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d’obéissance
Refus
1945
La résistance allemande à Hitler
après l’opération Walkyrie
Aussi glaçant que porteur d’espoir,
Refus d’obéissance raconte
l’histoire méconnue de la
révolte des Allemands contre
la tyrannie nazie agonisante.
.
Randall Hansen
Refus d’obéissance
ÉGALEMENT DE RANDALL HANSEN
Foudres et dévastation. Les bombardements alliés sur l’Allemagne, 1942-1945
(Québec, Presses de l’Université Laval, 2012)
Nationalité et citoyenneté en Europe (en codirection avec Patrick Weil)
(Paris, La Découverte, 1999)
Randall Hansen
Refus d’obéissance
1945
La résistance allemande à Hitler
après l’opération Walkyrie
Traduit de l’anglais
par Anne-Hélène Kerbiriou
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada
et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière
pour l’ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise
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communautés, pour nos activités de traduction.
Mise en page : Diane Trottier
Maquette de couverture : Laurie Patry
Publié en 2014 par Doubleday Canada, sous le titre Disobeying Hitler.
German Resistance after Operation Valkyrie.
Copyright © Randall Hansen, 2014. Publié avec la permission de Doubleday Canada. Tous droits réservés.
Copyright de la traduction française © Les Presses de l’Université Laval, 2015.
Dépôt légal 4e trimestre 2015
ISBN 978-2-7637-1749-4
PDF 9782763717500
Les Presses de l’Université Laval
www.pulaval.com
Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen
que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval.
À Kieran
L’Allemagne de Hitler n’a ni passé ni avenir.
Son unique but est la destruction, et elle doit être détruite.
Thomas Mann
Table des matières
Introduction..................................................................................... 1
Chapitre 1
Guerre, atrocités, résistance.............................................................. 3
Chapitre 2
L’attentat contre Hitler..................................................................... 30
Chapitre 3
De mains défaillantes. Le coup d’État à Paris.................................... 36
Chapitre 4
Paris, 20 juillet 1944. L’arrestation des SS......................................... 46
Chapitre 5
Le dernier espoir de la résistance. Rommel contre Hitler.................. 54
Chapitre 6
La vengeance de Hitler..................................................................... 71
Chapitre 7
Paris a-t-il été sauvé par un Prussien ?............................................... 89
Chapitre 8
Détruire la Ville Lumière.................................................................. 101
Chapitre 9
Paris se soulève................................................................................. 119
Chapitre 10
Paris libéré, Paris épargné................................................................. 130
Chapitre 11
L’autre Normandie. Le débarquement dans le Midi.......................... 144
VII
VIII
Refus d’obéissance 1945 – La résistance allemande à Hitler…
Chapitre 12
Forts et forteresses. Toulon............................................................... 160
Chapitre 13
La planche de salut de l’Europe. Marseille........................................ 169
Chapitre 14
La guerre aux frontières. Préparatifs pour la défense du Reich........... 183
Chapitre 15
Détruire l’Allemagne. Hitler et la politique de la terre brûlée............ 192
Chapitre 16
Jusqu’au dernier. Les Alliés au bord du Rhin..................................... 205
Chapitre 17
La fureur de Hitler........................................................................... 222
Chapitre 18
Le siège de Düsseldorf...................................................................... 241
Chapitre 19
Mourir pour qu’ils puissent vivre. Au cœur de l’Allemagne............... 272
Chapitre 20
La destruction de Nuremberg, le salut de Heidelberg....................... 289
Chapitre 21
Une révolte citoyenne. Augsbourg.................................................... 304
Chapitre 22
« Nous, les femmes de Fribourg, vous supplions… »
L’occupation du sud de l’Allemagne par les Français......................... 319
Chapitre 23
Un château de cartes. L’assaut du Reich par les Soviétiques .............. 331
Chapitre 24
Sauver la ville de Caspar David Friedrich.......................................... 341
Chapitre 25
Finir ce que « Bomber Harris » avait commencé. Hambourg............. 351
Table des matières
IX
Chapitre 26
À travers les mailles du filet soviétique.
