expo Bretagne
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© Coll. Éric Deroo/DR expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page1 Fête des tirailleurs malgaches au Frontstalag 133 [Rennes], photographie, 1942. BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS Un siècle de présence et d’immigration © Coll. part./DR © Festival de Douarnenez/DR C 1 2 1 - Festival de l’immigration [Rennes], affiche, 1981. © Musée de Bretagne, Rennes 2 - Bal antillais [Douarnenez], affiche signée Alain Le Quennec, 1981. ette exposition est un événement. Elle propose un regard sur les présences des Suds en région depuis un siècle, mais aussi sur les vagues migratoires coloniales et post-coloniales qui ont traversé deux conflits, les Trente Glorieuses et qui sont aujourd’hui une composante essentielle de l’identité de la Bretagne. Ce parcours dans la mémoire et l’Histoire — réalisé à partir de l’ouvrage Grand-Ouest, Mémoire des outre-mers — se découvre comme un album de famille à travers une iconographie exceptionnelle où chaque image est une porte ouverte sur le regard que les générations précédentes ont porté sur ces « étranges étrangers ». Figurants des expositions coloniales, dockers ou marins en escales, premiers migrants ou étudiants, travailleurs immigrés ou « secondes générations », élus de la « diversité » ou acteurs associatifs, ils ont écrit une histoire, notre histoire commune. Et, comme l’écrit Michel Le Bris qui dirige le festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo : « On reste stupéfaits devant l’ampleur de ce continent englouti enfin révélé, dont nous ignorons dans le fond à peu près tout — troublés en même temps de mesurer la foule d’images prégnantes restées en lisière de mémoire qui se trouvent ici revivifiées, mises en perspective, articulées à une histoire ». Aujourd’hui, les Marocains, les Algériens et les réfugiés d’Asie du Sud-Est comptent parmi les plus nombreux sur le territoire, mais tous les Suds sont présents. Ces populations se sont fixées dans les aires urbaines denses et la ville de Rennes, qui compte près de 30 % de la population immigrée de Bretagne.Terre d’émigration plus que d’immigration, ce faible nombre d’immigrés explique sans doute le peu d’intérêt qu’ils ont suscité auprès des chercheurs ou des acteurs institutionnels, même si des travaux majeurs ont été menés en région comme le montre le rapport de l’Acsé en 2007, Histoire et mémoire de l’immigration en Bretagne, sous la direction d’Angélina Étiemble, Delphine Folliet, Patrick Véglia et Anne Morillon. Cette étude souligne que la question de l’identité immigrée en Bretagne ne peut plus être négligée, car elle est aujourd’hui une des composantes majeures du tissu social et culturel régional, mais aussi partie intégrante des identités urbaines et de la culture commune. En outre, l’iconographie rassemblée ici joue un rôle essentiel et nous plonge dans l’intimité de l’immigration. C’est dans cette interaction entre objectivation de l’immigration et la saisie de ses modes de représentation que se jouent les histoires vécues des immigrés, que deviennent compréhensibles les vastes mouvements de crises qui, immanquablement, stigmatisent l’étranger, et que, en dernière analyse, se dessinent les relations entre les immigrés des Suds et l’extrême ouest de l’Hexagone. © IN A © André Durand/ AFP Les grandes fêtes diplomatiques. Le cortège du roi du Cambodge Sisowath [Rennes], carte postale, 1907. Inauguration d’un village de harkis à Saint-Avé [Morbihan], photogramme extrait de Bretagne Actualités, reportage de Fernand Léréec, 1964. © Maryam Norolahi/ Ouest-France © Ministère de l’Équipement, de l’Écologie et du Développement durable - fonds Reconstruire la France Manifestation à Montfort-sur-Meu pour protester contre l'expulsion de vingt-trois Maliens sans papiers [Ille-et-Vilaine], photographie d'André Durand, 2007. Prêche en arabe de l’imam M. Esserki pendant le ramadan [Rennes], photographie de Maryam Norolahi (journal Ouest-France), 2006. Travailleurs immigrés sur un chantier de reconstruction à Maurepas [Rennes], photographie du ministère de l'Équipement, 1956. Exposition coordonnée et réalisée par le Groupe de recherche Achac (www.achac.com), sous la conduite de Pascal Blanchard et Emmanuelle Collignon, en partenariat avec l’Acsé, direction régionale Bretagne et avec le soutien de la Ligue de l’enseignement 35 ; création graphique : Thierry Palau ; iconographie et documentation : Marion Sergent. L’ensemble des textes de la présente exposition est inspiré de l’ouvrage Grand-Ouest, Mémoire des outre-mers publié sous la direction de Farid Abdelouahab & Pascal Blanchard, avec une préface de Michel Le Bris et les contributions de Nicolas Bancel, Casimir Bathia, Sylvie Barot, Léla Bencharif, Thérèse Blondet-Bisch, Yves Bodard, Gilles Boëtsch, Ahmed Boubeker, David Canard, Sylvie Chalaye, Antoine Champeaux, Francis Chevrier, Pierre Coftier, Patrick Communeau, Bruno Delarue, Éric Deroo, Fanny Dufour, Étienne Féau, Stanislas Frenkiel, Jean-René Genty, Douglas Gressieux, Gilbert Lebrun, Sandrine Lemaire, Claude Le Minous, Christelle Lozère, Jean-Luc Marais, Karine Meslin, Olivier Noël, Molkeire Ouadah, Aymeric Perroy, Michel Roux, Éric Saunier, Patrick Véglia & Peiwen Wang. Avec les partenaires du programme et de l’ouvrage Grand-Ouest, Mémoire des outre-mers (PUR, 2008), les directions régionales de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé) de Basse-Normandie, Bretagne, Centre, Haute-Normandie, Pays de la Loire et Poitou-Charentes ; la région Bretagne ; la région des Pays de la Loire ; la région Poitou-Charentes ; la ville de Nantes ; la DRAC Centre & le MHC-BDIC. ww w .c of -im fr et migr ation .c om 1 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Archives municipales de Nantes expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page2 L’entrée et les quais du port de Nantes (à l’époque, le grand port « breton » pour les échanges avec