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L’arrière-scène du monde des arts martiaux L’arrière-scène du monde des arts martiaux Sous la direction d’Olivier Bernard Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Mise en page : Diane Trottier Maquette de couverture : Laurie Patry Photographies : Pierre Fraser Illustration de la couverture : Emie Morissette www.emiemorissette.com Cette toile a été expressément réalisée pour le présent ouvrage. Le directeur de publication souhaitait que l’image de couverture représente l’esprit des textes qui s’y trouvent. L’homme d’affaires auquel le gi de karaté (costume typique des arts martiaux japonais) sert de veston est une image qui met en relation deux domaines que la culture populaire tente habituellement de séparer : le monde des affaires et la pratique des arts martiaux. En réalité, l’existence même des arts martiaux dans nos sociétés contemporaines est en grande partie redevable à la sphère économique. Les actions de milliers de personnes, de tous ceux qui contribuent à perpétuer une culture des arts martiaux, ont permis aux disciplines martiales de s’adapter aux besoins des gens de notre époque. © Presses de l’Université Laval. Tous droits réservés. Dépôt légal 4e trimestre 2014 ISBN : 978-2-7637-2250-4 PDF : 9782763722511 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval. À mes parents, Yvon Bernard Jacqueline Trépanier Table des matières Notes sur les auteurs et les collaborateurs................................................. XI Préface.......................................................................................................... XV Benoît Gaudin La partialité du jugement : le propre des activités physiques...................XV Classifier et hiérarchiser, une particularité du monde des arts martiaux........................................................................................XVI Les données empiriques, clé de l’avancée des connaissances...................XVII Présentation................................................................................................. 1 Olivier Bernard La « Tour de Babel » des arts martiaux Un essai de typologie des pratiques martiales modernes et anciennes.... 5 Dominic LaRochelle Les grandes typologies des arts martiaux : comment s’y retrouver ?.......8 Une typologie qui tient compte des pratiquants......................................13 L’application de la typologie à deux cas contemporains..........................19 Conclusion.................................................................................................24 Les arts martiaux : entre sports et loisirs................................................... 27 Olivier Bernard Partie 1 : Les représentations sociales des arts martiaux reflètent des valeurs communes................................................................32 Le monde des arts martiaux.................................................................33 Le concept de maître d’arts martiaux..................................................35 L’essentiel d’une pratique martiale......................................................36 Les vertus...............................................................................................37 Les grades..............................................................................................38 Une critique générationnelle ?..............................................................41 Partie 2 : La démocratisation des arts martiaux dans le contexte du loisir sportif..........................................................................................42 La réalité sociale du sport.....................................................................42 Le loisir et ses vastes possibilités..........................................................46 VIII La condition enseignante au Québec du XIXe au XXIe siècle Le loisir sportif englobe les fonctions sociales des arts martiaux.......51 La diversité des disciplines martiales : une ouverture pour la pluridisciplinarité.....................................................................54 L’idéal des arts martiaux à l’épreuve de la réalité................................59 Conclusion : Les arts martiaux sur l’échelle du loisir sportif...................61 Sport olympique à quel prix ? Institutionnalisation de la règle et enjeux sportifs, le cas du taekwondo.69 Cédric Junior Ndzouli Le taekwondo.............................................................................................72 Contexte d’évolution d’un sport de combat préolympique et olympique..............................................................................................76 L’instauration de la règle au service du changement...............................78 Le mouvement olympique (la modernité dans l’âme)............................83 Technologie et sport au service de l’olympisme.......................................84 Les répercussions de la technologie dans le taekwondo.....................84 Changement de style dans la pratique du combat..............................86 Sport et économie......................................................................................89 Au-delà de l’olympisme.............................................................................91 Le taekwondo québécois : un savoir-faire.................................................92 Conclusion.................................................................................................95 L’écart entre la notion de défense personnelle dictée par la loi et la compréhension de l’autodéfense dans l’univers des arts martiaux.101 Georges-André Bernatchez et Olivier Bernard Loi sur la défense........................................................................................103 Les arts martiaux........................................................................................106 La défense dans les arts martiaux..............................................................108 Pourquoi les artistes martiaux ne pratiquent pas la défense...................111 Se réaliser....................................................................................................112 Entrer dans une structure..........................................................................113 Avoir de la reconnaissance.........................................................................114 Avoir un exutoire : sortir du quotidien ....................................................115 S’amuser.....................................................................................................117 Conclusion.................................................................................................118 Table des matières IX Karaté-do, travail social et enjeux de pouvoir Récit d’un universitaire karatéka............................................................... 