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NOTES DE LECTURE Jean-Yves Frétigné, LES CONCEPTIONS ÉDUCATIVES DE GIOVANNI GENTILE. Entre élitisme et fascisme, Paris, L’Harmattan, collection « Éducation et philosophie », 2006, 155 pages. La philosophie italienne de l’éducation reste peu étudiée en France, pour ne pas dire radicalement ignorée. Benedetto Croce est quasiment inconnu du grand public, Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison sont pourtant une mine pour toute personne s’intéressant aux questions de politique éducative, se voit réduit le plus souvent, à un marxisme simplificateur. L’ouvrage à la fois clair et documenté de Jean-Yves Frétigné tente de réparer cette lacune injuste. Il présente les conceptions pédagogiques du philosophe « actualiste » italien, disciple de Fichte, de Herbart et surtout de Hegel, ami et collaborateur de Croce avant d’en devenir l’adversaire, idéaliste et élitiste, qui devint ministre de l’Instruction publique de Mussolini, fidèle à ce dernier jusqu’au bout, trahissant de ce seul fait son devoir de « clerc ». L’ouvrage ne vise pas à dédouaner Giovanni Gentile de ses engagements politiques, ni à édulcorer son fascisme radical ; il analyse les plus objectivement possible, en véritable ouvrage d’historien, les théories pédagogiques qui ont marqué profondément l’enseignement italien, mais aussi européen. Les thèses gentiliennes sur la dialectique entre l’autorité du maître et la liberté de l’élève (p. 78), l’éducation morale et l’instruction (p. 81), l’éducation des masses et de l’élite, le corporatisme et l’individu, pour discutables qu’elles soient, sont intéressantes parce qu’elles sont réfléchies, structurées, argumentées, « en un mot philosophiques » (p. 10). Elles permettent de mieux saisir comment à pu s’opérer une dérive d’un modèle philosophique idéaliste tout à fait défendable vers une pratique politique fasciste des plus discutables. L’ouvrage comprend trois parties. La première, intitulée « La trahison d’un clerc », retrace la vie d’un intellectuel touché au vif par la Grande Guerre et la montée du bolchevisme. Au cœur de cette analyse, la lettre de décembre 1924 où Gentile explique lucidement son passage postérieur au fascisme : « La composante politique et celle philosophique sont inextricablement mêlées et vouloir les séparer se révèle une vaine opération pour comprendre le 238 sens de l’engagement de Gentile qui a théorisé, sa vie durant, le lien nécessaire entre la pensée et l’action » (p. 38). Sans doute est-ce, précisément, cette liaison qui fait problème. Le second chapitre intitulé « La pédagogie sera philosophique ou ne sera pas » analyse les théories éducatives, entrant dans le détail conceptuel des thèses désignées généralement sous le nom d’« actualisme » pédagogique pour en souligner justement la nature à la fois « spirituelle » et concrète : « La science, le savoir, l’éducation ne sont pas dans les bibliothèques, ni dans le ciel des idées, ni dans les connaissances, mais dans l’esprit de celui qui est train d’apprendre. Le maître n’est donc pas un savant qui communique un savoir mais un individu qui apprend en apprenant, c’est-à-dire en vivant de l’intérieur sa propre culture et non en la répétant mécaniquement comme un pédant » (p. 72-73). La dernière partie du livre de Jean-Yves Frétigné retrace les grandes lignes de la réforme fondamentale du système éducatif italien conduite en 1923 par Gentile devenu ministre de l’Instruction publique. Si l’intention est très clairement élitiste (constituer en Italie une solide « aristocratie de l’esprit »), suivant l’auteur, elle n’est pas pour autant fasciste dans la mesure où elle tient à égale distance et l’idée de récupération d’une école de masse à des fins d’endoctrinement politique ou social et l’idée d’une école « ascenseur professionnel » d’une petite bourgeoisie qui veut toujours plus de promotion sociale pour ses propres enfants. Si l’avant-propos évoquait le philosophe Alain (p. 7) dénonçant l’« enseignement monarchique », fausse égalité pervertie en tyrannie réelle, le dernier mot revient à Gramsci (p. 149) récusant une institution scolaire duelle qui se contente de perpétuer les différences sociales entre dirigeant (élite) et soumis (masse). Ironie du propos anti-élitiste ou paradoxe élitiste ? Comme le rappelle Gramsci