphant, David fugitif (1566). Cette œuvre en vers, composée avec prologues, chœurs et épilogues, préfigure la tragédie classique, tout en se rattachant à la tradition des mystères et moralités ; elle est destinée à soutenir les protestants alors persécutés : il s’agit d’un texte à clefs, difficile à lire car truffé de références à la situation politico-religieuse de l’époque. On retrouve ensuite Des Masures brièvement à Bâle et enfin établi dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines (dans l’actuel département du Haut-Rhin) où il meurt, pasteur, à Eschery, le 17 juin 1574. Vingt Pseaumes de David, traduits selon la verité hebraïque, et mis en rime françoise (1557) Pseaume LXXXII Deus stetit in synagoga deorum. Il amonneste les Princes d’entendre à faire droite justice : les reprenant de leurs faux jugemens. Et pource qu’il considere l’iniquité & corrupcion d’iceux, il invoque Dieu, à fin que luimesmes par Jesuchrist vienne juger la terre : auquel il prophetise que toutes nacions escherront en heritage. Dieu tousjours tient le premier lieu Au conseil des Seigneurs & Princes Il juge & preside au milieu Des hauteins Juges des Provinces. Jusques à quand meintiendrez vous Des pervers jugemens l’usage ? Et vous rengerez dessus tous Des meschants selon le visage ? Faites justice à l’indigent. Au povre donnez seure adresse. L’humble soit de son mal urgent, Et l’affligé mis hors d’oppresse. Retirez par devoir humein L’innocent d’ennui & de peine : LOUIS DES MASURES Et le delivrez de la main Du pecheur, qui de fraude est pleine. Las, ils n’ont sens, n’entendement : Parmi l’obscur, ils vont grand erre ; Tant qu’esbranlez sont grandement Tous les fondemens de la terre. Bien vous ay-je au vray dit ainsi : Vous estes Dieus regnans au monde : Vous estes tous enfans ici En qui force & hauteur abonde. Mais si mourrez vous toutefois Ainsi que meurt le plus bas homme : Et tomberez tous une fois, Comme un tyran que mort assomme. Lieve toy, Seigneur, lieve toy Que juger la terre tu viennes : Car toutes nacions je voy Par droit heritage estre tiennes. 11 Doit-on prêcher en picard si l’on est picard ? L’avis de Jean Calvin Luce ALBERT-MARÉCHAL S’il est question du nord et de Jean Calvin, c’est bien sûr à Noyon, siège épiscopal du Vermandois, qu’il faut d’abord renvoyer : « Il naquit à Noyon, ville ancienne et célèbre de Picardie, l’an 1509, le 10 juillet ». Le réformateur est baptisé le même jour à Ste Godeberte, en présence de son parrain, Jean des Vatines, chanoine de la cathédrale de Noyon. Il commence son instruction dans sa ville natale, au collège des Capettes, qu’il quittera vers treize ans pour rejoindre le collège de la Marche puis celui de Montaigu à Paris, après s’être vu octroyer des bénéfices ecclésiastiques locaux visant à financer la suite de ses études. Les racines picardes du réformateur de Genève sont bien connues, tout comme le réseau de relations et d’amitiés qu’entretenait sa famille dans la région : il restera attaché à Noyon et à la Picardie toute sa vie. En témoigne — Théodore de Bèze, Histoire de la vie et de la mort de Calvin (1565), O.C. 21, p. 25. — La date à laquelle Calvin quitte Noyon pour Paris fait débat, mais elle se situe entre 1520 et 1523. — Un autel de la cathédrale de Noyon, la cure de St Martin de Martheville (à 8 lieues de Noyon) finalement échangée deux ans plus tard contre celle de Pont-l’évêque, dans l’Oise. Calvin ne renonce officiellement à ces revenus qu’en 1534. — On pensera particulièrement à la famille d’Hangest. Pour de plus amples éléments, voir M. Reulos, « Les attaches de Calvin dans la région de Noyon », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, 1964, p. 193-200. NORD’- N°56 - décembre 2010 - protestantisme et littérature 14 LUCE ALBERT-MARÉCHAL la façon dont il déplore avec émotion les ravages causés par les Espagnols en 1552 : Interea, quod nunquam fore putassem, vivo patriae meae superstes. Urbs enim e qua natus sum tota nuper incendio consumpta fuit. Audire etiam quotidie horrendas totius Picardiae clades cogimur. L’emploi du terme patria indique à quel point la Picardie reste pour Calvin intimement liée à son histoire, à ses origines, alors même qu’il a quitté la France depuis déjà dix-huit ans à l’heure où il écrit cette lettre. Ce type d’évocations est pourtant rare sous sa plume, ne serait-ce qu’à cause de cette répugnance du réformateur à parler de lui-même, de sa vie ou de ses goûts. On en trouve en revanche d’un tout autre ordre dans son traité polémique intitulé Contre la secte phantasticque et furieuse des libertins qui se nomment spirituelz. Dans ce traité, le Nord en général et la Belgique en particulier – Flandres et Brabant – constituent de véritables foyers d’hérésie qui contaminent la France et au premier chef la Picardie, qui leur est frontalière : « ceste poison est parvenue jusque à nostre langue » : Pour commencer, il y a environ quinze ans ou plus, qu’un nommé Coppin, Flameng, natif de l’Isle, commença à remuer ceste ordure au lieu de sa nativité, homme ignorant et n’ayant autre moyen de se avancer de son audace, selon que dict le proverbe, qu’un fol ne doute de rien. Depuis est survenu un autre, nommé Quintin, lequel a acquis un tel bruit qu’il a esteinct la memoire de l’autre, tellement qu’on l’estime comme le chef et premier inventeur. Et luy, comme il est fier villain, prent bien plaisir d’avoir ceste reputation et se garde de faire mention ne semblant d’avoir rien apprins de ce maistre là. Il est du pays de Hannault ou de ces quartiers là. Or ne say je pas combien il y a qu’il vint en France, mais il y a plus de dix ans que je l’y ay veu. Alors il estoit acompaigné d’un Bertrand des Moulins, qui puis nagueres est devenu Dieu ou rien selon leur opinion ; c’est à dire qu’il est decedé de ce monde. Non seulement je ne leur voudrois imposer aucun crime à tort mais plustost voudrois empescher qu’un autre ne le fist. Toutesfois je ne puis dissimuler ce que j’ay entendu par feuz Estienne de la Forge, duquel la memoire doit estre beniste entre les fideles comme d’un sainct martyr de Jesus Christ. C’est qu’ilz estoyent sortis de leur pays, plustost pour quelque malefice que pour la parole. J’entends qu’il y en avoit encore un troisiesme, nommé Claude Perceval. Tous ont si bien besongné qu’ilz en ont infecté beaucoup en France, tellement qu’il n’y a lieu où ilz ayent habité lequel soit du tout pur de toute corruption. Combien que ce pendant ilz — « Je survis à ma patrie, ce que jamais je n’aurais pu croire. La ville où je suis né a été détruite entièrement par les flammes. Nous sommes même obligés d’entendre quotidiennement les destructions effroyables que subit toute la Picardie », Lettre n°1674 à Blaurer, Ioannis Calvini Opera quae supersunt omnia, Corpus Reformatorum, G. Baum, E. Cunitz, E. Reuss, Brunschwick puis Berlin, Schwetske, 59 vol., Brunsvigae, Berolini, 1863-1900, 14, p. 412. — Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituelz, [Avec une epistre de la mesme matiere, contre un cordelier, suppost de la secte : lequel est prisonnier à Roan]. Response à un certain Holandois, lequel sous ombre de faire les chrestiens tout spirituels, leur permet de polluer leur corps en toute idolatries, edidit M. van Veen, Genève, Droz, 2005. Édition mentionnée ensuite par CL. — CL, p. 56. DOIT-ON PRÊCHER EN PICARD SI ON EST PICARD ? 15 n’ont pas laissé de brasser et practiquer en leur pays, pour seduire tous povres simples idiotz ou autres qu’ilz pouvoient trouver disposez à les suivre ; et y ont tellement profité que c’est horreur d’ouïr parler de l’infection qui y est. Il est vray qu’ilz ont eu un ayde que je n’avoye pas encore dict. C’est un petit prestre, nommé messire Antoine Pocque, lequel aussi j’ay congneu depuis trois ans. Voilà tous les premiers docteurs de la bende et comme les patriarches. Les prêcheurs libertins sont donc des hommes du Nord : venus de Lille, alors en Flandres, pour Coppin, du Hainault pour Quintin, et originaire d’Enghien, pour Pocques, si l’on en croit les archives biographiques de la région10. Mais Calvin ne se contente pas de simples indications géographiques permettant de signaler l’origine de ces prêcheurs hérétiques, de localiser le berceau de l’hérésie et d’en tracer la progression par leurs va-et-vient entre leur pays et la France11. Il se sert aussi, très habilement, d’une autre donnée « régionale » : celle du dialecte. La Picardie ne donne plus lieu à aucune évocation contristée mais est désormais mentionnée à travers le parler picard : il ne s’agit plus alors de « localiser » l’ennemi mais bien de le dénigrer à cause d’une marque dialectale. Soulignons la plaisante ironie de situation : Calvin, en picard de souche, excelle évidemment dans cet exercice de parodie du parler picard, et il y prend également un plaisir manifeste puisqu’il réitère la chose à de nombreuses reprises. Au début, les premiers propos rapportés de Quintin sont incidemment suivis de la mention « en son picard » : « appelant S. Paul pot cassé, sainct Jehan josne sottelet en son picard, sainct Pierre renieur de Dieu, sainct Matthieu usurier »12. Cette même expression péjorative « en son picard » vient ensuite précéder chaque prise de parole de Quintin, et Calvin passe vite, avec virtuosité, au style direct : À fin que la chose soit encor plus facilement entendue, j’allegueray quelque exemple de leurs propos. Ceste grosse touasse de Quintin se trouva une fois en une rue où on avoit tué un homme. Il y avoit là daventure quelque fidele qui dist : Helas ! Qui a faict ce meschant acte ? Incontinent il respondt en son picard : Puy que tu le veu savoir, cha esté my. L’autre comme tout estoné luy dict : Comment seriez-vous bien si lasche ? A quoy il replica : Che ne suis-je mye, chet Dieu. Comment ? dict l’autre, faut il imputer à Dieu les crimes qu’il — CL, p. 56-57. — Quintin est en revanche taxé de « couturier picard » par Florimond de Raemond (« Quintin Couturier Picart commença de dogmatiser l’an 1525 en Brabant, au temps que tout le monde batoit l’enclume de l’heresie. », F. de Raemond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie de ce siècle, Rouen, 1623, II, p. 236) et désigné comme un « tailleur d’habit originaire de Picardie » par la Biografisch Archirf van de Benelux. Mais ces deux sources se sont vraisemblablement fondées sur le Contre les libertins, dans lequel Calvin souligne, nous allons le voir, le « parler picard » de Quintin. 10 — Biografisch Archirf van de Benelux, Académie Royale, Biographie nationale, Bruxelles, Thiry, 1866-1938, tome 17. 11 — On sait qu’ils concurrencent largement les prêcheurs réformés aussi bien dans le Nord de la France qu’au-delà de la frontière, et Quintin sera précisément arrêté et brûlé à Tournai. Cf. Le Journal d’un bourgeois de Tournai : Le second livre des chroniques de Pasquier de le Barre (1500-1565), par G. Moreau, Bruxelles, Palais des Académies, 1975, p. 322-326 et G. Moreau, Histoire du protestantisme à Tournai jusqu’à la veille de la Révolution des Pays-Bas, Paris, Les Belles Lettres, 1962, p. 383. 12 — CL, p. 75. 16 LUCE ALBERT-MARÉCHAL commande estre punis ? Adonc ce pouacre degorge plus fort son venin, disant : Ouy, chet ty, chet my, chet Dieu. Car che que ty ou my fesons, chet Dieu qui le foit, et che que Dieu foit, nous le foisons, pourche qu’il est en nous.13 L’effet comique14 est indéniable – Rabelais n’est pas loin – et l’impact rhétorique d’une telle prosopopée est immense : elle rend incompréhensibles autant que ridicules les propos hérétiques en même temps qu’elle disqualifie sur tous les plans celui qui les prononce. Quintin passe en effet pour un rustre, un ignorant peu éduqué, dont le picard sent le terroir et détonne face à l’éloquence de Calvin d’une part mais aussi face au langage commun du simple passant qui lui donne la réplique. D’autre part, on se demande ce qui oblige l’interlocuteur à demander des explications par deux fois au libertin : est-ce l’incongruité de son propos (le fond) ou l’obscurité du dialecte (la forme) ? Ainsi grâce à la forme dialectale, Calvin attire habilement la suspicion sur le fond du propos. Puissant outil polémique donc, ici, que cette parodie du parler picard, et le réformateur ne se prive pas du plaisir d’en réitérer l’usage15. Mais à mesure que l’on avance dans l’ouvrage, un glissement s’opère incidemment : Revenons donc à leur principal propos. S’ilz voyent un homme qui face difficulté de malfaire : O Adam, disent ilz, tu y voy encoire. L’anchien homme n’et nyen encoire cruchifié en ty. S’ilz voyent un homme craindre le jugement de Dieu : Tu sens, disent ilz, encoire le gou de le pumme. Vuarde bien que che morceau ne t’estrangle le gosie.16 Le propos calvinien tend ici à la généralisation de l’usage du parler picard à tous les libertins – « ilz » – et le picard devient le langage libertin, le langage hérétique en général et non plus seulement celui de Quintin, rustre prêcheur isolé. Il faut préciser que l’argument majeur de Calvin dans cette polémique porte précisément sur la langue : Calvin dénonce constamment le « gergon à part »17 des libertins, leur façon de « battre l’air d’un son confus »18 de sorte que pour les comprendre, il faut procéder à un déchiffrement. Cela rejoint la volonté d’Olivétan d’adopter pour sa Bible d’un « plat et commun langaige »19, contre 13 — CL, p. 89. 14 — O. Millet, « Calvin et les “libertins” : le libertin comme clandestin, ou de la sphère clandestinolibertine », La Lettre clandestine, n°5, 1997, p. 238. 15 — CL : « D’endurer le mal ilz s’en exemptent tant qu’ilz peuvent. Quand les autres sont en affliction, ilz font des robustes disans que c’est blasphemer de se plaindre, ou de faire semblant d’en rien sentir. Comme une toutefois j’estois present, quand Quintin dist à un homme fort malade – qui avoit seulement dict : Helas ! mon Dieu, que je sens de mal, ayde moy – : Vor dia ? Est che bien parlé chela ? De dire que Christ se porte ma ? Tout le ma, n’est y mye passé en ly ? N’est y mye en le gloire de son pere ? Est-che là tou che que vous avez aprin ? Mais quand Dieu les essaye, ilz sont tout esbahis de se trouver hommes differentz du filz de Dieu, ou pour le moins, de ne trouver pas en eux cest idole qu’ilz avoyent forgé en l’air. Comme il y en avoit un l’esté passé à Coulogne, qui disoit en plourant : Comment, faut il que je souffre encore, veu que tout est consommé ? », p. 109. 16 — CL, p. 112. 17 — CL, p. 69. 18 — CL, p. 70. 19 — Voir O. Millet, « Les préfaces des traductions de la Bible en français au xvie siècle : la question DOIT-ON PRÊCHER EN PICARD SI ON EST PICARD ? 17 la traduction française du Nouveau Testament de Lefèvre, en franco-picard. Ainsi, s’éloigner d’un langage compréhensible à tous constitue pour la Réforme une erreur grave qui vient nier l’universalité du langage divin, fait pour être compris de tous, « comme une nourrisse begaye avec son enfant »20, et modèle que doit imiter le langage humain. Toute obscurité langagière devient nécessairement le signe évident d’une perversion, d’une hérésie. Le picard tel qu’il est mobilisé par Calvin dans cette polémique, loin d’être loué ou tendrement évoqué comme un souvenir d’enfance, constitue donc la « marque »21 d’une hérésie, d’une doctrine mensongère, car il oblige au déchiffrement. Or la vérité n’a pas besoin d’être déchiffrée, elle est simple, pure et familière à l’oreille du fidèle (souvenons-nous de la devise du réformateur : purum putum). C’est dans cette idée que Farel déclare, dans son propre traité contre les libertins : « qu’on me pardonne si je ne puis pocquer, ne quintiniser ou libertiner »22 : il aurait pu ajouter « picardiser ». de la langue », La Traduction en France aux xve et xvie siècles, actes du colloque international de Nancy (déc. 1995), Champion et O. Millet, « Calvin et les “libertins” », art. cit., p. 238. 20 — CL, p. 70. 21 — CL, « Que ce soit donc une marque pour les discerner, quand on les orra ainsi parler, ou plutost gazouiller, que on n’y entendra que le haut allemant. », p. 70. 22 — G. Farel, Le Glaive de la Parolle veritable, tire contre le Bouclier de defense : duquel un Cordelier Libertin s’est voulu servir, pour approuver les fausses & damnables opinions, Genève, Jean Girard, 1550 p. 227. Guy de Brès : la littérature comme bouclier face à la persécution Philippe LAURENT Introduction Une œuvre littéraire n’est pas indépendante de son contexte. Comment comprendre la structure, saisir les accents, percevoir l’originalité d’une publication sans la placer dans son cadre historique et sociétal ? C’est particulièrement le cas de Guy de Brès. On ne comprendra rien à son style ni à l’originalité de sa langue si l’on ne réalise pas qu’il fait partie de la seconde génération d’intellectuels qui a choisi de publier des ouvrages savants en français afin de rendre la réflexion accessible à tous. On admirera bien plus sa modération, sa courtoisie et son respect de l’interlocuteur si l’on est conscient de l’époque fanatique et extrémiste dans laquelle il a vécu, époque donnant naissance à bien des écrits que nous jugerions aujourd’hui méprisants et injurieux. Faire sérieusement le tour de la production littéraire de Guy de Brès reste un travail à mener. Elle peut pourtant paraître modeste. Mais cette opinion doit être modérée. Si l’on doit s’arrêter au volume de production qui est en notre — Si l’on compare à Calvin, l’œuvre semble bien moins importante. Cependant, de Calvin, nous possédons une vaste correspondance, des sermons en grand nombre, des commentaires bibliques et des écrits théologiques. Pour Guy de Brès, nous possédons à peine une demi-douzaine de lettres, aucun sermon et aucun commentaire. Et pourtant, l’homme a bel et bien écrit de nombreuses lettres et prêché au moins NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 20 PHILIPPE LAURENT possession, l’œuvre de Guy de Brès est comparable à celle de Guillaume Farel ou Philippe de Marnix, ce qui n’est pas rien. Une courte présentation biographique précèdera donc l’initiation aux œuvres principales de l’auteur. Biographie Il est indéniable que Guy de Brès est belge. Toutes les fibres de son être sont attachées à sa région natale, la Wallonie picarde et le Hainaut, qu’il ne quittera jamais que contraint et forcé pour y revenir dès que possible. Il naît en 1522 au moment de l’explosion de la Réforme luthérienne, un an avant que les premiers martyrs officiellement condamnés et brûlés à cause de leur foi réformée ne le soient sur la Grand-Place de Bruxelles, deux ans après la condamnation officielle des idées de Luther par l’Université de Leuven. Il souffrira, comme ses coreligionnaires, des persécutions ordonnées par Philippe II et qui aboutirent au « tribunal du sang », régime de terreur du duc d’Albe, à la Révolte des Gueux et à la scission des Pays-Bas en deux pays : la République des Provinces-Unies des Pays-Bas et les Pays-Bas espagnols. Contrairement à d’autres, il ne considéra jamais l’exil comme une solution et refusa de s’installer durablement dans les nombreuses Églises wallonnes du Refuge en Angleterre, en Allemagne ou dans les Provinces-Unies. Même la Genève de Calvin ne fut pas suffisante pour le tenir éloigné de sa région ! Le début d’une vocation Cadet d’une famille de cinq ou six enfants, Guy de Brès fréquente un peu l’école avant d’entrer comme apprenti auprès d’un maître verrier. Catholique romain sincère, c’est vraisemblablement son métier de peintre verrier qui l’a conduit à lire la Bible pour illustrer les scènes des vitraux qu’il devait réaliser. Il se convertit aux idées de la Réforme à l’âge mûr, à plus de vingt ans. Subissant, comme toute la communauté réformée montoise, les affres de la persécution, il se réfugie à Londres en 1548. C’est là qu’il aiguise ses premières armes théologiques et littéraires au contact de théologiens comme Jean A. Lasko ou Martin Bucer qu’on y croise parfois. Profondément attaché au triangle Tournai-Lille-Valenciennes et malgré les risques encourus, il choisit de autant que ses collègues de l’époque. — Voir à ce sujet E.M. Braekman, « La personnalité de Guy de Brès », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français – 119e année – Octobre 1973, p. 479. — Les lecteurs désireux d’une présentation plus large peuvent se reporter à notre article, « Histoire de la Réforme en Belgique », in Théologie Évangélique, vol. 3, n°3, 2004, p. 205 à 224 ou encore aux ouvrages du grand spécialiste brésien E.M. Braekman, Guy de Brès, Sa Vie, Éditions de la Librairie des Éclaireurs Unionistes, Bruxelles, 1960 & du même auteur : Le Protestantisme belge au xvie siècle, Éditions La Cause, 1999. — La date de naissance de Guy de Brès n’est pas précisément connue. 1522, avancée par la majorité des spécialistes, semble la plus sûre même si d’autres optent pour 1521 ou 1523. — E.M. Braekman, op. cit., p. 37. GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER… 21 revenir dans cette région des Pays-Bas dès 1552. Comme le Réformateur parle peu de lui dans sa correspondance, nous ne connaissons pas les motivations de ce retour. Il s’installe à Lille, à l’Église dite « de la Rose » déjà largement persécutée. C’est là qu’il débute son œuvre littéraire en écrivant Le Baston de la Foy, apologie de Réforme comme restauration de l’Église primitive. Il y démontre une connaissance étonnante et remarquable des conciles de l’Église catholique, des Pères et docteurs de l’Église et de la Bible. L’attachement à une région La persécution ne faiblissant pas, Guy de Brès s’exile à nouveau après quatre années de ministère lillois, toujours avec comme but la formation pour le ministère pastoral. Il choisit cette fois, Lausanne et Genève où il reçoit une formation philologique et théologique. Il assiste notamment aux sermons et études de Jean Calvin. En 1559, il se marie et est de retour dans sa région d’origine pour un ministère itinérant entre Lille, Tournai, Mons, Valenciennes même s’il garde un pied-à-terre à Tournai. Il organise et enseigne les Églises locales issues de la Réforme tout en s’opposant aux anabaptistes locaux. C’est un ministère risqué en cette époque troublée. Devenus majoritaires et contre l’avis de Guy de Brès, les Réformés organisent des chanteries10 dans les rues de Valenciennes et Tournai. Face à la persécution qui en résulte, Guy de Brès publie, le 25 mai 1561 à Rouen, la Confessio Belgica qui est précédée d’une lettre adressée au nom de tous les Réformés de Pays-Bas à Philippe II dont il réclame l’écoute afin de démontrer que ceux-ci sont de bons et loyaux citoyens. Un exemplaire en sera jeté dans l’enceinte du château de Tournai. La réaction des autorités n’est pas celle attendue. Guy de Brès, dont l’effigie est brûlée en public, est condamné par contumace et doit fuir. Suite à un incendie, les autorités mettent la main sur la bibliothèque du Réformateur — Guy de Brès, Baston de la Foy Chrétienne. La première édition parut à Lyon en 1555, la seconde à Lyon et Genève en 1562. Il dresse dans la table des matières du catalogue impressionnant des docteurs et conciles sur lesquels se base son ouvrage. Une étude des deux premiers chapitres du Baston dans son édition de 1555 permet de retrouver 103 citations dont 47 d’Augustin d’Hippone, ces citations étant issues de plus de vingt œuvres différentes de ce Père de l’Église. C’est tout simplement prodigieux pour quelqu’un qui, quelques années auparavant, n’était encore qu’un simple ouvrier verrier ! Voir E.M. Braekman, « La Personnalité de Guy de Brès », op. cit., p. 480-482. — Robert Collinet, La Réformation en Belgique au xvie siècle, Éd. Librairie des Éclaireurs Unionistes, Bruxelles, 1958, p. 74-75. — Même s’il cite régulièrement les écrits de Menno Simmons dans sa discussion des thèses anabaptistes, Guy de Brès semble surtout avoir été confronté à la branche violente et libertine de l’anabaptisme et non au véritable anabaptisme pacifique et respectueux d’une éthique forte inspirée par les valeurs bibliques. — Voir G. Moreau, Histoire du Protestantisme à Tournai jusqu’à la veille de la révolution des PaysBas, Les Belles Lettres, 1952, Paris, p. 145 qui mentionne à ce sujet la lettre écrite par les commissaires à la duchesse de Parle, le 10 janvier 1562, aux Archives Générales du Royaume, État et Audience, reg. 354, f°138r° et parle de « l’heure même où les bûchers sont allumés, les potences dressées, où la menace est partout, la clémence nulle part, où la hache et le glaive attendent, prêts à frapper ». 10 — Ce sont de grands rassemblements de Réformés chantant des psaumes dans les rues de la ville. Guy de Brès est farouchement opposé à de telles démonstrations de force. 22 PHILIPPE LAURENT belge qui nous révèle qu’il « écrivait le latin, le grec, quelque peu l’hébreu »11 ainsi que le français, le wallon et le flamand. Il trouve refuge à Sedan en 1563 et y restera trois ans au service du duc Henri-Robert de la Marck au titre de Chapelain. Le libre exercice du culte y est garanti12 et ce calme permet à de Brès de publier L’Oraison du Seigneur, L’Histoire notable de Christoph Fabri et d’Olivier Bouck ainsi que son ouvrage le plus long et le plus magistral : La Racine, Source et Fondement des Anabaptistes. Mais il est trop attaché à sa région natale. Il tente d’y négocier un compromis entre calvinistes et luthériens pour créer un front commun protestant, rencontre Guillaume d’Orange à Bruxelles et revient à Valenciennes en 1566. Partisan de la modération et de la négociation, il sera malgré tout conduit à l’échafaud le 31 mai 1567. Il voudra y exhorter la foule. D. Ollier tire de cette harangue un mot célèbre : « Soyez soumis aux magistrats, fidèles à la vérité… »13. Trois mois plus tard, le duc d’Albe est à Bruxelles. Une des pages les plus sombres de l’histoire de la Belgique s’écrit. Les publications14 Pour la plus grande majorité, les écrits de Guy de Brès n’ont plus été publiés depuis le xvie siècle. Les persécutions, le temps et l’oubli ont bien trop vite fait leur œuvre. Aujourd’hui, rassembler vingt exemplaires des publications du Réformateur belge relève du défi impossible. Non seulement ces éditions sont rarissimes mais de plus elles sont dispersées dans plusieurs bibliothèques à travers le monde. On s’étonnera de cette rareté en découvrant que les ouvrages de Guy de Brès ont connu une large diffusion dès leur première impression et que tous ont été l’objet de republications nombreuses. Cette disparition s’explique probablement par une raison majeure. Le pouvoir espagnol du xvie siècle a noyé dans le sang la Réforme protestante en Belgique. Guy de Brès étant si intimement lié à ces régions, son œuvre a disparu avec ses coreligionnaires, dont les historiens reconnaissent qu’ils sont aujourd’hui encore « des inconnus dans leur propre pays »15. Le lecteur francophone qui désirerait toucher à l’œuvre brésienne « dans le texte » pourra trouver à consulter deux ouvrages. Tout d’abord Racine, Source et Fondement des Anabaptistes (édition de 1565 chez Abel Clémence) dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles et Bâton de la 11 — J. Delecourt, art. « Brès (Guy de) », in Bibliographie nationale. 12 — S. Mours, Le Protestantisme en France au seizième siècle, Librairie Protestante, Paris, 1959, p. 182. 13 — Voir D. Ollier, Guy de Brès. Étude Historique sur la Réforme au Pays Wallon. 1522-1567, Fischbacher, Paris, 1883. 14 — À l’exception de Racine, Source et Fondement que nous avons pu consulter dans une édition originale, toutes les citations de texte de Guy de Brès sont issues de l’ouvrage d’E. M. Braekman, Guy de Brès – Pages choisies. Les Cahiers calvinistes 8ème année n°31, Bruxelles 1967, publié à l’occasion du quatrième centenaire du martyre à Valenciennes de Guy de Brès. 15 — J. Meyhoffer, « Les origines du Protestantisme Belge », in Le Messager Évangélique n°328, 15 avril 1992, p. 181-198, citation p. 198. GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER… 23 foi dans son édition de 1559, exemplaire unique à notre connaissance, conservé à la Bibliothèque de l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier. Le Bâton de la foi Le temps de la Réforme n’était pas avare en ouvrages polémiques. En 1547, un catholique du nom de Nicolas Grenier publia un Bouclier de la foi. Cet ouvrage avait pour but de défendre la foi catholique face aux remises en question de la Réforme. Guy de Brès y répond en 1555 en retournant les armes de son contradicteur contre lui. Son ouvrage est en fait une longue suite de citations des Pères de l’Église et des grands Conciles au titre évocateur : Le Bâton de la Foi chrétienne. Livre très utile à tous Chrétiens, pour s’armer contre les ennemis de l’Évangile, et pour aussi connaître l’ancienneté de notre sainte foi et de la vraie Église. Les citations sont commentées afin de démontrer que les Réformés suivent les Pères et les Conciles fondateurs. Guy de Brès s’insurge donc contre l’Inquisition, affirmant que : « les motifs d’une persécution si cruelle […] résident, pour les uns, dans un zèle inconsidéré pour la cause qu’on a embrassée sans trop se demander si elle est bonne et juste, pour les autres, dans la haine du pur Évangile »16. Christophe Plantin publia clandestinement, en 1555 à Anvers, la première édition mais le réformateur, vu le succès du livre, le réédita « revu et augmenté de nouveau » en 1559, 1561 et 1562 à Genève, en 1562 à Lyon et 1565 de nouveau à Genève. C’est lors de la troisième édition que l’auteur ajoutera de nombreuses références bibliques. Extrait de l’Épître à l’Église de Dieu en introduction au Bâton de la foi Entendez et retenez (mes amis) : voici ce présent livre nous pourra servir d’argument certain de cela, lequel est composé et recueilli fidèlement des propres livres des anciens docteurs, que si je veux présenter le présent livre (où il n’y a rien du mien mais tout des anciens) pour confession de ma foi à ces ennemis des pères, je ne doute pas que quand et quand je ne sois comme un méchant hérétique condamné à être brûlé tout vif en cendre. Or voyez, mes frères, et jugez (par un) juste jugement devant Dieu selon votre conscience, si nous sommes ennemis des pères ou eux. […] Quand donc vous aurez lu la doctrine des pères contenue en ce présent livre, jugez si on la pourrait confesser et maintenir publiquement devant ces vénérateurs des pères sans danger de la vie. Cependant je vous prie, mes frères, que (vous) ne craignez pas d’abandonner votre corps et votre vie pour une doctrine tant juste, sainte et bonne. Et réjouissonsnous en cela, que nous tenons la vraie doctrine ancienne des Prophètes, (des) Apôtres et (des) Docteurs de l’Église. […] À l’Église de Lille Vous avez été des premiers de votre ville (mes bien-aimés), j’ai aussi bonne espérance au Seigneur que vous ne serez pas des derniers. Mais comme vous avez été 16 — Ch. Rahlenbeck, « Gui de Brès », in Revue Belgique, 10e année, Bruxelles – 1878, p. 105-140, citation p. 110. 24 PHILIPPE LAURENT jusques à maintenant l’exemple et le miroir des pauvres ignorants pour les attirer à la v raie lumière de l’esprit, j’espère de vous, par la grâce de Dieu, que rien ne vous empêchera de mener jusques à la fin une si sainte œuvre. Car les pauvres ignorants, voyant la paix et union, et la promptitude et bon courage qui est en vous à recevoir cette sainte doctrine, sont contraints par votre sainte vie et conversation de venir à la connaissance de Jésus-Christ et conséquement à salut. […] Gardez-vous bien d’être en scandale à personne, s’entend en mal faisant, soyez bénins, doux et miséricordieux les uns avec les autres, ne rendant à personne mal pour mal, mais rendez le bien pour le mal. Vivez si saintement que si les hommes vous veulent punir et persécuter, qu’ils ne punissent rien d’autre en vous que la justice et la bonne vie. Et en ce faisant vous vous déclarerez être les enfants de Dieu.[…] La Confessio Belgica ou confession de foi belge On a longtemps pensé que la Confessio Belgica était un ouvrage communautaire. Aujourd’hui, tous les spécialistes l’attribuent à Guy de Brès seul. C’est par cette publication que le Réformateur est le plus connu internationalement. Au même titre que la Confession de La Rochelle (Confessio Gallicana - 1571), la Confessio Belgica fait en effet partie des grandes confessions de foi réformée du xvie siècle. Publié en 1561, elle est considérée par Guy de Brès comme le seul moyen d’unir les réformés des Pays-Bas et de lutter contre les mouvements illuminés, anarchistes et iconoclastes qui ravagent la région. Les autorités ne font en effet pas toujours la distinction entre les divers mouvements spirituels que cette période de bouillonnement des idées suscite. Guy de Brès voulait se positionner doctrinalement en tant qu’héritier des Pères de l’Église et démontrer aux autorités civiles que les calvinistes étaient de bons citoyens dont elles n’avaient rien à craindre. C’est dans ce but qu’il écrit en introduction à la confession, une lettre à Philippe II et une remontrance aux magistrats. Longue de 37 articles, cette confession démontre que Guy de Brès est un véritable disciple de Calvin, même s’il se montre moins confiant en l’institution et plus congrégationaliste17 que son prestigieux maître. Dès 1561, la Confessio Belgica connut deux éditions en français et en 1562 une édition en néerlandais. Les Églises wallonnes et flamandes la reconnurent en 1563. Le synode d’Emden de 1571 la déclara « formule d’unité ». Elle fait toujours partie des confessions de foi de référence pour l’Église Protestante Unie de Belgique qui la cite dans l’article premier de sa Constitution et Discipline18. Extrait de l’Épître au Roi Philippe Par celle-ci, comme nous l’espérons, vous connaîtrez qu’à tort on nous appelle schismatiques, rebelles et hérétiques, en tant que nous avouons et confessons non seulement les principaux points de la foi chrétienne compris au Symbole et dans 17 — Le congrégationalisme est un mode de gouvernance des Églises chrétiennes qui accorde le pouvoir décisionnel ultime au niveau des membres de l’Église locale et non au niveau d’un synode comme dans le système prôné par Calvin. Sans être congrégationaliste, Guy de Brès accorde aux communautés locales plus d’autonomie que le Réformateur genevois. 18 — Constitution de l’Église Protestante Unie de Belgique, article 1 §2. GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER… 25 la croyance commune, mais toute la doctrine révélée par Jésus-Christ en notre vie, justice et salut, publiée par les Évangélistes et les Apôtres, scellée par le sang de tant de martyrs, gardée purement et sincèrement en l’Église primitive, jusques à ce que par l’ignorance, l’avarice et l’ambition des Ministres, elle a été corrompue par des inventions et des traditions humaines contraires à la pureté de l’Évangile (Romains 1), lequel effrontément nos adversaires nient être la vertu de Dieu au salut de tous les croyants, quand ils nous condamnent et meurtrissent, pour ne point tenir ce qui n’est point en celui-ci. Extrait de la remontrance aux magistrats Et de fait, c’est une sentence fort célébrée de Platon, que tels seront les citoyens en la république que les Magistrats, et le vice pullule là où la peine de peu n’est la crainte de plusieurs. Parquoi n’étendant votre glaive que pour le tremper en notre sang, je vous supplie, donnez garde que devant Dieu, vous ne soyez coupables de tant de paillardises, blasphèmes et homicides, qui sont entre le peuple, et conférez nos mœurs avec celles de nos ennemis, car par celles-ci on connaît l’homme, comme l’arbre au fruit. […] Commencez donc, nos Seigneurs, commencez à prendre notre cause en mains, à vous enquérir de notre innocence, qui a été par les fraudes, les calomnies et les violences de nos adversaires accablée, de peur que le Seigneur qui a la vie de ses serviteurs chère et précieuse, ne déploie son courroux sur vous. Article III de la Confessio Belgica Nous confessons que cette parole de Dieu n’a point été envoyée ni apportée par une volonté humaine, mais les saints hommes, étant poussés par l’Esprit de Dieu, ont parlé, comme dit saint Pierre (2 Pierre 1.21). Puis après par le soin singulier que notre Dieu a de nous et de notre salut, il a commandé à ses serviteurs les Prophètes et les Apôtres de rédiger ses oracles par écrit (Psaume 102.19 ; Exode 17.14 ; Exode 34.27). Voire et lui-même a écrit de son doigt les deux tables de la Loi (Deutéronome 5.22 ; Exode 31.18). Pour cette cause nous appelons de tels écrits : Écritures saintes et divines. L’Oraison au Seigneur Cet opuscule de 24 pages a été découvert en 1924 par le professeur J. Lindeboom. Cette longue prière écrite d’une traite, sans alinéa, est conservée à la Bibliothèque Royale de La Haye et attribuée à Guy de Brès. On pense que cette Oraison fut rédigée pendant la retraite de Guy de Brès à Sedan. Il y fait montre d’un grand amour pour le peuple de Tournai et de Valenciennes, avide d’enseignements et de connaissances bibliques, et qu’il voit comme affamé et mal nourri en ce domaine. Extrait N’a-t-on pas vu, Seigneur, en ce peuple, tant de pauvres gens, qu’hommes, que femmes, que filles et jeunes enfants, comme affamés, sans conduite aller par troupes publiquement se repaissant de chants de psaumes et chansons, et de quelques lectures de prières ? Et au regard de nos prochains, Seigneur, que demanderons-nous autre chose, sinon de leur faire tout plaisir et service, de vivre en douceur et amitié avec eux, leur souhaitant toute vraie prospérité ? Tout ce donc en somme, Seigneur, que nous désirons, 26 PHILIPPE LAURENT c’est que nous ayons ta sainte parole et que nous puissions vivre selon celle-ci, et nous ne pouvons entendre que ce désir puisse venir d’ailleurs que de toi. La Racine, source et fondement des anabaptistes19 Pendant de nombreuses années, La Racine… fut le seul livre reconnu unanimement par les spécialistes comme étant « tout entier de notre auteur »20, l’ouvrage le plus volumineux de Guy de Brès (plus de 900 pages auxquelles il faut ajouter une préface qui n’est pas numérotée) ; l’auteur lui-même s’étonne d’avoir tant produit : « je confesse que le présent livre est monté plus grand que je ne le pensais »21. L’ouvrage eut du succès puisqu’une traduction en flamand parut en 157022 et une traduction en anglais vit également le jour en 1668 à Cambridge (Massachusetts) aux États-Unis d’Amérique23. C’est à Sedan que Guy de Brès écrit cette œuvre. Le calme, l’absence de persécution et le relatif confort de sa situation lui permettent de s’atteler à cette tâche. Pourquoi entrer dans une telle polémique contre les anabaptistes au lieu d’écrire contre les persécuteurs ? Parce que Guy de Brès, bien que connaissant des écrits de Menno Simmons, semble n’avoir rencontré, dans la grande mosaïque anabaptiste du xvie siècle, que des mouvements illuministes, anarchiques, voire libertins et décadents24. Par conséquent, malgré le sentiment qu’il a de ne pas être capable de rédiger un tel ouvrage, il se lance dans l’aventure pour deux raisons. Tout d’abord, en tant que pasteur, il se sent responsable de l’Église belge et il ne peut ni ne veut la laisser en proie à n’importe qui. Ensuite, il est patriote : il veut que « tout le monde, petits et grands, entende la pureté et la sincérité de la doctrine des Églises qui sont dans les Pays-Bas »25 afin de faire cesser les persécutions et de distinguer entre le choix religieux d’honnêtes citoyens et les dérives de mouvements sectaires ou révolutionnaires. Il a une telle crainte d’un amalgame malheureux qu’il déclare 19 — Le titre complet est : « La racine, source et fondement des Anabaptistes ou rebaptisés de notre temps, avec très ample réfutation des arguments principaux, par lesquels ils ont accoutumé de troubler l’Église de notre Seigneur Jésus-Christ, et séduire des simples. Le tout réduit en trois livres par Guy de Brès ». 20 — D. Ollier, Guy de Brès. Étude Historique sur la Réforme au Pays Wallon. 1522-1567, Fischbacher, Paris, 1883, p. 174. 21 — Guy de Brès, La Racine, source et fondement des Anabaptistes, Abel Clémence – 1565, préface. Cette édition, disponible à la Bibliothèque Royale de Bruxelles est probablement genevoise puisque Abel Clémence est devenu citoyen de Genève le 26 décembre 1558. Mais certain spécialistes se demandent si ce ne pourrait pas être une édition lyonnaise. 22 — « De Wortel, den Oorsprong ende Fondament der Wederdooperen oft Herdooperen van onse Tijde » – Republié en 1589 et 1608. 23 — Voir E. Braekman, Guy de Brès, sa Vie, op. cit., p. 220. 24 — On sait aujourd’hui que si ces mouvements ont défrayé la chronique, ils sont loin d’être majoritaire dans le mouvement anabaptiste de l’époque. Mais les anabaptistes classiques, pacifiques et respectueux ne tenant pas de registre, ne défrayant pas la chronique par des agissements comme des révoltes ou une inconduite notoire, étaient bien plus difficiles à rencontrer et à attaquer. 25 — La Racine…, préface. GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER… 27 que les anabaptistes « savent qu’ils n’ont aujourd’hui ennemi plus grand sur la terre que nous autres »26. Malgré cela et contrairement aux usages de bien des auteurs polémiques de l’époque, Guy de Brès se veut poli et rempli d’amour pour ses opposants : « tellement que je crois que nul ne pourra se plaindre à bon droit d’avoir été blessé de moi, non pas même offensé en quelque sorte que ce soit. Car il n’y a en moi aucune affection que de profiter à tous, ne nuire à nul, avancer le royaume de notre Seigneur Jésus-Christ »27. L’irénisme de Guy de Brès est évident. Il démontre une grande modération de langage et si sa fougue l’entraîne parfois, il se contente souvent d’interpeller ses adversaires par un « pauvres gens », « bonnes gens » ou « mes amis » dans lequel on sent toute la compassion pastorale de l’auteur. Il est convaincu que les agissements qu’il condamne sont uniquement dus à l’ignorance et que quelques-uns seulement font preuve de réelle mauvaise volonté. C’est pourquoi son livre lui apparaît indispensable. Pour mener à bien son projet, il établit une structure claire. « Au reste nous avons divisé nos matières en trois livres. Le premier contient la source et origine des anabaptistes. Le second traite de l’incarnation ou humaine nature de Christ. Le troisième, du baptême des enfants, avec trois autres points que j’ai ajoutés, à savoir, Du Magistrat, Du Serment et De l’Immortalité des Âmes »28. Extrait Tous ris (= rire) et joie honnête n’est pas à mépriser ou contemner, ains (= mais) on doit plutôt mépriser ces faux soupirs d’hypocrites et ces faces tristes et mélancoliques, par lesquels ils se veulent élever par-dessus les autres comme plus saints. Le Royaume de Dieu ne gît pas en toutes ces petites simagrées, moyennant qu’on ne se déborde pas. L’Écriture ne condamne pas la joie et la liesse honnête, mais elle condamne partout les hypocrites (p. 120). Les lettres Malheureusement, nous disposons de très peu de lettres de la main de Guy de Brès. Son activité épistolaire fut pourtant riche. Il écrit aux Églises dont il a la charge pour les encourager, les former et les soutenir. À plusieurs reprises, il écrit de longues lettres aux autorités civiles afin de les convaincre que les Réformés sont de bons citoyens ne demandant qu’à pouvoir exercer librement leur culte sans troubler l’ordre public. C’est le cas du mémoire envoyé le 10 janvier 1567 aux chevaliers de l’Ordre de la Toison d’Or en réaction au placard de la gouvernante Marguerite de Parme mettant les Valenciennois au ban du royaume le 14 décembre 1566 et intitulé « Remontrances et supplication de ceux de l’Église réformée de la ville de Valenciennes. Sur le Mandement de son Altesse, fait contre eux le 14e jour de Décembre 1566 »29. 26 — La Racine…, préface. 27 — La Racine…, préface. 28 — La Racine…, préface. 