l’outre-mer), photographie, 1900. PORTS ET COLONIES D © Coll. Achac/DR epuis toujours, le Grand-Ouest affirme une identité ultra-marine. Les ports de Bretagne deviennent le lien de la région aux colonies françaises à travers un commerce dynamique et une ouverture au monde qui structurent en profondeur l’économie locale. À cette époque, les produits coloniaux connaissent un véritable succès. La Compagnie générale transatlantique (CGT) a été le symbole de cette activité. Ce négoce et ces échanges vont développer une ville comme L’Orient (aujourd’hui Lorient), aux côtés de ports actifs comme Morlaix, Brest et Saint-Malo. Par la suite, l’Empire colonial sera relié à la France par ses ports atlantiques (de Bordeaux à Dunkerque) et ils deviennent les cordons ombilicaux naturels à destination de l’Afrique noire, du Maroc, des Antilles ou de l’Indochine, alors que Marseille et Sète assurent le lien permanent avec l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. À la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, la présence de « Noirs » issus des mondes esclavagistes marque l’opinion et la vie locale. Par la suite, des dizaines de familles de migrants côtoient les marins bretons et les produits exotiques sur les quais. À la fin du XIXe siècle, situés entre les deux grands ports coloniaux (Le Havre et Nantes), les ports bretons connaîtront une effervescence commerciale jusqu’à la Grande Guerre. Celle-ci permet à la région de devenir très tôt l’une des plaques tournantes de la conquête coloniale, fournissant nombre de fonctionnaires coloniaux et d’explorateurs, et accueillant des collections extra-européennes dans les musées (y compris les institutions missionnaires) et cabinets de curiosités comme à Brest, Lorient ou Rennes. Enfin, ces ports accueillent les premiers travailleurs originaires des Suds : dockers, ouvriers, domestiques, colporteurs, soldats (notamment des zouaves), marins et personnels de bord marocains ou somalis de la Compagnie générale transatlantique. On retrouve aussi des vendeurs ambulants, notamment des colporteurs kabyles (originaires de Fort-National). Ils sont souvent de passage, pour un bref moment, invisibles, et peu nombreux, et c’est dans les publicités (notamment celles concernant les rhums), les enseignes de boutique ou de bar, que l’image de ces « étranges étrangers » s’impose dans le regard commun. L’autre est ici, sur les murs, dans les regards et dans les imaginaires. © Musée de Bretagne, Rennes Colleu_Rennes. Rhum des Noirs, affichette publicitaire, 1897. © Reinhold Thiele/Getty images © Archives municipales de Brest Zouave de la rue du Père-Grignon [Rennes], photographie, c. 1895. © collection Stéphane Pajot in Nantes la jolie , éditions d’Orbestier © Collection association French Lines Compagnie française de navigation à vapeur, fiche de personnel malgache, 1924. © Les Arts Décoratifs - Musée de la Publicité, Paris - Photo Laurent Sully Jaulmes – tous droits réservés Travailleurs indigènes dans la chaufferie d'un paquebot assurant la traversée de l'Atlantique, photographie de Reinhold Thiele, c. 1900. Exposition d’objets asiatiques. Société académique de Brest, photographie,1902. De Dion Bouton, lithographie couleur sur papier signée Henri Thiriet, 1902. Café des Antilles [Nantes], photographie, c. 1910. « La Bretagne s’inscrit dans une histoire de l’immigration des Suds avec ses spécificités, sa cartographie et ses particularismes » (Olivier Noël, 2008) 2 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Archives municipales de Brest expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page3 Exposition de Brest. La tribu nègre. Les chanteurs, carte postale, 1901. LE «SAUVAGE» EXPOSÉ ET FANTASMÉ © Coll. Achac/DR Buffalo Bill’s, carte postale illustrée signée P. F. Ritcait,1905. La prise de Samory. Cavalcade de Quimper, photographie, 1899. © Coll. Achac/DR Le savon qui mousse le plus et blanchit le mieux est le savon À l’Épée [Lorient, Quimper], affiche publicitaire, éditions Piffard, Le Theuff et Lépine, 1925. © Archives départementales du Finistère © Ville de Paris, bibliothèque Forney Fête des Fleurs. Les attractions au Champ-de-Mars. Tribu d'Indiens sioux devant leur tente [Rennes], carte postale, éditions E. Mary-Rousselière, 1912. a France de l’Ouest a connu de nombreuses manifestations à caractère exotique et colonial au moment où l’Empire ultra-marin connaît une dynamique d’expansion sans précédent. Brest a connu à elle seule trois programmations de « villages noirs » (1901, 1913 et 1928) qui ont, à chaque fois, rencontré un succès populaire. La vie d’un village y est reconstituée entre parties de pêche, prières à la mosquée, artisanat sous les yeux du visiteur, plongeons des enfants dans une pièce d’eau, mariages et naissances… Un théâtre colonial reconstitué qui, certes, rapproche de l’autre et en même temps nous éloigne de lui puisqu’il est « inventé » dans son identité. Les Bretons se rendront aussi dans les régions environnantes pour visiter l’exposition de Rouen et son immense village noir en 1896, mais aussi ceux de Nantes en 1904, de Cherbourg et du Havre en 1905, et même d’Angers en 1906 ou du Mans en 1911. À chaque exhibition, ce sont des dizaines de milliers de visiteurs qui se montrent fascinés par cet exotisme reconstitué. Dans une perspective similaire, à la même époque, la tournée du Wild West Show a connu un très grand succès en Bretagne. En 1905, elle passe par Quimper, Brest, Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc et Vannes. Un nombre important de visiteurs se presse pour assister aux spectacles des cow-boys et aux exhibitions d’Indiens, de Mexicains ou d’Arabes. L’image du « sauvage » sert aussi à des fins publicitaires. La savonnerie de Quimper choisit d’associer son image à celle du « clown moderne », le « Négro burlesque ». Il incarne l’humour, l’Afrique, l’ailleurs et, bien entendu, le stéréotype et l’essence du « serviteur », autant d’arguments utiles aux rêves publicitaires. On