l`apport culturel de l`exil républicain espagnol à la Ville de Toulouse

Transcription

l`apport culturel de l`exil républicain espagnol à la Ville de Toulouse
Mémoire
de fin
d’études
Institut d’Etudes Politiques
de Toulouse – Master 2
SOPOREC
Mémoire présenté par
Mlle Eva Lasbats
Directeur de Mémoire
M. Philippe Mary
[L’APPORT CULTUREL DES
EXILES REPUBLICAINS
ESPAGNOLS A LA VILLE DE
TOULOUSE (1939-1975)]
[Enjeux de la gestion patrimoniale de la mémoire de l’exil républicain
espagnol à Toulouse]
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Avertissement : L’IEP de Toulouse n’entend donner aucune
approbation, ni improbation dans les mémoires de recherche. Ces
opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur(e).
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Remerciements
Je souhaite adresser mes remerciements à M. Philippe Mary, mon Directeur de Mémoire pour
ses précieux conseils et sa disponibilité.
Je souhaite également remercier tous les interlocuteurs qui m’ont permis de mener à bien ce
travail de recherche, avec un merci tout particulier pour Mme Sonia Ruiz, Mme Françoise
Mignot M. Bruno Vargas et M. Vicente Pradal.
Enfin un merci chaleureux à mes parents, mon frère et Jérôme pour leur aide et leur soutien
indéfectibles.
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Sommaire
INTRODUCTION ............................................................................................................................................7
1ERE PARTIE : LA RETIRADA: DES REALITES PLURIELLES AUTOUR D'UNE
VOCATION COMMUNE A LA LIBERTE .................................................................................................14
A/ L'exil des républicains Espagnols vers la France : entre marche forcée et revendication
libertaire ..................................................................................................................................................14
1. De l'exil aux « camps du mépris » ..................................................................................................14
2. les conditions de vie dans les camps d’internement français : entre dénuement et combativité .........18
B/ L'expression des conditions de vie et des revendications sociales ou politiques des Espagnols
face à l’avènement de l’ère Franco .........................................................................................................23
1. Au sein des camps : un regard sur le monde à travers les barbelés… ............................................23
2. … en Espagne, sous le régime du Colonel Franco .........................................................................26
C/ La fuite des artistes et intellectuels : l'exil comme contournement de la censure...............................31
1. Les artistes : les cas emblématiques de Pablo Picasso et Antonio Machado .....................................31
2. La Presse en exil : une production de l'information tournée vers le monde : les débuts des
échanges interculturels ............................................................................................................................35
2EME PARTIE : LES EXILES A TOULOUSE : ETUDE DE CAS DE L'APPORT CULTUREL
DES REPUBLICAINS ESPAGNOLS A LA VILLE ...................................................................................40
A/ Une histoire espagnole fortement liée aux migrations vers la France................................................40
1. Panorama historique de l'immigration espagnole vers la France et en particulier à
Toulouse ...................................................................................................................................................40
2. L'intégration des réfugiés espagnols en France : échanges sociaux et apports culturels ..............42
B/ Impacts patrimoniaux de l'exil espagnol à Toulouse ..........................................................................48
1. Retour sur les lieux de vie des exilés républicains espagnols : une mémoire de l'exil toujours
présente dans le patrimoine toulousain ...................................................................................................48
2. Projecteur sur « El Ateneo » de Toulouse ............................................................................................51
C/ Retour sur l'exposition « Toulouse et les artistes espagnols de l'exil »(16 janvier-6 avril
2010) : illustration de la vigueur de l'Art en exil....................................................................................54
3EME PARTIE : LA GESTION CONTEMPORAINE DE LA MEMOIRE DE L'EXIL
ESPAGNOL PAR LA VILLE DE TOULOUSE ..........................................................................................58
A/ La politique de la Ville en matière de valorisation de la mémoire de l'exil ........................................58
1. Le discours des élus : la valorisation de la mémoire de l’exil, un regain d’intérêt des politiques
récent .......................................................................................................................................................58
2. La question de la concurrence mémorielle : La volonté de faire de Toulouse la véritable
« capitale de l’exil républicain espagnol »..............................................................................................62
B/ Les enjeux de la gestion patrimoniale d'un héritage politisé .............................................................65
1. La polémique du projet de Château de la Reynerie : la question de la pluralité des mémoires et
l’avancée des projets en lien avec l’exil républicain ...............................................................................65
2.Un héritage politisé ..............................................................................................................................68
C/ Etude de cas de l'édition 2013 du festival « Toulouse l'Espagnole » .................................................71
CONCLUSION ...............................................................................................................................................76
RESSOURCES ...............................................................................................................................................77
ANNEXES .......................................................................................................................................................79
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Abréviations

CEAT : Comité de l’Espagne Anti-Franquiste

CGT : Confédération Générale duTravail

COUAC : Collectif d’Urgence des Acteurs Culturels

CNT : Confederación Nacional del Trabajo (Confédération Nationale du Travail)

FO : Force Ouvrière

PCE : Partido Comunista Español (Parti Communiste Espagnol)

PSOE : Partido Socialista Español (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol)

SFIO : Section Française de l’Internationale Ouvrière

UGT : Unión General del Trabajo (Union Générale du Travail)
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Introduction
Caminante, no hay camino... (Antonio Machado)
Todo pasa y todo queda, [Tout passe et tout reste,]
pero lo nuestro es pasar, [mais le propre de l'homme est de passer,]
pasar haciendo caminos, [passer en faisant des chemins,]
caminos sobre el mar. [des chemins sur la mer.]
Nunca perseguí la gloria, [Je n'ai jamais cherché la gloire,]
ni dejar en la memoria [ni cherché à laisser dans la mémoire]
de los hombres mi canción; [des hommes ma chanson ;]
yo amo los mundos sutiles, [j'aime les mondes subtils,]
ingrávidos y gentiles, [légers et aimables,]
como pompas de jabón. [comme des bulles de savon.]