Walther Wenck et la fuite vers l’Elbe................................................ 370
Conclusion....................................................................................... 382
Note sur l’approche et les sources et remerciements.......................... 392
Défense et reddition des villes allemandes en 1945........................... 398
Glossaire........................................................................................... 406
Bibliographie.................................................................................... 409
Index............................................................................................... 428
Introduction
E
n 1943, les Soviétiques contraignaient l’armée allemande à
battre en retraite en plusieurs points de Russie. Adolf Hitler, chancelier
allemand et chef du Parti national socialiste des travailleurs allemands
(NSDAP), dut décider du sort des territoires évacués par l’armée allemande.
Sa réponse fut sans appel : dans sa retraite, la Wehrmacht devait tout détruire
sur son passage. L’ennemi ne retrouverait qu’un « pays dévasté, inutilisable
et inhabitable », dans lequel « les mines continueraient d’exploser durant des
mois »1. D’immenses pans de l’Europe et de la Russie seraient réduits en
cendres, désolés et sans vie. La première vision de Hitler, celle de la
domination raciale, venait d’être remplacée par une autre, aussi abominable :
celle de la terre brûlée.
Tandis que la Wehrmacht reculait sur tous les fronts, Hitler donna
des ordres pour concrétiser cette nouvelle idée : empoisonner, bloquer et
détruire tous les ports d’Europe ; détruire Paris ; faire exploser les usines, les
voies ferrées, les ponts, les installations publiques, ainsi que les archives, les
musées et autres institutions culturelles en Allemagne ; et défendre chaque
ville allemande, chaque rue, chaque maison, pied à pied ; tout cela menant
tout droit et massivement à la destruction et à la mort. À partir de septembre
1944, Hitler avait signé l’arrêt de mort de l’Allemagne. Le 7 septembre, il
fit publier un éditorial dans le Völkischer Beobachter, l’organe du Parti nazi.
« Pas un seul épi allemand ne doit servir à nourrir l’ennemi, aucune bouche
allemande ne doit le renseigner, aucune main allemande ne doit se tendre
pour le secourir. Il doit trouver chaque sentier détruit, chaque rue barrée – il
1.
« Raümung des Kuban-Brückenkopfes und Verteidigung der Krim vom 4.9.1943 », OKW/Gen St
d’H/Op. Abt (IS/A), 4 septembre 1943 ; reproduit dans Percy Ernst Schramm (dir.), Kriegstagebuch des Oberkommandos der Wehrmacht, 4 vols., Francfort, Bernard & Graefe Verlag für Wehrwesen, 1961, vol. III (2), pp. 1455-1456 ; Karl-Günter Zelle, Hitlers zweifelnde Elite : GoebbelsGöring-Himmler-Speer, Paderborn, Ferdinand Schöningh, 2010, p. 330 ; Christian Hartmann,
« Verbrecherischer Krieg – verbrecherische Wehrmacht ? », Vierteljahrhefte für Zeitgeschichte 52,
no 1, 2004 : 60-61.
1
2
Refus d’obéissance 1945 – La résistance allemande à Hitler…
ne rencontrera que la mort, le néant et la haine »2. Hitler, son ministre de la
propagande, Joseph Goebbels, et Heinrich Himmler, chef des SS, s’accordèrent pour que « rien de ce qui pouvait être de quelque utilité pour l’ennemi
ne tombe entre ses mains »3.
La plupart des généraux allemands et des chefs du Parti nazi n’étaient
que trop empressés d’obéir à Hitler. Ils envoyèrent des dizaines de milliers de
jeunes hommes à une mort certaine ; détruisirent volontairement des usines,
des ponts et des immeubles ; et organisèrent la défense des villes et des
bourgades, ce qui eut pour résultat leur destruction totale. Mais une petite
minorité de soldats et de civils, qui eurent cependant de l’importance sur le
plan moral et militaire, dirent non. Tandis que la plupart des soldats et des
membres du parti allaient se battre jusqu’à la terrible fin, ces officiers, ces
soldats et – par-dessus tout – ces civils, choisirent de désobéir. Ils s’efforcèrent
d’épargner les usines, les installations de gaz et d’électricité, les ports, les ponts
et les routes. Et, tandis que les armées alliées s’enfonçaient en plein cœur de
l’Allemagne en 1945, ils cherchèrent à empêcher la défense militaire vaine et
destructrice de leurs villes contre les armées britannique, américaine, française
et soviétique. S’ils échouaient, le prix de leur désobéissance était la mort.
