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Réanimation 13 (2004) 492–499 http://france.elsevier.com/direct/REAURG/ Mise au point États de mal convulsifs généralisés francs et larvés de l’adulte : avancées et perspectives Overt and subtle generalized convulsive status epilepticus: advances and prospects H. Outin *, A. Delahaye, F. Liot, B. De Jonghe Service de réanimation médicale, centre hospitalier de Poissy/Saint-Germain-en-Laye, 78303 Poissy cedex, France Reçu et accepté le 23 août 2004 Résumé L’état de mal convulsif généralisé franc ou larvé est un syndrome qui reflète une souffrance cérébrale focale ou diffuse. Sa prise en charge est urgente et complexe : le clinicien doit s’assurer de la réalité du diagnostic, contrôler les multiples facteurs d’agression cérébrale, interrompre les convulsions, rechercher et traiter l’étiologie. La définition de l’état de mal doit faire l’objet d’un consensus car elle est variable selon les auteurs, ce qui gêne la généralisation des résultats des essais thérapeutiques et leur appropriation par les cliniciens. Le traitement de première ligne, qui doit comporter un antiépileptique d’efficacité prolongée, est assez bien codifié, mais il persiste des difficultés dans l’application des recommandations. L’électroencéphalogramme est sous utilisé. Parfois indispensable au diagnostic (élimination d’un état de mal factice, d’une encéphalopathie postanoxique, confirmation d’un état de mal larvé), il est nécessaire à la prise en charge rationnelle de l’état de mal réfractaire. Les encéphalopathies postanoxiques, souvent confondues avec un état de mal convulsif généralisé larvé, doivent être mieux caractérisées surtout sur le plan électroencéphalographique. De nouvelles stratégies thérapeutiques doivent être évaluées, à tous les stades de l’évolution. Pour mieux cerner les facteurs pronostiques de l’état de mal convulsif, il est indispensable de stratifier les études prospectives futures sur l’âge et l’étiologie. Le pronostic fonctionnel reste très mal évalué. © 2004 Société de réanimation de langue française. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés. Abstract Overt or subtle generalized status epilepticus is a syndrome reflecting a focal or diffuse cerebral dysfunction. Its management is urgent and difficult: the diagnosis must be firmly established, seizures and other clinical and biological factors that may worsen cerebral dysfunction controlled, aetiology identified and treated. Definition of status epilepticus varies among authors, which impedes generalization of the results of the clinical trials and their acceptation by physicians. Although the first line treatment, which must include prolonged action antiepileptics, is rather well codified, difficulties persist to apply the detailed predefined management protocols. The electroencephalogram is underused, whereas it is sometimes absolutely required for diagnosis purpose (elimination of a factitious status, hypoxic-ischaemic encephalopathy, detection of a subtle generalized status epilepticus) or therapeutic purpose (rational management of refractory convulsive status epilepticus). Hypoxic-ischaemic encephalopathy, often confused with subtle generalized status epilepticus, needs to be better characterized especially its electroencephalographic patterns. First-line treatment is not consistently successful in terminating the seizures and more effective treatments are needed, particularly for refractory convulsive status epilepticus. These treatments will require rigorous evaluation through prospective controlled trials. To gain further insight into the factors that bear on the prognosis of CSE, prospective studies using standardised treatments and patient stratification on age and aetiologies are needed. Functional outcome remains poorly assessed. © 2004 Société de réanimation de langue française. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés. Mots clés : État de mal épileptique ; Antiépileptiques ; EEG ; Pronostic ; Soins intensifs Keywords: Status Epilepticus; Antiepileptic drugs; Electroencephalography; Prognosis; Intensive care units * Auteur correspondant. Adresse e-mail : [email protected] (H. Outin). 