29 — Dans la même tonalité : « Requête de ceux de l’Église Réformée de Valenciennes, aux 28 PHILIPPE LAURENT Les autres lettres de Guy de Brès auxquelles nous avons accès ont été publiée dans la première biographie du Réformateur belge en 1568 sous le titre : « Procédure tenues à l’endroit de ceux de la Religion du Pays-Bas ». Les lettres de Guy de Brès témoignent à la fois de son esprit pacifique, de sa douceur, de sa persévérance, de sa ténacité mais aussi de sa sensibilité, de son attachement à ses proches et surtout de sa foi inébranlable. Jusqu’au bout il professera une foi dans le Dieu de la Bible, un Dieu bon et juste qui interviendra en faveur de ceux qui lui sont fidèles, fut-ce après leur mort ; un Dieu tout-puissant qu’on ne doit défendre qu’avec les mots et le langage de la persuasion et pour qui il est sot et incohérent de prendre les armes ; un Dieu d’amour qui donne ce qu’il ordonne à ceux qu’il appelle. C’est dans ce Dieu révélé en Jésus-Christ, rendu accessible par la Bible, qu’il puisera la force d’écrire notamment à sa femme et à sa mère pour les encourager alors même qu’il est condamné à mort. Extraits Tiré de la lettre d’adieu à sa femme, insérée par Jean Crespin dans son Histoire des Martyrs mais d’après un texte altéré. La grâce et la miséricorde de notre bon Dieu et Père céleste, et la dilection (= amour) de son Fils notre Seigneur Jésus-Christ, soit avec votre esprit, ma bien-aimée. […] Vous savez assez que quand vous m’avez épousé, vous avez pris un mari mortel, lequel était incertain de vivre une minute de temps, et cependant il a plu à notre Dieu de nous laisser vivre ensemble l’espace d’environ sept ans, nous donnant cinq enfants. Si le Seigneur eût voulu nous laisser vivre plus longtemps ensemble, il en avait bien le moyen. Mais il ne lui plaît pas, parquoi (= c’est pourquoi) son bon plaisir soit fait, et vous soit pour toute raison. […] Comment pourra dons mal et adversité advenir à ma personne sans l’ordonnance et providence de Dieu ? Cela ne peut nullement être, si on ne veut dire que Dieu ne soit plus Dieu. […] Vous avez assez aperçu et ressenti mes labeurs, croix, persécutions et afflictions, lesquelles j’ai endurés, et même en avez été participante quand vous m’avez fait compagnie en mes voyages durant le temps de mon exil, et voici, à présent mon Dieu qui me veut tendre la main pour me recueillir en son Royaume bienheureux. Je m’en vais devant vous, et quand il plaira au Seigneur vous me suivrez, ce ne sera point pour tout temps que la séparation se fera. Le Seigneur vous recueillera aussi pour nous conjoindre ensemble à notre chef Jésus-Christ. […] Je n’eusse jamais pensé que Dieu eut été tant débonnaire envers une si pauvre créature que je suis. Je sens à présent la fidélité de mon Seigneur Jésus-Christ. Je pratique ce que j’ai tant prêché aux autres. Et certes il faut que je confesse cela, à savoir que quand j’ai prêché, je parlais comme un aveugle des couleurs au regard de ce que je sens à présent par pratique. […] Je suis logé en la plus forte prison et la plus méchante qui soit, obscure et ténébreuse, laquelle pour son obscurité on nomme Brunain, et n’ai l’air que par un petit trou puant, là où l’on jette les infections. J’ai des fers aux pieds et mains, gros et pesants, qui me servent d’une géhenne (= torture) continuelle, me cavant (= creusant) jusques dedans mes pauvres os. […] Mais pour tout cela mon Seigneurs et Gentilshommes confédérés, pour présenter leur Remontrance et Supplication à Messeigneurs les Chevaliers de l’Ordre du Conseil d’État » – Ce texte se trouve dans une brochure des archives de l’Église réformée de Valenciennes. GUY DE BRÈS : LA LITTÉRATURE COMME BOUCLIER… 29 Dieu ne laisse pas tenir sa promesse et consoler mon cœur, me donnant très grand contentement. Vu donc que les choses sont telles, ma bonne sœur et fidèle épouse, je vous prie de vous consoler au Seigneur en vos afflictions, et remettre en lui, et vous et vos affaires : il est le mari des veuves fidèles et le père des pauvres orphelins, il ne vous délaissera jamais, et de cela je vous l’assure. Portez-vous (= comportez-vous) toujours comme une femme chrétienne et fidèle en la crainte de Dieu, comme toujours vous avez fait, et honorez, en tant que vous sera, par votre bonne vie et conversation (= fréquentation) la doctrine du Fils de Dieu, laquelle votre mari a prêchée. Et comme toujours vous m’avez aimé très affectueusement, je vous prie de la continuer envers nos petits enfants : instruisez-les en la connaissance du vrai Dieu et de son fils JésusChrist. […] Adieu, Catherine ma très bonne amie. Je prie mon Dieu qu’il veuille vous consoler et donner contentement de sa bonne volonté. J’espère que Dieu me fera la grâce de vous écrire d’avantage, s’il lui plait, pour vous consoler tant que je serai en ce pauvre monde, et gardez ma lettre pour souvenance de moi, elle est bien mal écrite, mais c’est comme je puis, et non pas comme je veux. […] Votre fidèle mari Guy de Brès, ministre de la Parole de Dieu à Valenciennes, et à présent prisonnier pour le Fils de Dieu au dit lieu. Conclusion Ce survol de l’œuvre de Guy de Brès permet de bien cerner son rapport à la littérature. Pour lui, les livres étaient sources de connaissance et la connaissance conduisait à rencontrer le Dieu de Jésus-Christ. Les anciens, philosophes et Pères de l’Église qu’il avait lus ont formé sa méthode de discussion et de publication. Guy de Brès écrivait pour convaincre et informer, pour exposer ses idées afin d’être compris. Mais il avait l’âme littéraire. Ainsi, même au milieu de polémiques théologiques, il se laisse aller à de longues descriptions de personnages, de faits historiques ou de situations. On sent l’homme passionné par la vie et qui veut témoigner des choses qui se déroulent autour de lui. Son style est plaisant, facile à lire. Il use avec abondance des qualificatifs et des périphrases, ce qui lui donne quelques longueurs. Il aime en effet utiliser des images pour être certain de se faire comprendre. Il n’en demeure pas moins qu’il fait preuve d’une réelle maîtrise de la langue, passant en revue tous les temps de la conjugaison et utilisant un vocabulaire étonnamment riche pour un homme du peuple de cette époque ! Son style est également celui des hommes de sa région : digne mais coloré, rempli de bon sens et de candeur, sobre et ferme tout à la fois. Le Montois, ayant vécu à Tournai et étant mort à Valenciennes, « est un enfant du peuple qui, à force de travail et de persévérance, est devenu un grand penseur, un grand orateur et un grand écrivain »30. Il est temps de lui rendre la place qui lui revient parmi les auteurs de langue française du xvie siècle. 30 — Charles Rahlenbeck, « Guy de Brès », in Revue Belgique, 10ème année, Bruxelles – 1878, p. 105140, citation p. 140. PHILIPPE DE MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE Mathieu de la GORCE Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde (Bruxelles, 1540 - Leyde, 1598) mena une carrière politique et diplomatique aux côtés de Guillaume d’Orange, face à la politique de plus en plus intransigeante menée par Philippe II d’Espagne aux Pays-Bas. Ses écrits sont dominés par une satire anticatholique inspirée par Érasme et Rabelais, le Tableau des différends de la religion, publié à titre posthume entre 1598 et 1605. Sa famille pourrait être originaire du hameau de Marnix, dans le Bugey (Lucien Febvre). Elle quitte la Savoie pour accompagner Marguerite d’Autriche aux Pays-Bas lorsqu’elle en devient gouvernante en 1507, puis se met au service de Charles-Quint, qui l’attache à la maison d’Orange. Le père de Philippe lui transmet le domaine de Mont-Sainte-Aldegonde, en Hainaut, acquis lors d’un premier mariage. En tant que fils cadet, Philippe est promis à une carrière ecclésiastique ; inscrit en théologie à l’Université catholique de Louvain, il reçoit en 1556 un canonicat à l’évêché de Thérouanne. Mais au terme de ces années d’études marquées par des voyages en France et en Italie, on le retrouve inscrit, ainsi que son frère Jean, sur le livre du Recteur de la nouvelle Académie de Genève, en 1560. L’année suivante, Jean co-fonde l’Église réformée de langue française aux Pays-Bas. Les frères Marnix se retrouvent vite au centre des tensions qui opposent la noblesse locale au nouvel empereur Philippe II d’Espagne, plus intransigeant et centralisateur que son père. En 1566, ils sont à l’origine du « Compromis des nobles ». Ce manifeste contre l’Inquisition, qui réunit plus de quatre cents signataires, scelle l’union du mécontentement nobiliaire et de la résistance protestante, marquant le début de la révolte des « Gueux ». Philippe va jusqu’à NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature 32 MATHIEU DE LA GORCE justifier la vague iconoclaste de l’été dans sa Vraye Narration et Apologie des choses passées aux Pays-Bas, affirmant qu’elle constitue une révolte religieuse et non anti-espagnole. Mais l’affrontement est engagé. Jean de Marnix périt à la tête d’une troupe de Gueux en 1567. Fuyant la répression du duc d’Albe, Philippe s’exile avec Guillaume d’Orange à Emden, en Allemagne, en 1568 ; il est banni et privé de tous ses biens. Il y rédige en néerlandais (langue qu’il a apprise) La Ruche de la Sainte Église romaine (Den byencorf der H. Roomsche Kercke, 1569), sous le pseudonyme d’Isaac Rabbotenu, et rencontre un vif succès. Les Orange-Nassau apparaissent désormais comme le dernier symbole de la résistance nobiliaire au pouvoir d’Albe. Le Wilhelmus, futur hymne des PaysBas, attribué sans certitude à Marnix, promet le retour de Guillaume à ceux qui sont restés au pays. C’est chose faite en 1572 ; Marnix occupe alors de hautes fonctions auprès de Guillaume d’Orange, qui dirige les provinces du sud face à la reconquête espagnole. Il contribue à la création de l’Université de Leyde. En 1576, il joue un rôle de premier plan dans la Pacification de Gand, l’un des premiers traités en faveur de la tolérance religieuse. Lors de la sécession entre le Nord et le Sud, il tente avec Guillaume d’Orange de faire nommer le duc d’Anjou à la tête des provinces septentrionales. C’est un échec ; en 1583, il se retire des affaires, et écrit un traité d’éducation humaniste à destination des jeunes nobles. Il est vite rappelé à la tête de la ville d’Anvers, pour tenter de résister à l’inexorable reconquête d’Alexandre Farnèse. Après un siège de treize mois, Anvers tombe en août 1585 ; Marnix s’en justifie dans son Brief récit de l’estat de la ville d’Anvers. Guillaume d’Orange a été assassiné l’année précédente. Marnix se retire dans sa propriété de West-Souburg, en Zélande. Il écrit des lettres à plusieurs humanistes, et travaille à une traduction des Psaumes. Sa femme, Philippotte de Bailleul, avec qui il a eu quatre enfants, meurt en 1585 ; il se remarie, donnant naissance à deux filles. En 1590, après l’échec de la reconquête espagnole, il retourne aux affaires. Envoyé en 1597 par Maurice de Nassau dans la principauté d’Orange pour régler un nouveau conflit religieux, il en revient déçu, et rongé par la gravelle (Lettre à Duplessis-Mornay de juillet 1598). Il rédige encore la Response apologeticque et le Traicté du Sacrement de la Sainte Cène. Il meurt le 15 décembre 1598. Le Tableau des différends de la religion se présente comme un traité de théologie parodique de 1500 pages. Marnix y aborde les principaux thèmes d’affrontement entre catholiques et protestants au xvie siècle, tels que la doctrine de la transsubstantiation, la légitimité du pouvoir pontifical, ou le statut des Écritures face à la tradition orale. Mais il délègue la parole à un locuteur fictif qui se révèle être catholique, et prend systématiquement la défense des thèses de l’église romaine, contre celles des réformés. Bien entendu, les arguments cyniques et ridicules de ce pseudo-catholique s’inversent pour le lecteur. Le Tableau est un éloge paradoxal de l’Église catholique, sur le modèle de l’Éloge de la folie d’Érasme. Le langage du locuteur est à l’image de sa folie, et du catholicisme mis en accusation : riche, foisonnant, bigarré, et fina- PHILIPPE DE MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE 33 lement opaque. La fantaisie verbale et les images burlesques d’inspiration rabelaisienne (analogies zoologiques, culinaires ou alchimiques, listes), qui donnent un fascinant relief littéraire à l’œuvre, sont aussi des instruments de la raillerie satirique. Ce dispositif explique aussi la déconcertante alternance de passages comiques et sérieux. Exposant en détail les thèses des protestants dans le but de les contrecarrer, le locuteur en reconnaît souvent la validité, de manière implicite et involontaire. Le message évangélique peut ainsi être énoncé directement, dans une langue très pure ; la fiction ne consiste plus alors qu’à placer narquoisement ce propos dans la bouche d’un adversaire. La vérité semble ainsi sourdre du chaos, qui l’illumine par contraste. Ce Tableau à vocation universelle est néanmoins émaillé d’anecdotes ancrées dans les réalités locales des pays du Nord ; on y rencontre le fantasque curé du château Wou près de Bergues-sur-le-Zoom, Gilles de La Couture, miraculeusement converti à Lille, ou encore François Sonnius, parlant dans ses prêches de harengs et de bière aux habitants de Bois-le-Duc. Textes Dans le passage qui suit, le locuteur constate que les théologiens catholiques ne parviennent pas à dire quelles sont les bornes de la foi : Mais de dire catégoriquement, ou c’est qu’on en trouvera la vraie Idée qui soit parfaite, et de tous ses points accomplie, point de nouvelles, ce sont lettres closes […]. Et Toutefois c’est indubitablement la principale pièce du procès, c’est le fonds du sac, la base de l’édifice, et la maîtresse roue qui tourne le moulin, et fait que la gyrogno monique circonvolubilipaternoterisation de la digne marmite catholicoquinopapalle Romaine, entre deux pôles pratique et antipratique autour de son axe Remoromulide et mouvement de parole lydique, hétéroclitocentricalement trépignante en l’espace d’environ soixante-six jubilés de l’Orient en Occident, contre l’ordre de tous les signes du céleste Zodiac son cours parachève. Tableau des différens de la religion, Traictant de l’Église, du Nom, Definition, Marques, Chef, […] et Doctrines d’icelle. Auquel en un commun tableau sont proposez et examinez les argumens, […] et disputes, qui aujourd’huy sont en debat […] (1598-1605), éd. Slatkine reprints, Genève, 1971, fac-similé de l’édition Van Meenen (1857-60) (4 vol.) ; vol. II, p. 256257. Le ton est bien différent dans ce passage où le locuteur expose les thèses de ses adversaires, oubliant de les mettre à distance : Mais comme l’homme est composé de deux parties, assavoir de corps visible et matériel, et d’âme invisible et spirituelle, aussi faut il que ceste vocation ou déclaration se face en deux façons : assavoir extérieurement par l’ouie de la parole de l’alliance accompagnée de ses signes, et intérieurement par la vertu du S. Esprit, illuminant l’entendement en la connaissance de ceste parole, et édifiant le cœur à une ferme et vive foi en icelle. Par là l’on voit que l’Esprit et la parole entreviennent par tout où il y a Église de Dieu, ou membres d’icelle. I, 43 34 MATHIEU DE LA GORCE Dans l’« Éloge de la Ruche de l’Église romaine », repris en français à la fin du Tableau, Marnix scrute les mœurs des ecclésiastiques avec le regard sans pitié de l’entomologiste : Chapitre III. De la nature et diverses sortes et espèces des mouches. Ces mouches sont de diverses espèces ; mais elles se rapportent toutes à deux sortes et différences principales, ainsi qu’écrit Pline. Car les unes sont mouches privées et domestiques, pource qu’elles conversent entre les hommes ; les autres sont plus étranges et sauvages, hideuses à regarder, plus fières, colériques et d’un aiguille plus aspre […] ; et combien que maintenant elles conversent aussi ordinairement entre les hommes, si sont elles plus esseulées, et plus retirées que les premières ; à raison de quoi elles se nomment Monachi, d’un mot grec qui signifie esseulés ou demeurans à part ; on les discerne par une certaine forme de coqueluchon qu’elles portent sur la teste, nous nommerons les premières mouches privées ou séculiers, et les autres sauvages ou retirées. — Plinius natural. hist. lib. 11. cap. 18. Les mouches à miel ont ordinairement deux petites cornes sur la teste. Aussi a une grande partie de nos mouches catholiques, et celles qui n’en ont point désirent fort à en avoir. » IV, 207. LA MISE EN SCÈNE DE LA CONVERSION D’UN HÉRÉTIQUE À propos d’un livre de François Richardot en 1567 Alain LOTTIN Dans la conjoncture violente des années 1566-1569 aux Pays-Bas méridionaux, marquée notamment par l’explosion iconoclaste d’août 1566, rares sont les auteurs qui s’emploient à défendre sur le terrain les positions catholiques. François Richardot, alors évêque d’Arras, est un de ceux-là. Sans nous attarder ici sur sa biographie, rappelons que ce Comtois, né à Morey en 1507, avait d’abord été ermite de Saint-Augustin, puis avait enseigné au collège Granvelle de Besançon. Théologien réputé, il avait activement participé à la dernière session du concile de Trente et au concile provincial de Cambrai (1565) et enseigné l’Écriture sainte à la nouvelle Université de Douai. Orateur célèbre, il avait prononcé entre autres les Oraisons funèbres de Charles Quint, Marie Tudor et Henri II. En 1558, il est devenu le suffragant d’Antoine Perrenot de Granvelle à Arras, avant d’être évêque en 156I lorsque son protecteur est promu archevêque de Malines et cardinal. Bien que très introduit dans le monde des Grands, François Richardot est aussi un évêque de terrain. Ainsi Morillon, vicaire général de Granvelle, nous apprend que le 21 juillet 1566, il est allé prêcher à Armentières « où les aultres preschent à sa barbe » et il a essuyé un coup de feu. Le 28 juillet, il a voulu NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature 36 aLAIN LOTTIN faire de même à Anvers d’où « il a esté contrainctz de se retirer, ce qu’il a faict prudemment ». Pendant l’iconoclasme et les occupations d’églises puis la domination calviniste à Valenciennes et à Tournai, le prélat continue à s’employer courageusement. C’est dans cette conjoncture qu’interviennent les entretiens de l’évêque avec un hérétique prisonnier à Douai et la conversion de celui-ci, « qui est grand honneur pour luy, édification de nostre foy et grande desréputation des ennemiz d’icelle », écrit Morillon à Granvelle le 17 février 1567. Une grande publicité est donnée à cet événement grâce à un livre intitulé Discours tenu entre Messire François Richardot, evesque d’Arras et ung prisonnier au lieu de Douay, sur aulcuns poincts principaux de la Religion. Recueilli et mis au net par ledict sieur evesque, Louvain 1567. La Bibliothèque royale de Belgique en possède deux exemplaires ainsi qu’une traduction en flamand. Le converti, un Douaisien nommé Michel Le Cocq, est présenté comme « un esprit peu docile et grandement opiniastre », ayant résisté à des tentatives de conversion. L’évêque se charge donc lui-même de cette tâche dans cette ville qui est dans son diocèse. Les discussions ne se déroulent pas en prison mais en public face à « Messieurs du Magistrat de la cité ». D’entrée de jeu, le prélat place le dialogue sous le signe de la fraternité chrétienne. « Ne nous estimez poinct pour ennemys… Croyez que nous vous portons affection et volunté, telle qu’ung chrestien doibt à l’aultre. Vous debvez entendre nos propos comme un amy parlant à ung aultre… Parlons l’ung avec l’aultre en tous respectz d’euz, avec doulceur, comme traictans des choses de grand prix ». Le ton et ces paroles contrastent évidemment avec les invectives et anathèmes habituellement échangés entre catholiques et protestants. Elles sont significatives de la personnalité de Richardot qui est convaincu que la persuasion et l’exemple sont plus efficaces que la répression pour enrayer le succès des réformés. N’oublions pas toutefois que les deux protagonistes ne sont pas sur un pied d’égalité puisque le prisonnier est passible de la peine de mort. Les débats sont organisés en quatre discussions publiques entre les deux hommes. Celles-ci portent sur les grands points controversés entre catholiques et réformés : l’Eucharistie et la présence réelle, le franc-arbitre, l’autorité du pape, le purgatoire, le culte des saints et des images. À l’issue de la quatrième séance, Le Cocq se rend aux arguments de François Richardot. Il assure qu’il « ne s’est laissé séduire de croyre et à faire comme ceulx qui sont des églises qui se dient réformées que par recherche sincère de la vérité. Je voye bien que je me suis grandement abusé », conclut-il. Il se dit résolu « à tenir tout ce que l’église catholicque tient et croyt » et il implore la justice d’avoir pitié de lui, « de ma povre femme et de mes enfans ». L’évêque l’assure qu’il fera pour lui tout ce qu’il ferait « pour un sien frère ». Nous savons qu’effectivement il fait intervenir le cardinal Granvelle qui recommande le pardon à Philippe II : « ce sera œuvre saincte et de grand exemple et de confusion pour ceux de la secte que de l’accorder ». LA MISE EN SCÈNE DE LA CONVERSION D’UN HÉRÉTIQUE… 37 Cette dernière phrase et la publication rapide de ce récit à Louvain sont révélatrices des buts recherchés. Alors que la religion réformée a fait de nombreux adeptes, il importe de montrer que les conversions ne se font pas toutes dans le même sens. Il faut surtout prouver que le catholicisme est la vraie religion et qu’il suffit de bien l’expliquer pour convaincre. Enfin cet exemple témoigne aussi que François Richardot et quelques autres ne croient pas au « tout répressif ». Le combat idéologique, la réforme et la formation du clergé leur semblent au moins aussi importants. En témoigne un autre livre publié par François Richardot presque simultanément, intitulé Instruction par manière de formulaire pour les pasteurs et curez de la province de Cambrai, sur les matières controverses entre les catholicques et les sectaires affin que seurement ils puissent enseigner leurs peuples quand les occurrences s’en présenteront de traitter desdictes matières, ouvrage publié à Arras en juin 1567 chez Claude de Buyens « libraire demourans derrière la place des Chandreliers ». Dans sa dédicace à Maximilien de Berghes, archevêque de Cambrai, l’auteur fait allusion à ses conversations avec lui et avec ses suffragants sur ce sujet. Il déplore que « les paradoxes des sectaires sont tellement publiez partout que le vulgaire ne parle ni ne raisonne ne dispute d’aultres choses ès tavernes, marchéz, voies, assemblées en publicq et en secret ». Pour sa part il a toujours souhaité que le catholicisme reprenne la main et que » quelcque scavant personnage mit en lumière méthodicquement et expliquèment ce que l’église catholicque tient quant à tous les poinctz qui sont en controverse ». Finalement, à la demande de l’archevêque et de l’abbé d’Anchin, « il a mis la main à la besogne ». Il souhaite que ce travail « serve de préservatif » contre les sectaires et permettent aux curés de « tenir en arrest et stabilité de foy les simples et ignorans ». Dans ce traité de 180 folios, recto-verso, François Richardot aborde les grands sujets de controverse : la condition de l’homme et le péché originel, le franc-arbitre, la justification par la foi, les sept sacrements, etc. Conformément à ses principes l’évêque d’Arras ne se contente pas d’écrire. La correspondance de Morillon et de Granvelle révèle qu’après la reprise de Valenciennes, « la Genève du Nord » (23 mars 1567), il prêche dans cette ville « où il faict grand fruict ». Le 25 juin, il prêche trois fois à Anvers devant Marguerite de Parme et un auditoire composé « aultant de sectaires que aultres, que sont bien esbahiz de son scavoir ». Lorsque s’appesantit sur les Pays-Bas l’implacable répression conduite par le duc d’Albe et le Conseil des Troubles, François Richardot tente à plusieurs reprises de hâter le pardon. Il essaie vainement d’intervenir pour le comte d’Egmont, décapité le 5 juin 1568. Ultérieurement, « il se coléra fort » envers le confesseur du duc, note Morillon, risquant la disgrâce. En janvier 1569, le duc est très mécontent de son intervention et de celle de l’archevêque de Cambrai à propos des exécutions à Valenciennes. Ils déplorent qu’en une semaine « se sont faits 42 veuves et 264 orphelins ». Jusqu’à sa mort en 1574, François Richardot reste persuadé, comme il l’avait écrit dans son Instruction, que « les armes spirituelles doivent avoir la meilleure part de la victoire ». Jean de Monchy Émile Braekman Aux Provinces-Unies en 1608 paraissait probablement, aucun exemplaire n’étant connu, le livre suivant : Dialogues rustiques. D’un prestre de village, d’un Berger, le Censier et sa femme. Tres-utile pour ceux qui demeurent es pays où ils n’ont le moyen d’estre instruits par la predication de la Parole de Dieu, dont la dédicace se termine par la phrase : « De nostre parc ce treizième de février 1608. Par I. D. M. ». Il s’agissait de six dialogues qui furent réédités en 1612 par quatre imprimeurs : Loys Elzevier à Leyde, Corneille de la Plasse à Amsterdam, Jean Petit à Quevilly (Rouen) et Noël de la Croix à La Rochelle. Une deuxième partie, comprenant six nouveaux dialogues, et préfacée le 16 mars 1613, parut l’année suivante chez Loys Elzevier, la veuve Hillebrand van Wouw à La Haye et Jean Rod à Die. En 1664, l’auteur ajouta un septième dialogue et des prières. Jusqu’en 1711 le livre fut encore publié au moins dix-neuf fois. L’ouvrage fut traduit en néerlandais, probablement dès 1612, et l’impression faite à Gouda en 1664 précise « door Jean Moncy School meester tot Tiel ». Ainsi, cette entrée permet de découvrir l’auteur qui se cache sous les initiales I. D. M., soit Jean de Monchy. L’épître dédicatoire, adressée « Aux bergers d’Arthois », précise la province de sa naissance dans les Pays-Bas espagnols : « Si je n’avois en ma jeunesse fréquenté les villages d’Arthois (mes amis) & de bien près considéré l’estat des bergers de ce pays-là, il me seroit mal aisé de juger de vostre povre estat & misérable condition. » Comme dans un passage, il place un récit près du village de Fampoux sur la Scarpe, on peut supposer qu’il était originaire de ce village ou du voisin appelé Monchy-le-Preux, mais on ne connaît pas la date de sa naissance. Il s’expatria dans la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, probablement pour des raisons religieuses, et se fixa à Tiel, en Gueldre, à la fin du xvie siècle ou au début du xviie siècle. La NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature 40 ÉMILE BRAEKMAN ville était aux avant-postes dans la lutte qui opposait les deux États et à deux reprises, en 1606 et en 1621, un complot fomenté par Jacques Mom, drossart de Maas en Waal, tenta de rendre la cité au pouvoir espagnol. Jean de Monchy y exerçait les fonctions de maître d’école, or il ne semble pas qu’il y avait une Église wallonne avant 1686, mais peut-être une petite communauté de langue française. On ignore également la date de son décès. Jean de Monchy avait appris le néerlandais et son école devait instruire des enfants dans les deux langues. C’est dans ce but qu’il rédigea des dialogues, ainsi qu’il l’écrivit dans son avant-propos « Aux Lecteurs salut » : « Mais en les composant en mon escolle à Tiel, j’en donnay quelque piece à aucuns de mes escolliers, les excerçant à translater de François en Flameng. » Ces récits furent fort appréciés et publiés. « Ils l’ont intitulé Boursche Theologie, c’està-dire, Théologie Rustique, en lieu que je l’ay intitulé Dialogues Rustiques. » En 1612, il constatait « que ces pieces sont desja imprimées en Flameng pour la quatriesme fois pour le moins. » Son intention n’était pas uniquement de proposer des exercices linguistiques, mais principalement d’apporter une instruction religieuse aux fidèles. Il part de l’image du berger : « Que dirons nous de ce grand Prophete Royal David, choisi de Dieu ? Bien petit bergerot d’entre ses freres, pour estre eslevé Roy sur le peuple esleu de Dieu ? Et je vous prie quel Empereur, Roy, ou grand Prince a il pleu à Dieu de premier Evangeliser la joyeuse venue de son cher fils en ce monde pour nostre redemption ? N’a il pas plustost apparu aux bergers de nuict paissant leurs troupeaux aux champs ? Quoy, n’est-ce pas le mesme Dieu ? Si vous le cercehez [sic] de bon cœur, il vous soulagera, & vous instruira par la grace de son saint Esprit. Car sa main n’est pas acourcie, & sa bonté & grace demeure eternellement. » À l’origine, « ce n’estoit mon intention de les faire imprimer, ains seulement de les présenter par escrit à aucuns miens amis & patriots, si la paix (que lors on traictoit) le permettoit. » Il fournit ici la deuxième raison qui l’a poussé à les éditer « en telle langue qu’ils ont esté composez. » La guerre de Quatre-vingts Ans, commencée en 1568, avait épuisé les belligérants et les Archiducs aussi bien que le prince d’Orange, Maurice de Nassau, désiraient mettre fin au conflit. Toutefois, ce ne fut pas la paix escomptée, qui fut signée à Anvers le 9 avril 1609, mais la Trêve de Douze Ans. Celle-ci apportait cependant certaines améliorations dans les rapports entre les deux États. Par les articles 4 et 7, « les sujets du Roi d’Espagne, des Archiducs et des ÉtatsGénéraux des Provinces-Unies, pourront se rendre les uns chez les autres pour les besoins de leur négoce, sans que l’on puisse les poursuivre du chef d’infractions antérieures. » Aussitôt, l’Église de l’Olive, qui regroupait les réformés de l’Artois, de la châtellenie de Lille, Douai et Orchies, du Hainaut et du Tournaisis, fut reconstituée par l’envoi de pasteurs ou de proposants itinérants, voyageant sous le prétexte d’être des marchands. En outre, ils distribuaient des brochures destinées à maintenir la foi de leurs coreligionnaires. La conquête de l’Artois JEAN DE MONCHY 41 en 1640 et de la châtellenie en 1648 par la France rompirent ces contacts. C’est le but de Jean de Monchy : « Et par dessus ces inconvéniens du corps, voicy le pire de tout, c’est que vous n’estes instruits en la religion Christinne, tant necessaire pour vostre salut. […] Esperant que si vous l’acceptez d’aussi bon cœur comme de bon cœur je le vous presente, & le lisez ou l’oyez lire, vous y trouverez d’assez bonnes instructions pour estre bien edifié en la vraye foy Chrestienne. » La première partie contient six textes, dont les thèmes sont : Dialogue I (la Messe, la Transubstantiation, le Purgatoire, l’Invocation des Saints, la Confession auriculaire, l’Adoration des Images, les Pèlerinages, les Miracles et de ne manger chair aux jours défendus) ; Dialogue II (le Prêtre se plaint au Censier que son Berger est devenu hérétique) ; Dialogue III (le Censier en fait le récit à sa femme) ; Dialogue IV (antithèse entre la Messe et la Cène) ; Dialogue V (le Berger fait rapport au Censier et à sa femme. « Il leur déclare, qu’un povre viel homme bany de Tournay, l’a aucunement instruict en passant chez luy sur le grand chemin d’Arras ») ; Dialogue VI (brève instruction pour lire la sainte Écriture). La deuxième partie comprend également six textes : Dialogue I (le Berger part en Hollande et convertit un Peigneur et un vieux Soldat) ; Dialogue II (le Berger embarque à Dunkerque et est averti des erreurs des anabaptistes) ; Dialogue III (le Berger revient de Hollande et discute avec un jésuite) ; Dialogue IV (le Berger raconte son voyage au Censier et à sa femme) ; Dialogue V (Le Prêtre vient dîner avec le Censier et discute avec le Berger) ; Dialogue VI (le Berger raconte une discussion avec un Marchand français et un Bourgeois de Bergues, puis met en garde son Voisin contre les erreurs du Pape). En 1664, il ajoute un Dialogue septieme, qui traite de la conversation du Voisin « nommé Jonas de la Baleine » et du Berger. Ce recueil appartient au genre de la controverse et emprunte sa méthode aux Colloques d’Érasme, aux Colloques scolastiques de Maturin Cordier et à l’Instruction chrestienne de Pierre Viret. On y trouve la même verve et aussi la même rigueur que dans les œuvres de ces prédécesseurs, mais en outre une bonhommie campagnarde qui fait tout son charme. Bibliographie Dialogues Rustiques, en ligne sur www.dialogues rustiques, fac-similés des éditions de 1612, 1645 et 1682. Émile M. Braekman, Le protestantisme belge au xviie siècle. Belgique-Nord de la France-Refuge, Carrières-sous-Poissy (La Cause), 2001. Charles Bost, « Les “Dialogues Rustiques”, par Jean de Monchy, un livre wallon de controverse populaire au xviie siècle », Société Royale d’Histoire du Protestantisme Belge, Bulletin, t. 2, n°10 (1935), p. 385-412. Eugène Hubert, « La législation belge en matière d’hérésie depuis Charles-Quint jusqu’à la fin de l’Ancien Régime », Société Royale d’Histoire du Protestantisme Belge, Bulletin, t. 1, n°2 (1905), p. 7-33. 42 ÉMILE BRAEKMAN Jean de Monchy était aussi poète et il composa deux sonnets, ainsi que les vers suivants : Complainte de Jesus Christ Chanson, sur la voix, Helas povre monde tu es bien abusé, &c Escoutez, ma complainte : Escoutez le danger. Las ! mes brebis par crainte, Vont suivre l’estranger. Je suis le bon Berger, De ma voix les appelle, Pour sortir de ces lieux, Pollus & dangereux, Pleins de beste cruelle. Apres le mercenaire, Va courant ma brebis, Elle fait le contraire, De tout ce que luy dis, Las ! va de mal en pis, Delaissant des fontaines, Les clairs coulans ruisseaux, Et mes vergers tant beaux, Mes prairies, mes plaines, En des bourbiers estranges, En paluds, & marés, En orde boüe, & fanges, En bois, ronces, forests. Helas ! en quel progres, On vous emmeine en proie, A tout loup enragé, Tu n’es affourragé, Que d’ortie, & d’yvroye. La brebis esgarée, Par tout allons cerchans, Au bois du long l’orée, Par montagne, & par champs, A nos voix, & doux chants, L’oreille n’a tenduë, Mais trop bien à la voix, Des lions, loups, au bois, S’est soy mesme renduë. 43 JEAN DE MONCHY J’abandonne ma vie, Pour mon troupeau, Helas ! Maugré d’Enfer l’envie, Leur donray plein soulas, Si me suivant sont las, Doucement les rameine, Pour les entretenir, Les foibles soustenir, Et tirer hors de peine. Mais vous villes racailles, Faux assassins, pasteurs, Vous tuez mes ouailles, Du troupeau de gasteurs, Meschans dissipateurs, Pour le laict, sang & laines, Et la chair devorer, Las ! je les veoi plorer, Sous vos pattes villeines. Par I.D.M. Loué soit Dieu. Le voyage des amazones Jessé de Forest Vincent Guillier L’immensité du territoire brésilien n’a jamais facilité son organisation et son unité. Ce n’est que dans l’urgence, sous la menace française et hollandaise que les Portugais purent faire venir des colons et créer un réseau de défense propre à décourager de nouvelles tentatives d’implantation commerçante et religieuse. Parmi les nombreuses personnalités intéressées par ces territoires, Jessé de Forest, né en Hainaut à Avesnes en 1576, fut contraint d’émigrer en 1602 en raison des répressions catholiques contre les protestants. En 1615, il se réfugia à Leyde aux Pays-Bas, où il mûrit pour lui et sa famille des projets de départ pour le nouveau monde. Exilé de son pays, Jessé de Forest, d’origine noble, se rend compte de la position risquée qu’il occupe aux Pays-Bas. Il remarque que certains de ses coreligionaires n’étaient plus très loin d’avoir à mendier dans les rues de Leyde et d’Amsterdam. Depuis 1610, avec l’arrivée d’Henri IV, la paix entre chrétiens s’était imposée et de nombreux soldats du nord de la France et de l’actuelle Walonie avaient retrouvé la vie civile. Ils étaient paysans ou artisans et à la recherche d’un emploi, ce qui facilita le recrutement à Jessé de Forest. En juillet 1620, Jessé de Forest avait sans doute entendu parler du départ pour l’Amérique des pilgrim fathers anglais. Comme la Hollande ne pouvait pas aider tous les étrangers réfugiés, la famille Forest et les siens n’eurent plus d’autre choix que de partir aux Indes, de s’y installer et d’y faire fortune ; ils mirent malheureusement trois ans avant de réussir leur projet. Quoique les NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME ET littérature 46 Vincent Guillier inconvénients ne manquassent pas, c’était aussi à l’époque le temps normal pour préparer une expédition lointaine. Jessé de Forest dut tenir à jour une importante correspondance et aussi rédiger des pétitions pour obtenir l’autorisation de partir. Mais il est impossible de savoir aujourd’hui de quel soutien il bénéficia exactement. Il est probable qu’il eut des soutiens conséquents dans sa propre famille installée à Leyde ou chez ses amis d’Amsterdam. Forest, découragé par toutes ces tractations, était le porte-parole de trois cents de ses compatriotes et c’est aussi la raison pour laquelle l’histoire a retenu son nom. Tout d’abord, il avait eu, comme projet de partir s’établir en Virginie avec l’autorisation de l’Angleterre. La demande fut acceptée en juillet 1621, au nom des familles françaises et wallones, pour les maintenir dans leur foi réformée. Toutefois un seul bateau ne pouvant transporter trois cents personnes, sa majesté d’Angleterre ne put pas se permettre d’armer pour eux un autre navire. Jessé de Forest aurait pu trouver une solution financière, mais un argument de taille empêcha finalement l’aboutissement de ce projet en Virginie : les Anglais souhaitaient répartir les nouveaux colons sur un large territoire afin de favoriser une meilleure gestion des plantations. Forest s’y opposa au nom des pères des autres familles concernés par le projet et qui souhaitaient d’abord préserver leur langue et leur foi calviniste tout en étant sous les lois de la couronne d’Angleterre. Comme ce genre d’expédition était aussi souhaitable pour les Anglais que pour les Hollandais, surtout afin d’établir des comptoirs de commerce, les protestants réfugiés adressèrent une demande aux Pays-Bas. En avril 1622, Forest demanda aux États de Hollande l’autorisation d’inscrire et d’enroler des familles de la religion réformée pour qu’ils s’implantent aux Indes au profit de la compagnie des Indes occidentales (comprenant l’Amérique du nord et du sud). La guerre contre l’Espagne et le Portugal venant de reprendre après une trève de douze ans, les Hollandais décidèrent que ce serait en Amérique du sud que les colons devraient construire et fortifier une ville où ils seraient régulièrement approvisionnés en armes et en munitions pour la défendre. D’autre part, les colons avaient souhaité l’établissement de leur colonie dans un lieu particulièrement éloigné des autres colonies, pour éviter au maximum les possibilités d’agressions et aussi préserver leur foi. Dans la stratégie d’invasion du Brésil menée par les Pays-Bas, la colonie de Jessé de Forest devrait se situer sur la route de Bahia, puisque les Hollandais avaient prévu de concurrencer les forces luso-espagnoles dans le commerce triangulaire et l’exploitation des richesses naturelles. Ainsi le 27 août 1622, le conseil représentatif des États donna son accord pour que la colonie aille s’installer sur une côte sauvage du nord du Brésil non encore colonisée et pour cause, car les tributs amérindiennes y étaient nombreuses et le climat équatorial porteur de fièvres. Ils embarquèrent le premier juillet 1623 à bord du navire Le Pigeon pour faire le voyage des amazones. LE VOYAGE DES AMAZONES. JESSÉ DE FOREST 47 Mais pour Jessé de Forest, outre des intérêts géostratégiques et bassement matériels – rechercher du bois, du café, de l’or et des épices –, il s’agissait toujours d’assurer aux siens (il partit avec sa femme et cinq de ses dix enfants), selon les vœux des personnes engagées dans l’entreprise, l’installation dans un monde nouveau où ils pourraient vivre selon leurs principes. Il s’agissait bien, en effet, de fonder une colonie protestante grâce au soutien des peuples indigènes qui pouvaient vendre leurs terres contre quelques objets. Mais les rapports avec les Amérindiens ne furent guère faciles. Si l’on voulait s’installer pacifiquement, il fallait aussi compter sur la protection des peuples autochtones et éviter que ceux-ci ne s’entre-déchirent. C’est ce qui se produisit, hélas, vers 1623 et 1624, quand les pères protestants durent prendre parti pour les Indiens du clan des Yayos et les accompagner dans leurs expéditions guerrières. D’autre part, les vivres et les moyens venant à manquer, les membres de la colonie craignaient d’avoir à forcer leurs alliés à les approvisionner. Les Indiens de cette époque ne souhaitant pas se soumettre aux nouveaux arrivants, ils conservèrent leurs façons de vivre, ce qui fit dire à la fin du journal du voyage qu’« il n’y a rien à traiter avec les Indiens que des vivres qu’ils ont abondemment encore que le coton, oreillan et tabac y viennent très bien, mais leur paresse fait qu’ils n’en recueillent que pour leur nécessité ». À leur arrivée au nord de l’Amazone sur les frontières de l’actuel Brésil et de la Guyane française, Jessé de Forest et ses compagnons étaient ignorants de l’organisation complexe du peuple Palikur divisé en clans et mélangé à d’autres ethnies. Malgré un climat d’hostilité latente, la plupart des ethnies restaient insérées dans un système de relations festives et commerciales. Il y avait alors une chefferie dont le chef le plus célèbre au début du xviie siècle se nommait Anakayouri ; divers voyageurs le rencontrèrent (dont sans doute Jessé de Forest), car il habitait le lieu dit Montagne d’Argent dans la baie de l’Oyapock, où les colons tentèrent de s’installer. Toutefois les voyageurs, contrairement aux Jésuites français sur le fleuve Amazone quelques décennies plus tard, restèrent trop peu de temps pour comprendre l’organisation et aussi le fait que les clans issus d’une même tribu pouvaient avoir un nom différent selon le lieu où ils habitaient. Pourtant les quelques remarques de Jessé de Forest sont extrêmement importantes pour expliquer le peuplement de la région. Ce dernier mentionne les longues maisons collectives et des formes d’inhumation des Palikurs. On comprend aussi qu’à cette époque, en direction de l’embouchure de l’Amazone (près de l’actuelle ville de Macapa au sud), les Indiens Maraons étaient aussi voisins des clans Palikurs. Les Indiens du clan Yayos (de l’ethnie caribe mélangés aux Palikurs), avec qui sympathisèrent les colons, avaient, près de la Montagne d’Argent, leur village nommé Kumassu en Palikur et Comaribo sur l’Oyapock par les chroniqueurs européens. Si les Yayos sympathisèrent avec les Européens, c’est que déjà en minorité, ils recherchaient un appui étranger, mais ils disparurent totalement à la fin du xviie siècle. 48 Vincent Guillier Jusqu’en 1624, année où les Hollandais s’emparèrent de Bahia, Jessé de Forest fut le responsable de l’expédition. Mais le 22 octobre, des suites d’une forte fièvre, mourut « notre dit capitaine fort regretté des chrétiens et des indiens qui l’avaient pris en grande amitié, ce jour nous le portâmes en terre le plus honorablement qu’il nous fut possible ». Après la mort de Jessé de Forest, les pères restants durent participer à une attaque contre les Indiens Mayés pour aider les Indiens du clan Yayos et ceux du clan Arikare (de la tribu des Palikurs). « Il y a entre le cap d’Orange et l’isle de Conany dans les pays noyés qui s’y rencontrent, une nation indienne nommée mayée… elle est sauvage comme beste fauve et n’a pas de demeure fixe ; elle se loge le plus souvent dans les arbres. Cependant ces hommes font la guerre vivement aux indiens Palicours ». On ne sait pas exactement ce qui se passa lors de ce voyage. On suppose que d’autres familles arrivèrent vers 1624 pour rejoindre le groupe de Forest, mais que certains repartirent ensuite. On suppose que la copie manuscrite du journal de l’expédition, attribuée en partie à Jessé de Forest (aujourd’hui au British Museum) fut à partir de ce moment conservée et complétée par son ami Jean Mounier de la Montagne. L’expédition s’acheva vers la fin de l’année 1625. La femme de Jessé de Forest, Marie Du Cloux, est retournée en 1626 à Leyde avec ses enfants. Après bien des errances, les fils et filles de Forest furent parmi les premiers colons acadiens et les fondateurs de la ville de New-York. Les hollandais perdirent Bahia en 1625 et par la suite toutes les autres tentatives d’implantation échouèrent. Le Brésil hollandais fut donc un échec. Les desseins de Jessé de Forest n’aboutirent à rien, étant donné que les Portugais catholiques n’auraient pas permis à une colonie étrangère protestante de s’installer. Quoi qu’il en soit, le territoire sur lequel Jessé de Forest rêva de paradis terrestre intéressa plus tard les Français catholiques qui s’opposèrent à nouveau aux Portugais, ce qui eut pour conséquence de disperser et de mélanger plus encore les tribus Palikurs. Références bibliographiques Emilio Goeldi, Boletim do Museu Paraense, Belém-Para, 1987. Bartolomé Bennassar, Richard Marin, Histoire du Brésil, Librairie Arthème Fayard, 2000. Journal du voyage fait par les pères de familles envoyés par messieurs les Directeurs de la compagnie des Indes occidentales pour visiter la côte de Guyane, British Museum Sloane MS, 179 b. LE VOYAGE DES AMAZONES. JESSÉ DE FOREST 49 Journal du voyage fait par les pères de familles envoyés par messieurs les directeurs de la Compagnie des Indes Occidentales pour visiter la côte de Guyane (1624) Le sixième jour de janvier arriva Pieter Janss anchré à Carippo qui nous dit qu’il avait brulé le fort que les espagnols avaient fait au delà de Corperari en l’Amazone. Le septième notre cannonier vint de Cayenne nous rapporter que nos gens avaient trouvé une plaine à côté de Cayenne qui leur semblait fort propre et qu’ils désiraient que nous y allassions mais la difficulté de retourner nous en empêcha, joint que les Yayos où nous étions à Comaribo nous témoignaient beaucoup d’affection, ce qui nous fit demeurer. Le dixième janvier nous achetâmes un champ pour faire du tabac d’Ariane du Texel qui nous coûta quatre haches. Le vingt cinquième notre capitaine fut à Capoure avec Louis le Mayre allant à la chasse.Ils trouvèrent une campagne au nord-ouest dudit Capoure éloignée diceluy d’une lieue et demie. Elle était longue de deux lieux et large d’une parsemée de bocages et pleine d’herbe. Il y avait en plusieurs endroits des places fortes propres pour cultiver le sucre et partout bonne pour la teinture de coton. Il laissa au dit Capour Louis le Mayre. Le vingtième de Mars, les Caribes de Cayenne vinrent à Comaribo. Le vingt deuxième y arrivèrent les Aricoures habitant la rivière de Cassipoure ennemis des Caribes, ce qui étonna fort les Yayos amis communs des deux et comme ils se préparaient pour se battre par l’entremise de notre capitaine et desdits Yayos la paix fut faite entre eux, à la charge que les Aricoures la demanderaient. Leur cérémonie fut que les Caribes les firent attendre au bord de la mer avec leurs armes et levant la flèche sur l’arc prête à décocher, les Aricoures prirent de l’eau et la versèrent sur leurs têtes. Cela fait les Caribes quittant leurs armes coururent dans les canoés des autres et les embrassèrent à l’occasion de cette paix. Les Yayos les traitèrent ensemble huit jours ; ils ne se souvenaient point d’avoir jamais eu paix ensemble. Le premier jour d’avril notre capitaine fut à Massoure, une montagne qui est dans les marais qui sont entre Comaribo et Wanari pour visiter les Aronakas y demeurant. Il trouva la demeure fort belle et de bonne terre mais ils sont grandement incommodes de moustiques. Le vingt huitième d’avril nous fûmes à Weypoko village habité des Yayos situé à 6 lieux de Carippo. Les Indiens du lieu nous menèrent voir une prairie qui est à l’est du village éloignée diceluy d’environ une demie lieue. Cette prairie est longue d’environ une lieue et demie et large de trois quart de lieues couvert d’herbe verte. Il y a en icelle de belles places pour le sucre. Le costan du côté de l’ouest est fort beau et la terre y est fort propre pour le tabac proche du village de Weypoko. Il y a un champ au sud diceluy ou nous vîmes du tabac qui avait des feuilles de deux pieds et demi de long et large d’un pied. — Les Espagnols et les Portugais étaient alors alliés. — Le clan Arikare. — Peut-être les indiens Arawaks. 