123 Jacques Hébert Mise en contexte ........................................................................................125 Cadre d’analyse et méthodologie..............................................................126 Ma vision du karaté-do et le lien avec le travail social.............................126 Mon entrée dans l’univers du karaté-do...................................................128 Le milieu universitaire...............................................................................130 Le milieu des arts martiaux.......................................................................136 Le milieu des pratiques en travail social...................................................139 Analyse et discussion.................................................................................142 Conclusion.................................................................................................144 Notes sur les auteurs et les collaborateurs Olivier Bernard est doctorant en sociologie et auxiliaire d’enseignement à l’Université Laval à Québec. Son mémoire de maîtrise, « Les arts martiaux de la région de Québec : milieux de socialité et groupes de référence identitaire », décrivait les différents éléments de « l’attitude » des pratiquants avancés de disciplines martiales au Québec. Sa thèse poursuit dans la même veine, soit l’étude de la dimension proprement sociale de l’imaginaire d’une culture populaire des arts martiaux véhiculée par le cinéma. Cet intérêt tire ses origines d’un va-et-vient constant entre les réflexions sociologiques, les observations participantes et la pratique de diverses disciplines des arts martiaux. Sur le plan personnel, il pratique le kenpo (5e dan), le taekwondo (1er dan), le karaté shotokan (1er dan). Il a également étudié le kung fu, le taïchi, le judo, l’aïkido, l’iaïdo, le jiu‑jitsu, le grappling et le maniement d’armes traditionnelles. Professeur d’arts martiaux multidisciplinaire, son enseignement et ses études universitaires l’ont amené à construire un cours de sociologie des arts martiaux. Ses intérêts pour les arts martiaux totalisent 18 ans de pratique et de réflexions théoriques. Georges-André Bernatchez est instructeur de karaté à temps plein depuis l’obtention de son baccalauréat en éducation physique en 1995. Ceinture noire en karaté depuis 1989, il fut un athlète de haut niveau dans ce sport de 1997 à 2002. Il a également été instructeur en tir défensif et en intervention physique à l’École nationale de police du Québec au début des années 2000. Toutes ces expériences professionnelles et son intérêt personnel pour le domaine de l’emploi de la force l’on amené à mettre en perspective la notion de défense personnelle. Ses réflexions et ses connaissances sur la motricité humaine et l’aspect légal de la défense l’ont alors conduit à inventer le porte-clé de défense XII L’arrière-scène du monde des arts martiaux « Yoogo » en 2009. La connaissance du milieu des arts martiaux et de celui de l’emploi de la force professionnelle a dirigé son attention sur ce qui les distingue et la manière dont cela affecte la pratique de ces activités. Benoît Gaudin est maître de conférences au Département Sciences et techniques des activités physiques et sportives de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Dominic LaRochelle est chargé de cours en sciences des religions à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, où il donne un cours d’introduction aux religions chinoises. Formé en histoire et en sciences des religions, il se spécialise dans l’étude des transferts culturels et religieux et, plus particulièrement, dans l’étude de la réception des traditions asiatiques en Occident. C’est ce qui l’a amené à s’intéresser à l’histoire des arts martiaux en Asie et en Occident, de même qu’au domaine de l’innovation religieuse. Il pratique les arts martiaux depuis près de 25 ans. Instructeur certifié de l’Institut d’arts martiaux chinois Yves Laprise, il pratique et enseigne le wingchun, le taiji quan, le bagua zhang et le xingyiquan. Jacques Hébert est professeur titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. Titulaire d’un doctorat en service social de l’Université de Montréal, sa thèse visait à implanter et à évaluer un projet de prévention de la violence dans deux écoles primaires situées dans un quartier défavorisé de la Montérégie. Cette recherche jumelait le karaté-do et le travail social. Jacques Hébert mène depuis une vingtaine d’années des recherches-actions qui combinent ces deux disciplines auprès de jeunes et d’adultes étiquetés avec des problèmes sur les plans de la conduite et de la santé mentale. Il a travaillé une dizaine d’années comme éducateur et travailleur social dans deux centres de réadaptation pour jeunes délinquants et dans un hôpital psychiatrique sécuritaire. Il pratique le karaté-do depuis 1982 (grade de ceinture noire, 3e dan) et le taïchi depuis 2007. Il a dirigé la publication de l’ouvrage Arts martiaux, sports de combat et interventions psychosociales, paru aux Presses de l’Université du Québec en 2011. Bachelier en sociologie, Cédric Junior Ndzouli est étudiant à l’Université Laval ou il s’initie aux connaissances et théories en sciences sociales. Adepte des sports de combat et passionné de sociologie, il s’intéresse à l’évolution contemporaine des sports de combat. Son projet d’étude Notes sur les auteurs et les collaborateurs XIII est de saisir dans quelles perspectives s’inscrivent les changements opérés dans les disciplines autrefois martiales puis codifiées, qui ont fini par se fondre dans la masse des institutions et autres organisations sportives. Ceinture noire (1er dan), il a le privilège de faire partie d’un groupe d’élite où s’entraînent des olympiens et des champions canadiens de toutes sortes. Cette expérience de haut niveau associée à ses 12 années de pratique en taekwondo olympique (World Taekwondo Federation) lui a permis de voir de l’intérieur les rouages, les enjeux et les transformations qu’implique ce type de changement au sein d’institutions