lui-même, ne faudra-t-il pas toujours former « des personnes capables de penser, d’étudier, de diriger, ou de contrôler ceux qui dirigent » ? En résumé, un ouvrage intéressant car stimulant tant du point de vue historique que pédagogique ou philosophique. Bernard Jolibert IUFM de la Réunion. Lectures 239 Julien Bernard (ouvrage coordonné par), LA PAROLE EN SOCIOLOGIE. Recherches et débats, Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société, 2006, 228 pages. Si, jadis, la problématisation de la parole n’a pas véritablement éveillé la curiosité des sociologues préférant s’intéresser à la dimension de l’écrit, elle suscite aujourd’hui davantage leur intérêt en raison de la richesse des pistes exploitées et des multiples questionnements qu’elle produit. Cet ouvrage, fruit des travaux de recherche de l’année 2005 d’une douzaine de jeunes doctorants de l’université de Poitiers appartenant au Laresco-ICOTEM (Laboratoire de recherche en sociologie de la connaissance) dirigé par Gilles Ferréol, est structuré en quatre parties autour de l’analyse des données langagières, des milieux d’énonciation et des usages de la parole. Abordée sous l’angle paradigmatique général de la relation, l’oralité outil et objet d’étude participe à la compréhension du social et mobilise des approches méthodologiques, sociolinguistiques ou réflexives. En ouverture, Nicole Ramognino insiste sur la « parole des gens » sous ses différents aspects, définissant, suivant le cas, un langage technique ou sociologique, et montre l’ancrage épistémologique dans le fondement de l’action sociale. L’oralité est ensuite « décryptée » à travers différents registres. Les situations d’enquête, tout d’abord, révèlent les obstacles rencontrés dans les pratiques utilisées et les apports heuristiques engendrés par les contraintes et les effets de la parole. En témoignent les travaux ethnographiques de restitution aux intéressés d’entretiens retranscrits menés par Anne Both dans l’entreprise, ou encore ceux de Maïmouna Traoré décrivant les représentations différenciées de notions délicates et polysémiques, fortement connotées, lors d’interactions langagières. Toujours dans un courant pragmatique, la dialectique des usages sociaux de la parole peut s’illustrer en univers carcéral. Engageant les détenus dans une démarche de réflexivité critique sur leurs conditions de vie par l’usage d’entretiens semi-directifs, Simona Schumacher traite, à travers leurs témoignages, de la thématique de la « peine sensorielle » ancrée dans le corps. Enfin, la parole peut être aussi appréhendée comme un acte thérapeutique via la transaction intime qu’est la psychanalyse, établissant un véritable rapport social entre les acteurs (Samuel Lézé). Sur la base de dessins corrigés et annotés par Rembrandt dans son atelier, Jan Blanc propose une reconstitution des formes de « parole » utilisées par le peintre et, s’appuyant sur les travaux de Van Hoogstraten, rappelle la distinction très nette entre « parole d’autorité », injonctive et hiérarchique, et 240 « parole d’interaction », faisant davantage place au « débat ». Au-delà de la simple transmission d’informations du maître à l’élève, les « mots » et les « gestes » permettent d’influencer le processus de création et de réalisation artistique. À partir de données empiriques (espace pédagogique expérimental) et théoriques (modèles développés par Hall et Goffman), Sébastien Pesce décrit, quant à lui, le rôle des cadres, des contextes et des situations dans les processus de construction des significations. L’objet « parole » peut également être perçu en termes de relations oral / écrit. Ainsi, la stratégie de publicisation de la cause des travailleurs sénégalais en France que nous présente Jean-Philippe Dedieu prend appui sur des groupes d’interlocuteurs et la constitution d’un véritable lectorat. De son côté, Serge Bernard, analysant le statut du témoignage comme une épistémé au fondement du savoir, montre que l’exploitation des sources du récit autobiographique d’un point de vue historique et juridique est porteuse d’impacts sociaux contemporains. Dans sa contribution sur la transcription de la parole dans l’écrit, Guillaume Maupin se réfère à des auteurs connus pour leurs styles décapants, parfois déroutants (Céline, Joyce, Queneau) et insiste sur les réelles transformations