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V I E P R O F E S S I O N N E L L E Souffrir de soigner : le burn out des médecins travaillant en soins palliatifs Suffering in giving medical care: burn out syndrome among physicians working in palliative care ● P. Fournier* “ Les valeurs dominantes de notre société occidentale sont le bien-être physique, la satisfaction des plaisirs... et l’illusion de la toutepuissance de l’homme. L’infirmité, la maladie et la mort sont devenues anormales et doivent être combattues. Nous vivons une ère de confort où tout concourt à l’éviction des situations pénibles ; la douleur se confond avec le ‘mal’ et n’est plus supportable. La perte de proches paraît incroyable et paradoxale : nous vivons aveugles à la mort... ... Nous vivons ainsi une situation éminemment temporelle où la notion de bien est matérielle et celle de mal exprime l’inconfort... Quant à la mort, elle n’est plus un tremplin vers autre chose, mais une fin inavouable dépouillée de tout contenu. L’homme moderne vit inten sément, puis bascule dans le néant... ... Cette crise aboutit à la perte de repères essentiels tels que la conscience de notre finitude. ” M.L. Lamau. Manuel de soins palliatifs. Paris : Édition Dunod, 1996 ; 13. d’être médecin, ce n’est pas choisir entre deux spécialités ou deux modes d’exercice, mais d’abord entre deux attitudes, entre “deuxChoisir positions. Celle de ‘docteur’, celle de soignant. Les médecins sont plus souvent docteurs que soignants. C’est plus confortable, c’est plus gratifiant, ça fait mieux dans les soirées, les dîners... Le docteur ‘sait’ et son savoir prévaut sur tout le reste. Le soignant cherche à apaiser les souffrances. Le docteur prescrit. Le soignant panse. Le docteur cultive le verbe et le pouvoir. Le soignant dérouille . ” M. Winckler. La maladie de Sachs. Paris : Édition POL, 1998 ; 415-6. e stress professionnel n’est pas l’apanage des professions de santé. Néanmoins, de nombreuses études en attestent l’existence chez les soignants. Les médecins, de manière générale, restent en France une catégorie de soignants peu étudiée ( 6 ), par opposition aux infirmières (17, 33). Leur santé mentale est pourtant une préoccupation ancienne des pays anglosaxons (5, 18, 24, 31). La solitude de l’exercice médical est-elle la seule raison de cette carence en France ? L L’évolution des attentes des patients face à la médecine, le développement incessant et exponentiel du savoir biomédical, le poids croissant des contraintes économiques hospitalières, les tâches administratives lourdes et répétitives retentissent sur le médecin. Stress répétés et souffrance peuvent conduire au burn out – état d’épuisement physique et émotionnel décrit depuis longtemps ( 4 ), aux causes multiples et aux conséquences préjudiciables sur la prise en charge des malades. *Service SSR, hôpital de Poissy, 78303 Poissy. 64 Force est de constater la rareté des publications, enquêtes ou réflexions sur les sources de stress, le degré et les causes de souffrance, et enfin la fréquence du burn out chez les médecins travaillant en soins palliatifs. Ces derniers – entendus ici comme soins prodigués en fin de vie (21), et non pas forcément leur restriction localisatrice à des unités spécialisées – font-ils disparaître la souffrance ? Terrible illusion, car, compte tenu de l’angoisse de la société et de l’individu face à la mort et à l’au-delà, le médecin confronté à la fin de vie reste lui aussi vulnérable. Cette vulnérabilité peut déboucher sur l’épuisement, la “brûlure intérieure” et le besoin de se protéger. Une deuxième illusion serait de supposer que les soins palliatifs transforment l’expérience du mourir et la rendent plus humaine ! Cette “belle mort”, aseptisée, “palliativement correcte” (15), n’aurait-elle pas pour but de protéger le médecin ? Malmené, surchargé, surmené, épuisé, le médecin doit affronter la peine personnelle résultant de la rupture que la déchéance et la mort d’un malade sont en train de provoquer en lui (16). La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 V I E P R O F E Après un survol de l’originalité du mouvement des soins palliatifs, on s’attardera, à travers l’analyse de quelques articles de la littérature, à identifier les sources de stress et de satisfaction au travail, en essayant de savoir si le burn out chez le médecin de soins palliatifs trouve son origine dans le caractère singulier de la relation médecin-malade ou dans la confrontation avec la souffrance et la mort, ou tout simplement dans les conditions et l’environnement de travail, principalement constitué par l’équipe et la hiérarchie hospitalière. Menace pour les patients, fatalité, prix à payer, fréquence, ampleur, modes de prévention, autant de questions sur cet épuisement, questions parfois sans réponse devant le peu d’enquêtes auprès des médecins. Il serait temps pour les autres soignants de découvrir que le médecin travaillant en unité de soins palliatifs (USP), en équipe mobile ou en réseau, est vulnérable, et que sa parole, qui exprimera doute et désillusion, peut être entendue. Car notons que la mort de ses patients le laisse parfois sans voix (16) au sens propre et figuré, qu’il n’a presque rien à dire, ou à en dire, et qu’il n’a personne pour l’écouter (40, 41). Soigner, panser, penser, réfléchir, souffler, mais aussi parler, tel est l’univers du médecin. Son métier est porteur de satisfaction au plan professionnel et au plan humain. Le stress apparaîtrait comme la rançon d’une qualité de soins préservée, d’exigences professionnelles satisfaites. Mais le burn out ne finit-il pas par compromettre ces soins mêmes que le médecin cherche à préserver ? LA DÉMARCHE PALLIATIVE : UN CHANGEMENT DE LOGIQUE... UNE MENTALITÉ Depuis une quinzaine d’années, les soins palliatifs se sont largement implantés au sein des institutions hospitalières et à domicile. Cette tentative louable d’humanisation comporte un aspect positif : répondre à la crainte de personnes malades d’un cancer d’être abandonnées et de décéder dans un univers hautement spécialisé ou technicisé où leur corps ne serait qu’un objet d’étude entre les mains