en charge des sports de combat. Emie Morissette a réalisé la toile qui illustre la couverture de cet ouvrage. Née en 2000, elle a commençé à peindre à l’âge de 8 ans. Au départ un loisir, la peinture est désormais pour elle un objectif de carrière. Constamment, dans son atelier comme dans ses livres d’art, elle aspire à la perfection de ses œuvres. Malgré son jeune âge, Emie Morissette a déjà brillamment amorcé son parcours artistique. Elle a participé à de nombreuses expositions dont l’exposition Sylvie Bergeron, l’exposition Emmanuel Garant, Expo-Arts, Village en Arts et le Salon de la croissance et du mieux-être au Centre des congrès et d’exposition de Lévis (Québec). Elle a d’ailleurs remporté plusieurs prix au cours de ces événements. La participation d’Emie Morissette à cet ouvrage collectif n’est pas un hasard et ne se réduit pas à « la commande d’un client ». Cette jeune artiste a grandi dans le milieu culturel des arts martiaux, dans l’arrièrescène de la gestion des écoles, des spectacles, des compétitions, des conflits avec la concurrence, des programmes sport‑études et dans une ambiance de famille où la fibre artistique s’actualise de jour en jour. Le directeur de publication de cet ouvrage collectif sollicita le talent d’Emie Morissette parce qu’il souhaitait que l’image de ce livre ait une touche d’authenticité. Et de fait, cette peinture est inspirée par une personne ayant vécu plusieurs éléments ou épisodes présents dans les textes. Emie Morissette offre des cours de peinture aux 7 à 77 ans dans son atelier de Lévis, Québec. Nous vous invitons à consulter son site internet www.emiemorissette.com pour plus d’information concernant les cours de peinture ou pour des commandes spéciales. XIV L’arrière-scène du monde des arts martiaux Directeur de publication Olivier Bernard Comité de lecture Olivier Bernard Yvon Bernard Georges-André Bernatchez Keven Doyon-Lacasse Rosita Harvey Dominic LaRochelle Michael Quirion Comité de lecture professoral Olivier Clain (Université Laval) Marlène Falardeau (Université du Québec à Trois-Rivières) Andrée Fortin (Université Laval) Benoît Gaudin (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) Alexandre Sylios (Université Laval) Préface Benoît Gaudin LA PARTIALITÉ DU JUGEMENT : LE PROPRE DES ACTIVITÉS PHYSIQUES B ien souvent, les pratiquants d’arts martiaux aiment viscéralement leur activité et la défendent avec ardeur dans les conversations. Si on ne peut pas leur reprocher leur attachement, la partialité qu’il engendre est en revanche hautement préjudiciable à la construction de connaissances scientifiques sur ces activités, notamment en sciences sociales. Cette partialité n’est pas spécifique aux pratiquants d’arts martiaux, mais elle est peut-être plus marquée dans ce domaine que dans les autres activités physiques et sportives (APS). Elle provient d’abord du fait que, comme dans les autres APS, l’art martial est une activité dans laquelle on engage… son corps. L’engagement n’y est pas seulement abstrait ou intellectuel, comme dans l’adhésion à un syndicat, une religion ou une association. Mais il est aussi et surtout physique, musculaire, moteur, intensificateur d’émotions et de sensations, source de fatigue, de détente, de développement corporel et d’épanouissement personnel. Et quand on met son corps dans une activité, celle-ci produit en retour des effets sur la personne. Ces effets sont généralement positifs (si on parvient à éviter les blessures) et, de ce fait, génèrent un discours dont la tonalité majeure est celui de « la passion ». Discours de la passion qui se mue parfois en véritable idéologie tant l’injonction de « vibrer » et « d’y mettre ses tripes » XVI L’arrière-scène du monde des arts martiaux s’impose avec force aux commentateurs sportifs ou à toute autre personne qui s’exprime sur ce thème. Ce discours de la passion, qui nous fait sourire chez les supporteurs de football, est pourtant l’antithèse exacte de la recherche d’objectivité, une caractéristique tellement essentielle au discours des sciences sociales qu’elle constitue souvent sa principale différence par rapport aux conversations de comptoir. Ainsi, par leur coté partial, impliqué, passionnel, les arts martiaux ressemblent-ils beaucoup aux autres activités physiques et sportives. En quoi se placent-ils donc à part ? Qu’est-ce qui les distingue des autres activités physiques ? Les nombreux témoignages recueillis auprès de la communauté des pratiquants sont unanimes sur un point : les arts martiaux offrent un « plus » par rapport aux autres sports et activités physiques. C’est ce « petit plus » qui fait l’intérêt des arts martiaux. Il relève souvent de la spiritualité, d’une démarche initiatique et (ou) d’une quête d’exotisme. Sûrement est-ce parce qu’on va y chercher ce « quelque chose en plus » exotique, spirituel ou initiatique qu’on s’y épanouit différemment que dans d’autres activités physiques et sportives : en même temps que le corps se développe et se façonne selon les impératifs de l’art martial choisi, l’esprit y trouve également bien souvent ce qu’il était venu chercher et l’individu s’épanouit d’autant. Le discours de la passion ne s’en trouve que renforcé. CLASSIFIER ET HIÉRARCHISER, UNE PARTICULARITÉ DU MONDE DES ARTS MARTIAUX S’il y a un autre point qui distingue les arts martiaux du reste du monde des activités physiques et sportives, c’est sûrement l’obsession classificatoire de ses exégètes. Séparer, ranger, dresser des typologies : comme si on ne pouvait pas parler des arts martiaux sans commencer par les classer. Ces classifications dénotent bien sûr une volonté de montrer que, malgré les évidentes similarités motrices, l’art martial que l’on pratique est qualitativement meilleur que les autres. Depuis Pierre Bourdieu, on sait que la volonté de se distinguer sert avant tout à hiérarchiser, et donc à se placer au-dessus des autres, à séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi compare-t-on son art martial à ses concurrents en les caractérisant par leurs points faibles : ceux qui « se battent comme des chiffonniers », ceux « qui n’ont rien compris », ceux « qui se la racontent ». À écouter les pratiquants de tel ou tel art martial, rien ne serait plus pur, plus authentique, plus efficace ou plus épanouissant (choisissez votre critère) que leur art martial ou leur Préface XVII façon de pratiquer cet art martial. Il semble impossible de pouvoir parler des autres activités sans émettre de jugement