que cette opération peut induire sur la langue académique. Enfin, dans une approche orwellienne de l’oralité, Diana Cretu révèle, à travers l’étude des Essais et de 1984, quelques traits caractéristiques d’un langage pouvant être vivant et persuasif, ou au contraire dénué de communication et empreint de dépersonnalisation, d’asservissement ou de perversion. L’analyse sociohistorique de la ville et de ses jardins aux XIXe et XXe siècles dévoile la force de structuration sociale de la parole, notamment dans les discours politiques objectivant des représentations et des idéologies (Judith Heckmann). Dans le même ton, Leyla Sall aborde la thématique de la domination au sein des systèmes de stratification de la société Wolof et passe en revue les castes, confréries religieuses et autres hiérarchies politiques, centrées sur l’existence d’un mythe oralement transmis et sur l’usage différencié de la parole selon la position des acteurs. Préfacée par Gilles Ferréol, cette publication, reproduisant les actes d’une journée d’étude à la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société de Poitiers, séduira le lecteur à plus d’un titre. L’argument est précis, les informations délivrées particulièrement riches, les exemples judicieusement choisis. Au total, une « sociologie de la parole » dynamique, bien présentée, faisant largement place à la réflexion. Remercions vivement ces jeunes étudiants pour ce travail original et de qualité ! Régis Malige Université de Franche-Comté (Laboratoire de socio-anthropologie) Lectures 241 Dominique Schnapper, QU’EST-CE QUE L’INTÉGRATION ? Paris, Gallimard, collection « Folio-Actuel », 2007, 256 pages. Du débat qui ne fait que se durcir aujourd’hui entre les « intégrationnistes », soucieux de préserver une unité nationale minimale qu’ils sentent s’effriter en sous-ensembles sociaux et les « multiculturalistes » qui veulent sauvegarder prioritairement tout ce qui fait l’originalité de chaque ethnie au risque de rompre le lien social global de la nation, Dominique Schnapper, membre du Conseil constitutionnel, propose une vision à la fois documentée et critique. Loin de la langue de bois, Qu’est-ce que l’intégration éclaire le débat en posant les véritables questions à propos de l’éclatement de la société française. Son livre est dominé par deux exigences qui font parfois défaut aux ouvrages qui traitent un peu hâtivement de la délicate question du « délitement » du « lien social » ou de la « déréliction » du « vivre ensemble » dans une société « en déshérence ». Trop souvent – urgence électorale peut-être – faute de définition précise des concepts que nous utilisons (identité, intégration, assimilation, insertion, différentialiste, multiculturalisme, etc.), faute aussi de souci de cohérence intellectuelle, nous avançons en aveugle, perdus dans un débat d’autant plus miné qu’il interfère avec des options religieuses plus passionnées que lucides. Dominique Schnapper remarque tout d’abord qu’en ne parlant que « d’intégration de l’individu à la société », on ne traite qu’une partie de la question, et encore très superficiellement, car on fait comme si la société nationale était un bloc statique, unitaire, monolithique, ce qu’elle est très loin d’être, ce qu’elle ne fut sans doute jamais comme le notait Émile Durkheim voici un siècle. De plus, ce faisant, nous oublions que l’intégration des migrants ou des immigrés n’est qu’un cas particulier de l’intégration générale. C’est aussi l’enfance nationale qui est touchée directement à travers l’École et ses problèmes. Surtout nous oublions d’appliquer ce concept d’intégration à la société dans son ensemble : c’est alors d’intégration « de » la société dans son ensemble qu’il faudrait parler. Ernest Renan n’évoquait-t-il pas déjà l’idée de « désintégration » de la nation. Une société diverse comme la nôtre, de plus une société qui se doit de gérer cette diversité démocratiquement, ne peut se passer d’associer étroitement la citoyenneté et le travail. Dominique Schnapper insiste à bon droit sur une évidence trop souvent occultée : l’intégration des personnes « à » la société est indissociable de l’intégration « de » la société par le travail. Parler du 242 « citoyen » abstrait sans le concevoir comme travailleur, participant de ce fait à la vie de l’ensemble, c’est le placer d’emblée