de la science. L’aspect négatif de ce courant est de continuer à médicaliser la mort, car ce mouvement aboutit à ce contre quoi il voulait lutter : dans notre société actuelle ultramoderne, on assiste à la promotion d’une nouvelle catégorie de citoyens, la catégorie des “mourants”, et d’une nouvelle catégorie de médecins, celle qui “sait faire de l’accompagnement”. Certes, le mouvement “des soins palliatifs” a pour mérite de reparler de la mort dans une société où elle est (était) occultée, rejetée, niée, et véhicule ainsi une certaine idée de la vie, de la solidarité humaine devant la souffrance et une certaine idée de la mort. Or, celle-ci n’est pas un événement médical : sa survenue en milieu hospitalier ou institutionnel fait illusion. C’est un événement personnel auquel chacun est tenu de se préparer. La remise en question par la souffrance de l’autre Travailler en soins palliatifs, c’est côtoyer journellement, régulièrement, sans cesse l’autre, le malade souffrant... et, de manière La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 S S I O N N E L L E inéluctable, souffrir de cette souffrance (29, 31, 32). Souffrir de voir ces corps “morcelés”, dégradés, objets de dégoût et de peur, malodorants, remaniés, attaqués..., ces corps qui nous renvoient à ce que nous sommes et à ce que nous pourrions devenir ou deviendrons. Souffrir d’entendre le cri, la plainte, les hurlements, l’appel ou, au contraire, le silence de celui qui ne peut ou ne veut plus parler. Souffrir de voir l’entourage, la famille (unie ou, au contraire, éclatée) qui parle, crie, se lamente, juge, récrimine ou se renferme dans le chagrin. Mais le médecin – comme tout soignant – n’est-il que le récipiendaire de la souffrance de l’autre ? Cette souffrance ne vient-elle que de l’autre ? Le couple “savoir-pouvoir” Soigner, réparer, recoudre, suturer, cajoler, nourrir, bercer, consoler... Pourquoi ces aspirations si impératives pour le médecin ? La médecine sert-elle à former le praticien à jongler avec des connaissances ou à soigner ? “La longue formation universitaire le façonne pendant un mini mum de huit à dix ans dans une collectivité où l’excellence se définit par de très amples connaissances d’objectivation du corps de l’autre. Les études médicales consistent à absorber un savoir. La compétence de chacun sera évaluée par cet acquis, dont les examens, et notamment l’internat, puis les publications scienti fiques constituent le gage de légitimité. Le savoir fonde l’identité du médecin : il donne accès au pouvoir sur le patient et les collègues. Dans l’institution hospitalière, celui qui possède le savoir médical semble avoir tout le pouvoir” (26). Ce couple “savoir-pouvoir” (26) a évidemment une fonction de protection, comme un bouclier que le soignant utilise contre l’angoisse générée par des situations médicales délicates. Malheureusement, il peut se révéler inopérant lorsque la médecine se trouve confrontée à ses limites, quand la maladie cancéreuse progresse, et que l’état physique de la personne malade continue de s’altérer. Dans le contexte de soins d’accompagnement, si ce référentiel “savoir-pouvoir” s’effondre ou se révèle inadéquat, le médecin se retrouve laminé par la souffrance de l’autre, surtout lorsqu’elle entre en résonance et fait écho à sa propre souffrance (36). La médecine palliative requiert un changement de mentalité. Au lieu de se sentir investi d’un pouvoir et d’une responsabilité de “sauver des vies humaines” par l’intermédiaire de tous les progrès techniques et thérapeutiques (28) mis à la disposition du corps médical, le médecin renonce à cette attitude. Proclamant cette impuissance à guérir, mais ne l’acceptant pas réellement, il reste traversé par un sentiment d’échec, de tristesse et de culpabilité, notamment lors de la confrontation directe avec la mort de l’autre (syndrome du survivant), qui le renvoie à sa propre mort et à l’angoisse qu’elle génère, culpabilité et échec du savoir. Mais, dans ce désir louable d’une prise en charge de qualité des patients, resurgit bientôt en lui un sentiment de toute-puissance. À l’opposé, confronté à cet incessant souhait de savoir et de pouvoir souvent inhérent à sa fonction médicale initiale, il risque de chercher (à tort) à quitter 65 V I E P R O F E celle-ci pour s’identifier dans une autre fonction ou s’occuper d’autres territoires (philosophique, psychologique...). La pression institutionnelle Le médecin hospitalier se présente généralement comme celui qui sait. Il a le plus souvent une approche individuelle du soin et un faible sentiment d’appartenance à la structure hospitalière. Toutefois, c’est souvent autour d’enjeux institutionnels ( 3 0 ) que se situe une concurrence féroce de laquelle émerge une autre reconnaissance, celle de ses pairs et de l’administration, et que se jouent souvent sa carrière et sa place dans l’institution et les différentes instances que celle-ci comporte. La mentalité de la société actuelle L’approche actuelle de la souffrance du médecin favorise une explication psychologique : les difficultés relationnelles avec le patient, les familles, l’équipe soignante et l’institution sont abondamment décrites et les explications pertinentes. N’y aurait-il pas une vision plus sociologique (27) ? Dans le contexte “d e médecine performante, de succès thérapeutique, d’incontes tables progrès scientifiques, d’utopie collective de santé par faite, d’une société qui refuse la souffrance et qui proclame le droit à la santé (et par-là même à la guérison), confondu avec le droit et l’accès légitime aux soins, le médecin est en position de souffrance, car il reçoit une demande qui se heurte à la dégradation du corps humain, au vécu du malade et à la mort ” (27). Dans ce contexte sociologique, le médecin ne serait qu’un “auxiliaire de santé” (la question au patient “De quoi souffrez-vous ?” est remplacée désormais par “Que désirez-vous ?”), qui n’aurait qu’à exécuter les prescriptions médicales. Tout contribue à ce que la médecine donne “de la guérison” sous la forme d’une ordonnance. C’est ce qu’il est censé faire ou, en tout cas, ce que la société attend de lui. Le