Me gusta verlos pintarse [J'aime les voir se peindre]
de sol y grana, volar [de soleil et de rouge, voler]
bajo el cielo azul, temblar [sous le ciel bleu, trembler]
súbitamente y quebrarse... [soudainement et se rompre...]
Nunca perseguí la gloria. [Je n'ai jamais cherché la gloire.]
Caminante, son tus huellas [Toi qui marches, ce sont tes traces]
el camino y nada más; [qui font le chemin, rien d'autre ;]
caminante, no hay camino, [toi qui marches, il n'existe pas de chemin,]
se hace camino al andar. [le chemin se fait en marchant.]
Al andar se hace camino [En marchant on fait le chemin]
y al volver la vista atrás [et lorsqu'on se retourne]
se ve la senda que nunca [on voit le sentier que jamais]
se ha de volver a pisar. [on n'empruntera à nouveau.]
Caminante no hay camino [Toi qui marches, il n'existe pas de chemin]
sino estelas en la mar... [si ce n'est le sillage dans la mer...]
Hace algún tiempo en ese lugar [Il fut un temps dans ce lieu]
donde hoy los bosques se visten de espinos [où aujourd'hui les bois s'habillent d'épines]
se oyó la voz de un poeta gritar [on entendit la voix d'un poète crier]
"Caminante no hay camino, ["Toi qui marches, il n'existe pas de chemin,]
se hace camino al andar..." [le chemin se fait en marchant..."]
Golpe a golpe, verso a verso... [Coup après coup, vers après vers...]
Murió el poeta lejos del hogar. [Le poète mourut loin de chez lui.]
Le cubre el polvo de un país vecino. [Il est recouvert de la poussière d'un pays voisin.]
Al alejarse le vieron llorar. [En s'éloignant on le vit pleurer.]
"Caminante no hay camino, [Toi qui marches, il n'existe pas de chemin,]
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se hace camino al andar..." [le chemin se fait en marchant...]
Golpe a golpe, verso a verso... [Coup après coup, vers après vers...]
Cuando el jilguero no puede cantar. [Quand le chardonneret ne peut chanter]
Cuando el poeta es un peregrino, [Quand le poète est un pèlerin,]
cuando de nada nos sirve rezar. [quand il ne sert à rien de prier.]
"Caminante no hay camino, ["Toi qui marches, il n'existe pas de chemin,]
se hace camino al andar..." [le chemin se fait en marchant..."]
Golpe a golpe, verso a verso. [Coup après coup, vers après vers.]
Ces mots sont ceux du poète Antonio Machado, qui fuit la dictature franquiste
espagnole, comme des milliers de réfugiés républicains Espagnols entre 1939 et 1975. Ils
prirent par milliers ces chemins de l’exil vers la France, l’Amérique Latine, le Royaume-Uni
ou encore la Russie. J’ai choisi d’inaugurer ce mémoire sur l’apport culturel de l’exil
républicain à la Ville de Toulouse par ce poème, car il illustre la violence de l’exil mais
également les notions de crainte et de peur inhérentes au phénomène.
Cet exil est avant tout un exil politique. Il intervient à la chute de la seconde
république espagnole qui avait été proclamée le 14 avril 1931. La seconde république
espagnole avait tôt fait de susciter de grands espoirs dans la population et entrepris une série
de réformes sociales importantes : séparation de l'Église et de l'État, mariage et divorce civil,
réformes de l'armée, de l'enseignement, réforme agraire, mesures sociales et professionnelles,
statut d'autonomie pour la région catalane, droit de vote pour les femmes et droit à
l'avortement. Cependant rapidement les critiques de ce régime se font vives, et les
nationalistes du pays fomentent un coup d’état qui aboutit en 1939, après trois ans de guerre
civile entre républicains et nationalistes, à l’avènement au pouvoir du Général Francisco
Franco et à une dictature qui dure plus de trente ans, jusqu’en 1975.
C’est donc ce contexte politique de la Guerre d’Espagne, puis de l’arrivée au pouvoir
d’un régime franquiste dictatorial, mettant chaque jour les libertés publiques un peu plus à
mal, qui conduisit les hommes et les femmes favorables à la république et à la démocratie à
fuir leur pays, parfois pour toujours, parfois sans jamais arriver à la fin du chemin de l’exil.
L’exil républicain espagnol concerne donc la fuite forcée de milliers d’hommes et de femmes.
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Cet exil revêt de multiples visages. Les républicains les plus aisés, également certains artistes
ou intellectuels ont pu fuir vers Paris ou des pays étrangers par des moyens de transports
modernes. En revanche, la majorité des exilés a fui à pied, dans un dénuement quasi-total.
Beaucoup d’hommes et de femmes sont morts sur les routes de l’exil. Car, ce qui caractérise
l’exil de ces républicains Espagnols, c’est bien la dureté des conditions de voyage et
d’accueil, en France notamment. La première partie de ce mémoire sera consacrée à
l’évocation de cet exil, « La Retirada », et à la situation des réfugiés lorsqu’ils arrivèrent sur le
sol français. Parler de leur accueil en France, c’est alors parler de ces camps dans lesquels ils
furent parqués lorsque le gouvernement français, mal préparé à l’importance du flux de
population en exil, dû faire face à cette situation de crise humanitaire. Cette étude des
premiers pas sur le sol du pays d’accueil sera l’occasion de débuter notre étude des effets de
cette immigration inattendue en termes de métissage culturel et de découverte de l’autre. La
France reste le premier pays d’accueil de l’exil républicain espagnol par le nombre de réfugiés
qu’il a accueilli. Les villes françaises frontalières avec l’Espagne comme Saint-Cyprien, Gurs,
Port-Barcarès furent les points d’accès les plus fréquentés par ces populations en raison de
leur proximité géographique avec l’Espagne.