dans une situation impossible. La conclusion à laquelle aboutit l’ouvrage devient évidente : l’intégration des individus « à » la société par le droit de vote est inséparable de l’intégration globale dans la société par le travail, mais aussi l’école, la famille, etc. Dès lors, plutôt que de sa battre à propos de « souverainisme » ou de défense des « particularismes », la véritable question est de comprendre pourquoi ces outils d’intégration sont aujourd’hui en déshérence. Promouvoir la discrimination positive, prendre acte de droits différentiels (femmes, jeunes, handicapés, homosexuels, etc.), compatir à tout va dans toutes les directions, flatter les jeunes et les vieux, toutes ces médications passent à côté du problème fondamental que reste celui du travail. Peut-on être citoyen si on n’est pas d’abord travailleur ? C’est donc au niveau du travail qu’est l’urgence. Telle semble bien l’une des idées-forces du livre passionnant de Dominique Schnapper. Sa conclusion reste cependant politique : il reste qu’il n’existe d’intégration « à » et « de » la société française que si les individus acceptent d’abandonner certains particularismes sociaux, culturels voire ethniques. Il convient alors indissolublement de reconnaître des droits et de freiner la dérive qui consiste à reconnaître des revendications sans fin. On ne peut à la fois exiger sans cesse, contre l’« assimilationniste » État, la reconnaissance de particularismes et réclamer une augmentation de cette intervention dans le domaine, éducatif, familial, etc. On ne peut, sans contradiction, étendre à l’infini la reconnaissance de droits culturels originaux et pleurer sur la concurrence victimaire. Dominique Schnapper rappelle avec force que si une société vit pour partie de ses différences, elle ne se « désintègre » pas à la seule condition de rechercher, au-delà de celles-ci, une harmonie qui permet leur cohabitation. C’est cette dernière qu’il convient alors de construire. Bernard Jolibert IUFM de la Réunion Lectures 243 Jacqueline Carroy, Nicole Edelman, Annick Ohayon et Nathalie Richard (sous la direction de), LES FEMMES DANS LES SCIENCES DE L’HOMME (XIXe– XXe). Inspiratrices, collaboratrices ou créatrices ? Paris, Seli Arslan, 2005, 318 pages. Les femmes (une vingtaine) dont de nombreuses collaboratrices (une vingtaine aussi) de ce livre passionnant dressent le portrait ont toutes en commun d’avoir eu à affronter ou à contourner des obstacles plus ou moins importants liés aux pratiques discriminatoires propres à l’univers intellectuel et aux modèles moraux de la société dans laquelle elles vivaient et travaillaient. Elles ont vécu le paradoxe de devoir s’imposer dans des sciences qui en réfèrent à l’Homme comme à un universel tout en légitimant dans la théorie, comme dans la pratique d’ailleurs, une inégalité des sexes. Certaines, acceptant la répartition implicite des rôles, se sont constitué des domaines réservés en « sciences féminines ». Les sciences touchant l’enfance sont ainsi très vite apparues comme une création et un apanage des femmes. Les articles réunis dans cet ouvrage tentent de comprendre comment, dans un contexte difficile, certaines femmes ont pu devenir des intellectuelles réputées, productrices de savoirs originaux. Ils tentent aussi, à travers des trajectoires célèbres comme à travers des destins plus obscurs, de cerner les divers rôles que ces femmes originales ont pu incarner dans la recherche du temps : de l’auteur solitaire (Iosefa Ioteyko) à la muse inspiratrice (Clotilde de Vaux), en passant par la collaboratrice dévouée (Gina ou Paola Lombroso). Au-delà des anecdotes et des récits de vie, les auteurs de ce livre s’interrogent sur une éventuelle spécificité de la contribution des femmes aux sciences de l’homme. La réponse est loin d’être évidente et les nombreuses rédactrices de l’ouvrage semblent loin de s’accorder sur ce point, répugnant à substituer l’histoire des « femmes illustres » à celle des « grands hommes ». Comme le souligne l’introduction, « les différentes contributions ainsi réunies, posent, nous semble-t-il, la question de l’articulation entre trajectoires individuelles et destins collectifs ». Il n’est pas facile de choisir. Pourquoi élire telle femme plutôt que telle autre ? Les célébrités de la science féminine sont elles plus pertinentes, plus représentatives