1624-0693/$ - see front matter © 2004 Société de réanimation de langue française. Publié par Elsevier SAS. Tous droits réservés. doi:10.1016/j.reaurg.2004.08.003 H. Outin et al. / Réanimation 13 (2004) 492–499 La survenue d’un état de mal convulsif généralisé (EMCG) franc conduit à mettre en œuvre le traitement symptomatique en urgence, après s’être assuré rapidement du diagnostic en éliminant des syncopes récurrentes accompagnées de secousses cloniques et surtout un état de mal factice [1–3]. L’EMCG larvé, terme évolutif de l’EMCG franc non traité, est beaucoup plus discret voire inapparent cliniquement : le clinicien se trouve devant un malade comateux. Difficile à identifier en l’absence d’anamnèse, il nécessite le recours à l’EEG et son contrôle est tout aussi urgent [4]. L’agression cérébrale consécutive à l’EMCG franc ou larvé nécessite un traitement rapide par des moyens médicamenteux symptomatiques, sans omettre la prise en charge de l’étiologie sous-jacente et de tous les autres facteurs susceptibles de majorer la souffrance cérébrale. Il n’y a pas de délai à la mise en œuvre graduée et rationnelle des traitements en suivant des protocoles élaborés et discutés au sein des équipes [5]. L’EMCG a fait l’objet de nombreuses revues de la littérature [2,4,6]. Des recommandations d’experts nordaméricains ont été publiées en 1993 [7] et une conférence de consensus a été organisée par la SRLF en 1995 [5]. Un ouvrage consacré à ce sujet a colligé l’ensemble des connaissances disponibles en 1994 [8]. De nombreux travaux ont été publiés depuis, dont deux grands essais thérapeutiques contrôlés (ETC) [4,9]. Ce travail relate les principales clarifications et avancées concrètes constatées sur l’EMCG depuis dix ans, et tente de mettre en évidence les principaux points de controverse et donc les axes de recherche dans ce domaine complexe trop souvent réduit à sa dimension symptomatique [10–12]. 1. Définition de l’EMCG : un impératif pour la pratique et la recherche Sur des bases expérimentales incontestables, la communauté des épileptologues a défini l’état de mal comme une activité épileptique continue ou la répétition de crises sans restauration de la vigilance durant 30 minutes. Cette définition est toujours retenue dans les études épidémiologiques [13]. En pratique, cette durée de 30 minutes n’est pas « opérationnelle ». Dans le cadre de l’ETC des Vétérans, planifié en 1989 et publié en 1998, les malades sont considérés comme étant en EMCG s’ils ont eu au moins deux crises sans restauration d’un état de conscience normal ou des convulsions continues durant plus de dix minutes [14]. Dans un autre ETC, planifié en 1993 et publié en 2001, les auteurs définissent l’EMCG comme des convulsions continues ou répétées qui durent plus de cinq minutes [9]. La définition retenue par la conférence de consensus française de 1995 : « constatation de trois crises successives sans reprise de conscience ou lorsqu’une activité convulsive continue se prolonge au-delà de 5 à 10 minutes » [5] heurte des épileptologues qui estiment que les réanimateurs et urgentistes parlent trop rapidement d’EMCG et utilisent des moyens dispro- 493 portionnés pour prendre en charge les malades. Certains considèrent qu’il y a lieu de distinguer deux stades d’EMCG : précoce (5 à 29 minutes) et déclaré ou installé (au-delà de 30 minutes) [2,8,10]. Des crises prolongées peuvent céder spontanément. Dans une population de 81 malades présentant des convulsions qui duraient 10 à 29 minutes, il a été noté que 43% des crises s’arrêtaient spontanément [15]. Dans la littérature, les définitions utilisées restent à ce jour disparates. Il est difficile de s’approprier les conclusions des différentes études et en particulier des ETC, ce qui laisse le champ libre à des prises en charge variées, parfois trop énergiques ou inadéquates. L’analyse de leur pronostic repose aussi sur une référence à une définition commune. Il est donc impératif de revoir la définition de l’état de mal épileptique [10,12,16]. 