C’est justement à partir de ce constat de proximité entre des villes du Sud, comme
Toulouse, que j’ai choisi comme terrain d’étude, et l’Espagne qu’est née l’idée de mener une
vaste étude sur la notion d’apport culturel de l’exil républicain espagnol à la France, et donc
particulièrement à Toulouse. Car si l’exil espagnol entre 1939 et 1975 reste une tragédie
humaine et politique majeure du XXème siècle, il est également à l’origine d’un apport
culturel pérenne pour les villes dans lesquelles ces migrants se sont implantés parfois de
manière durable, ont construit une vie, une famille, et ont importé leur langue, leur culture,
leurs traditions. J’ai pu constater au fil de mes recherches la grande vigueur du souvenir de
l’exil et de ces espagnols arrivés à Toulouse, la récurrence des références à la dimension
combattive de ces militants pour la République et la grande vitalité intellectuelle et artistique
qui, aujourd’hui encore ont laissé leur empreinte dans la ville.
L’étude de « l’apport culturel de l’exil républicain espagnol nécessite dès lors
d’avancer une première définition, non exhaustive, de ce qui fonde la notion de Culture. Cet
éclairage permettra ainsi de mieux cerner les enjeux inhérents à l’étude de la notion « d’apport
culturel ». Un premier sens, consisterait à dire la Culture est ce qui s’oppose à la nature, la
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Culture est donc le fruit de l’action de l’homme. Pour aller plus loin, l’UNESCO propose une
définition pertinente de par sa largeur de sens : « La culture, dans son sens le plus large, est
considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et
affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les
lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les
traditions et les croyances.»
1
Il s’agit donc bien de considérer ici la Culture bien au-delà
d’une simple dimension artistique ou esthétique. La Culture recouvre tout ce qui fonde la
manière de vivre d’un groupe social. Aussi, nous intéresser dans ce mémoire à la notion de
Culture héritée de l’exil républicain espagnol, c’est considérer à la fois un apport artistique et
intellectuel majeur, et l’import de traditions, de manières de vivre, de coutumes, d’un
langage… S’intéresser à la notion d’apport culturel de l’exil républicain espagnol c’est ainsi
prendre en compte et mettre en lumière les traces artistiques, politiques, sociales, laissées par
ces hommes et ces femmes venus se réfugier à Toulouse. Nous le verrons notamment dans la
seconde partie de ce mémoire, au travers de l’étude de lieux emblématiques de la culture
espagnole en exil à Toulouse, ou encore en étudiant l’œuvre d’artistes en exil tels qu’Antonio
Machado, Antoni Tapiès ou l’emblématique Pablo Picasso, qu’artistes, intellectuels,
anonymes ont tous participé d’un apport culturel considérable à la Ville de Toulouse.
Après avoir précisé quelques éléments sémantiques liés à la notion d’apport culturel, il
s’agit désormais de préciser ici pourquoi j’ai choisi la ville de Toulouse comme terrain
d’étude. En effet, comme je l’ai évoqué précédemment, plusieurs villes du Sud de la France
ont été concernées par l’immigration massive des réfugiés espagnols. Plusieurs raisons
motivent mon choix, tout d’abord, mon ambition d’effectuer un réel travail de terrain et de
pouvoir m’entretenir avec des acteurs en lien avec l’apport culturel de l’exil et sa mise en
lumière contemporaine, m’ont orienté vers la ville de Toulouse, que je fréquentais déjà depuis
plusieurs années en raison de mon cursus à l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse. Ma
bonne connaissance des acteurs culturels de la ville, dûe au suivi du Master 1 de Culture et
Production des Savoirs, puis du Master 2 de Sociologie Politique des Représentations et
Expertise Culturelle, m’a permis, tout au long de mes recherches de trouver des interlocuteurs
de choix afin de mener à bien mon étude. De plus de nombreux enseignants-chercheurs
1
Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico
City, 26 juillet - 6 août 1982.
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toulousains ont travaillé sur le sujet de la Guerre d’Espagne et de l’exil à Toulouse, ce qui m’a
permis de trouver un riche fond documentaire sur le sujet, propice à étayer mes arguments et à
enrichir le socle de mes connaissances sur le sujet. Autre raison qui a motivé mon choix, j’ai
pu constater que nombres d’études avaient été consacrées à l’étude de l’exil républicain à
Paris, en raison du nombre important d’artistes et intellectuels reconnus qui avaient choisi la
capitale française comme lieu de refuge. Or, il me semblait important de mettre en lumière la
richesse de l’apport de l’exil à Toulouse et en Région Midi-Pyrénées, et surtout la pérennité
du souvenir de la période et de l’héritage dans la culture, l’identité de la ville. De plus les
récentes politiques régionales et municipales en faveur de la mise en avant de l’héritage de
l’exil républicain à Toulouse, prouvent le caractère fort et surtout ancré de l’apport culturel de
l’exil à la ville, et à sa vie culturelle. Pour preuve, la parution récente d’un guide édité par la
Mairie de Toulouse intitulé « Toulouse capitale de l’exil républicain espagnol » sur lequel
nous reviendrons en détail au cours de ce travail de recherche et dénote de la volonté des
pouvoirs publics locaux de valoriser cet héritage culturel très présent dans la Ville. Autant
d’éléments qui poussent à s’interroger sur ce qui fonde l’origine de cet apport culturel et de
cette proximité entre Toulouse l’Espagne.
