P. Ventilation mécanique en altutude simulée - École du Val-de
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P. Ventilation mécanique en altutude simulée - École du Val-de
Pratique médico-militaire Ventilation mécanique en altitude simulée : étude du ventilateur T-bird VS02. J.-P. Tourtier, T. Leclerc, A. Cirodde, N. Libert, A. Le Noel, E. Forsans, M. Man, M. Borne. – Service de réanimation, Hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, 74 boulevard du Port royal – 75005 Paris. – Laboratoire de médecine aérospatiale, Institut de recherche biomédicale des armées – 91223 Brétigny-sur-Orge. Article reçu le 4 août 2009, accepté le 17 août 2010. Résumé Le transport aérien de patients intubés ventilés est devenu une réalité militaire quotidienne. Nous avons étudié l’aptitude du T-bird VS02, ventilateur à turbine, à délivrer en hypobarie un volume courant, sur un poumon normal. L’étude a été effectuée au laboratoire de médecine aérospatiale de la Direction générale de l’armement. Grâce à une chambre hypobare, nous simulions des altitudes cabines de 1 500, 2 500 et 3 000 mètres. La valeur de l’altitude cabine était entrée manuellement dans l’interface du ventilateur pour qu’il effectue les corrections altimétriques prévues par le constructeur, ou au contraire cette manipulation était omise. Dans les deux cas, nous envisagions plusieurs réglages du ventilateur concernant le volume courant (700 et 400 ml) et la fraction inspirée en oxygène (50 % et 90 %). Nous calculions le volume réellement délivré (chaîne de mesure du laboratoire de médecine aérospatiale de la Direction générale de l’armement au centre d’essais en vol de Brétigny). Avec correction altimétrique, le ventilateur délivrait à 1 500 mètres un volume courant variant de moins de 10 % par rapport au volume réglé. Une variation négative de plus de 10 % existait entre le volume délivré et le volume courant consigne à partir de 2 500 mètres. En l’absence de prise en compte de l’altitude cabine, l’altération du volume délivré était si importante qu’elle excluait une ventilation fiable. Mots-clés : Altitude. EVASAN, Évacuation sanitaire aérienne. Hypobarie. Oxygène. Ventilateur de transport. Ventilation mécanique. Abstract MECHANICAL VENTILATION AT SIMULATED ALTITUDE: PERFORMANCE OF VENTILATOR T-BIRD VS02. T-bird VS02 is a ventilator built with a turbine technology and designed to stay with the patient throughout the continuum of care. During air-evacuations, the cabin altitude value should be manually input. That might be tedious. We have assessed the ability of the T-bird VS02 to deliver a set tidal volume at high altitude in two cases : with and without input of cabin altitude. We used a decompression chamber to mimic the hypo barometric environment at a range of cabin simulated altitudes of 1 500, 2 000 and 3 000 meters. A model of normal lung was used. Ventilator was tested with set tidal volume of 400 and 700 ml and various inspired oxygen content (50 %, 90 %), with and without input of cabin altitude. We measured the volume really delivered with dedicated instrument of the French physiological laboratory of aviation and space medicine of the Air Force. At 1 500 m, the variations between Vt set and delivered were less than 10 %. Performances were reduced regarding tidal volume at 2 500 meters, with a negative variation of more than 10 % compared to tidal volume set. Performances of the T-bird VS02 were dramatically reduced if the value of cabin altitude was not manually input. As far as tidal volume is a critical point concerning aero evacuations clinician involved must keep in mind performance of his own ventilator. Keywords: Air medical evacuation. Altitude. Hypobaric. Mechanical ventilation. Medevac. Oxygen. Transport ventilator. J.