pense, entre autres, au chauffeur noir Zélélé du marquis Albert de Dion (fondateur de la société automobile Dion-Bouton) qui, en 1902, est représenté dans une affiche publicitaire aux côtés d’une jeune femme sur les routes du bord de mer. La figure de « l’indigène », si elle s’expose dans des « zoos humains » ou dans la publicité, apparaît également sous un autre visage, celui des Bretons, grimés en « sauvage », lors des cavalcades, fêtes foraines et autres carnavals. On retrouve les Bretons sur des cartes postales et des tirages photographiques du début du XXe siècle, sous des « masques hideux » ou d’improbables costumes arabes, en « nègres ensauvagés » ou en Asiatiques. À travers ces multiples influences, l’autre et l’univers colonial pénètrent les imaginaires des populations locales. En outre, à la différence du début du XIXe siècle, le nombre de « Noirs » présents en région est très réduit. On est passé d’un demi-millier à moins d’une centaine, essentiellement du personnel maritime ou des serviteurs. En Bretagne, lors du recensement de 1911 et à la veille du conflit, leur nombre ne cesse de décroître, et l’on ne compte plus qu’une quarantaine d’Africains et d’Asiatiques. Tout va changer avec le conflit. Exposition de Brest.Village africain. Balafon et cora, carte postale, 1928. 3 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Archives municipales de Brest © Coll. Achac/DR L La tribu nègre. Le chef Aly Mammy Boun-Douka et le lutteur Borra-Fola [Exposition de Brest], carte postale, 1901. © Coll. Achac/DR expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page4 Foyer Jeanne d’Arc. Abri du Soldat. Cour des Jeux [Rennes], carte postale, c. 1914. L’APPEL À L’EMPIRE: TRAVAILLEURS ET SOLDATS L © Coll. Achac/DR a Première Guerre mondiale fait appel aux forces de l’Empire et c’est par centaines de milliers que les soldats et les travailleurs coloniaux débarquent dans les ports de l’Atlantique ou de la Méditerranée. Les soldats y restent peu. Dans ce flux sans précédent des Suds vers la France, la Bretagne accueille tout au long du conflit de nombreux blessés et convalescents dans des hôpitaux qui leur sont réservés comme ceux de Rennes, Saint-Brieuc, Brest, Quimper, Lorient, Vannes et jusqu’à Nantes pour les Nord-Africains. L’hôpital complémentaire n° 5 de Rennes installé dans les locaux de la Faculté de lettres reçoit spécifiquement les blessés de la face. Dans le même mouvement, les ports accueillent les travailleurs « indigènes » recrutés pour l’effort de guerre. Brest mais aussi l’arrière-pays vivent une rencontre marquante. Les recrutements sont massifs et inédits. Plus de sept cents Nord-Africains seront employés à l’atelier de construction de Rennes ou encore cinq cent vingt Kabyles à la poudrerie de Pont-de-Buis. C’est une rupture majeure avec l’avant-guerre, mais très vite leur image se dégrade. En novembre 1916, une instruction concernant ces « travailleurs coloniaux » est explicite : les Arabes « sont indolents », alors que les Kabyles acceptent « difficilement l'autorité du chef imposé ». L’arrivée de l’armée américaine va faire également découvrir à la population bretonne les soldats afro-américains, notamment employés comme dockers dans les ports atlantiques. La guerre rend les Suds visibles. Les travailleurs coloniaux arrivent dans un cadre précis, quasi-militaire et sous une surveillance spécifique. Passées la surprise et la curiosité, leur présence a pour conséquence une suite de réactions d’hostilité de la part des populations locales et un accroissement de la surveillance policière. L’année 1917 marque un durcissement. Une loi instaure une carte d’identité, et un ostracisme latent de la part du monde du travail et des syndicats à l’encontre des travailleurs indigènes se généralise sur tout le territoire breton. À Brest, les manifestations de dockers se succèdent contre les travailleurs chinois et kabyles « voleurs d’emplois » : on compte plusieurs morts. À Rennes, les ouvriers, dont de nombreuses femmes, protestent contre la main-d’œuvre coloniale. Ces violences poussent les autorités à cantonner les travailleurs coloniaux dans des baraquements où les mesures discriminatoires sont généralisées. Ces tensions provoquent même des incidents entre différentes communautés immigrées : comme à Rennes entre Chinois et Nord-Africains. Ce climat de xénophobie ouvrière, qui trouve ses fondations pendant le conflit, se prolongera tout au long de l’entre-deux-guerres. © Coll. Éric Deroo/DR « La première neige », couverture de presse signée Lucien Jonas in Les Annales, 1915 [décembre]. © Coll. Achac/DR École Saint-Vincent. Hôpital temporaire n° 4. Une salle de blessés sénégalais [Rennes], carte postale, éditions Mary-Rousselière, 1915. © Coll. Éric Deroo/DR Gloire à la plus grande France, carte postale signée J.K., c. 1915 © Coll. Achac/DR Tirailleurs coloniaux. Le perruquier [camp de Coëtquidan, Morbihan], carte postale, 1916. Ce que nous devons à nos colonies, affiche signée Prouvé, 1918. 4 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Ouest-France - fonds Ouest-Éclair expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page5 L’ENTRE-DEUX-GUERRES: MIGRANTS ET EXOTISME © Ouest-France - fonds Ouest-Éclair L’exposition coloniale de Rennes. Son village noir, photographie du journal Ouest-Éclair, 1929. L’exposition coloniale. Son village noir [Rennes], photographie du journal Ouest-Éclair, 1929. A © Coll. Éric Deroo/DR vec la fin de la guerre et comme dans tout l’Hexagone, la présence des soldats et des travailleurs coloniaux diminue en Bretagne. Une cohésion nationale s’établit les accusant d’engendrer une augmentation du chômage et demande donc à accélérer leur rapatriement.Très vite, la très grande majorité des travailleurs repartent, bien que de nouveaux migrants arrivent par petits groupes en fonction des demandes des industries locales. De même, des migrants algériens d’autres régions, sans emploi, arrivent, comme vendeurs