Mon travail de recherche a consisté à étudier de manière empirique les manifestations
de l’apport culturel de l’exil républicain espagnol à Toulouse. Dans un premier temps il m’a
fallu faire un état des lieux de la recherche en consultant de nombreux ouvrages liés à l’exil en
région Midi-Pyrénées. De nombreux ouvrages sont des témoignages de réfugiés ou de leurs
enfants et petits-enfants, il s’agissait alors pour moi, de mêler ces témoignages personnels à la
réalité des faits historiques afin, dans un premier temps de cerner l’exil républicain espagnol à
travers une perspective historique. Concernant cette partie de mon étude j’ai pu m’entretenir
avec plusieurs acteurs clés du phénomène historique étudié. Mon premier entretien a été
réalisé avec M. Bruno Vargas, enseignant-chercheur à l'Université Jean-François
Champollion d'Albi, responsable de la filière Études hispaniques et hispano-américaines. Son
éclairage m’a permis de mieux cerner le contexte historique, économique, et social de l’exil
espagnol en France. J’ai ensuite pu m’entretenir avec Mme Sonia Ruiz, Déléguée au
Tourisme et à la Gestion Patrimoniale de la Ville de Toulouse, cet entretien m’a permis d’être
confrontée aux enjeux liés à la conservation et à la valorisation de l’héritage de l’exil
républicain espagnol, dans le même temps qu’il m’a permis, grâce à la formation
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d’historienne de mon interlocutrice et à son histoire personnelle en lien avec l’immigration
espagnole en France, d’appréhender l’histoire de la Ville de Toulouse en lien avec l’exil
espagnol. J’ai ensuite pu réaliser un entretien avec M. Vicente Pradal, fils du célèbre peintre
de l’exil espagnol Carlos Pradal, et Directeur artistique du festival « Toulouse l’Espagnole »
afin d’étudier une forme de manifestation culturelle liée à la mise en lumière de la culture
espagnole à Toulouse. Enfin un dernier entretien avec Mme Françoise Mignot, fille de
républicain espagnol qui m’a livré avec beaucoup d’émotion son histoire en lien avec l’exil
républicain et l’accueil au sein de sa famille d’une petite fille réfugiée Espagnole m’a permis
de toucher de près la réalité de la dureté de l’exil et de l’intégration de ces Espagnols arrivés
dans des conditions de dénuement total à la suite de la Guerre d’Espagne.
Ce travail empirique mêlé à l’étude d’ouvrages sur le thème de l’exil républicain
espagnol m’ont permis d’élaborer un travail de recherche destiné à rendre compte de
l’héritage de la période et son influence contemporaine sur l’identité et la culture de la Ville
de Toulouse. Si le thème de l’apport culturel de l’exil républicain espagnol et la colonne
vertébrale de ce mémoire, seront bien sûr évoqués les circonstances humaines, sociales et
économiques liés à l’exode de ces populations, notamment vers la France, qui fut le premier
pays d’accueil des réfugiés Espagnols, et dont Toulouse, « Capitale de l’exil républicain
espagnol » est la figure de Proue.
La richesse artistique et culturelle de la période a donc motivé la rédaction de
ce mémoire consacré à la notion d’apport culturel de l’exil républicain espagnol à la ville de
Toulouse. Le travail de recherche effectué dans ce rapport est orienté par trois axes de
réflexion qui forment le socle d’étude du phénomène de l’exil et ses implications en matière
d’apport culturel pour le pays d’accueil.
Il s’agira dans un premier temps de voir en quoi consiste cet apport culturel et de
considérer sa nature particulière au regard de ses origines nées de l’exil et du combat
contre la dictature. Il sera également question de voir en quoi Toulouse a été une ville
majeure de l’exil et garde, aujourd’hui encore dans son patrimoine et sa vie culturelle,
une forte empreinte de la période. Enfin, nous pourrons nous interroger sur les enjeux
de la gestion de la mémoire de l’exil républicain espagnol par les pouvoirs politiques de
la ville de Toulouse.
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La première grande partie de ce mémoire, sera consacrée à l’étude de la Retirada
comme vocation commune à la liberté pour des réalités plurielles, nous nous intéresserons ici
aux diverses formes d’expression artistiques et politiques qui ont marqué la période, au
phénomène de censure et à son implication dans un exil tout à la fois politique, humain et
libertaire.
Nous aborderons ensuite, dans la seconde étape de ce mémoire une étude approfondie
de la grande richesse de l’apport culturel espagnol à la ville de Toulouse, notamment au
regard de la proximité historique entre l’Espagne et la France. Nous verrons également quels
impacts patrimoniaux a eu l’exil sur la morphologie de la Ville et reviendrons sur une
exposition consacrée à « Toulouse et les artistes espagnols de l’exil » afin de mieux cerner la
réalité de l’apport culturel de l’exil et ses implications contemporaines.
Enfin, la dernière partie de ce travail de recherche sera consacrée aux enjeux de la
gestion patrimoniale de l’héritage de l’apport culturel de l’exil par les pouvoirs publics locaux
au regard de son caractère fortement politisé, et nous intéresserons aux projets consacrés à la
valorisation de la mémoire de l’exil. Une étude de cas du festival « Toulouse l’Espagnole »
illustrera une forme de manifestation financée par les pouvoirs publics et vouée à pérenniser
cette valorisation de la mémoire des réfugiés Espagnols en exil à Toulouse, et de leur apport à
la Ville, et à la France.
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1ère Partie : La Retirada: des réalités plurielles autour d'une
vocation commune à la liberté
Il s’agira dans la première partie de ce rapport de retracer le périple puis l’arrivée des
réfugiés républicains Espagnols en France afin de mieux comprendre ces trajectoires de vie
marquées par l’exil,
la rétention dans les camps d’internement et le combat pour la
démocratie et le République. Il sera donc question ici de mieux comprendre le parcours de ces
républicains qui ont perdu une guerre mais pas leurs idéaux démocratiques et ont vu en l’exil
une marche forcée vers un monde meilleur. Nous nous attarderons ensuite sur l’évocation des
premières formes d’art de l’exil : celles produites dans les camps d’internement, qui, nous le
verrons, ont dépassé les barbelés pour toucher les consciences en dehors de ces espaces
reclus. Enfin à travers les parcours et les œuvres d’artistes célèbres de l’exil, nous détaillerons
la vigueur de l’apport culturel de l’exil au pays d’accueil que fut la France dès 1939 et
considèrerons par la même occasion la réalité du régime franquiste qui poussa une partie de la
population espagnole à fuir son pays.
A/ L'exil des républicains Espagnols vers la France : entre marche forcée et
revendication libertaire
1. De l'exil aux « camps du mépris »2
Le terme de « Retirada » est utilisé pour désigner l'exil des populations fuyant le
franquisme instauré par le Général Francisco Franco Bahamonde en Espagne. Élu en avril
1939, il restera au pouvoir jusqu'en novembre 1975. Le franquisme est défini de manière
assez floue par un article de l'Encyclopédie Universalis3 comme désignant « à la fois une
forme de régime et la coloration que lui donne une personne déterminée. Il est l’œuvre de
Francisco Franco et le signe de la présence de celui-ci à la tête de l’État espagnol ».