2. Incidence : des données plus solides L’incidence des états de mal (dont 75% sont des EMCG) est approximativement de 40 pour 100 000 habitants par an (20 pour 100 000 habitants de race blanche par an) en Virginie [17], et de 10 pour 100 000 habitants en Suisse [18] et en Allemagne [19]. Les critères d’inclusion diffèrent entre ces études ; la différence principale tient au fait que les suisses sont très rigoureux dans les critères d’EMCG après anoxie cérébrale et ne prennent pas en compte les encéphalopathies postanoxiques. Une étude californienne récente montre une diminution de l’incidence des EMCG ces dernières années, de l’ordre de 5 pour 100 000 habitants par an [20]. Tous ces travaux considèrent que l’on parle d’état de mal après 30 minutes, ce qui par conséquent sous-estime clairement le nombre de malades traités par les réanimateurs et urgentistes, qui parlent d’EMCG plus précocement. 3. État de mal convulsif généralisé larvé : un diagnostic parfois délicat Dans l’ETC des Vétérans, détaillé plus loin, 25 % des malades inclus présentaient un EMCG larvé [14]. Pour la très grande majorité des auteurs, cette forme clinique d’EMCG est le terme évolutif de l’EMCG franc non traité [1,4]. Elle doit être distinguée de trois tableaux bien différents. 3.1. Encéphalopathie postanoxique (EPA) Les myoclonies observées au décours des anoxies cérébrales sont presque toujours l’expression d’une souffrance cérébrale diffuse non spécifique. Typiquement constatées d’emblée, elles ne sont pas précédées d’un EMCG franc et intéressent préférentiellement la face et les structures axiales : paupières, diaphragme, tronc [21]. Les tracés EEG ne montrent pas d’activités paroxystiques et les myoclonies sont temporellement dissociées des activités électroencé- 494 H. Outin et al. / Réanimation 13 (2004) 492–499 phalographiques. La distinction entre EPA et EMCG larvé sur les seules données EEG peut toutefois être délicate [1,8,21,22]. Bien sûr, d’authentiques EMCG francs ou larvés peuvent être observés après anoxie cérébrale. Toutefois, si on considère soigneusement les critères cliniques et EEG, cette éventualité serait assez rare [18]. 3.2. Encéphalopathies métaboliques, toxiques et médicamenteuses Des myoclonies peuvent être observées dans ces situations diverses et, en cas d’association avec des troubles de vigilance, faire évoquer le diagnostic d’EMCG larvé. Le diagnostic repose sur le contexte clinique (hépatopathie, insuffisance rénale avancée, prise médicamenteuse...) et les données électroencéphalographiques (absence de crises, ondes triphasiques en cas d’hépatopathie...) [23]. 3.3. État de mal non convulsif Les états de mal non convulsifs s’expriment de manière sélective par une confusion mentale et non par un coma et, en règle générale, ne sont pas précédés par des convulsions organisées en état de mal [1]. La difficulté réside dans le fait que des aspects EEG évocateurs d’état de mal non convulsif ont été relatés chez des sujets comateux n’ayant pas présenté au préalable de convulsions. Un travail récent chez 236 comateux fait état de tels tracés chez 8 % des malades [24,25]. À noter que la population étudiée comportait 42 % de victimes d’anoxie cérébrale. Par ailleurs, le bénéfice du traitement d’éventuelles manifestations épileptiques évocatrices d’un état de mal non convulsif dans le coma n’est pas connu. En tous cas, l’élargissement de la notion d’état de mal non convulsif à toute affection neurologique aiguë comportant des décharges épileptiformes sur l’EEG, préconisé par certains [24,26], paraît excessif [1]. 4. Médicaments antiépileptiques de première ligne : des avancées limitées Depuis la conférence de consensus française de 1994, qui préconisait l’emploi de diazépam ou de clonazépam associé à la phénytoïne ou au phénobarbital selon les contre indications de ces molécules [5], deux ETC ont été publiés. L’ETC en double insu des Vétérans, publié en 1998, a comparé quatre modalités thérapeutiques : phénobarbital, lorazépam, phénytoïne et diazépam associé à la phénytoïne [14]. Cinq cent dix-huit EMCG (384 francs et 134 larvés) ont été analysés. Le diagnostic d’EMCG était retenu si les manifestations convulsives duraient plus de dix minutes. Il était confirmé par l’EEG en cas d’EMCG larvé. Le critère de jugement principal de l’essai était la disparition de toute activité motrice et électrique évocatrice de convulsions au bout de 20 minutes et durant les 40 minutes suivantes. La réponse à ce traitement de première ligne a été de 55,5 % pour les EMCG francs et de 14,9 % pour les EMCG larvés. La population étudiée était très particulière : durée de l’évolution considérable avant l’inclusion dans l’étude (2,8 heures pour les francs et 5,8 heures pour les larvés) ; forte proportion de victimes d’anoxie cérébrale (6 % parmi les francs, 38 % parmi les larvés) ; mortalité globale à un mois de 36 % (27 % parmi les francs, 65 % parmi les larvés), bien supérieure à la mortalité habituelle des EMCG, relatée dans la littérature [12]. Cet essai de grande ampleur s’est heurté à d’inévitables problèmes méthodologiques et de recueil des données : 570 malades ont été inclus dans l’essai mais seulement 518 furent analysés (52 inclus n’étaient pas en état de mal, 18 classés dans le groupe EMCG larvé étaient en fait des EMCG francs) ; l’évolution des malades après le traitement de première ligne n’était pas bien détaillée (11 % de rechute dans les 12 heures pour l’EMCG franc et 20 % pour les larvés) et seulement décrite au trentième jour ; le nombre d’EMCG réfractaire n’était pas relaté ; les effets secondaires étaient décrits sommairement (on ne connaît pas le pourcentage de malades ventilés). Les auteurs préconisaient le recours en première intention au lorazépam, sans preuve statistique (seul l’emploi isolé de la phénytoïne pouvait être écarté) et concluaient à la nécessité de rechercher des traitements de première ligne plus actifs, puisque les médicaments n’étaient efficaces au mieux que dans 67 % des cas d’EMCG francs (avec le lorazépam) et dans 24 % des larvés (avec le phénobarbital). Un autre ETC en double insu a été publié en 2001 [9]. L’EMCG était défini comme la persistance des convulsions au-delà de cinq minutes. L’étude, menée aux États-Unis en extrahospitalier où la prise en charge précoce est assurée par des « paramedics », comportait trois bras : diazépam (5 à 10 mg), lorazépam (2 à 4 mg) et placebo. Le critère de jugement était le pourcentage d’EMCG ayant cessé à l’arrivée aux urgences. Ce pourcentage était de 59 % avec le lorazépam, 42,6 % avec le diazépam et 21,1 % sous placebo. Il y avait plus d’effets secondaires et plus d’admission en unité de soins intensifs chez les personnes qui n’avaient pas reçu de traitement par benzodiazépines, encore que cette dernière constatation perdait sa signification statistique après ajustement sur l’étiologie. Le pronostic ultérieur, vital et fonctionnel, était identique dans les trois groupes, mais l’ETC n’était pas planifié pour mettre en évidence des différences sur ces critères. La population d’étude était très différente de celle de l’ETC des Vétérans : la durée de l’état de mal avant traitement était de l’ordre de 30 à 50 minutes ; le traitement mis en œuvre était « minimaliste », car administré par des paramedics ; on relevait une histoire d’épilepsie dans plus de 60 % des cas, ce qui est en général associé à un bon pronostic ; il y avait très peu de patients atteints d’anoxie cérébrale. Les auteurs concluaient au bien-fondé de l’administration précoce de benzodiazépines en extrahospitalier par des non-médecins. Ces conclusions sont peu exportables en France, où l’organisation de la prise en charge extrahospitalière est médicalisée, mais apporte des arguments en faveur de la notion d’urgence de mise en œuvre du traitement. Certains auteurs suggèrent le recours au diazépam isolément de première intention [27]. Cette attitude, qui rejoint H. Outin et al. / Réanimation 13 (2004) 492–499 celle de quelques praticiens français [28], se fonde en fait sur une interprétation des données de la littérature anglosaxonne [2,6,7,14,29] qui préconisent largement l’utilisation en première intention du lorazépam — benzodiazépine dont l’action dure 12 heures — et sur celles d’un ETC en double insu mais de petite taille (78 patients) qui montre une équivalence du lorazépam et du diazépam [30]. Le lorazépam étant difficile à obtenir en France (ATU), certains praticiens ont recours au diazépam ou au clonazépam isolément en première intention. Cette façon de procéder conduit souvent, en raison de l’effet purement suspensif de ces molécules d’action brève, à la répétition des doses et par conséquent à leurs effets dépresseurs respiratoires. Surtout, l’administration d’un traitement antiépileptique de longue durée d’action est ainsi différée, bien qu’elle soit clairement recommandée par les conférences de consensus [5,7] et par les revues générales récentes [6,22]. L’utilisation en première intention