-P. TOURTIER, médecin en chef, praticien certifié. T. LECLERC, médecin principal, praticien confirmé. A. CIRODDE, médecin lieutenant, interne des hôpitaux des armées. N. LIBERT, médecin lieutenant, interne des hôpitaux des armées. A. LE NOEL, médecin lieutenant, interne des hôpitaux des armées. E. FORSANS, médecin lieutenant, interne des hôpitaux des armées. M. MAN, ingénieur d’étude et de fabrication. M. BORNE, médecin en chef, praticien certifié. Correspondant : J. –P. TOURTIER, Service de réanimation, Hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, 74 boulevard du Port royal – 75005 Paris. E-mail : [email protected] médecine et armées, 2010, 38, 5, 405-408 Introduction. Le transport médicalisé à bord d’aéronefs de patients intubés ventilés est devenu une réalité militaire quotidienne (1-3). Après prise en charge initiale dans les structures médicales de l’avant, les patients doivent être rapidement évacués vers la métropole pour poursuivre et optimiser les soins. L’évacuation aérienne est, pour 405 l’équipe médicale de convoyage, un véritable challenge dont l’objectif est d’assurer la continuité de surveillance et de soins digne d’un service de réanimation. La diminution de la pression barométrique en altitude, malgré la pressurisation des cabines, impose une adaptation des ventilateurs pendant le vol (4, 5). En effet l’hypobarie est responsable d’une variation des volumes (loi de Boyle et Mariotte). Face à la grande diversité des ventilateurs, il est essentiel de définir les avantages et les limites de chaque type de machine en altitude. L’enjeu est de permettre d’anticiper les contraintes pratiques d’usage d’un ventilateur dans ces conditions atypiques. Notre objectif était d’évaluer la fiabilité du ventilateur à turbine T-bird VS02 pour ventiler un patient à poumon normal, en simulant des altitudes cabines de 1 500, 2 500 et 3 000 mètres, avec ou sans correction altimétrique. Matériels et méthodes. Simulation de la ventilation. Les essais se sont déroulés sur le ventilateur VT1 Bioteck TM . Résistance et compliance du poumon artif iciel ont été modulées pour simuler un poumon normal (résistance : 5,6 cm H2O/L/min ; compliance : 50 ml/cm H 2 O). Deux volumes courants ont été testés : 400 et 700 ml, avec deux FiO2 différentes : 50 % et 90%. La fréquence de ventilation était douze cycles/min et le rapport temps inspiratoire sur temps expiratoire à 1/2 (Ti/Te). La branche inspiratoire du circuit délivrait le mélange gazeux au poumon artificiel qui le renvoyait au ventilateur par la branche expiratoire. La valeur de l’altitude cabine était entrée manuellement dans l’interface du ventilateur pour qu’il effectue les corrections altimétriques prévues par le constructeur, ou au contraire cette manipulation était omise. Simulation de l’altitude. différentielle ± 2 hPa à mutuelle induction EnertecTM, une centrale de mesure Hewlett Packard TM , un système d'acquisition et d'intégration de débit. Cette chaîne de mesure a été étalonnée en volume à l'aide d'une pompe sinusoïdale de calibrage utilisée comme modèle respiratoire. Les conditions ambiantes de pression et de température (conditions TAP), influençant les mesures de volume, ont été évaluées respectivement par : un capteur de pression absolue pour la mesure de la pression barométrique dans le caisson d'altitude (précision ± 10 hPa), une thermistance placée sur le pneumotachographe pour la mesure de la température du mélange gazeux (précision ± 1 °C). Traitement et exploitation des données. Le traitement des données a été réalisé à partir des fichiers informatiques d'acquisition du signal de débit (dV/dt). Le volume délivré était calculé par intégration de la phase inspiratoire du signal de débit, en tenant compte : du coefficient d'étalonnage déterminé avec la pompe sinusoïdale de calibrage, du coefficient de viscosité du mélange gazeux déterminé par extrapolation linéaire des viscosités respectives de l'air et de l'oxygène, de la température du mélange gazeux. Pour chaque altitude simulée, trois mesures de volume délivré ont été