2 Formule utilitsée par Progreso Marin dans Exil, témoignages sur la Guerre d'Espagne, les camps et la
résistance au franquisme (Loubatières, 2005) pour décrire les camps de réfugiés espagnols en France.
3 MEYRIAT J. , « Franquisme », vol. 7 , p 371-372, (édition de 1971)
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L'historien Max Gallo nous donne une définition plus complète de ce régime, en insistant
notamment sur l'importance de le distinguer d'un régime fasciste traditionnel malgré la
concomitance historique de l'avènement de régimes fascistes en Europe, notamment en
Allemagne et en Italie et l'arrivée de Franco au pouvoir. Ainsi Max Gallo définit le franquisme
de la manière qui suit : « si […] pour l'opposition le régime du Caudillo est un fascisme dans
la lignée directe des régimes mussolinien et hitlérien, à bien l'examiner, tant en ce qui
concerne le parti de masse, le rôle de la jeunesse, la place de l’Église, la carrière même de
son chef, le franquisme a des particularités qui sous des apparences fascisantes en font
davantage une réaction de type classique, exprimant les intérêts de toutes les couches
dominantes traditionnelles. »4 Le franquisme a donc pris le pouvoir dans un contexte de vide
politique, et grâce à l'image charismatique du militaire Franco se postant en homme
providentiel. Le franquisme est un pouvoir constitué de diverses familles idéologiques : les
phalangistes, les réactionnaires nationalistes et oligarchiques, les catholiques corporatistes et
les technocrates de l'Opus Dei. Ainsi le régime de Franco est rapidement devenu un régime
totalitaire dans lequel la plupart des libertés individuelles et collectives se sont retrouvées
limitées voire niées en vue du maintien de l'unité et de l'ordre public par la répression. L'objet
de ce mémoire n'est pas d'aborder en détail et de manière exhaustive la période franquiste en
Espagne, mais bien de comprendre la motivation des populations, des intellectuels, des
artistes, en somme d'une large partie de la société espagnole contemporaine du franquisme, à
quitter leur pays pour un horizon inconnu et plein d'espoir. Pour cette raison il s'agira de
s'appuyer sur des témoignages individuels afin de cerner de manière empirique la réalité de
l'exil républicain espagnol. Comme le précisent P. Laborie et J.-P. Amalric dans l'ouvrage
collectif L'exil républicain espagnol à Toulouse5, « il n' y a pas une, mais des mémoires de
l'exil républicain en France ». De la même manière il n'y a pas eu un mais des exils, qui
varient par leur motivation, leur but, leur déroulement puis leur issue.
León Felipe, un poète exilé décrit cet exil :
Par là nous sommes partis...
Par là je suis parti...
Par là partirent les espagnols de l'Exode et de la Complainte.
4 GALLO Max, Histoire de l'Espagne franquiste, tome 1, Belgique, Marabout Université, 1975.
5 Ouvrage collectif, L'exil républicain espagnol à Toulouse (1939-1999), Toulouse, Ed. Presses Universitaires
du Mirail, 1999. (p. 11)
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Alors Franco dit :
« J'ai nettoyé la Nation...
J'ai chassé de la Patrie la charogne et l'ivraie... »
Mais le vent...l'Histoire...la Grande Histoire...
Dieu parla ainsi :
« J'ai sauvé la meilleure semence ! » ...Et ici, il nous amena !
Les premiers exils ont lieu dès 1937 dans la région des Asturies alors que les
franquistes bombardent les populations civiles. On évacue alors les réfugiés vers Mont-deMarsan dans le département des Landes où ils resteront deux jours avant d'être reconduits en
Espagne, à Fonollosa dans la province de Barcelone. La fin de la République en Espagne
s'effectue au gré des bombardements, l'un des plus importants a lieu en janvier 1939 à
Barcelone. Kalinka Pradal qui avait quatorze ans à l'époque des bombardements décrit
« toutes les nuits des vagues de bombardements. Ces sirènes retentissaient dans la nuit. […]
Les nerfs étaient à fleur de peau, surtout qu'on comprenait bien que la guerre était
perdue...Impression terrible d'impuissance devant ce déluge qui tombait du ciel...J'ai connu
encore cette peur effroyable qui vous fait sursauter […] lors de bombardements de Figueras
juste avant de passer la frontière française ».
Le véritable exil massif, la Retirada, a lieu au début de l'année 1939. Ce corps social
fuyant concerne environ cinq cent mille personnes et se compose de militaires républicains et
d'une majorité de civils. Cet exil, parfois qualifié d'exode s'effectue avec une rapidité
invraisemblable entre le 31 janvier et le 9 février 1939, date de la fermeture de la frontière
entre l'Espagne et la France par l'armée franquiste. Comme le souligne Remei Oliva dans son
livre, De l'Espagne franquiste aux camps français (1939-19406, le mot exode est rentré dans
l'histoire contemporaine de la France par son acuité à décrire la fuite des populations civiles
françaises durant l'avancée des troupes allemandes. Cependant, selon nombre d'auteurs qui
ont étudié la période de l'exil espagnol, le terme « exode » se prête également à la description
de la fuite des populations fuyant le franquisme. En effet, les réfugiés ont connu un exil
particulièrement difficile en raison de la configuration géographique qui sépare le pays
d'émigration de la terre d'accueil, à savoir la présence de la chaîne de montagnes des Pyrénées
qui ajoute un obstacle supplémentaire sur la route des populations en fuite. Des camps de
6 OLIVA Remei, Exode, de l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940), Ed. L'Harmattan, 2010. (p 5)
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fortune fleurissent alors sur la route des exilés pour assurer leur survie, car on dénote selon
plusieurs auteurs qui ont étudié ce phénomène migratoire, une absence réelle d'anticipation
des autorités françaises, face au flux important des espagnols en exil. Ces « camps du
mépris » sont décrits dans le livre de Progreso Marin Exil, témoignage sur la guerre
d'Espagne, les camps et la résistance au franquisme : «Dans les camps de la côte, peu à peu
des baraquements sont construits avec électricité et latrines. Ce sont en fait des camps
d'internement pour parquer et surveiller. Dès le début les réfugiés espagnols sont considérés
comme indésirables ». Ces camps sont situés à proximité de la frontière, notamment dans les
villes d'Agde, Septfonds, Gurs, Argelès, Saint-Cyprien, Le Barcarès...