du midazolam dans l’EMCG n’a pas été suffisamment évaluée [22]. Dans une population ciblée de 42 jeunes adultes présentant une maladie épileptique sévère, les épisodes convulsifs qui duraient plus de cinq minutes (non considérés dans ce travail comme répondant à la définition d’un état de mal) ont été traités après tirage au sort par midazolam per os ou diazépam intrarectal sans qu’il n’ait été mis en évidence de différence statistiquement significative (75 vs 59 % de succès) entre les deux groupes [31]. L’acceptabilité du midazolam a été jugée meilleure par l’équipe médicale et infirmière. La fosphénytoïne, prodrogue de la phénytoïne, présente les mêmes risques généraux que la phénytoïne, recommandée par la conférence de consensus, et en partage donc exactement les mêmes contre-indications [1,4,22,27]. En revanche, sa tolérance veineuse est meilleure [4]. Sa posologie est de 15 à 20 mg/kg d’équivalent phénytoïne en bolus, administré à un débit de maximum de 150 mg d’équivalent phénytoïne par minute, soit trois fois plus rapidement que la phénytoïne. Cependant, le délai de transformation de la fosphénytoïne dans l’organisme explique que l’effet antiépileptique survient à peu près au même moment qu’avec la phénytoïne. Ces produits sont à proscrire dans le cadre des intoxications médicamenteuses par substances cardiotropes (médicaments stabilisateurs de membranes, bêtabloquants, digitaliques, inhibiteurs calciques). L’utilisation de valproate de sodium est régulièrement relatée dans des enquêtes de pratique [28]. Il est intéressant de noter que les neurologues spécialisés en épileptologie ne l’utilisent que fort peu et seulement en dernière intention [32] et qu’aucune recommandation n’en fait mention autrement que de façon anecdotique. Sa bonne tolérance notamment hémodynamique [33] doit être confirmée et son éventuelle efficacité évaluée par des essais thérapeutiques [27]. 5. Médicaments antiépileptiques de deuxième et troisième ligne : le brouillard En cas d’échec du traitement de première ligne, la conférence de consensus française recommande de compléter les 495 doses de l’antiépileptique de longue durée d’action déjà utilisé, puis, en cas d’échec, de recourir à l’anesthésie barbiturique [5]. Dans tous les cas, il faut s’assurer que les mesures générales de réanimation ont été prises et que le ou les antiépileptiques de première ligne ont été administrés à la dose préconisée par les recommandations. Il faut éliminer un état de mal factice puis rechercher et traiter des facteurs secondaires de pérennisation (désordres métaboliques — hypoglycémie, hyperglycémie, hyponatrémie, hypocalcémie, hypomagnésémie, porphyrie —, hyperthermie, ventilation mécanique mal conduite, interférences médicamenteuses, effet proconvulsivant de certains médicaments). La pérennisation peut dépendre aussi de l’étiologie : le traitement adapté et précoce de celle-ci est bien sûr indispensable [1]. À ce stade où les convulsions ne cèdent pas ou réapparaissent dans les minutes qui suivent l’administration du traitement de première ligne, il faut reconnaître que les options thérapeutiques sont variées et guidées par les opinions personnelles [22]. Certains recourent très rapidement aux agents anesthésiques, sans preuve du bien fondé de cette attitude [22]. À noter que dans l’ETC des Vétérans, la réponse globale au traitement de deuxième ligne est de 7 %, et de 2,3 % pour le traitement de troisième ligne [34]. 6. État de mal réfractaire : une situation grave à traiter en réanimation On s’entourera exactement des mêmes précautions que dans la situation précédente : il faut s’attacher à éliminer impérativement un état de mal factice [3]. La définition du caractère réfractaire de l’EMCG est complexe et variable [2,4,5,7]. En pratique, on peut proposer de considérer comme réfractaire un EMCG dont l’activité persiste, après prise en charge effective et adaptée, au plan clinique ou au plan EEG, au-delà de 60 minutes [1]. À ce stade le malade est ventilé artificiellement et devrait bénéficier, dans la mesure du possible, d’un monitorage par EEG continu. Le traitement repose sur l’anesthésie générale (pentothal, midazolam ou propofol). La molécule de choix n’est toutefois pas déterminée. Dans une revue systématique de la littérature visant à évaluer l’efficacité