Ce livre raconte leur histoire. Il cherche à savoir ce que signifiait la
résistance en Allemagne après que des personnages influents tels que Claus
von Stauffenberg aient été tués ou se soient enfuis après l’échec, le 20 juillet
1940, de « l’Opération Walkyrie », tentative d’assassinat de Hitler. Il examine
la façon dont des officiers allemands, en contrebas de la chaîne de commandement, ont réagi aux ordres nihilistes de Hitler de détruire l’Allemagne et
l’Europe. Et, surtout, il montre que des gens ordinaires – des ouvriers, des
architectes, des médecins, des prêtres – ont eu la conviction, la bravoure et
l’ingéniosité nécessaires pour se lancer dans un dernier acte de résistance
contre le régime national-socialiste.
2.
Cité dans Albert Speer, Erinnerungen, Berlin, Propyläen Verlag, 1969, p. 412, et Albert Speer, Au
cœur du Troisième Reich, Paris, Fayard, 1971, p. 565, pour la version française ; voir aussi Zelle,
Hitlers zweifelnde Elite, p. 330.
3.Zelle, Hitlers zweifelnde Elite, p. 330 ; Peter Longerich, Heinrich Himmler, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 712.
Chapitre 1
Guerre, atrocités, résistance
L
e 1er septembre 1939, des avions allemands surgirent au-dessus
de la ville de Wieluń, au centre de la Pologne. Leurs soutes à bombes
s’ouvrirent. Au-dessous, la synagogue, l’église, l’hôpital et les maisons explosèrent. Les habitants horrifiés se ruèrent comme des torrents hors de la ville.
Ils n’eurent que peu de répit. Les Stukas, bombardiers qui allaient terrifier
les populations civiles à travers toute l’Europe, les mitraillèrent. Les routes
se couvrirent de cadavres. L’opération se renouvela dans des dizaines de villes
du pays.
Tandis que les bombardiers détruisaient les villes de Pologne, un million
et demi de soldats allemands se déversaient à travers ses frontières ouest, nord
et sud. Tandis que l’armée de l’air allemande, la Luftwaffe, balayait à travers
le ciel les quelques avions modernes que les Polonais pouvaient lui opposer,
les chars allemands fonçaient à travers les positions polonaises, les encerclaient
et les écrasaient1. Le gouvernement polonais désespérait de voir les Anglais
et les Français honorer leur engagement d’intervenir. Le 17 septembre, des
troupes étrangères arrivèrent effectivement, mais elles n’étaient pas anglofrançaises : Staline avait ordonné à ses forces d’attaquer la Pologne par l’est.
Les Polonais opposèrent une résistance que l’on ne peut que qualifier
d’héroïque et parvinrent à infliger 45 000 morts aux Allemands, mais l’issue
ne faisait aucun doute. En octobre, c’était fini. Les Allemands, à ce moment
« partisans enthousiastes de la reddition inconditionnelle », avaient totalement
écrasé la Pologne ; plus de cent mille soldats polonais avaient été tués2.
Au cours de cette campagne et par la suite, la Wehrmacht montra toute
sa brutalité. En une campagne de trois semaines, l’armée allemande brûla
531 villes et villages (Varsovie et la province de Łódź ayant le plus lourdement
1.
2.
Gerhard L. Weinberg, A World at Arms : A Global History of World War II, 2e édition, Cambridge,
Cambridge University Press, 2005, p. 51, au sujet de l’aviation polonaise.
Citation et statistique dans ibid., p. 57.
3
4
Refus d’obéissance 1945 – La résistance allemande à Hitler…
souffert) et tua 16 376 personnes3. À mesure que tombaient les villes et les
divisions polonaises, les soldats allemands assassinaient des milliers de prisonniers de guerre et des civils, hommes, femmes et enfants.