ambulants, comme le note le commissaire de police de Pont-l’Abbé. Il signale, par exemple, que « ces derniers par groupes de trois à quatre au maximum cherchent à écouler de la bijouterie fantaisie, des descentes de lits, tapis de table et autres menus objets ». En Bretagne, c’est en Ille-et-Vilaine que les « indigènes » sont les plus nombreux, selon diverses sources et recensements. Si le nombre de travailleurs reste stable, les marins djiboutiens et sénégalais ou les dockers africains et indochinois subissent de plein fouet les effets de la crise économique de 1929. En outre, les syndicats demandent dans les années 30 des quotas d’étrangers. Malgré ce contexte, de nouveaux migrants s’installent à la fin de la décennie et, en 1938, le directeur de l’office départemental de la main-d’œuvre de Brest évoque l’arrivée de travailleurs algériens « en provenance, soit de Barika, soit des mines de l’Est, manœuvres, ouvriers agricoles attirés par des camarades établis dans la région brestoise dans l’espoir de se faire embaucher dans les entreprises concessionnaires de travaux pour la Marine nationale ». Parallèlement, Rennes et Brest reçoivent en 1928 et en 1929 des villages noirs au sein de leurs expositions locales, signes que l’attrait de l’exotisme n’est pas tari en Bretagne. Le « village noir » de Rennes semble aujourd’hui absent des mémoires locales, à la différence de celui de Nantes de 1904, spectaculaire. Pourtant, le journal Ouest-Éclair lui consacrait alors plusieurs pages régulières : « Le visiteur s’approchera d’un petit enclos, presque à l’entrée. Là, la tête couverte, plusieurs hommes sont agenouillés : ils se penchent, se relèvent, touchent le sol avec leur front, font d’incessantes prosternations et répondent par d’étranges onomatopées à la voix du marabout : c’est l’heure de la prière. » (1 er mai 1929). Le village noir de Brest, présenté l’année précédente, avait reçu un écho similaire dans la presse locale : « Un jeune Noir plonge dans la piscine du village pour en ramener les pièces qu’on y jette, un autre danse, un troisième joue La Madelon sur un xylophone ; d’autres fabriquent des coupe-papier, des savates, des bijoux… » (La Dépêche du 28 mai 1928). Avec deux cent mille visiteurs à Brest, le temps des colonies a suspendu son vol à l’extrême ouest du Grand-Ouest, préfigurant le succès de la grande exposition coloniale parisienne trois ans plus tard et ses trente-trois millions de tickets vendus. © Coll. Éric Deroo/DR © Coll. Éric Deroo/DR Tirailleurs malgaches. 2e colonial [Brest], photographie, 1923. Mademoiselle de Ferron, visiteuse régionale des unions malgaches du 2e colonial [Brest], photographie, 1923. © Coll. Achac/DR Marins de l’École de formation navale de Brest, photographie, 1920. © Roger-Viollet Exposition de Brest.Village africain. Groupe d’ensemble, carte postale, 1928. Délégation de Nord-Africains au défilé du Front populaire, photographie, 1936. « Y a-t-il rien de plus drôle que les petits bambins noirs de l’école du village ? » (La Dépêche, juin 1928) 5 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © National Archives and Records Administration expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page6 Défilé de FFI africains à la libération de Rennes, photographie, 1944. « L'expression farouche de ce tirailleur dit sa fidélité à la patrie », couverture de presse in France Magazine, 1939 [décembre]. © National Archives and Records Administration E Les appelés noirs du corps du génie écoute le prêche de l'aumônier (capitaine) Clark J.Wood [Bretagne], photographie de l'US Army, 1944. © Coll. Éric Deroo/DR n 1939, comme pour la Première Guerre mondiale, la France mobilise son empire. Soldats et travailleurs débarquent à nouveau et sont dirigés vers le front. À l’heure de la défaite, en 1940, on dénombre quelque soixante-dix mille prisonniers issus des colonies. Ces prisonniers coloniaux seront jugés « indésirables » sur le sol allemand en raison de leur couleur de peau, qu’ils soient Antillais, Asiatiques, Maghrébins, d’AOF ou de Madagascar. Les dirigeants nazis parlent de « contamination raciale » et de risques de « propagation de maladies tropicales », et décident que tous les prisonniers coloniaux seront transférés et internés en France. Le Grand-Ouest va très vite réunir la moitié des camps de prisonniers (Frontstalags) français de la zone occupée, et la Bretagne une grande partie de ceux-ci, depuis la direction rennaise. La ville regroupe l’une des plus grosses concentrations, avec un effectif estimé à plus de douze mille prisonniers répartis sur trois camps. Les prisonniers sont mis au travail et vivent dans des conditions souvent très dures (les maladies et les décès sont nombreux) : agriculture, travaux forestiers, usines d’armement, puis travaux sur les chantiers du mur de l’Atlantique vont les mobiliser pendant quatre ans. En 1944, les prisonniers coloniaux sont nombreux à s’évader afin de rejoindre les rangs de la Résistance, alors que les Alliés et l’armée française s’engagent dans les combats au cours de l’été. Depuis les plages de Normandie où débarque, en août 1944, la célèbre 2e division blindée du général Leclerc, aux combats, jusqu’en avril 1945, des bataillons de marche venus d’Afrique équatoriale ou des Somalis, des tirailleurs et spahis maghrébins et des soldats antillais, ce sont près de cent vingt mille hommes levés à travers tout l’Empire qui contribuent à la victoire dans le Grand-Ouest. Ils sont engagés contre les « poches côtières » de résistance ennemie comme à Lorient. À Rennes, une colonne de « prisonniers coloniaux » africains évadés participe à la libération de la capitale bretonne. La Libération s’accompagne aussi d’une période d’épuration. Les Algériens sont particulièrement stigmatisés, suspectés de collaboration à cause de leur utilisation sur les chantiers du mur de l’Atlantique par l’organisation Todt. Certains trouveront la mort, comme dans le Morbihan, alors que des Chinois dans les