que les chercheuses obscures ? Toutes celles qui ont collaboré à cet ouvrage savent que les questions qu’elles posent sont orientées par le présent. En conclusion, un ouvrage vivant et stimulant. Bernard Jolibert IUFM de la Réunion 244 Jacques Séguéla et Thierry Saussez, LA PRISE DE L’ÉLYSÉE. Les campagnes présidentielles de la Ve République, Paris, Plon, 2007, 265 p. Au moment où les Français viennent de désigner le sixième président de la Ve République, ce livre – coécrit par deux des meilleurs spécialistes de la communication politique – arrive à point nommé pour souligner, exemples et anecdotes à l’appui, que chaque prise de l’Élysée est certes un combat acharné, plein de chausse-trappes et qui s’apparente à un long cheminement à travers le « cimetière des amitiés, des alliances, des serments et des illusions perdues » (p. 15), mais aussi une aventure à grand spectacle où se côtoient coups médiatiques et coups tordus. Comme le rappelle fort opportunément Jacques Séguéla dans son avantpropos, il n’y a « rien de plus enivrant que le vertige de ces batailles » : « Le temps s’arrête, chaque moment semble historique, la moindre décision se fait défi, le plus modeste slogan se transforme en mot d’ordre, le plus ringard des logos en étendard » (p. 12.) Nous sommes dès lors conviés à une « plongée en apnée dans le grand Bleu Blanc Rouge de ces campagnes », de quoi « donner, en accéléré, le pouls de nos compatriotes » et dresser, tout au long de ces décennies, un « bilan de santé républicaine avec ses tachycardies, ses baisses de tension, ses lésions et ses rebonds » (p. 14). Si l’ivresse de l’auscultation de l’opinion est poussée à son paroxysme par la plupart des candidats, il n’en demeure pas moins que « pour vaincre, il faut convaincre » et que « pour se faire aimer, il faut donner, tout donner, à la limite de ses capacités », le publicitaire devant, quant à lui, « garder la tête froide et l’humilité en bandoulière » (p. 93). La rétrospective proposée ici est réalisée avec minutie et nous fait participer, de l’intérieur, aux coulisses de chaque confrontation. Sont notamment mis en exergue le ballottage du général de Gaulle en 1965, l’élection de Georges Pompidou après les tourments de mai 68, le sacre de Valéry Giscard d’Estaing après le premier choc pétrolier, la « force tranquille » de François Mitterrand lors de ses deux mandats successifs, la remontée spectaculaire de Jacques Chirac au printemps 1995 et son duel fratricide avec Édouard Balladur, l’échec cuisant de Lionel Jospin en 2002… Thierry Saussez, dans ses « dix commandements de l’Elysible », enrichit l’analyse et prolonge la réflexion sur les conditions à remplir par chaque prétendant à la magistrature suprême : payer de sa personne, tracer sa route sans se laisser décourager par les aléas, disposer d’une machine opérationnelle, rassembler son camp sans mépriser ni exclure l’autre, se tourner – au Lectures 245 sens antique du terme – vers la virtus et sa valeur d’exemplarité, être à l’écoute de la demande citoyenne, ne pas sous-estimer ses concurrents, maîtriser l’agenda, ne pas chasser le naturel devant les caméras, mettre en adéquation stature personnelle et destin national. Dans cette course de fond et d’obstacles, les formules choc autour du « monopole du cœur » ou bien encore du « passé » et du « passif » peuvent faire mouche mais ne doivent pas occulter que la rencontre entre un homme et un peuple est un « véritable parcours initiatique », parsemé d’embûches. Ce n’est qu’après une « longue maturation » qu’est désigné l’heureux élu, celui qui « a assumé des responsabilités le mettant aux prises avec les enjeux essentiels du pays, occupé la scène, pris des coups, traversé des crises, connu des échecs, surmonté des épreuves » (p. 263). Le verdict des urnes, le 6 mai dernier, en témoigne. Cette contribution à quatre mains, à la fois de qualité et très décapante, a toute sa place dans les rayons de sociologie et de science politique : les étudiants et leurs professeurs en feront leur miel ! Gilles Ferréol Université de Franche-Comté (Laboratoire de socio-anthropologie) Live Yu-Sion, INSTRUMENTS DE MUSIQUE COMMUNS AUX ÎLES DE L’OCÉAN INDIEN, Sainte-Marie, Azalées, 2006, 64 pages. Cette contribution, dont des extraits de texte et des photographies ont déjà fait l’objet ces dernières années