Si atroces que fussent leurs agissements, les officiers de la Wehrmacht
se justifièrent en les qualifiant de tactiques : toute forme de résistance réelle
ou supposée devait être écrasée afin de soumettre la Pologne à l’autorité
allemande. Les villages incendiés, les prisonniers fusillés, les civils assassinés
sont monnaie courante dans l’histoire de la guerre ; mais l’association par les
Allemands des anciennes méthodes de guerre et des nouvelles technologies
a causé un bien plus grand nombre de pertes en vies humaines4. Ici, le meurtre
n’était pas seulement une tactique : c’était une fin en soi. Au cours de la
campagne, les tactiques mortelles de l’armée allemande cédèrent la place aux
meurtres de masse systématiques, à l’exécution des « renégats » par les unités
des Waffen-SS et aux représailles des Allemands ethniques5. Le Führer et ses
généraux venaient de redéfinir la guerre. On ne tuait pas des civils pour
gagner la guerre ; on menait la guerre et on la gagnait pour pouvoir perpétrer
le meurtre de civils. La vision nationale-socialiste, dont on peut difficilement
appréhender l’horreur dans toute son ampleur, n’était que domination
absolue, violence et mort6.
C’étaient surtout les unités SS participant à l’occupation de la Pologne
qui se chargeaient des exécutions : les Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei
(forces spéciales de la Police de Sécurité, ou Sipo, qui étaient en réalité des
escadrons de la mort). Sur le plan de l’organisation, les SS, dirigés par
Heinrich Himmler et Hitler en personne, étaient divisés en Services secrets
du Parti (Sicherheitsdienst, ou SD) et Police secrète (Geheime Staatspolizei,
ou Gestapo), qui constituaient ensemble les services d’investigation policière
3.
4.
5.
6.
Statistiques de Richard C. Lukas, The Forgotten Holocaust : The Poles under German Occupation
1933-1944, Lexington, University Press of Kentucky, 1986, p. 3, basé sur des sources polonaises.
Une étude a démontré que, au cours des guerres des trois derniers siècles, les civils ont représenté
50 % des pertes humaines ; William Eckhardt, « Civilian Deaths in Wartime », Security Dialogue
20, no 1, 1989, p. 90.
Pour une analyse de l’évolution des intentions, voir Christopher Browning et Jürgen Matthäus,
The Origins of the Final Solution : The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939-March
1942, Lincoln : University of Nebraska Press, 2004, chapitre 2.
Pour une analyse de la place centrale de la violence dans le national-socialisme, voir le travail de
Richard Bessel, Germany 1945 : From War to Peace, New York, Harper & Collins, 2009 ; sur la
violence, la destruction et l’expansion dans la vision du monde d’Hitler, voir Ian Kershaw, Hitler
1936-1945 : Nemesis, Londres, Penguin, 2000, en particulier les chapitres 1 à 3 et 8 ; sur la mort
dans la vision du monde de Hitler et dans l’idéologie nationale-socialiste, voir Michael Geyer,
« There is a Land Where Everything is Pure : Its Name is Land of Death », dans Greg Eghigian
et Matthew Paul Berg (dir.), Sacrifice and Belonging in Twentieth Century Germany, Arlington,
University of Texas Press, 2002 et « The Stigma of Violence, Nationalism, and War in TwentiethCentury Germany », German Studies Review 15, hiver 1992, pp. 75-110.
1 – Guerre, atrocités, résistance
5
de la sécurité d’État. Cet appareil comprenait également la Police criminelle
(Kriminalpolizei, ou Kripo) et la Police générale (Ordungspolizei, ou Orpo) ;
cette dernière était chargée des services de lutte contre les incendies, des
inondations et de la protection aérienne, entre autres. Les SS avaient
également une aile militaire (la Waffen-SS) et une aile paramilitaire ; c’est
sur les ordres de cette dernière que les bataillons de policiers de l’Orpo
exécutèrent massivement des civils. L’Orpo fournit également cinq cents
hommes aux Einsatzgruppen7.