50 Vincent Guillier Le second jour de mai nous fumes à Cormery village où habitent les Maraons situé à une lieue au dessous de Weypoko et l’autre côté de la rivière et à trois quart de lieux de Capoure nous trouvâmes là une agréable place ou l’oreillan et cotton viennent abondamment. Jean de Labadie Alain JOBLIN Étrange parcours que celui de Jean de Labadie. Jésuite, puis janséniste il se convertit au calvinisme pour terminer son parcours spirituel dans le sectarisme le plus extrême en réussissant le tour de force d’être condamné tout à la fois par les catholiques et par les protestants ! Jean de Labadie fut, en fait, pour reprendre le propos de Michel de Certeaux, un « migrant géographique et un migrant de l’intérieur ». Rappelons donc en quelques mots ce que fut la longue errance de ce mystique en insistant sur son passage en Picardie et en Hollande. Jean de Labadie naquit le 13 février 1610 en Guyenne. Il fit ses études chez les Jésuites qui l’ordonnèrent prêtre en 1639. C’est lors de ce passage qu’il commença à avoir des visions qui le firent chasser de la Compagnie, et c’est alors que débutèrent ses pérégrinations. Il fréquenta tour à tour les milieux jansénistes parisiens, puis devint le confesseur de plusieurs maisons religieuses du Sud-Ouest du royaume de France. C’est à cette occasion qu’on le soupçonna de pratiques adamites qui scandalisèrent les contemporains. En 1650, il se convertit au protestantisme et se retrouva pasteur à Montauban, puis en la principauté d’Orange, pour aboutir à Genève. Sa dénonciation de toute forme d’Église organisée et son millénarisme de plus en plus affirmé le firent chasser de la cité de Calvin. Il se retrouva à Middelbourg en Zélande en 1666, pour passer ensuite à Amsterdam où il fonda sa propre Église qui fut, elle aussi, interdite par les autorités hollandaises. Jean de Labadie et ses disciples trouvèrent enfin refuge à Altona au Danemark auprès de la femme de l’Électeur du Palatinat. C’est là que Labadie trouva la mort le 13 février 1674. Sa secte lui survécut jusqu’en 1737. Il serait bien sûr très intéressant d’explorer en détail — Certeaux M. de, La Fable mystique, Gallimard, Paris, 1987, p. 374. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 52 aLAIN JOBLIN ce parcours tumultueux mais nous nous bornerons à évoquer ici le passage de Jean de Labadie en Picardie et aux Provinces-Unies. En 1644, Jean de Labadie, profitant de la protection de l’évêque d’Amiens devint chanoine et dirigea plusieurs missions dans la région d’Abbeville. Il fonde de petites écoles, des ecclesiola, où on lisait collectivement la Bible et pratiquait en commun des exercices de piété. L’originalité du personnage apparut assez vite. Il se distingua, en effet, en distribuant la sainte Cène sous les deux espèces (pain et vin) ce qui, bien sûr, ne pouvait être accepté par la hiérarchie catholique. Il profita de son passage à Amiens pour publier ses deux premiers ouvrages. Certains de ses contradicteurs dénoncèrent surtout, dès cette époque, un missionnaire qui tenait des discours aux « demoiselles » et aux religieuses « qui n’estoient pas trop spirituels »… Jean de Labadie fut obligé de partir et regagna le Sud-Ouest après un passage au sein des milieux jansénistes parisiens. En 1659, Labadie se retrouva à Genève où il devint rapidement persona non grata. La Compagnie des Pasteurs s’en débarrassa en l’expédiant en 1666 desservir l’Église wallonne de Middelbourg en Zélande. Là, il allait rapidement jouir d’une réputation de bon prédicateur, savant et apprécié. Ses succès suscitèrent la jalousie de ses confrères desservant les autres Églises wallonnes. Ils le mirent en demeure de reconnaître publiquement la Confession de Foi et la Discipline des Églises wallonnes. On lui demanda également d’accepter les canons adoptés par le synode de Dordrecht en 1618-1619. Jean de Labadie refusa de se soumettre, si bien que le synode de Leyde le suspendit de ses fonctions en 1667. Mais il passa outre et poursuivit sa mission à Middelbourg. Les États de Zélande réussirent toutefois à l’écarter en 1669. C’est alors qu’il gagna Amsterdam pour fonder sa propre Église avant de se retirer à Altona au Danemark. L’hétérodoxie des idées du personnage explique sans doute un tel parcours mouvementé. Jean de Labadie afficha une constance dans ses idées. Il chercha, dès le début de ses pérégrinations, à retrouver la pureté originelle du message chrétien tel qu’on pouvait le recevoir au premier siècle de l’ère chrétienne. Selon lui, cette pureté avait été pervertie par les Églises officielles, ce qui l’amena à dénoncer et rejeter toute forme d’institutions ecclésiales. Il se considérait, par ailleurs, comme directement inspiré par le Saint-Esprit. Jean de Labadie fut — Parmi les ouvrages et études sur Jean de Labadie : D. Vidal, Jean de Labadie. Passion mystique et esprit de Réforme, Éds. Jérôme Million, 2009, 220 p. ; A. Joblin, « Jean de Labadie (1610-1674) : un dissident au xviie siècle ? », Mélanges de Science Religieuse, Université Catholique de Lille, tome 61, n°2, avril-juin 2004, p. 33-44 ; E. et E. Haag, La France protestante, Genève, Slatkine Reprints, 1996, tome VII, p. 140-147 ; Dictionnaire de Spiritualité, Beauchesne, Paris, 1975, Fascicules LIX-LX. — F. Mauduict, Advis charitable à Messieurs de Genève touchant la vie du sieur Jean Labadie cy-devant jésuite dans la province de Guyenne ; et après chanoine à Amiens, puis janséniste à Paris : de plus illuminé et Adamite à Tholose, et en suitte carme et hermite à la Graville au dioceze de Bazas et à présent à Genève, Lyon, 1664, 30 p. — La Confession de Foi et la Discipline définissaient les dogmes et l’organisation des Églises réformées. Le synode de Dordrecht rejeta les thèses d’Arminius (1560-1609) critiquant le dogme calvinisme de la prédestination. JEAN DE LABADIE 53 sans aucun doute un mystique millénariste. Son Église (ou secte ?) prônait le baptême des adultes, la mortification des chairs, l’éducation des enfants loin de leurs parents au sein de structures spécialisées, l’excellence du travail manuel, la vie contemplative et l’oraison mentale. Il exerça, par ailleurs, un pouvoir absolu sur son « petit troupeau », allant jusqu’à décider du mariage de ses disciples. S’il fut un redoutable polémiste, il sut également exposer ses idées dans plus d’une cinquantaine d’ouvrages. Les titres de ces livres révèlent tout particulièrement l’errance du personnage. Les premiers d’entre eux, publiés dans les années 1640, traitaient de la messe et du Saint-Sacrement. Retenons, par exemple, le in-8° publié à Amiens en 1640 sous le titre de Introduction de piété dans les mystères, paroles et cérémonies du saint sacrifice de la messe, dont nous reproduisons ici quelques pages. En 1651 sortit à Montauban un in-12° intitulé Élévation de l’esprit à Dieu ou Contemplations… qui inaugura une série d’écrits mystiques. On trouve également des livres marquant une dénonciation des Églises officielles comme, par exemple, Le Discernement d’une véritable église selon l’Écriture sainte, publié à Amsterdam en 1668. On compte aussi bon nombre d’ouvrages de controverse dans lesquels il répondait à ses contradicteurs. Ses deux derniers livres, publications posthumes, s’intitulent L’Oraison et la contemplation chrestienne traittée en quatre lettres, publié à Amsterdam en 1682, et Le Chrétien régénéré ou nul, toujours à Amsterdam en 1685. Deux ouvrages suggérant que Jean de Labadie fut peut-être, avant tout, un mystique annonçant le Réveil protestant du xviiie siècle. 54 aLAIN JOBLIN Introduction de piété dans les mystères, paroles et cérémonies du saint Sacrifice de la Messe, par J. de Labadie prestre, publié à Amiens, Charles de Gouy, 1640 « Voilà, voilà la grande heure qui s’approche, la grande heure à laquelle se doit faire la grande œuvre ; et par quelles mains de grâce ? O Dieu, par les miennes. Commencés à vous esveiller mon esprit, j’entens un son qui vous interesse, commencés à rentrer en vous et vous recueillir, vostre heure et l’heure de vostre grande action s’approche. O Prestre de Jesus-Christ, que voicy venir pour vous une douce heure, préparésvous en saincteté, en piété, et en grâce. O mes mains que vous allés servir à un grand usage ; bientôt vous manierez vostre Dieu, bientost vous l’offrirés en sacrifice, bientost vous le donnerés en viande ; O que vous avez besoin d’estre pures. O mes yeux qu’on vous appelle à de grands objets, que vous devés voir en foy ; le Corps et le Sang de Jesus, vous paroistront sur un Autel plus digne que tous les anciens, reservez-vous mes yeux et préparés-vous à cette veue. O tous mes sens que de douceurs pour vous ! O mon corps à quel office estes-vous eslevé ! O ma poitrine que vous serés honorée ! Bientost, bientost vous contiendrés vostre Dieu, bientost vous serés consacré de ses attouchements. O ma bouche que vous sucerés bientost une liqueur précieuse ! O Dieu quels préparatifs ne falloit-il pas faire en l’ancien Testament ? à quelles sanctifications n’estoit obligé le Prestre de la Loy ? combien de purgations, d’aspersions, de divers ornements, et de mystiques cérémonies ? Seigneur donnez moy en esprit et en vérité, ce que cela n’avoit qu’en corps et en figure ; revestez-moi, purifiez-moy par vostre grace. J’ay bien d’autre hostie à offrir que les Prestres anciens, et mon Sacerdoce est bien autre. L’action que je dois aller faire est si grande, que la seule pensée me doit fraper et m’interdire ; à sa veue je dois revestir l’adoration et l’amour, et m’eslever par-dessus ce monde. Le silence se fit dans le Ciel durant demie-heure, O qu’il se doit faire grand en terre durant celle-cy ! les Anges assistent et reverent divinement l’un et l’autre. Où m’appelle-ton ? où fay-je dessein d’aller ? que dois-je faire ? on m’appelle à l’Autel pour y produire le corps de Jesus Christ, pour le sacrifier à Dieu son Père, pour l’offrir en hostie pour tout le peuple, pour répandre ou plustost recueillir son Sang, pour consommer moy-mesme l’holocauste. O Dieu ! quel prodige. Que faut-il faire allant là ? quelle disposition demandent toutes ces choses ? je ne le peux dire. O Dieu éclairés-moy, et rendés-moy digne d’un si grand office ; vous qui m’avés fait Prestre faites-moy digne Prestre. O pere donnés moy grace devant vous, et moyen de vous offrir en odeur de suavité vostre fils en holocauste ; ce Fils auquel vous vous estes compleu, ce Fils pour l’amour duquel, et pour lequel avoir, vous avez refusé tous autres sacrifices ; ce Fils qui vous en a offert un si grand et si suave de soy-mesme sur le Calvaire… » (p. 1-9). — Archives du diocèse d’Amiens, n°11306. — Il s’agit de la Messe. — L’orthographe d’origine a été conservée. — m’interdire = me troubler. Antoinette Bourignon Marjolaine CHEVALIER Cette femme connut une notoriété assez étonnante. Nous disposons des dix-neuf volumes de ses Œuvres, d’une documentation considérable sur sa vie et les polémiques qu’elle suscita. Elle naquit à Lille, le 13 janvier 1616, dans une famille catholique de la bourgeoisie aisée. Dès l’enfance « elle demanda où était le pays des chrétiens, ne croyant point y être », raconte-t-elle dans son autobiographie. Adolescente, elle entendit Dieu lui parler et lui annoncer qu’il l’investirait d’une mission spirituelle. Après une période mondaine, elle songea à entrer au couvent, mais Dieu lui révéla que l’hypocrisie y était encore plus grande qu’ailleurs. Elle s’enfuit lorsque ses parents voulurent la contraindre à un mariage organisé. Quand son père se remaria, elle eut des démêlés avec sa belle-mère. Dès lors, Antoinette vécut seule, plus ou moins cloîtrée, une vie de prière, dans divers lieux de retraite. Peut-être cherche-t-elle sa voie dans la lignée des béguines dont la région connaissait la tradition. Elle a déjà trente-sept ans, en 1653, quand commence sa vie publique : elle accepte de diriger un hospice pour fillettes à Lille. C’est aussi le début des histoires étranges dont toute son existence fut marquée. Alors que la régente cherche, en se méfiant du diable, à faire régner l’ordre et la piété dans la maison, plusieurs de ses jeunes pensionnaires, puis presque toutes, s’accusent de pratiquer la sorcellerie. Exorcismes, punitions n’y font rien. Bientôt l’enquête se retourne contre la directrice. Accusée de sévices, de mauvais traitements et surtout de sorcellerie, Antoinette est arrêtée et interrogée par deux fois en février 1662. Elle réussit à s’enfuir et à se cacher, d’abord à Gand. C’est ce premier déplacement qui marque le commencement de sa « mission ». À Malines où elle recrute ses premiers adeptes et surtout Christian de Cort, supérieur des Oratoriens de la ville, Dieu lui révèle qu’elle aura des NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISME eT LITTÉRATURE 56 MARJOLAINE CHEVALIER fils spirituels. En quelques années, elle rassemble un petit groupe de disciples ; elle discute avec des théologiens et se met à écrire ce qu’elle pense recevoir par inspiration divine. Christian de Cort, qui quitte son couvent pour la suivre, dispose avec les Oratoriens d’un bon nombre de « parts » dans l’Ile de Noordstrand en mer du Nord. Il avait reçu la charge de « directeur » de l’île, mais on lui reproche une gestion déplorable, en particulier celle des digues. D’autres parts sont également entre les mains de quelques Messieurs de Port-Royal qui s’y sont même rendus. Toute l’affaire de Noordstrand est un imbroglio insoluble. Elle se complique lorsque de Cort prétend faire don à Antoinette (y compris dans son testament) des parts qu’il possède, pour lui permettre d’établir en lieu sûr la communauté dont elle rêve. Dans cet espoir, elle entreprend avec son disciple oratorien d’innombrables démarches. Ils se rendent à Amsterdam. Mais elle n’obtiendra jamais gain de cause. Christian de Cort sera emprisonné plus de six mois. Elle publiera plus tard toutes les démarches entreprises en sa faveur (L’Innocence reconnue). Quant à lui, à peine libéré, il mourra brusquement, empoisonné peut-être. Antoinette finira, après dix ans de luttes, par renoncer à cette île qu’elle-même ne verra jamais. Ses interminables revendications et contestations ont suscité des haines contre elle. À Amsterdam, à partir de 1667, cette femme de cinquante ans découvre avec surprise une société où différentes confessions se côtoient, elle prend les Cartésiens pour une secte qui vénère la raison. Parmi les protestants, elle apprécie surtout les Arminiens, condamnés à Dordrecht (1619). Mais décidément elle ne trouve nulle part « la vraye Eglise sans corruption ». Or elle s’estime chargée de la restaurer. Elle publie un premier ouvrage d’entretiens avec Christian de Cort : La Lumière du Monde. Ce livre élargit son audience. Le vieux Jan Amos Comenius, le penseur tchèque de réputation européenne, veut la voir et professe pour elle une vive estime, jusque sur son lit de mort. Elle intéresse Pierre Serrarius et Johannes Swammerdam, le savant anatomiste. Elle rencontre le prophète Jean de Labadie ; il est même question d’une association de leurs deux groupes pieux qui se réfugieraient en Noordstrand. Mais, bien entendu, il y a rapidement rejet mutuel. La très célèbre Anna-Maria van Schurman et Pierre Yvon, responsable des Labadistes après la mort du fondateur, manifestent leur hostilité contre Antoinette et se mettent à en dire le plus grand mal. Ces groupuscules sectaires, désireux de retrouver la vraie foi et une vie selon l’Évangile, restent errants. En 1671, Antoinette se réfugie en Sleswig Holstein avec quelques fidèles. D’autres se joignent à elle. C’est alors qu’elle tente de rassembler sous son autorité une ébauche de « communauté de parfaits ». Elle est en butte aux persécutions des autorités des Églises reconnues, luthérienne comme réformée, irritées de son prosélytisme. Sa petite imprimerie est fermée, puis lui sera rendue. Après plusieurs fuites successives, elle finira, en 1676, par se cacher, presque seule à Hambourg, où elle écrit beaucoup et où se produit la rencontre avec un autre marginal, Pierre Poiret. aNTOINETTE BOURIGNON 57 Originaire de Metz, ce jeune homme, âgé alors de trente ans, a été quelques années le pasteur d’une petite paroisse de réfugiés huguenots dans le duché de Deux Ponts. La guerre et la misère de ses ouailles l’en ont chassé, mais plus encore sa quête d’une vie de sainteté qu’il ne trouve nulle part. Or ce sont deux livres d’Antoinette Bourignon qui lui semblent correspondre à son attente, en particulier Le Tombeau de la fausse théologie, où elle dénonce les « arguments frivoleux » des théologiens. À Amsterdam, Poiret a déposé chez l’imprimeur Elsevier sa première œuvre latine, un traité philosophique De Deo, anima et malo. Il s’est séparé de son épouse Claude – le couple est sans enfants –, pour tenter de retrouver la prophétesse dont les écrits l’ont tant frappé. Il est convaincu qu’elle l’aidera à vivre vraiment selon la volonté de Dieu. Il connaît là le grand tournant de sa vie, celui que tous les penseurs ne cesseront de lui reprocher. C’est en particulier le cas de Pierre Bayle qui ne tarira plus de moquerie à son égard, alors que le traité cartésien de son compatriote l’avait si vivement intéressé qu’il avait rédigé ses Objections. Poiret apprend que c’est à Hambourg que la pauvre persécutée se cache. Il l’y retrouve. Il n’est pas déçu. Il prend en notes les propos de l’inspirée, il admire son courage et sa confiance, alors que les autorités de la ville la traquent. Cette femme – qui pourrait être sa mère et qu’il vénère – l’adopte comme l’un de ses fils spirituels. La suggestion d’une liaison entre eux (exprimée par Pierre Jurieu) est pure médisance ! Très vite Poiret se trouve embauché dans le programme de diffusion de plusieurs œuvres d’Antoinette. Il l’écoute aveuglément, la jugeant sainte. Aussitôt, Antoinette rabroue son amour-propre et son attitude cartésienne qui donne bien trop de place à la raison corrompue et trompeuse. Mais elle utilise le savoir de Poiret qui traduit tout de suite un de ses livres en latin : La Pierre de touche. Puis il commence à s’atteler à une édition complète de tout ce qu’elle a écrit, avec réédition de ce qu’elle a déjà fait paraître. Cette tâche occupera le jeune intellectuel pendant plus de sept ans, bien longtemps après la mort de cet auteur prolixe. Poiret va donc partager en grande partie les quatre dernières années de la prophétesse. Il participe à sa fuite et au long voyage qui permettent à Antoinette de se réfugier en Frise où un noble, baron de Lutzbourg, lui accorde résidence et protection. Elle y travaille deux ans dans un hospice et tente à nouveau de constituer la petite communauté dont elle a la vision. Nouvel échec. Encore une fois, maladies étranges (poison ?), jalousies, calomnies et suspicion de sorcellerie reparaissent et détournent d’elle une partie de ses adeptes. Il lui faudra s’enfuir de nouveau. Poiret, qui a effectué durant ces années plusieurs longs voyages pour retrouver des manuscrits ou pour les faire imprimer à Amsterdam, l’accompagne dans le trajet vers Franeker. C’est alors qu’il cherche pour elle un refuge sûr à Amsterdam, qu’Antoinette Bourignon meurt seule à Franeker, le 30 octobre 1680, dans sa soixante cinquième année. Son disciple écrit : « Ainsi mourut en pauvre exilée et persécutée, la plus divinisée et la plus pure âme qui ait été sur la terre depuis Jésus-Christ. Nul de ses amis n’eut la consolation de l’assister à sa mort, étant 58 MARJOLAINE CHEVALIER tous dispersés chacun à part, dans cette persécution ». Un peu plus loin, dans le volume biographique, La Vie Continuée dont Poiret est l’auteur (reprenant et complétant des éléments qu’elle avait rédigés elle-même), il commente avec ferveur : « Comment a-t-on donc reçu cette divine voix ? On a dit que c’estoit des blasfèmes, des hérésies des horreurs, des impiétés […] on a pillé, déchiré, brûlé ces divins volumes ; on a calomnié, persécuté, volé, emprisonné, trahy et voulu faire mourir cent et cent fois sa personne. […] Voilà, Seigneur, comment les hommes ont reçu et écouté vôtre divine ambassade […] et ont exterminé votre Envoyée, après avoir fait de sa vie, depuis son premier moment jusqu’au dernier, une seule et continuelle persécution ». Pour son fidèle disciple, c’est d’ailleurs une preuve qu’elle a vécu intégralement à la suite de son Seigneur Jésus-Christ, image du juste sur lequel s’acharnent les injustes. On est dans l’incapacité de faire le tri entre une persécution réelle qui, à bien des reprises, a été très dure et une probable hantise paranoïaque de la malveillance. Mais pourquoi un tel acharnement contre Antoinette Bourignon ? Parce qu’elle était une femme, et de plus non instruite et sans la moindre autorité reconnue, par exemple comme l’aurait été la supérieure d’un couvent ou d’une institution ; parce qu’elle avait la conviction d’avoir une prédication à apporter ; parce qu’elle osait prétendre que tous ceux qui se croyaient chrétiens se moquaient en réalité de l’exigence absolue du Christ. Comment les responsables des Eglises auraient-ils pu la laisser dire ? Cependant la tolérance était si grande aux Pays-Bas qu’aucune censure ne vint s’opposer à la publication de Toutes les Œuvres d’Antoinette Bourignon, dont la collection est constituée en 1684, sous l’autorité d’Henri Wettstein. Cet ami de Poiret est l’éditeur de presque tous ses propres écrits. La même maison publiera également les anthologies d’œuvres d’auteurs spirituels, puis toute la collection de celles de Madame Guyon, dont Poiret se fera l’inlassable diffuseur jusqu’à la fin de sa vie. Souvent l’éditeur Wettstein se dissimule sous un nom et une adresse fictifs ; mais ce n’est pas le cas pour la collection d’Antoinette Bourignon. Simultanément une grande partie de cette œuvre, traduite par d’autres disciples restés fidèles, paraît en allemand et en néerlandais. L’ensemble connaît une large distribution et fait connaître cette femme dans toute l’Europe. Les nombreux procès et accusations, les pamphlets publiés contre elle, contribuent à une certaine publicité ! Mais, comme Poiret lui-même, bien des âmes en quête de sainteté l’admirent et sont prêtes à la suivre. Marthe van der Does, auteur de la plus récente monographie sur Antoinette Bourignon, ne craint pas de souligner les paradoxes de cette personnalité. Pour les uns, elle apparaît comme aimable, toujours gaie, empreinte de simplicité et d’humilité ; pour d’autres, elle est dure, autoritaire, orgueilleuse dans sa conviction d’être dépositaire de la vérité, mais aussi âpre dans les fréquentes — Marthe van der Does, Antoinette Bourignon. Sa vie (1616-1680). Son œuvre, 1974, thèse, Groningen, 220 pages. aNTOINETTE BOURIGNON 59 questions d’argent, querelleuse, égocentrique… Tous sont frappés de son dynamisme, que renouvelle la conscience prophétique d’être appelée à une exigeante tâche de restauration. Sa mystique se concentre dans une prière de dialogue avec Dieu, elle n’insiste pas tellement sur un état d’union. Elle affirme qu’elle a reçu du Saint Esprit comme en dictée tout ce qu’elle écrit ; elle se croit vraiment envoyée, peut-être même annoncée comme la femme de l’Apocalypse ; elle se dit « la mère des croyants ». On comprend que ce genre de prétention ait été jugé insensé. Comment résumer la pensée de cette prophétesse étonnante ? Dans une Confession de foi qui tente de répondre à des accusations d’hérésie, elle apparaît comme chrétienne, catholique par son baptême. Mais elle juge si sévèrement toutes les Églises dans leur état actuel qu’elle n’en reconnaît aucune. Ses adeptes, toujours des hommes, sont souvent des protestants, en particulier un certain nombre de Mennonites. Les étiquettes n’ont pour elle aucune importance ; à personne, elle ne demande une conversion. Son souci constant est de restaurer l’authenticité d’une vie chrétienne selon le modèle évangélique. Au fur et à mesure des échecs de ses efforts de fondation de sa communauté et des désistements d’une grande partie de ceux qui l’avaient d’abord suivie (ils se sont laissé reprendre par le diable !), elle laissera paraître une certaine déception. Elle n’exprime cependant aucune crainte de la mort, exhortant à poursuivre… Elle est moins inculte qu’elle ne le prétend. Elle a lu des vies de saints, elle semble connaître la pensée de sainte Thérèse ; elle aime saint Augustin et a retenu certaines thèses jansénistes. Elle connaît bien les Écritures et finit par accepter que Poiret note en marge de ses écrits les références des passages auxquels elle fait allusion. Son attitude spirituelle est souvent proche de ce qu’on appellera le quiétisme, une attitude d’abandon à Dieu. Il faut le laisser faire et « Cesser ». On ne peut manquer de la comparer à Madame Guyon qui la suivra. Elle se contredit souvent et il est difficile de tirer de ses écrits un système de pensée élaboré. Mais elle reste ferme sur la condamnation de la raison et surtout de l’amour-propre, c’est ce qui explique son ascendant sur des intellectuels brillants comme Coménius et Poiret. Elle professe des positions, plus ou moins empruntées à Jacob Boehme, en ce qui concerne l’androgynat d’Adam et la possibilité d’une génération spirituelle, qui n’aurait exigé aucun acte sexuel, s’il n’y avait pas eu la Chute. Elle affirme avoir reçu des révélations spéciales quant au millénarisme, à l’existence et à la reproduction toute pure des saintes âmes glorieuses dans le royaume. Dans son Oeconomie divine, où Poiret laisse paraître sur de très nombreux points la transformation qu’Antoinette a opérée dans sa pensée, il se — C’est le qualificatif choisi par Leszek Kolakowski, dans le grand chapitre qu’il lui consacre « La mystique égocentrique » dans son livre Chrétiens sans Église. La conscience religieuse et le lien confessionnel au xviie siècle, Paris, Gallimard, 1969, traduit du polonais. 60 MARJOLAINE CHEVALIER fera l’écho de ces idées hétérodoxes, mais brièvement, et même avec quelques précautions oratoires : il n’est pas nécessaire d’y accorder foi ! Antoinette Bourignon suscita un intérêt spirituel durable dans un groupe d’Épiscopaliens écossais. Parmi eux, un pasteur, George Garden, écrivit en sa faveur une Apology for M. Antonia Bourignon. Innombrables furent les livres qui dénoncèrent ses erreurs. Un pamphlétaire britannique titre son opuscule : le Serpent caché dans l’herbe. En Allemagne, un certain Johann Wolfgang Jaeger, chancelier de l’université à Tübingen, qui avait écrit un livre contre elle, aurait souhaité la dénoncer nommément dans un Reskript au début du xviiie siècle. Finalement ce texte qui s’attaquait aussi à Poiret resta théorique, sans donner leurs noms. Pourtant on est étonné de trouver encore, tout au long du siècle, des références à Antoinette Bourignon, en particulier en GrandeBretagne. Par exemple John Wesley professa de l’estime pour elle et pour Mme Guyon. Dans l’Église d’Écosse de grands moyens avaient été mis en œuvre pour éradiquer l’influence de notre prophétesse. À partir de 1711, et pour plus d’un siècle, les jeunes pasteurs durent s’engager à : « Renoncer au Papisme, à l’Arianisme, au Socinianisme, à l’Arminianisme, au Bourignonisme, et autres doctrines, dogmes et opinions, contraires et incompatibles avec la Confession de foi ». N’était-ce pas, si l’on ose dire, faire beaucoup d’honneur à Antoinette Bourignon que de mettre sa « doctrine » au même rang que les hérésies officielles les plus redoutées ? Il reste que cette femme, qui suscita des adhésions entières mais qui vécut échec sur échec, eut une influence plus importante que l’on ne croit. — « Do you disown Popish, Arian, Socinian, Arminian, Bourignan and other doctrines, tenets and opinions whatsoever, contrary to and inconsistent with the Confession of Faith », extrait des Standards of the Scottish Church, cité par M. van des Does, op. cit., p. 68. aNTOINETTE BOURIGNON 61 Pierre Poiret, La Paix des bonnes ames 2. II faut de nécessité qu’il soit déchassé par des moyens directement contraires à ceux desquels il s’est servi pour entrée dans les ames. Lors qu’elles ont obéï au Diable en suivant les sensualités de la nature corrompue, il faut par aprés qu’elles renoncent aus mémes sensualités par jeusnes et abstinence ; à moins dequoi, elles ne déchasseront jamais cette sorte de diables. Et si elles ont écouté les tentations du Diable au lieu des inspirations du S. Esprit, il faut de nécessité une Priére continuelle pour déchasser cette sorte de Diable ; vû qu’il a continuellement entretenu l’esprit de pensées vaines, il faut que le méme esprit s’entretienne continuellement avec Dieu ; ou autrement il ne pourra faire sortir cette sorte de Diables. 3. Et partant, je vous exhorte à la PRIERE CONTINUELLE, afin de maitriser cet ennemy de vôtre ame, et le déchasser par le moyen de l’Oraison, qui est une arme puissante contre toutes les furies de l’enfer. 4. Il faut pourtant que je vous déclare ce que c’est que l’ORAISON, avant que vous la sachiez bien faire, parce qu’on prent souvent pour Oraison quelques beaus mots qu’on a lûs, ou entendus de quelqu’un, comme <p. 298> l’on a coûtume en ces quartiers de lire ou chanter les Pseaumes lorsqu’on veut prier ou faire oraison ; et ailleurs l’on dit quelque quantité de Pater-noster, Ave-Maria, ou autres Oraisons écrites en quelques livres, où l’on apprend ces mots pour les reciter lors qu’on veut prier. 5. Tout cela ne se doit point appeller Oraison, puisque ces mots et ces Pseaumes se peuvent bien dire sans faire aucune priere à Dieu. Et pour prier en disant des Pseaumes, il faudroit avoir les mémes DESIRS qu’ont eus ceux qui les ont faits, et dire les mémes mots avec le méme désir qu’ils avoient en les disant ; ou autrement, ce ne peut étre PRIERE, mais plutôt des paroles oiseuses, qui ne profitent de rien ; voire, bien souvent l’on dit par ces paroles des injures à Dieu, ou l’on prononce des mensonges ou railleries. Car celui qui dit le Pseaume de David, lorsqu’il étoit penitent, qu’il jeunoit et qu’il prioit en lavant sa couche de ses larmes, au lieu que ceux qui chantent ces choses sont bien souvent remplis de vins et de friandises, passant les nuits en péchez et en luxure, n’est-ce pas là se moquer de Dieu et mentir en sa présence ? Comme sont aussi ceux qui disent le Paster-noster, ou autres prieres, sans avoir le desir des paroles qu’ils prononcent. 6. Ils diront que Dieu est leur Pére , sans luy vouloir obéir comme enfans. Que son Nom soit beni, lorsqu’ils le deshonorent et méprisent en effet, aimant plus leur propre volonté <p. 299> et honneur que ceux de Dieu. Ils disent que son Royaume leur advienne, lors qu’ils ne souhaittent que de·regner en ce monde, où ils voudroient toûjours vivre si Dieu leur donnoit prosperité. Et disent de parole que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel, pendant qu’ils ne se veulent referer en rien à la volonté de Dieu, tâchant d’accomplir la leur autant qu’il leur est possible. Et en priant pour avoir le pain quotidien, ils travaillent et s’étudient pour avoir l’abondance, et veulent malgré Dieu avoir plus que le pain quotidien pour lequel ils prient. Ils prient aussi qu’il leur pardonne leurs pechez, pendant qu’ils les aiment et veulent perseverer à en com — A. Bourignon découvre à Amsterdam ces traits caractéristiques de la piété réformée. — Les caractéristiques de la piété catholique de son enfance à Lille. — Allusion à divers textes de psaumes : Ps. 62, 7 ; 41, 4 et 9 ; 30, 11 ; 87, 2 etc. — Le texte du « Notre Père » se trouve dans Matthieu 6, 9-13 ; version plus courte dans Luc 11, 2-4. — Signifie : « font effort », « s’appliquent ». 62 MARJOLAINE CHEVALIER mettre tous les jours davantage. Et qu’il les delivre du mal, pendant qu’ils cherchent et font le mal duquel ils disent vouloir étre delivrez. Et en priant Dieu qu’il les delivre de la tentation, ils luy donnent aliment, la suivent, et luy obeïssent. 7. Voila comment on se moque de Dieu par de semblables priéres, et qu’on ment en sa presence. C’est pourquoi, je ne souhaite point que vous fassiez de semblables priéres, puis qu’elles ne valent rien et que vous ne pouvez jamais obtenir la grace de Dieu par elles, mais plûtôt une plus grande condamnation : parce que Dieu ne veut pas étre moqué et il ne prend point plaisir és vains discours. Il sonde seulement les reins et examine les consciences, étant scrutateur des cœurs et point auditeur de nos paroles feintes. <p. 300> Aussi, dit l’Evangile qu’il ne faut point prier comme les Pharisiens lesquels pensent étre exaucés en beaucoup parlant10 et donne le conseil de fermer nôtre huis lors qu’on veut prier nôtre Pére en secret, assurant que nôtre Pére sçait dequoi nous avons besoin, sans beaucoup parler11. 8. Si bien que ce n’est pas à ces sortes de priéres que je vous exorte, mon enfant, mais à la PRIERE CONTINUELLE, qui doit SORTIR DU CŒUR. Vous avez à tout moment besoin des forces et de l’assistance de Dieu pour combattre le Diable, le monde, et la chair. Et encore, bien que vous ayez entrepris de les surmonter, si ne le faites vous point en effet, mais vous étes encore souventes fois surmonté par eux. C’est pourquoi, il vous faut une force surnaturelle, laquelle vous ne pouvez obtenir que par la priére et l’oraison, laquelle, si vous la connaissiez bien, vous seroit facile et vous deviendroit habituelle. Et comme vous avez continuellement besoin de12 l’assistance de Dieu, ainsi aussi avez vous besoin de la priére continuelle. 9. C’est pourquoi il vous la faut embrasser et NE LA JAMAIS PLUS QUITTER, si vous voulez étre maître de vos ennemis ; ou autrement, vous ne les pouvez jamais surmonter, contre vostre gré et vostre propre volonté. Je veux bien croire que vous avez quelquesfois prié Dieu pour étre delivré de vos ennemis. Mais ces priéres passagéres ne sont point suffisantes pour combattre un ennemy si commun (ou continuel) comme est le Diable, qui à tous momens reprend <p. 301> de nouvelles forces et ne se lasse jamais de nous tenter et surprendre, vû que cet ennemy ne repose jamais et ne cesse de mal faire. Il nous laissera bien en repos quelquesfois le temps de nôtre Oraison ; mais sitôt qu’elle est achevée, il retourne et souvent avec plus de forces que devant, et par ainsi, regaigne ce qu’il avoit perdu durant la priére. C’est pourquoi, il ne s’epouvante point des prieres que nous faisons le matin, le soir, avant ou aprés le repas, ou en autre temps précis que nous prenons pour prier, quoi que ces priéres se feroient avec attention. Le Diable se retire bien pour ce peu de temps ; mais, comme lors qu’un amy s’absente pour un temps de son amy, il retourne de son voyage avec une plus grande amitié auprés de luy que celle qu’il avoit eüe avant son départ, et fait souvent quelque nouvelle alliance ; le méme en fait souvent le Diable avec l’homme13 qui par routine s’adonne à la priére ; car il croit d’avoir satisfait à Dieu aprés avoir dit les priéres ordinaires, et laisse hors d’elles agir son esprit és solicitudes des biens de la terre, ou à prendre ses plaisirs et recréations, sans se ressouvenir de Dieu. — « Dieu qui sonde les reins et les cœurs », expression vétéro-testamentaire, qui se trouve par ex. dans le Psaume 7, 10 ; Jérémie 17, 10 et Jér. 20, 12. On la retrouve dans l’Apocalypse 2, 23. 10 — Dans Matth. 6, 7, verset auquel A. B. pense, il est question des païens et non des pharisiens. 11 — Matth. 6, 6 et 8. 12 — Nous avons rajouté ce « de » qui manque dans le texte. 13 — Allusion probable au récit raconté par Jésus en Matt. 12, 43-45, ou Luc 11, 24-26. aNTOINETTE BOURIGNON 63 11. Ce n’est point que je veüille blamer les priéres du soir et du matin, celles de la table, ou d’autre temps précis qu’on prend pour faire ses priéres : parce que cela est loüable pour les personnes du monde, lesquelles étant si distraites et diverties dans <p. 302> leurs affaires et negoces, si elles ne prénoient pas certain temps pour faire leurs priéres, il est à craindre qu’elles ne trouveroient jamais le temps pour penser à Dieu. C’est pourquoi elles font trés-bien de mettre une régle et d’ordonner un temps précis pour faire leurs priéres, afin de penser quelques-fois à Dieu et ne se point oublier dans les affaires du monde. 12. Mais pour les enfans de Dieu et ceux qui tendent à la perfection chrétienne, ils doivent continuellement prier et ne jamais cesser14, parce que le Diable ne cesse jamais de les tenter : Et plus ils ont desir de la perfection, tant plus ils sont véxés de tentations, et plus aussi ont-ils sujet de la priére continuelle, tantôt pour demander secours du Ciel, tantôt pour remercier Dieu de ses graces, autresfois pour le benir et honorer. Si bien que jamais ne passe un moment du jour sans avoir quelque sujet de prier Dieu, pour celuy qui prend garde de bien-prés aus dispositions de son ame. Il trouvera TOUJOURS NECESSAIRE DE FAIRE SA PRIERE CONTINUELLE, pour en avoir matiére continuelle par les occasions qui nous arrivent, tant intérieures qu’extérieures. 13. Car si nous conversons avec les hommes, quelques fois ils nous loüeront pour nous donner sujet de vaine gloire ; autrefois ils nous mépriseront pour nous faire tomber en colére, ou chagrin, les mépriser ou les haïr. Et lors qu’on a quelque chose à deméler avec eux, l’avarice s’y fourre, <p. 303> ou la recherche de soy-méme. Une prosperité nous fera rejouïr ou élever ; une adversité nous fera tristes et affligés ; et ainsi mille autres accidens, qui nous arrivent à l’exterieur, donnent continuellement sujet de recourir à Dieu par oraison pour luy demander sa grace et la force de nous bien maintenir, sans tomber en pechez parmi tant de rencontres diverses, qui arrivent à l’exterieur, et encore davantage à l’interieur. Car si on considéroit bien les agitations et divers mouvemens des passions de nos ames, l’on y trouveroit des maux infinis auxquels il faut resister. C’est un métier tout-fait que de refréner nos inclinations vicieuses, pour celuy qui s’applique à la perfection de son ame, et il trouvera TOUJOURS MATIERE DE PRIER DIEU et requerir son secours et assistance, sans laquelle on ne peut combattre tant d’ennemis visibles et invisibles. Il faut s’addonner à la priére continuelle, ou vivre et mourir leur esclave, et estre à tousjours miserable. 14. Je ne desire pas que vous ayiez continuellement vostre esprit bandé à la priére à vostre ordinaire, car cela vous blesseroit la teste et forgeroit mille imaginations peu necessaires et encore moins utiles. Mais je voudrois bien que vous reclamassiez Dieu toutes les fois qu’en avez besoin, et que vous le benissiez toutes les fois que vous recevez de luy quelques graces et assistances ; puis que c’est une ingratitude de ne le pas remercier de chaque don en particulier qu’il nous <p. 304> fait, veu que la reconnoissance d’un bienfait obtient toûjours de Dieu nouvelles faveurs, et qu’il desire que nous l’invoquions en nos besoins, en promettant de nous secourir et ayder. Si Dieu veut bien estre prié, pourquoy ne le voudrions-nous point faire ? Il dit : cherchez, et vous trouverez ; demandez, et vous obtiendrez ; heurtez à la porte de misericorde, et elle vous sera ouverte15. 14 — Allusion à l’exhortation de I Thessaloniciens 1, 3 : « priez sans cesse » ; cf. aussi Hébreux 13, 15. 15 — Matth. 7, 7. C’est A. Bourignon qui ajoute : « de miséricorde », ce n’est pas dans le texte. 64 MARJOLAINE CHEVALIER 15. A quoy tient-il donc, mon Enfant, que vous ne sçachiez surmonter vos ennemis, puis que Dieu de sa part vous fait tant de promesses, lesquelles seront toûjours infaillibles de son costé ? Il faut de necessité dire qu’il y a manquement de vostre part ; et je ne sçay voir quel il pourroit estre, sinon celuy de la priere continuelle que ne connoissez point assez, et pensez de surmonter vos ennemis avec vos propres forces : ce que vous ne ferez jamais. Vous leur avez bien donné puissance de vous nuire par vostre propre volonté : mais elle n’est point assez forte pour dechasser vos ennemis. Il faut maintenant une GRACE TOUTE PARTICULIERE DE DIEU, LAQUELLE NE VOUS SERA POINT DONNEE QUE PAR LA PRIERE, et icelle CONTINUELLE. 16. Je vous veux apprendre ce que c’est de la PRIERE, afin que vous la connoissiez, craignant qu’elle ne vous semblast trop difficile pour l’embrasser, quoy qu’il n’y ait rien de plus dous et agréable. Mais les imaginations des hommes la font sembler difficile, voire impossible à quelques-uns, parce <p. 305> qu’ils n’ont jamais bien découvert ce que c’est de la priere. Antoine Bénézet, BÂTISSeur de ponts transatlantiques Jeanne-Henriette Louis Dans sa biographie d’Antoine Bénézet, Memoirs of the life of Anthony Benezet, Robert Vaux rappelle que la famille Bénézet est originaire du Languedoc. L’histoire de la famille commence au xiie siècle, avec le jeune Bénézet (1165-1184) qui, selon la légende, a construit le pont d’Avignon, et est connu comme Saint Bénézet (2-3). C’est de cette famille que descendit Antoine Bénézet, né à Saint-Quentin en 1713, et devenu Anthony Benezet à Philadelphie dans les années 1730. Dans son article « Anthony Bénézet, un quaker d’origine vaunageole en Amérique », Bernard Douzil donne davantage de précisions : « Antoine Bénézet, quaker américain, a pour arrière-grand-père un natif de Congénies [Étienne Bénézet], pays des Couflaïres vaunageols » (176). Étienne était né à Congénies en 1602. Si le pont d’Avignon, pont Saint-Bénézet, a enjambé le Rhône en ses débuts, on peut se demander si la famille Bénézet n’a pas lancé d’autre ponts, transatlantiques, ceux-là, entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Pour cela, nous devons nous pencher sur la fondation de la Pennsylvanie par William Penn, et sur ce qui suivit la fin de la Sainte Expérience de la Pennsylvanie (1756). Commençons cependant par le passage à Saint-Quentin de la famille Bénézet, famille huguenote persécutée au xviie siècle. Jean Bénézet, fils d’Étienne, né à Calvisson en 1645, grand-père du futur Anthony, émigra à Saint-Quentin dans la deuxième moitié du xviie siècle. Il NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 66 JEANNE-HENRIETTE LOUIS épousa Marie Testard en 1682. Son fils aîné, Jean-Étienne, né à Saint-Quentin en 1683, parti à Abbeville, revint à Saint-Quentin pour épouser Judith de la Méjenelle en 1709 (Douzil 171). À Saint-Quentin, Jean-Étienne Bénézet était marchand de tissus. Son fils aîné, Antoine, né en 1713, fut baptisé catholique. Son parrain était M. Antoine de Bénézet d’Artillon, subdélégué de l’intendant de la ville de Dunkerque (Douzil, 172 et 179). Bernard Douzil nous apprend qu’Antoine, parrain du futur Anthony, et Jean-Baptiste Bénézet, de Calvisson, ont vécu à Dunkerque, au même domicile, où ils sont morts (Douzil 173). En 1715, la famille de Jean-Étienne, se sentant en danger, quitte d’urgence Saint-Quentin pour Rotterdam puis s’établit à Londres, où elle passe 16 ans. Elle émigre en 1731 en Amérique du Nord, dans la région de Philadelphie. Le jeune Antoine rejoint sans tarder la Société religieuse des Amis. Sensible au sort des exclus de façon générale, il se consacre à tous les déshérités, en compagnie de John Woolman, un autre quaker dont il partage le dévouement. Il est actuellement considéré comme le père fondateur du mouvement antiesclavagiste américain. Les dates de la présence d’Anthony à Philadelphie (1731-1784) indiquent qu’il a pleinement participé à la Sainte Expérience de la Pennsylvanie : en 1731, en pleine période d’expérimentation du projet de William Penn, il enseignait à l’école publique de Philadelphie fondée par ce dernier. En 1755 il prit part à la fondation d’un collège de jeunes filles qu’il dirigea lui-même. Il se consacra aussi, le soir, à l’éducation des enfants d’esclaves noirs, dans sa propre maison. C’était l’époque où la Sainte Expérience de la Pennsylvanie se terminait : en 1756 le gouverneur de la Pennsylvanie déclara la guerre aux Français et aux Indiens, ce qui obligea les quakers qui étaient au gouvernement à démissionner (Langford 2001, 3, et Louis et Héron, 1990). 1755, c’était aussi l’époque où les Acadiens, d’origine française, furent chassés du Canada par la Grande-Bretagne, tragédie qu’ils ont eux-mêmes appelée « le grand dérangement ». À Philadelphie il y avait 414 de ces infortunés. L’Assemblée de Pennsylvanie demanda à Bénézet de jouer un rôle d’intermédiaire avec ces étrangers. Pendant dix ans Bénézet se dévoua au bien-être de ces victimes de la guerre franco-britannique. Il prit gratuitement plusieurs jeunes filles dans son collège (Langford, et Louis, 1995). Très sensible aux souffrances des esclaves noirs, il mena une grande campagne en Amérique du nord et en Grande-Bretagne en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il créa ainsi un pont transatlantique avec l’Europe. D’autre part, lui et son collaborateur John Woolman, obtinrent que, pour le moins, les quakers esclavagistes dussent choisir entre leur statut de propriétaire d’esclaves et leur appartenance au mouvement quaker (Marietta et Jackson). Benezet se consacra également aux Amérindiens. En 1756, il prit part à la fondation d’une « Association amicale pour la Restauration et la Préservation de la paix avec les Indiens par des moyens pacifiques ». Là encore il s’inscrivait dans la droite ligne des principes et des actions de William Penn. BÉNÉZET, BÂTISSEUR DE PONTS TRANSATLANTIQUES 67 1784 (mort de Bénézet) : les États-Unis venaient de naître, en 1783. La nouvelle nation était née d’une guerrre (la guerre d’indépendance), mais l’héritage pacifique de William Penn ne disparut pas, malgré les apparences. Quelques apôtres le sauvegardèrent. Anthony Benezet est de de ceux-là. Bénézet a donc enjambé la période coloniale vers la nation naissante, mais en s’inscrivant dans le courant pacifique de cette nation, le moins connu, devenu invisible pour beaucoup. D’autres témoins de la Pennsylvanie des origines prirent le relais : Joseph et Edward Fox, quakers britanniques, William et Benjamin Rotch, quakers de Nantucket, qui passèrent quelques années à Dunkerque au moment de la Révolution française, Jean de Marsillac, de Congénies, à la même époque (van Etten, 2009). On peut donc suivre le fil d’Ariane qui a prolongé la Sainte Expérience de la Pennsylvanie et qui relie Philadelphie à Congénies, berceau du mouvement quaker français. Antoine Bénézet est un élément-clé de ce fil. Liste des auteurs cités : Bernard Douzil, « Anthony Bénézet, un quaker d’origine vaunageole en Amérique », La Vaunage au xviiie siècle, tome 2, sous la direction de Jean-Marc Roger, de l’Académie de Nîmes, p. 169-176. Maurice Jackson, Let this voice be heard. Anthony Benezet, Father of Atlantic Abolitionism, University of Pennsylvania Press, 2009. Michael Langford, « La Vaunage et la Pennsylvanie. Mémoire sur les origines et la vie d’Antoine Bénézet, 1713-1784 ». Lettre des Amis 69, juin 2001, p. 3-5. Jack Marietta, The reformation of American Quakerism, 1748-1783, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, Pennsylvania. Henry van Etten, Chronique de la vie quaker française, Éditions Ampelos, 4e édition, 2009. Jeanne-Henriette Louis et Jean-Olivier Héron, William Penn et les quakers. Ils inventèrent le Nouveau Monde, Découvertes/Gallimard n°90, 1990. Jeanne-Henriette Louis, « 1755, l’année de tous les dangers pour les neutres francophones et anglophones d’Amérique du Nord », Études canadiennes n°37 (1995), p. 9-11. Jeanne-Henriette Louis, « Les Couflaïres de la Vaunage et les quakers anglophones. Une rencontre providentielle à la fin du xviiie siècle » in La Vaunage au xviiie siècle, II. Association Maurice Aliger, éd. 2005, p. 145-168. Robert Vaux, Memoirs of the life of Anthony Benezet, Philadelphie, 1816, rééd. Londres, 1859. P.S. 1 — Antoine Bénézet fut honoré par Saint-Quentin, qui donna son nom à une rue, ou encore le célébra à l’occasion de la venue du professeur William Comfort, en avril 1934 (Douzil 170). 