l`huile et l`économie de la bretagne romaine - ceipac
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l`huile et l`économie de la bretagne romaine - ceipac
en: Bécherches Brésiliennes, Besançon, 1995; pp. 95-115 L'HUILE ET L'ÉCONOMIE DE LA BRETAGNE ROMAINE - Pedro Paulo A. FUNARI (Université de Campinas, UNICAMP, Brésil) La recherche de nouvelles données et les modèles interprétatifs Le professeur Free (1987) représente, aussi bien que M. Todd (1989) et d'autres, toute une génération de chercheurs classiques britanniques à la recherche de nouvelles données et de leur description fidèle (cf. Scott 1990: 955). Cette approche était déjà la règle, à l'intérieur de la philosophie anglo-saxonne de l'Histoire, au moins des Collinwood, un archéologue qui a pensé la spécificité de l'histoire. F.R. Ankersmit (1986: 7) a opposé "l'herméneutique allemande, qui tend à voir le passé comme une donnée et qui nous demande un retour, en quelque sorte, au passé pour découvrir sa signification. L'hermeneutique anglosaxonne se développe en direction opposée, car elle nous demande d'essayer de trouver de nouvelles données historiques". Peut-être les archéologues sont-ils naturellement enclins à la recherche de nouvelles données, étant donné que, à la différence des historiens classiques, nous sommes souvent confrontés à des découvertes inédites. Nous nous voyons très naturellement comme des détectives (Carandini 1979; Collinwood 1946: 266) en quête d'informations. Cependant, les archéologues deviennent constamment plus conscients du fait que "l'interprétation ne commence pas après la collecte des faits; l'interprétation crée, elle même, le document et les faits" (Samekawa & Smith 1988: 152). Une étude monographique, comme cet article, n'est pas purement et simplement une compilation de faits, elle est une argumentation (Calhoun 1987: 624). Les chercheurs allemands ont toujours mis en exergue la subjectivité de toute interprétation humaine, dès la fameuse phrase de Goethe: Jede Tatsache ist schon Theorie (toute action est aussi theorie). D'après Droysen (1943: 420) dass uns die Vergangenheit nicht mehr unmittelbar, sondern nur in vermittelter Weise vorliegen dass wir nicht "objektiv" die p. 95 Vergangen heiten, sondern nur aus den "Quellen" eine Auffassung, eine Anschauung, ein Gegenbild von ihnen herstellen koennen...". L'historien classique Franz Georg Maier (1984: 86) a appelé l'historien positiviste en tant que miroir de la réalité passée un "réaliste naïf". En effet nos reconstructions des réalités passées à travers des documents et des faits sont en réalité des produits hautement élaborés de notre propre époque à la différence d'une impossible reproduction fidèle du passé. Arnaldo Momigliano (1984: 484) a souligné que des termes comme capitalisme, superstition, impérialisme, esclavage, liberté, exigent une étude soigneuse de leur utilisation et de leur signification pour l'analyse d'autres périodes historiques. Tout cela signifie qu'il faut chercher de nouveaux documents comme les timbres des amphores Dressel 20 et aussi étudier la consommation de l'huile à travers ces documents mais également être conscients du fait que et les documents et les modèles analytiques utilisés sont le résultat de nos raisonnements. Pour comprendre la consommation de l'huile en Bretagne romaine et sa signification économique il faut d'abord traiter le problème du caractère de l'économie romaine. Pour comprendre l'économie romaine La lecture des auteurs anciens aussi bien que l'étude des vestiges archéologiques ont produit des réactions très diverses chez différents chercheurs. Le "modernisme" et le "primitivisme" (Carandini 1983: 202) continuent à dominer le débat sur le caractère de l'économie et de la société anciennes (Jongman 1991: 15-41). Peu de gens continuent à se définir comme des "primitivistes" mais l'idée que le monde antique s'est maintenu sous-développé et pauvre est toujours très répandue (cf. Jongman 1991; pour une critique à l'idée de "développement" voir Arrighi 1991: 39-41). La majorité des auteurs cependant ne sont pas d'accord avec cette approche, quelques uns mettant l'accent sur l'importance du marché, au moins en ce qui concerne l'Empire romain. L'économie de l'Empire romain a ainsi été caractérisée en différentes études monographiques comme un système économique d'échanges de marchandises (Padguy 1976: 20) en quête de nouveaux marchés de consommation (Will 