médecin travaillant auprès de patients en fin de vie résiste à ce courant sociologique, car il a déjà compris qu’une partie de la souffrance est générée par la rencontre entre cette utopie collective de la santé parfaite et la réalité de l’homme souffrant. Tout faire, mais ne rien dire Deux lois régissent le monde médical. Premièrement, la “loi du tout” (38). Tout doit être fait pour le malade, aussi bien sur le plan médical que technique, voire idéologique. Le respect de cette loi, de cet impératif, porte à mobiliser toutes les énergies pour que l’espace entre tâche prescrite et tâche réalisée soit quasi nul, et conduit à un investissement presque total dans l’activité de soin avec, à terme, un sentiment d’échec, voire de désespoir, si tout ne peut ou n’a pu être fait. L’humilité du médecin consiste souvent à savoir “passer le relais”, ses collègues et l’équipe étant là pour assurer la continuité des soins. La seconde loi est la “loi du silence” (4, 38),qui va bien au-delà du secret professionnel et dépasse amplement les obligations déontologiques. Elle camoufle des dysfonctionnements de l’équipe et signifie que la souffrance du médecin ne peut jamais être exprimée, reconnue, dite, parce que jugée inacceptable. Il est interdit au soignant de penser et de parler. Cette loi du silence est 66 S S I O N N E L L E entretenue et aggravée par le corporatisme médical qui protège le confrère malade, l’autorise au recours à l’autoprescription et nie son épuisement psychique. GÉNÉRALITÉS SUR LE BURN OUT DU SOIGNANT Le burn out est initialement introduit par Freundenberger en 1974 : il se décrit comme une grande fatigue professionnelle attribuée “à la mise à l’épreuve des idéaux professionnels par des sollicitations multiples et souvent contradictoires”. La modélisation psychologique de ce concept (4) est due à Maslach, qui le décompose en trois dimensions : ✓ l’épuisement émotionnel (tant physique que psychique) ; ✓ le désinvestissement de la relation ou dépersonnalisation, la relation devenant impersonnelle, vide d’affects, le patient étant considéré, à l’extrême, avec cynisme et détachement ; ✓ la diminution du sentiment d’accomplissement personnel au travail, avec le sentiment d’être incompétent et inefficace. Maslach élabore (4) un instrument de mesure fiable, le MBI (Maslach Burn Out Inventory), autoquestionnaire à 22 items dont 9 mesurent l’épuisement émotionnel, 5 le retrait et le désinvestissement, 8 la satisfaction au travail. Ces trois composantes sont indépendantes, mais aussi liées entre elles : l’épuisement apparaît comme le résultat de sollicitations environnementales excessives pour les ressources de l’individu ; le désinvestissement de la relation peut être compris comme une tentative de s’opposer à cet épuisement, mais conduit à une diminution de la satisfaction liée au travail, puisque la relation désinvestie n’apporte plus la même satisfaction. Définition, description et limites du concept de burn out (à ne pas confondre avec une dépression), outils d’évaluation de cet épuisement et analyse des facteurs de stress, stratégies préventives individuelles et institutionnelles préconisées sont décrits en détail dans de nombreux documents et ne seront pas rappelés ici (4, 37). Les professionnels de l’aide dispensent sous une forme ou une autre un secours, une assistance, des soins, des conseils... à autrui. L’investissement dans la relation à l’autre est au centre de leur activité professionnelle. De par la nature même de leur travail, ils sont régulièrement confrontés à la détresse humaine ( 3 7 ). Dans ce champ des professions d’aide, le burn out survient lorsque l’individu ne parvient plus à faire face à ces contraintes de travail et renonce... trahissant en quelque sorte les valeurs associées à sa profession. La déshumanisation de la relation à l’autre – deuxième dimension et noyau dur du syndrome – signifie que le soignant adopte une attitude et un comportement contraires à l’éthique et à l’essence même de la profession qu’il a embrassée : cette distanciation à l’autre, d’installation parfois insidieuse et progressive, conduit à soigner l’organe avant l’individu (considéré comme un objet ou une chose), avec toutes les conséquences néfastes que cela peut avoir sur la qualité de la prise en charge ( 2 1 ). La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 V I E P R O F E Poser le problème de l’épuisement émotionnel des soignants, c’est reconnaître la violence des émotions qu’ils peuvent rencontrer et mettre en évidence l’humanité de la fonction d’aide aux soignants par rapport à la technicité des actes. Né d’une interrogation sur la souffrance au travail, le syndrome d’épuisement prend, spécialement dans le champ de la santé, un développement inquiétant. Malaise professionnel intemporel ou actuel, crise au sein de certains corps de métier ou phénomène social, cet état de fait va de pair avec une problématique existentielle propre à notre époque. Comment une société occidentale peut-elle tolérer que ceux auxquels elle confie sa santé et souvent sa mort s’épuisent tant, en donnant aux autres ? Le burn ou t n’est pas une maladie. Assumer plusieurs décès par semaine, prendre des décisions thérapeutiques difficiles, être confronté de façon répétée aux progrès et aux échecs de la médecine reste lourd. Expression d’une crise d’identité, il signifie au soignant que le sens de son action, c’est l’autre. La valeur de l’acte réside non dans la technique, mais dans la relation : en ce sens, la médecine resterait-elle un art ? LE BURN OUT DES MÉDECINS TRAVAILLANT EN SOINS PALLIATIFS Généralités – Études préliminaires Le travail de soins comporte donc une charge mentale et psychique qui renvoie le médecin (et tout personnel soignant) à son seuil de tolérance et à sa capacité à mobiliser ses ressources personnelles ( 3 9 ). Chaque spécialité médicale possède ses particularités et rend compte de difficultés spécifiques pour le praticien qui y exerce son métier. Travailler en pédiatrie ( 4 2 ), en réanimation ( 4 ), en cardiologie (4, 14), en maladies infectieuses, notamment avec les sidéens ( 6 ), en chirurgie ( 3 ), voire en