du pentothal, du midazolam et du propofol dans l’EMCG réfractaire, 22 études publiées entre 1970 et 2001 et rassemblant 193 patients ont été colligées [35]. Quarante-huit pour cent des malades sont décédés. Il n’y a pas d’influence du traitement utilisé sur la mortalité. Les auteurs concluent à la nécessité de faire un ETC pour comparer ces trois molécules : cette proposition est à première vue séduisante mais les difficultés prévisibles sont innombrables [36]. Le pentobarbital (ou le thiopental) représente depuis plus de 30 ans le traitement de référence de l’état de mal réfractaire [2,4] mais devant ses inconvénients et en particulier sa mauvaise tolérance hémodynamique [37], plusieurs alternatives ont été proposées. Le recours au midazolam à la dose de 0,2 mg/kg en bolus puis de 1 à 10 µg/kg 496 H. Outin et al. / Réanimation 13 (2004) 492–499 par minute ou au propofol est le plus souvent conseillé [1,2,4,6,22]. Pour cette dernière molécule, les données restent néanmoins parcellaires [38]. Les risques inhérents (notamment hémodynamiques) à l’emploi de fortes doses de propofol sont à prendre en considération [39]. Des médicaments très divers ont été préconisés dans l’état de mal réfractaire dont le valproate de sodium intraveineux, la lidocaïne, l’isoflurane, la kétamine [2,8]. Le topiramate par sonde gastrique semble être intéressant [40]. Les critères EEG d’efficacité optimale restent à définir [1,22,29,35,41] : simple disparition des crises, classique tracé de « burst suppression » d’interprétation parfois ambiguë [4] ou tracé isoélectrique continu. Les modalités de levée de l’anesthésie générale restent aussi imprécises. Il faut attendre pour certains 24 heures de tracé iso-électrique pour tenter la désescalade thérapeutique [4]. Dans tous les cas, un traitement de fond comportant des antiépileptiques qui seront maintenus après le contrôle de l’état de mal réfractaire est impératif. La coopération entre neuroépileptologue et réanimateur est à ce stade indispensable. Le traitement par anesthésie générale peut être nécessaire pendant plusieurs semaines. Il faut souligner que si la prise en charge est active et l’étiologie curable, il ne faut ni renoncer ni se décourager [4]. 7. Recherche d’une ou plusieurs causes : une étape urgente et incontournable L’enquête étiologique doit toujours être menée avec ténacité et perspicacité. Il ne faut pas, en cas de maladie épilepsie préexistante, retenir sans discuter sa seule responsabilité dans la genèse de l’état de mal : environ un quart de ces patients présentent au moins une agression cérébrale aiguë supplémentaire [42]. Chez un malade n’ayant pas d’antécédents d’épilepsie, ce qui est le cas le plus fréquent [17], les causes possibles d’état de mal sont très nombreuses et diversement associées, en rapport avec des affections aiguës ou anciennes — évolutives ou non : vasculaires, tumorales, post-traumatiques, infectieuses, inflammatoires, toxiques (médicaments, toxiques industriels dont domestiques, produits illicites, sevrage en alcool ou en benzodiazépines), métaboliques. Il faut se souvenir que les causes sont variables selon l’âge (vasculaires chez les patients âgés, infectieuses chez l’enfant) et l’origine géographique (neurocysticercose). Une cause toxique doit toujours être cherchée avec minutie. Des dysplasies corticales peuvent être également incriminées, même chez l’adulte. Il existe certainement des facteurs génétiques favorisant l’état de mal épileptique [43]. À noter la possibilité de carences vitaminiques comme par exemple en vitamine B6 [44]. Dans environ 10 % des cas, aucune cause n’est identifiée [8]. 8. Pronostic : un problème d’une grande complexité La morbidité et la mortalité peuvent résulter de mécanismes divers et intriqués dont les responsabilités respectives sont difficiles à établir [12,45,46] : étiologie, qui peut induire une agression cérébrale plus ou moins définitive dont la gravité peut conduire à une limitation thérapeutique ; retentissement systémique de l’EMCG ; prise en charge inadéquate ; complications liées à la mise en œuvre des traitements comme des troubles de vigilance, une dépression respiratoire ou circulatoire ; complications de la réanimation ; souffrance des structures cérébrales du fait de l’activité épileptique elle-même. Ce