1983: 269), avec une production pour l'exportation (Mattingly 1988: 52) basée sur une politique économique visant p. 96 le développement (Birley 1988: 19; Pekary 1976: 115). Récemment Claude Nicolet (1988: 194) a considéré la production de denrées agricoles pour le marché comme une caractéristique très typique de l'économie romaine. Dans ce contexte le modèle de la "cité consommatrice" proposé par Moses I. Finley (1985; cf. Bruhs 1985: 269) est considéré comme impropre pour la description du Haut-Empire romain (Carandini 1980: 18; Foxhall 1990: 113). Cela est en rapport avec l'importance accrue donnée au marché par opposition à l'autosuffisance (Corbier 1981: 427). Cependant la production de produits pour la consommation locale (Clavel-Lévêque 1976: 243) ne doit pas nous faire sous-évaluer le rale du marché dans l'économie (Clavel-Lévêque 1977: 19) et l'importance du capital pour le fonctionnement de l'économie romaine (Clavel-Lévêque 1980: 395). Même si nous admettons l'importance du marché pendant le Principat (Carandini 1986: 11) cela ne répond pas à la question de savoir comment distinguer clairement les deux principaux systèmes d'échanges en fonctionnement simultané sous le HautEmpire: les échanges proprement à travers le marché et les échanges dus à la rédistribution (Peacock & Williams 1986: 55-63). La complexité des institutions de fonctionnement de l'Empire romain (D'Arms 1981: 13) augmente encore le problème car les controles très complexes de la production et des échanges comme dans le cas des amphores Dressel 20 et de la production et distribution de l'huile peuvent être le résultat de mécanismes soit de rédistribution, soit d'échange commercial. Nous pouvons évaluer la difficulté pour différencier le troc (permutatio, cf. Paul. Dig. 18, 1, 1) de l'échange en étudiant le mot annona. Bien que les chercheurs modernes pensent normalement l'annona comme un mécanisme de rédistribution, annona signifiait aussi le prix de marché (Plaut. Trin. 2, 4, 83). Ainsi, annona était le terme économique technique utilisé pour décrire les prix. Sénèque (De Benef. 6, 14) définissait la valeur ou le prix des marchandises (aestimatio) comme "le résultat non pas de leur utilité mais de la tradition (consuetudine) et du prix de marché (annona)". Cela signifie que nous ne devons pas purement et simplement considerer l'annona comme un ravitaillement hors de l'action du marché. La découverte de documents militaires à Vindolanda (Chesterholm, Angleterre) permet de constater que l'achat de différents produits était p. 97 accompli au marché. "Achat avec de l'argent", argent" (pecunia) et "acheter avec de l'argent" (comparare denarios) (Bowman, Thomas & Adams 1990: 35, 45) ce sont des expressions usuelles utilisées par les militaires dans ces documents. Récemment Anthony R. Birley (1991: 95) a proposé que l'usage de ratio (compte, calcul) par rapport à l'achat de cuir aussi bien que les autres termes mentionnés ci-dessus suggèrent une pratique habituelle des affaires et de l'achat au marché. Cependant comme l'économie romaine était complexe, intégrée verticalement et caractérisée par des rationalités non-modernes (Foxhall 1990: 113), nous devons toujours nous rappeler, en étudiant les amphores, comme ici, que le marché signifie à la fois des consommateurs (comme les soldats ou le peuple romain) avec des avantages politiques spécifiques et aussi le marché au sens abstrait, moderne du terme, c'est-à-dire les consommateurs en général (Nicolet 1988: 41-2). Ces questions sont discutées en détail dans la prochaine section. Les amphores et l'économie romaine: redistribution et vente au marché Les amphores sont des vases destinés au transport de marchandises pour l'échange au sens large du terme, y compris les pratiques dues à la réciprocité, à la redistribution ou au commerce (Peacock & Williams 1986: 54-66). Il y a des auteurs qui pensent que les échanges de marchandises en amphores sont des preuves claires du fait que l'économie romaine était monétaire et liée au marché (Hedeager 1987: 126). Paterson (1988: 243-4) souligne que des marchands privés (negotiatores et navicularii) controlaient le commerce en huile et en vin et considère que "l'organisation de l'État utilisait très largement des marchands privés et, en effet, présupposait l'éxistence d'une structure complexe de commerçants privés. Les amphores ulilisées pour le commerce à longue distance sont le témoignage le plus