Côtes-d’Armor sont incriminés dans des trafics de marché noir. Dans le même temps, la presse locale accuse les GI’s afroaméricains de vol, violence et viol, contribuant largement à promouvoir une image globalement négative de ces libérateurs « noirs ». Pour autant, la grande majorité des combattants coloniaux (notamment sur Rennes, Lorient, mais aussi sur les îles de Ré et d’Oléron) sera associée à la Victoire aux côtés des troupes alliées, mais d’autres se mutineront comme à Brest et Morlaix devant le refus des autorités de payer leurs primes. © Coll. Achac/DR DES FRONTSTALAGS À LA LIBÉRATION © Coll. Claude Le Minous Tirailleurs africains prisonniers du Frontstalag de Pleudaniel [Côtes-d'Armor],photographie, 1943. © Coll. Le Ba Dang/DR Sur une plage de la Manche, des tirailleurs sénégalais prisonniers extraient du sable pour la construction de blockhaus [Brest], photographie, 1943. © Coll. Éric Deroo/DR © SHD, département de l’Armée de terre, Vincennes Tirailleurs africains, nord-africains et indochinois prisonniers regroupés dans un camp d'internement [Ille-et-Vilaine], photographie, 1940. Camp de prisonniers [Bretagne], photographie, 1942. L'appel des prisonniers, Fronstalag 135 [Quimper], photographie, 1942. 6 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Festival de Douarnenez/DR expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page7 Extrait de l’affiche du 30e festival de cinéma de Douarnenez, 2007. BRETONS/IMMIGRÉS : REGARDS CROISÉS © Coll. Achac/DR « Les Fellagha Bretons », couverture de presse in Le nouvel Observateur, 1968 [mai]. © Coll. Achac/DR 30e festival de cinéma de Douarnenez, affiche signée Alain Le Quennec, 2007. © Coll. Achac/DR « Loire-Atlantique, la bretonne », couverture de presse in Talents, 1996 [octobre]. © Coll. Achac/DR « Non au colonialisme intérieur », couverture de presse in Politique hebdo, 1974 [février]. a faible démographie des populations immigrées au lendemain du second conflit mondial et leur invisibilité « laissent l’impression d’un grand vide » en Bretagne, comme l’écrit Janine Ponty. Comme dans tout l’Ouest de la France, l’immigration est liée à un courant plus tardif, installée dans les aires urbaines les plus denses, sans véritable lien géographique avec le passé. Parallèlement, la Bretagne n’a cessé depuis les Trente Glorieuses de réaffirmer sa « bretonnité ». Ces deux identités, voire ces deux histoires, ont souvent interrogé la République et l’idée d’une identité plurielle. À Nantes, par exemple, lors de l’exposition de 1910, seront présentés côte à côte des « villages noirs » et des « villages bretons », soulignant que les deux altérités s’opposent au modèle de référence. Chacune de ces exhibitions devait créer l’illusion de l’authenticité censée représenter leur vie quotidienne. Exhibés dans les mêmes conditions, dans des périmètres encadrés et artificiels, les « Bretons » et les « Noirs » étaient ainsi relégués à un statut d’altérité et d’infériorité. Cet autre doit s’assimiler, se fondre ou disparaître. Les personnages de Banania et de Bécassine peuvent être rapprochés lorsque l’on travaille sur la question des imaginaires. Caricatures bon enfant, incarnant la simplicité d’esprit et la « naïveté primitive » de l’autre, la « bretonne » et le « nègre » symbolisent cette même différenciation entre « nous » et « eux ». La Bretagne a très longtemps été apparentée à un espace à part et la situation d’assignation du Breton peut parfois être comparée à celle du colonisé. Plusieurs couvertures de presse ont porté l’attention, avec provocation, sur cette idée dans une période plus récente. Le nouvel Observateur en avril 1968 titre, en lien avec ce passé commun, « Les Fellagha Bretons », et s’alarme de « cette escalade possible dans la violence » depuis le début des attentats de 1966, dressant une sorte de parallèle incompréhensible aujourd’hui entre la situation algérienne et celle de la Bretagne. Dans le même esprit, Politique Hebdo en février 1974 caricature Raymond Marcelin, député du Morbihan et accusé d’écoutes par Le Canard enchaîné, chapeau colonial sur la tête et drapeau breton en toile de fond, sous le titre « Non au colonialisme intérieur ». © Festival de Douarnenez/DR © Coll. Achac/DR L Village noir. Prière à la mosquée [Exposition de Nantes], carte postale, éditions J. Nozais, 1904. Souvenir du village breton.Vue panoramique du village [Exposition de Nantes], carte postale, 1910. 1 2 1 - Banania y’a bon, affiche signée De Reis, 1915. 7 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Coll. part./DR © Coll. Achac /DR 2 - « Boitelle par Guy de Maupassant », couverture de presse signée Steinien in Gil Blas, 1893 [avril]. © Eyedea - fonds Keystone expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page8 Le leader algérien Messali Hadj à Belle-Ile-en-Mer, photographie, 1959. GUERRES COLONIALES ET INDÉPENDANCES i la guerre d’Indochine déclenche quelques campagnes de protestation et des grèves de dockers et marins en Bretagne (certes moins importantes qu’en Normandie), c’est le conflit suivant qui donne le sentiment que le temps des colonies se termine, avec notamment les refus de départ d’appelés en partance pour le Maroc ou l’Algérie. La guerre d’Algérie mobilise les travailleurs algériens en France qui vont vivre, jusqu’en 1962, un harcèlement et une surveillance systématique qui les confinent à un quasi couvre-feu, mais aussi à une pression forte du FLN (Front de libération nationale). La police accumule fiches et rapports, procède à des arrestations, des incarcérations et des rapatriements. En décembre 1957, l’état-major de la gendarmerie estime que le FLN compterait deux cent trente militants et le MNA (Mouvement national algérien) cent vingt dans les vingt-cinq départements de l’Ouest s’étendant des Pyrénées au sud de la Seine. Les premières rafles d'importance apparaissent dans les foyers de travailleurs, mais ne toucheront guère la Bretagne. En marge des principaux espaces migratoires, à