dernier point est souvent contesté car aucune étude clinique n’a pu jusqu’à présent le montrer de façon indiscutable chez l’homme [45]. Pourtant depuis 1973 les travaux de Meldrum chez le babouin ainsi que de très nombreux modèles animaux ont montré que l’activité électrique prolongée entraînait des lésions cérébrales indiscutables [45–47]. La présence d’une hypoxémie, d’une hypotension et d’une hyperthermie sont des facteurs majeurs d’aggravation de ces lésions. Le pronostic de l’EMCG a récemment fait l’objet d’une mise au point détaillée [12]. Les données de la littérature sont difficiles à interpréter car : les populations d’études sont très diverses (réanimation, services d’urgence, centre d’épileptologie, institutions, service de neurologie) ; la distinction entre EMCG francs et larvés, dont le pronostic est très différent, n’est souvent pas faite ; il existe une confusion entre EPA, EMCG larvé, état de mal non convulsif non précédé de manifestations convulsives, état de mal myoclonique ; les traitements ne sont pas standardisés. Les données concernant le pronostic vital de l’EMCG sont relativement claires. Les chiffres globaux de mortalité communément admis sont de 20 % chez l’adulte (5 % chez l’enfant). Dans l’étude EPISTAR conduite sur une population suisse francophone, la mortalité est de 7,6 % car les EPA en sont exclues [18]. En dehors de l’âge, le principal facteur du pronostic vital est l’étiologie : il est justifié de stratifier les travaux futurs sur celle-ci [11,12]. La mortalité directement imputable à l’EMCG est certainement faible, inférieure à 10 % [8]. L’influence de la durée de l’état de mal sur la mortalité — sans préjuger de son effet sur la morbidité — est probablement modeste à court terme [48] ce qui remet en cause des conclusions plus anciennes [49]. En revanche, ce paramètre a un impact à long terme : la mortalité est alors multipliée par trois [50]. Ces données sont difficiles à interpréter : un état de mal prolongé peut résulter de certaines étiologies, être consécutif à une prise en charge tardive ou encore inappropriée [12]. Une mauvaise réponse au traitement de première ligne [4] est associée à une mortalité multipliée par deux, et l’évolution vers un état de mal réfractaire est aussi un facteur de mauvais pronostic. Là encore, les données sont d’interprétation délicate [12]. La constatation d’un EMCG larvé d’emblée est de mauvais pronostic : 65 % de décès à 30 jours dans l’étude des Vétérans dans ce groupe (qui comportait 38 % de victimes d’anoxie cérébrale) alors que les personnes atteintes d’EMCG franc décèdent dans seulement 27 % des cas (6 % de victimes d’anoxie cérébrale) [14]. La mortalité semble plus élevée (34,1 vs 19,6 %) si l’état de mal comporte des convulsions ininterrompues [51]. Très peu de travaux rigoureux sont à l’heure actuelle disponibles en ce qui concerne la H. Outin et al. / Réanimation 13 (2004) 492–499 morbidité : séquelles à type de déficit neurologiques, de désordre des fonctions supérieures et cognitives [4,8,12,52]. Quand l’EMCG résulte d’une cause aiguë, les séquelles peuvent être liées aux convulsions ou à leur cause. Il est probable que la durée de l’état de mal est un facteur du pronostic fonctionnel, tout comme les autres facteurs influant sur la mortalité [12]. Il est en tout cas certain que, comme le montrent les données de la littérature [12,45,46,52–55], des séquelles importantes sont constatées au décours d’états de mal, en particulier réfractaires. Elles sont souvent méconnues par les réanimateurs qui ne suivent pas ces malades. À noter que le risque de maladie épileptique est important après la survenue d’un état de mal : 40 % alors qu’il n’est que de 10 % après une première crise d’épilepsie. 