radiologie (20), engendre de la souffrance, même si certaines causes paraissent directement liées à la spécialité concernée : les valeurs retrouvées au MBI dans ces différentes populations varient suivant les caractéristiques de celles-ci (âge, type d’exercice...), mais relativement peu suivant la spécialité ( 1 3 ). Le milieu oncologique (7, 13, 18, 24, 39), hématologique (9) et les services de radiothérapie (1, 39) font l’objet d’études approfondies dans lesquelles apparaît un niveau élevé d’épuisement et de désinvestissement – comparable à celui observé dans des services de soins intensifs, d’urgence ou pour soins de sidéens (6, 13) –, mais un niveau d’accomplissement personnel moindre, le milieu cancérologique apparaissant comme protecteur (25). L’alternance curatif/palliatif, la surcharge de travail, la fréquence de répétition de la prise en charge de symptômes difficiles tels que douleur, dyspnée, tumeur putride, hémorragies extériorisées, la répétition de décès ont amené, dans la décennie écoulée, une réflexion palliative au sein de ce milieu oncologique (2, 7, 11, 24). Déjà, en 1991, Whippen et al. (46) font état de difficultés à prendre en charge des patients en phase palliative au sein de services aigus où alternent “chimiothérapie et décès” : dans leur enquête, 60 % de 1 000 abonnés à la revue Journal of Oncology tirés au hasard renvoient leur La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 S S I O N N E L L E questionnaire, et 56 % de ceux-là déclarent avoir expérimenté le burn out dans leur vie professionnelle avec, comme raisons invoquées, l’insuffisance de temps de vacances, la charge de travail clinique, les deuils répétés et l’accompagnement de patients en fin de vie. Cette prise de conscience incite certains auteurs à proposer de “décloisonner” le milieu oncologique et les services de soins de confort ( 7 ). Une circulaire récente du ministère de la Santé en France, qui met l’accent sur “les lits identifiés ou dédiés de soins palliatifs” dans des services de courte durée ou de SSR, irait dans le même sens ( 8 ). Cette pratique bouscule les mentalités, puisque ce qui unifie le groupe ou l’équipe, la logique curative, disparaît au profit du patient, qui retrouve sa place centrale. Du coup, les hiérarchies sont bousculées, le questionnement et le doute font irruption et des conflits peuvent apparaître (10). Le milieu spécifiquement palliatif fait l’objet de peu d’études. Dès 1995, Vachon (psycho-oncologue, Canada) constate, au cours d’une revue de littérature exhaustive ( 4 4 ), que l’épuisement dans les services de soins palliatifs est loin d’être universel, et le montre comme étant moins élevé que pour d’autres spécialités. L’identification précoce d’un stress potentiel intrinsèque, lié à l’individu ou à sa fonction, et extrinsèque, lié au dysfonctionnement de l’équipe ou du système de soins (11), et la mise en œuvre de stratégies appropriées individuelles et de groupe (formation continue, projet d’équipe, groupe de parole) expliquent sûrement ce niveau plus bas du burn out. Des travaux ultérieurs (45) corroborent ce fait, et Vachon démontre que l’essentiel du stress observé est dû le plus souvent à des facteurs indépendants des soins donnés aux malades tels que l’organisation du service, le fonctionnement de l’équipe et la pression administrative. Sans le nier complètement, l’auteur semble minimiser le rôle de la confrontation avec la mort comme source de stress (45), contrairement à d’autres auteurs (39, 41) comme Shaerer (43), qui suppose que la souffrance du médecin “ne se trouve pas dans les difficultés auxquelles il fait face, mais dans celles qui le surprennent faute de temps, de réparation, de soutien”. L’impréparation professionnelle à travailler en équipe, la persistance fréquente d’un esprit de rivalité et la solitude du médecin contribuent largement à ce syndrome ( 3 8 ). Enquête française, 1994 Dans le cadre de sa thèse de doctorat, A. Coulon, aidée dans son travail par l’équipe de M. Filbet (Lyon), envoie 220 questionnaires à des médecins travaillant en soins palliatifs en France, Suisse et Belgique de langue française : 68 questionnaires sont renvoyés (31 %) dans un délai demandé de trois mois (12). La moyenne d’âge est de 42 ans et l’ancienneté de la pratique en soins palliatifs est en moyenne de 6 ans, avec une formation spécifique faite dans 52 % des cas – ce qui tendrait à prouver un choix “prémédité” d’exercer en soins de confort. Soixante-trois pour cent des personnes interrogées participent à un groupe de soutien, et un psychiatre et/ou une psychologue travaillent dans l’équipe dans 73 % des cas. La part d’activité en soins palliatifs est de 61 % du temps de travail en moyenne, et 28 % des praticiens interrogés voudraient diminuer leur activité dans ce domaine. Le nombre d’heures de travail par semaine est de 49,14 heures en moyenne, 67 V I E P R O F E avec un minimum de 14 heures et un maximum de 84 heures, ce qui va ici dans le sens d’un surmenage certain ; 11 % des collègues ont eu un arrêt de travail durant la dernière année écoulée, et 18 % ont augmenté leur consommation d’alcool et de tabac durant cette même année. Les résultats de cette enquête permettent de constater des scores élevés d’épuisement émotionnel, des scores faibles de dépersonnalisation et des scores moyens d’accomplissement, alors que s’occuper de personnes en fin de vie semblerait a priori peu gratifiant. Retenons encore quelques “leçons” de cette étude : ✓ Les caractères démographiques n’ont aucune influence sur la constitution du burn out, que ce soit l’âge, le sexe ou le nombre d’enfants. ✓ Le pourcentage élevé d’activité en soins palliatifs semble favoriser le syndrome d’épuisement, résultat qui confirme l’idée qu’il est préférable de diversifier son activité professionnelle, l’intention de baisser son activité étant directement liée à cet épuisement. En revanche, ancienneté d’exercice, formation spécifique à la pratique de fin de vie, temps de travail hebdomadaire en tant que tel n’ont pas d’incidence directe sur l’épuisement. ✓ Les convictions personnelles religieuses ou philosophiques, la présence