Les hommes de la Gestapo, du SD et de la Kripo furent constitués en
cinq Einsatzgruppen, chacun rattaché à un corps de l’armée d’invasion8. Plus
tard leur furent ajoutés deux Einsatzgruppen de plus et un Einsatzkommando
de Dantzig (Gdańsk), un détachement de l’Orpo constituant un septième
Einsatzgruppe9. Ensemble, ils totalisaient près de trois mille hommes10. Ces
Einsatzgruppen avaient pour cibles les nationalistes polonais, les intellectuels,
le clergé catholique et bien sûr les Juifs.
Le SS Sturmbannführer Kurt Eimann, commandant d’un régiment
SS dans la ville libre de Dantzig, constitua plusieurs milliers de SS en une
force de police auxiliaire, le bataillon Eimann11. En novembre, ce bataillon
rencontra un convoi de personnes handicapées de Poméranie, qu’ils firent
monter dans des camions et emmenèrent en forêt. Ils y retrouvèrent des
prisonniers politiques polonais qui creusaient une fosse. La première victime,
une femme de cinquante ans, fut emmenée au bord de la fosse. Eimann
brandit un revolver, le pointa sur sa nuque et appuya sur la gâchette. Les
autres personnes handicapées suivirent. Les SS tuèrent ensuite les prisonniers
politiques, les jetèrent au sommet de l’amas de corps et recouvrirent cette
7.
Voir Christopher R. Browning, Ordinary Men : Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution, New York, Harper Perennial, 1998, p. 9-10.
8.Browning, Origins of the Final Solution, p. 16. Les Einsatzgruppen opéraient dans les régions
suivantes : l’Einsatzgruppe I, commandé par Bruno Streckenbach, à Cracovie et au sud de la
Pologne ; l’Einsatzgruppe II, commandé par Emanuel Schäfer d’abord à Częstochowa, puis à
Radom ; l’Einsatzgruppe III, commandé par Hans Fisher, à Łódź ; l’Einsatzgruppe IV, commandé par Lothar Beutel (plus tard remplacé par Josef Adolf Meisinger), de l’ouest de la Prusse
et Bydgoszcz jusqu’à l’est de la Prusse et Bialystok ; l’Einsatzgruppe V, commandé par Ernst
Damzog à partir de l’est de la Prusse jusqu’à Varsovie ; l’Einsatzgruppe VI, commandé par Erich
Naumann, à Poznań ; et l’Einsatzgruppe VII, commandé par Udo von Woyrsch, d’abord en
Haute-Silésie mais aussi pendant une courte période à Tarnów ; ibid, p. 438, note 11.
9.Browning, Origins of the Final Solution, p. 16.
10. Helmut Krausnick et Hans-Heinrich Wilhelm, Die Truppe des Weltanschauungskrieges : die Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei und des SD, 1938-1942, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt,
1981, p. 34.
11. Richard Rhodes, Masters of Death : The SS-Einsatzgruppen and the Invention of the Holocaust,
New York, Alfred A. Knopf, 2002, p. 7.
6
Refus d’obéissance 1945 – La résistance allemande à Hitler…
tombe de terre12. Au cours de ce seul mois, quelque 3 500 personnes furent
tuées par balles et jetées dans des fosses communes. Durant la campagne de
Pologne, les Einsatzgruppen, appuyés par d’autres unités SS et 100 000
Allemands ethniques, assassinèrent des dizaines de milliers d’intellectuels
polonais, de Juifs, de handicapés mentaux, de prostituées, de Tziganes et de
Sinté13. Ils réservaient aux Juifs un traitement particulièrement brutal.