éloquent de l'éxistence d'une économie de marché développée dans le monde romain". Il y a des données qui démontrent que l'exportation des produits en amphore prospérait déjà bien avant l'intervention officielle de l'État et aussi hors de la sphere d'autorité géographique et légale de Rome, et cela dès la période républicaine. Les Romains ont maintes fois accompli des interventions militaires pour protéger les intérêts des marchands p. 98 romains ou italiques hors du territoire officiellement romain (par exemple pendant la guerre de Jugurtha). La découverte d'amphores romaines hors du territoire romain, et même chez les ennemis des Romains, montre l'importance des marchands privés et des forces de marché au delà du contrôle de l'État. Cependant cela ne permet pas de savoir l'importance de la politique de l'État en ce qui concerne le ravitaillement controlé ou influencé directement par lui quand nous étudions les sources anciennes sur ce sujet. Tacite (Ann. 1, 9, 7) décrit les actions d'Auguste avec les mots suivants: Mari Oceano aut amnibus longinquiis saeptum imperium legiones, provincias, classes, cuncta inter se conexa; ius apud civis, modestiam apud socios, urbem ipsam magnifico ornato; pauca admodum ui tractata quo ceteris quies esset (cf. Pline, NH, 14, 1, 2 sur le commercium rerum et sur la societas pacis). Les apaisantes phrases de Tacite essaient de résumer toute la politique impériale et il y réussit. Le concept principal est la "paix" (quies), un calme sûr et protégé (saeptum imperium). L'échange est le but principal, cuncta inter se conexa, bien que les profits soient partagés inégalement entre citoyens et alliés, car Rome reçoit les denrées de luxe (magnifico ornato). Tout cela est maintenu à travers l'usage limité de la force par l'armée ou par les forces de l'ordre, soit aux frontières (saeptum imperium), soit à l'intérieur de l'Empire (pauca ui tractata). Cela étant, il n'est pas possible de distinguer l'échange de la redistribution: la politique économique d'Auguste envisageait l'assurance du libre échange des produits, la défense des marchands et des producteurs de marchandises, mais, dans le même temps, les agents économiques producteurs et consommateurs ne sont pas égaux comme c'est le cas dans une économie capitaliste. Des consommateurs différents recevaient par des moyens politiques différents bénéfices: ius, modestia et magnificentia caractérisent des positions politico-économiques très clairement diverses. Ce système dépendait directement de l'armée qui soutenait le régime politique impérial, l'armée étant la garante de la paix et surement une de ses principales bénéficiaires. L'idéologie impériale, dès le début, mettait en exergue le soin (cura) du Prince et le caractère personnel de cette tache (sua impensa) (Schneider 1986: 38). Remesal (1990: 59) étudie en détail de qu'il appelle Versogungssystem ou système de ravitaillement de consommateurs privilégiés, comme l'armée et la p. 99 population de Rome. La praefectura annonae recevait des biens, y compris de l'huile par trois moyens: des achats, des impôts et des impositions (indictiones). Seulement la première méthode était réellement gouvernée par les forces du marché (Remesal, inédit: 3). Whittaker (1985: 57) considère la consommation militaire "un système de ravitaillement spécialisé qui n'était pas une simple réponse aux demandes du marché... (mais, au contraire, il y avait un niveau peu développé de transactions au marché avec de l'argent pour l'achat et pour la distribution des fournitures militaires". Cependant il existe quelques indications que même les fournitures militaires n'étaient pas complètement hors des rapports marchands. Bowman, Thomas et Adams (1990: 41) étudiant une lettre du commencement du 2e siècle après J.