2 — Le cinéaste Michel Grosman prépare un documentaire sur Antoine Bénézet en vue de célébrer le trois centième anniversaire de sa naissance, en 2013. 68 JEANNE-HENRIETTE LOUIS Œuvre littéraire d’Antoine Bénézet Antoine Bénézet a beaucoup écrit : des livres, des articles, des brochures, des lettres. L’ensemble de son œuvre est principalement en anglais. Il y a peu d’écrits en français. Ses archives sont conservées parmi les archives de Haverford College, Anthony Benezet papers, 1750-1748, et à Swarthmore College, tous deux près de Philadelphie. Des indications bibliographiques importantes sont données en ligne. Il semble que la meilleure source de textes en français soit : Mémoires sur la vie d’Antoine Bénézet par Robert Vaux, abrégé de l’ouvrage original, Londres, de l’imprimerie de J.B. Vogel, à la Camberwell, 1824. On trouve ce livre en ligne par google. Parmi les destinataires des lettres en faveur des Noirs, se trouvait Charlotte, reine consort de Grande-Bretagne. Voici un extrait de cette missive : Persuadé que je remplis un devoir, et encouragé par l’opinion générale de ton empressement à secourir le malheur, je prends la liberté de te présenter respectueusement quelques traités qui, je crois, renferment une description fidèle de la condition déplorable où se trouvent placées plusieurs centaines de mille de nos frères, les Africains, que l’on arrache annuellement à leur terre natale, en brisant tous les liens qui les attachaient à la vie, pour les condamner, dans les îles des Amériques, au plus rigoureux comme au plus cruel esclavage : pratique inhumaine et coupable qui avance par de terribles souffrances la mort d’un grand nombre de ces infortunés. Quand on considère que les habitants de Grande-Bretagne, qui jouissent d’une grande liberté civile et religieuse, ont été, et sont encore profondément impliqués dans cette violation flagrante des droits de l’humanité, et que même l’autorité nationale est appelée à consacrer l’infâme traite des Noirs, il est permis de croire que cette grande plaie morale a contribué, et tant que le mal continuera d’exister, doit continuer encore à attirer la colère divine sur la nation britannique et sur tous les territoires soumis à sa domination. Puissent ces considérations t’engager à interposer ta bienveillante influence en faveur d’une race opprimée, dont l’état abject réclame un droit de plus à la pitié et aux bienfaits de tous les cœurs généreux, privée qu’elle est des moyens de solliciter par elle-même les secours et la protection dont elle a besoin […]. Philadelphie, 25ème jour du 8ème mois, 1783. Voici un extrait d’une des lettres de Bénézet en faveurs des Noirs. Je puis affirmer en sûreté de conscience, que j’ai trouvé dans un nombre donné de Noirs une somme de talents égale à celle que pourrait représenter le même nombre de Blancs, et je suis fier de pouvoir déclarer que l’opinion, partagée par quelques personnes, que les Noirs sont une race d’hommes inférieure aux autres en capacité, est un préjugé vulgaire fondé uniquement sur l’ignorance et l’orgueil des maîtres qui, tenant continuellement leurs esclaves à une énorme distance, ne sont nullement compétents pour établir à leur égard un jugement sain. Mémoires sur la vie d’Antoine Bénézet, ibid. Henri Pyt Isabelle Olekhnovitch Né à Sainte-Croix dans le canton de Vaud en 1796, Henri Pyt est touché par le Réveil en 1817 à Genève, où il étudie la théologie. Alors qu’il est suffragant du pasteur réformé à Saverdun dans l’Ariège, il prend conscience que sa vocation n’est pas le ministère pastoral classique mais plutôt l’annonce de l’Évangile, et il s’engage dans une société d’évangélisation qui l’envoie à Valenciennes en juillet 1819. Il prêche aussi à Saulzoir, Quiévy, Caudry et surtout à Nomain, dans une Église composée de néo-protestants qui deviendra la première Église baptiste française. Henri Pyt suscite le premier en France des vocations de colporteurs de Bibles et de Nouveaux Testaments, en particulier à Nomain. Il exerce ensuite son ministère en Beauce puis à Bayonne et à Orthez. Il fait réviser la traduction du Nouveau Testament en basque et distribuer par un prêtre aux émigrés espagnols le Nouveau Testament dans leur langue. En 1830, il est envoyé à Boulogne-sur-Mer, ce qui lui permet de revisiter les Églises où il avait prêché dix ans auparavant et de participer à Saint-Quentin à des conférences réunissant des délégués de treize églises des départements du nord de la France. Mais son séjour à Boulogne-sur-Mer est de courte durée car, après la révolution de 1830, s’ouvrent à Paris pour les protestants de nouveaux champs d’action. Il y meurt en 1835 à l’âge de 39 ans. Henri Pyt était essentiellement prédicateur. Il a aussi tenu un journal et entretenu une abondante correspondance que nous connaissons grâce à son biographe Émile Guers qui en cite de larges extraits. Cette biographie, intitulée Vie de Henri Pyt, Toulouse, 1850 est en ligne sur google livres. Bien que ce ne fût pas dans son tempérament, il écrivit aussi deux textes de controverse pour répondre à des attaques antiprotestantes : Réponse à la seconde lettre de M. l’évêque de Bayonne aux protestants d’Orthez, 1826 ; la première édition, sortie à 3 000 exemplaires fut vite épuisée, il fallut la rééditer. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 70 Isabelle Olekhnovitch Quelques mots à l’abbé Guyon ; il y eut au moins trois éditions, publiées à Versailles, à Paris puis à Toulouse en 1834 et 1835. Les évangiles de Matthieu et de Luc en basque, dont Henri Pyt a dirigé la traduction, sont tirés à la demande par l’éditeur américain Nabu press, relayé par Abebooks et Amazon. Le site d’Amazon promet aussi deux prédications d’Henri Pyt sur Romains 3. 10, éditées en 1857, actuellement indisponibles. Le texte suivant est extrait d’une lettre en réponse à une chrétienne qui s’inquiétait de ne pas ressentir sa foi. L’intérêt de ce passage est qu’il va à l’encontre d’une certaine image du prédicateur du Réveil, influencé par le romantisme ambiant qui mettait l’accent sur l’expérience sensible. … « Si pour des êtres dignes, comme nous, de l’enfer, il peut y avoir paix, espérance, joie, où faut-il en chercher la cause et le fondement ? en eux ou hors d’eux ? Les aveugles de ce monde répondent en eux. La Bible a dit : Hors d’eux. Vous l’avez cru, et aussitôt vous avez porté les regards de votre cœur vers Celui qui dit : « Regardez à moi… et soyez sauvés » ; et vous avez pu dire, ce qui m’a causé tant de joie dans votre lettre : « Je crois que Jésus est le Christ, et je ne voudrais pas, si je le pouvais, ou si un ange me l’apportait, accepter aucun autre salut. » Savez-vous, chère sœur, comment s’appelle ce sentiment que vous exprimez ainsi ? La Bible l’appelle « la foi », oui, la foi, et même la foi des élus de Dieu, la foi des saints, la foi de pareil prix que celle des apôtres. Eh quoi ! vous avez la foi et vous craignez ! la foi des saints et vous ne vous réjouissez pas de l’espérance de l’héritage des saints ! la foi qui faisait dire à Pierre : « Tu sais toutes choses, tu sais que je t’aime » ; qui faisait dire à Jean : « Amen, oui, Seigneur Jésus, viens ! » vous avez cette foi, aussi précieuse que la leur, et votre cœur est plein de craintes et d’alarmes ! et vous demandez avec anxiété des preuves que Dieu vous ait aimée ! et vous êtes privée de la paix et dans un état qui porte tous les caractères d’une véritable servitude ! Ah, chère sœur, prenez-y garde, vous vous tourmentez sans raison ; vous vous condamnez à l’indigence quand le Seigneur a répandu sur vous toutes les surabondantes richesses de sa grâce. Où peut être la cause de votre erreur ? La voici dans vos propres expressions : « Je ne puis sentir ; je crois. » Mais, chère sœur, croire n’est pas sentir. Je ne sens pas que Dieu a créé le monde de rien, et cependant je le crois sincèrement. Je ne sens pas que mon âme est immortelle, et cependant je le crois sincèrement. Je ne sens pas que, il y a dix-huit cents ans, le Fils de Dieu est venu dans une chair semblable à la chair de péché pour expier le péché, et cependant je le crois fermement. De même je ne sens pas que Jésus m’a sauvé, qu’il m’a aimé de toute éternité, et cependant je le crois fermement… Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons ou ne sentons pas, un fait accompli : oui, accompli pour et dans tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous lu : « L’homme est justifié en sentant ce qu’il croit » ; ou bien : « Celui qui ne sent pas ce qu’il croit est condamné » ? Le moi est à la racine de toutes ces tristes méprises. La nature humaine répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de paix et de joie. Souvenez-vous que le moi est l’auxiliaire du diable et que, dans les matières de foi, la vérité est contraire à ce que le moi affirme. Le moi dit un jour à Abraham qu’il n’y avait point d’espérance ; mais Abraham donna un démenti au moi et crut contre toute espérance. La foi d’Abraham est la foi de tous les enfants de Dieu… », cité par É. Guers, p. 269-271. LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE Laurie Larvent À Pâques 2010, à Barlin, dans le Pas-de-Calais, comme chaque année, se réunit pendant deux jours une petite communauté de protestants venue méditer les Saintes Écritures. Ce rassemblement, appelé convention, est un des temps forts de sa spiritualité. Elles sont au nombre de trois et rythment depuis 1950 leur année liturgique : une au printemps, une en été et enfin la dernière en automne. Ces protestants appartiennent pour la plupart à des ecclésias du Nord, du Pas-de-Calais et de la Belgique wallonne, toutes rattachées au Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque (M.M.I.L.) : mouvement millénariste et non trinitaire fondé aux États-Unis, en décembre 1918, par un juif, Paul Samuel Léo Johnson. En France, ce mouvement fait son apparition, en janvier 1926, avec la parution du premier numéro de son organe périodique : La Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ. Cinq ecclésias acceptent cette nouvelle doctrine : Paris, Bruay-en-Artois, Lens pour le Pas-de-Calais, Amay-Gohissard (Belgique) et enfin Denain (Nord), totalisant environ cent vingt personnes. L’implantation est donc surtout septentrionale, avec comme centre la ville de Denain, où se réunissent trois fois par semaine (les mercredi et vendredi — Date de parution du 1er numéro de son périodique la Present Truth and Herald of Christ’s Epiphany qui marque, de fait, la naissance de son mouvement : Laymen’s Home Missionary Movement (LHMM). — La Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ, janvier 1927, n°7. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 72 Laurie Larvent soirs et le dimanche après-midi) une cinquantaine de membres. La raison de cet ancrage nordiste est à chercher dans la présence, en plus grand nombre, de protestants disciples de Charles Taze Russell (1852-1916). Sa mort provoque des dissensions, des schismes et la création d’une soixantaine de mouvements, se réclamant tous plus ou moins de leur fondateur, parmi lesquels les plus connus sont : le MMIL, Les Amis de l’Homme, les Étudiants de la Bible de L’Aurore et l’Association des Témoins de Jéhovah. Russell est l’auteur d’une abondante littérature : six livres regroupés dans une collection intitulée Les Études dans les Écritures, qui se veut être une clef de lecture biblique. Traduits dans plusieurs langues, ils sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires. À ses livres s’ajoute son journal The Watch Tower and Herald of Christ’s Presence (La Tour de Garde et Messager de la Présence de Christ) en 1879, vendu à cinquante mille exemplaires et ses sermons régulièrement édités dans trois mille à quatre mille journaux. Pour mener à bien ses activités, il crée en 1881 la Watch Tower Bible and Tract Society dont l’objectif est la diffusion de livres, de brochures, de journaux et de tracts. Russell peut être considéré, à bien des égards, comme un réformateur. Sa doctrine est élaborée dans ce « bouillonnement religieux du Réveil » américain du xixe, période de « renouvellement » où la foi est revitalisée par « la prédication et l’action de chrétiens fervents ». Même si aujourd’hui elle peut paraître originale, elle n’est qu’une réaffirmation de thèmes défendus par les premiers chrétiens et les différents réformateurs. De fait, comme certains de ses contemporains, Russell insiste sur l’autorité de la Bible et sur la doctrine du sacrifice expiatoire du Christ. Selon lui, la vie éternelle n’est possible et garantie que parce que Christ est venu sur terre pour racheter la race humaine entière, sans distinction, comme « rançon » au péché originel d’Adam. Ce sacrifice ne garantit pas, à ses yeux, automatiquement la vie éternelle mais donne une occasion au jour du jugement. Si cette rançon est acceptée par les hommes, ils sont considérés comme « justifiés » et peuvent obtenir la vie éternelle. Si sa doctrine plonge ses racines dans l’adventisme, Russell affirme cependant que Christ est déjà présent de façon invisible depuis 1874. Il est millénariste, car selon sa compréhension, cette présence inaugure immédiatement le millénium qui est, aussi, le jour de jugement. L’ensemble de l’humanité est alors soumis à une épreuve au terme de laquelle est accordée la vie éternelle sur une terre paradisiaque pour les justes devenus parfaits ou la mort pour les incorrigibles. Elle se fait sous la conduite de la classe des Dignes ressuscités (Abraham, Isaac, Jacob…). Enfin, Russell peut être qualifié de sioniste. Bien avant le congrès de Bâle de 1897 de Théodor Herzl, il prédit un retour d’Israël en Palestine. Selon lui, les Juifs seront les premiers à obtenir les faveurs millénaires. Cette position n’est pas originale parmi les communautés protestantes, on la retrouve d’ailleurs chez les Christadelphes de John Thomas ; néanmoins il ne cherche pas à les convertir et déclare que le Juif doit demeurer juif. — Laurent Gambarotto, « Réveil », in : Encyclopédie du protestantisme, Pierre Gisel (sous la direction de), Paris-Genève, Cerf, Labor et Fides, p. 1220. LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE 73 Toutefois, la renommée de Russell provient de la fixation de la date de 1914 comme étant la fin du « Temps des Nations », c’est-à-dire de la domination de la terre laissée par Dieu aux nations non juives. Elle marque le début de « l’instauration définitive du Royaume du Fils de Dieu ». Le Premier conflit mondial conforte alors cette idée parmi ses disciples qui se qualifient d’étudiants de la Bible. On note au passage que sa doctrine donne une large place au courant dispentionaliste, même si son découpage en différents âges (ou dispensations) ne recouvre pas tout à fait celui élaboré par John Nelson Darby. Les russellistes pratiquent la Cène ou Souper du Seigneur. Comme Zwingli avant eux, ils soutiennent que le Christ n’est pas présent dans le pain et le vin. La cérémonie n’a qu’une fonction de témoignage et se pratique une fois par an (le 14 nisan, au printemps). Seuls les consacrés peuvent prendre part aux emblèmes car ils se sont tournés totalement vers Christ et lui ont abandonné leur volonté. Cette consécration est alors symbolisée par la suite par le baptême d’eau par immersion tout entière comme chez les baptistes. Afin de rencontrer ses disciples et de propager son message, Russell entreprend de nombreux voyages à travers les États-Unis puis à travers le monde. Il a parcouru près de deux millions de kilomètres qui l’ont amené au Japon, aux Indes, au Proche Orient et en Europe. Son voyage le plus long et le plus étendu est celui de 1911/1912. À la suite de ces tournées d’évangélisation se forment des groupes appelés ecclésias. C’est au cours de ces voyages qu’il se rend en France. Or, la France est touchée par le russellisme assez tardivement : en 1900. Les débuts sont très modestes et l’évangélisation se fait grâce à un Suisse Adolph Weber. Jardinier de Russell, il se propose de diffuser sa doctrine dans les pays francophones. De retour en Suisse, il colporte avec sa propre traduction du premier volume de Russell : Le Divin Plan des Âges (1897). Élie Thérond de Beauvène (Ardèche) est le premier intéressé. En 1901, Jean-Baptiste Tilmant, Belge de Charleroi, accepte la doctrine et organise un groupe biblique chez lui. En octobre 1903 paraît le périodique Le Phare de la Tour de Sion Messager de la Présence de Christ qui devient par la suite La Tour de Garde et Messager de la Présence de Christ. D’abord trimestriel, il devient l’année suivante un mensuel de huit pages. Weber entreprend alors des voyages de pèlerinage à travers la France et la Belgique à la rencontre des abonnés du journal. Il montre aux premiers étudiants de la Bible francophones, comme les Tilmant, la manière de distribuer les tracts à la sortie des temples. Selon Russell, les protestants semblent plus réceptifs à un message proche de leurs croyances et prêché par un mouvement issu de leur famille religieuse. Jean-Baptiste Tilmant et sa fille Joséphine décident donc d’aller en France, à Denain, ville minière et industrielle, distribuer des tracts à la sortie de l’église baptiste de la ville. Cette dernière n’est pas choisie par hasard. Le Nord est en effet considéré, par Sébastien Fath, comme le « principal vivier baptiste » — Sébastien Fath, « Baptisme », in op. cit., p. 93. — Sébastien Fath, Une autre manière d’être chrétien en France, socio-histoire de l’implantation 74 Laurie Larvent dont Denain est « le symbole » avec les pasteurs François Vincent et son fils Aimé. Cette présence baptiste est récente, puisqu’elle remonte au début du xixe siècle et trouve parmi les mineurs « un milieu d’élection ». C’est dans cette communauté que l’on trouve les premières familles de convertis au russellisme : Vaucamps, Bocquillon et Larvent. Intéressés par les tracts distribués, ces derniers décident de s’abonner au journal. Encore très attachés à leur pasteur, ils éprouvent quelques difficultés à se séparer. Cependant, la lecture des Tour de Garde et Messager de la Présence du Christ les amène à poser des questions embarrassantes à leur pasteur, qui bientôt leur demande de ne plus fréquenter le temple. Ils se rassemblent alors chez les uns et chez les autres avant de se réunir chez Élie Vaucamps (147, rue de SaintAmand à Denain). Le baptisme a donc fourni le terreau essentiel à l’implantation du russellisme. Cette doctrine suppose une certaine familiarité avec le maniement de la Bible et une bonne connaissance exégétique que l’on trouve chez les baptistes, puisqu’ils se caractérisent entre autres par leur biblicisme. Ce n’est donc pas étonnant de voir à Denain la création de la toute première ecclésia française d’étudiants de la Bible : « L’Église chrétienne d’Haveluy » le 24 octobre 1906. C’est à partir de cette ville que se développent les premières assemblées et que se met en place un réseau d’ecclésias. En 1910, Denain est indiqué dans la Tour de Garde comme lieu de réunion, avec deux cultes : le matin (10 h 00) et l’après-midi (15 heures). Une centaine d’étudiants de la Bible se rassemblent ; ils sont presque aussi nombreux que leurs voisins baptistes ! On trouve par la suite dans le Nord – Pas-de-Calais : Lens, Auchel, Sin-le-noble, Flines-lezRâches, Liévin, Hénin-Liétard, Roubaix, Dunkerque, Saint-Omer, Élincourt. L’activisme des étudiants de la Bible explique cette propagation. Le reste de la France semble à l’écart. Certes des groupes existent à Beauvène (Ardèche), Uzès (Gard), dans le Doubs et le Lot-et-Garonne mais ils restent anecdotiques. Étonnamment, bien que l’œuvre du mouvement soit dirigée par un bureau installé en Suisse romande, le Nord – Pas-de-Calais est bien la seule région en France présentant une telle densité d’ecclésias (seize sur la totalité des quarante-et-une implantées en France, Belgique, Suisse et même Italie vers 1910), organisées avec des anciens, élus à mains levées chaque année, pour diriger le culte. Le Nord et le Pas-de-Calais deviennent dès lors un bastion russelliste avec près de deux cent soixante étudiants de la Bible. Pendant la Grande Guerre, des rassemblements ont lieu à l’arrière de la ligne de front. À Denain, ville occupée par les Allemands, l’ecclésia ne se réunit plus. Cependant, les fidèles se sont réfugiés chez des étudiants de la Bible du Pas-de-Calais à Bruay-en-Artois ou à Auchel. Joseph Lefèvre et Élie Larvent deviennent les animateurs de ces réunions. Bien que les effectifs soient baptiste (1810-1950), Labor et Fides, 2001, p. 156. — Ibid., p. 248. — Ibid., p. 243. — Régis Dericquebourg, « Weber », dans Les Marges du Christianisme, sectes, dissidences, ésotérisme, t. 10, J.-P. Chantin (sous la direction de), Beauchesne, 2001, p. 253. LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE 75 faibles, les études bibliques sont maintenues. Les Tour de Garde sont traduites et recopiées pour en faire profiter le plus grand nombre. Enfin, une solidarité se met en place : on envoie de l’argent « aux frères nécessiteux du Nord ». L’activité continue et le mouvement des étudiants de la Bible progresse. Après le conflit, trois pèlerins ou ministres du culte itinérants sont nommés pour la France afin d’établir des liens spirituels entre les ecclésias. Des réunions publiques se mettent en place et la totalité de la série des volumes de Russell est enfin disponible. Les Français découvrent également le film parlant de Russell : Le Photodrame de la Création (1912). Ce film de huit heures, découpé en quatre parties de deux heures, retrace sa vision de l’histoire de l’humanité de la création jusqu’à la fin du millénium. Véritable prouesse technologique, il remporte, dès 1914, un succès populaire : plusieurs millions de personnes se sont pressées pour le voir. En 1920, à Denain, neuf cents personnes assistent aux projections. L’œuvre semble s’affermir et pourtant, pendant l’été 1922, dans l’ecclésia de Denain, de vives discussions ont lieu sur la conduite à tenir vis-à-vis de la Société de la Tour de Garde dirigée depuis le décès de Russell, le 31 octobre 1916, par Joseph Rutherford. Plus tard, en 1931, ce dernier donne le nom de Témoins de Jéhovah à ses partisans. L’éloignement des États-Unis et la guerre ont retardé la prise de position des étudiants de la Bible de France sur la crise de succession, qui se développe entre les différents collaborateurs de Russell et en particulier deux d’entre eux : Rutherford et Johnson. Ce n’est donc que six ans après qu’a enfin lieu un débat, provoqué par la parution, le 1er septembre 1922, d’un manifeste de seize pages : Le Redressement Nécessaire signé par quatre étudiants de la Bible : Roussel, Lefèvre, Riegler, Chevalier. C’est un acte d’accusation contre la Société de la Tour de Garde et son directeur. Leur mécontentement se cristallise autour de la publication d’un septième volume présenté comme une œuvre posthume de Russell : Le Mystère accompli, écrit en fait par Fisher et Woodworth. À ce livre s’ajoutent la remise en cause de la chronologie de Russell et l’annonce de l’établissement du royaume de Dieu pour 1925 ! D’autres griefs sont mentionnés, notamment les nombreuses corrections apportées à son œuvre. Envoyé dans tous les groupes francophones, ce manifeste est donc à l’origine de la séparation. Dans l’ecclésia de Denain, groupe le plus important numériquement en France, le débat est mené par Élie Larvent. Le 10 septembre, le groupe se divise en deux. La minorité (près d’une quarantaine de personnes) quitte donc la Société de la Tour de Garde, non pas pour rejoindre un autre mouvement mais pour défendre la doctrine de Russell. Elle forme « l’Association des Étudiants de la Bible de Denain » et se réunit au 115 rue Trarieux. En mars 1923, quelques mois seulement après la séparation, un nouveau journal paraît : La Bonne Nouvelle du Royaume de Christ. Conçu pour être un mensuel, il devient rapidement un bimestriel de seize pages où sont édités des articles de Russell. L’objectif est d’être un organe de ralliement entre tous les étudiants de la Bible séparés de la Société de la Tour de Garde mais dis- 76 Laurie Larvent persés sur l’ensemble du territoire. Un comité centralisateur composé de trois Denaisiens : Bisiaux, Fontaine, Larvent et deux Parisiens, Lefèvre et Roussel, s’occupe des traductions des articles et de leur publication. Néanmoins, il n’existe pas d’activité rédactionnelle de la part de ce comité. Au premier trimestre de l’année 1925, un article de Johnson est publié, sans que son nom n’apparaisse. À la fin de la même année, le journal cesse de paraître pour laisser place à l’édition bimestrielle en français du périodique de Johnson : La Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ, dont le numéro 1 date du 1er janvier 1926. Le journal paraît toujours aujourd’hui, avec la même maquette et la même périodicité (le dernier numéro, 493, date de mars-avril 2010). 1926 est donc l’année officielle de l’implantation du MMIL en France avec quatre groupes autour de Denain, considéré depuis comme le « berceau de la Vérité ». Lefèvre devient pèlerin et le premier représentant du mouvement. À ses côtés deux autres sont nommés, d’abord Larvent qui s’occupe du Nord, du Pas-de-Calais et de la Belgique dès 1926, et Meylan pour la Suisse en 1930. Ces pèlerins parcourent leurs régions respectives à la rencontre des fidèles du mouvement, organisent des réunions publiques et répondent aux besoins spirituels des groupes. Ils permettent incontestablement l’ancrage du mouvement en France tout particulièrement dans le Nord et le Pas-de-Calais. Sur la demande de Johnson, Larvent devient aussi l’introducteur de sa doctrine parmi l’importante communauté polonaise du Pas-de-Calais restée fidèle à la Société de la Tour de Garde. Cette activité missionnaire attire vers le mouvement près de deux cents personnes à la fin des années vingt. Plus tard, dans les années cinquante, les fidèles d’origine polonaise seront les plus nombreux au sein du MMIL, qui compte aux alentours de cinq cents personnes. Dans les années trente, les difficultés à se procurer les volumes de Russell en français (ils ne sont plus édités par la Société de la Tour de Garde depuis 192810) amènent le MMIL à envisager pour la première fois, en 1938, la réimpression de l’ensemble de la série à partir de la dernière édition américaine de 1914, puisque la doctrine russelliste constitue les prémisses de celle de Johnson. Mais le manque d’argent et la Seconde Guerre mondiale retardent sa parution. Il faut patienter encore quelques années pour disposer, enfin, en 1950, du Divin Plan des Âges, grâce à l’opiniâtreté d’un petit groupe de fidèles du Pas-de-Calais, qui s’improvise imprimeur sous la conduite de l’instituteur Marcel Caron. Ce dernier est devenu, entre temps, en 1936, le représentant du mouvement aux côtés de Lefèvre avant de le devenir officiellement et seul en 1958. Son dynamisme a incontestablement permis au mouvement de se doter d’un fonds de littérature conséquent : tout d’abord, les volumes de Russell de 1950 à 1971, et dans les décennies suivantes onze volumes sur les dix-sept que Johnson a écrits. L’ensemble de la littérature est alors disponible à Denain chez Samuel Lambert jusqu’en 1968, puis à Béthune (Pas-de-Calais) jusqu’en 1976 — Gilbert Hermetz, Le Centenaire de la Vérité en France, Barlin, MMIL, 2004, p. 22. 10 — C’est après la convention de Détroit (1928) que la Société de la Tour de Garde de Rutherford décide d’abandonner la réimpression des volumes de Russell. LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE 77 chez Marcel Caron et depuis cette date exclusivement à Barlin chez Gilbert Hermetz (2, rue du Docteur Capiaux 62620 Barlin, Pas-de-Calais). Parallèlement à cette activité éditoriale, le MMIL se dote en 1955 de la Commission d’Israël, qui se veut être un auxiliaire du MMIL. Fondé par le nouveau dirigeant du mouvement, Raymond Grant Jolly, l’objectif est de promouvoir un christianisme sioniste, car selon eux : « la connaissance des promesses divines innombrables montre que le Pays, le Peuple, le Livre sont une trilogie merveilleuse et unique ne pouvant s’épanouir qu’en Eretz-Israël. »11 Cette croyance reprend les enseignements de Russell, qui, dès la fin du xixe, défendait l’idée du « rétablissement d’Israël », de son retour imminent et graduel en Palestine, dans un long chapitre de son livre : Que Ton Règne vienne (1891). Mais à la différence de certains mouvements chrétiens, le but de cette Commission n’est pas de convertir les Juifs, mais de rendre témoignage auprès d’eux et aussi des chrétiens tout en rappelant les promesses faites par exemple dans les versets 10 et 11 du livre de Jérémie 30. En France, l’activité de la Commission d’Israël, sous la direction de son représentant à Barlin Gilbert Hermetz, est de défendre cette position en organisant des conférences dans la région Nord – Pas-de-Calais et dans toute la France, en participant à des foires du livre et en entretenant des relations privilégiées avec des personnalités juives. Elle édite également quatre fascicules reprenant ses enseignements : Espérances et perspectives juives (1956), Pleins feux sur le sionisme (1975), L’Anglo-israëlisme (1977), Israël 1948-1980 (non daté). Dans le même esprit, G. Hermetz effectue onze voyages en Israël, au nom de cette Commission, pour diffuser et défendre les écrits de Russell ; l’ensemble de la littérature du MMIL est d’ailleurs disponible à la Bibliothèque Hébraïque de Jérusalem (en anglais et en français). La Commission d’Israël va même jusqu’à collaborer avec le Fonds National Juif (Keren Kayemeth Leisrael). Les décennies d’après guerre sont donc très riches pour le MMIL. Ce dernier multiplie les supports de propagande. En 1957 un nouveau journal : L’Étendard de la Bible est édité pour le public tandis que plusieurs membres participent à différentes émissions télévisées de FR3, de 1974 à 1986, ce qui permet au mouvement de présenter les points saillants de sa doctrine : « le divin plan des âges » axé sur le Millénium, « la Grande Pyramide d’Égypte » considérée comme « témoin de l’existence de Dieu » et enfin « les espérances et perspectives juives ». De nos jours, les moyens modernes sont employés pour diffuser son abondante littérature et se faire connaître. Ainsi, la jeune génération s’empare de l’outil informatique et lance sur internet quatre sites : le site officiel du MMIL, puis un dédié exclusivement aux écrits de Russell, un autre sur la Grande Pyramide et enfin celui de la Commission d’Israël. La littérature est téléchargeable gratuitement et consultée quotidiennement par des dizaines d’internautes. Ces sites procurent au MMIL une fenêtre sur le monde et lui permettent de se déraciner du Nord – Pas-de-Calais-Belgique où 11 — http://www.israelvivra.net/page1.h 78 Laurie Larvent il est implanté depuis plus de quatre-vingts ans, Barlin étant encore aujourd’hui son épicentre. Mais paradoxalement, malgré ce travail de propagande globalement bien accueilli par le public, qui n’hésite pas à acheter de la littérature et à prendre contact avec les représentants du mouvement, les effectifs n’ont jamais augmenté, au contraire. On passe ainsi de cinq cents membres et sympathisants dans les années cinquante à trois cent cinquante en 1970 et à quelques deux cents membres au tournant des années 2000. Le MMIL reste donc aujourd’hui, et surtout depuis la mort de Caron en 1976, une religion qui se pratique et se transmet avant tout au sein des familles. Au niveau local, les fidèles maintiennent leurs réunions dominicales, très suivies, et qui ont lieu le plus souvent chez des particuliers. Toujours attachés à la doctrine russello-johnsoniste, élaborée de la fin du xixe siècle aux années cinquante, ils ont une approche fondamentaliste de la Bible et son étude tient une place importante. D’abord lue quotidiennement, elle est méditée en assemblée. Plusieurs cantiques ainsi que des prières ponctuent le culte. Un ancien dirige la réunion et prononce un sermon, appelé depuis Russell « sujet », soit d’exhortation ou d’édification. En annexe est présenté un exemple de sujet, dont l’auteur Samuel Lambert est non seulement un ancien de l’ecclésia de Denain mais aussi le traducteur de l’ensemble de la littérature et des journaux. Ce sujet a été donné, en 1967, à l’occasion de baptêmes de trois fidèles du groupe. Dans les assemblées, les fidèles ne restent pas passifs. Ils peuvent être amenés à lire des versets bibliques, à faire la prière et invités à répondre aux questions de l’ancien lors des réunions d’études béréennes (de Bérée, ville de Macédoine où l’apôtre Paul annonça l’Évangile – Actes 17 :11). Elles portent sur des points de doctrine abordés dans les ouvrages de Russell et de Johnson. Ils sont discutés, scrutés et chacun peut donner son avis. Peu d’entre eux étant versés dans l’hébreu ou le grec ancien, ils ont recours alors à différentes traductions (même si leur préférence va vers celles de Darby et de Segond), dictionnaires et concordances bibliques pour se rapprocher au plus près du texte original, ce qui les rattache donc à une théologie professante où l’engagement religieux du fidèle est très intense. Par conséquent le MMIL, bien qu’ultra minoritaire dans le paysage religieux français et implanté essentiellement dans le Nord et la Belgique (quelques rares isolés dans le sud-ouest, une ecclésia en Savoie et deux sur la Côte d’Azur), se caractérise par son activisme. La vitalité des sites internet et surtout l’activité éditoriale du mouvement : deux revues bimestrielles, plus de trente volumes publiés et vendus régulièrement, plusieurs brochures et des dizaines de tracts, en sont le reflet et font du MMIL un cas unique parmi tous les mouvements issus des Étudiants de la Bible de Russell. LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE INTÉRIEUR LAÏQUE EN FRANCE 79 La consécration par Samuel LAMBERT Ancien de l’ecclésia de Denain Pour beaucoup de chrétiens, une pleine consécration n’est souvent qu’une consécration à des œuvres sociales, politiques ou autres. Ainsi pour certains consacrés, leurs sacrifices vivants sont pour les affaires, leurs familles, etc. pour des œuvres qui ne sont pas mauvaises en soi, mais aucune n’est la consécration convenable pour celui qui veut suivre Jésus. Car le baptême n’est pas la consécration ; c’est une manifestation publique de la consécration. La vraie consécration, comme celle de Jésus, doit rechercher à faire la volonté du Père qui est dans les cieux. Jésus n’est pas venu faire Sa volonté mais celle de Son Père qui l’a envoyé (Jean 6 : 38). Si nous avons tout donné au Seigneur et au Père à notre consécration, pas seulement une parcelle, mais tout, et que celle-ci se révèle par la suite être simplement notre choix personnel ou notre préférence, il est évident que notre volonté n’est pas morte. Cette consécration pour une œuvre de notre choix personnel ne vaut rien devant Dieu qui réprouve cette consécration égoïste. Lisons Colossiens 2 :11-12 et Romains 6 : 3-5. L’analyse des parties de la consécration par Saint Paul, qui les appelle les éléments de la circoncision antitypes, prouve parfaitement que la circoncision typifie la consécration. Le type le dépeint merveilleusement bien : Dans la consécration Dans la circoncision ces choses sont symbolisées 1) la volonté humaine est mise à mort 1) par l’incision dans la chair 2) le corps est graduellement mis à mort « je meurs chaque jour » 2) par l’épanchement du sang (vie) de la personne circoncise. Le sang coule quelques temps. L’autre phase de la consécration est aussi typifiée par l’autre phase de la circoncision Dans la consécration Dans la circoncision 1) une guérison de l’égoïsme naturel et de la mondanité s’effectue 1) la guérison de la plaie qui s’effectue 2) une bonne santé spirituelle s’ensuit si la consécration est correctement exécutée et observée 2) la santé revient au fur et à mesure que la plaie se cicatrise et se guérit Lisons Apocalypse 2 : 10 : « sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de vie ». Qu’est-ce que la vie ? Il y a la vie sur des plans différents : – Dieu, Jésus, le Petit Troupeau ont la vie immortelle sur le plan divin – les anges, la Grande Foule et plus tard à la fin du millénium, les Dignes, ont et auront la vie sur le plan spirituel – les humains auront la vie éternelle sur le plan terrestre. 80 Laurie Larvent Mais tous doivent et devront se consacrer à Dieu. Dieu nous justifie par la foi, pour que nous soyons considérés comme justes, pour avoir ainsi quelque chose à lui offrir à notre consécration : notre vie considérée comme juste. Dieu n’accepte et n’acceptera jamais rien d’imparfait. Si nous nous relâchons dans notre consécration, que nous reste-t-il à offrir ? Ainsi lorsque nous nous approchons chaque année de la Pâque où tous les consacrés vont commémorer ce grand sacrifice rédempteur, où nous allons manifester notre foi et notre acceptation de cette mort en rançon pour tous, ayons à cœur, par reconnaissance et appréciation, de renouveler en ce jour solennel à notre Père Céleste et à notre Cher Sauveur, notre vœu de consécration à leur Saint Service […] Acceptant ainsi sincèrement, du fond du cœur, la rançon ainsi comprise dans le Mémorial, ai-je consacré tout mon être, ma chair et mon sang justifiés par cette rançon au Seigneur pour être employé à son service ? Par notre réponse affirmative nous discernons clairement et pleinement que le Corps du Seigneur donne crédit à son Sacrifice méritoire et nous pourrons alors nous joindre à tous les membres consacrés participant au mémorial […]. Par notre consécration nous devons « mourir chaque jour » c’est-à-dire que notre attitude consacrée doit se maintenir chaque jour ; cela demande de la persévérance dans le sacrifice qui doit être maintenue avec patience et fidélité, et pour combien de temps ? Jusqu’à la mort ! à l’exemple du Maître. Cette fidélité journalière, cette mort quotidienne fut indispensable aux consacrés de l’Âge de l’Évangile pour les desseins de cet âge, c’est-à-dire faire partie de cette assemblée des Premiers nés : Petit Troupeau et Grande Foule. Et dans l’Âge millénaire, une fidèle consécration est également indispensable pour les desseins de cet âge ; pour les Jeunes Dignes, pour les Campeurs Consacrés de l’Épiphanie et pour les humains, leur consécration en fera des fidèles brebis pour leur assurer la vie éternelle. […]. Denain, le 4 juin 1967. Pierre Nicolle, homme de culture et homme de réveil Raymond Pfister Issu d’une famille catholique de percepteurs d’impôts, Pierre Nicolle est né à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados) le 22 novembre 1881. Il découvre le protestantisme évangélique tout d’abord au sein de l’Armée du Salut (1902-05), avant de se tourner vers les communautés baptistes (1905-30) dans lesquelles il reconnait davantage une ecclésiologie fondée sur les Écritures. Il exercera en leur sein un ministère pastoral en France métropolitaine dans la région du Nord, à Bruay-en-Artois (Pas-de-Calais) de 1905 à 1914 et à La Fère (Picardie) de 1927 à 1930, ainsi qu’en Algérie (1915-26) où son activité missionnaire se déploiera tout particulièrement au sein du monde musulman. C’est à partir de 1930, au contact du ministère de Douglas Scott (19001967), évangéliste pentecôtiste anglais récemment installé au Havre, que sa quête spirituelle, son intérêt pour le baptême du Saint-Esprit et les dons de l’Esprit, ainsi que sa découverte de la prière pour les malades l’amèneront à rejoindre le mouvement naissant du Pentecôtisme français. Sur l’invitation de Scott, Nicolle et son épouse accepteront dès janvier 1932 de prendre la charge pastorale de l’église naissante de Rouen, qui, par sa croissance remarquable (avec des auditoires pouvant atteindre 700 personnes), exercera une influence considérable dans toute la Normandie. Scott et Nicolle seront res — Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, s.v. « Nicolle Pierre ». — Georges Stotts, Le Pentecôtisme au pays de Voltaire (Grézieu-la-Varenne : Viens et Vois, 1981), p. 72-73. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 82 RAYMOND PFISTER pectivement initiateur et premier président de la Fédération des Assemblées de Dieu de France (ADD). De par son zèle missionnaire, Pierre Nicolle fondera de nouvelles communautés pentecôtistes et formera de nouveaux pasteurs. Réputé pour être un homme de culture et de sagesse, il créera après la seconde guerre mondiale une toute première école biblique pentecôtiste à Jouy-en-Josas (Yvelines) supposée former les futurs pasteurs pentecôtistes. Après quelques années d’existence très contestées, elle dut céder le pas à une formation en apprentissage sur le terrain, ce qui restera le modèle par excellence de la formation pastorale au sein des ADD jusqu’à nos jours. Pierre Nicolle décèdera nonagénaire près de Rouen le 29 octobre 1972. L’essentiel de ses études et méditations sera publié par l’Association Viens et Vois (maison d’édition des ADD) sous forme de compilation intitulée Lueurs et Reflets (deux tomes), restée disponible au catalogue depuis maintenant un demi-siècle. La centaine de textes disponible n’est pas présentée de façon chronologique ou thématique. L’auteur n’a nullement cherché à exposer sa pensée de manière systématique, rédigeant des textes que lui-même décrira comme des « ébauches de lueurs spirituelles et de reflets d’expériences » de sa vie propre chrétienne (I/7). De toute évidence, Nicolle ne chercha pas à léguer à la postérité un traité de théologie, mais plutôt un manuel de savoirvivre pour chrétiens en quête de réponses face au vécu de leur foi chrétienne au quotidien. Ce n’est certes pas un hasard si le premier tome commence par un chapitre intitulé « Expériences ». Indépendamment du sujet spécifique traité ou de la réflexion entamée, la préoccupation principale de Nicolle semble être souvent de répondre à la question : « Comment ou de quelle manière une telle expérience est-elle réalisable ? » (I/199). Bien que résistant à l’idée de s’identifier avec une tradition chrétienne en particulier, Nicolle se veut chrétien, évangélique et « fondamentaliste » (I/15). Même s’il consulte et cite les notes de la Bible Scofield (en anglais), il est difficile – comme pour d’autres pasteurs pentecôtistes français de cette époque pionnière – de déterminer jusqu’à quel point il accepta les implications herméneutiques du dispensationalisme. Peu enclin à être l’homme d’un système, il se veut avant tout le champion de « principes fondamentaux » qui permettent d’établir une « base de la foi et de la conduite » (II/201) qui soit une expression fidèle du « christianisme apostolique » (I/70-71) tel qu’il est attesté par le témoignage biblique. Cela se traduit par l’importance toute particulière qu’il attache à la « sanctification », sujet qu’il traitera sous divers angles — Sébastien Fath, « Baptistes et Pentecôtistes en France, une histoire parallèle ?, in Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, juillet-septembre 2000, p. 523-567. — Pierre Nicolle, Lueurs et reflets, tomes I et II. Grézieu-la-Varenne, Viens et Vois, 2003 (2e version). — La traduction française de la Bible Scofield ne paraitra pour la première fois qu’en 1975. — Le dispensationalisme est à la fois un cadre d’interprétation de la Bible qui se veut littéraliste et une théologie fondamentaliste ancrée dans une série de « dispensations » (ou époques de l’histoire du salut) et une dichotomie prononcée entre l’Église et Israël, dont les origines remontent au xixe siècle, aux écrits de John Nelson Darby. Elle est surtout connue pour ses positions eschatologiques (enlèvement de l’Église et pré-millénarisme). PIERRE NICOLLE, HOMME DE CULTURE ET HOMME DE RÉVEIL 83 (consécration, perfection, pureté, persévérance, armure chrétienne, épreuves, pensée sanctifiée, etc.), ainsi qu’à la « vie vécue de l’Esprit » (baptême du Saint-Esprit, marche dans l’Esprit, fruit de l’Esprit, ministère du Saint-Esprit, etc.). S’il fait une lecture critique de certains chapitres de l’histoire de l’Église (par exemple certaines décisions de conciles ou encore l’Inquisition), c’est par souci de promouvoir un « christianisme authentique » (I/31). Pour lui, cela signifie promouvoir une vie chrétienne, qui d’une part est débarrassée des innovations et déformations qui en trahissent l’essence même, et qui d’autre part est accompagnée de la puissance et des miracles du Saint-Esprit qui pour lui sont toujours restés d’actualité (II/41). Il se méfie des excès en tout genre, que ce soit ceux du sentimentalisme face à une légitime expression des émotions par rapport à la foi ou ceux de l’emploi spéculatif de la typologie dans l’étude de la Bible. Plusieurs chapitres sont dédiés spécifiquement aux grandes dates du calendrier chrétien, de la Nativité à l’Ascension, en passant par les Rameaux et Pâques. Comme en témoignent ses lectures et ses propres écrits, Pierre Nicolle est un homme de réveil (méditant sur les conditions, obstacles et manifestations du réveil) qui est familiarisé avec les ouvrages des revivalistes anglo-saxons, tels Finney, Torrey, Simpson, Murray et Spurgeon, ainsi que des auteurs francophones comme Godet, Bonnet et Bost. Il consulte les ouvrages de ses collègues pentecôtistes européens, ainsi Donald Gee (Angleterre) et Lewi Pethrus (Suède). Il est aussi un homme de culture intéressé par de nombreux thèmes philosophiques (réalité et illusion, vérité et certitudes, révélation et science, etc.) comme en témoignent notamment ses références voire des citations d’auteurs classiques, puisant dans la philosophie antique (Socrate, Philon) et surtout la littérature française (Pascal, Descartes, Racine, La Fontaine, Malherbe, Hugo). Quand il désavoue ou appuie les dires des Pères de l’Église tels Augustin, Origène ou Jean Chrysostome, ou d’illustres figures de l’Europe du Moyen Âge comme Bernard de Clairvaux ou encore Anselme de Cantorbéry, on réalise qu’une certaine culture théologique est loin de faire défaut. La bibliothèque de Nicolle rassemble incontestablement plusieurs traductions de la Bible, aussi bien catholique (Crampon) que protestantes (Segond, Darby, Annotée) et juive (Rabbinat français). Dénonçant les dangers de ce qu’il appelle l’« assurance de l’ignorance » (II/102), Pierre Nicolle encouragera toujours la réflexion en vue d’une foi intelligente, en reconnaissant la valeur conjuguée de l’art de l’éloquence, de la science théologique et de la psychologie comme étant d’« excellentes choses » (II/41), mais qui ne sauraient se substituer aux principes et méthodes que l’on tire de l’Évangile. 