de valeur. Cette propension à hiérarchiser est d’autant plus étrange qu’on ne la retrouve pas dans les autres sports. Vous viendrait-il à l’idée de dire que le football est « plus pur » que le handball ? Que le saut à la perche est « plus authentique » que le saut en hauteur ? C’est pourtant ce qui se passe dans le monde des arts martiaux. Cette volonté compulsive et unanime, présente dans tous les arts martiaux et formes de combat duel, est une constante qui pose question. Pourquoi un tel besoin de classification et de hiérarchisation ? Pourquoi toutes ces classifications sont-elles concurrentes ? Et pourquoi les classificateurs ne sont-ils jamais d’accord entre eux, ne serait-ce que sur le critère de classification1 ? Dans la littérature sur les arts martiaux, les tentatives de classification occupent une place non négligeable. Il s’agit pourtant d’un exercice risqué, car le marché de l’enseignement des arts martiaux est tellement ajusté à l’extrême diversité de la demande sociale qu’on trouvera toujours un contre-exemple qui fera mentir le classificateur. Contre-exemple qui pourra être brandi par un classificateur concurrent pour invalider l’ensemble. Dans ce contexte, les présentes contributions de Dominic LaRochelle (texte 1) et Olivier Bernard (texte 2) apportent un précieux bol d’oxygène. Le premier opère un renversement par rapport aux typologies canoniques des bibliothèques d’arts martiaux : ce n’est plus l’auteur qui choisit le critère classificatoire, mais le pratiquant. On est ici dans une vraie démarche de sciences sociales. Olivier Bernard, quant à lui, montre sa maturité d’analyse en parvenant à « sortir la tête du guidon » et à mettre les arts martiaux en perspective dans leur contexte sociétal, pour les comparer au monde des loisirs en s’appuyant sur une analyse fine des valeurs et des représentations des pratiquants. LES DONNÉES EMPIRIQUES, CLÉ DE L’AVANCÉE DES CONNAISSANCES Une autre façon d’apporter une contribution de qualité à la connaissance des arts martiaux consiste à rompre avec la position surplombante 1. Pour une tentative de réponse à ces questions : GAUDIN B., « La codification des pratiques martiales. Une approche socio-historique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°179, 2009, pp. 4-31. XVIII L’arrière-scène du monde des arts martiaux de l’analyse pour aller se frotter à la réalité de terrain et à en rapporter des données empiriques de première main. C’est le cas d’Olivier Bernard et de Georges-André Bernatchez (texte 4), qui posent le cadre législatif canadien relatif à l’autodéfense et nous donnent à voir l’ampleur du décalage existant entre ce cadre législatif et l’univers mental des adeptes des pratiques « les plus efficaces ». C’est également le cas de Jacques Hébert qui nous propose une contribution autobiographique ayant valeur de témoignage sur de nombreux points : la piètre image dont jouit le karaté dans la société, les a priori qui entourent la question de la violence dans les arts martiaux, mais aussi les effets bénéfiques de cet art martial sur la personne de l’auteur et des jeunes qu’il a encadrés au cours de sa carrière de travailleur social. L’apport majeur du texte de Cédric Junior Ndzouli (texte 3) sur le taekwondo réside lui aussi dans les données nouvelles qu’il apporte à la connaissance de cette activité, d’une part dans le contexte québécois où il nous fait découvrir le club qui « produit » les champions olympiques nationaux, d’autre part au niveau des institutions internationales quand il nous explique non seulement le détail des derniers changements apportés au règlement olympique, mais aussi les enjeux qui ont présidé à l’introduction de ces modifications. C’est dans cette veine que les recherches sur les arts martiaux ont le plus à nous apporter. Et les contributions réunies dans cet ouvrage nous en fournissent une excellente démonstration. Présentation Olivier Bernard C et ouvrage est unique ! Il est le premier livre entièrement dédié à une analyse du contexte des arts martiaux au Québec. Écrits par des universitaires québécois, s’appuyant sur des recherches, des enquêtes et des réflexions scientifiques, les textes réunis ici décrivent une réalité des arts martiaux propre à la vie culturelle du Québec. Le défi de ce livre est de proposer aux lecteurs de sortir des sentiers battus, de saisir la chance de regarder ce qu’ils connaissent déjà sous un angle nouveau et rafraîchissant. La plupart des ouvrages qui portent habituellement sur les arts martiaux traitent de la technique, des mouvements, de la biomécanique, ou encore de la légitimation morale de leur existence dans nos sociétés. Provenant de plusieurs disciplines des sciences sociales, les auteurs montreront ici une facette des arts martiaux qui est moins connue et que l’on ne retrouve pas dans les écrits populaires qui en font la promotion. Chacun des textes fera ressortir une réalité sociale dans ce qui fait partie des rouages internes de cet univers particulier. L’objectif est de faire découvrir les mécanismes sociaux qui permettent la pérennité des différentes disciplines des arts martiaux. Ainsi, il semble important de répondre aux questions : Pourquoi les arts martiaux existent-ils encore ? À quels besoins répondent-ils et de quelle manière offrent-ils leurs services ? Quels sont les problèmes et les difficultés vécus dans ces milieux ? Comment évoluent ces disciplines ? Cet ouvrage ne fait la promotion d’aucun art martial ou activité exotique, mais considère plutôt les arts martiaux comme un phénomène 2 L’arrière-scène du monde des arts martiaux de société qui en dit long sur nous-mêmes. Les différentes disciplines sont abordées comme des objets intéressants à investiguer à partir de points de vue scientifiques. La manière dont les auteurs parlent des arts martiaux ne réduit en aucun cas la valeur que ces disciplines peuvent avoir pour certains pratiquants ou adeptes. Les auteurs considèrent que prendre conscience et tenir compte de la complexité de ces disciplines permet de faire des choix plus éclairés. Ces choix rejoignent autant les pratiquants ou les parents d’enfants désireux de cibler des objectifs d’entraînement que les chercheurs qui tentent de cerner un objet précis à étudier en lien avec les arts martiaux. Dans un souci de cohérence et de lien logique entre les textes, les auteurs se sont affairés à se lire entre eux. Le lecteur aura donc le loisir de voguer d’un chapitre à l’autre sans être totalement dépaysé. De