d’un(e) psychologue ou psychiatre dans l’équipe, la formation de l’équipe, les groupes de soutien ne protégeraient pas de la survenue du burn out ! Reste à savoir comment se déroulaient exactement ces groupes de parole. ✓ La prise de médicaments psychotropes et/ou l’augmentation de la consommation d’alcool et de l’intoxication tabagique sont corrélées à l’épuisement. Considérée initialement comme un travail préliminaire devant s’étendre de manière plus exhaustive en éliminant les biais de l’enquête, cette excellente thèse n’a malheureusement pas été suivie de travaux ultérieurs à l'échelle nationale pouvant être coordonnés ou demandés par la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP). Étude de Graham et Ramirez, 1995 Prévalence et causes du burn out parmi les médecins oncologues, les radiothérapeutes et les médecins travaillant en soins palliatifs sont analysées à travers une enquête nationale réalisée au S S I O N N E L L E Tableau I. Taux de réponse aux questionnaires (39). Nombre d’envois Nombre de réponses Pourcentage de réponses Oncologues médicaux 69 60 87 Radiothérapeutes 253 207 82 Médecins de soins palliatifs 154 126 82 Total 476 393 83 Royaume-Uni (39). Tous les praticiens de ces différentes spécialités sont interrogés, soit 476 individus, mais seuls 393 d’entre eux renvoient leurs questionnaires (83 %) : la répartition du taux de participation suivant la spécialité est donnée dans le tableau I. L’enquête comprend un MBI (4) et un questionnaire “psychologique de santé” qui correspond à douze items du GHQ (39). Le constat est que, pour toutes les catégories de facteurs de stress, les médecins de soins palliatifs sont en situation plus favorable : la prévalence du syndrome d’épuisement chez eux s’avère moins importante que chez les radiothérapeutes et équivalente à celle des oncologues médicaux (tableau II), avec un score d’épuisement à 23 % et un score de satisfaction personnelle à 25 %. Un âge inférieur à 55 ans serait plus fréquemment associé à l’épuisement et à la dépersonnalisation, résultat qui irait à l’encontre d’une hypothèse cumulative du stress dans la survenue du burn out. La vulnérabilité de la population des jeunes médecins hospitaliers (42, 44) serait liée à plusieurs facteurs, dont les lourdes charges horaires, les contrats plus précaires, la moindre rémunération, les pressions hiérarchiques, l’encadrement insuffisant ou trop contraignant. Les facteurs de stress (tableau III), regroupés en quatre items, et les facteurs de motivation (tableau IV) sont analysés avec soin. Globalement, les médecins de soins palliatifs semblent moins vulnérables que leurs collègues cancérologues ; le stress des radiothérapeutes est aggravé par la charge de travail (avec son retentissement sur la vie privée) et par le risque d’erreurs médicales ; les responsabilités professionnelles et les conflits génèrent plus de stress chez les oncologues médicaux. Tableau II. Prévalence du burn out (mesuré par le MBI) suivant la spécialité (39). Différences significatives entre (valeur du p) Facteurs Oncologues médicaux Radiothérapeutes Médecins de soins palliatifs Radiothérapeutes et oncologues Oncologues et médecins de soins palliatifs Radiothérapeutes et médecins de soins palliatifs Nombre % Nombre % Nombre % Épuisement émotionnel 15 25 79 38 29 23 0,10 0,86 0,006 Dépersonnalisation 9 15 64 31 16 13 0,03 0,81 0,0003 Accomplissement personnel 20 34 78 38 31 25 0,71 0,25 0,02 68 La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 V I E P R O F E Les motifs de satisfaction au travail ont des niveaux élevés dans toutes les rubriques pour les cancérologues (notamment dans la rubrique “stimulation intellectuelle” liée à l’enseignement et à la recherche), alors que les collègues de soins palliatifs déclarent trouver une grande satisfaction spécialement dans le contact avec le patient et la bonne maîtrise des symptômes physiques. La prévalence des troubles psychiatriques (28 %) semble indépendante des facteurs de stress tels que la faible satisfaction au S S I O N N E L L E travail, le statut précaire, le risque thérapeutique ou la difficulté à prendre en charge et à traiter la douleur. Enfin, tous les praticiens sont unanimes pour déclarer que leur niveau de stress est augmenté du fait d’un manque d’entraînement à la communication et au management. Manifestement, la reconnaissance et la considération ne se jouent pas uniquement dans l’activité de soin, mais aussi dans le cadre de l’institution : reconnaissance du travail médical et reconnaissance des pairs sont bien différentes ! Tableau III. Facteurs de stress suivant la spécialité (39). Pourcentage moyen d’items pour lesquels la rubrique “un peu” ou “beaucoup” est considérée comme stressante Différences significatives entre (valeur du p) Oncologues médicaux Radiothérapeutes Médecins de soins palliatifs Charge de travail, sentiment de surmenage et retentissement sur la vie privée 58 60 47 0,65 0,01 < 0,0001 Responsabilités professionnelles, gestion des conflits potentiels Difficultés avec l’institution hospitalière et l’équipe 50 43 36 0,02 < 0,0001 0,002 Contacts répétés avec la souffrance, la douleur, les symptômes incontrôlables et la mort 22 29 18 0,006 0,22 < 0,0001 Gestion des effets secondaires des thérapeutiques et erreurs médicales Éthique des décisions médicales 12 31 7 < 0,0001 0,08 < 0,0001 Facteurs Radiothérapeutes et oncologues Oncologues Radiothérapeutes et médecins et médecins de soins palliatifs de soins palliatifs Tableau IV. Facteurs de satisfaction suivant la spécialité (39). Pourcentage moyen d’items pour lesquels la rubrique “un peu” ou “beaucoup” est estimée comme facteur de satisfaction Facteurs Oncologues médicaux Radiothérapeutes Médecins de soins palliatifs Différences significatives entre (valeur du p) Radiothérapeutes Oncologues Radiothérapeutes et oncologues et médecins et médecins de soins palliatifs de soins palliatifs Relations excellentes avec le patient et son entourage Gestion des symptômes 84 80 93 0,20 < 0,0001 < 0,0001 Statut professionnel et considération dans l’institution hospitalière 78 68 76 0,007 0,76 0,002 Possibilité d’une