-C., trouvée à Vindolanda, une fortification militaire frontalière, ont décrit ce document comme "traitant d'affaires commerciales et financières", "la lettre toute entière étant pleine d'une initiative typique des entrepreneurs". Des achats y sont explicitement mentionnés. La bureaucratie hautement efficiente de l'armée romaine (Birley 1990: 20) ne dépendait pas nécessairement et seulement des méthodes de commandement pour l'obtention de ses denrées. Les fournitures militaires étaient politiquement orientées ab origine, car le déploiement de l'armée et la colonisation étaient des actes éminemment politiques, pas économiques. Dans ce sens là, toute consommation militaire était originellement politique. Les méthodes utilisées pour fournir les différentes denrées, néanmoins, n'étaient pas toujours politiques. Tout cela signifie qu'il faut rendre plus sure notre conception des différentes nuances en ce qui concerne les fournitures, car il n'est pas toujours possible de distinguer Ie transport obligatoire et le libre transport des denrées, ou encore de déterminer où finit le troc et où commence l'échange marchand. La taxonomie doit être un instrument analytique utile (Finley 1983: 72) et, par conséquent, nous ne devons pas nous tromper en considérant les fournitures militaires comme de caractère simplement marchand ou, au contraire, non marchand. Il semble que la complexité et la diversité de situations gêne l'établissement de généralisations valables pour toutes les pratiques courantes. Quoi qu'il en soit, c'est le contexte pour l'étude de la Bretagne en tant que région frontalière consommatrice. Il faut maintenant rendre compte du rôle géo-politique de cette province. p. 100 La Bretagne en tant que province consommatrice Hedeager (1987: 126) propose un modèle analytique pour l'étude des régions frontalières de l'Empire: "Il y avait deux systèmes structurellement différents à la périphérie nord de l'Empire... l'un avec ses racines dans le monde celtique, l'autre avec ses racines dans le monde germanique. Si l'expansion romaine a subi une défaite définitive par rapport aux Germains, elle a réussi à ajouter un grand territoire celtique à l'Empire". Les régions celtiques ont souffert d'un processus d'assimilation culturelle (Bartel 1980: 19) aboutissant à une homogénéisation culturelle (Clavel-Lévêque 1973-4: 21): les moeurs et la culture romaines se sont répandues rapidement en pays celtique, touchant à la fois l'élite et le peuple. Traditionnellement, cette description était valable pour le centre de la région celtique, notamment pour les Gaules. La Bretagne, en revanche, a été considérée en tant que "zone militaire frontalière" qui aurait expérimenté une transformation profonde entre l'age du fer tardif et le début de la période romaine. D'après ce modèle analytique, les cités auraient cru à partir des villages (vici) auprès des forteresses militaires abandonnées par l'armée qui marchait vers des conquêtes plus au nord ou à l'Ouest de l'Ile britannique (Wacher 1975: 27; Rivet 1977: 21; Webster 1966). Cependant, Martin Millet (1990) a étudié récemment la romanisation de la Bretagne à travers une analyse détaillée et il conclut à un renversement de ce schéma. Millet (1990: 66, 74) propose que "les premières ciuitates établies en Bretagne, au sud et à l'est, étaient fondées sur des agglomérations de l'âge du fer tardif <et que> les élites tribales incorporées se sont transformées en décurions des ciuitates; l'établissement des cités était le résultat naturel du désir de participer au style de vie romain". Déjà en 1981, Peter Salway (1984: 236) considérait aussi que les moeurs romaines ne pouvaient pas "laisser même la famille britannique la plus humble sans transformations" (cf. Saddington 1991: 415). L'usage de la langue latine par ce peuple en tant que langue vivante confirme que même la culture populaire de Bretagne a été très affectée par la romanisation (Mann 1971: 219; Hamp 1975: 151). Confrontant les inscriptions britanniques avec les graffiti pompéiens, on constate leur similarité, comme domna (RIB 323; CIL IV 4187; 6865) ou l'omission de la lettre -m de l'accusatif singulier (cura, à p. 101 l'accusatif, RIB 360; 365; 534; cf. CIL IV 1597). Ce sont des tendances linguistiques typiques du latin parlé en général. Cela étant, la Bretagne était beaucoup plus qu'une terre de colonisation purement militaire et Londres en était probablement la preuve matérielle la plus évidente: "Le développement de Londres même avant 60/1 après J.C. semble donc être le résultat du commerce. La nature cosmopolite de la cité et son centre projeté très tôt signifie que des marchands étrangers ont fondé la ville en tant que communauté organisée et localisée pour convenir au commerce maritime et pour constituer le centre des communications à travers un pont sur la Tamise... sa localisation doit être considérée comme politiquement neutre <par rapport aux chefs-lieux tribaux> et cela explique l'heureux développement de la communauté marchande les premières années après la conquête. Étant hors des centres des ciuitates, Londres