84 RAYMOND PFISTER Extrait de Lueurs et reflets Sans expérience on ne comprend pas. Il est évident… que tout homme est responsable de sa conduite et non de sa naissance. Je suis catholique de naissance et non pas de choix ; j’ai même abandonné cette religion qui ne répondait pas aux desiderata de ma conscience. Je ne suis pas devenu protestant considérant le protestantisme comme une réaction, heureuse sans doute, mais incomplète, contre certaines erreurs. Je suis donc devenu chrétien tout simplement, sans autre qualificatif. Je suis devenu chrétien non pas par filiation naturelle, pas plus que par option intellectuelle. On ne peut pas être chrétien par naissance naturelle mais on peut le devenir par la naissance spirituelle. Ma conversion, puisque conversion il y a, a dépassé le cadre des émotions psychiques, elle appartient au domaine des réalisations spirituelles (Jean 1/12), L’assurance de mon salut repose sur une triple base : 1 – Les déclarations de la Parole de Dieu qui abondent ; 2 – Le témoignage intérieur de l’Esprit de Dieu (Romains 8/16) 3 – L’évidence des faits ou l’expérience personnelle de ma transformation. … « Je sais en qui j’ai cru ». Faisant un bond de dix-neuf siècles en arrière, au-dessus des erreurs catholiques et des timidités protestantes, je suis remonté à la source pour arriver à une connaissance réelle de la personne de Jésus-Christ que les hommes ont tellement défiguré. Je ne fais pas fi de certains commentaires et je respecte les réformateurs, mais mon seul livre est « Le Livre » (2 Timothée 3/16), la Bible. Ma seule autorité : Jésus, le grand pasteur des âmes (Hébreux 13/8). Certains me décernent l’épithète de « Baptiste », parce que j’ai été baptisé et que je baptise par immersion (Colossiens 2/12). Je n’en suis nullement offusqué car je me trouve en compagnie des apôtres qu’on aurait pu, tout aussi bien, désigner sous ce même vocable. D’autres m’appellent « Pentecôtiste », cela ne m’émeut pas davantage car je me trouve en compagnie des cent vingt de la Chambre Haute, ayant fait la même expérience qu’eux. La base de ma foi est la Parole écrite ; l’objet de ma foi est la Parole Vivante. [Tome I/10-11] Il nous faut, amis lecteurs, une véritable assurance avant d’agir, laquelle doit reposer sur la connaissance de la volonté de Dieu et ne doit pas être le fruit de l’ignorance en quelque matière que ce soit. Il ne doit pas s’agir de la confiance en soi-même et de l’appui humain, mais plutôt de la confiance en Dieu, de son appui et de son conseil… Manquer de Perplexité, c’est manquer de réflexion et c’est risquer de se lancer dans des « aventures » fâcheuses, préjudiciables à l’âme du croyant et à l’œuvre du Seigneur. « Esprit de force, d’amour et de sagesse », dit Paul à Timothée (2 Timothée 1/7) et non pas timidité, égoïsme et précipitation en quoi que ce soit. Un grand psychologue, Dale Carnegie, a écrit : « Quand vous vous adressez à un homme, souvenez-vous que vous ne parlez pas à un être logique, mais à un être rempli d’émotion, à une créature toute hérissée de préventions, mue par son orgueil ainsi que par son amour-propre ». Voilà donc ce qu’on risque de découvrir (à un moindre degré peut-être) dans un cœur chrétien : émotions psychiques, préventions humaines, amour-propre et orgueil… Attendons donc le conseil de Dieu, avant d’agir, en prenant le temps de prier ; en réfléchissant sous le regard de Dieu aux résultats probables et possibles de nos entreprises futures… Voici le conseil de la véritable sagesse : évitons la précipitation, toujours dangereuse (surtout quand nous sommes pris au dépourvu) ; mais ne PIERRE NICOLLE, HOMME DE CULTURE ET HOMME DE RÉVEIL 85 rejetons pas la bonne perplexité, qui permettra de prendre le temps de la réflexion et de la prière. [Tome II/102-103] Une pensée religieuse en concurrence : la Révélation du Père des Antoinistes & la Bible des Protestants Guillaume Chapheau Le protestantisme avait pour but de retrouver l’Esprit de Jésus au moyen de sa Révélation confinée dans la Bible. Originaire des pays germaniques, le mouvement adopté par les huguenots a dû affronter la persécution des pouvoirs en France et dans les Provinces-Unies des Pays-Bas. Un Réveil s’est produit au milieu du xixe siècle ; cependant les pays du Nord, hormis quelques zones, y ont été partiellement réceptifs. Quelques années plus tard, Louis Antoine, simple ouvrier métallurgiste catholique de la région liégeoise, devient médiumguérisseur après avoir embrassé et assimilé le spiritisme en 1884. L’antoinisme est une religion de guérison qui s’est développée à partir de sa Révélation dictée par lui en 1906-1909 et a été sténographiée et écrite par des adeptes en 1910-1912. Prêchant un succédané de la doctrine spirite kardéciste (réincarnation, connexion avec les désincarnés, guérison spirituelle, Dieu créateur et bon, progression et épreuve, libre-arbitre, amour, solidarité et charité), il préside d’abord les séances de moralisations faites à partir des écrits spirites et des messages reçus de l’au-delà ; lui et son groupe spirite publient alors une brochure intitulée Le Devoir (1900 ou antérieurement), un Petit catéchisme spirite (1896), et l’Enseignement d’Antoine le Guérisseur (1905). Ne jugeant plus ce dernier ouvrage comme conforme à son avancement spirituel, le Maître, comme on l’appelle alors, décide de brûler les invendus. Comme il acquiert NORD’- N°56 - décembre 2010 - protestantISMe ET littérature 88 Guillaume Chapheau un public de plus en plus fidèle, les communications médiumniques cessent et Louis Antoine devient prophète, puisant dans sa conscience divine pour révéler un nouveau spiritualisme, publié dans la Révélation, le Couronnement de l’œuvre révélée et le Développement de l’enseignement. Il est très hasardeux aujourd’hui de discerner les influences de Louis Antoine. On sait qu’il partit en Prusse et en Pologne russe pour y travailler. Là, on imagine que le futur fondateur de l’antoinisme rencontra des populations protestantes (dont il connaissait déjà l’existence, puisque ses patrons appartenaient à la communauté protestante de Seraing), chrétiennes orthodoxes, juives et mystiques. Voyant Dieu représenté par autant de sectes se réclamant de Lui, Louis Antoine, arriva à une conclusion : « Ce n’est pas qu’une religion soit meilleure que l’autre, puisque toutes n’ont qu’une seule et même base, la foi. Elles diffèrent uniquement par la forme, le côté extérieur ». Le spiritisme donc, mais aussi la théosophie, jouent ici un rôle majeur. Louis Antoine, qu’on nommera le Père, meurt en 1912. Il désigne sa femme, la Mère, comme héritière du mouvement, qui prendra une expansion importante dans les années 30. René Guenon déclarait que les enseignements de Louis Antoine n’étaient « qu’un vague mélange de théorie spirites et de “moralisme” protestant ». De fait, on ne peut que constater certaines similitudes entre Antoinisme et Protestantisme, notamment dans l’organisation des temples : le texte révélé joue un rôle central, la place du prophète, la croix (symbolisant la souffrance du Christ pour l’humanité) et l’Arbre de la Science de la Vue du Mal (symbolisant l’imperfection de l’homme, donc sa souffrance), le dépouillement intérieur (à l’exception de quelques inscriptions portant sur la Foi, l’Amour, la Vérité, la Vie éternelle), le prophétisme de Jésus ou du Père. Signalons encore : le côté réformateur du culte avec une volonté de retour aux sources, l’autonomie des temples formant un ensemble de congrégations, une administration synodale plutôt que centrale, une stricte séparation entre l’Église et l’État, l’aspect de religion de laïcs, l’importance de vivre la foi intérieurement et journellement, la possibilité pour les femmes d’accéder à une fonction sacerdotale. Les Églises n’ont eu de cesse de vilipender le mouvement spirite et l’antoinisme, alors même que la déchristianisation est déjà bien entamée dans ces régions. Les Églises perdant du terrain, on peut donc se demander si les deux mouvements n’ont pas été en concurrence en Wallonie et dans le Nord de la France, à la fin du xixe et au début du xxe siècle. Pour preuve évoquons les livres ou brochures publiés au début du siècle par les pasteurs, notamment de Seraing, M. Giron-Galzin (1910) et son successeur Paul Wyss (1922) pour qui l’antoinisme est un « renouveau du gnosticisme », mouvement religieux manichéen de l’Antiquité dans le pourtour méditerranéen. Une brochure signée H.K.B. déclare quant à elle qu’Antoine a été inspiré — Le Couronnement de l’Œuvre Révélée, La croyance & la foi. — René Guenon, L’Erreur spirite, chapitre XII ‑ L’Antoinisme. une pensée religieuse en concurrence… 89 par le Diable, une critique faite également par le catholique Jacques Michel en 1949. Signalons, à Verviers, le pasteur Ch. Rumpf (ou s’agit-il de Christian Schrumpf ?) qui publia L’Antoinisme à la lumière de l’Évangile de JésusChrist en 1917, où la secte est analysée sans malveillance, mais qui y voit en général un « triste symptôme de l’affaissement spirituel de nos populations », constat que feront bien plus tard les catholiques, le Père Chéry en tête. Ainsi les protestants de la région, comme les catholiques, « se montrèrent inquiets de l’expansion antoiniste », mais avec moins de véhémence que ces derniers. Cependant Régis Dericquebourg signale que « dans l’ensemble, l’antoinisme a été peu attaqué. Peut-être parce qu’on croyait qu’il disparaîtrait rapidement. Sans doute aussi parce qu’il refusait de polémiquer ». Si on regarde les lieux d’implantations, on voit que le protestantisme et l’antoinisme se retrouvent dans les mêmes quartiers, notamment à Seraing (Pairay), Herstal, Verviers (Hodimont), Spa, La Louvière, Sprimont ou à Liège (rue Hors-Château), où le pasteur Arnold Rey, par un long ministère (de 1891 à 1938), consolidera la communauté : « aux croyants il prêcha une foi élargie, aux incroyants il montra ce que la pensée religieuse recèle de réalité spirituelle ». On est dont là proche de la foi et de la sentimentalité prêchées par Louis Antoine. Mais alors que le protestantisme y est présent de longue date (plus de 50 ans), il a du mal à gagner des fidèles, alors que l’antoinisme aura une expansion fulgurante. Le protestantisme n’a guère d’autres choix que de stagner, sauf dans le Hainaut, où, aux xviie et xviiie siècle, des « Églises sous la Croix » subsistent clandestinement durant la période du Désert, grâce à l’aide des garnisons de la Barrière, et retrouvent leur force par l’action de missionnaires. Ainsi en Belgique, dans la zone d’influence du protestantisme qui est la Province du Hainaut, il y a plus de temples protestants, et dans la zone d’influence de l’antoinisme qui est la Province de Liège, il y a plus de temples antoinistes. Cependant quand il y a un temple protestant et un temple antoiniste dans une entité communale, ils sont limitrophes. Cela explique leur émergence forte dans les régions où ils sont perçus comme des mouvements locaux. Dans le Nord de la France, le protestantisme se retrouve aussi en concurrence touchant la même population : à Hellemmes, Croix, Roubaix / Tourcoing, Lille, dans la Thiérache et le Cambrésis. Mais le protestantisme eut du mal à s’implanter : présent de longue date dans certaines zones (le Cambrésis notamment), il a peu connu, en comparaison avec la Normandie, le phénomène du — Pierre Debouxhtay, Antoine le guérisseur et l’antoinisme, d’après des documents inédits, Fernand Gothier, éditeur, 1934, Liège, p. 285. — Régis Dericquebourg, Les Antoinistes, Éditions Brepols, Belgique, 1993, p. 144. — Présence protestante à Liège [www.protestantisme.be/]. Voir également le site : www.lambertle-begue.be. — Le traité dit de la Barrière a été signé entre la France de Louis XIV, l’Angleterre et les ProvincesUnies en 1713. Il accordait aux Provinces-Unies le droit d’installer des garnisons dans un certain nombre de villes de la Belgique autrichienne pour former une « barrière » contre la France. Ces villes sont : Charleroi, Furnes, Gand, Menin, Mons, Namur, Tournai et Ypres. 90 Guillaume Chapheau Réveil. Les pasteurs étaient rarement de la région, ou étaient même allochtones, et la différence de classe était un frein pour atteindre les populations des cités ouvrières. De plus, le protestantisme semblait se disperser en une multitude de mouvements (en plus des trois Unions d’Églises : Église réformée unie, Union des Églises Évangéliques, et Union des Églises Réformées, il faut compter une multitude de sectes), et semblait n’offrir que le salut dans l’au-delà, ce qui ne préoccupait pas les familles pauvres plutôt inquiètes du lendemain. En revanche, plusieurs sectes protestantes gagnent du terrain parmi les populations ouvrières : citons les baptistes à Nomain près d’Orchies, Douai et Denain, les Méthodistes à Lille-Roubaix-Tourcoing, les Irvingiens dans le Cambrésis, les Témoins de Jéhovah dans le bassin minier de l’Artois… Comme pour le Réveil protestant, on a souvent critiqué l’antoinisme comme étant une religion « sentimentale » ou « émotionnelle ». De plus, la plupart des temples se sont ouverts à l’initiative d’adeptes et donc dans les quartiers où ils habitaient, c’està-dire, très souvent, les quartiers ouvriers. À une époque où les soins médicaux et l’hygiène n’étaient pas encore accessibles à tous, le mouvement apportait un soulagement, mais aussi une communauté. Il répondait immédiatement à un besoin précis. Il ne concurrençait pas directement les Églises, car aucune abjuration n’était demandée à l’adepte antoiniste. Il s’implanta donc très vite et fortement dans le Nord de la France, région très industrieuse et limitrophe de la Belgique, d’où le mouvement était originaire. C’est le département en France qui compte le plus grand nombre de temples antoinistes10. Le Père Chéry dans son Offensives des sectes (1954), s’interrogeant sur le succès des sectes en général, concluait qu’elles apportaient « la communauté, le mouvement, le souffle »11, bref du pathos. Contrairement au catholicisme12, et au protestantisme, qualifié même de religion de bourgeois par É. Léonard dans Le Protestant français13. Jacques « Michel », dans son opuscule contre l’antoinisme, en vient même à dire qu’il serait souhaitable « à la religion catholique — Jean Séguy, Les Sectes d’origine protestante et le monde ouvrier français au xixe siècle (cf. portail Persée). — En 1883, les Protestants sont 7 452 dans le Nord (presque 2 000 à Lille, et plus de 1 000 à Roubaix). Actuellement ils seraient un peu plus de 7 000. — C’est en cela une « secte thaumaturgique » selon la typologie de Bryan Wilson. Comme les formes de la « religion populaire » où l’on s’adresse aux saintes guérisseurs, face à une religion officielle. Ces formes de religion populaire sont absentes du protestantisme. 10 — Caudry (1922), Vervins (1923), Hellemmes (1925, détruit lors de la 2e Guerre mondiale), Valenciennes (1932), Tourcoing (1937), Croix (1941), Lille (1946). 11 — H.-Ch. Chéry, o. p., L’Offensive des sectes, Les Éditions du Cerf, Rencontres 44, Paris, 1954, p. 434. 12 — Le mouvement des prêtres ouvriers, lancé en 1942 à Liège, et souhaitant leur présence dans ce milieu comme le moyen de rétablir le contact entre l’Église et les travailleurs, n’y changera rien. Les romans de Gilbert Cesbron et Maxence van der Meersch ne cessent de faire le constat amer de l’éloignement de l’Église et des ouvriers. 13 — Émile-G. Léonard, Le Protestant français, Paris, Presses Universitaires de France, 1953, p. 96 (cité par H. Ch. Chéry, op. cit, p. 437). une pensée religieuse en concurrence… 91 d’exercer le ministère de guérison »14, ce que le Père Chéry refuse absolument15. Le protestantisme du Borinage et du Cambrésis offrait certainement ces sentiments et cette communauté d’où son influence dans ces régions. On peut donc conclure que si l’antoinisme a touché plus vite que le protestantisme les classes laborieuses, sauf dans le Borinage hennuyer en Belgique et dans le Cambrésis dans le Nord de la France, où le protestantisme est présent de longue date, c’est que l’antoinisme, en plus d’apporter la chaleur de la communauté, était perçu comme une religion de guérison. Il apportait donc quelque chose de nouveau par rapport au catholicisme. D’une concurrence indirecte donc, car n’ayant pas les mêmes buts au début du siècle dernier, le protestantisme et l’antoinisme sont maintenant en concurrence directe, touchant des populations plus diversifiées et proposant chacun une cosmologie différente16 mais toujours un lien individuel plus étroit entre Dieu et le croyant. 14 — Jacques Michel, Antoine, l’Antoinisme, les Antoinistes, Librairie Saint-Paul, Évreux, 1949, p. 25. 15 — « Il nous serait impossible d’entrer dans cette voie sans adultérer le message. », H.-Ch. Chéry, op. cit. 16 — L’avenir de l’antoinisme, ne répondant plus à cette demande dans la société actuelle vis-à-vis de la guérison, semble maintenant se jouer par la mise en avant de la pratique de l’Enseignement, se fondant sur la foi, le désintéressement et l’amour, avec comme guide le Père. De leur côté, les Protestants mettent toujours la Bible au centre du culte, la Parole de Dieu étant la seule autorité en matière de Foi avec comme guide le Christ. Henri Nick, écrivain parce que pasteur Grégoire Humbert Henri Nick (1868-1954) est né au sein d’une famille représentative du protestantisme bourgeois européen du xixe siècle fait de banquiers, de commerçants, d’industriels et de magistrats qui adhèrent aussi bien à l’idée de progrès technique et industriel qu’à celui de progrès social. Son père, Heinrich Nick, allemand naturalisé français en 1875, meurt en 1878. Henri Nick est alors élevé à Montpellier, dans un milieu ouvert aux « réveils » religieux qui soutient les œuvres caritatives protestantes et l’encouragera à devenir pasteur. À Montauban (1886-1890), Henri Nick fait une expérience de « conversion » lors d’un « réveil » local ayant lieu au sein d’un groupe d’étudiants et dont Wilfred Monod (1867-1943) semble être la cheville ouvrière. Pasteur à Mialet (1890-1897), près d’Alès, Henri Nick veut, lui aussi, « réveiller » les protestants de sa région. Des tournées d’évangélisation de plusieurs jours le conduisent dans les vallées cévenoles voisines où il prêche volontiers en plein-air, selon l’exemple laissé par le « méthodiste » John Wesley (1703-1791). Cependant Henri Nick, proche en cela d’autres pasteurs chrétiens sociaux cévenols, se rend compte qu’il est moins urgent d’employer son énergie auprès de protestants assoupis que d’annoncer l’Évangile à des populations déchristianisées certes, mais dont il ne doute pas qu’elles accueilleraient une prédication renouvelée, libérée des compromissions qu’entretiennent les églises avec les puissants. Bientôt Henri Nick et Élie Gounelle (1865-1950) partent, avec d’autres pasteurs, s’installer qui à Fives-Lille, qui à Roubaix, pour fonder des « Fraternités ». Elles naissent du projet de créer des microsociétés alternaNORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 94 GRÉGOIRE HUMBERT tives. Le temps libre des ouvriers y serait occupé utilement par des activités d’ordre économique (coopérative, épargne, trousseau), moral et hygiéniste (lutte contre l’alcoolisme et la prostitution), récréatif et intellectuel (Unions Chrétiennes et, plus tard, scoutisme, colonies de vacances, conférences, etc.) et religieux (réunions d’hommes, écoles du Dimanche et du Jeudi, groupes de prière, cultes, etc.). Henri Nick doit sa renommée à son attachement exclusif, tout au long de la seconde partie de son existence (1897-1954), à la seule Fraternité de Fives-Lille, aujourd’hui une paroisse indépendante. Il a su éviter d’en faire un milieu clos, mais bien un Foyer rayonnant au-delà de l’horizon chrétien et protestant lillois. Dès son arrivée à Fives, il prêta une salle de réunion au syndicat des cheminots ou encore rechercha la discussion avec des ouvriers anarchistes qu’il voulait comprendre. En 1910, il reçut des syndicalistes anglais, socialistes et chrétiens : cette double référence ne manqua pas de surprendre les syndicalistes français qui participèrent aux meetings. Lors de la Première Guerre Mondiale, il est aumônier protestant, d’août 1914 au début 1918. Il côtoie dans les tranchées les soldats du Nord et se lie d’une amitié solide avec le futur cardinal Lienard, de Lille. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il contribue activement au sauvetage d’enfants juifs au sein d’un réseau auquel participent le personnel de la clinique Ambroise Paré de Lille, ainsi que des syndiqués du rail, et d’autres protestants, juifs ou catholiques. Henri Nick a été longtemps tenu par les protestants pour une référence en matière d’évangélisation en milieu urbain, et la mémoire du nom de ce « pasteur du Nord » subsiste dans de nombreux milieux. Henri Nick a consacré sa vie à l’action, n’écrivant que lorsqu’il le jugeait indispensable. Il a surtout rédigé de brèves notes jetées sur des calepins ou des feuillets, souvent sans les dater. Il est aussi l’auteur de nombreux Rapports d’activité demandés par les Sociétés qui finançaient son travail, comme d’articles publiés dans la presse protestante (« Elizabeth Fry 1780-1845 », dans le Journal de la Jeune Fille, en 1897 ; « Le général Booth », dans la Revue du Christianisme Social, en 1912 ; etc.). Des auditeurs ont souvent pris des notes pour retranscrire certaines de ses allocutions et les publier. Par ailleurs, la correspondance d’Henri Nick, notamment avec son épouse, pendant la période 1914-1918, atteste souvent de réelles qualités littéraires qui ne s’exprimèrent que sous la pression de circonstances très particulières. HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 95 Choix de textes d’Henri Nick « Parmi les ouvriers » texte d’une conférence donnée lors du Congrès de l’Association Chrétienne Suisse d’Étudiants, tenu du 16 au 19 septembre 1902 à Sainte Croix (Suisse). Le texte – dont nous ne possédons qu’une photocopie non référencée – a été publié à Genève en 1903 dans les Actes du Congrès. « Vous connaissez l’adage : personne ne meurt plus de faim aujourd’hui. Cette affirmation téméraire est démentie par les faits mentionnés par les journaux. Mais ces faits, nous les retrouvons dans notre expérience. Ce qui prouve qu’ils ne sont pas aussi exceptionnels qu’il est tranquillisant de le croire. En voici trois que je cite au hasard de mes souvenirs. – Une dame me racontait que le matin, à la porte de sa maison de campagne, on avait ramassé un homme évanoui. Lorsqu’il reprit connaissance, elle eut l’idée de lui offrir quelques aliments ; à la façon dont il les dévora, on vit qu’il n’avait pas mangé depuis longtemps. Pressé de questions, cet honnête ouvrier, trop fier pour mendier, avoua qu’il n’avait rien pris depuis deux jours. À deux pas de là, dans le même quartier, je connais une famille dans la plus profonde détresse. Le père était asthmatique et phtisique. Lui et sa femme étaient sans travail et ils ont quatre enfants en bas âge. J’appris par un ami qu’une femme de ménage, elle-même tout à fait pauvre, leur avait donné tout ce qu’elle avait jusqu’à son dernier sou pour éviter un malheur, car ils étaient sur le point de se suicider. Cet hiver, je reçus la visite d’un homme très proprement, mais très pauvrement vêtu. Son air digne me frappa, mais je ne fis rien pour lui. Ensuite, pris de remords, j’allais chez sa logeuse, une brave femme qui m’assura qu’il avait dit vrai. Le matin lorsqu’il était parti, saisie de pitié, elle lui avait donné un foulard de son mari (le froid était très vif) ; elle me raconta avec émotion qu’un jour elle l’avait aperçu allant à la dérobée prendre un peu de pâtée qui restait dans l’écuelle de son chien. Les citations de ce genre pourraient être multipliées. Elles ne prouveraient pas le paupérisme. Cependant, on conviendra que dans une société bien organisée, des souffrances de ce genre devraient être épargnées aux travailleurs et aux invalides du travail. Ces accidents révèlent la maladie du corps social. Le prolétariat naît dans la misère, y végète, à part de courtes périodes de sa vie, et y demeure jusqu’à sa fin. La grande majorité des habitants de notre planète (Novirow dit les 9/10) ne mangent pas à leur faim. Si peu d’hommes meurent littéralement de faim, le plus grand nombre meurt de maladies ou des privations qui sont la conséquence de la misère endémique. Pauvre mère ! Elle a travaillé à l’atelier presque jusqu’au dernier moment, du moins aussi longtemps que ses forces ne l’ont pas trahie, afin de contribuer pour sa part à l’entretien du ménage. L’enfant est né : à ce moment où des soins si attentifs lui seraient nécessaires, elle doit parfois se livrer chez elle à de rudes travaux, à ceux de la lessive par exemple. Je sais une mère de dix-neuf enfants (par une grâce d’état elle se porte bien), qui fut si occupée le lendemain même de ses couches par la maladie de deux de ses enfants, que de vingt-cinq jours elle ne put se mettre au lit. Dans tous les 96 GRÉGOIRE HUMBERT pays vous trouverez parmi les femmes du peuple de semblables exemples de vaillance, mais pour une qui résiste, combien sont épuisées. Une femme ainsi surmenée ne peut donner qu’un lait appauvri à son nourrisson ; et si elle est obligée de le sevrer pour reprendre sa tâche, elle le fera nourrir au biberon. Or, faute de l’observation des notions les plus élémentaires de l’hygiène, cet allaitement artificiel est souvent meurtrier. Dans le Nord, il y a une maladie qui affecte souvent les enfants de la classe ouvrière ; on la nomme la « maladie des vieillards » ; c’est une sorte de dégénérescence sénile qui les atteint et leur donne l’air usé de petits vieux. Les enfants sont élevés dans des cuisines mal aérées, où règne l’hiver une atmosphère lourde, parce que tout le linge de la famille y est étendu pour sécher. L’ouvrier émigre souvent d’un logement à l’autre ; il est presque nomade (j’en ai connu qui changeaient trois fois de chambre en une année) ; or, comme dans le Nord le tiers au moins des décès parmi les ouvriers peut être attribué à la tuberculose, les appartements finissent par être presque tous contaminés et le nouveau-né risque d’être infecté par contagion. Beaucoup de familles qui craignent de voir abîmer leurs hardes se soustraient à la désinfection obligatoire. Aussi, la mortalité infantile est-elle atroce. C’est un véritable massacre des innocents. Dans la plupart des familles que je connais, la moitié des enfants sont morts en bas âge ; sur seize il en reste huit, parfois moins encore. Le chef du bureau d’hygiène de Lille joint aux chiffres de statistique qu’il m’a transmis cet aperçu sur l’année 1902 ; je transcris : « Les enfants décédés par maladies du tube digestif et des voies respiratoires sont ordinairement plus nombreux ; mais pour l’année 1902, par suite de l’épidémie de variole, beaucoup d’enfants sont morts de cette affection au lieu de succomber à la gastro-entérite en été et à la bronchite en hiver. Il meurt à Lille 28% des enfants n’ayant pas atteint l’âge de un an. » En 1902, il y a eu à Lille sur 5906 naissances, 485 mort-nés, notez ce chiffre énorme ; 1/12 des enfants ne naissent pas viables. Ainsi à Lille, sur 5906 naissances, plus d’un quart des nouveau-nés sont voués à la mort avant la fin de la première année ; ils mourront emportés par une maladie ou par une autre, mais ils mourront. Si nous avions pu faire le départ des enfants d’ouvriers et de ceux des bourgeois, nous aurions trouvé qu’il meurt près d’un tiers des enfants d’ouvriers durant le cours de leur première année, et si parmi les ouvriers nous avions choisi les hommes de peine, nous aurions constaté que parmi cette catégorie d’ouvriers à salaires infimes, près de la moitié des enfants étaient condamnés à une mort prématurée. Quand donc, en présence de ces crimes, car ce sont des crimes sociaux dont nous sommes complices à des degrés divers, nous les membres de la société capitaliste qui prélevons un profit usuraire sur le travail des autres, quand donc, en présence de ces crimes, l’amour (je voudrais pouvoir dire l’amour chrétien) dira-t-il, décidé enfin à agir : « Ils ne mourront pas, ils vivront ». […] […] « La masse ouvrière, tenaillée par la faim, ravagée par l’immoralité, est incrédule. Son athéisme n’est pas raisonné et c’est un de nos motifs de ne pas désespérer. La société est mal organisée ; l’ouvrier, qui souffre, s’en prend à toutes les puissances effrayantes et dangereuses qui planent au-dessus de lui : au patron d’abord qui ne lui apparaît que de loin en loin comme une sorte de Jupiter tonnant ; mais il est HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 97 périlleux de médire du patron ; le prolétaire s’attaquera donc à Dieu. Aussi bien on le lui répète à satiété : c’est Dieu qui l’a fait si malheureux. Les représentants de Dieu lui recommandent de patienter, de se soumettre à son sort, lui laissant entrevoir le ciel après une vie de douleur. Certains pasteurs, falsifiant pour l’occasion les Écritures, prononcent avec componction : « Vous aurez (au lieu de vous avez) toujours des pauvres avec vous », ou trouvent (le mot m’a été dit) « que l’on fait beaucoup trop pour les ouvriers aujourd’hui ! » Ceux qui semblent prendre la défense de l’ouvrier avec le plus de zèle, ce sont ces mécréants de libres-penseurs qui ne croient ni à Dieu ni à diable. En revanche, voici un patron d’une industrie malsaine, le blanc de céruse. En succédant à son brave homme de père, il a commencé par supprimer la distribution de lait que ce dernier leur donnait comme contrepoison. Lorsqu’ils sont malades, il leur fournit le médecin aux frais de l’usine, mais c’est avarice et non générosité. En effet, les maladies provenant de l’empoisonnement par la céruse sont si fréquentes que l’hôpital oblige le patron à payer 2fr.60 la journée de maladie de ses ouvriers. Or le médecin attaché à la fabrique ne signe pas de billet d’hôpital (le seul endroit où l’ouvrier serait bien soigné). Ce médecin empêche donc le malade d’être bien soigné et le patron de payer. Si l’ouvrier prend un médecin de son choix, qui l’envoie à l’hôpital, le patron se réserve de congédier l’ouvrier à sa guérison. Eh bien ! cet oppresseur, ce buveur de sang, qui, par un système savamment combiné, a des horloges qui retardent l’après-midi de six minutes et qui gagne ainsi, grâce à six minutes volées, 60 000fr. de plus par an, est membre du Conseil, de la fabrique, de l’église. Cet autre, épouvanté de ce que des ouvrières, grâce à une nouvelle machine, ont gagné à la tâche 1fr.60 de plus que le 1fr.50 habituel, cherche à leur supprimer le surplus. C’est un homme pieux, je le dis sans ironie, peut-être membre d’un conseil presbytéral. Nous ne nions pas la bonne volonté de certains patrons et l’extrême complexité que revêt parfois la question sociale et celle des salaires. Mais si, dans certaines industries, les ouvriers travaillent mal et peu, c’est qu’ils sont certains que s’ils produisent davantage, les salaires n’en seront pas augmentés, et qu’on exigera davantage d’eux. Il y a entre eux une sorte d’entente que l’on nomme « camorra » en Italie. Et l’on voudra qu’un mouvement de colère contre les hommes religieux et contre Dieu ne soulève pas le cœur du prolétaire ! Non seulement l’ouvrier est opprimé, mais on veut le contraindre à croire. C’est ce qui révolte sa conscience et le pousse dans l’incrédulité par tout ce qu’il y a de religieux et d’indépendant en lui. Dans les fabriques consacrées à « Notre Dame de l’Usine », fort bien tenues d’ailleurs, l’ouvrier est obligé d’assister à la messe célébrée dans l’usine, et s’il ne communie pas à Pâques, il est congédié sous un prétexte ou un autre. Voilà les hauts faits des soi-disant croyants. La liberté d’enseignement qui passionne tant les Français n’existe pas pour la plupart des ouvriers, et voilà pourquoi ils y tiennent si peu. Elle n’est qu’une oppression déguisée. Dans les villages des environs de Lille, l’ouvrier est obligé d’envoyer les enfants à l’école congrégationaliste, autrement il perdrait sa place. Le patron tolère que le père soit socialiste pourvu que l’église pétrisse les cerveaux de ses enfants. » […] […] 98 GRÉGOIRE HUMBERT « Au risque d’être peu aimable, vous l’avouerai-je, je me suis demandé plusieurs fois et non sans remords, en me rendant à Sainte-Croix, la raison de ma présence ici, au milieu de privilégiés qui n’ont à aucun degré besoin de moi et auxquels je n’ai rien à apprendre des consolations et de l’amour du Christ. Ma place n’est pas ci, mais parmi les misérables et les souffrants. Ma famille, ce n’est pas vous, c’est eux ; ma seule espérance, c’est qu’aujourd’hui, après l’esquisse navrante de ces misères dont j’ai effacé les traits les plus sombres, vous vous reprocherez presque de n’être pas comme le reste des hommes, vous serez humiliés de vos privilèges, de vos facilités d’existence, de votre bien-être, de votre instruction, comme d’autres en sont orgueilleux. Vous serez troublés en savourant la paix que Christ vous a apportée et votre bonheur spirituel. Si vous ne possédez pas Christ, que votre sécurité, votre connaissance, votre éducation vous rendent si accessibles, vous vous reprocherez votre incrédulité, non pas seulement comme une faute personnelle dont vous êtes justiciable vis-à-vis de vousmême et de Dieu, mais comme un acte de félonie envers l’humanité à laquelle vous êtes redevable de ce que vous pourriez acquérir de meilleur. Vous saisirez donc Christ pour le communiquer aux autres ! Tous, comme les nobles français durant la nuit du 4 août, nous abdiquerons nos privilèges ; ou plutôt tous, riches d’argent, de loisir, de science, de cœur, de foi (car nous sommes tous riches de quelque chose), nous mettrons volontairement et complètement ces dons de Dieu au service de notre peuple si malheureux. Il ne nous croira pas. Il raillera. Il a été assez longtemps payé de désillusions pour douter de la bonne foi des croyants ; je ne dis pas, l’amour et la persévérance vaincront, mais seulement : « rien n’est impossible à Dieu ! » Puisse de votre pays qui est tellement redevable à la réforme française, surgir des apôtres qui aideront les croyants français à reconquérir pour Dieu la France que se disputent et s’arrachent en ce moment le romanisme aux prises avec l’athéisme. D’une façon chaque jour plus menaçante, le sphinx de la réalité nous pose la triple question économique, morale et religieuse, tout le problème de la vie. Il faut répondre, sinon il nous dévorera. » Journal d’Henri Nick du 18 novembre 1914 (Ce texte nous est parvenu sous forme manuscrite mais aussi dactylographié par un proche d’Henri Nick, sans doute dans le but de le diffuser auprès de comités de soutien américains de la Fraternité de Fives.) Henri Nick s’engage quelques jours après le début du conflit comme aumônier militaire au 1er Corps d’Armée qui compte essentiellement des soldats originaires du Nord. Après quelques semaines passées en seconde ligne où il découvre l’organisation militaire et ses rites, il monte en première ligne pour rencontrer des soldats qu’il connaît ou qui lui ont été signalés. Henri Nick participe à tous les grands combats de cette guerre jusqu’au début de l’année 1918 où il retourne auprès de ses enfants désormais orphelins de mère. Trois fois cité, il est décoré de la Légion d’honneur en 1916 pour avoir fait quelques prisonniers… un peu malgré lui. Il se distingue aussi par son courage à Craonne, en avril 1917, lors de l’offensive du Chemin des Dames. HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 99 Une très importante correspondance est parvenue jusqu’à nous. Elle est constituée des lettres d’Henri Nick à sa famille avec les réponses, de lettres d’officiers, de soldats et de membres des églises. « Lundi 16 novembre 1914, départ vers 7 heures du matin pour visiter une ambulance à R. Comme presque toujours, je trouve quelques soldats ayant suivi des réunions à Fives, à Bruay, Liévin, Lens ou Hénin-Liétard, d’autres connaissant quelque pasteur ou l’un de nos amis. Très souvent, lorsqu’ils ne sont pas gravement malades, je leur trace le devoir d’éducation morale et antialcoolique, de régénération nationale, qui s’imposera à tout bon français sitôt une paix honorable conclue. Beaucoup approuvent et appuient. Les blessés aux jambes qui vont guérir sont reconnaissants malgré leurs souffrances d’en être quitte avec une blessure, surtout s’ils conservent tous leurs membres. J’éprouve que ce n’est pas en vain que l’Évangile a été proclamé. Mais il faudra l’intensifier cette action afin que tous nous connaissent et par nous Jésus Christ. À 9h1/2, j’ai rendez-vous avec un artilleur chrétien baptiste qui réside à V., avec moi, mais a obtenu l’autorisation de m’accompagner jusqu’à sa batterie où je vais trouver un jeune homme chrétien appartenant à une famille chrétienne de notre région (Bandraux). Il pleut ; nous traversons après la petite ville où est placée l’ambulance, une plaine déserte parsemée de petits bois. Leurs feuilles ont les teintes chaudes rousses de l’automne. Ils en seront bientôt dépouillés et ce n’est pas sans mélancolie que nos soldats regardent aux avant-postes ces feuilles qui tombent ; les feuilles étaient pour eux un abri et les cachaient à leurs ennemis… Nous traversons plusieurs postes. Certaine sentinelle de mauvaise humeur fait mine de vous embrocher, telle autre bonne enfant, sitôt que vous avez dit le mot de passe, ajoute : « C’est ça, merci ». Mon compagnon me raconte comment à l’âge de 18 ans, il a entendu l’Évangile et a eu la révélation de Dieu. Il a alors laissé les bals et autres plaisirs grossiers des mineurs. Il s’occupe d’une école du Dimanche. Je m’arrête [une] demi-heure pour causer à un pasteur réserviste venu de Hollande pour rejoindre son régiment. Nous échangeons quelques expériences chrétiennes. Nous traversons un pont qui en remplace un autre. Ce dernier a son tablier de fer tordu et à moitié enfoncé par un obus. Puis, c’est la petite ville autrefois si coquette, aujourd’hui complètement abandonnée par tous ses habitants. Je ne crois pas avoir aperçu une maison qui soit intacte, tantôt le mur de la façade est éventré, ou il ne reste que les murs du rez-de-chaussée, le reste a brûlé, car il y a des traces d’incendie. Voici un mur dont les pierres sont retenues par un balcon ; des toits, il ne reste souvent que le gîtage et la carcasse bisée. Le trou fait par l’obus est visible. Quelques tuiles en miettes sont éparpillées sur le toit. L’on dirait qu’un enfant se serait amusé à la palette avec ces pannes qui ont dégringolé. L’horloge de l’église marque trois heures. Par les ouvertures béantes, l’on distingue ce qui a du être de jolis intérieurs ; il y a encore de mignonnes pendules sur les cheminées ; des porcelaines, des tentures. La plaine qui précède la petite ville en ruine est celle qui suit a été labourée par les obus, ou plutôt tous les 25 ou 50 mètres il y a des trous d’un mètre 50 de diamètre, et, 100 GRÉGOIRE HUMBERT au fond, brillent quelques reflets métalliques. Des arbres ont le tronc brisé et déchiré à l’endroit où ils ont reçu l’obus. Mais mon guide hésite ; pendant quelques instants il ne reconnaît plus son chemin, puis il s’oriente vers un bois. Nous marchons au canon car on entend le rugissement de nos grosses pièces. Nous sommes sous de grands arbres et semble-t-il en pleine forêt. Justement à ce moment à quelques mètres de nous, à l’extrémité d’un de ces monstres jaillit la flamme et c’est une détonation assourdissante ; l’on charge la seconde pièce, un artificier met le blanc sachet de poudre et se met de côté pour éviter le retour de flammes. Je vois distinctement l’énorme recul de la pièce. 2 hommes se précipitent vers elle. L’adjudant qui est à trente mètres en arrière commande : Cessez le feu, couvrez bien tout. Un canon en pleine forêt, cela semble étrange. À 12 ou 14 kilomètres de là éclatera un terrible obus à mélinite. D’ici, l’on n’aperçoit rien ; il n’y a que le calme de la forêt ; l’on a sans doute téléphoné (ravitaillement allemand). À 100 mètres de là, je suis à la batterie de canons [non] moins formidables de mon ami. Plusieurs Fivois qui font leur cuisine et pataugent dans la boue me reconnaissent et nous nous serrons la main. Ils sont dans ce bois à deux 2 kilomètres environ des prussiens depuis un mois et demi. Je demande à voir le capitaine pour qu’il soit averti de ma présence ; il déjeune dans une cabane en bois à 200 mètres de là. Il est très aimé de ses hommes qui se cotisent déjà pour lui faire un cadeau lorsque la guerre sera terminée. Il me donne l’autorisation de causer avec B (le fils de l’ami de Lebroques). Je vois ce pieux garçon et malgré la pluie qui tombe nous avons fait un petit culte et une réunion de prières dans le bois. Nous sommes trois. Passent des réservistes dont trois officiers, conduisant des hommes qui vont creuser des tranchées. Ils trouvent suspect ce civil avec 2 artilleurs. « Ces réservistes, me disent les artilleurs, n’y connaissent rien ; ils ont peur eux-mêmes et tout leur parait suspect ». Je les renvois au capitaine que j’ai eu la sage précaution d’aller voir. [Puis après avoir cassé une croûte]. D’un autre côté, je vais voir l’ancien capitaine de Francis, [Il m’a attendu] dans une cahute souterraine intitulée : « Cercle des officiers ». Il me dit quelle affection et admiration il avait pour ce jeune homme à l’esprit si élevé et si pur. C’était un excellent officier, plein d’intelligence, ne craignant pas la mort et s’exposant seulement trop. Il l’a longtemps pleuré avec de vraies larmes, et je sais, d’après ce que d’autres m’ont dit, que c’était vrai. Il ne pouvait en parler sans pleurer tant il lui était attaché. Il insiste beaucoup en me disant : « Il donnait, par sa vie, une haute idée de votre religion ». Il avait, parait-il, écrit quelques pages admirables que le capitaine avait lues, sur le rôle moral de l’officier. Elles ont du être détruites à Reims avec son carnet dans l’incendie du presbytère, lors du bombardement. Francis ne s’attardait pas beaucoup après les repas avec les autres ; il se tenait volontiers à part, mais il était aimé de tous ses camarades et adoré de ses hommes qui auraient passé partout pour le suivre ; c’était un excellent officier. Après avoir bu le café, vu le frère du sergent que soignait Francis quand il a été frappé et deux soldats qui lui étaient particulièrement attachés, et que le capitaine a fait venir, nous retournons à V. avec mon artilleur. Il a recueilli le courrier du pas — Cette entame de phrase est barrée dans le texte manuscrit. — Il s’agit de Francis Monod (1891-1914), « tué à l’ennemi » le 14 septembre 1914 à Bétheny (Marne). — Passage barré dans la version manuscrite du texte. HENRI NICK, ÉCRIVAIN PARCE QUE PASTEUR 101 teur et de son groupe de réservistes et nous rentrons après avoir parcouru environ 18 kilomètres. Mais B. m’a recommandé un cousin de Roubaix dont je connais la famille et qui souffre de son isolement. Il est cantonné à 3 kilomètres environ de V. où j’habite. Le mardi, le lendemain, je me rends à mon ambulance habituelle. La veille, nous n’avons reçu ni perçu aucun obus prussien, cependant, il y a là 2 blessés ; ils l’ont été par des éclats d’obus à 4 heures de l’après-midi près du petit bois où nous avons passé 3 h ½. Presque en sortant pour y aller, j’avais rencontré, suivant son lieutenant, un unioniste de Roubaix. Il me reconnaît et nous causons ensemble. Je me rends au village où cantonne S., l’artilleur recommandé. En route, je croise le capitaine d’un unioniste fivois. Le capitaine, me dit-il, m’a causé de vous, et il m’autorise à aller le retrouver au poste plus avancé où il commande la garde. Je découvre sans peine l’artilleur S. Il se trouve un peu dépaysé dans la nouvelle batterie. Dans la précédente, il était avec des artilleurs campagnards, rangés et moraux, bien élevés, ils étaient en famille ; maintenant dans sa nouvelle batterie, ce sont des joueurs enragés, immoraux et quand ils ont bu ce sont des démons. Heureusement, il a trouvé trois camarades catholiques pratiquants avec lesquels il s’entend et ils font ensemble bande à part. Le soir, ils causent, eux de leur patronage, lui de leur union. Survient un jeune instituteur protestant, ancien élève d’un pensionnat de la région. Il m’a reconnu. Un ami catholique s’est joint à tous. L’instituteur porte toujours sur lui un gros Nouveau Testament que lui a remis son pasteur. Nous faisons le culte dans un grenier. [Un ami catholique y assiste]. À 50 mètres de nous, un shrapnell tue un cheval et une vingtaine de moutons. Chaque jour à la même heure 6 obus rarement meurtriers arrosent le village. Les allemands distinguent, parait-il, nettement la place, où pour ce motif, tout rassemblement est interdit. Je sollicite et obtiens pour mes artilleurs l’autorisation de se rendre dimanche prochain au culte. À 1 km et demi de là, mon caporal de l’Union de Fives faisant fonction de sergent commande la garde d’un pont construit par le génie. La nuit, ils sont au chaud dans un souterrain garni de paille, construit le long du pont. (A. Dhem). En route, un membre de l’église d’Hénin me court après. Le capitaine les autorise à venir dimanche prochain à un culte à 4 kilomètre de leur cantonnement, à cause de leur valeur militaire. Ils sont bien notés. Au retour, bonne conversation avec un artilleur parisien. En route, je passe non loin de jeunes gens de la classe 1914 qui arrivent du dépôt, équipés tout de neuf. Parmi eux un Fivois a suivi nos écoles ; j’aborde deux autres soldats qui me reconnaissent et me voici rentré. Mais j’ai appris ce matin une mauvaise nouvelle ; la mort d’un beau et vaillant garçon de café à Bruay, très apprécié de son pasteur. Je l’ai connu petit garçon il y a 18 ans, dans son hameau de mineurs que nous desservions. Il était seul garçon protestant du village, aussi, lorsqu’ils étaient fâchés contre lui, quoiqu’il fut très propre, ses camarades l’appelaient-ils « sale protestant ». Un officier originaire de Bruay l’a — Passage barré. — Albert Dhem (plutôt qu’Alexandre Dhem) du 73e Régiment d’Infanterie, caporal qui devint sergent (d’après les listes de noms de soldats du Nord qu’Henri Nick adresse à sa famille réfugiée à Marseille afin que des colis leur soient adressés). 