faites pour les deux valeurs de Vt de consigne. Moyenne et écart-type ont été calculés. La comparaison entre Vt de consigne et volume délivré était effectuée par un test de Student. Résultats. Aux trois altitudes simulées, pour chaque Vt consigne, avec ou sans correction manuelle altimétrique, l’écart type entre les trois Vt réellement délivrés mesurés était de moins de 10 ml. La f igure 1 expose les résultats avec réglage manuelle de l’altitude cabine. À 1 500 m, pour un Vt consigne de 700 ml, le volume délivré était statistiquement significativement différent du Vt réglé (p = 0,05), mais ne l’était pas pour un Vt consigne de 400 ml (p = 0,07). À 2 500 m, les écarts entre Vt Lors d'une EVASAN, l'altitude cabine des aéronefs (ou pression de rétablissement) est le plus souvent d’environ 1 500 m, et reste généralement inférieure à 2 500 m. Elle peut sur certains vols militaires atteindre 3 000 m. Nous avons choisi d’étudier la ventilation à ces trois altitudes cabines : 1 500, 2 500 et 3 000 m. Le Laboratoire de médecine aérospatiale de la Direction générale de l’armement au centre d’essais en vol de Brétigny dispose d’un caisson d’altitude (caisson hypobare), permettant de simuler grâce à l’hypobarie des altitudes cabines. Poumon artificiel et ventilateur ont été disposés à l’intérieur du caisson. Les trois altitudes cabines choisies ont été simulées par hypobarie. Métrologie. Les mesures de volume courant véritablement administré (volume délivré) ont été réalisées avec une chaîne de pneumotachographie comportant un débitmètre de Fleish (intégré dans la branche inspiratoire à l'entrée du poumon artificiel), un capteur de pression 406 Figure 1. T-bird VS02 avec correction altimétrique; évolution du volume délivré en fonction de l’altitude cabine. j.-p. tourtier consigne et le volume délivré étaient signif icatifs (Vt 700 ml : p = 0,003 ; Vt 400 ml : p = 0,009 ; écarts : -12 %). À 3 000 m, l’écart se majore (Vt 700 ml : p = 0,002 ; Vt 400 ml : p = 0,004 ; écarts : -15 %). Les données correspondant aux tests effectués sans correction de l’altitude sont présentées sur la figure 2. Le volume délivré diminuait de manière très significative, et ce dès 1 500 m (écarts : -35 %). Cette différence s’accentuait encore avec l’altitude, jusqu’à atteindre plus de - 50 % à 3 000 m (pour les deux Vt réglés). Figure 2. T-bird VS02 sans correction altimétrique; évolution du volume délivré en fonction de l’altitude cabine. Discussion. Cette étude sur le ventilateur T-bird VS02 montre que, lors de la ventilation en altitude d’un poumon normal, il existe une variation négative de plus 12 % entre le volume de consigne et le volume délivré dés 2 500 m d’altitude. Or, le standard de l’ « American Society for Testing and Materials » pour le volume délivré est de ±10 % du volume consigne (6). Le ventilateur T-bird VS02 ne respecte pas ce cahier des charges dès 2 500 m. La variation entre volume courant prescrit et délivré est encore plus importante si l’on omet de paramétrer l’altitude cabine sur le ventilateur, l’hypoventilation étant alors majeure. Le principe de fonctionnement du T-bird VS02 repose sur la rotation d’une turbine. La turbine est utilisée pour délivrer directement le débit de gaz au patient. Le débit inspiratoire est directement lié la vitesse de rotation de la turbine. L’hypobarie liée à l’altitude altère ce fonctionnement. L’air étant moins dense en altitude, la turbine tournant à une vitesse donnée comprime un volume d’air moins important qu’au niveau de la mer. Ce phénomène entraîne une diminution du volume courant. Il est donc nécessaire de corriger le fonctionnement de la turbine en fonction de l’altitude afin de suivre au mieux les valeurs de consigne. Cette précaution n’a pas échappé au constructeur qui a élaboré un système d’adaptation du fonctionnement de la turbine en fonction de l’altitude, c’est-à-dire en fonction de la pression barométrique