de deux expositions, se propose de « montrer les liens de parenté des populations des Comores, de Madagascar, de Maurice, des Seychelles et de la Réunion à travers les instruments de musique traditionnelle », regroupés classiquement ici en quatre grandes catégories (« idiophones », « cordophones », « aérophones » et « membrophones »), afin de « valoriser un patrimoine culturel commun dont certains éléments sont en voie de disparition » (p. 5). Terres de métissage et d’hybridation, les îles du sud-ouest de l’océan Indien sont, en effet, des « lieux de rencontre et d’osmose » (p. 7), séga, maloya ou moutya par exemple étant le « reflet du creuset des civilisations » (p. 12) qui ont façonné, au cours des siècles, les sociétés créoles via les migrations bantoues, mayalo-polynésiennes, arabo-persanes, européennes, indiennes ou chinoises. De nos jours encore, accordéon, grosse caisse ou violon 246 côtoient ainsi arc en bouche, xylophone sur jambes ou hochets, bon nombre de ces instruments – même s’ils ont pu parfois, au fil du temps, changer de forme, de nom, de taille ou de fonction – continuant de jouer un rôle spécifique lors de la circoncision, de cérémonies mortuaires, de rites de possession ou de culte aux ancêtres. Parmi les passages méritant une attention particulière, signalons ceux relatifs à l’organologie, aux battements de mains et aux sonnailles, sans oublier ceux évoquant la poutrelle frappée, le luth et la cithare tubulaire ou sur bâton. Un ouvrage, au total, richement illustré, fort bien documenté et qui témoigne, à sa façon, du rapport aux valeurs, aux identités et aux sacralités. Gilles Ferréol Université de Franche-Comté (Laboratoire de socio-anthropologie) Max Gaillard (sous la direction de), ARRAS. HISTOIRE ET RENAISSANCE D’UN THÉÂTRE, Arras, Degeorge, 2006, 240 pages. Pendant trois ans, de 2004 à 2007, le photographe Éric Legrand a suivi, des premières pelletées aux derniers coups de pinceaux, les travaux de rénovation et de transformation du Théâtre d’Arras. Ses clichés racontent l’histoire d’une « intervention chirurgicale à cœur ouvert » sur l’un des derniers représentants en France d’une construction « à l’italienne », très prisée au siècle des Lumières. Dans sa préface, Denis Cordonnier évoque ainsi les « saignées profondes », les « charnières à vif », les « peaux translucides », l’« ossature dénudée », les « viscères entremêlés », l’« outillage sophistiqué » et les « équipements sous haute pression » (p. 5). Les recherches menées dans le même temps par une équipe d’universitaires, dont une synthèse est proposée ici par Max Gaillard, directeur du site, apportent un éclairage complémentaire sur cet édifice complexe qui semble, au fil des ans, vouloir conserver une part de mystère et dont la conception architecturale, d’un montant estimé initialement à près de 80 000 livres, est généralement attribuée à Laurent Guislain Joseph Lincque. Inauguré dans la discrétion le 30 novembre 1785, le bâtiment – modeste par ses dimensions et sa capacité d’accueil (de 750 à 1 000 spectateurs, selon les sources), mais parfaitement proportionné – abritera une salle de concert, « l’une des plus agréables de l’Hexagone » (p. 16). Deux célèbres décorateurs parisiens, Humanité Philastre et Charles-Antoine Cambon, contribueront dès Lectures 247 1833 à son embellissement ; Julien Dilly, Joseph Traxler ou bien encore Paul Decaux reprendront, par la suite, le flambeau... La vie artistique, est-il souligné à juste titre, y a toujours été d’une grande richesse et d’une grande diversité : elle se caractérise, depuis de nombreuses années, par un « engagement culturel fort, dynamique et ouvert », offrant un plateau performant « au service d’une programmation ambitieuse, en accord avec les contraintes du spectacle vivant contemporain » (p. 34). Un ouvrage, au total, richement illustré (dessins et affiches d’époque, photographies du chantier durant la réhabilitation) et qui ravira – à n’en pas douter – les amoureux de beaux monuments. Gilles Ferréol Université de Franche-Comté (Laboratoire de socio-anthropologie) LES FORMATEURS DE L’I.U.F.M. PUBLIENT… Livres Le deuxième ouvrage d’Yvon Rolland est paru fin janvier 2007 chez Belin. Son titre : Le Capes externe d'anglais. L'épreuve préprofessionnelle, collection « Belin sup », 287 pages (ISBN : 978-2-7011-4292-0). Retraite