102 GRÉGOIRE HUMBERT reconnu ; mais quand il est arrivé à l’ambulance blessé à la tête, il avait presque perdu connaissance. Quel chagrin pour son pasteur, pour tous ceux qui l’ont connu et aimé ; quelle perte pour son église. » Élie GOUNELLE Bruno EHRMAN La famille Gounelle est originaire des Cévennes où Élie naît le 24 octobre 1865. Fils d’un pasteur évangéliste méthodiste, Élie Gounelle est influencé dès son enfance par les convictions exprimées dans le Mouvement du Réveil qui, venu de Grande-Bretagne et de Suisse, est très actif dans le protestantisme français, notamment cévenol, depuis les années 1830. Le Réveil critique fortement le cléricalisme des églises chrétiennes officielles, notamment de l’église catholique. Il leur oppose la légitimité de petites communautés de croyants « militants ». Il insiste sur la nécessité de la conversion individuelle et sur l’importance de la lecture directe de la Bible. La foi ardente du jeune Élie Gounelle le pousse à entreprendre des études de théologie pour devenir pasteur. Au cours de ces études, il rencontre la pensée du Christianisme Social naissant dont les chefs de file sont le pasteur Tommy Fallot (1844-1904) et l’économiste Charles Gide (1847-1932). Avec les pasteurs Louis Conte et surtout Wilfred Monod, Élie Gounelle sera l’animateur principal du Mouvement du Christianisme Social jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. S’il garde l’idée de la nécessité de la conversion et de la lecture de la Bible, Élie Gounelle remet fortement en cause sa théologie initiale : 1) La conversion prend de plus en plus un sens social et collectif dans sa pensée : c’est au changement radical des rapports sociaux qu’il appelle. Se détourner du capitalisme et du cléricalisme pour choisir la solidarité, le partage et la démocratie. 2) L’esprit missionnaire consiste, dans cette perspective, à annoncer la venue de ces nouveaux rapports sociaux en évitant tous les dogmatismes qui divisent artificiellement les hommes. Il lutte notamment contre ce qu’il appelle NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISMe ET LITTÉRATURE 104 BRUNO EHRMAN lui-même l’eschatologie simpliste du Réveil (le partage entre les bons/croyants et les mauvais/incrédules, le jugement qui divise le pur et l’impur…). 3) La lecture des textes bibliques reste importante, mais il en refuse la lecture littérale et fondamentaliste. La Bible ne doit pas devenir une nouvelle idole, il faut donc l’interpréter avec l’éclairage de la pensée moderne et de la critique historique. En 1889, ses études de théologie terminées, Élie Gounelle épouse Caroline Molines, fille de pasteur. Il est nommé à Alès, ville minière des Cévennes où il découvre l’importance de la misère matérielle et morale du monde ouvrier de l’époque. À la suite de Tommy Fallot, il dira alors qu’il faut « convertir le protestantisme au peuple pour pouvoir convertir le peuple au christianisme ». Ses engagements sociaux lui causent quelques ennuis avec des notables protestants de sa paroisse d’Alès ; il décide de quitter sa région natale en 1896. En même temps qu’un autre pasteur cévenol, Henri Nick, il va s’installer avec son épouse dans un faubourg de la banlieue industrielle de l’agglomération lilloise pour s’engager auprès des ouvriers du textile. C’est à Roubaix qu’Élie Gounelle vit entre 1896 et 1907. Sa pensée est alors aboutie et il y trouve à la fois les contacts et les lieux de ses grands combats profanes et ecclésiastiques. Il y fonde sa « Solidarité » alors qu’Henri Nick ouvrira sur un modèle semblable « Le Foyer du Peuple » à Fives-Lille. En 1900, avec son complice Wilfred Monod, il adhère formellement au Parti Socialiste. Il écrit alors dans la revue du « Christianisme Social » dont il est devenu le rédacteur : l’avènement d’un socialisme, même collectiviste et étatiste, mais chrétien, serait l’épreuve la plus salutaire qui puisse arriver aux classes dirigeantes. En 1902, il récidive : Le socialisme devra être la fournaise de feu où Dieu jette pour l’éprouver le minerai de nos âmes, de nos institutions sociales vermoulues et de nos églises impures. Élie Gounelle est très intéressé à cette époque par le mouvement travailliste anglais dans sa composante religieuse-sociale utopiste. La Solidarité qu’il a inaugurée au 123 boulevard de Belfort à Roubaix le 6 novembre 1896 est la première adaptation française des settlements anglais dont le premier s’est ouvert à l’initiative de deux pasteurs dans la banlieue de Londres en 1884. C’est une première préfiguration de ce que seront toutes les « Fraternités » et les Centres Sociaux. Voulue par Élie Gounelle comme un lieu « chrétien profane » où vivent ensemble et se confrontent les hommes et les femmes, les croyants et les athées, les jeunes et les vieux, les intellectuels et les manuels, la Solidarité est — Cité par Jacques Martin dans son livre : Élie Gounelle, apôtre et inspirateur du christianisme social, Paris, L’Harmattan, collection « Religion et sciences humaines », 1999. — Le mouvement des fraternités a connu un certain succès au début du dix-neuvième siècle. Élie Gounelle en était le président. En 2010, à notre connaissance, une quinzaine de lieux dépendant tous de la Misson Populaire Évangélique de France, se réclament de cet héritage. — La Fédération des Centres Sociaux, créée en 1922, a aujourd’hui plus de 2000 centres adhérents. Élie GOUNELLE 105 un lieu de culture et d’éducation populaire qui annonce par son activité même l’arrivée du « Royaume de Dieu ». Les activités de la Solidarité sont multiples : coopérative d’achat, CroixBleue anti-alcoolique, Société de secours mutuel, Société d’épargne, Cercle des Travailleurs Solidaristes, Conférences contradictoires… En 1907, Élie Gounelle s’installe à Paris où il est nommé pasteur à la Chapelle du Nord qui avait été la paroisse de son maître en christianisme social Tommy Fallot. Pendant la guerre de 1914-1918 où il perd un fils, il devient aumônier militaire. En 1919, il part à Saint Étienne où, tout en continuant d’animer le mouvement national du Christianisme Social et sa revue, il crée une Fraternité dans le quartier du Soleil sur le modèle de sa Solidarité de Roubaix. Retiré en pays Cévenol à Ganges, il y meurt le 15 février 1950. Bien qu’originaire des Cévennes et n’ayant passé qu’une dizaine d’années dans le Nord, Élie Gounelle a été tellement marqué par son expérience de Roubaix et y a laissé tellement de traces qu’il est à juste titre considéré comme une grande figure du protestantisme de la région du Nord. Le Mouvement des Fraternités travail préparatoire au Congrès constituant de l’Action Chrétienne Sociale, tenu à Saint-Quentin (Vals-les-Bains, imprimerie P. Aberlin et Cnie, 1911, édit.) Le programme de la Solidarité de Roubaix Art 1 – « Il est fondé à la Solidarité de Roubaix une association libre, laïque et démocratique, d’hommes et de femmes, dont le but est de travailler – en dehors de toute préoccupation confessionnelle ou politique – à réaliser sur le terrain moral et social, l’idéal chrétien d’une société fraternelle. » Dans son programme d’action, la Solidarité déclarait vouloir lutter « contre les fléaux de la cité », notamment : – « Dans l’ordre des questions morales, contre l’alcoolisme, la pornographie, les spectacles immoraux, la licence des rues, la débauche libre ou réglementée, les jeux d’argent et les jeux barbares, les mensonges dits conventionnels… – « Dans l’ordre des questions sociales, contre l’ignorance des droits de l’homme, et de ses devoirs personnels et sociaux, contre l’imprévoyance, la mendicité, la misère, la haine sous toutes ses formes (sociale, internationale, ecclésiastique, etc.) – « Dans l’ordre des questions philosophiques et religieuses, contre l’intolérance (soit cléricale, soit libre penseuse), contre les superstitions, contre le matérialisme et l’athéisme (sous leur triple forme philosophique, économique ou pratique), etc. L’Association veut aussi appliquer les solutions inspirées par l’Évangile du Christ aux grands problèmes de la vie contemporaine, et principalement de l’éducation populaire. En conséquence, elle poursuit : le développement moral de ses membres, le relèvement de ceux qui sont tombés dans la boisson, le vice ou la misère ; l’amélioration des conditions de la vie humaine par l’entente mutuelle des travailleurs intellectuels 106 BRUNO EHRMAN ou manuels, par l’échange des idées, l’étude et l’action en commun, le rapprochement des classes, la pratique de la coopération, etc. La Mission Chrétienne Sociale de Roubaix et de Lille, extrait d’une conférence donnée à Bruxelles, Paris et Nantes, imprimerie P. Aberlin et compagnie, 1899. C’est bien effectivement une vraie mission en terre païenne que nous fondons en ce moment dans nos grandes villes de Lille et de Roubaix. Les païens blancs ne nous paraissent pas devoir être traités autrement que les païens noirs : car ce sont bien des masses païennes que celles au milieu desquelles nous vivons. L’ensemble de nos villes agglomérées (Lille, Fives, Roubaix, Croix, Tourcoing, Wattrelos, etc.) où travaillent cinq ou six pasteurs, ou agents de « l’Église Réformée », de la « Société Chrétienne du Nord » et de « la Mission Mac All » comprend environ 600 000 âmes. Ces masses sont en général ou cléricales ou révolutionnaires : sans doute les partis modérés ou radicaux s’affirment de plus en plus en politique ; mais ils sont encore bien loin, surtout à Roubaix, de posséder l’influence réelle, tant économique que morale. Dans le peuple, on est, extérieurement au moins, catholique ou socialiste. On ne connaît guère de moyen terme. J’ai dit extérieurement… et je m’explique : il s’en faut que les ouvriers soient tous de cœur et par conviction profonde, ici, catholiques pratiquants ou collectivistes convaincus : la plupart sont ceci ou cela par dépendance économique. On ne va aux offices, à la chapelle de la fabrique, que par peur du patron, du clergé ou « des sœurs », par terreur, vous dis-je, et quelquefois par ordre ! On en verra la preuve quand on voudra. Comment s’étonner que les masses se désaffectionnent d’un christianisme imposé à leur conscience, et qui leur apparaît toujours associé au patronat, au capitalisme, à l’exploitation ?… Aussi, par réaction violente, l’ouvrier, dès qu’il en a les moyens, devient-il très vite socialiste et matérialiste. Mais ici encore, l’autorité change de nom, mais non d’allure : et le parti collectiviste n’est qu’un catholicisme retourné, ainsi que les anarchistes libertaires l’ont bien compris. Qui affranchira ces multitudes ? Qui leur révélera la vraie justice et la vraie liberté ? Robert Farelly, une plume « baptiste sociale » Sébastien Fath Né à Denain (Nord) le 27 novembre 1894, fils du pasteur baptiste Samuel Farelly (1864-1939), gendre du pasteur François Vincent (1833-1906), Robert Farelly est considéré, de très loin, comme l’écrivain baptiste francophone le plus prolifique. Ch’ti et fier de l’être, il poursuit des études secondaires à Valenciennes, où il exerce l’alacrité de son esprit, marqué par un goût prononcé pour la lecture. Puis son intérêt pour la théologie le pousse à franchir l’Atlantique, pour se former au Rochester Seminary à New-York, aux ÉtatsUnis (1913-14). Ce voyage n’est pas seulement kilométrique ou linguistique. Il est aussi culturel, et surtout spirituel. Le jeune Robert Farelly y découvre la pensée sociale du théologien baptiste Walter Rauschenbusch (1861-1918), qui exerce sur lui une profonde influence. Christianisme social Ce dernier, longtemps pasteur dans le quartier prolétaire de Hell’s Kitchen (cuisine du diable), souligne que l’Évangile ne saurait se résumer à un message de transformation individuelle, par la conversion. Il s’agit aussi d’une force réformatrice vouée à transformer la société et ses structures injustes, au travers du rôle de l’Église, présentée comme un outil privilégié de la construction, sur cette terre, du Royaume de Dieu. Cette pensée sociale, exprimée notamment dans le classique Christianity and the Social Crisis (1907), va marquer NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 108 SÉBASTIEN FATH toute la pensée ultérieure de Robert Farelly, et imprégner ses très nombreux écrits. L’interruption dramatique de la Grande Guerre, durant laquelle le jeune Farelly est infirmier dans les tranchées, perturbe sa formation, qui débouche, aux lendemains du conflit mondial, sur une première expérience pastorale. Le voilà bientôt pasteur baptiste de Lens (Pas-de-Calais), à partir de 1921. Il ne changera jamais d’affectation. Jusqu’à sa retraite en 1961, il conserve son poste pastoral lensois, imprimant une marque indélébile sur sa communauté de foi. Praticien du message évangélique qu’il prêche et enseigne dans le cadre ecclésial baptiste, Robert Farelly n’en est pas moins aussi un théoricien, un intellectuel, et bientôt, un écrivain prolifique. Ses talents de plume trouvent d’abord à s’exprimer dans la Solidarité Sociale, hebdomadaire d’évangélisation baptiste créé en 1921 et présidé par le pasteur Philémon Vincent (18601929). Il constitue alors, avec le fondateur et le pasteur Gaston Brabant, la cheville ouvrière de cette publication. Les auteurs affirmaient : « notre programme social consiste à procurer à nos chères populations ouvrières le triple épanouissement de leur vie physique, intellectuelle et morale, c’est le programme social de Jésus ». Après le décès de Philémon Vincent, le 9 juin 1929, Robert Farelly en reprit la direction après un bref intérim de Gaston Brabant. La tonalité des textes du journal, diffusé à large échelle, au-delà des cercles protestants, n’exprimait pas vraiment d’innovation idéologique. Le christianisme social, en France, avait déjà plusieurs décennies d’existence en tant que mouvement particulier, avec ses thèmes de revendication, sa presse, et ses grandes figures. En revanche, l’originalité de la Solidarité Sociale, affirmée dès ses premières années, résida dans l’articulation de thèmes bien connus du christianisme social (la lutte contre l’alcoolisme, l’éducation, la solidarité, le pacifisme, la coopération chère à Charles Gide…), dans une variante plutôt proche de celle que Jean Baubérot qualifie de chrétienne socialiste-idéaliste, avec l’optique très clairement évangélisatrice que les baptistes français, dès leurs origines, avaient toujours cultivée. — Le titre original de cette publication, lancée après le dernier congrès de l’Union baptiste, était La Solidarité religieuse, morale, sociale. Il a été rapidement simplifié en Solidarité Sociale. — Programme formulé dans le numéro du 2 juillet 1921, cité par Valérie Lescieux, La Solidarité Sociale, 1921-1925, mémoire de maîtrise, Université de Paris X Nanterre, 1989 (?), p. 66. — En 1926, la Solidarité Sociale atteint les 250.000 exemplaires annuels vendus. — En particulier l’hebdomadaire L’Avant-Garde, étudié par Jean Baubérot dans Un christianisme profane ? Royaume de Dieu, socialisme et modernité culturelle dans le périodique « chrétien-social » l’Avant-Garde (1899-1911), Paris, PUF, 1978. — Charles Gide (1847-1932), théoricien de la « coopération » contre les excès du capitalisme, et Léon Bourgeois (1851-1925), apôtre du solidarisme, exercèrent une influence relativement nette sur l’itinéraire de la Solidarité Sociale. — Avec un corollaire appuyé : la lutte pour l’abolition de la peine de mort. — Dans cette optique, plutôt pré-millénariste contrairement aux optiques chrétienne sociale et chrétienne anarcho-communiste qui s’avèrent plutôt post-millénaristes, les chrétiens doivent transformer le monde dans le sens d’une plus grande justice sociale, mais Dieu interviendra, rompant le cours de l’Histoire, pour définitivement instaurer le Royaume. Cf notamment Jean Baubérot, Le Retour des Huguenots, ParisGenève, Cerf-Labor et Fides, 1985, chapitre II : « Les socialismes chrétiens du christianisme social », p. 129 à 179. ROBERT FARELLY, UNE PLUME « BAPTISTE SOCIALE » 109 L’aventure éditoriale de la Solidarité Sociale Robert Farelly, aidé durant plusieurs années par son père, affina, dans ce journal très lu dans le Nord, sa plume prolifique autour de toutes les thématiques sociales dont il recevait l’écho dans sa communauté baptiste lensoise. De l’amélioration de la condition des mineurs au droit de grève en passant par le vote des femmes, le salaire minimum et l’aide aux chômeurs, aucune thématique sociale n’est taboue. Farelly affirme alors un style représentatif d’une petite veine baptiste qui connaît bien les milieux populaires, et sait comment les atteindre. Le rôle du changement individuel s’y trouve valorisé, dans la veine du discours protestant et évangélique. Mais ce changement est appelé ensuite à rejaillir sur toute la société, comme l’affirmait Robert Farelly : « L’Évangile, doctrine de vie, doit partir de l’homme régénéré, pour recréer toute l’humanité dans ses individus et dans ses institutions. » Non sans certains accents spiritualistes10, Robert Farelly défend inlassablement une veine chrétienne sociale originale, protestante et baptiste, profondément incarnée dans les terroirs du Nord de la France qu’il connaît si bien. Plus d’une trentaine d’ouvrages Durant les années 1930, alors que Robert Farelly tient seul les rênes du journal, l’élan de la Solidarité Sociale s’affaiblit, puis s’éteint en 1939-40. Mais la verve littéraire de Robert Farelly trouve d’autres champs éditoriaux pour s’exprimer. Tout en continuant son activité de journaliste en fondant le mensuel pour jeunes Croire et Servir11, il développe une activité littéraire de plus en plus dense. Capable de plusieurs registres d’écriture, il s’essaye aussi bien à la méditation spirituelle qu’à la fiction romanesque, sans oublier le genre de l’essai, de la biographie, de l’ouvrage pour enfants ou celui du traité philosophico-théologique. Ses premiers succès, comme Le Solitaire du plateau maudit (maintes fois réédité) sont publiés dans les années 1930 par les imprimeries de la société d’édition Je Sers, ambitieuse entreprise protestante installée à Clamart12. Beaucoup d’autres ouvrages, diffusés par les éditions — C’est ainsi, par exemple, que fut créée une rubrique intitulée « Entre gens qui parlent patois ». Différents dialogues en patois étaient mis en scène entre des « gens du Nord » et un colporteur baptiste, Henri Leleu. Cf. V. Lescieux, op. cit., p. 26. — Robert Farelly, Philémon Vincent, Méditation sur sa vie et son œuvre, Paris, Les Livres Bleus, Libr. Istra, s.d. (1938 ?), p. 81. 10 — Pour lui, l’aboutissement de la vie chrétienne est « la victoire de l’homme complet sur l’homme tronqué, de l’homme ouvert à toutes les richesses spirituelles de l’humanité sur l’homme enfermé dans son particularisme étroit » Robert Farelly, L’Enseignement de Jésus, Manuel d’instruction religieuse à l’usage des classes ou cercles d’études pour jeunes gens et jeunes filles de quinze à dix-sept ans, Paris, SPB, s.d., p. 127. 11 — En un quart de siècle, il y signe plus de 220 articles, se taillant la réputation d’être « l’homme qui sert Dieu avec sa plume ». Cf. André Thobois, « Cet homme sert Dieu avec sa plume », Croire et Servir 1962, n°3. 12 — Cf. Robert Farelly, Le Solitaire du plateau maudit, Clamart, Je Sers, 1932, John Bunyan, chaudronnier, poète, évangéliste, Clamart, Je Sers, 1935, Jacques, Clamart, Je Sers, 1936. 110 SÉBASTIEN FATH Les livres bleus, connaissent une diffusion plus restreinte, tout en touchant un lectorat fidèle dont le « noyau dur » n’est autre que le petit protestantisme du Nord de la France13. L’état de santé préoccupant de son épouse, Marguerite Kupper, l’obligea à la sédentarité, situation qu’il mit à profit pour écrire de plus belle. Après la Seconde Guerre Mondiale, la nouvelle Société de Publications Baptistes (SPB) publie plusieurs de ses ouvrages14, mais d’autres maisons d’édition spécialisées lui apportent leur confiance, à l’image de la Librairie des Éclaireurs Unionistes, qui édite en 1963 un roman historique d’édification pour la jeunesse, Promise du Roy15. Au total, ce sont plus d’une trentaine de livres et recueils (dont certains sous pseudonyme) qu’il publiera, presque jusqu’à sa mort en 1972. Il laisse le souvenir d’une plume pastorale et sociale féconde, originale, ancrée dans ce petit terroir populaire et protestant du Nord où ses coreligionnaires baptistes font entendre leur voix depuis 182016. 13 — Cf. Robert Farelly, La Splendeur de vivre, Lens, Les Livres Bleus, 1934, Le Peuple des Béatitudes, Paris, Les Livres Bleus, 1935. 14 — Robert Farelly, De la croix à la croix, Paris, S.P.B., 1947, Contes pour la jeunesse, Paris, SPB, s.d. Contes de Noël, Paris, SPB, 1949. 15 — Robert Farelly, Promise du Roy, roman historique d’édification, Bruxelles, Librairie des Éclaireurs Unionistes, 1963. 16 — Voir Sébastien Fath, « Les débuts de l’implantation baptiste dans le Nord (1810-1921) », Revue du Nord, n°330, avril-juin 1999, p. 267-281. Wilfred Edward Salter OWEN Suzanne Bray Le plus célèbre des poètes de la Grande Guerre, Wilfred Owen est né à Oswestry, dans l’ouest de l’Angleterre, non loin de la frontière galloise. Sa famille, et notamment sa mère Susan, trouvait ses racines dans l’aile évangélique de l’Église anglicane et, au début, Wilfred acceptait cette tradition sans difficulté. Cependant, il se posait de nombreuses questions quant à son avenir. La famille Owen n’avait pas beaucoup de moyens, donc Wilfred, malgré son intelligence, ne pouvait pas prétendre aux études universitaires classiques. Il termina sa formation d’assistant d’éducation, mais décida qu’il ne voulait pas devenir instituteur et passa deux ans, de 1911 à 1913, comme assistant laïc du pasteur de la paroisse de Dunsden, près de Reading, pendant qu’il essayait de préparer le concours d’entrée de l’Université de Londres. À Dunsden, Wilfred offrait ses services dans l’école primaire de la paroisse tout en animant des études bibliques et des réunions de prière, ainsi qu’un club chrétien pour les adolescents. Il ne s’entendait pas très bien avec le pasteur, Herbert Wigan, qui ne comprenait pas ses aspirations poétiques. Wilfred commençait à se sentir mal à l’aise avec les certitudes doctrinales de son entourage et devenait également de plus en plus conscient qu’il était plutôt attiré par les adolescents sous sa charge que par les jeunes femmes de son âge. La poésie l’intéressait plus que ses études et il ne se sentait plus, à la fin, capable de prêcher un message auquel il ne croyait plus. Il quitta donc Dunsden pour la France où il travailla de 1913 à 1915, d’abord comme professeur d’anglais et ensuite comme précepteur dans la région de Bordeaux. Owen était en France au début de la Grande Guerre et il commença peu à peu à se sentir coupable de la vie facile qu’il menait loin du combat. En NORD’- N°56 - décembre 2010 - protestantISMe ET littérature 112 SUZANNE BRAY octobre 1915, il rentra en Angleterre et s’engagea dans l’armée. Il y passa une année complète et se forma d’abord lui-même, puis, après avoir été promu officier, il forma des recrues dans l’artillerie avant de partir pour la France. Pendant cette année militaire relativement paisible, il travailla son style poétique, en échangeant des poèmes avec son cousin Leslie Gunston, mais également en passant du temps avec des amis littéraires, majoritairement homosexuels, comme Harold Monro et d’autres de la Librairie Poétique à Londres. Cette vie agréable toucha sa fin après Noël 1916. Owen débarqua à Calais le 29 décembre, en route pour les tranchées. Il est intéressant de noter que les images et les effets de style utilisés par Owen dans ses poèmes de guerre les plus connus faisaient déjà partie de son répertoire linguistique avant qu’il ne mette les pieds dans une zone de combat. La vie d’Owen au front fut très difficile dès le début. Même s’il s’entendait bien avec la majorité de ses compagnons, les conditions de vie étaient pénibles – il ne pouvait ni se laver, ni se réchauffer et sa charge de travail était lourde. Au début, il était dans la Somme où les tranchées furent bombardées sans cesse par les troupes allemandes. Les soldats étaient tous trempés, l’odeur était infecte et les souffrances de tous ne semblaient servir à rien. De temps en temps on visait juste et il fallait ramasser un cadavre ou évacuer des blessés. Même les militaires les plus forts cédaient parfois à la pression et pleuraient ou vomissaient. Dans des lettres adressées à sa mère Owen décrivait cette expérience comme « un septième enfer ». Pendant les premiers mois de 1917 Owen connut également des batailles, les ravages du gaz et la mort violente de nombreux camarades. Il fut également accusé de lâcheté par un supérieur. À la suite d’une psychose traumatique, il se fit soigner pendant plusieurs mois en Écosse où il écrivit un grand nombre de ses poèmes et se lia d’amitié avec Siegfried Sassoon. Fin août 1918 il retourna en France et mourut au combat le 4 novembre. Même si Owen ne retrouva jamais la foi de sa jeunesse, il continua à être influencé par les paroles du Christ et finit par accepter une position plutôt pacifiste, refusant d’admettre qu’une cause nationale quelconque puisse valoir tant de morts et tant de souffrance inutile. Il écrivit à sa mère qu’il se sentait « de plus en plus chrétien » en souffrant les conséquences de l’attitude belliqueuse de son pays qui refusait de tendre l’autre joue. Dans son poème, « On Seeing a Piece of Our Artillery brought into Action », Owen maudit le grand fusil et demande que Dieu le chasse de nos âmes. Cependant, il présente parfois une image subversive de Dieu le Père. Dans « Soldier’s Dream », le doux Jésus, en immobilisant tous les fusils et les instruments de guerre, arrive à interrompre le combat, mais Dieu est si vexé par son action qu’il donne tout le pouvoir à l’archange Michaël, qui les répare tous pour que la guerre recommence. De même, dans « The Parable of the Old Man and the Young », Owen transforme l’histoire bien connue d’Abraham et Isaac. Quand l’ange dit à Abraham d’épargner Isaac et lui montre « le bélier de l’orgueil » à sacrifier à sa place, le vieillard refuse et tue d’abord son fils, puis « la moitié des germes de l’Europe, un par Wilfred Edward Salter OWEN 113 un ». Si ces exemples semblent viser les vieux hommes politiques sans compassion, « At a Calvary Near the Ancre » met en cause l’Église, car les prêtres et pasteurs qui soutiennent la guerre et proclament leur loyauté à l’État sont comparés aux scribes et aux prêtres juifs au temps de Jésus regardant les souffrances du Crucifié avec indifférence. Les poèmes traduisent souvent une certaine ironie, voire parfois un sarcasme amer, comme dans les fausses béatitudes d’« Insensibility » où il est annonce : « Bienheureux les hommes avant d’être tués… », « Bienheureux ceux qui ont cessé d’imaginer… », « Bienheureux le jeune sans éducation… », mais « Maudits les balourds toujours ratés par les balles de canon… ». Toutefois, Owen est surtout connu pour sa perception de la beauté dans la souffrance et de l’image de Dieu dans chaque être humain. Dans Apologia Pro Poemate Meo, il arrive à « voir Dieu à travers la boue » sur les joues des soldats abattus et, dans « Greater Love », à ses yeux « les lèvres rouges ne sont pas si rouges », ni si belles, que « les pierres tachées, embrassées par les Anglais morts ». Le titre de ce dernier poème évoque les paroles du Christ « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis », même si Owen préfère ce verset au singulier, pensant au soldat qui se donne pour sauver un seul de ses camarades et refusant son utilisation pour donner un côté sacré à la mort au combat pour le pays. La majorité des poèmes d’Owen ne parle pas de Dieu et ne contient aucune allusion biblique. Cependant, l’héritage protestant du poète est perceptible dans son désir de dire la vérité à tout moment, même quand elle perturbe et fait mal. En confrontant les Anglais aux atrocités de la guerre totale, au prix de la victoire et à un monde de souffrances où « Dieu semble indifférent » (« Greater Love »), l’ancien évangélique se donna une mission de vérité et de compassion qui n’était peut-être pas tout à fait étrangère à la tradition religieuse de sa jeunesse. Identité, écriture et mémoire protestantes en Picardie Jean-Marie WISCART Né à Vevey, en Suisse, en 1817, Jean-Louis Rossier fait ses études de théologie à la faculté protestante de Genève, puis est nommé, à 30 ans, pasteur suffragant, chargé d’assister Laurent Cadoret auprès des protestants disséminés de la Somme. En 1850 il se voit confier la paroisse d’Amiens qui vient d’être créée. Peu après, il épouse, à Dours, en Belgique, Anne de Vismes, femme de lettres issue d’une des plus vieilles lignées calvinistes de France septentrionale. En 1861, il quitte la cité picarde pour prendre en charge la paroisse de Lucens, dans le canton de Vaux, où il meurt en 1885. En 1861, Jean-Louis Rossier, pasteur d’Amiens, publie L’Histoire des protestants de Picardie, principalement de la Somme, qui semble se placer dans la même perspective que celle des pasteurs Antoine Court dans L’Histoire des troubles des Cévennes (1760), et Guillaume Adam de Felice, auteur de la première Histoire des protestants de France (1850) ; mais ici, c’est d’une vive controverse entre catholiques et protestants de la cité picarde que naît cet ouvrage. En 1850, l’abbé Combalot, missionnaire lazariste, appelé à prêcher le Carême à la cathédrale, lance, devant 6000 fidèles, une invective contre les protestants : « Vous n’êtes que d’hier ». Faut-il voir là une maladresse ? Une provocation ? Un réflexe de défense ? Même si les petites communautés d’« opiniâtres » de la Somme ont, depuis le début du siècle, repris vie sous l’impulsion de deux pasteurs du Réveil, Jean de Vismes puis Laurent Cadoret, et bâti lieux de culte et écoles, elles ne comptent que quelques centaines de NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 116 JEAN-MARIE WISCART personnes dispersées dans un certain nombre de villages aux confins du département, près de Contay, Hargicourt, Doullens. Des gens humbles (paysans parcellaires et tisserands à domicile), sans influence sociale, qui ne dérangent guère le clergé catholique du diocèse. Ce qui inquiète l’évêché, au milieu du règne de Louis-Philippe, c’est de voir surgir brutalement une communauté protestante de plus de 200 personnes, dont les plus actives et les plus influentes viennent d’outre-Manche. Il s’agit, pour l’essentiel, de techniciens et d’ouvriers qualifiés des trois puissantes « filatures à l’anglaise » que créent alors John Maberly, Eugène Cosserat et James Carmichaël. En 1845, le temple de la rue de Metz est solennellement inauguré, une école protestante ouvre peu après. Les Réformés acquièrent donc ainsi dans l’ancienne capitale picarde un droit de cité qui ne leur y avait, jusqu’alors, jamais été reconnu. Nommé en 1850 président du consistoire d’Amiens, Jean-Louis Rossier entend réagir vigoureusement aux propos tenus à la cathédrale. Il se place d’abord sur le plan des Écritures et rappelle, dans une puissante prédication, quelques phrases de l’apôtre Paul au chapitre 4 de l’Épître aux Éphésiens : « Une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de Tous ». Puis il entreprend, pendant plusieurs années, en même temps que son ministère pastoral, des recherches historiques pour raconter ce que Michelet appelait « les douleurs ensevelies de ce grand peuple d’infortunés ». En évoquant Jean Morand, inquiété pour sa prédication de l’Avent en 1533, en l’église Saint-Leu, en racontant la destruction du temple de Salouël en 1665, et les dragonnades du Vimeu et de Saint-Valery vingt ans plus tard, il entend tout à la fois souligner l’ancienneté de l’implantation protestante en Basse Picardie et faire mémoire de ceux qui ont souffert pour leur foi ; mais il se place aussi dans le cadre de l’affirmation identitaire toute neuve d’un groupe religieux nié et réduit à la clandestinité, de la Révocation de 1685 à l’édit de tolérance de 1787. « Un groupe minoritaire a besoin d’histoire, d’une mémoire pour renforcer son identité », écrira beaucoup plus tard Philippe Joutard. Le pasteur Rossier s’appuie exclusivement sur des sources écrites, notamment sur les registres de délibération de l’échevinage d’Amiens et sur la correspondance de l’intendant Chauvelin, mais, à la différence d’Antoine Court, il ne mobilise pas la mémoire orale des vieilles familles protestantes picardes. Est-ce là un choix délibéré ou s’est-il heurté à une certaine forme d’amnésie ? Il n’y aurait là rien d’étonnant. Ici, à la différence de l’Alsace, des Cévennes ou du Dauphiné, n’existe aucun lieu de mémoire solide où ait pu se concrétiser le devoir de fidélité et la volonté de résister au temps et à l’oubli : ni mas Soubeyran comme à Mialet, ni Tour de Constance comme à Aigues-Mortes. De plus ces gens humbles, contraints pour survivre de se faire catholiques « de masque » ou « de grimace », n’ont pu, tout au long du xviiie siècle, appuyer leur foi sur la méditation des Écritures puisque la plupart d’entre eux ne savait pas lire, ni pratiquer les rites protestants, qui, comme tous les rites, mémorisent, font mémoire et structurent la mémoire. Les moissons de l’exil Vincent Guillier Nimrod vit et écrit depuis plus d’une dizaine d’années en Picardie. Issu d’une famille protestante du Tchad, il a souvent eu l’occasion d’évoquer son enfance et son éducation par l’écriture. Si les romans de Nimrod se caractérisent par leurs descriptions minutieuses de la flore et des paysages traversés, ils n’appartiennent à aucun genre connu de littérature de voyage et d’exotisme. On obtient plutôt une géographie invisible, incarnée par la sensibilité d’un poète. Le tableau est posé : un fleuve, une vallée, des plaines, des forêts… bibliques où la nature est toujours là, résistant tant bien que mal aux assauts des hommes. Et nous autres lecteurs, nous savons comme Rousseau que « le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité… ». Nimrod n’échappe sans doute pas à cette règle. Il est utopiste parce qu’il parle des croyances d’un monde qu’il aime. Il y a dans son écriture une telle célébration du verbe qu’on ne peut s’empêcher d’y retrouver un poète à la bouche d’or, un Rilke Tchadien pris entre plusieurs langues, en recherche d’une maison, d’un foyer où trouver le calme. Exilé dans l’attente d’une terre promise, il aurait souhaité que N’Djaména reste le pays inchangé de son enfance. Mais N’Djaména est décrite comme une série de villages lentement grignotée par l’expansion urbaine et les projets de grands travaux à peine achevés des présidents tchadiens. Comme les transformations de son pays ne lui conviennent pas vraiment et qu’elles font partie des nombreuses raisons expliquant son exil, il évoque volontiers les origines campagnardes des siens et le voici pris d’une tendresse inextinguible pour ceux qu’il connaît et qui lui manquent. C’est aussi la présence de son père, trop tôt disparu, qu’il appelle par le biais des souvenirs. Ainsi dans son dernier ouvrage, L’Or des rivières : « J’aimerais peindre le pasteur luthérien qui, un matin de décembre, à l’orée de l’indépenNORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 118 Vincent Guillier dance tchadienne, prit sa plus belle plume et, de la ville de Yagoua où il se trouvait en stage, enjoignit à ma mère de me prénommer Nimrod. » Un heureux hasard a fait qu’un petit garçon devrait porter le nom du « grand chasseur devant l’Éternel » de la Bible comme pour le forcer à s’expliquer plus tard sur le sens d’une appartenance non sédentaire qu’il n’aurait pas choisie, mais qui l’a peut-être aidé à être une figure incontournable de la mélancolie africaine, la main sous le menton, pour s’interroger près des livres comme le théologien qu’il aurait pu devenir. Nimrod estime avoir connu deux protestantismes au cours de son éducation. Le premier lui a été transmis par son père qui avait fait sa théologie au Nigéria, en langue anglaise. De par la lignée familiale, il n’était pas sûr que sa connaissance du protestantisme se fît en français. Pour ainsi dire, la religion de Nimrod n’est pas une conséquence directe de la colonisation française en Afrique. Le second protestantisme lui a été inculqué dans la langue française par une école française fondée en 1965 par l’Association des Assemblées chrétiennes au Tchad dont Jean Metz (d’origine mosellane) était le directeur lorsque Nimrod entra dans cette école privée en classe de primaire (1966). Mais, pour le jeune lettré, toute la difficulté fut d’écrire et d’étudier dans sa propre langue, la langue kimoise parlée par à peine dix mille âmes. Son père parlait le haoussa et lisait la Bible en haoussa. Un jour alors que Nimrod avait huit ans – rappelons que le narrateur au début du récit intitulé Le Départ a également cet âge – son père lisant à son habitude la Bible en haoussa, interrompit brusquement sa lecture pour regarder son fils avec des yeux brillants. Il retira ses lunettes et lui dit : « Dans cette langue, il y a six langues ». L’enfant s’effraya du cannibalisme linguistique dont son père témoignait si joyeusement. Nimrod ne comprit que beaucoup plus tard ce que son père voulait lui dire. En effet le haoussa a fait des emprunts à beaucoup d’autres langues africaines. À partir de ce moment-là et même si la Bible a été traduite en kimois, que pouvait faire la langue d’un peuple composé pour l’essentiel de vocabulaire aquatique – en somme, une langue de marins pêcheurs ? « Mon père avait voyagé, il avait de la perspective ». Ainsi Nimrod a grandi entre plusieurs langues et a choisi la langue la plus pratique, celle qui, par la religion, était la plus à même de traduire sa spiritualité. Même si Nimrod parle du Départ comme d’un « récit prématuré », un récit qui délaisse la narration – plus précisément, le sens du vécu – au profit des idées, ce n’est pas le seul paradoxe que le lecteur averti pourrait découvrir à travers cet ouvrage, car le narrateur s’invite à aller toujours plus loin, à chercher une ligne d’horizon. C’est certainement à la limite de cet horizon bleu, le — Les Assemblées Chrétiennes au Tchad constituent l’une des trois premières fédérations d’Églises protestantes du Tchad. Dans le quartier habitait, fait exceptionnel, un pasteur suisse de Zurich, Jacques Baumann, dont l’épouse fut d’une grande gentillesse à l’égard de Nimrod. C’est dans sa bibliothèque qu’il découvrira la littérature, édifiante et religieuse certes, mais qui fut la première et décisive amorce de son imaginaire. LES MOISSONS DE L’EXIL 119 début du passage vers l’infini ou vers des départs multiples – car la prose de Nimrod ne cesse de nous convier à l’ailleurs et à autre chose que la pauvreté du quotidien qui est pourtant bien réelle, puisque le narrateur en souffre et que les voyages sous le soleil lui sont pénibles –, que nous réalisons qu’il y a quelque chose d’épouvantable à n’être sur les routes que pour parcourir quelques kilomètres et, à la fin, revenir parfois sur ses pas parce qu’en temps de guerre plus rien n’est sûr et que les mesures de prudence ne sont jamais de trop. L’écriture de Nimrod, surtout dans Le Départ, fait penser à un emboitage de poupées russes. Quel en est le cœur ? Mystère. Car ce récit aurait pu s’intituler Les Départs. Le narrateur, en effet, ne cesse d’évoquer de nombreux départs, à moins que le titre ne se réfère directement au seul départ du père. C’est sans doute au fil des autres livres à venir que nous comprendrons mieux ce que tous les personnages réels ou fictifs ont encore à nous révéler, comme la mère de Nimrod dans L’Or des rivières. Dans Le Départ, le narrateur est contraint de quitter N’Djaména accompagné de deux amis – les figures du second protestantisme : Mathys sans qui « je n’aurais pu étudier la théologie » et Gath qui connaissait par cœur les poètes romantiques français et Camara Laye, le romancier guinéen – grand poète de la prose. Ils doivent fuir la guerre pour trouver des zones plus abritées afin d’y étudier et de passer leurs examens. Eux qui n’ont rien forment une trinité au naturel contemplatif, ce qui n’est peut-être pas bien vu par certains de leurs compatriotes. La contemplation est une négation de l’action, donc sans prise de position contre la guerre civile, mais un refus même de tout ce qu’impliquent les actes de belligérance, y compris la perte de certains compagnons d’enfance happés plus tard par cette tourmente. Très tôt le narrateur a compris que la guerre est absurde, puisqu’il doit tout abandonner, sa famille et ses premières amours : « Ceux qui n’ont que leur cœur à offrir sur des quais de gare (et non pas le pain, et non pas une glace), leurs fiancées, toujours les délaisseront. » Un schéma que les différents protagonistes des œuvres de Nimrod seront souvent contraints de reproduire et qui montre du doigt une blessure profonde. Lui et ses amis ne se séparaient jamais de leur Bible, qu’ils usaient à force de relecture et d’annotations. Ainsi, sans s’appesantir sur la pratique de la Bible, Nimrod nous parle de son expérience du pardon qu’il est difficile d’accorder à des envahisseurs sans scrupules venus du nord. L’épreuve de la guerre nous est contée au travers d’un filtre biblique, s’inscrivant ainsi dans la lignée du père, « cet homme du Livre », qui légitime son attirance pour les livres et sa difficulté à vivre le quotidien, comme sa petite sœur Royès le lui reprocha durement un jour : « La Bible, la Bible, il n’y a que la Bible en ce monde ! Tu devrais nous consacrer tes loisirs au lieu de courir tout le temps pour ton Dieu ! » Au milieu du chaos, la figure pacificatrice du père – et donc la figure du premier protestantisme – est toujours là. La religion, dans le cas de Nimrod, n’est peut-être pas qu’un exutoire au malheur, elle s’incarne dans des idées de 120 Vincent Guillier bonheur et de discipline de soi, puisqu’elle est aussi vue par le narrateur comme un moyen de juguler les passions. Le narrateur aurait dû logiquement suivre son père dans son travail de pasteur, mais c’était sans compter avec cet appel de la sensualité et des corps que Nimrod voudrait aborder sans tabou : « Nos pères (à l’origine, de rudes paysans doublés de pêcheurs chevronnés) étaient de purs esprits ». Or, la sensibilité du poète qui lui permet de comprendre et de décrire les hommes mais aussi les paysages, ne pouvait pas s’accommoder si simplement de « ces purs esprits ». Nimrod explique que le Tchad est un pays qui a été trop longtemps en proie aux flammes d’une politique corrompue, que la jeunesse du Tchad a été sacrifiée et qu’elle n’était pas encore prête à reconstruire son pays. À travers l’expérience personnelle, c’est le drame d’un pays qui se raconte. L’auteur est résigné, sans être trop pessimiste tant il sait que la camaraderie est une chose importante, tant il est capable d’admirer avec l’acuité de l’écriture les amis de ces années-là ; et, soudain, le lecteur lui aussi se prend d’amitié pour ces amis d’autrefois et se met à aimer le Tchad qu’il ne connaît pas, et bien plus encore parce qu’il s’agit du Tchad de Nimrod qui n’appartient qu’à lui. Si, aujourd’hui, il continue de garder des convictions protestantes très fortes et qu’on lui demande s’il s’est rapproché des milieux protestants français, il ne peut s’empêcher de constater à regret que le protestantisme en France est une réalité moribonde composée de séculiers qui n’ont pas de vie religieuse, à l’exemple de Jospin ou de Rocard. C’est pour cela que Nimrod affirme ne pouvoir parler aujourd’hui à ce sujet que dans le vide en ce qui concerne les églises réformées de France où, selon lui, il ne reste plus que le respect d’une ancienne tradition. Il se réjouit que la Réforme protestante soit à présent revitalisée par des mouvements américains. Pour lui, la dernière figure protestante de valeur qu’il a eu la chance de connaître par la lecture dès son adolescence a été André Chamson dont certains messages peuvent se rapprocher de la pensée de Nimrod, lorsqu’il prenait la parole au cours des assemblées du Désert. Il est évident que les écrivains protestants furent souvent marqués par une pensée du chaos et de la barbarie. Une citation peut être à elle seule le constat de destinées inhérentes : « C’est dans une confusion d’incendies et de massacres que je perds la trace de mes anciens. Le dernier dont j’entrevois le visage a fini sa vie aux galères ». 