la fin de la guerre d’Algérie, la Bretagne ne représentera pas une zone importante de rapatriement des pieds-noirs et des anciens supplétifs de l’armée française (harkis). La région Grand-Ouest sort de la guerre défigurée. De nombreuses villes portuaires telles que Lorient, Saint-Malo ou Brest ont été ravagées par les bombardements. Le besoin de main-d’œuvre est pressant. La création de l’ONI (Office national d’immigration) privilégie une immigration de main-d’œuvre en provenance d’Afrique du Nord et la liberté de circuler en 1947 va développer l’ascension statistique des Algériens et des Maghrébins en Bretagne. À ces nombreux travailleurs qui se fixent dans la région, s’ajoute l’arrivée d’une forte communauté d’étudiants à Rennes. Principalement issus des outre-mers, la conférence de Brazzaville permet de leur attribuer des bourses. Dès le milieu des années 50, ils commencent à s’organiser en associations. Celles-ci vont rapidement se radicaliser avec la guerre d’Indochine et le conflit algérien et prôner l’indépendance des colonies dès 1955. En outre, au cours de ces années, de nombreux joueurs originaires du Maghreb décident de rejoindre les clubs français. Rennes fait partie des clubs qui découvriront de nombreux joueurs algériens ou français à l’exemple de Khennane Mahi. © Collection Cyril Henry S © Eyedea – fonds Keystone Arrestation de travailleurs nord-africains [Rennes], photographie, 1960. 1 - Négociations avec les représentants des combattants algériens pour le cessez-le-feu, affiche du PC, 1959. 2 - Diên Biên Phu… ils se sont sacrifiés pour la liberté, affiche signée Paul Colin, 1954. © INA Au restaurant universitaire [Rennes], photographie de la FOM, 1955. Inauguration d'un village de harkis à Saint-Avé [Morbihan], photogramme extrait de Bretagne Actualités, reportage de Fernand Léréec, 1964. © AFP 1 2 © Archives du ministère des Affaires Étrangères © Rue des Archives © Coll. Éric Deroo/Adagp, Paris 2009 Inscription “OAS” sur les alignements de menhirs à Carnac [Morbihan], photographie, 1961. Le futur président tunisien Habib Bourguiba, exilé en France, plaisante avec deux habitantes de Port-Tudy [Île de Groix], photographie de presse, 1954. « L’intérêt en commun du peuple français et des peuples marocain et algérien est d’arriver à la paix par une solution négociée des conflits » (Meeting CGT, 1955) 8 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Claude Barmay/Musée de Bretagne, Rennes expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page9 HLM rue Saint-Hélier où vit la communauté algérienne de Rennes, photographie de Charles Barmay, 1966. LE TEMPS DES INSTALLATIONS B © Collection Cyril Henry © Archives municipales de Lorient Le quartier HLM Frébault. Bâtiments de l’ancienne caserne coloniale du 11e régiment d’artillerie colonial [Lorient], photographie, c.1950. © Claude Barmay/Musée de Bretagne, Rennes Quartier de Maurepas [Rennes], photographie, 1960. Deux ouvriers enlèvent le pavement de la rue Maréchal-Joffre [Rennes], photographie de Charles Barmay, 1962. © Eyedea - fonds Keystone Piquet de grève à la sortie de l’usine Renault [Rennes], photographie, 1968. © Collection Cyril Henry Travailleurs français, immigrés, unis, affiche de l'Atelier populaire, 1968. Intérieur d’un café nord-africain [Rennes], photographie, 1973. © Collection Cyril Henry © Centre d’Histoire du travail de Nantes retagne, terre d’émigration plus que d’immigration : ce lieu commun, comme le souligne la sociologue Angélina Étiemble, a produit « comme une forme de cécité à l’égard des immigrés bretons, leur faible nombre leur donnant en quelque sorte peu d’intérêt aux yeux des chercheurs ou des acteurs institutionnels et politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur de la région, selon une conception guère scientifique mais cependant tenace qui établit une corrélation entre le nombre d’immigrés présents (un seuil implicite) et le problème immigré ». Pourtant, la fin des Trente Glorieuses fixe une nouvelle génération de migrants qui, en marge des grands axes Lille-Paris-Lyon-Marseille, s’installe dans le Grand-Ouest. Cette période se caractérise, non pas par l’arrêt des migrations d’outre-mer mais par son amplification et sa diversification. L’arrivée des harkis et des pieds-noirs en 1962, le regroupement familial dès la fin des années 60 (et surtout après 1974) et la multiplication des vagues migratoires issues d’Afrique subsaharienne, de Turquie ou du Maghreb font apparaître un nouveau visage de l’immigration. La Bretagne connaît un flux migratoire en provenance de l’Algérie et du Maroc, mais aussi de Turquie. Dans un second temps, l’immigration d’Afrique du Nord fera place à une immigration venue d’Afrique subsaharienne (mais aussi du Sud-Est de l’Asie d’où nombre de « réfugiés » s’installent sur tout le territoire dans des foyers spécifiques). À Collinée (Côtes-d’Armor), des Maliens, recrutés à Rungis, viennent travailler dans l’entreprise locale d’abattage. Au début des années 80, on retrouve des Sénégalais à Rennes, des Ivoiriens et des Antillais à Saint-Malo, des Malgaches à l’extrême ouest de la Bretagne, des Maliens à Lorient. En outre, les années 70 voient la Bretagne devenir le théâtre de nombreux mouvements revendicatifs. Les immigrés et naturalisés s’organisent pour la défense de leurs droits, notamment au sein du monde ouvrier, ce qui va contribuer au changement de leur image dans la société française. Au-delà du monde du travail, des mouvements se mettent en place pour les conditions de logement. La construction de foyers pour travailleurs immigrés permettra en partie d’éradiquer les bidonvilles. En outre, les HLM construits en périphérie des villes accueillent et logent les familles nouvellement arrivées sur le territoire français. Dès lors, le problème de la scolarisation d’enfants non-francophones se pose, comme celui de l’intégration des familles, dans une région (et pour les municipalités) qui n’a pas l’habitude de « gérer » des flux migratoires conséquents dans les espaces urbains. Travailleur immigré sur la voie publique [Rennes], photographie, 1969. 