activité de formation (congrès, recherche, enseignement) 60 40 44 < 0,0001 < 0,0001 0,14 46 32 62 0,001 0,0005 < 0,0001 Ressources personnelles et financières adéquates La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 69 V I E P R O F E S S I O N N E L L E Étude de Ramirez et Graham, 1996 Pour tenter d’expliquer le niveau d’épuisement moindre chez les médecins exerçant dans les soins de confort, les mêmes auteurs (19) comparent les origines de stress et le niveau de satisfaction au travail de cette catégorie de médecins à quatre autres catégories de médecins spécialistes : les chirurgiens, les gastro-entérologues, les radiologues et les oncologues ; l’évaluation est faite à l’aide d’autoquestionnaires dont les différents items sont regroupés en quatre rubriques principales. L’insuffisance de formation en communication, d’une part, et de management et de gestion, d’autre part, est signalée respectivement chez 35 % et 81 % des médecins de soins palliatifs, avec comme corollaire une fréquence d’épuisement en rapport, comme si les médecins ne se reconnaissaient pas du tout dans ce domaine, où se joue pourtant une partie de leurs conditions de travail au quotidien et où s’expriment des exigences administratives pressantes qui inquiètent et transforment l’exercice médical. Le taux de participation et de réponse est sensiblement identique entre les “médecins palliatifs” (126 réponses sur 154, soit 82 %) et les autres confrères (882 sur 1 183, soit 78 %). En médecine palliative, le sentiment de surmenage professionnel – avec les répercussions éventuelles sur la vie de famille – reste le facteur le plus stressant (tableau V), alors que, inversement, le contact avec le patient et son entourage ainsi que le travail en équipe sont gratifiants (tableau VI). Cependant, comparés à leurs collègues, ce sont les médecins de soins d’accompagnement qui présentent le moins de stress au surmenage (p < 0,001) et le plus de satisfaction dans la relation avec le malade et sa famille : cette dernière constatation démontre que la reconnaissance et le sentiment de faire œuvre utile sont un puissant réconfort pour les praticiens. Au Royaume-Uni, pays pionnier dans le mouvement de soins palliatifs ( 2 1 ), la pratique d’accompagnement des mourants se fait soit dans les services de médecine des centres hospitaliers, soit, et surtout, dans des “hospices” (dont le Saint Christopher fait office de figure de proue), lieux de vie spécialement aménagés et créés dans cette optique et comparables aux USP d’Europe et du Canada : dans ces institutions, la fréquence du stress est moindre en ce qui concerne l’encadrement médical, les moyens techniques et financiers du service et de l’institution. Prise de décisions thérapeutiques difficiles, notamment sur le plan éthique, crainte de poursuites d’ordre judiciaire par plainte déposée, confrontation avec la mort et la souffrance, annonce de mauvaises nouvelles, relation avec des familles agressives restent Tableau V. Principaux facteurs de stress au travail (19). Facteurs Pourcentage de réponses pour lesquels l’item “un peu” ou “beaucoup” est considéré comme facteur de stress Médecins de soins palliatifs Autres spécialistes Différences significatives (valeur du p) Sentiment de surmenage et retentissement sur la vie privée 44 58 < 0,001 Responsabilités professionnelles et management 27 30 NS* Contacts avec la douleur physique et la souffrance 28 24 NS* 25 41 < 0,001 Défaut d’encadrement et de moyens (financiers, équipement) de l’unité et de l’institution hospitalière. Incertitude quant à son financement ultérieur (*) Non significatif. Tableau VI. Principaux facteurs de satisfaction professionnelle (19). Facteurs Pourcentage de réponses pour lesquels l’item “un peu” ou “beaucoup” est estimé comme facteur de satisfaction Médecins de soins palliatifs Autres spécialistes Différences significatives (valeur du p) Relations excellentes avec le patient, son entourage et l’équipe 85 75 < 0,001 Statut professionnel et considération dans l’institution hospitalière 78 75 NS* Capacités et ressources (ressources financières, sécurité d’emploi, expérience professionnelle...) 58 44 < 0,001 Possibilités d’activité de formation (recherche, enseignement, congrès) comme “stimulant intellectuel” 44 46 NS* (*) Non significatif. 70 La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 V I E P R O F E S des sources de stress pour toutes les catégories médicales, mais nettement moindres en soins de confort – preuve indubitable du dépistage précoce et de la prévention de ces facteurs dans le programme de ce type de soins (tableau VII) (45). La seule différence inverse significative est le niveau de S I O N N E L L E stress élevé engendré par le contact avec le personnel infirmier ! La gestion des symptômes physiques, de la fin de vie et de la préparation au deuil, ainsi que le haut degré d’autonomie professionnelle restent significativement des facteurs de grande satisfaction professionnelle (tableau VIII). Tableau VII. Sources de stress (19). Pourcentage de cliniciens attribuant pour chaque facteur l’item “un peu” ou “beaucoup” Sources de stress Médecins de soins palliatifs Autres spécialistes Différences significatives (valeur du p) Se tenir au courant des pratiques cliniques et des travaux de recherche 37 43 NS* Perturbation de la vie privée par les astreintes 33 26 NS* Être responsable de la qualité de travail des autres catégories de personnel dans le service 26 36 < 0,05 Avoir affaire à des familles agressives, angoissées ou dans la détresse 22 35 < 0,01 Être incapable de maîtriser les symptômes physiques 22 15** NS* Rencontrer des difficultés dans les relations avec les collègues 18 25 NS* Avoir à annoncer des mauvaises nouvelles 16 25** < 0,001 Avoir à décider d’un traitement aux conséquences dangereuses et aux effets indésirables 13 31 < 0,001 Difficultés relationnelles avec les jeunes médecins 11 14 NS* Difficultés relationnelles avec les infirmiers(ières) 10 5** < 0,05 Difficultés relationnelles avec l’administration 8 12 NS* Être confronté à la mort et à la souffrance 8 16** < 0,005 Se sentir mal payé pour le travail effectué 