121 LES MOISSONS DE L’EXIL Extrait du récit Le Départ Actes Sud, 2005 L’exil est ainsi fait qu’il faut toujours délaisser amantes, parents, amis. On en vient à perdre la manière de se raconter aux autres. Depuis que nous avons souffert ensemble, rien n’est plus comme avant. Nous continuons de contempler le crépuscule, de nous baigner dans le Chari. Il n’empêche. Quelque chose s’est perdu avec nos diverses infortunes. J’en pleure dans mon coin. L’horizon s’éloigne, son empreinte en moi qui, jadis, me grandissait. Le temps des calculs serait-il venu ? Celui du sauve-qui-peut vers l’exil hors de soi, hors de toute amitié ? Pourtant, je ne demande qu’à revenir aux années glorieuses de jadis. À la volonté de se parfaire qui est un besoin d’amis. Oui, un corps traversé par l’espace où joue un enfant… La récré n’est donc pas finie ! On traverse des paysages, on s’en fait des alliés. Peine perdue. Ceux-ci ne sauraient éteindre en nous le feu sacré des pays défunts. À Abidjan, à Paris, de quoi ai-je pleuré ? De N’Djaména, que je sais inhospitalière ? De la lagune verte, luxuriante, premier pays au premier matin du monde ? Des platanes quand ils frémissent sur le boulevard du Montparnasse, le soir, en automne ? Rien de tout cela. Les rivages du Chari, l’énigme du monde gardée par-devers soi, constituent ce phénomène qui, au souvenir des miens, m’arrache des sanglots. C’est en eux que je suis fondé. J’ai reçu d’eux une mémoire qui m’a précédé. Elle détient ma formule. Comme les serpents, je veux me faire une nouvelle peau, mais l’originelle survit en dessous. Et, comme le bonheur, elle nous hante, nous rappelle au souvenir d’un riche passé. Heureux les hommes qui sont nés et qui sont morts dans le même paysage ! Ils ne connaîtront jamais le supplice des arrachements. *** Un jour, on revient. C’est un geste qui se conçoit dans la transe, mais, à l’arrivée, se résout en aigreurs. Ainsi s’inversent les perspectives. Nous étions venus au-devant de la grande médecine, nous voulions être réparés, mais voilà que nous demandons des comptes, exigeons que le bonheur d’antan nous soit rendu. Pourtant, plus rien ne nous correspond – ni l’enveloppe des choses, ni leur essence. J’ai revu N’Djaména il y a dix ans. Mon père est mort entre-temps. Il est retourné à la poussière, s’est coulé dans le paysage capital. Quel contraste quand on débarque d’Abidjan ou de Paris ! À la verdure succède un pays à jamais fauve. La terre, ici, n’a pas la majesté de la pierre. Là-bas, le bâti se veut éternel : une volonté en lui nous rend maîtres de la durée. Nous apprivoisons la mort. Étant venu me recueillir sur la tombe paternelle, c’est la ville elle-même qui me paraît être devenue une succession de tombes. Ces planches de terre sablonneuse sont la couleur de notre vie – une vie anonyme. Tout a été organisé pour qu’on s’en détourne. On les regarde comme des friches. Elles attendent d’être labourées par un paysan qui, dans vingt ans, les rendra à leur destin d’engrais naturels. Alors, nous serons soulagés. Car l’oubli est notre quête à nous tous tels que nous sommes. Pour l’instant, des croix surmontent les tumulus sur lesquels sont clouées des épitaphes branlantes. Que le vent les emporte ! 122 Vincent Guillier Le vent, grand inséminateur... Il ensemence l’austère jardin avec des lettres tombées des épitaphes. Ainsi rayonne l’alphabet de la non-mémoire. Dans l’idiome des Kimois, le verbe inhumer tire son sens de deux termes qui sont la perte et l’abandon. J’imagine aisément ce mot dans la bouche du pasteur qui a prononcé l’oraison funèbre de mon père. « Daniel, dit-il d’un air pénétré, nous allons te perdre ici. » Le public acquiesce. On peut remplacer « perdre » par « semer » : des mots interchangeables. S’impose aux hommes la nécessité de perdre les leurs s’ils tiennent à les voir germer un jour. Quand on enterre un être bien-aimé, on ne revient pas sur sa tombe. On s’en tient au devoir de réserve. Une fois retrouvée la chaleur de la maison, on parle du mort, on embellit sa vie. Le banissement ne frappe que sa dernière demeure. Cette pratique me trouble. Je ferai bientôt une découverte de taille. Le cimetière du bout du monde a été rattrapé par l’extension urbaine. On n’y enterre plus personne : celui-ci n’est plus que ruine, et l’exhumation n’a pas été faite. De nouvelles maisons menacent l’édifice des morts. Ceux qui, pour le moment, échappent à la destruction sont foulés aux pieds par les passants. Sous le nim où fut inhumé papa, il n’y a presque plus de sépultures. L’arbre aux feuilles dentelées frémit comme s’il entendait mon épouvante. À moins de cinquante mètres de là, Royès, ma brave petite sœur, vient d’emménager : elle s’est acquis un nouveau domaine. Elle y vit entourée de ses enfants. S’est-elle seulement rappelée le tombeau de notre père ? Se doute-t-elle que sous le seul arbre du coin reposent ses semences ? Je n’ose lui en faire la remarque. Chez nous, le souci des morts ne s’exprime ni par des visites au cimetière, ni par des fleurs. Je le sais et, comment dire ? Papa est tout de même le voisin de Royès ! Non il faut que je lui en parle : – ma sœurette, il est là, Daniel, il dort à ta porte... LES Éditions Le Phare Laurent Déom Héritières de la Librairie des Éclaireurs unionistes, établie à Bruxelles, les éditions Le Phare sont fondées à Flavion (dans la commune de Florennes, en Belgique) au début des années 1960. Animées par Jules Lambotte (1921-2002), pasteur de l’assemblée mennonite de Flavion, elles sont en lien avec le centre évangélique de cette localité, dans les locaux duquel est installé leur magasin. Elles entretiennent également des relations étroites avec la France, la majeure partie des membres du conseil d’administration de la maison d’édition étant composée de mennonites français. Créées à une époque où, selon une étude de Lambotte, « on trouve moins d’une douzaine de publications mennonites en français », elles occupent une place non négligeable au sein du courant éditorial qui s’attache à diffuser une littérature mennonite écrite ou traduite en français. Les prospectus publicitaires réalisés par l’éditeur, essentiellement destinés à la vente par correspondance, font la part belle à deux collections, « Le Phare » et « Le Phare-Junior », dont le nom indique qu’il est possible de les considérer comme représentatives des activités de la maison d’édition. La première de ces collections est destinée à un public de « jeunes formés » et d’adultes. Elle comporte des biographies, des « histoires authentiques », mais aussi des romans. Par leur contenu, ainsi que par leur présentation (voir — Werner Enninger et Michèle Wolff, « Littérature de dévotion des mennonites de l’Est de la France », dans Archives des sciences sociales des religions, n°89, janvier-mars 1995, p. 97. — Ibid. — Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, s.l.n.d., p. 15. — Moody, pêcheur d’hommes, de James E. Siordet ; George Williams, de Howard Williams ; La Fidélité de Dieu, autobiographie d’Albert Klopfenstein. — Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, op. cit., p. 16. — Ils n’ont pas résisté, d’Anni Dyck. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature 124 LAURENT DÉOM certaines illustrations de couverture), ces derniers s’apparentent aux productions de la littérature populaire, et constituent peut-être, d’une certaine manière, la version évangélique des « romans catholiques » qui ont abondé quelques décennies plus tôt. Qu’ils tiennent du roman historique, du roman sentimental ou du roman social, tous ces récits possèdent une dimension apologétique et moralisante évidente : évocation de la persécution des protestants en Belgique au xvie siècle (Chemin solitaire, de Robert Farelly), mise en garde contre les mariages entre croyant et incroyant (La Femme de ta jeunesse, d’Andrée Dufour), approche de l’alcoolisme (Les Autres s’en fichent, d’Hélène Haluschka-Grilliet) ou « des dégâts que peuvent provoquer les commentaires qui se font derrière le dos dans les milieux protestants » (Oh ! cette Gaby…, de Berta Schmidt-Eller), etc. La collection « Le Phare-Junior », quant à elle, s’adresse aux adolescents. L’édification y est, une fois encore, prédominante : l’aventure, souvent soulignée (« périlleuse entreprise », « aventures passionnantes10 », « heures dramatiques où se succèdent réunions secrètes, arrestations, fuite, rencontres clandestines11 »…), est mise au service de la conversion. Ainsi, un ouvrage comme Rencontre en montagne (de Claudie Guimet-Klopfenstein), qui appartient au genre du roman scout, est avant tout un récit destiné à l’évangélisation, puisque son héros, au contact d’éclaireurs évangéliques, « fait de nouvelles découvertes spirituelles qui le fortifient dans sa décision de vivre en chrétien12 ». À cet égard, on notera que le scoutisme n’occupe qu’une part réduite dans le catalogue des éditions Le Phare, bien que la mention « Librairie des Éclaireurs unionistes » accompagne parfois le nom de la maison : on n’y trouve que quelques « livres de scoutisme13 » tantôt d’intérêt général (romans scouts, livres techniques ou pédagogiques), tantôt destinés plus spécifiquement aux éclaireurs unionistes (comme un manuel du chef de patrouille unioniste ou une biographie de Samuel Williamson, fondateur du scoutisme protestant). D’autres collections apparaissent, à côté d’ouvrages isolés, dans le catalogue de l’éditeur. C’est le cas, en particulier, de deux collections consacrées à l’Histoire. L’une, « Essais sur l’Histoire du protestantisme français », est dirigée par le pasteur René-Jacques Lovy ; y participent notamment Jacques Blocher14, Charles Mathiot15 et Étienne Kruger16. L’autre, « Histoire du protes — Voir Ellen Constans, « Catholique (roman) », dans Daniel Compère (dir.), Dictionnaire du roman populaire francophone, Paris, Nouveau Monde, 2007, p. 83-84. — Catalogue des principaux ouvrages édités ou diffusés par les éditions Le Phare, op. cit., p. 18. — Ibid., p. 21. 10 — Ibid., p. 22. 11 — Ibid., p. 23. 12 — Ibid., p. 22. 13 — Ibid., p. 35. 14 — Voir Jean Baubérot, « Blocher Jacques », dans Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. V : Les Protestants (dir. par André Encrevé), Paris, Beauchesne, 1993, p. 75. 15 — Voir Jean-Marc Debard, « Mathiot Charles Frédéric », dans Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. V, op. cit., p. 321-322. 16 — Voir Suzanne Horvath, « Étienne Kruger (1895-1983) », dans Journal des africanistes, t. 53, n°1-2, 1983, p. 173. LES ÉDITIONS LE PHARE 125 tantisme en Belgique et au Congo belge », est composée entre autres d’ouvrages d’Émile Braekman et de Hugh Boudin. Cet intérêt pour l’Histoire du protestantisme montre que la maison d’édition n’entend pas se cantonner au mennonitisme, mais qu’elle s’inscrit dans une ligne œcuménique visant à favoriser le dialogue au sein du protestantisme (à l’instar de la revue Le Messager évangélique, fondée par Lambotte). L’orientation mennonite reste cependant affirmée, comme en témoigne par exemple la diffusion par Le Phare des Cahiers du « Christ seul » (trimestriel publié par les Éditions mennonites), de livres relatifs au mennonitisme ou à l’anabaptisme17, de même que d’ouvrages où apparaissent des préoccupations pacifistes ou humanitaires18. Les éditions Le Phare ont officiellement cessé leurs activités en 2003, peu après le décès de Jules Lambotte. 17 — The Mennonite Encyclopedia ; L’Église mennonite ou anabaptiste en pays neuchâtelois, de Charly Ummel et Claire-Lise Ummel ; Amish Life, de John A. Hostetler ; etc. 18 — Les Chrétiens évangéliques adeptes de la non-violence, de Jules Lambotte ; Vers une économie fraternelle, de Toyohiko Kagawa ; Le Problème du pain, de la paix et de la liberté dans le monde, de Jean Kreitmann ; etc. Claude Campagne, entre Action catholique et Lecture de la Bible Francis Marcoin Le nom de Claude Campagne est apparu en 1960 dans la collection « Rouge & Or Spirale », avec Adieu mes quinze ans. Située dans ce que l’auteur nomme « le comté de Boulogne », l’intrigue se révèle particulièrement romanesque, et le mot est à prendre dans le sens idéaliste attaché à ce que les Anglo-Saxons nomment romance, par rapport à novel, le roman réaliste. Cet idéalisme proche de celui des romans « roses » dont il faut rappeler qu’ils naissent dans les milieux catholiques, s’applique à un mode de vie délibérément désuet, dans un Boulonnais à la fois ouvert sur la mer et refermé comme un « pays perdu ». Un pays perdu qui doit évidemment au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, luimême étrangement marqué d’une image maritime, mais aussi au roman scout de Jean-Louis Foncine, auteur des Chroniques du pays perdu. Curieusement, cette romance qu’on imagine adressée aux jeunes filles même si elle n’a sans doute pas échappé aux garçons, vit sous le signe de cet esprit de chevalerie cher à la collection « Signe de Piste ». Là, une troupe de jeunes preux se perdant dans des forêts sans fin, ici un jeune prince blond venu du Nord, proche également du prince Éric de Serge Dalens. La comparaison n’est pas fortuite. Claude Campagne est en effet le nom de plume d’un couple, Jean-Louis et Brigitte Dubreuil. Journaliste, Jean-Louis Dubreuil s’est fait connaître en 1942 avec un magazine pour les jeunes, Siroco, NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature 128 FRANCIS MARCOIN lancé à Clermont-Ferrand au plus mauvais moment, quand vacille la fiction d’un État Français indépendant. Pourtant, au-delà d’une indéniable qualité rédactionnelle, on peut reconnaître à cette publication un esprit patriotique subtilement exprimé dans des aventures de garçons « chics ». Le journal s’interrompt brusquement, et l’on retrouve en avril 1947 Jean-Louis Dubreuil aux commandes d’un hebdomadaire fondé par la Ligue féminine d’action catholique française, Foyer 1947, qui deviendra France-47, le magazine moderne de la famille, puis France-48, France-49 et enfin France Magazine, tiré à plus de 100 000 exemplaires avant de disparaître en 1953, concurrencé par Marie-Claire. Parmi les collaborateurs : Berthe Bernage, et surtout JeanLouis Foncine, Pierre Joubert, Igor Arnstam, autant d’artisans de la collection « Signe de piste », dans laquelle Dubreuil publiera en 1951 Le Capitaine du Jamboree, illustré par Igor Arnstam, réédité en 1962 avec des illustrations de Pierre Joubert. La Ligue féminine d’action catholique s’était occupée pendant la guerre d’enfants évacués et du regroupement des familles séparées pendant l’exode, thème que l’on retrouve dans Adieu mes quinze ans et plus généralement dans toute l’œuvre de Jean-Louis Dubreuil. Le Capitaine du Jamboree est une histoire d’amnésie et de substitution. Un jeune garçon de 14 ans, après avoir aperçu un marin au « Prisunic » de Boulogne sur mer, se persuade que celuici est son père, disparu en 1942 dans le naufrage de convois de l’Arctique torpillés par les Allemands. Cet homme, Jeffry Davidson, est le capitaine du navire marchand, « Le Jamboree », dont le nom est tout un programme dans cette collection. La scène se passe en novembre 1950, dans une ville encore marquée par les bombardements : « La cour du collège étendait autour d’eux son dénuement de guerre. Des baraquements avaient poussé sur le terrain chaviré par les bombes anglaises ». Les garçons, des « jeunes garçons du Nord aux pesantes chaussures d’hiver », sont bercés par les sirènes des bateaux, ils sont fils de courtiers ou de marins, comme Philippe Hardelot dont le nom renvoie à une localité de la côte boulonnaise et dont « la tignasse blonde » indisciplinée comme une frondaison est celle d’un « prince suédois ». Cet ancrage boulonnais marquait donc déjà Le Capitaine du Jamboree. Philippe est le garçon des tempêtes : sa maison, la maison de la Frégate, est située sur la colline d’Ostrohove (où vivaient les Dubreuil) et elle occupe une position rayonnante, « comme celle d’un beffroi ou d’un phare », exposée à la Mer du Nord. Plutôt individualiste et têtu, Philippe retrouvera son père qui est bien ce Jeffry Davison, et celui-ci emmènera 300 scouts vers le « jam », le jamboree, le roman se terminant sur une prière, pour que le sang ne coule plus, « ou sinon pour les seules croisades de la Chrétienté, contre les barbares ». — Voir notre article, « Siroco, un journal sous l’Occupation », à paraître en 2011 dans la revue Rocambole. — Voir notre article, « Claude Campagne, entre mémoire et amnésie », Cahiers Robinson n°21, Arras université d’Artois, 2007. CLAUDE CAMPAGNE, ENTRE ACTION CATHOLIQUE ET BIBLE 129 Un autre roman paru également dans « Signe de piste », Expédition de secours, est porté par la même hantise de la séparation. Ici, une petite fille disparue est recherchée quelques années plus tard par ses frères qui l’avaient oubliée et qui affrontent l’ennemi sans armes et sans haine, car Dieu ne les aidera pas s’ils partent avec une âme de violence. Ce récit a séduit tout particulièrement Jeanne Cappe, qui a créé en Belgique un revue, La Littérature de jeunesse, où elle loue les qualités de ce « livre vrai », dont les personnages sont guidés par la foi : « Leur lumière leur vient de leur âme claire, la force de leur espérance et de leur miséricorde ». Journaliste, Dubreuil collabore alors avec Daniel-Rops, l’écrivain catholique le plus lu de ce moment, et conçoit plusieurs maquettes de journaux qui n’aboutiront pas. Découragé, pris par des questions d’argent, il se résigne à devenir courtier maritime à Boulogne, où il prend la succession de son beaupère, issu d’une vieille famille de la ville, les Huret, qui a donné de vaillants capitaines corsaires. Brigitte Dubreuil a du reste publié sous son nom de jeune fille Histoire de l’enfant Jésus en 1954 chez Bias, dans les « Contes du Gai Pierrot ». À Ostrohove le couple aménage une maison faite pour une famille nombreuse, bien dans la tradition catholique du Nord, et semble définitivement éloigné des rêves d’écriture. Adieu mes quinze ans apparaît donc comme une surprise, qui trouvera sa suite en 1970, Les Enfants de la brume, encore une chronique sentimentale mais cette fois-ci sous le signe d’une campagne qui tourne presque le dos à une mer pourtant très proche. Le livre doit sa beauté nostalgique à une espèce de refuge dans ce pays perdu qui est moins inaccessible que protégé des autres et du temps. La foi est aussi ce refuge, elle l’avait déjà été en 1962, lorsqu’une fille, Marie-Joseph, meurt à sa naissance, aussitôt après son baptême. Cette épreuve est relatée dans Notre enfant du paradis, ouvrage signé Jean-Louis et Brigitte Saintide et paru en 1966 aux éditions du Feu nouveau, avec une épigraphe de François Mauriac : « Il y a une réponse du Christ à la question posée par chacune de nos vies ». Saintide comme Sainte-Ide, nom de l’église d’Ostrohove où la messe de funérailles de Brigitte sera célébrée le 28 décembre 2009. Dans cet ouvrage, Marie-Joseph est la petite « déléguée au Royaume », et cette expression montre que si le couple s’est toujours inscrit dans une nette mouvance catholique, il est déjà sensible à une autre forme de foi : Brigitte racontera qu’elle a reçu l’appel de Dieu en juillet 1969, alors que les événements de mai 1968 s’effilochaient encore dans certains cœurs : « Le fils d’une de nos amies n’avait pas supporté l’ébranlement de cette époque. Il venait de se jeter d’un troisième étage. Et je songeais avec angoisse : Pourquoi pas l’un des miens ? Si cela arrivait, que deviendrais-je ? » — Jeanne Cappe, recension d’expédition de secours, rubrique « L’Aventure », Bruxelles, Littérature de jeunesse n°70, novembre 1955, p. 21. — L’ouvrage est désormais disponible, en édition à compte d’auteur par The BookEdition, sous le nom de Claude Campagne, avec la mention « D’après les auteurs de Adieu mes quinze ans ». — Brigitte Dubreuil, Ce printemps que je voulais t’offrir, Valence, éditions LLB, 1997, p. 15. 130 FRANCIS MARCOIN Viennent donc des années consacrées à un cercle biblique, en dehors des heures de travail. Dans le n°11 (sept.-oct.-nov. 2006) de L’Épi, journal d’information et d’édification de l’église évangélique de Ruminghem, un couple relate sa rencontre avec le Seigneur à la fin de l’année 1972 par l’intermédiaire d’un autre couple, les Dubreuil, « eux-mêmes contactés par des missionnaires venus de Suisse et formés à l’Action biblique de Genève » : « Ils présentaient et vendaient de la littérature chrétienne sur les marchés des côtes maritimes de France ». Le retour à l’écriture ne se fera que sur l’injonction d’un pasteur danois – encore un grand Viking blond –, et en 1984, Le jour où Dieu m’a tutoyé fera vivre à Fanny et à Nils, les deux héros d’Adieu mes quinze ans et des Enfants de la brume, cette expérience du « Dieu vivant ». Mais le temps est fini des éditeurs parisiens, et c’est aux éditions de la Ligue pour la lecture de la Bible que paraîtra ce roman, troisième volume de ce qui est maintenant désigné comme « Saga du Cadran Solaire ». Le directeur de cette maison, Claude Gaasch, est lui-même l’auteur d’une Bible en bandes dessinées d’après Iva Hoth. Puis vient La Maison sans clé (1986) où Fanny, qui attend un enfant, lui parle comme elle parle à la divine présence, la « Shekinah ». Et Guillaume ou la mémoire naufragée (1988) dont le titre nous fait revenir à la problématique majeure : Fanny et son frère Guillaume retrouvent un paquet de documents familiaux dans le grenier du Cadran solaire, le journal croisé d’un frère et d’une sœur qui se nommaient déjà Guillaume et Fanny à la fin du xixe siècle. Guillaume Labarre, jeune compagnon à bord du navire de pêche de son père, croise sur le quai de Boulogne-sur-Mer Catherine Wimeure (nom où l’on reconnaît presque Wimereux), une belle ramendeuse, c’est-à-dire une raccommodeuse de filets qui vit pauvrement aux « Quilles en l’air », un quartier d’Equihen fait de coques de bateau retournées. Malgré ses allures hardies, Catherine est une honnête fille qui aide à garder très propre cette humble demeure évoquée de manière très suggestive. Sa mère, en dépit de son dénuement, est une grande âme qui initie les petits du quartier à une religion sans prêtre. Ces qualités n’attendrissent pas le père Labarre, qui chasse son fils quand celui-ci épouse Catherine malgré son opposition. Mais Guillaume périt au large d’Audresselles lors d’un naufrage et Catherine meurt à son tour en mettant au monde leur garçon, Jean-Baptiste. Celui-ci, adopté en secret par Fanny et son mari qui viennent quant à eux de perdre un bébé à sa naissance, n’est autre que JeanBaptiste Le Marroy, c’est-à-dire le « Capitaine », le « Grand-Pap » de Adieu mes quinze ans et des Enfants de la brume. Encore une substitution, encore un secret enfoui qui ressort après bien des années et qui vient déranger tous les discours sur la filiation et la généalogie. Après la mort de Jean-Louis en 1985, Brigitte, qui vivra dans un appartement du vieux Boulogne d’où l’on voit la cathédrale, continuera d’écrire, et l’éditeur boulonnais Christian Navaro, – par ailleurs imprimeur du journal L’Épi, republie Adieu mes quinze ans et Les Enfants de la brume, envisageant — L’Épi désigne l’union des Églises pentecôtistes indépendantes. CLAUDE CAMPAGNE, ENTRE ACTION CATHOLIQUE ET BIBLE 131 de faire de même pour Le Capitaine du Jamboree et même de donner un texte inédit de Brigitte, Le Cahier bleu, sans doute inspiré par un cahier de son père, un recueil de cantilènes qu’elle évoque dans son livre de souvenirs, Ce printemps que je voulais t’offrir. Extrait de Guillaume, ou la mémoire naufragée, éditions LLB, Guebwiller, 1988, p. 140-143 (ce passage illustre une sorte de fusion entre l’engagement catholique traditionnel et la pratique évangélique, la Bible étant ici remplacée par l’« Histoire sainte »). Pour L’Écureuil, c’était l’époque de l’entretien annuel. Pas inutile de refaire toilette après les tempêtes essuyées ces dernières années. On réparait sa machine, son hélice. On passait un solide coup de pinceau sur la coque et les superstructures. On vérifiait toiles et cordages. Avec l’œil perçant de Thomas Labarre qui se pointait à tout moment et sans prévenir, on pouvait être sûr qu’il serait remis à neuf, de la quille à la balouette, son beau bateau ! Ce temps d’arrêt arrangeait bien les affaires de Guillaume. Sans compter que, juste au moment où L’Écureuil boudait la mer, l’été semblait s’être enfin installé. Aux Quilles-en-l’air, une brume de chaleur enveloppait d’un voile diaphane tous les excès de l’usure et de la misère. On eût dit qu’une naïve fantaisie de peintre avait visité ce lieu déshérité. La première fois que Guillaume y était revenu – le dimanche suivant – Catherine était absente. Déçu, un peu inquiet, il avait cependant fait connaissance avec sa mère. D’une étrange façon. Montant le sinueux chemin qui menait à « La Catherine », il avait aperçu, devant la coque renversée, une silhouette assise sur une chaise basse et entourée d’une poignée d’enfants, garçons et filles, dans les six à douze ans. Ceux-là, assis par terre en tailleur ou à demi allongés, appuyés sur un coude, paraissaient écouter une histoire. Et la silhouette que Guillaume avait d’abord prise pour Catherine – mais non, c’eût été une miniature de la jeune fille – se penchait vers les petits, les avant-bras sur ses genoux et un livre ouvert à la main. En effet, elle racontait… Il s’approcha sans se faire remarquer et s’agenouilla discrètement derrière les enfants. Il comprit qu’elle l’avait vu. Elle ne s’en arrêta pas pour autant. Il crut d’abord qu’elle leur lisait un conte de fées car il s’agissait d’une reine. La mort dans l’âme, celle-ci, afin de sauver la vie de son peuple soudain mise en péril par un édit ordonnant meurtres et pillages, forçait l’interdiction du roi, son époux, en entrant chez lui malgré sa défense. Sans nulle autre arme que sa foi, sa hardiesse, sa beauté, et la puissance de son amour, elle avait osé enfreindre l’édit royal et pénétrer jusqu’en présence du roi. Et voici que ce dernier lui tendait son sceptre d’or, signe que sa venue lui était agréable, et qu’il lui promettait tout ce qu’elle désirait. Esther avait demandé et obtenu grâce pour son peuple et, durant des jours et des jours, celui-ci se réjouit de sa délivrance par des festins et des fêtes. — Voir le site « La Semaine dans le Boulonnais.fr », 6 janvier 2010. — Terme local désignant la girouette de mer. 132 FRANCIS MARCOIN Quand la narratrice eut refermé le livre, Guillaume reconnut avec stupeur un vieux bouquin qui, autrefois, avait traîné dans leurs mains de gosses, à lui et à Fanny. C’était l’« Histoire sainte » que Thomas Labarre avait un beau jour mise à l’index avec fracas et sans recours : « Permettrai-jamais que mes enfants soient endoctrinés par ces sornettes ! La terre tourne bel et bien, et nous ne sommes plus au temps de Galilée ! Qu’on se le tienne pour dit… » Du livre lui-même Guillaume se souvenait vaguement de murailles qui s’écroulaient, de chefs de guerre en égorgeant d’autres, et d’un géant tué d’un coup de fronde par un jeune berger. Aussi, lorsque Marie Wimeure avait levé les yeux sur lui, tout en congédiant les enfants, il ne put s’empêcher de faire remarquer avec une moue railleuse : – N’est pas si sainte que ça, votre histoire, m’est avis ! Le regard encore un peu absent, un peu lointain, de la conteuse n’avait pas cillé : – L’est peut-être pas sainte, mon gars ! C’est pourtant celle de notre Seigneur et de son peuple – Elle posa sa main bien à plat sur le livre – Aussi, que vous le vouliez ou non, c’est une histoire sacrée. Ébahi par cette douce autorité, Guillaume ne savait que répondre. Les enfants, quant à eux, insistaient pour écouter une autre histoire : « Allez, Marie, allez… » Dans ce quartier, tous – et à tous âges – s’appelaient par leur prénom. Mais elle, tapant d’une de ses mains sur le livre comme une maîtresse d’école, les gourmanda : – Z’êtes trop quémandeurs, galopins ! C’est tout pour aujourd’hui que j’vous dis. Allez courir à c’t’heure. – C’est-y que vous remplaceriez votre curé ? demanda Guillaume encore un peu moqueur, pourtant moins sûr de lui. […] – Croyez pas si bien dire, mon gars… Écoutez : après le naufrage de… mon JeanBaptiste, monsieur le Doyen venait de temps en temps nous visiter. C’est un bon homme, allez, monsieur le Doyen ! Nous a suivies de loin en loin quand nous sommes parties de la falaise pour habiter aux Quilles-en-l’air. Un jour, il a pointé du menton çà et là, vers toutes les barques retournées et il a dit : « Madame Wimeure, je me fais vieux, et les gosses d’ici, faut venir à eux, faut pas leur demander d’aller jusqu’à l’église. Alors, ce serait-il trop attendre de vous que vous vous en occupiez ? Et cela voulait dire ? s’étonna Guillaume. Ben quoi !… De leur parler de notre Seigneur ! Vous n’avez qu’à leur raconter l’Histoire Sainte qu’il m’a dit. Et comme j’acceptais de bon cœur, il m’a apporté ce livre. Ça fait une paire d’année qu’ils viennent ici le dimanche, les gosses du coin ! et ils ne se font pas prier, c’est moi qui vous le dis. – Mais vous, madame Wimeure, souffla Guillaume, pourquoi le faites-vous, dites ? Ses yeux brillants plongèrent dans ceux du garçon, palpitants de passion contenue : – Quand on a de la tendresse pour quelqu’un, croyez-vous qu’on n’a pas envie d’en parler ? Allons donc, Guillaume Labarre !… fit-elle un peu ironique… Puis, s’en revenant avec ferveur à son sujet, elle ajouta un peu rêveuse : « Mon homme et moi, c’est tout respect et grand amour qu’on a toujours eu pour Lui… » Et, saisissant le livre qu’elle avait posé sur la table, elle le lui montra, achevant simplement : – Moi, je sais bien qu’il vit en moi, mon Seigneur. Alors, son histoire et Lui, c’est tout comme, vous comprenez… » JEANNE Henri Heinemann Henri Heinemann est poète, romancier, critique, après avoir enseigné les lettres ; ancien maire de Cayeux-sur-Mer et président honoraire de Société d’archéologie et d’histoire de Saint-Valery, du Ponthieu et du Vimeu, il réside sur la côte picarde dont l’histoire le passionne comme en témoigne ce poème qui évoque l’étape picarde de Jeanne d’Arc en route vers Rouen. Plusieurs écrits d’Henri Heinemann sont parus à la Vague verte et il publie actuellement son journal chez L’Harmattan. Du jardinet enclos qui enceint sur sa droite la Porte Guillaume pour peu qu’on sorte de la ville, s’étale quand le temps est clair sur l’autre rive de la baie la blanche, l’aveuglante frise du Crotoy. Est-ce de là que Jeanne est venue jusqu’ici sur sa via dolorosa ? (C’était un vingt décembre. J’imagine un horizon gris peut-être qu’il bruinait cette première fois cette dernière fois qu’elle s’étonnait d’un rivage et à quel âge au juste, dix-huit ou dix-neuf ans elle ne savait trop ni où la conduirait en barque son escorte eux parlant en anglais, elle chargée de chaînes NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantISMe ET littérature 134 HENRI HEINEMANN Le gros des cavaliers rejoindrait par les terres. On débarqua, les villageois se montraient la fille du doigt, on sait la suite et que trois jours plus tard elle aurait à Rouen sa geôle humide de sorcière-enfant) Du jardinet enclos qui enceint sur sa droite la Porte-Guillaume pour peu qu’on sorte de la ville, s’étale quand le temps est clair sur l’autre rive de la baie la blanche, l’aveuglante frise du Crotoy. Saint-Valery-sur-Somme, 29-4-07 (« Vers la dernière porte », édité par la Vague verte) — Jeanne d’Arc passa la Porte-Guillaume le 22 décembre (m23) 1430. « JE SUIS DE LA PIRE EsPÈCE… » Françoise NIMAL Françoise Nimal, est née à Charleroi en 1967 et vit aujourd’hui à Bruxelles. Depuis toujours, elle écrit et pratique l’éclectisme des genres littéraires, entre récit de vie, poésie et fiction. Elle a publié, en 2001 chez Desclée de Brouwer, C’est en noir que je t’écris, témoignage qui aborde, outre le thème du handicap visuel et de l’annonce d’un handicap, dans la famille élargie, d’un enfant nouveau-né, des questions existentielles et spirituelles où l’universel rejoint l’expérience intime. En 2002, avec le roman fantastique La Chemineaude (éditions Luce Wilquin), elle livre un conte philosophique poétique et foisonnant. Depuis, elle a publié quelques nouvelles avant de revenir avec joie à ses premières amours : la poésie, en dialogue avec l’expression d’une foi chrétienne qu’elle vit davantage dans les registres de la gratitude et du questionnement que dans celui des convictions. Parallèlement à ses activités littéraires, elle a enchainé divers métiers (enseignante, bibliothécaire, journaliste, secrétaire) et travaille aujourd’hui pour l’association Le Monde selon les femmes, une ONG dont la mission est d’œuvrer pour plus d’égalité dans le monde, entre femmes et hommes, entre Sud et Nord. De sensibilité protestante libérale, Françoise Nimal est membre de l’EPUB (Église Protestante Unie de Belgique), se reconnait dans le mouvement du christianisme social, étudie la théologie et est active dans plusieurs mouvements chrétiens francophones. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 136 FrANÇOISE NIMAL Je suis de la pire espèce, celle qui jette du plastique aux océans, qui saccage terres et forêts, qui mange des œufs d’oiseaux encagés, qui boit de la bière industrielle et qui rote de trop plein. Il y a du tueur en moi. Je suis de la pire espèce, celle qui moleste et humilie, celle qui corrompt et qui envie, la déloyale, la traître. Celle qui exploite, encore et encore, jusqu’à la nausée, le prochain. Celle qui violente les femmes et détruit les enfants de chœur. Il y a du tueur en moi. Je suis de la pire espèce, humanité terreuse repliée au bord des gouffres qu’elle creuse au tombeau. Je suis un être dévoré, un être de gaspillage et de viols, de mort, de cendres, de sang et de vinaigre. Je suis celle qui a tué Dieu un matin de printemps. Et sans savoir pourquoi, je reste les mains froides malgré le bivouac, je dis trois fois que je ne connais pas l’amour. Et sans savoir pourquoi, je vais me pendre, pour échapper à moi-même, peut-être, au goût amer de la pire espèce, au goût amer de mes propres trahisons. Dieu est mort, et tiens-moi proche de toi, mon frère, ma sœur, tiens-moi proche de toi dans tes mains qui vacillent, pour veiller et prier. Tiens-moi, ami, amie, dans ton regard, moi qui sais si mal vivre, si mal aimer, si mal tenir, si mal écouter, si mal entendre, « JE SUIS DE LA PIRE ESPÈCE… » toi qui sais si mal, tiens-moi pour que nous ressuscitions ce feu d’amour qui nous dépasse, ce donné pour nous, et qu’il sorte du tombeau. Tenons-nous, debout, il fait sombre sur terre, il fait sombre à midi, et pourtant l’aube naît quand nous ne sombrons pas. Tiens-moi avec toi pour qu’il y ait de l’éveilleur en nous, de l’au-delà de nous, et que ce soit Pâques. 137 LES ALPES DU NORD Catherine O’Connor Catherine O’Connor, fière de ses racines irlandaises, aime la musique classique, la chanson française et la poésie ; elle vit dans le plat pays, chanté par Jacques Brel qu’elle affectionne tout particulièrement, depuis près de 50 ans ; elle a travaillé au service des églises évangéliques de la métropole lilloise dans l’animation jeunesse et l’accompagnement des personnes. Elle a publié à compte d’auteurs plusieurs recueils de poèmes. Tristes et noires Montagnes de charbon, Ces sombres souvenirs Des souffrances de l’homme ; Prisonnier de la terre – Tel son triste sort, La journée terminée « Est-il vivant ? est-il mort ? » En route je vous contemple Une belle journée de mai Et ce que j’y découvre Me laisse émerveillée : Tendres et si frais Feuillages verdoyants, Messages de l’espoir Annonçant le printemps. Frêles arbres plantés là Au flanc des noirs terrils, À travers vos racines NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - protestantisme et littérature 140 Catherine O’Connor De la mort triomphe la vie ! De la grâce, douce image Car dans mon existence, Du sombre mont Calvaire Vient ma renaissance. (Sur la Rocade de Lens) chronique bernanosienne Bernanos et le suicide de Stefan Zweig Paul Renard Le roman de Laurent Seksik, Les Derniers Jours de Stefan Zweig, raconte mois par mois, de septembre 1941 à février 1942, le séjour de Zweig et de sa femme, Lotte, au Brésil, séjour qui se termina tragiquement par le suicide du couple. Dans cet ouvrage, Laurent Seksik narre longuement la rencontre entre Zweig et Bernanos qui eut lieu peu de jours avant le suicide de l’écrivain autrichien. Ce roman nous permet d’abord, comparé à d’autres documents, de revenir sur un moment important de l’histoire des lettres européennes. Puis, comme Bernanos écrivit un article sur le suicide de Zweig, nous pourrons analyser le point de vue d’essayiste du premier sur la mort de celui avec lequel il s’entretint. Le roman de Seksik, enfin, donnera lieu à une réflexion sur les rapports entre la réalité et la fiction. Histoire La rencontre entre Bernanos et Zweig puis le suicide de ce dernier sont des événements historiques, sur lesquels nous avons des documents et qu’il est important de rappeler. La fin tragique de Zweig Zweig et sa femme Lotte se donnèrent la mort la nuit du 22 au 23 février 1942, dans leur villa de Petrópolis. Ce double suicide mettait un terme à une longue errance de l’écrivain, qui avait quitté l’Autriche dès 1934 pour rejoindre l’Angleterre, où il rencontra une jeune femme, Lotte, qui devint sa seconde — Les Derniers Jours de Stefan Zweig, Flammarion, 2010. Laurent Seksik a publié trois romans et une biographie d’Einstein. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 142 PAuL ReNArD épouse. Ne se sentant pas en sécurité en Angleterre, le couple rejoignit les États-Unis où ils ne furent pas davantage rassurés. C’est pour cette raison qu’ils se fixèrent au Brésil, pays où Zweig avait déjà séjourné en 1936 et qu’il aimait au point de lui consacrer un livre, Brasil, país do futuro (Rio de Janeiro, 1941). Le suicide de Zweig est l’aboutissement d’une longue période de doute et de désespoir. L’écrivain autrichien est horrifié par le sort tragique réservé par Hitler aux Juifs, qui, contrairement à lui, sont restés en Europe. Malgré son exil, il ne se sent nulle part en sécurité. La brillante vie à Vienne et la riche culture qui s’y déployait lui manquent ; il a, d’ailleurs, perdu une grande partie de sa bibliothèque et nombre de ses manuscrits. Il est catastrophé par les suicides récents, en 1939 et 1940, d’amis écrivains qui lui sont chers : Ernst Toller, Walter Benjamin, Ernst Weiss, Erwin Rieger. De plus, il se sent incapable, au contraire de Thomas Mann, de s’engager contre l’hitlérisme. La prise de Singapour par les Japonais lui porte un coup fatal ; dès lors, il pense, en effet, que les armées de l’Axe l’ont définitivement emporté. La rencontre de Zweig avec Bernanos Peu de temps avant ce suicide, Zweig et sa femme rencontrèrent Bernanos à Barbacena où ce dernier, dans sa propriété de La Croix-des-Âmes, se livrait à l’élevage. À part leur amour commun pour le Brésil, sa terre et ses habitants, tout sépare les deux écrivains. Zweig jouit d’une réputation internationale et est très intégré dans le monde des lettres ; il est riche, élégant et mondain ; il a divorcé de Friderike Maria von Winternitz avec laquelle il n’a pas eu d’enfants ; son œuvre, influencée par les théories de Freud, dont il est l’ami, analyse des états morbides sans aucun arrière-plan métaphysique. Bernanos, au contraire, fuit la société littéraire et les mondanités ; il peine à faire vivre sa famille nombreuse ; ses romans sont emplis du combat entre la grâce et le péché. Selon Geraldo França de Lima, qui en fut témoin, la rencontre, dans le cadre d’un restaurant, se passa dans un climat d’amitié : « Jamais je n’ai vu Bernanos recevoir quelqu’un aussi affectueusement et fraternellement comme il le fit ce jour-là. Zweig était déprimé, triste, abattu, sans espérance, plein d’idées noires. Bernanos lui parla avec une infinie douceur, cherchant à lui redonner espoir ». Mais la rencontre se solda par un double échec. Bernanos, qui écrivait dans la presse brésilienne contre Pétain et Hitler et qui mettait sa plume au service du général de Gaulle, aurait voulu entraîner Zweig dans sa — Gerardo França de Lima est un écrivain brésilien qui fréquenta régulièrement Bernanos à Barbacena. — Geraldo França de Lima, « Com Bernanos no Brasil », Comentário, Rio de Janeiro, 4 juin 1960, repris dans Bernanos no Brasil, Vozes, 1968. Cité par Jean-Loup Bernanos, Georges Bernanos à la merci des passants, Plon, 1986, p. 223. La rencontre entre les deux écrivains est aussi racontée par Louis Muron dans Bernanos, Flammarion, 1996, p. 250-251 ; Jean Bothorel dans Bernanos le mal pensant, Grasset, 1998, p. 328-329 ; par Sébastien Lapaque dans le chapitre « La rencontre avec Zweig » de Sous le soleil de l’exil Georges Bernanos au Brésil 1938-1945, Grasset, 2002, p. 149-169. BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG 143 lutte pour la liberté et dans la défense des Juifs : « Il voulait le garder quelques jours chez lui, et lui proposa d’unir leurs efforts pour dénoncer et condamner, dans un appel à la conscience universelle, la barbarie hitlérienne contre les Juifs, et que lui, Bernanos, qualifiait de crime contre l’humanité ». Zweig ne donna pas suite à cette invitation à l’engagement ; de plus, il ne fut pas consolé par les paroles d’espoir de son hôte, puisqu’il se suicida peu après cette rencontre. Essai Nous connaissons le point de vue de Bernanos sur le suicide de Zweig, puisqu’il l’évoqua par un article paru le 6 mars 1942 dans O Jornal, repris dans l’édition brésilienne du Chemin de la Croix-des-Âmes (tome II, 1944) ; le public français ne put en prendre connaissance qu’en 1948, quand Gallimard publia une traduction de cet ouvrage. À la fin février 1942, Bernanos, dans une lettre à son éditeur brésilien Charles Ofaire, presse celui-ci de publier l’article qu’il a rédigé sitôt après les suicides de Zweig et de son épouse : Michel vous apportera mon article sur Zweig. Comme d’habitude, mais plus que d’habitude, je souhaiterais qu’on le fît passer assez vite. C’est-à-dire avant qu’on ait tout à fait fini de parler de cette mort. Pauvres diables ! J’espère qu’ils sont introduits maintenant dans les verts pâturages. Je voudrais que vous envoyiez copie de cet article à Tauzin. Je voudrais aussi qu’il parût en Amérique. On voit que Bernanos tient fort à cette publication, puisqu’il confie le port de son texte à son fils, Michel, qu’il demande qu’en soit transmise une « copie » à son ami « Tauzin » (prieur du couvent franciscain de Rio à la bibliothèque duquel il empruntait de nombreux livres), et qu’il voudrait une parution de son texte en Amérique, ce qui ne se fit pas. Bernanos, dans son article, ne raconte pas la rencontre qu’il eut avec Zweig, ni ne précise comment se déroula le suicide. Il est, en effet, un essayiste qui réfléchit sur la portée d’un tel geste et un écrivain de combat qui met sa plume au service de la lutte pour la liberté. Une condamnation du suicide Bernanos réagit d’abord au suicide de Zweig en tant que chrétien. S’il pense d’abord que « l’immense pitié de Dieu » permettra à l’âme de l’écrivain de jouir éternellement d’un « lieu de repos – locum refrigerii, lucis et — Ibid., p. 223. — Georges Bernanos, Correspondance inédite 1934-1948 Combat pour la liberté, Plon, 1971, p. 446. On trouve l’article de Bernanos dans ses Essais et écrits de combat, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1995, p. 394-6. — Cette expression est courante chez Bernanos, mais comment ne pas penser à La Pitié dangereuse de Zweig ? 144 PAuL ReNArD pacis – », autrement dit le Paradis, il prévoit, quelques lignes plus bas, que Zweig séjournera plutôt au Purgatoire, faute à « certains panégyriques de son acte désespéré » qui risquent de « retard[er] » « l’heure de la réconciliation souveraine ». Mais Bernanos, selon ses propres mots, « ne parle pas seulement en chrétien » et considère que « Le suicide de M. Zweig n’est d’ailleurs pas seulement un drame privé ». Il redoute, en effet, devant la publicité faite à cette disparition par les « agences » et devant les apologies du suicide qui en ont découlé (son article dans O Jornal a, d’ailleurs, comme titre « Apologias do suicido »), que cette « mort volontaire » d’un « illustre écrivain » ne prenne valeur d’exemple en donnant lieu à une contagion du désespoir chez « Des milliers et des milliers d’hommes qui tenaient M. Zweig pour un maître ». Dans cette optique, « la disparition » de l’écrivain compte infiniment moins que la « cruelle déception » de ses admirateurs. La nécessité de l’engagement pour l’écrivain Le suicide de Zweig non seulement invite au désespoir les « hommes obscurs, anonymes », mais il fournit aussi un mauvais exemple aux écrivains dont « la mission » en ces temps tragiques est de lutter contre « la propagande ennemie », selon la « tradition » bien française d’un Hugo ou d’un Michelet, et non d’un Benda, qui dans La Trahison des clercs en 1927 reprocha aux intellectuels d’avoir trahi dès avant la Première Guerre mondiale les valeurs universelles au nom des passions politiques et nationalistes, et surtout d’un Romain Rolland. Bernanos n’écrit pas le nom de Rolland, mais il fait allusion de manière transparente à celui-ci, quand il reproche à Zweig d’être « rest[é] “au-dessus de la mêlée” » « en 1914, puis en 1939 ». Rappelons que Rolland publia en 1915 en Suisse Au-dessus de la Mêlée où il dénonçait les patriotismes français et allemand et qu’il était un ami intime de Zweig. Un accord impossible La relative froideur que manifeste Bernanos, dans son article, envers Zweig s’explique sans doute par l’incompatibilité de tempérament et d’idéologie des deux écrivains : du côté du premier, l’engagement religieux et politique qui permet de surmonter la tentation du désespoir ; du côté du second, le désespoir total qui ne permet pas de s’engager. Mais on devine chez Bernanos, qui ne l’exprime pas directement, une gêne devant la judéité de Zweig. Dans la lettre de Bernanos à Ofaire, où l’auteur du Chemin de la Croixdes-Âmes donne des recommandations pour la publication de son article, les — Dans l’édition brésilienne du Chemin de Croix-des-Âmes, l’article n’a plus de titre. — Bernanos s’est alors éloigné de l’antisémitisme virulent, tel qu’il l’exprimait à ses débuts dans La Grande Peur des bien-pensants, mais, même s’il condamne le sort réservé aux Juifs par Hitler, il lui reste des traces d’un antisémitisme atténué et embarrassé. Voir « Bernanos fut-il antisémite ? » de Paul Renard, nord’ n°15, mai 1990. BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG 145 paragraphes que nous avons cités plus haut suivent immédiatement un développement où l’épistolier avoue son éloignement devant ce qu’il considère comme la culture juive : Ce film est vraiment surprenant. Les photographies admirables. Mais si juif ! si juif ! plus juif encore que L’Opéra de Quat’sous. Il est impossible qu’il n’ait pas été fait par un Juif. Quelle tristesse atroce, quel mépris de l’homme, quel blasphème contre la vie, quelle férocité. Ne dirait-on pas que cette dernière phrase concerne déjà Zweig, dont il est question après ? Bernanos reviendra à la condamnation de la « culture juive » dans un article d’avril 1944, « Le drame de conscience d’un Juif allemand »10. Polémiquant avec Otto Maria Carpeaux, dont il cite le vrai nom, Karpfen11, il lui attribue « une intelligence inquiète et tourmentée, trop souvent influencée par les réactions, nerveuses ou viscérales, d’une sensibilité maladive – pour ne pas dire d’un orgueil soupçonneux en perpétuel état d’érection pathologique » et il ajoute que « les caractères énumérés plus haut sont précisément les tares de l’intelligence juive, par ailleurs si admirable d’ingéniosité, de dialectique et d’audace12 ». On peut se demander si cette polémique avec Carpeaux ne vise pas aussi, en partie, Zweig post mortem. Fiction Les Derniers Jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik est présenté comme un « roman », mais tous les faits qu’il relate sont avérés comme s’étant réellement passés. Une bibliographie clôt, d’ailleurs, l’ouvrage. Si roman il y a, c’est parce que le narrateur pénètre à l’intérieur de la pensée de ses personnages, surtout de Zweig et de Lotte. La rencontre entre Bernanos et Zweig occupe neuf pages du chapitre « Janvier »13. Une rencontre préparée Cette rencontre est annoncée par deux passages. En septembre 1941, Zweig, pensant n’être pas fait pour recevoir les doléances et les sollicitations des Juifs, renvoie ceux-ci, de manière imaginaire, à des écrivains (parmi lesquels Bernanos) et à des intellectuels engagés, dont il envie le courage qu’il n’a pas : Il fallait dire aux gueux perdus dans la tourmente de trouver un autre Zweig. Stefan Zweig était poste restante. Demandez à Thomas Mann, à Franz Werfel, à Brecht qui espèrent encore en l’Allemagne, suppliez Bernanos et Breton, Fiers — Combat pour la liberté, op. cit., ibid. 10 — Bernanos, Essais et écrits de combat, op. cit., p. 608-613. 