Sur leur route les exilés Espagnols ont croisé la population française, et si l'Etat
français a pu être accusé de « manquer à se tradition d'asile et d'hospitalité »7, nombreux sont
les témoignages d'entraide franco-espagnole sur les chemins de l'exil. Ainsi Francine Mach,
une femme française qui a croisé ces réfugiés raconte « Les premiers réfugiés sont arrivés, je
n'avais jamais entendu parler de réfugiés ! Et jamais non plus, je n'avais vu autant de monde.
Ils arrivaient avec une couverture sur les épaules, on voyait qu'ils avaient froid et étaient très
fatigués. […] Tout le monde est allé à la rencontre des arrivants. Ils racontaient que tout le
monde fuyait et que les hommes étaient au combat. Ma mère et les voisines ont mis les
marmites sur le feu pour monter la soupe aux légumes.[...] Pour que l'accueil se fasse dans le
cadre de la loi, les réfugiés étaient dirigés vers l'ancien presbytère où chacun montrait ses
papiers. Jour après jour, des gens arrivaient, d'autres partaient, jusqu'au moment où l'armée
française est arrivée. Les femmes et les enfants d'un côté, les hommes de l’autre, on leur
donnait le choix entre retourner à Franco ou aller dans un camp... » On constate grâce à ce
témoignage la réalité de la non-anticipation des autorités françaises face à l'afflux de
population, en même temps qu'une certaine ignorance des conditions de voyage de ces
hommes et de ces femmes et de la situation de terreur dans laquelle était située leur pays
d'origine. Dans un compte rendu municipal intitulé « Rapport de l'exode de la population
civile et des armées républicaines espagnoles à Prats-de-Mollo du 27 janvier au 16 mars
1939 », on peut lire : « C'en est trop ; vraiment l'on se rend compte des horreurs
qu'engendrent la guerre et ses terribles conséquences. Est-ce possible qu'au XXème siècle
pareil carnage se produise, que pareilles atrocités soient permises[...]Les privations, l'eau
mauvaise, les fatigues nombreuses altèrent la santé déjà déficiente des soldats républicains
7 MARIN Progreso, Exil, témoignages sur la guerre d'Espagne, les camps et la résistance au franquisme, Portetsur-Garonne, Loubatières, 2005. (p. 86)
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espagnols, nous enregistrons les premiers décès.[...] Le nombre de réfugiés dépasse à présent
quarante-deux mille et les camps d'accueil de notre commune étant plus qu'engorgés nous
nous trouvons dans l'obligation d'en diriger vers Las Sitjas, commune du Ter où sera monté
aussi un camp provisoire » Le rapport est conclu en ces termes : « le Conseil municipal
s'emploiera de son mieux à solutionner toutes les difficultés qui pourront surgir à l'avenir ; il
prend l'engagement de faire procéder à l'érection d'une stèle en marbre dans le cimetière
communal, dédiée au souvenir des trente-six miliciens décédés dans notre commune pendant
l'exode ». Ce rapport a été rédigé par le maire de Prats-de-Mollo en 1939, M. Joseph Noëll et
témoigne de la situation d’impuissance dans laquelle se sont retrouvés les pouvoirs publics
des villes dans lesquels ont échoué ces milliers de réfugiés Espagnols. Il est en outre
important de préciser que la France n'est pas la seule destination des exilés Espagnols. En
effet, quinze mille d'entre eux partiront en Amérique du Sud, et en URSS pour les cadres du
Parti communiste.
Après avoir évoqué l'exil des soldats républicains et des civils espagnols, nous
pouvons, dans la partie qui suit, dépeindre de manière concrète les conditions de vie au sein
même des camps, à nous appuyant à nouveau sur des témoignages d'exilés et des rapports
municipaux dans lesquels les baraquements de fortune ont été construits à la hâte.
2. les conditions de vie dans les camps d’internement français : entre dénuement
et combativité
Comme nous l'avons évoqué précédemment, l'exil a été vécu de manière désorganisée
et pour le moins sous-estimé du point de vue du nombre de réfugiés arrivés au sein du pays
d'accueil qu'était la France. Après avoir évoqué les conditions de voyage de cette population
en exode, et pour mieux cerner la réalité de l'exil, nous pouvons, dans la partie qui suit,
évoquer les circonstances dans lesquelles s'est déroulé l'accueil des exilés politiques dans les
camps de réfugiés. Ces « camps » comme leur nom l'indique étaient la plupart du temps de
simples baraquements de fortune établis dans la précipitation afin d'accueillir, au départ
provisoirement, ces populations affaiblies par le voyage et en situation plus que précaire.
Remei Oliva8, une réfugiée Espagnole décrit son arrivée en France, à Argelès-sur-Mer : « Ils
8 OLIVA Remei, Exode, de l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940), Ed. L'Harmattan, 2010. (p 35)
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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étaient innombrables ceux qui avaient déjà commencé à faire des cabanes sur le sable avec
quelques couvertures, et vous pouvez me croire, ce n'était pas une saison pour ça. Il se passa
quatre ou cinq jours, et le pain arrivait de l'autre côté des barbelés, et voilà que ce pain fut
l'appât de notre souricière : chaque fois, il restait de moins en moins d'ouvertures [dans les
barbelés]. Au bout de quelques jours il n'en resta qu'une et elle était gardée par des militaires.