9 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Archives Passé Simple expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page10 ÉLUS ET DIVERSITÉ DANS LE GRAND-OUEST © Archives Passé Simple Raphaël Élizé à son bureau [Sablé-sur-Sarthe], photographie, 1930. Aux socialistes de Sablé (Élections municipales), affiche de la campagne électorale de Raphaël Élizé (Parti Socialiste SFIO), 1929. K © Lucien Delahaye/Ouest-France ofi Yamgnagne est élu maire de Saint-Coulitz (Finistère) en 1989, ce qui lui vaut le surnom de « celte noir » et fait que la France entière tourne son regard vers la Bretagne, « terre d’intégration ». Il est également élu « Breton de l’année » en 1990 par le journal Armor Magazine et recevra la charge de l’intégration au sein du gouvernement socialiste. Né au Togo, il est arrivé en Bretagne dans les années 60 pour faire des études d’ingénieur, et prend la nationalité française en 1975. Il entre en 1983 au conseil municipal, avant d’être élu maire six ans plus tard. Son élection se réalise soixante ans après l’élection du premier « maire noir » en France métropolitaine, Raphaël Élizé, arrière-petit-fils d’esclave au destin hors du commun. Originaire de la Martinique, il s’installe à Sablé-sur-Sarthe (Pays de la Loire) après la guerre et il en devient maire socialiste en 1929. Réélu en 1936, il impose une politique sociale ambitieuse. En 1939, il part combattre comme capitaine vétérinaire, il est de retour en 1940 et sera démis de ses fonctions par les nazis en raison de ses origines. Il est alors dénoncé pour ses activités de résistance en 1943, arrêté et déporté à Buchenwald où il décède en 1945. L’un des derniers élus,Auguste Senghor, neveu de l’ancien président sénégalais, vient d’être élu maire en 2008 de Saint-Briac (Ille-et-Vilaine). Déjà, douze ans avant l’élection de Kofi Yamgnagne, il avait été élu maire de la commune du May-sur-Èvre (Maine-et-Loire) en 1977. Une autre figure est emblématique en Bretagne, celle de Karim Boudjema. Né en Algérie, élu « Breton de l’année » en 1999, chirurgien de renom au CHU de Pontchaillou, il s’est présenté comme tête de liste UMP aux municipales à Rennes en 2008. Trois générations, trois symboles d’un Grand-Ouest ouvert à la diversité. Pour autant, la Bretagne n’a pas encore fait émerger une nouvelle génération issue des immigrations dans le tissu local des élus, à l’exception de ces représentants hors norme. Si en France, la part des élus issus d'une immigration extra-européenne a doublé entre 2001 et 2008 (de 3,18 % à 6,68 % dans les communes de plus de neuf mille habitants), venant essentiellement du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, mais aussi d’Asie, passant de mille soixante-neuf élus à deux mille trois cent quarante-trois élus, avec seulement quatre maires (hors maires d’arrondissement), on ne peut que constater des différences régionales fortes. Ainsi, en Bretagne, il n’y a que 1,84 % des élus issus de l'immigration extra-européenne contre 10,84 % en Île-de-France. Les mutations semblent en marche, elles sont même inéluctables, comme le rappelle Michel Le Bris dans la préface de Grand-Ouest, Mémoire des outre-mers, « L’histoire va plus vite que nos réflexions, ne nous laisse jamais le temps : comment ne pas voir que nous sommes à la naissance d’un nouveau monde, précipités dans le plus fantastique télescopage de cultures, peut-être, de l’histoire humaine ? ». © Gabriel Lozac’hmeur Auguste Senghor élu maire de Saint-Briac-sur-mer [Ille-et-Vilaine], photographie de Lucien Delahaye (journal Ouest-France), 2008. © Armor Magazine/D R © Marcel Mochet/AFP Kofi Yamgnane inaugure un site [Finistère], photographie de Gabriel Lozac’hmeur, 2006. « Le Breton de l’année, Kofi le celte noir », couverture in Armor Magazine, 1990 [décembre]. Karim Boudjema, candidat aux municipales à Rennes, photographie de Marcel Mochet, 2008. « L’on n’a pas besoin, pour être un bon maire, d’avoir de grandes lumières, une suite d’ancêtres illustres ou beaucoup de fortune… » (Raphaël Élizé, 1929) 10 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION ©Thierry Pasquet/Signatures expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page11 Supporters du Nigéria lors de la Coupe du monde de football [Rennes], photographie de Thierry Pasquet, 1998. NOUVELLES GÉNÉRATIONS, NOUVEAUX REGARDS L © Hugues Panon/AFP a fin des années 70-80 voit la région Grand-Ouest s’inscrire pour la première fois dans une dynamique migratoire supérieure à la moyenne nationale. La Bretagne connaît un flux toujours plus important en provenance de l’Algérie, du Maroc, de la Turquie, de Madagascar et d’Asie du Sud-Est (plusieurs centaines de réfugiés politiques ont été hébergés à Rennes en 1975 au centre Guy-Houist et cette présence s’impose comme un des particularismes forts de la région). Les réfugiés laotiens, vietnamiens ou cambodgiens occupent le devant de la scène médiatique et leur arrivée est omniprésente dans la presse locale. Il est temps pour les immigrés, plus nombreux désormais, de sortir de l’invisibilité. Si la Bretagne reste une région au militantisme modeste, dû au faible taux et à la dispersion des immigrés, la lutte contre le racisme dans les années 80 a tout de même existé à travers les marches nationales parties des régions. Enfin, la multiplication des commerces « exotiques » et la concentration des populations immigrées dans certains quartiers des villes restent sans doute, la marque la plus visible de la présence durable des Suds en Bretagne. La diversité de ces immigrations ouvre sur les cultures métissées, les univers associatifs « communautaires », les régimes de filiation et de créolisation, mais aussi sur les influences artistiques et architecturales sans précédent pour la Bretagne. De nombreuses associations ont été créées au cours de ces années avec pour