plus, la constitution d’un comité de lecture externe et professoral a contribué à une bonification et à un perfectionnement du processus d’écriture des textes. Bref, les chapitres de ce livre se veulent complémentaires les uns des autres et entendent offrir au lecteur une vision des arts martiaux propre aux sciences sociales. Cédric Junior Ndzouli, Georges-André Bernatchez, Olivier Bernard, Dominic Larochelle, Jacques Hébert La « Tour de Babel » des arts martiaux1 Un essai de typologie des pratiques martiales modernes et anciennes Dominic LaRochelle 1. J’emprunte ici à Yves Lambert une expression qu’il applique aux problèmes liés à la définition des religions au 20e siècle, dans la mesure où chaque spécialiste définit la religion en fonction de son domaine d’étude particulier (histoire, sociologie, psychologie…) ou en fonction de son objet d’étude particulier (religions monothéistes, religions asiatiques, religions populaires, nouveaux mouvements religieux…). Il me semble retrouver le même problème avec la définition des arts martiaux, où chacun établit sa définition en fonction de l’art martial qu’il pratique, sans considérer les autres pratiques. Voir Lambert, 1991. 6 L’arrière-scène du monde des arts martiaux La « Tour de Babel » des arts martiaux 7 L a définition de ce qu’est un art martial de même que sa catégorisation ont toujours été problématiques, en particulier dans le contexte de sa pratique moderne. Devant l’éventail de techniques, de traditions, d’écoles, d’approches et de styles différents, il est souvent difficile de s’y retrouver ; personne ne semble s’entendre sur une définition unifiée ou sur une classification qui s’appliquerait à tous les arts, à toutes les époques et pour tous les adeptes. La typologie que je propose ici n’a nullement la prétention de résoudre définitivement ces problèmes, ni d’être la seule valable. Elle devrait cependant jeter une lumière qui me semble novatrice et intéressante, non seulement sur la définition du terme, mais également sur la complexité de la pratique des arts martiaux et, partant, sur la complexité de leur classement en catégories. De fait, il s’agit ici non pas tant de proposer un nouveau type de classement que de présenter une approche complémentaire aux catégorisations existantes en misant sur un autre angle d’analyse, à savoir l’analyse herméneutique. Toutefois, pour qu’une typologie soit valable et opératoire, elle doit pouvoir se construire autour d’un objet qui est, lui, minimalement défini. Avant de catégoriser les éléments d’une même nature, on doit donc d’abord savoir de quoi il est question. Pour les besoins de l’analyse, je propose d’utiliser comme point de départ une définition la plus simple possible des arts martiaux, une définition qui mise sur le sens commun et sur lequel une majorité de pratiquants, du moins il me semble, s’entendront. Ainsi, pris dans son sens étymologique, un art martial sera défini comme une « forme de combat », ou mieux encore « une forme d’entraînement au combat », soit à mains nues, soit avec armes blanches ou contondantes, et développée selon des règles d’art précises. On considérera d’emblée que ces formes de combat ou d’entraînement au combat se retrouvent de tout temps et dans toutes les aires géographiques du monde. On doit également comprendre qu’une typologie propose un point de vue, un angle d’approche, ce qui en fait toujours un outil plus ou moins subjectif. Chaque tentative de catégorisation apporte quelque chose à la compréhension des arts martiaux, mais jamais de manière totale et définitive. Dès lors, avant de présenter ma typologie, qui tiendra compte de l’interprétation des pratiquants, il me semble important de décrire les typologies les plus répandues actuellement pour définir les arts martiaux. Il ne s’agit pas de rejeter ce qui existe déjà, mais de prendre conscience de l’éventail des angles d’approche et de comprendre toute la difficulté de 8 L’arrière-scène du monde des arts martiaux circonscrire les arts martiaux au sein d’une définition à la fois globale et précise. Il sera ensuite plus facile de comprendre mon approche personnelle sur la question. Je conclurai en appliquant cette typologie herméneutique à deux cas dont on pourrait dire qu’ils sont à l’opposé l’un de l’autre dans le spectre des pratiques martiales : celui de l’art martial chinois du taiji quan, réputé être plus près d’un cheminement spirituel, et celui des arts martiaux mixtes, qui cherchent à se définir, depuis quelques années, comme un sport de combat légitime. Mon champ d’expertise concernant surtout la culture chinoise, on comprendra que les exemples choisis sont fréquemment puisés dans le monde des arts martiaux chinois. On me pardonnera par conséquent d’avoir trop souvent mis de côté les arts martiaux provenant d’autres aires culturelles. Je postule cependant que la typologie proposée ici peut s’appliquer à toutes les pratiques martiales. LES GRANDES TYPOLOGIES DES ARTS MARTIAUX : COMMENT S’Y RETROUVER ? Il existe plusieurs essais de catégorisation des arts martiaux. La manière de faire la plus répandue se fonde sur une distinction entre les différentes « écoles » ou les différents « styles » d’arts martiaux. Cette sorte de typologie s’est construite autour des différences institutionnelles et techniques qui existent entre les écoles d’arts martiaux. Dans le monde d’aujourd’hui, cette catégorisation s’applique souvent à un modèle commercial avec, quelquefois, pour les écoles les plus grosses, un système plus ou moins élargi de franchises (au sein d’une association, d’une fédération ou sous une marque de commerce). La plupart du temps, ces écoles ou styles prennent le nom de la technique particulière qui y est enseignée. On retrouvera donc l’école shaolin (Chine), l’école bagua zhang (Chine), l’école karaté-do (Japon), l’école aïkido (Japon), l’école taekwondo (Corée), l’école savate (France), l’école capoeira (Brésil), etc. D’aucuns préfèrent catégoriser les pratiques martiales en fonction de leur lieu d’origine, le plus souvent selon les différents pays dont elles sont issues. On dira donc qu’il existe des arts martiaux japonais, des arts martiaux chinois, des arts martiaux philippins, des arts martiaux brésiliens, etc. Certains élargissent la distinction aux aires continentales (les arts martiaux asiatiques, les arts martiaux africains, les arts martiaux européens, La « Tour de Babel » des arts martiaux 9 etc.)2, ou alors distinguent des régions plus ou moins bien