A partir de ce jour là, nous devenions des prisonniers espagnols, dans ce camp de
concentration d'Argelès-sur-Mer. » Ce terme de « camp de concentration » nous renseigne sur
la façon dont les réfugiés ont vécu leur arrivée sur le sol français. La proximité historique des
deux époques historiques influe sur cette comparaison. La comparaison doit cependant éviter
tout amalgame c'est pourquoi cette partie sera centrée sur la description aussi précise que
possible des conditions de vie dans les camps de réfugiés espagnols, basée sur des
témoignages de réfugiés espagnols et sur des études historiques de cette époque de l'histoire
franco-espagnole. En effet le terme « camp d'internement » est celui qui est aujourd'hui
reconnu comme seul valide pour traiter des camps dans lesquels ont été accueillis les réfugiés
Espagnols durant leur exil. Bruno Vargas, spécialiste de la période, enseignant-chercheur à
l'Université Jean-François Champollion d'Albi, responsable de la filière Études hispaniques et
hispano-américaines m'a accordé un entretien dans lequel il revient sur cette distinction entre
camp de concentration et camp d'internement : « aujourd'hui on parle de « camps de
concentration » pour signifier les camps de l'Allemagne nazie. Je ne pense pas que le terme
puisse s'appliquer pour la situation des camps de réfugiés de l'Espagne franquiste en France.
En effet, dans le cas qui nous intéresse, il n'y a pas eu de volonté d’État de la part des
autorités françaises de mettre ces gens dans des camps. Il n'y a pas eu de politique d’État
d'internement de ces populations pour des motifs de nationalité, de religion, ou autre. On ne
peut donc pas utiliser le même terme pour désigner des périodes historiques, des réalités
historiques différentes. »9. Comme M. Vargas l'indique l'élément de distinction entre les deux
termes provient de la volonté d'état. En effet, les camps de concentration de l'Allemagne nazie
ont été une politique mûrement réfléchie du gouvernement d'Hitler, alors que dans le cas des
camps d'internement qui ont accueilli les exilés républicains espagnols, ont davantage été une
solution de fortune due à une mauvaise anticipation de l'arrivée de ces flots de population. En
aucun cas il ne s'agit ici de minimiser la dureté des camps d'internement, ni même de justifier
l'internement des réfugiés en leur sein, mais bien de faire un point sémantique sur deux termes
9 Entretien avec M. Bruno Vargas visible en annexe n°1
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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qui, respectivement, nous éclairent sur des réalités historiques bien différentes par leur
contexte.
Les camps de réfugiés ont au départ été placés sous administration militaire, et étaient
à la charge de gendarmes, gardes mobiles ou soldats. La loi du 1er novembre 1940 place leur
administration sous le giron du Ministère de l'Intérieur. Argelès-sur-Mer est le premier camp à
avoir vu le jour, suivront rapidement après, les camps de Saint-Cyprien, Barcarès, jusqu'au
dernier Gurs qui a accueilli « vingt-trois mille combattants espagnols, sept mille volontaires
des Brigades internationales, cent-vingt patriotes et résistants français, douze mille huit-cent
soixante juifs immigrés internés en mai-juin 1940, six mille cinq-cent juifs allemands du pays
de Bade, douze mille juifs arrêtés sur le sol de France par Vichy », comme on peut le lire sur
la plaque commémorative installée à l'entrée du camp.
La vie dans les camps s'est organisée peu à peu bien que le chaos ait continué de
perdurer en raison des conditions de dénuement dans lesquelles se sont retrouvées les
populations, le plus souvent les hommes, car les femmes, enfants et vieillards étaient
fréquemment envoyés dans des prisons désaffectées, de vieilles usines ou encore des
couvents. Les hommes parqués derrière les barbelés étaient utilisés comme main d’œuvre,
incités à retourner dans leur pays ou encore à s'engager dans la légion étrangère.
Les conditions d'hygiène déplorables ont aussi conduit à la propagation d'épidémies
qui conduisit à la mort de nombreux réfugiés. Remei Oliva raconte l'épisode l'épidémie de
dysenterie qui s'est répandue dans le camp d'Argelès-sur-Mer qui a abrité jusqu'à soixantedix-sept mille réfugiés : « Ce camp était comme un immense camping, mais sans liberté et
d'une grande misère. […] Il y avait des médecins espagnols mais ils n'avaient pas de
médicament, ils ne pouvaient vous donner que de l'aspirine […] Une partie du baraquement
servait d'hôpital, il y avait de la paille sur le sable, c'est tout. Il faut dire que la dysenterie qui
avait frappé tant de monde persistait, et beaucoup étaient à bout de forces. Il les gardaient là
sur la paille, et quand vraiment ça n'allait plus, une ambulance les transportait à l'hôpital de
Perpignan. Souvent ceux-là ne revenaient plus ! Je ne sais pas pourquoi il en fallut un de
spécial, mais à Saint-Cyprien, ils firent un cimetière espagnol. » 10
10 OLIVA Remei, Exode, de l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940), Ed. L'Harmattan, 2010. (p
40)
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De nombreux ouvrages traitent de la difficulté de la vie dans les camps, parmi lesquels
le livre de Progreso Marin, Exil, témoignages sur la guerre d'Espagne, les camps et la
résistance au franquisme11. Ce livre nous renseigne sur la réalité de la vie dans les camps pour
ces populations fuyant le franquisme. Sur la première page de l'ouvrage on peut lire « à toutes
celles, à tous ceux qui ont voulu plus de justice et ont lutté contre le franquisme ». Né à
Toulouse, de parents exilés républicains, Progreso Marin s’est fait connaître par les ouvrages
qu’il a consacrés à la mémoire de l’exil espagnol. En 2002, il publie un livre en hommage à sa
mère « Dolorès, une vie pour la liberté ». Un de ses derniers ouvrages, paru aux Éditions
Loubatières en 2008, retrace à nouveau la vie des exilés, son titre : Exilés espagnols, la
Mémoire à Vif . C'est donc grâce à cet auteur, qui a fait de l'exil républicain espagnol un de ses
thèmes d’étude, que nous pouvons mieux cerner la réalité de l'exode des populations de
républicains espagnols sous le franquisme. Dans ses ouvrages il s'attache à décrire les
conditions de vie dans les camps de réfugiés et recense de nombreux témoignage d’Espagnols
qui ont vécu la période, seuls certains d’entre eux figurent dans cette partie afin de mieux
éclairer le lecteur sur les conditions de vie au sein des camps. Selon les chiffres officiels les
camps ont vu la mort de dix mille personnes environ. L'historien Pierre Vilar s'attache lui à
décrire, au delà des conditions matérielles d'existence des réfugiés, leur ressenti face à
l'accueil reçu en France. Ainsi il écrit « il faut insister sur le caractère moral de leur
déception, de leur humiliation, ils auraient pardonné l'inefficacité ou la maladresse. Ils
acceptèrent mal d'être traités, comme ils le furent, en mendiants, au moins en suspects,
presque en malfaiteurs »12
Comme nous avons pu le comprendre précédemment, avec les témoignages évoqués
ainsi que les chiffres cités, les camps d'internement ont été une étape fondamentale dans la
construction de l'identité de ses réfugiés. Partant de leur pays plein d'espoir de trouver en
France une terre d'asile apte à les recevoir, ils ont vu leurs espérances déçues, et ont vécu leur
arrivée comme une forme d'emprisonnement secondaire après l'emprisonnement moral et
social dans lequel ils étaient maintenus en Espagne. Pour la plupart de ces réfugiés, lorsqu'on
parcourt leur témoignages, les autorités françaises ont failli au respect de leur dignité d'être
humain en ne leur offrant d'autre alternative que celle d'être parqués à même le sable sur les
11 MARIN Progreso, Exil, témoignages sur la guerre d'Espagne, les camps et la résistance au franquisme,
Portet-sur-Garonne, Loubatières, 2005. (179 p)
12 VILAR Pierre, Plages d'exils, camps de réfugiés espagnols en France, 1939, Centre Universitaire de
Nanterre, 1989 (227 p.)