régnante. Cette correction ventilation mécanique en altitude simulée : étude du ventilateur T-bird VS02. altimétrique est manuelle. Or, une étude a été réalisée au CHU de Rouen sur les complications des transports intra-hospitaliers (7). La complexité des réglages des ventilateurs y apparait comme un inconvénient majeur. En effet, 21 % des transports se sont compliqués de problèmes liés à l'utilisation du ventilateur, ces incidents étant plus fréquents avec le ventilateur à turbine qu'avec les ventilateurs pneumatiques pourtant moins sophistiqués. Il s'agissait essentiellement de simples problèmes de réglage, dont l’incidence croit avec la complexité du ventilateur. L’absence de correction altimétrique automatisée sur le T-bird VS02 nous semble une faiblesse de l’appareil, d’autant plus dangereuse que la ventilation devient alors inefficace (8). De multiples études ont été effectuées en conditions normobares pour tester sur banc d'essais les ventilateurs de transport af in de simuler, de façon standardisée et reproductible, différentes conditions cliniques de ventilation assistée (9-14). Mais les simulations en milieux hypobares, contraignantes et coûteuses, sont rares. Thomas et Brimacombe ont montré qu’à 2 000 m d’altitude le ventilateur Dräger Oxylog 1 000 délivre un volume supérieur de 28 % au Vt de consigne sur un modèle de poumon normal (15). Plus récemment, Flynn et Singh ont évalué les performances en hypobarie des ventilateurs Oxylog 1 000, 2 000 et 3 000. Seul le ventilateur Oxylog 3 000, pourvu d’un capteur de pression barométrique ajustant automatiquement le volume délivré, autorise un écart de moins de 10 % entre Vt consigne et volume délivré et ce jusqu’à 3 400 m (16). Rodriquez et al. ont étudié conjointement les ventilateurs Impact Eagle 754 et LTV-1 000, sur un modèle de poumon normal. L’algorithme compensateur de l’Impact 754 permet de maintenir une dérive de moins de 10 % (jusqu’à 5 100 m). Le LTV-1000 délivre un volume croissant avec l’altitude, écarté de 12 % de la valeur consigne à 3 000 m. Le travail ici présenté a été effectué dans le cadre de la conception de l’avion d’EVASAN stratégique collective Morphée (MOdule de Réanimation Pour Haute Élongation d’Évacuation). Les modules lourds (intensive care module) de cet avion sanitaire doivent permettre la prise en charge d’un blessé grave sous ventilation mécanique. Le choix du ventilateur est crucial. Le T-bird VS02 n’a pas été retenu, d’une part en raison de ses performances trop altérées par l’altitude, d’autre part de par l’absence de correction altimétrique automatique. Conclusion. Nous avons testé le fonctionnement du ventilateur à turbine T-bird VS02 sur un modèle de poumon normal en altitude simulée de 1 500, 2 500 et 3 000 m. Une diminution du volume courant délivré de plus de 10 % existe au delà de 2 500 m malgré le paramétrage manuel de l’altitude cabine. En l’absence de prise en compte de l’altitude cabine, l’altération du volume délivré était si importante qu’elle excluait une ventilation fiable. 407 Cette étude conforte l’idée qu’une formation spécif ique des personnels à l’utilisation de chaque ventilateur utilisé en EVASAN est nécessaire. Le ventilateur idéal de transport doit allier hautes performances, faible encombrement, bonne autonomie mais aussi ergonomie et simplicité d’utilisation, afin qu'il puisse être utilisé par tous les médecins convoyeurs dans des conditions optimales de sécurité. Remerciements : nous remercions vivement l’ensemble du personnel du Laboratoire de médecine aérospatiale de la Direction générale de l’armement au centre d’essais en vol de Brétigny (LAMAS). RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES 1. Johannigman JA. Critical care aeromedical teams (Ccatt) : then, now and what's next. J Trauma. 2007;62(6 Suppl):35. 2. Barnes SL, Branson R, Gallo LA, Beck G, Johannigman JA. 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