était hors du contrôle que les différentes élites tribales pouvaient essayer d'exercer sur les échanges économiques. Des marchands étrangers pouvaient donc établir leur propre communauté commerciale sur un territoire neutre, constituant un "port of trade". La romanité très ancienne de Londres en est la preuve et, en même temps, réfléchit un développement sans ambages et différent des ciuitates" (Millet 1990: 89). Toutefois, cette interprétation de Millet a été mise en question par Brigham (1990: 93), qui pense que la prospérité de Londres était, en réalité, fragile et même trop ambitieuse en ce qui concerne son programme de constructions. Mais Brigham (1990: 158-160) considère des transformations tardives de la cité comme un signe de sa faiblesse dès son commencement, sans voir que les événements tardifs ne nous disent rien sur les périodes anciennes, si les transformations économiques ont été structurelles et au niveau impérial et non pas une caractéristique de la Bretagne per se. Londres et les autres villes anciennes de la province se sont développées à cause de l'intégration des populations indigènes britanniques (Williams 1990: 604) et elles ont prospéré pendant les deux premiers siècles d'administration romaine (Marsen 1976). Outre les villes, la campagne, elle aussi s'est développée à travers l'éopanouissement des fermes "basées sur l'accumulation de profits obtenus à travers la vente de marchandises agricoles au marché" (Hingley 1982: 32). Géographiquement, nous pouvons p. 102 conclure que les plines britanniques, cités et fermes à la fois, étaient bien intégrées à l'économie marchande du type celtique continental. Cela nous conduit à une question compliquée: jusqu'à quel point les régions frontalières, notamment les pays de Galles et le Nord de l'Angleterre, étaient-elles civiles? J.-H. van der Werff (1987: 155) résume le point de vue les plus fréquent, quand il considère que "les denrées transportées en amphore comme l'huile, le vin et les saumures étaient des produits de luxe pour les officiers et pour les soldats d'origine étrangère (c'est-à-dire méditerranéenne)". La colonisation frontalière serait donc de caractère éminemment militaire et "étrangère" par rapport à la région. Cependant, il semble que cités et uici auprès des frontières en Bretagne dépendaient partiellement des forteresses de l'armée et partiellement de leur position par rapport aux routes de commerce avec les populations des deux côtés des frontières (cf. Charlesworth 1978: 122). Lawrence Okamura (1990) a avancé l'idée que "les forteresses continentales sur le limes coincident maintes fois avec des marchés locaux (romano-indigène ou indigène) et que l'expansion romaine du limes envisageait l'annexion de ces marchés locaux". Quoi qu'il en soit, il semble incontestable qu'il y avait des différences nettes entre la région civile des plaines du sud-est et les sites frontaliers de caractère plus ou moins attachés aux militaires. Une autre question se rattache aux deux régions frontalières britanniques, le Pays de Galles et le mur d'Hadrien. Nous n'avons aucune donnée qui permettrait de nous faire penser que les Britanniques considéraient que le Pays de Galles constituait une entité séparée. En effet, le Pays de Galles doit être considéré en tant qu'une unité culturelle créée à la période médiévale. Cependant, en tant que concept stratégique et géographique, nous pouvons être sûrs que les Romains distinguaient une région spécifiquement galloise. Bien que, pendant toute la période roamine, même au Bas Empire, il n'ait pas existé une unité administrative galloise, il y eut, dès le début, un déploiement stratégique des forces militaires romaines dans cette région. Toute la région devait recevoir du ravitaillement de la Méditerranée, au moins du vin et de l'huile, mais nous n'avons pas de données sur les routes possiblement utilisées, c'est-à-dire que nous ne savons si les denrées venaient à travers Londres, par des moyens terrestres, ou s'il y avait un commerce maritime direct sur la côte ouest de la Bretagne. Quelques documents tardifs sur la défense p. 103 de la côte ouest (Salway 1984: 384) semblent indiquer que pendant les deux premiers siècles cette route maritime était utilisée sans problèmes. Cela serait d'accord avec l'analyse de Keith Hopkins (1982: 84) des coûts des transports et expliquerait, comme on le verra, des différences de ravitaillement militaire entre ces deux zones frontalières, le Pays de Galles et le mur d'Hadrien. Il est évident que des bateaux voyageant par la côte ouest et les nauicularii commerçant avec des sites gallois devaient etre différents des navires attachés aux sites du Nord de l'Angleterre. La consommation de l'huile en Bretagne romaine: contribution au débat en cours Peter Salway (1984: 652) pouvait encore, au commencement des années 1980 confondre les amphores à huile bétiques de type Dressel 20 avec des amphores vinaires et affirmer que "les amphores espagnoles des premier et deuxième siècles après J.