objectif l’« intégration » des immigrés (ou leur « reconnaissance »), mais aussi pour dynamiser la vie culturelle et religieuse. Les conditions de logement sont alors une priorité pour les associations de soutien aux immigrés : à Collinée, la communauté malienne est logée dans deux collectifs HLM, amenant la population locale à identifier ce quartier comme le « quartier des Maliens » alors que les conditions de l’habitat se dégradent. En 2009, c’est ici que le spectacle Afro Breizh sera présenté, contribuant à changer l’image de cette présence. En 1999, selon le recensement fait par l’Insee en Bretagne, il y a un peu moins de quatre mille sept cent cinquante Marocains dont plus d’un tiers sont français par acquisition (contre 10 % pour les migrants turcs). De même, sur deux mille cinq cents Algériens, un peu moins d’un millier sont français par acquisition, contre les trois quarts pour les Vietnamiens sur une population d’un peu moins de deux mille personnes. Mais la crise sociale est omniprésente ici comme ailleurs. Le Grand-Ouest et la Bretagne connaissent d’ailleurs des crises ponctuelles, certes moindres qu’ailleurs, mais aussi symboliques d’une situation qui se dégrade. En novembre 2005, le Grand-Ouest est à l’unisson du reste de la France et les émeutes touchent des villes comme Rennes, Quimper ou Brest, mais aussi de plus petites communes. 1 2 ©Coll. part./DR © Coll. part./DR Manifestation de médecins titulaires de diplôme étranger [Cancale], photographie d’Hugues Panon, 1997. 1 - Marche pour l'égalité et contre le racisme, affiche signée Lallaoui, 1983. © Claude et Marie-José Carret 2 - Semaine d'expression jeunes immigré-e-s [Rennes], affiche 1981. © Valéry Hache /AFP Cérémonie de décès dans la communauté laotienne à Villejean [Rennes], photographie de Claude et Marie-José Carret, 1995. Manifestante contre Jean-Marie Le Pen arrivé au deuxième tour des présidentielles [Rennes], photographie de Valéry Hache, 2002. 11 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Dominique Leroux /Signatures expo_bretagne_rollup_Bretagne 09/11/09 15:45 Page12 Baptême républicain d’enfants de réfugiés [Brest], photographie de Dominique Leroux, 2006. LE TEMPS DES HÉRITAGES ET DES MÉMOIRES u tournant du XXe siècle, les paradoxes se creusent. Les immigrés (étrangers ou naturalisés) et les Français « issus de l’immigration » naviguent entre deux pôles : exclusion sociale et urbaine/insertion progressive dans la société française malgré des discriminations croissantes et de plus en plus visibles. La fin des années 90 et le début du XXIe siècle ont vu se radicaliser les luttes et imprégner l’ensemble de la société française autour du débat du post-colonialisme, de l’intégration des populations immigrées et des discriminations raciales. Dans ce mouvement, la demande de « mémoires » est devenue omniprésente. En outre, les manifestations de soutien aux sans-papiers, les associations qui viennent en aide aux clandestins et la prise de parole générale des migrants d’outre-mer ou de leurs descendants français témoignent aussi d’une vitalité que l’on ne peut totalement détacher d’une volonté de penser le présent post-immigration autrement. La Bretagne n’est pas épargnée par les problèmes de logement, de ghettoïsation de certains quartiers, de discrimination à l’encontre de cette partie de la population. Depuis les années 2000, le rapport au passé et à la mémoire émerge en Bretagne. Dans cette perspective, le festival de cinéma de Douarnenez (créé en 1978) consacre tous les ans une programmation sur l’ailleurs et l’immigration. La musique est aussi source de croisement des cultures, comme la promeuvent le Festival du bout du monde sur la presqu’île du Crozon, le festival Village d’Afrique à Rennes ou encore le festival Complet’Mandingue à Saint-Brieuc. Enfin, le festival Étonnants voyageurs offre une ouverture exceptionnelle sur les Suds, qui maintient vivace le lien historique de la région avec les autres et l’ailleurs. La lutte contre le racisme et les stéréotypes est aussi dynamique, comme le montrent les prises de position contre le village Bamboula présentant près de Nantes, dans un Safari parc, des Africains au début des années 90. Ce questionnement sur une identité plurielle est récurrent sur la terre de Bretagne. Ronan Dantec, l’auteur de l’exposition BécassineBanania, destins croisés, présentée en 1996, a largement souligné la proximité de destins des altérités bretonne et colonisée. C’est peut-être là que va se jouer le « modèle breton » spécifique en matière d’immigration. Entrée tardivement dans l’histoire des migrations issues des outre-mers, la Bretagne impose aujourd’hui son rapport aux Suds et continue d’écrire son histoire et de transmettre sa mémoire partagée sur le territoire selon son propre rythme, mais aussi avec ses particularismes forts. © Coll. Génériques/DR © Union des associations interculturelles de Rennes/DR A 1 2 1 - Communautés immigrées d'Europe, affiche du 19e festival de cinéma de Douarnenez, 1996. © Joël Le Gall/ Ouest-France 2 - Témoignages de Rennais d'origine étrangère, couverture du livre de l'UAIR, dessin signé Mariano Otero, 2005. © Marc Ollivier/Ouest-France Manifestation du collectif des sans-papiers [Rennes], photographie de Joël Le Gall (journal Ouest-France), 2007. © Hervé Chambonnière/Le Télégramme © Coll. part./DR Manifestation de soutien pour les sans-papiers à Rennes, photographie de Marc Ollivier (journal Ouest-France), 2007. Expressions immigration [Rennes], affiche signée Nicolas Otero, 1982. Un garage Renault après un incendie lié aux révoltes urbaines [Brest], photographie d'Hervé Chambonnière (journal Le Télégramme), 2005. « Comment ne pas voir que nous sommes à la naissance d’un nouveau monde, précipités dans le plus fantastique télescopage des cultures, peut-être, de l’histoire humaine ? » 12 BRETAGNE PORTE DES OUTRE-MERS UN SIÈCLE DE PRÉSENCE ET D’IMMIGRATION © Yves Foresti er/Corb is Sygma (1994) (Michel Le Bris, 2008)