7 15 < 0,05 Être incapable de soigner 6 24** < 0,001 Se sentir responsable de la toxicité des traitements prescrits 5 22** < 0,001 Avoir affaire à la menace d’être poursuivi, aux fautes professionnelles 5 19 < 0,001 Avoir des décisions médicales à prendre pour raisons budgétaires 4 31** < 0,001 Difficultés relationnelles avec les paramédicaux 4 4** NS* * Non significatif. ** Radiologues exclus. Tableau VIII. Sources de satisfaction (19). Pourcentage de cliniciens attribuant pour chaque facteur l’item “un peu” ou “beaucoup” Sources de satisfaction Médecins de soins palliatifs Autres spécialistes Aider les patients à travers le contrôle de leurs symptômes 98 89* 0,002 Gérer la fin de vie et la mort des patients 91 54* < 0,001 Avoir un travail varié 82 84 NS** Avoir un haut niveau d’autonomie et de responsabilité 72 60 0,01 Aider les patients devant une maladie curable 6 78* < 0,001 * Radiologues exclus Différences significatives (valeur du p) ** Non significatif. La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 71 V I E P R O F E DISCUSSION “C’est dans cette phase de désarroi, dans l’expectative entre soins curatifs et soins palliatifs, au sein de laquelle il s’interroge souvent sur le sens de son investissement... que le médecin se trouve poussé à réagir dans une diversité d’attitudes parfois extrêmes et inattendues. Cette hétérogénéité de réponses alors imposée ne peut que s’intensifier par la prise en charge simul tanée de plusieurs patients dont la dissemblance dans les per sonnalités et la disparité dans les traitements (eu égard aux d i f férents stades de la maladie) le portent à se retrancher dans une distanciation affective extrême ou à se réfugier, à l’inverse, dans une identification maximale, lorsqu’il ne privilégie pas parfois une forme d’absence dans la fuite et la dérobade.” M. Ruszniewski Face à la maladie grave. Page 137 (41). S S I O N N E L L E Volontariat. Pour un médecin, travailler en soins palliatifs sous-tend un choix délibéré personnel (non pas une mutation imposée comme pour une infirmière), mais aussi un engagement. Celui-ci est l’expression d’une maturation professionnelle où le médecin désire donner toute son importance “au prendre soin” ; de là émerge un idéal professionnel fort. Ce dernier constitue un atout de départ, nécessitant toutefois de s’assouplir au fil du temps pour ne pas se confondre avec des mécanismes de défense rigides ( 4 1 ). ● Pluridisciplinarité. Dispenser des soins de confort, c’est accepter le travail en équipe et en découvrir les avantages et les inconvénients ; c’est aussi être convaincu que l’action individuelle n’est efficace qu’au cœur de l’action collective – la motivation personnelle se nourrissant et s’enrichissant de celle des collègues (9, 21, 30). ● Le patient et son entourage sont placés au centre du soin. Ceci constitue pour le médecin un rôle attractif ainsi qu’un repère structurant lors de l’épreuve de confrontation de la réalité : la mort est là sans être un échec, ni non plus, bien sûr, une banalité. Elle contraint le soignant au questionnement permanent ( 1 1 ). ● Contrairement au milieu infirmier (4, 23, 33), peu d’études établissent et analysent la souffrance des médecins en soins palliatifs. Toutefois, il faut reconnaître au “mouvement des hospices” la large contribution qu’il a apportée à une réflexion et à une prise de conscience sur la souffrance des soignants. Il est presque banal de déclarer que la condition pour “prendre soin” et soigner efficacement les autres sans s’épuiser, c’est “prendre soin de soi”, de sa santé psychique. Car, si le discours palliativiste est largement diffusé depuis une vingtaine d’années, on voit poindre l’usure du médecin qui est devenu, à son corps défendant, un “spécialiste de la fin de vie”. Il peut accompagner le malade avec une certaine routine et une usure. Les conséquences du burn out s’avèrent donc importantes. L’épuisement émotionnel diminue sa capacité d’empathie et de relation avec le patient, qui peut donc d’autant moins exprimer son émotion et communiquer avec le soignant. Le désinvestissement de la relation majore ce phénomène ; le médecin, étant moins disponible, réduit ses contacts ou les limite à la seule technique. Le sentiment d’accomplissement personnel au travail entraîne une dévalorisation de ses compétences. Enfin, les troubles psychiatriques, l’automédication toxique éventuelle, indépendamment du risque psychologique qu’ils engendrent, déterminent un risque technique pour le médecin en diminuant sa fiabilité. Dégageons quelques pistes de réflexion de cette revue de la littérature. La motivation Elle est double : d’abord celle qui a conduit à être médecin (métier), puis celle qui aboutit à travailler en soins palliatifs (engagement). Lieu de souffrance. Les soins de confort confrontent journellement à la souffrance et à la mort, surtout s’ils sont l’activité unique du service ( 9 ). Dans ce cadre-là, la reconnaissance du patient et de l’entourage familial, le sentiment d’être pionnier dans cette forme de soin deviennent des leviers puissants pour tenir dans le temps. ● 72 Diversification du travail et rôle de la formation. Avoir des activités variées (clinique, recherche, publication, activités curatives...) protège manifestement du burn out (19, 39). De même, la formation permet d’actualiser ses connaissances médicales, mais aussi identifie et démasque des comportements tels que la toute–puissance ou la distanciation, garantissant ainsi un excellent professionnalisme et évitant l’épuisement. L’utilité de la mise en place de groupes de parole n’est pas à prouver (2, 10, 18), mais l’absentéisme des médecins dans ce type de réunion pose question (12) : c’est un lieu permanent de mise en commun d’interrogations et de réflexions, un lieu de décompression, d’écoute, d’analyse, de remise en question, un lieu d’émotions, de propos e n t h o usiastes ou révoltés... S’attacher à rendre et à redonner la parole au médecin, c’est tenter de reconnaître sa souffrance et d’évoquer avec lui l’angoisse et le désarroi qui ponctuent son parcours professionnel dans l’impuissance à tout guérir ( 3 5 ). ● Spécificité