-C. trouvées en Grande Bretagne représentent un commerce étendu du vin". Cela s'explique par différentes raisons, y compris le fait que la consommation de l'huile semblait (et, en quelque sorte, continue à sembler) bizarre pour les Britanniques d'aujourd'hui. Cependant, récemment il y eut une reconnaissance croissante du fait que les Britanniques, pendant la période romaine, étaient beaucoup plus romanisés que l'on ne pensait il y a encore peu de temps. Tacite (Agr.) regrettait que "les Britanniques se démoralisent à cause des plaisirs des portiques, des thermes et des banquets". Toutes ces activités dépendaient de l'usage de l'huile, soit pour la cuisine, soit pour l'onction, soit pour l'éclairage (Brun 1953: 101-2; cf. Richmond 1986: 173). Le discours de Tacite à ce sujet est bien sûr plutôt stylistique que variment descriptif (Roberts 1988), mais il transmet un message réel: les moeurs romaines étaient en effet en train d'être adoptées largement dans la province. Dion Cassius (62, 5) était bien conscient que les mots qu'il attribue à Boudicca décrivaient les vrais besoins des soldats romains: "Ils ont besoin de l'ombre et de l'abri, de pain, de vin et d'huile. Leur manque signifie pour eux la mort". Les amphores à huile bétique de type Dressel 20 sont présentes sur des sites britanniques de l'âge du fer avant la conquête romaine, représentant entre le tiers et la moitié du total p. 104 d'amphores trouvées sur ces sites (Peacock é& Williams 1983: 266). La consommation militaire de l'huile est confirmée par des amphores trouvées en différents forts. A Inchtuthil, 13 % de tous les fragments céramiques sont des Dressel 20, ce qui signifie 40 % de tout le poids (Pitts et Joseph 1985: 335). A Vindolanda, 95 % de tous les fragments céramiques sont des Dressel 20 (Bidwell 1985: 182). Outre les sites militaires, les amphores Dressel 20 étaient présentes en grande quantité sur différents marchés civils. D'après Sealey (1985: 115), à Sheepen (fouilles de 1930-9; matériel archéologique antérieur à 60-61 après J.-C.) les Dressel 20 représentaient 38,2 % de toutes les amphores et 72,5 % de la capacité totale des denrées importées en amphores. ll est difficile d'évaluer avec précision l'importation de l'huile en Bretagne romaine, mais on doit remarquer que les Dressel 20 sont les amphores les plus souvent exhumées des sites britanniques (Peacock & Williams 1986: 136). Néanmoins, bien que leur importance soit reconnue, les archéologues britanniques se sont occupés de ce matériel principalement en tant que document anépigraphique. Cela a permis aux scientifiques britanniques de constater l'ubiquité des Dressel 20 au Pays, mais, en même temps, l'absence d'analyse épigraphique a rendu difficile la proposition de modèles de consommation. La méthode établie par Remesal (1986) pour l'étude de la Germanie peut être utilisée pour la Bretagne et permet de distinguer trois régions d'importation: 1º) cités dans la plaine du Sud de l'Ile, Colchester et Londres, respoectivement la première capitale de la province et la ville romaine la plus dynamique; 2º)sites frontaliers auprès du mur d'Hadrien; 3º) sites frontaliers à l'ouest (Pays de Galles). Il y a peu de temps, je remarquais le fait que "seulement la publication et l'étude de la documentation des amphores Dressel 20 trouvées sur sites romains frontaliers permettra de mieux comprendre la consommation de l'huile aux frontières. Cela n'est pas un but en soi, mais, à travers cette approche, il sera possible de discuter des questions relatives au commerce inter-provincial, à l'économie de marché et aux institutions de rédistribution, aux rapports entre villes et campagnes, aux rythmes de consommation, parmi d'autres sujets" (Funari 1991: 71). Seulement la multiplication des études monographiques permettra de proposer des réévaluations de ces sujets et l'étude