décidément très relative pour Bernard Jolibert, professeur émérite à l’IUFM, puisqu’il édite et présente, dans la collection qu’il dirige chez L’Harmattan, « Éducation et philosophie », un Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, 1801, de Sylvain Maréchal, suivi des réponses de Marie-Armande Gacon-Dufour et Albertine ClémentHémery (ISBN : 978-2-196-03327-6). Quand bien même le Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes (1801) de Sylvain Maréchal se présenterait comme une plaisanterie « aimable », il développe la plus grande partie des arguments misogynes que l’on peut trouver dans une tradition littéraire « machiste » qui se poursuit aujourd’hui. Sa conclusion est radicale : si on souhaite conserver quelque autorité sur les femmes, il convient de les tenir éloignées de la lecture et de l’écriture, c’est-à-dire de la connaissance. Dès 1801, deux femmes font paraître à quelques jours d’intervalle des réponses argumentées à ce qu’elles tiennent au mieux pour une « sottise », et au pire comme la production d’un « esprit dérangé », remettant Sylvain Maréchal à sa vraie place de bouffon réactionnaire. Marie-Armande Gacon-Dufour écrit un prudent et subtil Contre le projet de loi de S.M. portant défense d’apprendre à lire aux femmes par une femme qui ne se pique pas d’être une femme de lettres ; Albertine Clément-Hémery, plus démonstrative, rédige un violent Les Femmes vengées de la sottise d’un philosophe du jour, ou réponse au projet de loi de S.M. portant défense d’apprendre à lire aux femmes. La confrontation de ces trois textes publiés ici conjointement éclaire, au-delà de la période révolutionnaire, les arguments auxquels ont encore recours nombre de nos contemporains. Par ailleurs, il signe le chapitre 2 d’un ouvrage paru dans la même collection, L’École et la philosophie, études réunies et présentées par Jean Lombard, ouvrage auquel participent deux anciens enseignants de l’IUFM : Françoise Bonne et Bernard Vandewalle. Le titre de sa contribution : « La place de la philosophie dans la formation des enseignants » (ISBN : 978-2-296-03195-1, 210 pages). 250 Film Maryvette Balcou signe avec Jean-Yves Morau un film de 70 minutes, Musiques de vies, une production de l’association Vidéo 97 4 disponible depuis novembre 2006 en DVD et diffusée à l'IUFM le mercredi 28 mars lors du « Printemps des arts ». Un long métrage hors du commun, des acteurs plus vrais que nature, des bruits, des silences et des pensées intérieures qui trouvent leur accomplissement dans des actes avec tant de soin… Entièrement tourné à la Réunion, le film se déploie avec force et poésie entre l’eau qui perle sur les plantes, la préparation des saveurs culinaires, les combats des animaux, la pluie battante qui déclenche une danse de parapluies. Pas de commentaires ni de dialogues. Les images, la structuration de l’ensemble, les acteurs dévoilent ce qu’ils ont de plus précieux : le beauté de ce qu’ils sont et la grandeur de ce qu’ils font, dans les plus simples parures. Musiques de vies se présente ainsi comme un temps de pause salutaire qui permet au spectateur de découvrir les fondements sociaux et culturels de la vie réunionnaise tout en interrogeant en nous ce que chaque petit rien apporte à la partition musicale de notre propre vie. Article Patrice Pongérard et C. Wagschal, « Opérateurs de Fuchs non linéaires », Annales de la Faculté des sciences de Toulouse, n° 16, 2007, p. 303-329. La théorie analytique des équations du type de Fuchs ainsi que l’étude d’équations admettant pour solutions des séries formelles Gevrey a déjà été faite par de nombreux auteurs ; dans cet article, les auteurs entreprenent pour la première fois l’étude du problème de Cauchy fuchsien dans des espaces de fonctions suffisamment différentiables par rapport à la variable fuchsienne et de classe de Gevrey par rapport aux autres variables. Il s’agit de la régularité la plus faible pour laquelle l’existence et l’unicité d’une fonction solution soit possible ; c’est en ce sens que les résultats obtenus sont nouveaux et originaux. La méthode utilisée repose sur le formalisme des séries majorantes Gevrey développé par C. Wagschal et adapté aux équations du type de Fuchs par P. Pongérard. On obtient ainsi des théorèmes qui généralisent ceux de Baouendi-Goulaouic concernant le cas analytique.