de la charge en soins palliatifs La charge et le caractère du travail sont assez spécifiques sur le plan émotionnel et sur celui de l’engagement relationnel. La gestion d’émotions opposées et intenses (fêter un anniversaire dans une chambre, accompagner la famille d’un patient qui vient de décéder dans une autre chambre, gérer une dyspnée aiguë dans une troisième) est une tâche cruciale. Des moments de joie et de plaisir alternent avec des moments de tristesse, de peur et de passage à vide, voire de désespoir (22). L’instauration de relations fortes mais parfois éphémères avec patients et proches, où l’intimité et le secret d’une vie sont souvent révélés, l’obligation de désinvestissement rapide après le départ du patient impliquent une souplesse et une flexibilité permanentes. La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 V I E P R O F E Facteurs d’épuisement en soins palliatifs Manifestement, selon Vachon (44), l’incidence du burn out n’est pas aussi élevée que dans d’autres disciplines. Un certain nombre de dispositifs (volontariat, formation, groupe de soutien...) jouent un rôle protecteur (45) et contrebalancent l’intensité de la charge émotionnelle. L’essentiel du stress proviendrait plus des conflits dans l’équipe et des difficultés de communication que du contact avec la mort (45). En effet, la nécessité d’un travail multidisciplinaire fragilise l’équipe si celui-ci ne peut se réaliser dans de bonnes conditions d’échanges, de coopération et d’entraide. Un manque ou une insuffisance de concertation, notamment lors de décisions éthiquement difficiles, peuvent se révéler fort préjudiciables. L’illusion collective grisante représente également une menace. Le risque actuel est de donner aux soignants une vision idéalisée des soins palliatifs et d’assigner au médecin une mission impossible à tenir dans les conditions techniques et médicales du travail qui est le sien. Créer actuellement une équipe mobile ou une USP représente une innovation et n’aboutit souvent qu’au terme d’une longue élaboration, institutionnelle ou en réseau, menée dans la lutte pour la reconnaissance d’activité et l’obtention de subventions. S S I O N N E L L E Manifestement, la précarité de l’emploi, l’incertitude sur le sort de l’hôpital, l’absence de projet sont des sources de stress (19). À l’inverse, une équipe à l’idéal puissant, pleine de projets, risque de se considérer comme une élite ou une vitrine médiatique : or, la réalité est tout autre, et l’illusion menace une équipe engluée dans cet imaginaire ( 4 1 ). Dans ce sens, l’anticipation (objet récent d’un congrès) joue un rôle primordial ( 9 ). En somme Les mots ne sont jamais neutres. Dans ces réflexions s’enchevêtrent des dialectiques : professionnel/personnel, collectif/ individuel, raisonné/passionnel, positif/négatif, motivation/ désillusion, puissance/échec, compréhension/ condamnation... tout un ensemble d’émotions et de ressentis. Le contenu de la tâche, la responsabilité, la reconnaissance, la considération sont des leviers puissants de motivation au travail, ou des sources de burn out s’ils font défaut. Mais travailler en soins palliatifs, c’est aussi construire et perdre sans cesse. Les termes, évoqués de manière plus explicite, peuvent être schématisés selon le diagramme ci-joint, où l’on observe des zones propres à l’individu, au service ou à l’institution, et des zones d’interface entre ces composantes, lieu de recoupement, d’affrontement et... d’épuisement (figure 1). Figure 1. La motivation : au carrefour entre préoccupation individuelle, de service et institutionnelle. La Lettre du Cancérologue - Volume XIII - n° 2 - mars-avril 2004 73 V I E P R O F E CONCLUSION La finalité de la médecine n’a cessé d’évoluer au cours des siècles, mais la logique qui anime le système hospitalier actuel est la logique curative et le rendement. L’extraordinaire développement des techniques médicales pourrait faire croire à sa toute-puissance. Pourtant, et de manière incessante, souffrance et mort viennent lui rappeler ses limites. Cette confrontation entre volonté de soigner et réalité de la mort donne toute sa raison au mouvement récent des soins palliatifs. Celui-ci a contribué à une prise de conscience de la souffrance du médecin devant l’échec thérapeutique et la mort, car le travail médical génère une charge lourde qui affecte le bien-être psychologique, malgré les mécanismes de rétribution qui viennent modérer ce retentissement. Le syndrome d’épuisement ou burn out est le propre de toute relation d’aide à autrui, mais il s’avère paradoxalement moins étudié et moins fréquent dans la population médicale travaillant en soins de confort que dans des populations d’autres spécialités. L’instauration ancienne de moyens de prévention semblerait en être l’explication. Au-delà des raisons personnelles, de statut professionnel ou d’organisation de travail trop souvent invoquées comme sources de stress et d’épuisement, le burn out du médecin survient devant cette confrontation directe avec la mort – raison qui est souvent laissée à l’arrière-plan, voire niée. Il est donc temps de redonner la parole aux médecins : le faire, c’est tenter de comprendre leur ressenti en les autorisant à exprimer leurs certitudes, leurs doutes et leurs difficultés ; c’est permettre d’identifier leurs propres mécanismes de défense. Favoriser la parole et apprivoiser l’écoute, c’est accepter d’être dépositaire d’une souffrance sans réponse devant la mort. S’interroger sur la vie, l’énigme de la souffrance, la mort peut conduire au désespoir, car la mort reste pour l’être humain, “qui ne vit que sous le soleil” (selon l’expression de l’Ecclésiaste), inacceptable et même irreprésentable. Durer, endurer, perdurer, tenir, maintenir, détenir, s’user, brûler... La question véritable en soins palliatifs n’est peut-être pas “Comment durer ou rester en vie ?” mais plutôt “Pourquoi y est-on entré ?” ■ R É F É R E N C E S B I B L I O G R A P H I Q U E S 1. Akroy D, Caison A, Adams RD. Burn out in radiation therapists: the predictive value of selected stressors. 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