9. Mise en œuvre d’une ventilation mécanique : une mesure non systématique Le contrôle des voies aériennes est une priorité devant un état de mal épileptique. En dehors d’une détresse respiratoire avérée ou d’un contexte étiologique particulier, assurer la liberté des voies aériennes et oxygéner au masque peut s’avérer suffisant, le traitement antiépileptique pouvant être rapidement efficace [1,4–7,22]. Si la dégradation de l’état respiratoire impose une intubation endotrachéale, on peut recourir, en cas de persistance des convulsions, au thiopental (5 mg par kg–1) comme agent anesthésique d’induction, éventuellement associé à de la succinylcholine en gardant à l’esprit les risques liés à une hyperkaliémie. En cas d’hypertension intracrânienne, l’association du fentanyl (3 mcg par kg–1) a été proposée pour limiter l’élévation de la pression intracrânienne lors de l’intubation [22]. Il n’y a pas de bénéfice à ce stade précoce à administrer en continu le thiopental. En cas d’agitation postcritique le recours au midazolam associé au fentanyl est discutable car ces médicaments modifient l’évaluation de l’état de vigilance des malades, guide essentiel du traitement ultérieur. Enfin, l’utilisation d’un agent anesthésique pour le contrôle d’un EMCG impose une intubation pour contrôler la ventilation [1,4–7,22]. 10. Électroencéphalogramme : un outil crucial très sous-utilisé L’EEG est indispensable pour affirmer le diagnostic d’EMCG devant des manifestations motrices ambiguës [1,6,22] : il faut éliminer un état de mal factice, et, dans un contexte d’anoxie cérébrale, faire la distinction avec une EPA. L’EEG est aussi indispensable en cas de suspicion d’encéphalopathie métabolique [23]. L’importance du dépistage de l’EMCG larvé explique que les indications de l’EEG dans les suites d’un EMCG apparemment jugulé cliniquement doivent être larges, et sont formelles si le patient ne recouvre pas une conscience claire 497 au bout de 30 minutes. Lorsque le trouble de la conscience ne s’accompagne pas de signes cliniques évocateurs d’épilepsie, l’EEG permet de faire la part entre des troubles de vigilance liés aux médicaments employés, une confusion post-critique prolongée ou un état de mal électrique totalement infraclinique : dans l’étude des Vétérans [14] seuls 17 % des patients initialement en EMCG franc recouvraient une conscience normale en 12 heures, et aucun de ceux initialement admis en EMCG larvé. Dans 20 % des cas, l’EEG systématique objectivait un état de mal persistant, alors qu’il n’existait aucune manifestation clinique évocatrice [14]. Dans une autre étude 48 % des patients traités pour EMCG avec persistance d’un coma conservaient une activité épileptique paroxystique [26]. Les difficultés d’interprétation des tracés EEG sont considérables [12,22,26,56]. Les enregistrements en réanimation sont en outre sujets à de nombreux artéfacts [57,58]. Le recours au monitorage vidéo associé à l’EEG est préconisé par certains [22]. À noter enfin que l’EEG est le seul moyen qui permette d’identifier un EMCG larvé chez un patient curarisé. 11. Recommandations : un impact faible, surtout parmi les urgentistes et les réanimateurs non spécialisés Une enquête menée au Royaume-Uni en 1993 auprès de médecins de soins intensifs montrait que seuls 12 % d’entre eux suivaient un protocole et que seuls 23 % utilisaient un enregistrement électroencéphalographique pour prendre en charge les états de mal réfractaires [3]. En France, une enquête a été menée après la conférence de 1995 pour mesurer son impact sur les EMCG admis en réanimation [28]. Le thiopental a été utilisé d’emblée dans un quart des cas en préhospitalier. L’antiépileptique d’action prolongée restait peu prescrit. Le valproate de sodium était très utilisé (37 %). Malgré l’existence de recommandations assez claires celles-ci ont eu un faible impact. Ces constatations sont à mettre en parallèle avec l’enquête effectuée aux États-Unis auprès de spécialistes en réanimation neurologique ou en épileptologie. Les recommandations sont ici bien suivies. L’utilisation du valproate de sodium intraveineux n’est décidée que dans 16 % des cas et seulement dans le cadre de l’état de mal réfractaire. Références [1] [2] [3] [4] Outin H, Liot P, De Jonghe B, Thomas P. Prise en charge des états de mal épileptiques convulsifs réfractaires en réanimation. Rev Neurol (Paris) 2002;158:1059–68. Shorvon S. The management of status epilepticus. J Neurol Neurosurg Psychiatry 2001;70(Suppl 2):II22–II27. Walker MC, Howard RS, Smith SJ, Miller DH, Shorvon SD, Hirsch NP. Diagnosis and treatment of status epilepticus on a neurological intensive care unit. QJM 1996;89:913–20. Treiman DM. Effective treatment for status epilepticus. In: Schmidt D, Schachter SC, editors. Epilepsy Problem Solving in Clinical Practice. 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