Bien que les SS aient commis la majorité des meurtres, l’armée
allemande était loin d’être innocente. Elle travaillait avec les Einsatzgruppen
à repousser des dizaines de milliers de Juifs au-delà de la ligne de démarcation,
en zone soviétique, et ses unités fusillaient parfois des civils. Mais surtout,
l’armée allemande répartissait les responsabilités entre elle-même et les SS
de façon à donner à ces derniers carte blanche pour commettre des
massacres14. Menée par le général de division Eduard Wagner, l’armée négocia
des accords avec les SS pour contenir, si possible, les meurtres qu’ils commettaient, mais par-dessus tout pour se protéger contre toute implication directe
dans ceux-ci15. Cela échoua des deux côtés. L’armée allemande toléra dans
certains cas l’exécution délibérée de civils ; dans d’autres, elle fournit une
assistance directe sous forme de soutien logistique ; et dans d’autres encore,
elle participa directement aux exécutions. L’armée allemande, écrit l’historien
de l’Holocauste Raul Hilberg, « s’écarta de sa voie pour donner les Juifs aux
Einsatzgruppen, pour exiger des actions contre les Juifs, pour participer aux
exécutions, et pour fusiller des otages juifs en “représailles” des attaques contre
les forces d’occupation »16. L’armée laissa aux SS les mains libres pour lancer
une campagne génocidaire d’une envergure inimaginable tout en dissimulant
sa complicité. Les SS testèrent leurs techniques en Pologne. Ils les perfectionnèrent plus loin à l’est, en Union soviétique, où des millions de Juifs se
trouvaient sur le chemin de l’armée d’invasion allemande.
12.
Voir des précisions sur Einmann et cette fosse commune dans Henry Friedlander, The Origins
of the Nazi Genocide : From Euthanasia to the Final Solution, Chapel Hill, University of North
Carolina Press, 1995, p. 137.
13.Longerich, Heinrich Himmler, p. 429-432.
14. Ibid., p. 429.
15. Pour des précisions, voir Browning, Origins of the Final Solution, p. 15-24, et Jürgen Förster,
« Operation Barbarossa as a War of Conquest and Annihilation », dans Germany and the Second
World War (abrégé par la suite en GSWW), vol. 4, The Attack on the Soviet Union, Oxford,
­Clarendon Press, 1998, p. 491-507.
16. Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews, vol. 1, New Haven, Yale University Press,
2003, p. 305.
1 – Guerre, atrocités, résistance
7
Guerre
Le 22 juin 1941, plus de trois millions de soldats allemands – deux
fois plus qu’en Pologne – attaquèrent l’Union soviétique : ce fut l’Opération
Barbarossa17. Soutenus par les barrages d’artillerie et les bombardements
aériens familiers à présent, trois groupes d’armées (Heeresgruppen) entrèrent
en territoire soviétique. Le groupe d’armées Nord, commandé par le
Feldmarschall Wilhelm Ritter von Leeb, coupa au nord-est, à travers les Pays
baltes, en direction de Léningrad. Le groupe d’armées Centre du Feldmarschall
Fedor von Bock, la plus formidable et la plus lourdement armée des trois
formations, poussa vers l’est en Union soviétique en direction de Moscou.
Enfin, le groupe d’armées Sud, commandé par le Feldmarschall Gerd von
Rundstedt, progressa en direction du sud vers Odessa et Sébastopol. La
stratégie de la Wehrmacht reposait sur l’écrasante combinaison de la mobilité
et de la puissance : des divisions se déplaçant rapidement, en particulier les
divisions de panzers, allaient déborder et encercler l’ennemi tandis que les
forces brutes de l’artillerie, des bombardements aériens et de l’infanterie
allaient le détruire18. Cette stratégie fut terriblement efficace : les forces
allemandes portèrent des coups répétés et dévastateurs à un ennemi sidéré.
En tout juste deux semaines, ils firent prisonniers 400 000 soldats soviétiques,
et le groupe d’armées Centre poussa jusqu’à Smolensk, aux portes de Moscou.
Ces premiers succès frappèrent de stupeur le haut-commandement soviétique
et Staline lui-même.
Sur le théâtre des opérations au sud, le groupe d’armées Sud de
Rundstedt rencontra une première véritable résistance acharnée, bien que sa
progression ne parût limitée qu’en comparaison avec les avancées rapides des
deux groupes d’armée du nord. Au début de la campagne, le groupe d’armées
Sud fit prisonniers 100 000 soldats soviétiques près d’Ouman. Puis le groupe
panzer 2 du groupe d’armées Centre, sous les ordres du Generaloberst Heinz
Guderian, progressa vers le sud pour assister la 17e armée du général d’infanterie Carl-Heinrich Stülpnagel dans l’encerclement de Kiev19. 650 000
hommes de plus furent faits prisonniers.