de plus de cinq cents timbres p. 105 amphoriques Dressel 20 trouvées en Grande Bretagne m'a permis de proposer quelques suggestions de caractère général sur la consommation de l'huile espagnole en Bretagne romaine. Je ne reprendrai donc pas ici toutes les données statistiques relatives aux plus de vingt sites britanniques présentés en détail dans la monographie Olive-oil consumption in Roman Britain, with an index of Dressel 20 stamps. Cet article essentiellement interprétatif n'utilisera que cinq graphiques (graphiques 1-5). Le premier aspect à mettre en exergue est la présence de trois régions consommatrices différentes: Londres et Colchester, le Pays de Galles et les sites auprès du mur d'Hadrien (graphique 1). Les différences très claires entre les sites du Pays de Galles et ceux du mur d'Hadrien (graphiques 2 et 3) suggèrent que la thèse de Remesal sur une route atlantique parait fondée: les exportations des poteries du Conventus Hispalensis semblent démontrer l'existence des rapports préférentiels entre ces producteurs et le Pays de Galles. Une autre conclusion est que, si deux régions militaires, tel que le Pays de Galles et le mur d'Hadrien, recevaient des amphores d'origine différente, cela ne doit pas être mis en rapport avec les autorités militaires centrales mais, au contraire, est le résultat de l'existence possible d'accords locaux de ravitaillement. Cela s'accorde avec des documents militaires de Vindolanda qui suggèrent que la bureaucratie de l'armée romaine n'était pas un corps administré au centre, mais, au contraire, une force de maintien de la paix hautement effective, "normalement avec beaucoup de travail administratif et bureaucratique" (Birley 1988: 155). Parmi leurs affaires quotidiennes, nous pouvons supposer que les officiers devaient traiter des accords de ravitaillement avec des fournisseurs spécifiques. Mercatores et societates mercatorum, comme la Aemiliorum et Cassiorum societas, connue dans les années 90 après J.-C. à Vindolanda (Funari 1991: 70) étaient en rapport avec différents consommateurs, non nécessairement à travers des accords individuels. Le plus probable, comme les données de Bretagne le suggèrent, c'est que ces accords devaient être signés aux principaux centres commerciaux locaux. Au Pays de Galles, le chenal de Bristol et le fleuve Severn devaient être les routes pour les sites intérieurs du Pays de Galles; Londres et Colchester devaient utiliser des accords spécifiques de ravitaillement, mais il semble que la plupart des marchands étaient actifs et à Londres et à Colchester, chose naturelle, compte tenu p. 106 de l'importance politique des deux cités et de leur proximité. Le ravitaillement des sites du mur d'Hadrien était peut etre coordonné au niveau régional. Probablement chaque ville ou fort signait des accords de ravitaillement de manière indépendante, mais cela avait lieu aux centres régionaux, où quelques marchands définissaient les fournisseurs bétiques disponibles pour les consommateurs de différents sites. Cela pouvait expliquer à la fois les différences parmi les sites et la présence de marchands spécifiques dans chaque région, caractérisant trois régions avec des rapports particuliers d'importation. L'autre aspect important concerne les changements de la consommation de l'huile avec le temps. Peacock et Williams (1983: 267-8), bien qu'ils reconnaissent que les amphores Dressel 20 étaient très populaires dans la deuxième moitié du premier siècle après J.-C., et sur des sites militaires et sur des sites civils, considéraient toutefois que l'idée traditionnelle d'un sommet d'importation de l'huile espagnole au deuxième siècle était fondé. Nos données semblent, à première vue, confirmer cette analyse (graphique 4). Cependant, si nous tenons compte du nombre de timbres par rapport à la durée de chaque période et du fait que le deuxième siècle représente cent années et que, au contraire, le premier et le troisième siècles comptent chacun seulement un peu plus de cinquante années d'importation des Dressel 20 timbrées, la situation est bouleversée. Les importations pré-flaviennes surpassent celles d'autres périodes et, même si nous prenons toute la période pré-flavienne jusqu'à l'antoninienne, les deux périodes ne sont pas tellement différentes: -Timbres pré-flaviens: 26 %; 26 années; 1 % à l'année; -Timbres flaviens-hadrianniques: 21,69 %; 68 années: 0,3 % à l'année; -Timbres antoniniens: 33,2 %; 