définies (par exemple, on différencie souvent les arts martiaux provenant du nord de la Chine des arts martiaux originaires du sud de la Chine). Ces genres de typologies par école ou par lieu géographique sont généralement utilisés dans les encyclopédies sur les arts martiaux. C’est le cas, pour n’en nommer que deux, de l’ouvrage Martial Arts of the World, édité par Thomas A. Green en 2001 aux éditions ABC Clio, et de la Nouvelle encyclopédie des arts martiaux de l’Extrême-Orient, de Roland et Gabrielle Habersetzer, dont la cinquième édition a été publiée en 2012 par les éditions Amphora. On trouve également ce genre de typologies dans les manuels populaires d’arts martiaux qui retracent l’histoire et les techniques d’une école ou d’un style particulier. Un simple recherche sur des sites Web tels qu’Amazon permet en effet de constater le très grand nombre de livres de ce type qui sont publiés chaque année. On conviendra par ailleurs que ces deux premières typologies ne sont pas exclusives l’une par rapport à l’autre, et se chevauchent souvent. Par exemple, on parlera du karaté-do japonais, du kalaripayattu indien, ou de l’art martial chinois du taiji quan. Une autre manière de catégoriser les arts martiaux vise à mettre en évidence une opposition entre l’« Orient » et l’« Occident ». En effet, cette typologie définit les arts martiaux, principalement les arts martiaux asiatiques, en fonction de leur transfert vers les sociétés occidentales au 20e siècle. On dit alors que, dans leur migration vers l’Occident, ceux-ci auraient perdu leur essence fondamentale (essence martiale ou spirituelle) pour devenir de simples sports de combat. Cette typologie fait habituellement partie d’un discours qui vise à dénigrer la pratique contemporaine des arts martiaux en Occident pour valoriser le côté soi-disant plus traditionnel des arts martiaux tels qu’ils seraient pratiqués en Asie. Des auteurs comme Kim Min-Ho (1999) et Florence Braunstein (1999) ont opté pour cette manière de présenter les arts martiaux asiatiques. D’autres typologies existantes se construisent davantage en fonction de l’approche ou des méthodes d’entraînement proposées par les écoles. Par exemple, les arts martiaux chinois sont souvent divisés en deux grandes traditions : la tradition dite externe (waijia) et la tradition dite interne (neijia). Cette catégorisation issue des milieux chinois est quelquefois appliquée aux styles d’arts martiaux provenant d’autres aires géographiques. Dans la rhétorique construite autour de cette typologie, on dit 2. Par exemple : Drager et Smith, Comprehensive Asian Fighting Arts ; Anglo, The Martial Arts of Renaissance Europe ; Cinato et Surprenant, Le livre de l’art du combat. 10 L’arrière-scène du monde des arts martiaux que les arts martiaux « externes » sont ceux qui misent davantage sur le développement musculaire, sur la fortification du corps, sur le développement de la vitesse. L’école chinoise de shaolin est habituellement considérée comme l’archétype de cette tendance, mais certains font également entrer dans cette catégorie le karaté (Japon) et le taekwondo (Corée). À l’opposé, les arts martiaux « internes » sont ceux qui misent davantage sur le développement de l’énergie (qi, ki, ou prana), sur la douceur et la lenteur dans l’entraînement, sur l’idée que l’on doit « céder » à la force brute de l’adversaire pour rediriger son énergie violente contre lui et ainsi le vaincre. On estime que les arts martiaux de cette tradition insistent particulièrement sur l’aspect thérapeutique et méditatif de la pratique. Entrent dans cette catégories les arts martiaux chinois du taiji quan, du bagua zhang et du xingyiquan. Le judo et l’aïkido japonais pourraient également s’accorder avec cette description. Les livres populaires sur le taiji quan sont assez représentatifs de cette manière de catégoriser les arts martiaux (LaRochelle, 2010). Dans son essai On the Warrior’s Path. Philosophy, Fighting, and Martial Arts Mythology, Daniele Bolelli (2003) élabore sa propre typologie basée sur les différentes approches martiales. Il propose de diviser les différentes écoles d’arts martiaux en cinq catégories, selon deux critères : les objectifs derrière l’enseignement de l’art martial, et les méthodes d’entraînement qu’elles proposent (Bolelli, 2003 : 118). La première catégorie est celle des arts que l’auteur appelle d’abord les « arts de performance » (performance arts), lesquels sont pratiqués selon lui dans des écoles qui misent sur le caractère esthétique de l’art martial. Dans ces écoles, l’entraînement au combat réaliste est secondaire, voire inexistant. On insiste plutôt sur la performance physique et acrobatique des adeptes, en oblitérant la prétention martiale originelle des mouvements. Bolelli qualifie d’ailleurs ces arts de « danse martiale ». Il inclut dans cette catégorie le wushu chinois et la capoeira brésilienne (Bolleli, 2003 : 119-120). La seconde catégorie est composée des « arts internes » (internal arts), pratiqués dans les écoles qui enseignent aux élèves à utiliser à la fois les faiblesses structurelles et la force musculaire de l’adversaire contre celui-ci. De fait, Bolelli reprend ici la typologie calquée sur le modèle chinois présentée plus haut, et oppose ces arts « internes » aux arts dits « externes ». Pour l’auteur, cependant, la plupart des arts martiaux qui entrent dans la catégorie « interne » ont aujourd’hui perdu leur prétention martiale et sont enseignés davantage dans une optique thérapeutique et énergétique (Bolleli, 2003 : 121-124). La « Tour de Babel » des arts martiaux 11 La troisième catégorie proposée par Bolelli traite des « arts armés » (weapon arts). Elle s’attarde aux écoles qui misent sur l’entraînement aux armes de toutes sortes, habituellement des armes traditionnelles tranchantes ou contondantes : épée, sabre, katana, bâton de bois, hallebarde, etc. L’auteur mentionne à ce sujet que, dans la mesure où l’utilisation concrète de ces armes est à peu près impossible dans les sociétés contemporaines, la qualité de l’enseignement qu’on transmet dans ces écoles laisse souvent à désirer et son efficacité est la plupart du temps nulle (Bolleli, 2003 : 124-127). Dans la quatrième catégorie, les « arts d’autodéfense » (self-defence arts) sont l’apanage d’écoles qui misent sur l’entraînement au combat en vue d’une situation réelle. Dans ces écoles, les pratiquants cherchent le réalisme à travers l’entraînement. L’objectif est littéralement d’apprendre