11 — Ibid., p. 608. 12 — Ibid., p. 609. 13 — Les Derniers Jours de Stephan Zweig, p. 141-51. 146 PAuL ReNArD Combattants de la France Libre, frappez à la porte d’Einstein qui croit en la nation juive, oui, voilà les héros et voilà les Justes. Il avait été le premier des fuyards, il était le dernier des lâches, le dernier des hommes, le Dernier Zweig14. Dans un autre passage, en décembre 1941, Seksik cite un extrait de ce que Zweig « écrivait, comme Roth buvait, sans effort ni plaisir », des « idées » qu’il « notait […] sur des feuilles volantes » ; si Zweig s’y montre moins désespéré qu’en septembre de la même année, puisqu’il a un projet, ce projet, qui ne sera pas mené à bien, n’est que littéraire puisqu’il consiste à éditer des textes dont la teneur n’est pas précisée : Écrire un almanach de l’émigration, 1941, 1942, qui publierait une sélection des meilleurs travaux des émigrants et montrerait qu’ils sont toujours productifs. Un almanach allemand avec Thomas et Heinrich Mann, un almanach autrichien avec Werfel, Beer-Hofmann. Un almanach français avec Maurois, Bernanos, Jules Romains, Pierre Cot. Prévoir une coordination à New York, par Klaus Man [sic]. En parler avec Bruno Kreitner15. Le récit de la rencontre Seksik analyse d’abord les raisons qui poussent Zweig à vouloir rencontrer Bernanos, raisons qui sont d’ordre culturel et littéraire : « parler avec un écrivain », « parler à nouveau français », « Puiser dans la ferveur de son hôte la force de se remettre au travail ». Puis l’auteur des Derniers Jours de Stefan Zweig établit un parallèle entre les deux écrivains : « Une même détestation pour le fascisme et le stalinisme les rapprochait. » Ce parallèle est un peu forcé, car il n’est pas sûr que Bernanos éprouvait la même « fascination de l’errance » que Zweig ; les incessants déménagements du premier furent, en effet, plus subis que voulus. Zweig redoute autant qu’il la désire cette rencontre, non pas en raison de l’antisémitisme de Bernanos tel qu’il s’est exprimé dans La Grande Peur des bien-pensants, mais à cause de l’« inébranlable amour de la patrie » et de l’« engagement politique » de celui qu’il visite, alors que lui « abhorrait l’idée de la Nation » et « ne se souciait que d’une chose : préserver sa liberté. » Puis Zweig prend le train, où il commence à douter du bien-fondé de son initiative. Quand il arrive, il est « fourbu », mais l’accueil chaleureux de Bernanos et de sa famille le réconforte ; les deux auteurs parlent d’« écrivains en exil », en particulier de Roger Caillois qui « avait offert à Bernanos une tribune dans Les Lettres françaises » (en fait, il s’agit de Lettres françaises) et Bernanos en profite pour demander à son invité d’écrire dans cette revue, ce que refuse Zweig qui n’ose interroger son hôte sur les « terribles accès de désespoir de celui-ci ». 14 — Op. cit., p. 42. 15 — Op. cit., p. 121-122. Les italiques sont dans le roman. BERNANOS ET LE SUICIDE DE STEFAN ZWEIG 147 Bernanos se lance alors dans un long monologue, transcrit en style direct, où il essaie, d’abord, de persuader son visiteur d’user de la responsabilité qu’ont les écrivains de lutter contre l’hitlérisme. Il propose à Zweig d’écrire dans la presse du Brésil pour faire basculer définitivement l’opinion des pays sud-américains contre les puissances de l’Axe. Bernanos parle ensuite de lui ; il ne veut pas rester « au-dessus de la mêlée » (allusion à Zweig par le biais de Romain Rolland) et il éprouve du « chagrin » « à ne plus écrire de romans ». Il prophétise la victoire des Alliés et la vengeance contre les collaborateurs : « Le sang des traîtres coulera dans la Seine. » avant de terminer son discours par une dernière exhortation : « Cher ami, le monde a besoin d’entendre votre voix. » La réponse de Zweig est présentée par le biais du style indirect libre. Il ne croit pas dans les vertus d’entraînement de sa parole, il reste fidèle au nonengagement de Romain Rolland, même si celui-ci « a abjuré sa foi pacifiste », il est trop fatigué, trop « vieux » et trop désespéré pour avoir « l’âme d’un combattant » ; il est un « poids mort » qui « n’aim[e] plus que le silence ». C’est enfin le retour à la narration : conversation de Lotte avec Bernanos sur « l’élevage de chevaux » de ce dernier et départ de Zweig « fatigué ». Réalité et fiction Les Derniers Jours de Stefan Zweig appartient à un genre très couru de nos jours : le roman consacré à des personnes réelles, qui repose sur une documentation approfondie et qui pose les problèmes du traitement fictionnel de la réalité. De même que, dans le roman traditionnel, des « effets de réel », selon l’expression de Roland Barthes, font croire que ce qui est lu est vrai, de même, dans le roman consacré à des personnes réelles et connues, on trouve des détails vrais, qui pour le lecteur averti sont des preuves d’exactitude. Ainsi, quand Seksik écrit : « […] Bernanos se leva, se dirigea vers la TSF posée sur une table et qu’il venait de recevoir d’un ami syrien de passage », il s’appuie sur une phrase des Enfants humiliés de Bernanos : « Nous avons fini par mettre au point l’appareil de T.S.F. fourni par un Syrien16 ». Il est sans doute plus difficile de transcrire les pensées et les conversations de ces personnes réelles que de restituer leurs actes. Dans le cas du roman de Seksik, le discours ininterrompu de Bernanos, face à deux personnes et non à un public fourni, paraît peu vraisemblable par sa longueur et il intéresse moins que les réponses de Zweig, sans doute parce que le genre romanesque est plus apte à révéler les incertitudes, le désespoir, l’aveu de lâcheté qu’à délivrer un message positif. * 16 — Essais et écrits de combat, tome I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 892. 148 PAuL ReNArD Les Derniers Jours de Stefan Zweig peut être lu de deux façons : comme un roman traditionnel qui nous fait pénétrer, à une époque tragique, l’intériorité d’un être tourmenté ou comme un roman historique qui nous éclaire sur la vie de Zweig et sur ses relations, dont celle avec Bernanos. Cette rencontre ne déboucha sur rien (contrairement aux rapports si enrichissants que Zweig eut avec Verhaeren, Rilke, Rodin, Romain Rolland et surtout avec Sigmund Freud, qui lui redonna momentanément courage à Londres après les accords de Munich)17 ; elle précéda de peu, au contraire, le suicide de Lotte et de son époux. 17 — Il raconte ces rencontres dans Le Monde d’hier, paru d’abord sous le titre Die Welt von Gestern en 1944 à Stockholm, puis en France, pour la première fois, en 1982. comptes rendus poésie Pierre Dhainaut : Plus loin dans l’inachevé, suivi de Journal des bords, éditions Arfuyen, 2010. Plus loin dans l’inachevé… Le goût de l’inachevé s’est exprimé très tôt dans l’œuvre de Pierre Dhainaut : la deuxième section du Poème commencé (1969) s’intitulait « Fragments ou ruines ». Un goût si puissant qu’il a inspiré le titre de plusieurs livres : Fragments d’espace ou de matin (1988), Prières errantes (1990), Fragments et louanges (1993), Dans la lumière inachevée (1996). Mais de quel inachevé parlons-nous ? Depuis Terre des voix (1985), ce mot a pris une ampleur et un sens nouveaux : il désigne la condition même du poème conçu comme un rythme en suspens, un questionnement intense, un vibrant appel aux échos que le lecteur, à sa manière, fera résonner. Cette nécessité de ne pas conclure, le nouveau recueil de Pierre Dhainaut (qui a reçu en l’occurrence le prix Jean Arp pour l’ensemble de son œuvre) l’affirme plus que jamais, pour mieux en explorer le paradoxe : « Quelle œuvre s’accomplirait si elle prétendait s’achever ? » Il se présente comme une « Perpétuelle éphéméride » ou un Journal des bords. Un récit de l’instant présent, fugace et quotidien, que le poète embrasse sans le retenir, parce qu’il pressent que tout ce qui meurt toujours se renouvelle : « Si fraîche, immense, c’est déjà l’aube / […] // Et chaque jour, on ne compte pas les années, / la force nue revient, l’essor / du premier instant ou du premier cri. » Qu’est-ce que cet inachevé, sinon le lien ineffable entre deux opposés : l’incomplet et l’infini ? Une telle poésie s’enracine avant tout ici-bas, dans la finitude de notre condition spatiale et temporelle, entre le fragmentaire et l’éphémère. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les sous-titres. Ainsi nos « Actes » sont-ils « de passage ». Les journées, les paysages et les pages du poème sont autant de « seuils » où les saisons vont et viennent, parce que toutes « nous conviennent » – même l’hiver, pleinement accueilli quand le moment est venu de laisser les souvenirs « inutiles » de l’eau « vive » pour contempler l’étang « ce matin, saisi par la glace ». Le recueil est jalonné de ces « Entrouvertures » qui font entrer dans nos vies d’inégales « rafales » de pluie ou de nuit… Celle-ci se fissure également – « nuit double » – partagée entre l’abandon et la résistance au sommeil. Laquelle engendre à son tour des « fragments d’insomnie » : « arbres secs » ou « pierres sèches », « cendres », « nœuds », « trous », « rides »… Ailleurs, au grand jour cette fois, voici quelques « débris de verre, de fer », « un tas de décombres », « une planche à l’abandon », « pourrie »… Il arrive que les souffles eux-mêmes « se raréfient » et que l’eau cesse « de jaillir ». Et pourtant, cette incomplétude est aussi éloignée que possible du chaos : simultanément, le poème reflète la « permanence » secrète qui charrie les fragments et les relie en profondeur. Le malheur vient du fait que nous méconnaissons ce flux, ou l’oublions : « mais l’eau n’a pu tarir, la faiblesse est la nôtre […] ». « Que le givre NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature 150 COMPTES RENDUS scintille, puis fonde, / il est toujours le givre. » « Nous jugeons avec nos yeux quand nous ne distinguons que des fragments. » Tout morcellement n’est en effet que la face visible d’une mystérieuse puissance : « comment [….] comprendre / d’où vient cette force / également qui ronge, qui érige ? » L’apparente contradiction du troisième vers est plusieurs fois résolue : l’adverbe et le double pronom relatif équilibrent les verbes antonymes ; la virgule les juxtapose ; les allitérations les rapprochent ; et, par avance, le déterminant démonstratif les unissait : « cette force ». Force ou élan vital, c’est bien elle qui transmue l’« effroi » en « parole » et ouvre la mémoire. C’est elle qui conduit le poète à prêter « foi » aux « sables » et ne permet à « aucun arbre » d’être « seul ». Qui rassemble le foisonnement volage des oiseaux en un lieu sûr nommé « ici ». Qui légitime la tentative de « réduire » le « souci de soi » – c’est-à-dire d’un moi se croyant séparé du reste de l’univers. Cette continuité, aussi miraculeuse qu’imperceptible, n’est-elle pas l’objet infiniment désirable d’une quête, pour cette raison, inachevable ? N’est-elle pas cela même « qui nous appelle, nommons-le l’horizon, l’autre rive, certains diront la transcendance, peu importe » ? Nous voici au cœur du paradoxe : l’« obéissance » du poète à cette puissance permanente, invisible et transcendante, « n’est en rien le reniement de l’ici », discontinu et immanent. L’un de ses noms est « Amour », tout simplement. À l’image de cette étrange inscription tracée à la chaux, restée seule intacte « sur le mur aveugle » d’« une maison béante / que n’habita personne », ineffaçable malgré « les tempêtes », « les années », mais aussi légère et incertaine que les « mouettes / dont les ailes claquent, / s’apprêtant à l’envol »… Ces dernières années, les poèmes de Pierre Dhainaut s’orientent toujours davantage vers cette simplicité profonde, qui est aussi celle de l’enfance. Vers ce « soleil qui flamboie », dessiné par deux enfants dans la neige, « sur le terre-plein près du garage ». Vers ce « juste écho », perceptible dès que « l’écoute » se fait « vaste ». De fait, les vers s’aèrent, s’abrègent. Comme l’enfant, le poète préfère, à la phrase trop construite, le « nom », d’autant plus rayonnant qu’il pèse peu sur la page. Les mots s’aimantent l’un l’autre – « poussière » appelle « pollen », « passion », « patience » et « orange », « offrande » –, patiemment exhumés du langage usuel : le poème est « indispensable » parce qu’il « donne l’exemple d’un langage débarrassé des usages que nous en faisons comme si nous en étions le maître, quand nous ne sommes pas distraits par le bavardage. » Ainsi Pierre Dhainaut rend-il à la langue son pouvoir initial, celui des textes sacrés, quelle qu’en soit la tradition : célébrer infiniment le Tout, en faisant éprouver l’intensité de cette vie qui s’exténue puis s’épanche à nouveau. Les significations, toujours orgueilleuses, s’éteignent suffisamment pour que les mots consacrent leur énergie à révéler ce mystère : « Buée féconde, qui se retire, qui a rendu la vitre claire et le monde par-delà : à son image, le poème. » Ce faisant, le poète veille, de toute son attention, à ce que jamais le filet du sens et de la syntaxe ne les reprenne, ne les étouffe : « c’est vers l’inconnu, si je suis à leur service, qu’ils vont me conduire : le plus difficile, trouver le rythme qui fera que le poème grandisse à son gré. » Par un « approfondissement » sans « ressassement », il s’agit d’exprimer un accord indicible : « Corps et âme et monde qui s’entendent, inséparables, inséparables des mots du poème lorsqu’ils sont sur le point de rejoindre le silence […] ». À travers cette humble et radicale exigence, Pierre Dhainaut reproduit, dans son champ propre – celui de la page – les gestes de son petit-fils Nathan « le bienvenu », qui « incarne la joie, la pleine joie du souffle » et dont la paume « généreuse » « délivre COMPTES RENDUS 151 de la terre » des fragments naturels, aussi précieux qu’éphémères : « Graviers, marrons, feuilles jaunes, bout de bois »… Autant d’aspects multiples de la même force, secrète et fluide, qui fait se mouvoir l’univers. Le poète regarde le langage comme l’enfant « éclaire » de ses yeux, « à genoux », une simple flaque d’eau : « il en fera / une laisse de mer », une échappée vers ce grand large invisible où nous baignons sans nous en rendre compte. Et si nous étions capables, s’interroge Pierre Dhainaut, « d’élargir à toutes nos activités » cette quête, commune à l’enfant et au poète, d’un inachevé, fragment de terre ou de langage, « qui soit au bon endroit dans le tout et simultanément contribue à l’équilibre ou au rythme de ce tout » ? Nous franchirions alors le seuil qui fait passer « du profane » « au sacré », « du tangible à l’impalpable » – de l’incomplet à l’infini –, tout en nous souvenant que « l’impalpable ne désavoue pas le tangible, il l’éclaire. » Vivre notre vie entière comme s’écrit le poème, avec cette justesse, ce « sentiment d’être accordés » : « n’est-ce qu’un rêve ? » Ou une potentialité que nous négligeons ? Puissions-nous entendre cette question, cet appel – ce rappel de l’essentiel. Sabine Dewulf Dominique Sampiero, Le Maître de ma poussière sur ma bouche, Les Éditions Lettres Vives, coll. « Entre 4 Yeux », 20213 Castellare-di-Casinca, 2009, 65 p., 13 €. Dans le préambule de son dernier recueil de prose poétique, Le Maître de ma poussière sur ma bouche, Dominique Sampiero évoque l’enfant qui « devient un homme qui veut écrire l’histoire de la poussière sur ses lèvres ». Cette poussière sur les lèvres de l’enfant, c’est celle laissée par les mots rares et précieux du grand-père qui un jour s’est tu définitivement. Le poète sait que c’est avec ce matériau fragile qu’il va falloir bâtir pour ne pas se dissoudre : « alors il dessine encore des phrases avec son doigt dans le pollen des arbres et toute sa vie tombe en poussière mais lui reste debout. » (p. 8). Il faut conférer au souvenir du vieil homme et de son épouse la consistance d’un socle. Dominique Sampiero s’y attache en rassemblant les éléments du décor et les détails du quotidien qui font jaillir la présence de celui qu’on appelait « la planche » et de celle qu’on nommait « le silure », « sans méchanceté, parce qu’on les aimait. Et qu’aimer, c’est donner un autre nom, un nom qui nous ressemble. » (p. 12). Être poète, c’est donc aussi aimer. Aimer et nommer, par exemple la table du grand-père qui assure le lien entre « la planche » et l’écrivain. Et l’arbre surtout, l’arbre qui finit par se confondre avec le grand-père – « J’ai connu un homme dont je ne sais plus s’il était un homme ou un arbre », p. 9 – l’arbre qui est le grand-père et bien plus que le grand-père, qui est aussi le poète car l’arbre transcende l’existence individuelle (« l’arbre est plus fort que moi », p. 34) pour exprimer le « miracle de la présence dans un cœur éparpillé » (p. 32), miracle qui ne substitue pourtant pas au monde une féerie car si « les arbres me survivront », écrit Dominique Sampiero, « ils mourront aussi. Je connais d’eux cette fraternité. Ils me consolent par la beauté de leur effacement. » (p. 33). L’arbre réconcilie le poète avec l’existence. Ou plutôt, il met le poète au monde, l’installe au cœur du monde au même titre qu’une étreinte inoubliable, la première, dont Dominique Sampiero convoque le souvenir dans un passage qui constitue la réécriture d’un épisode déjà narré en 2006 dans Les Anges n’ont pas de sexe. Mais 152 COMPTES RENDUS quand en 2006 la jeune fille aimée se prénommait Myriam, dans le texte de 2009, symboliquement, elle porte le nom de la première femme, Ève. Le Maître de ma poussière sur ma bouche se présente bien comme un grand poème de la refondation de soi et du monde, sans cesse à reproduire avec et contre la poussière. On attend donc déjà avec impatience de lire la suite de l’œuvre de Dominique Sampiero. Pour l’heure, on relira ce magnifique Maître de ma poussière sur ma bouche. Philippe Lançon Dominique Quélen, Loque (une élégie), Éditions fissile, 21, Grand’Rue, 09310 Les Cabannes, 2009, 147 p., 18 €. Loque (une élégie), le dernier recueil de Dominique Quélen, illustré par Tristan Bastit, est un ouvrage bien singulier. Il est écrit dans une prose qui ne comporte aucun chapitre, ni aucun paragraphe, à l’exception d’un espace (p. 96) et d’une interruption du texte justifiée par un encadré (p. 122) qui signale que l’ouvrage est en travaux et que le lecteur est prié d’emprunter la page d’en face. Ce même lecteur se voit donc confronté à un flot de paroles qu’il lui faut souvent aussi, avouons-le, affronter. En effet, Dominique Quélen brise toute continuité sémantique tout en refusant la forme fragmentaire. Le lecteur se rattache alors à des motifs récurrents : séjour romain, évocation de corps le plus souvent souffrants ou mutilés, retour régulier d’un « petit couteau » qui coupe dans le tissu d’un texte mis en loques (l’auteur vit dans le Nord où cet emploi du terme loque – un reste d’étoffe déchiré – est encore assez fréquent). Ce texte, on ne sait s’il s’agit d’un soliloque ou s’il est traversé de multiples voix. Il mêle aussi différents types de discours et malmène ainsi ce qui pourrait rester de poésie dans une société où « on est lecteur et client » (p. 55). « Tu as la langue à forte poésie, la poésie déviée, la poésie dénaturée, tous les degrés de la poésie jusqu’à la poésie employée comme vide-poche et décapsuleur » (p. 82), écrit D. Quélen, soumettant constamment la poésie à l’ironie, une ironie mordante, corrosive, qui attaque le matériau textuel. La poésie est en effet présentée comme livrée à la loi de la concurrence, soumise à la logique sportive d’un championnat où l’on compte les « points poésie », gagnés par exemple à la faveur d’aussi habiles que dérisoires manipulations de mots : « tu les as donc, cette couleur et cette douleur qu’un rien sépare et que tout oppose, roulées et malaxées en une pâte homogène et qui justement n’a pas de nom. Ça occupe, ça fait passer le temps. Tu n’as plus qu’à prendre la douleur et la douceur et c’est reparti pour un tour. » (p. 56) « Est-ce encore de la poésie ? » (p. 33), se demande D. Quélen. À quoi et comment tient un texte ? Il tient, même réduit à l’état de loque. Les mots sont là, ils constituent un appui, le seul appui possible même quand ils interrogent la possibilité de tenir encore un discours poétique. Ainsi Loque est une élégie, mais une élégie méconnaissable. Plus encore que dans son recueil intitulé Sports, D. Quélen nous semble pratiquer la poésie comme un sport de combat, avec et contre elle, qui ne va plus de soi : « Coffret laqué blanc double tiroir intérieur sur écrin de luxe et de beauté livré avec la formule : sans équivalent connu dans la langue. Mais il faut savoir qu’à ce stade de la compétition les organismes sont très éprouvés. » (p. 87). Nous ne pouvons qu’acquiescer et avertir que ceux des lecteurs qui accepteront de se prêter à cette expérience-limite pourraient également être mis à l’épreuve. Philippe Lançon COMPTES RENDUS 153 Philippe Fumery, Caïeux, Éditions Henry, 2009, 53 p., 6 €. Les lecteurs de nord’ connaissent Philippe Fumery puisque, de celui-ci, notre revue a déjà publié de la poésie en prose ainsi que le premier chapitre d’un roman inédit (n°44 et 47). Caïeux est un court recueil composé de poèmes toujours brefs qui constituent autant d’instantanés de paysages, ceux du littoral du Nord – Pas-de-Calais où vit le poète, qu’animent les éléments au gré des saisons. Les haïkus de Caïeux – le titre joue manifestement de cette proximité phonique – parcourent en effet presque une année de la « fin d’avril » (p. 8) au « matin d’hiver » (p. 45) qui renferme déjà les « couleurs/ d’une saison à venir » (p. 48). La présence humaine se fait d’abord discrète : ici ou là quelques hommes, un jardinier, du linge qui pend… Puis, à mesure que les poèmes disent l’avancée des saisons, avec l’été finissant, l’homme occupe plus de place dans le texte, fût-ce à travers les signes qui annoncent sa disparition : « la vie à ce point s’amenuise, / les doigts fins / sur la chemise de nuit. / L’alliance a glissé, / roulé sous le lit. » (p. 34). Ou encore : « Paysan à genoux / éclaircit la scarole, / sarcle, / en appui sur le bras gauche. / […] Ferme les yeux, / la tête dans les épaules./ Les cloches sonnent le glas. » (p. 39). Au terme du recueil, le poète semble chargé du poids du temps que les fragments du texte ont discrètement égrené : « Au jour failli, / me suis couché, / las, transi, / songes ajournés » (p. 49). C’est l’unique marque de la première personne dans ce recueil. Philippe Fumery y privilégie donc la chose vue, sans que jamais elle ne paraisse opaque ou insaisissable. Ceci confère à cette poésie, au lexique précis, une sérénité dans l’attention à la vie que le dernier fragment ne parvient pas à troubler. Caïeux, qui vient du picard, ne désigne-t-il pas de petits bourgeons souterrains ? Philippe Lançon roman Sorj Chalandon, La Légende de nos pères, Grasset, 2009, 254 p., 17 €. « Cela aurait pu être un père et un fils venus partager une mémoire commune » (p. 230). La Légende de nos pères de Sorj Chalandon est moins un roman sur la Résistance intérieure qu’un roman sur la transmission de la mémoire, sur ce qu’un enfant a reçu du père, sur ce dont il a ou aurait voulu hériter et sur ce qu’un père a pu transmettre. Le narrateur, Marcel Frémaux, est un ancien journaliste de La Voix du Nord qui s’est reconverti en biographe familial, à Lille. En réponse à des commandes, il rédige la vie d’anonymes et la réarrange parfois aussi, un peu. À travers cette activité, il semble vouloir conjurer le décès de son père, mort sans lui avoir légué ses souvenirs de résistant, essentiellement parce que son fils ne l’a pas sollicité à temps. Aussi, lorsque Lupuline Beuzaboc le rencontre pour qu’il recueille et mette en forme les souvenirs de son père, Tescelin Beuzaboc, grand résistant dans le Nord – Pas-de-Calais, Marcel Frémaux s’implique plus que jamais dans sa tâche de biographe : « Je partais sur les traces de son père comme si c’était le mien » (p. 169). Frémaux écoute, enquête et doute. N’est-il pas sur le point de rédiger les histoires que Lupuline voulait que son père lui raconte lorsqu’elle était enfant ? Et lui-même ne règle-t-il pas des comptes avec son histoire personnelle ? 154 COMPTES RENDUS À côté de la « légende des pères » demeurent pourtant l’Histoire et les faits qui ne se laissent pas enfermer dans un récit. C’est le cas du massacre d’Ascq en avril 1944. « Mais Ascq était vrai, dans ses vivants et dans ses morts. Ce nom-là était sacré » (p. 236). Par la voix de son narrateur, Sorj Chalandon entretient donc la mémoire d’une résistance que le statut particulier du Nord pendant la guerre a rendu encore plus dure. L’auteur exprime également, en suivant une trame un peu trop prévisible peut-être, ce besoin de légende auquel la littérature se confronte. Philippe Lançon Cahiers Georges Hyvernaud, n°9, 2009, La Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud, 124 p., 15 €. Dans l’œuvre mince mais essentielle de Georges Hyvernaud à laquelle la revue nord’ a consacré un précédent numéro (n°47), le témoignage sur l’expérience des camps est surtout témoignage de l’horreur de l’enfermement dans un corps. L’écriture du corps était l’objet d’étude de la journée organisée en avril 2009 à l’IMEC par la Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud. Les actes de cette rencontre sont publiés dans les Cahiers Georges Hyvernaud n°9. Les intervenants ont interrogé notamment le discours sur le corps comme double d’un discours sur la littérature et la politique, exploré l’écriture d’un corps obscène à purger, la fonction cathartique du texte littéraire et le puritanisme dans l’œuvre. Les débats apportent de riches précisions biographiques et historiques et sont le lieu d’une parole vive, souvent passionnée. La qualité de cette publication atteste le dynamisme de l’association. Gageons que celleci parvienne à jeter une lumière plus grande sur l’œuvre d’Hyvernaud encore tenue dans la confidentialité. Caecilia Ternisien Antoine Choplin, Cour Nord, éd. La Brune, 2010, 130 p., 13,50 €. Le roman d’Antoine Choplin, Cour Nord, n’est pas seulement un roman social. Certes, il traite de la grève menée dans les années quatre-vingt par le personnel d’une usine du Nord menacée de fermeture. Et à travers la lutte déterminée (jusqu’à la grève de la faim) mais vaine du père et leader syndical, c’est l’agonie du monde ouvrier, programmée, et la fin d’une époque qui sont racontées. Mais Cour Nord est aussi un roman sur la filiation, pudique et juste. Le fils, Léo, passionné de jazz, assiste à la lutte comme placé dans une mitoyenneté intenable : incapable d’engagement et coupable vis-à-vis des pères qui se battent pour sauver au prix de leur vie un héritage auquel les fils ne semblent déjà plus tenir. Mais la réussite et l’originalité du roman résident dans l’entrelacement subtil du récit de cette crise sociale et filiale et d’une réflexion sur la création et le pouvoir de la littérature, et de l’art plus généralement, de paralyser, altérer, sauver. Caecilia Ternisien COMPTES RENDUS 155 beau livre Jean Pattou et Michel Quint, La Ducasse aux nuages, un grand voyage autour du monde, Elytis, diffusion harmonia mundi, Bordeaux, 2010, 144 p., 30 €. L’ouvrage se présente comme « un voyage décalé, loufoque et poétique ». Grâce à Jean Pattou, aquarelliste lillois déjà auteur de nombre d’ouvrages dont plusieurs ayant pour cadre le nord (Lille Folies, Les Beffrois et Les Places de Gand, tous trois aux éditions « Pays du Nord ») et à Michel Quint, auquel nord’ vient de consacrer un numéro, le lecteur est convié à une redécouverte poétique des paysages du monde entier dans un réenchantement du monde par la poésie et par la peinture. Michel Quint imagine que, lors de la ducasse de Rouvray-en-Weppe, une trombe emporte dans des villes du monde entier forains et badauds, dont on distingue les silhouettes « sur quelques-uns des dessins et aquarelles qu’un peintre au long cours, et qui se trouvait être lillois, Jean Pattou, avait réalisés sans penser à retrouver la trace des disparus ». Le lecteur est convié à poursuivre ces silhouettes et leurs histoires de Londres en Italie, de Brasilia à Amsterdam ou à Madrid, de Québec au Taj Mahal : Victor, douze ans, avec son maillot du Lille Olympique, qui vient de gagner un sifflet à roulette à la ducasse, Bernard, qui tenait un stand de loterie et auquel Peggy fait redécouvrir les mythes grecs, Valérie qui rencontre les amants de Vérone, Clémence qui entend la voix du passé de Berlin, mais aussi Francis, Adrien, Louis, d’autres encore qui, tous, vivent une expérience fantastique racontée par Michel Quint, tandis que les aquarelles font naître, des autos-tamponneuses de la ducasse, la porte de Brandebourg, ou voisiner, dans un paysage de neige, La Haye et la Place rouge à Moscou. L’ouvrage et le voyage du lecteur s’achèvent avec le Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq, récemment rénové, où s’est posé un pigeon géant, lui aussi voyageur autour du monde. Un beau livre qui propose au lecteur une invitation au voyage où se mêlent littérature et histoire, réel et imaginaire. Marie-Madeleine Castellani revue Lieux d’être, Revue thématique de création littéraire et artistique, n°50, « Mots et regards ». Carte blanche à Michel Butor et Pierre Leloup, numéro anniversaire, 164 p., 15 €. + port. La revue Lieux d’Être outre une trentaine d’auteurs aux textes inédits, consacre dans ce numéro une soixantaine de pages à Michel Butor et au peintre et décorateur de théâtre Pierre Leloup, décédé en janvier 2010. Tous deux se sont rencontrés en 1979 par l’intermédiaire du photographe André Villers, ils ont réalisé ensemble de nombreux livres d’artistes. Le dossier consacre plusieurs articles à leur collaboration. On lira ainsi « Composé » de Patrick Longuet suivi de « Le Minotaure, le singe et l’escargot », de Michel Ménaché, puis de poèmes dont un dédié à Pierre Leloup ; « Les lèvres du silence. Mylène Besson en chemin avec Michel Butor », par Isabelle Roussel-Gillet, consacré aux peintures et dessins de Mylène Besson, compagne de Pierre Leloup et à ses collaborations avec Michel Butor ; d’Isabelle Roussel-Gillet aussi « Les entre-liens tissés. Michel Butor, Dialogue avec les arts par Lucien Giraudo » ; « Sur Don Juan dans la Manche de Michel Butor », par Patrick Lepetit. Ce cahier est riche d’illustrations : fac-similé de poèmes, nombreuses photos d’atelier présentant les œuvres de 156 COMPTES RENDUS Pierre Leloup, livres d’artistes sous la signature commune de Butor et Leloup, avec une notice de Marie Minssieux-Chamonard, conservateur à la Réserve des livres rares de la BnF. Les pages 155 à 158 donnent une bio-bibliographie des deux artistes. Une photographie de Maxime Godard signe la couverture. Il s’agit là d’un très beau numéro de cette revue de création littéraire et artistique qui donne à la poésie une place privilégiée. Le numéro 50, qui est aussi celui des 25 ans de la revue, témoigne bien de sa volonté éditoriale : « mêler poètes et artistes », tout en rendant hommage à la fois à un artiste trop tôt disparu et à un écrivain, originaire de la région mais aussi grand voyageur, à l’écriture foisonnante et protéiforme. Pour fêter cet événement et souffler les 50 bougies, diverses manifestations auront lieu au printemps prochain au musée Sandelin et à la bibliothèque de Saint-Omer. Contact : Madeleine Carcano, 17, rue de Paris, 59700 Marcq-en-Barœul, tél. : 03.20.51.94.84. Courriel :Les [email protected]. 25 ans, les 50 bougies Marie-Madeleine Castellani de la en quelques mots… Dès 1978, avec opiniâtreté, é sionnés : Gérard Cousin, Fran l'aventure poétique dans l'Audo poésie, fédèrent autres amis e rencontres, des expositions, de lieux parfois insolites comme l sité des horizons insoupçonnés tout public et à entrer en résist La poésie est et sera le leitmo voles, tous voulant aller plus lo Ill. de la couverture de Maxime Godard pour le n° 50 Mots et Regards Carte blanche à Michel Butor&Pierre Leloup En 1985, l'association entend jouer un rôle de passeur tation partisane, sans tabous, sans exclusives, pour donner des artistes et tisser du lien à travers plusieurs générations, éc le n°1 « Sauvage(s) qui s’est perpétué jusqu’à ce jour avec le Michel Butor/Pierre Leloup » et avec le n°51 « Lumière(s) ». Véritable catalyseur, matrice à explorer toutes les thé voix diverses et variées, connues ou inconnues, la revue devi patience et de la réflexion. En raison du départ de Francis Denis qui veut désorm Carcano rejoint Régis Louchaërt au sein de la rédaction en ré dérant la diffusion et l'action poétiques auprès du public et de cial est transféré à Marcq-en-Baroeul. La présidence et la réd reçu revues – Le Carnet et les Instants, n°160, 161 (« Le roman-photo »), 162 (« Écrire l’érotisme »). – L’Estracelle, 2009, n°1, Maison de la Poésie Nord – Pas-de-Calais. – Eulalie, n°1 à 4. – Prévoyance sociale, n°84, juillet 2010. – Revue des Sciences Humaines, n°297 (« Gérard Macé »), 298 (« Réinventer le roman dans les années 20 »). – Septentrion, 2010, n°1, 2, 3, 4. – Textyles, n°35 (« François Jacqmin »). poésie – Joël Laloux, Poèmes 2006-2010, Éditions Le Roseau, 2010. récit – Bernard Tettelin, Insomnies, Éditions de la Margotpierre, 2010. – Sam Savreux, Make February Summer, Éditions des Vanneaux, 2009. NORD’- N°56 - DÉCembre 2010 - PROTESTANTISME ET littérature nord’ ABONNEMENTS La gestion des abonnements est du ressort de la revue. BULLETIN D’ABONNEMENT Je m’abonne à nord’ pour 1 an (2 numéros) : 22 e franco de port, 25 e pour l’étranger, Soutien : 25 e à partir du numéro : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Chèques à libeller à l’ordre de la S.L.N. (les mandats ne sont pas acceptés), et à envoyer à : S.L.N. abonnements – Yves Ledun 39, rue Nicolas Leblanc – 59000 Lille ® Je m’abonne à nord’ à partir de janvier 2011, deux numéros à paraître : n°57 : en avril 2011 : Théâtres n°58 : en octobre 2011 : Éric Holder Diffusion hors abonnement Diffusion exclusive de la revue et de ses numéros hors série à compter du n°54 (2009) n°54 Hugo Claus - n°55 Michel Quint Presses Universitaires du Septentrion Diffusion Rue du Barreau, B.P. 30199 F-59654 Villeneuve d’Ascq cedex téléphone : 03.20.41.66.86 - télécopie : 03.20.41.66.90 courriel : [email protected] <http://www.septentrion.com> • Paiement par carte de crédit : www.septentrion.com La revue est également disponible en librairie BON DE COMMANDE des ouvrages du fonds (jusqu’au n°53) Nom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Prénom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adresse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ........................................................ Je commande les numéros suivants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je commande les ouvrages suivants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ............................................................. Je commande le ou les numéro(s) suivant(s) : ® n°5 bis : Hugo, Anthologie de textes sur le Nord/Pas-de-Calais, 5,50 F+2 F.. 7,50 F ® n°7 : Simenon, 5,50 F+2 F................................................................................ 7,50 F ® n°8 : Jacques Brel, 6 F+2 F.................................................................................. 8 F ® n°9 : Contes et légendes, 6 F+2 F............................................................. 8 F ® n°10 : Le Nord romantique : Desbordes-Valmore, 6 F+2 F......................... 8 F ® n°11 : Bernanos, 6 F+2 F...................................................................................... 8 F ® n°12 : Littérature et Révolution dans le Nord, 6 F+2 F.................................... 8 F ® Anthologie : De César à Yourcenar : le Nord/Pas-de-Calais en prose.. 11,50 F ® n°13 : Albert Samain, 6 F+5 F............................................................................. 8 F ® n°14 : De Gaulle, écrivain, 6 F+2 F..................................................................... 8 F ® n°15 : Van der Meersch, 6 F+2 F. ....................................................................... 8 F ® n°16 : Jouve, 6 F+2 F............................................................................................ 8 F ® n°17 : Suzanne Lilar et Françoise Mallet-Joris, 7 F+2 F.................................. 9 F ® n°18 : Verlaine, 7 F+2 F. ...................................................................................... 9 F ® n°19 : Poètes d’expression picarde d’hier et d’aujourd’hui, 7 F+2 F. ............ 9 F ® n°20 : Guerre et Littérature (14/18, 39/45) (épuisé) ® n° spécial 10 anniversaire, 7,50 F+2 F............................................................. 9,50 F ® n°23 : Violette Leduc, 7,50 F+2 F.................................................................... 9,50 F ® n°25 : Littératures du Nord médiéval, 7,50 F+2 F. ....................................... 9,50 F ® n°26 : Maurice Maeterlinck, 7,50 F+2 F. ....................................................... 9,50 F ® n°27 : Dominique Rolin, 7,50 F+2 F. .............................................................. 9,50 F ® n°28 : Béatrix Beck, 7,50 F+2 F....................................................................... 9,50 F ® n°29 : Frontières et Traverses (xviie-xviiie siècles), 8,50 F+2 F......................... 10,50 F ® n°30 : Naturalismes, 8,50 F+2 F....................................................................................... 10,50 F ® n°31 : Yourcenar, 10 F+2 F................................................................................ 12 F ® n°32 : Immigrations, 10 F+2 F. .......................................................................... 12 F ® n°33 : Romantisme, 10 F+2 F............................................................................. 12 F ® n°34 : Pierre Dhainaut, 10 F+2 F....................................................................... 12 F ® n°35 : Germaine Acremant, 10 F+2 F. .............................................................. 12 F ® n°36 : la poésie belge francophone du surréalisme à nos jours, 10 F+2 F................................................................................................................................................ 12 F ® n°37 : Pierre Herbart, 10 F+2 F......................................................................... 12 F ® n°38 : Polars, 11 F+2 F.............................................................................................................. 13 F ® n°39 : L’abbé Prévost, 11 F+2 F........................................................................................... 13 F ® n°40 : René Ghil, Jehan Rictus, Théo Varlet, 11 F+2 F........................................... 13 F ® n°41 : Léon Bocquet, 11 F+2 F.............................................................................................. 13 F ® n°42 : Paul Adam, 11 F+2 F.................................................................................................... 13 F ® n°43 : Paul Gadenne, 11 F+2 F.............................................................................................. 13 F ® n°44 : Alexandre Desrousseaux, 11 F+2 F....................................................................... 13 F e ® n°45 : Fénelon, 11 F+2 F........................................................................................................... 13 ® n°46 : Vidocq, 11 F+2 F............................................................................................................. 13 ® supplément au n°47 : Images du Nord. Littérature, arts plastiques, 15 F+3 F................................................................................................................................................ 17 ® n°47 : Georges Hyvernaud, 11 F+2 F................................................................................. 13 ® n°48 : La bande dessinée, 11 F+3 F..................................................................................... 14 ® n°49 : Dominique Sampiero, 12 F+3 F.............................................................................. 15 ® n°50 : Pierre Hamp, 12 F+3 F................................................................................................ 15 ® n°51 : André Stil, 12 F+3 F...................................................................................................... 15 ® n°52 : Wilfred Owen, 12 F+3 F............................................................................................. 15 ® n°53 : Sainte-Beuve, 12 F+3 F................................................................................................ 15 F F F F F F F F F F Merci d’adresser ce bon de commande, accompagné du chèque libellé à l’ordre de la S.L.N., à : S.L.N. – Yves Ledun 39, rue Nicolas Leblanc – 59000 Lille Nous regrettons de ne pouvoir expédier les numéros suivants, épuisés : n°1 consacré à Van der Meersch ; n°2 consacré à Paul Gadenne ; n°3 consacré à Poètes du Nord ; n°4 consacré à Mine et Littérature ; n°5 consacré à Marguerite Yourcenar ; n°6 consacré à Simons ; n°21 consacré à Georges Rodenbach ; n°22 consacré à Émile Verhaeren ; n°24 consacré à Gaston Criel. Numéro spécial « Dixième anniversaire » de nord’ paru en octobre 1993, ce cahier propose des textes introuvables et inédits de Jean-Louis BACHELLIER – Gaston CRIEL – Guy CROUSSY Marceline DESBORDES-VALMORE – Pierre DESCAMPS Pierre DHAINAUT – André DOMS – Georges HYVERNAUD Michel QUINT – Georges RODENBACH – Albert SAMAIN – SIMONS Le TRÉSORIER de LILLE – Théo VARLET il vous sera expédié pour la somme de 9,50 F (7,50 F +2 F) de participation aux frais d’envoi) si vous cochez la case correspondante dans le bulletin d’abonnement imprimé à la fin du volume. Images du Nord Littérature, Arts plastiques supplément au n°47 – avril 2006 Présentation (Paul Renard). histoire D’un colloque à l’autre : réflexions sur l’émergence et la genèse des systèmes de représentation d’un nord de la France (Odile Parsis-Barubé). littérature L’Artois de Bernanos (Daniel Liénard). L’image du Nord dans l’œuvre romanesque de Maxence Van der Meersch (Christian Morzewski). « Mai qui fut sans nuage… » Mélancolie de la route des Flandres chez Claude Simon (Jean-Yves Laurichesse). La guerre d’Algérie à la lumière du Pays Noir Trois pas dans une guerre d’André Stil (Marie-Thérèse Eychart). Marguerite Yourcenar, fille de Flandre (Annick Benoît-Dusausoy et Guy Fontaine). Images du Nord dans la littérature francophone (Jean-Christophe Delmeule). L’image du « pays noir » dans les romans de mineurs : l’influence de Germinal (Paul Renard). Tout in bas de ch’terril ou les avatars d’un motif original de la littérature dialectale du Pays noir (Jacques Landrecies). arts plastiques Aristide Delannoy, un dessinateur du Pas-de-Calais (Pierre Dassau). Art contemporain : image(s) ou non (Gérard Durozoi). Vouloir, une revue d’art ? (Sylvie Férey). Le motif du beffroi dans l’art septentrional et l’identité régionale (François Robichon). ethnologie Un autre pays chez soi : images et cultures du Nord de la France (Marie Cegarra). création Rue Saint-Étienne 1960 (inédit) (Jacques Darras). La courée (Marie Desplechin). Cet ouvrage peut être commandé au prix de 15 e + 3 e de frais de port Merci d’adresser votre commande, accompagné du chèque libellé à l’ordre de la S.L.N., à : Yves Ledun, 39, rue Nicolas Leblanc, 59000 Lille. nord’ 25 ans supplément au n°52 – novembre 2008 À l’occasion des 25 ans de nord’ la Bibliothèque Municipale de Lille a organisé une exposition autour de la revue et des auteurs qu’elle a évoqués. Le catalogue de l’exposition, supplément au n°52, novembre 2008, peut être commandé au prix de 20 e + 3 e de frais de port. Index : Germaine ACREMANT, Paul ADAM, Adam de LA HALLE, Auguste ANGELLIER, Louis ARAGON, Béatrix BECK, revue Le Beffroi, Georges BERNANOS, Léon BOCQUET, Jean BODEL, François BOUCQ, Jacques BREL, Jules BRETON, François de COTTIGNIES dit BRÛLEMAISON, Henri CARION, Le Roman du Chastelain de Coucy et de la dame de Fayel, Gaston CRIEL, Jacques DARRAS, Claude DAUBERCIES, Pierre-Laurent Buirette dit Dormont DE BELLOY, Charles DE COSTER, Charles DE GAULLE, Ludovic DEGROOTE, Armand DEHORNE, Philippe DELEPIERRE, Marceline DESBORDES-VALMORE, Pierre DESCAMPS, Marie DESPLECHIN, Alexandre DESROUSSEAUX, Charles DEULIN, Pierre DHAINAUT, Christian DOTREMONT, Jacques DUQUESNE, Georges EEKHOUD, Gérard FARASSE, François de SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON, Jean FROISSART, Paul GADENNE, René GHIL, Gilles de Chin, Pierre HAMP, Xavier HANOTTE, Pierre HERBART, Victor HUGO, Georges HYVERNAUD, Pierre Jean JOUVE, Alphonse de LAMARTINE, Violette LEDUC, Camille LEMONNIER, Suzanne LILAR, Emmanuel LOOTEN, Joseph-Henri LOUWYCK, Maurice MAETERLINCK, Françoise MALLET-JORIS, Jules MOUSSERON, Gustave NADAUD, André OBEY, Wilfred OWEN, Antoine-François PRÉVOST (L’Abbé PRÉVOST), Michel QUINT, Raoul de Cambrai, Jehan RICTUS, Maximilien de ROBESPIERRE, Georges RODENBACH, Dominique ROLIN, Charles-Augustin de SAINTEBEUVE, Albert SAMAIN, Dominique SAMPIERO, Georges SIMENON, Léopold SIMONS, Noël SIMSOLO, André STIL, Maxence VAN DER MEERSCH, Théo VARLET, Émile VERHAEREN, Paul VERLAINE, François VIDOCQ, la revue Vouloir, Marguerite YOURCENAR, Émile ZOLA. ISSN : 0755-7884 Achevé d’imprimer et façonné sur les Presses de l’Université Charles-de-Gaulle - Lille 3 — Dépôt légal : 4e trimestre 2010