54 années; 0,6 % à l'année; -Timbres du IIIe siècle: 18,8 %; 59 années; 0,3 % à l'année; -(Timbres pré-flaviens,flaviens et hadrianniques: 47,69 %; 94 années; 0,50 % à l'année) -Moyenne générale: 0,48 % à l'année. p. 107 Même s'il est possible que les timbres pré-flaviens soient plus faciles à dater, et augmentent pour autant l'importance de la période, cela ne paraît pas être suffisant pour expliquer le désequilibre observé. Ce déséquilibre est encore plus remarquable si nous nous rappelons que le nombre de sites pré-flaviens et le nombre de leurs habitants étaient moins nombreux qu'aux périodes postérieures. En outre, quelques sites sont d'origine postérieure. Londres est l'exemple le plus convaincant du déclin continu des importations depuis la période pré-flavienne jusqu'à l'époque antoninienne tardive (graphique 5). Comment peut-on expliquer ces chiffres apparemment difficiles à comprendre? L'importation d'origine africaine atteindrait la Bretagne probablement seulement au troisième siècle (Peacock et Williams 1983: 269). Nous n'avons pas de réponses à ce sujet pour le moment, mais on pourrait supposer que la réponse peut être cherchée auprès des amphores à huile encore à identifier et qui pouvaient plus facilement arriver en Bretagne dès l'époque flavienne et après cette période (on pourrait penser aux amphores gauloises). Cette supposition est renforcée par le fait que les hauts pourcentages de Dressel 20 à l'époque pré-flavienne signifient en quelque sorte une position de monopole qui ne pouvait se maintenir longtemps après la colonisation pacifique de la Province. Aux temps plus reculés, le ravitaillement militaire pourrait expliquer le fait que l'huile de Bétique était la principale (ou même unique) huile importée en Bretagne. Plus tard, avec l'épanouissement de différents centres pacifiques, d'autres exportateurs d'huile pouvaient essayer d'atteindre ce marché, explication plausible pour le ralentissement des importations de Dressel 20. Les importations de l'huile bétique étaient seulement une partie du commerce économique global de la Bretagne romaine et la consommation d'huile, bien qu'importante, n'était pas l'unique denrée ou même la plus significative. En outre, nos données sont encore insuffisantes et nos conclusions ne sont que des suppositions plus ou moins raisonnables. Cependant, seulement des études monographiques comme celles qui portent sur les timbres Dressel 20 peuvent améliorer notre connaissance de l'économie ancienne. Les monographies sont par définition limitées à cause de leur sujet (cf. Nicolet 1988: 40). Cependant, même si chaque étude monographique n'est qu'une petite brique, le mur interprétatif est constamment bâti avec ces humbles morceaux. p. 108 Remerciements Je dois remercier des amis et des collègues qui m'ont envoyé des articles ou des lettres avec des informations et des idées utilisées ici et qui m'ont aidé de différentes manières: Anthony R. Birley, Robin Birley, Monique Clavel-Lévêque, Lyn Foxhall, Lawrance Okamura, David P.S. Peacock, José Remesal, David F. Williams. La responsabilité des propositions présentées ici reste seulement à l'auteur. Cette recherche n'a été possible qu'avec des appuis institutionnels: UNSEP, FUNDUNESP, CNPq, CAPES, FAPESP, et Conseil Britannique. *** Pedro Paulo A. Funari Departamento de Históna. do Instituto de Filosofia e Ciências Humanas da Universidade Estadual de Campinas (Brasil). E-Mail: [email protected] *** C.E.I.P.A.C. (Centro para el Estudio de la Interdependencia Provincial en la Antigüedad Clásica) Càtedra d' Història Antiga (Prof. Dr. José Remesal Rodríguez), Universitat de Barcelona http://www.ub.es/CEIPAC/ceipac.html p. 109 Ouvrages cités Ankersmit, F.R. 1986, The dilemma of contemporary Anglo-Saxon philosophy of History, History and Theory, 25, 4, 1-27. Arrighi, G. 1991, World income inequalities and the future of socialism, New Left Review, 189, 39-150. Bartel, B. 198, colonialism and cultural responses: problems related to Roman Provincial analysis, World Archaeology, 12, 1, 11-26. Bidwell, P.-T. 1985, The Roman Fort of Vindolanda. Londres, HBMCE. Birley, A.-R. 1991, Vindolanda: notes on some new writing tablets, Zeitschrift fuer Papyrologie und Epigraphie, 88, 87-103. Birley, E. 1988, The Roman army, Papers 1929-1986. Amsterdam, Gieben. Birley, R. 1990, The Roman Documents from Vindolanda. Newcastel, ARP. 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