à se défendre en situation d’agression. L’auteur classe dans cette catégorie des styles comme le wingchun (Chine), le jujitsu (Japon), le jeetkune do, développé par Bruce Lee, et l’hapkido (Corée) (Bolleli : 2003 : 127-130). Finalement, les « sports de combat » (combat sport) sont enseignés dans des écoles qui misent sur la pratique de l’art martial en vue d’un tournoi ou d’une compétition sportive comprenant des règles spécifiques. Ces écoles sont séparées en deux sous-catégories : celles qui enseignent des techniques de prise (grappling) comme le judo, le sumo (Japon) ou le jujitsu brésilien, et celles qui enseignent des techniques de frappe comme la boxe occidentale, le taekwondo, le karaté ou le muaythai (Thaïlande). Certaines écoles enseignent un mélange des deux techniques, comme le sanshou chinois (Bolleli, 2003 : 130-137). Ces catégories de Bolleli distinguent des écoles et leur enseignement. Ces distinctions ne sont cependant pas exclusives. Une école peut, de fait, entrer dans plusieurs catégories, bien que pour l’auteur, il y aura toujours une approche qui dominera par rapport aux autres. Enfin, la dernière approche typologique présentée ici a été élaborée par John J. Donohue. Dans son étude sur les arts martiaux japonais aux États-Unis (1994), l’anthropologue américain propose une typologie des arts martiaux qui explique comment ceux-ci sont passés de « formes primaires de combat » (combat forms) dans les sociétés archaïques, à des « arts d’inspiration martiale » (martially inspired martial arts) dans les sociétés contemporaines. Pour l’auteur, les arts de combat vraiment efficaces sont aujourd’hui pratiqués dans les forces armées, avec des armes de technologie avancée (armes à feu et armes d’assaut). Selon cette 12 L’arrière-scène du monde des arts martiaux typologie, l’efficacité des arts martiaux au sein d’une société est inversement proportionnelle au développement technologique de ladite société. Plus les technologies se développent, plus l’aspect martial des arts martiaux traditionnels perd de sa pertinence. Selon Donohue, les développements en matière de technologie ont tranquillement fait perdre aux arts martiaux traditionnels toute prétention à une véritable efficacité en situation de combat. C’est pourquoi il nomme les pratiques contemporaines « arts d’inspiration martiale ». Contrairement aux « systèmes martiaux » (martial systems) que l’on retrouve dans les armées modernes, aux « systèmes de combat » (combat systems) des sociétés prémodernes (avec une technologie en voie de développement), et aux « formes primaires de combat » (combat forms) apparues dans les sociétés archaïques, les « arts d’inspiration martiale » sont, comme leur nom l’indique, inspirés des anciens systèmes martiaux traditionnels, développés avant l’apparition des armes à feu. Ils auraient cependant été culturellement déracinés des pratiques de combat traditionnelles pour devenir des méthodes de mise en forme et de développement individuel, mettant ainsi de côté l’aspect véritablement martial de la pratique (Donohue, 1994 : 25-31). Dans le contexte actuel, les arts martiaux prennent ainsi pour l’auteur une tout autre dimension, une dimension véritablement identitaire : « More important than the search for selfdefence, I believed that the quest for self-definition is one which many martial artists pursue through their studies » (Donohue, 1994 : 13)3. Malgré leur apport essentiel à la compréhension des arts martiaux, il appert, à mon avis, que toutes ces typologies souffrent d’un même manque, à savoir qu’elles ne tiennent pas compte de ce qu’y apporte le pratiquant, de sa manière personnelle de voir la pratique, dans un lieu donné, à un moment précis de l’histoire. Elles se concentrent sur des écoles, sur des styles, sur des techniques enseignées, sur des approches d’entraînement, sur des lieux d’origine, sur des prétentions à une efficacité martiale, mais ne prennent pratiquement jamais en considération le fait que ces écoles et leurs enseignements respectifs ont évolué en se transformant en fonction des attentes de leurs adeptes. Ce constat me semble fondamental et expliquerait que ces écoles ou ces pratiques donnent souvent l’impression à l’observateur, externe ou interne, d’être figées dans le temps et dans l’espace, comme si elles n’avaient que peu ou pas évolué au fil des siècles, ou comme 3. « Plus important que la recherche d’auto-défense, je crois que la quête d’identité constitue ce que la plupart des adeptes d’arts martiaux recherchent à travers leurs études ». La « Tour de Babel » des arts martiaux 13 si tous les pratiquants entraient dans un moule unique lorsqu’ils s’inscrivent dans une école ou commencent un entraînement. Mon argument de base sera ici qu’en définitive, ce sont les adeptes qui, en s’appropriant les techniques et l’entraînement, et en les adaptant à leurs attentes, définissent la pratique d’un art martial au sein d’une école, et non l’inverse, comme on est souvent amené à croire. En conséquence, il serait donc judicieux de s’attarder également à la pratique de l’adepte, à ses motivations notamment, plutôt qu’aux seules écoles, aux styles et au contenu de leurs enseignements pour définir et catégoriser les arts martiaux. De fait, la typologie « herméneutique » que je propose me semble venir enrichir le débat, tout en résolvant certains problèmes liés aux typologies conventionnelles. UNE TYPOLOGIE QUI TIENT COMPTE DES PRATIQUANTS Bien que, à mon avis, les typologies que proposent Donohue et Bolleli ne rendent pas entièrement justice à la complexité de l’évolution des arts martiaux et à leurs multiples dimensions, il me semble que ces auteurs poursuivent des pistes intéressantes, en particulier lorsqu’on applique leurs idées aux arts martiaux pratiqués en contexte contemporain. Je préfère cependant considérer les arts martiaux sous un angle herméneutique, donc tenant compte de l’interprétation que les adeptes font de leur pratique. Sans rejeter totalement l’analyse diachronique de l’anthropologue américain, ou l’analyse technique de Bolleli, je propose ici d’y joindre une typologie synchronique misant sur l’articulation de quatre grandes dimensions associées à la pratique de tout art martial. Dans toutes les aires civilisationnelles, de même qu’à toutes les époques de l’histoire et pour tous les adeptes, je postule que ces quatre dimensions font partie intégrante de la pratique des arts martiaux, peu importe le contexte. Ce qui change et