La 17e armée comptait deux des officiers les plus énigmatiques de la
Seconde Guerre mondiale : Stülpnagel lui-même, et l’Oberstleutnant Dietrich
von Choltitz. Stülpnagel était un humaniste, un officier quasi-philosophe et
un opposant de longue date à Hitler. Il avait été profondément impliqué
17.
18.
19.
3,3 millions de soldats d’après Hartmann, « Verbrecherischer Krieg », p. 5.
Russell F. Weigley, Eisenhower’s Lieutenants : The Campaign of France and Germany, 1944-1945,
Bloomington, Indiana University Press, 1981, p. 14-17.
De pair avec le groupe panzer I.
8
Refus d’obéissance 1945 – La résistance allemande à Hitler…
dans les préparations du coup d’État de 1938 visant à renverser Hitler après
le refus prévisible des Alliés d’accepter les revendications allemandes sur la
région des Sudètes. Lors de la campagne de Pologne, il s’opposa aux crimes
des SS contre la population civile20. Et cependant, moins de deux ans plus
tard, il participa à ces crimes. Durant les premiers jours de l’Opération
Barbarossa, la 17e armée atteignit Lviv (Lemberg en allemand). Au même
moment, les troupes soviétiques battant en retraite tuèrent plusieurs milliers
de nationalistes ukrainiens emprisonnés dans la ville. En représailles, les
forces allemandes, tant la Wehrmacht que les Einsatzgruppen, incitèrent à
un pogrom qui causa la mort de quatre mille Juifs. Selon une source soviétique, Stülpnagel avait planifié cet évènement et écrivait dans son rapport à
Berlin que cela pouvait être utilisé comme modèle ailleurs 21. De telles
Selbtsreinigungaktionen, ou « actions d’auto-nettoyage », permettraient aux
Allemands d’assigner leurs hommes à d’autres tâches que le meurtre des Juifs
tout en faisant porter la responsabilité des tueries aux populations locales22.
Bien qu’il n’ait pas appliqué les ordres de fusiller les généraux soviétiques en représailles des massacres des prisonniers de guerre, Stülpnagel prit
part également à la guerre contre les opposants aux Allemands qui eut pour
résultat d’innombrables meurtres d’innocents à partir de juillet 194123. Cette
lutte antipartisans était liée au fait que pour les Nazis, judaïsme égalait
bolchevisme, équation que Stülpnagel prenait au pied de la lettre. Le 30 juin
1941, il signa l’ordre anti-partisan suivant : « lorsque les auteurs de sabotages
ou d’attaques de soldats ne peuvent être identifiés, les Juifs ou les communistes, en particulier les Juifs du Komsomol, doivent être fusillés en
représailles »24. En août, il notait que les « mesures draconiennes » contre les
Juifs avaient poussé certains Ukrainiens à les prendre en pitié. Il était par
conséquent nécessaire d’éduquer la population ukrainienne afin d’en « obtenir
un rejet résolu et plus répandu » des Juifs25. Stülpnagel ne voyait aucune
contradiction entre le durcissement de cet antisémitisme et les préoccupations
20.
Christian Streit, Keine Kameraden : die Wehrmacht und die sowjetischen Kriegsgefangenen 19411945, Bonn, Verlag J.H.W. Dietz Nachf., 1997, p. 119.
21. Ibid. ; Hans Mommsen, Alternatives to Hitler : German Resistance under the Third Reich (Angus
McGeoch trad.), Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 270.
22. La source (« Ereignismledung UdSSR », no 10, du 2 juillet 1941) étant un rapport soviétique
du type de ceux qui étaient utilisés à des fins de propagande, nous ne pouvons être certains
de sa fiabilité sans autres éléments ; au sujet des Selbstreinigungsaktionen, voir David Gaunt,
« Reichskommissariat Ostland », dans Jonathan C. Friedman (dir.), The Routledge History of the
Holocaust, New York, Routledge, 2010, p. 214.
23. Au sujet des généraux soviétiques, voir Förster, « Securing “Living-space” », dans GSWW, vol. 4,
p. 1195 ; au sujet des mesures anti-partisans de la 17e Armée, voir ibid., p. 1200.
24.Streit, Keine Kameraden, p. 119.
25. Cité dans Förster, « Securing “Living-space” », p. 1200-1201.