qui caractérise cette approche typologique, c’est l’articulation de ces dimensions dans le discours des adeptes à propos de leur propre pratique, c’est-à-dire la manière dont ces dimensions s’influencent les unes les autres et la manière dont l’une de celles-ci domine et articule tout le discours selon le contexte historique et socioculturel dans lequel il se bâtit. On présentera donc la pratique des arts martiaux en fonction de quatre grandes dimensions fondamentales : la dimension martiale, la dimension thérapeutique, la dimension sportive et la dimension spirituelle. En ellesmêmes, ces dimensions reprennent des idées communes qui ne dépayseront aucun pratiquant d’arts martiaux aujourd’hui ; ce qui m’apparaît nouveau, 14 L’arrière-scène du monde des arts martiaux c’est la manière d’utiliser ces termes pour comprendre la pratique des arts martiaux du point de vue des adeptes, en tenant compte du contexte sociohistorique dans lequel ceux-ci évoluent, et ce faisant, proposer un ordre de classement complémentaire des catégorisations déjà présentées en première partie. Dès lors que les typologies traditionnelles cherchent à distinguer un art martial par rapport à un autre, la présente typologie propose plutôt de considérer la pratique des arts martiaux dans son ensemble, et d’analyser la manière dont les pratiquants intègrent cette pratique dans leur vie en mettant en évidence dans leur discours l’une des dimensions selon le contexte sociohistorique dans lequel ils évoluent. Par conséquent, et contrairement aux typologies déjà mises en lumière, la présente typologie ne cherche pas fondamentalement à classer ou à catégoriser les différents arts martiaux pour les distinguer les uns des autres ; elle cherche plutôt à comprendre comment la pratique de tous les arts martiaux, pris comme un phénomène global, peut être perçue différemment en fonction des attentes des adeptes, en fonction de l’image que ces derniers se font de la pratique des arts martiaux. Il ne s’agit donc pas de proposer une nouvelle typologie au lieu des autres, mais d’amener un autre angle d’analyse en complément à ce qui existe déjà. La première dimension est la plus évidente car elle est inscrite dans l’expression « arts martiaux » ; c’est la dimension martiale. Elle stipule que la pratique des arts martiaux permet à l’adepte de développer des aptitudes efficaces au combat. À travers différentes méthodes d’entraînement, l’adepte apprend à utiliser son corps ou une arme, soit pour infliger une blessure, soit pour se prémunir d’une agression. Cet enseignement peut être de plusieurs ordres selon le contexte. Il peut être donné dans un contexte militaire, c’est-à-dire à travers un entraînement dont l’objectif est de préparer un soldat à combattre en cas de guerre. Très utile dans les sociétés prémodernes, cet entraînement est devenu aujourd’hui secondaire dans les forces armées technologiquement avancées, bien que plusieurs corps d’armée l’utilisent encore. L’enseignement martial peut également se situer dans un contexte professionnel, où l’expert en arts martiaux offre ses services en échange d’une rémunération, par exemple comme garde du corps, agent de sécurité ou portier. Certains pratiquants contemporains voient dans cette dimension l’essence des arts martiaux et cherchent, par leur pratique, à développer un maximum d’efficacité en vue d’une potentielle situation de combat. D’autres cherchent simplement à acquérir des aptitudes à se défendre en cas d’agression. Mais peu importe les motiva- La « Tour de Babel » des arts martiaux 15 tions, cette dimension des arts martiaux renvoie à l’idée que la pratique développe chez l’individu des aptitudes efficaces au combat à mains nues ou avec des armes blanches. La deuxième dimension stipule que la pratique des arts martiaux peut avoir des effets bénéfiques sur la santé de l’adepte. C’est la dimension thérapeutique des arts martiaux. Dans les manuels d’entraînement, il n’est en effet pas rare que l’auteur raconte son initiation aux pratiques martiales de la manière suivante : « Plus jeune, j’étais faible, souvent malade, et atteint de divers maux chroniques. Tous ces problèmes liés à ma santé fragile sont disparus après avoir commencé la pratique des arts martiaux. » Ces effets sur la santé peuvent également être de plusieurs ordres. D’abord, le simple fait que les arts martiaux constituent une activité physique peut être perçu comme une forme de conditionnement du corps menant à une meilleure santé. Ensuite, en faisant des liens avec certaines pratiques thérapeutiques anciennes, qui proposent habituellement des méthodes de contrôle de l’énergie et du souffle4, les pratiquants font littéralement des arts martiaux une pratique de santé. Dans certains cas, ces arts sont utilisés par des moines (bouddhistes ou taoïstes) pour soutenir les longues heures de méditation réputée difficile pour le corps. Dans d’autres cas, des adeptes prétendent que la pratique leur a permis de guérir des maux chroniques, allant des problèmes cardiaques et respiratoires aux maux de dos et d’articulation, en passant par les problèmes psychologiques. Finalement, les adeptes contemporains d’arts martiaux misent souvent sur le maintien d’un équilibre de vie sain grâce à leur pratique. Ils visent le développement de la santé du corps, mais également le développement de la santé mentale et émotionnelle. Par la pratique des arts martiaux, les adeptes souhaitent ainsi atteindre un équilibre entre l’aspect corporel et l’aspect psychoémotionnel de l’être humain. La troisième dimension chevauche quelquefois la dimension thérapeutique, et c’est la dimension sportive. Elle stipule que la pratique des arts martiaux peut être perçue comme une forme d’activité sportive, c’està-dire à l’intérieur d’un cadre compétitif5, que ce soit au niveau amateur 4. Les termes asiatiques qui sont habituellement traduits par « énergie » en Occident, que ce soit le qi chinois, le ki japonais ou le prana indien, prennent habituellement, dans leur contexte linguistique traditionnel, le sens de « souffle », ou de « souffle de vie », en particulier lorsqu’ils sont utilisés dans le cadre de pratiques psychocorporelles (impliquant entre autres des pratiques respiratoires) comme les techniques de longévité taoïstes, les yogas indiens ou les arts martiaux. 5. C’est principalement ce qui distingue la dimension sportive de la dimension thérapeutique. Je distingue par ailleurs le sport, qui implique selon moi obligatoirement