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plages longeant la frontière entre les deux pays. La plupart d'entre eux ont même subi des
pressions répétées afin de leur faire quitter la France et retourner dans leur pays d'origine. Ils
n'ont donc pas trouvé d'écoute et de reconnaissance de leur situation auprès des autorités
françaises, mais l'on doit souligner la récurrence, au fil des témoignages, des marques de
soutien matériel et moral qu'ils ont pu recevoir de la part des habitants des zones
d'implantation des camps d'internement. L'arrivée en France, et la transition dans les camps a
donc été la première forme d'échange entre cette population émigrée et la population
d'accueil. L'échange entre les cultures a donc bien commencé, dans des circonstances presque
forcées par le contexte de dénuement des réfugiés, dès l'arrivée des espagnols exilés en France
et a laissé un souvenir impérissable dans la mémoire de nombreux « voisins » des camps
d'internement.
Si la vie fut des plus rudes dans les camps, cela n'a pas empêché les réfugiés civils et
de l'armée républicaine espagnole de continuer à produire des moyens d'expression pour
mettre en lumière leur situation, leurs émotions mais aussi leurs revendications sociales et
politiques.
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B/ L'expression des conditions de vie et des revendications sociales ou politiques des
Espagnols face à l’avènement de l’ère Franco
1. Au sein des camps : un regard sur le monde à travers les barbelés…
Les médias artistiques sont propices à livrer une information forcément différente de
celles des médias classiques par leur forme, mais finalement aussi par leur contenu et leur
impact. Comme le souligne Pierre Francastel dans l’ouvrage Peinture et Société, « l’histoire
des mentalités [se ferait] à partir des grandes œuvres artistiques de la société. »13 Il sera donc
question ici de voir dans quelle mesure l’Art sous différentes formes a permis une expression
différenciée de l’information. Le contexte de mon étude n’est pas étranger à l’idée que la
censure participe de la vigueur des formes alternatives d’information, et, dans une certaine
mesure de leur innovation à la contourner. Mon étude s’oriente sur la part des artistes et
intellectuels dans la participation à la publicisation des enjeux politiques et éthiques aux
travers de leurs œuvres. Il est dès lors nécessaire de préciser que les œuvres les plus « libres »
par leur contenu ont été produites par les artistes et intellectuels qui ont contourné la censure
par l’exil. Dans un article publié dans le cadre de la bibliothèque virtuelle Miguel de
Cervantes, Violeta Izquierdo, historienne de l'Art à l'Université Toulouse II Le Mirail, évoque
cet exil en précisant : « La fin de la guerre marqua aussi la fin des perspectives artistiques de
toute une génération d’artistes qui, dans sa grande majorité, choisit l’exil comme réponse à
son opposition au nouveau régime vainqueur en Espagne. Dans un premier temps, cet exode
massif alla vers la France, et de là se dispersa vers d’autres pays européens et latinoaméricains. »14.
Il s’agira ici d’étudier les camps d’internement français comme lieu de production
d’œuvres artistiques destinées à décrire la vie dans les camps mais également à l’exposé de
revendications politiques. Dans son ouvrage La Retirada, mots et images d’un exode,
Véronique Moulinié parle ces camps comme d’une « pépinière des Arts », en précisant en
outre que des cours de dessins et de sculpture sont dispensés dans ces lieux. L’ouvrage
13 FRANCASTEL Pierre, Peinture et Société : naissance et destruction d’un espace plastique : de la
Renaissance au Cubisme, Paris, Ed. Gallimard, 1965
14 IZQUIERDO Violeta, El arte del exilio republicano español, Alicante, Bilingüe, 2003.
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regorge d’œuvres réalisées par les réfugiés, il est d’ailleurs intéressant de constater au travers
de ce livre que, même ceux qui ne sont pas considérés comme des artistes, réalisent avec les
moyens du quotidien (savon, denrées alimentaires) des œuvres destinées à marquer leur
passage, livrer leurs émotions, participer à leur manière à la dénonciation des conditions de
vie dans les camps mais également à dépeindre leur vision du monde. On parle alors de « la
peinture comme un journal ». Dans le chapitre L’art malgré les barbelés, on réalise que l’Art
n’est pas seulement un moyen d’expression mais également un moyen d’éviter « la psychose
des barbelés ». Les réfugiés républicains, très tôt dans leur exil, exprimèrent le besoin de
donner une vision propre de la réalité de leurs condition et donc du régime franquiste à
l’œuvre. Violeta Izquierdo écrit « Ce besoin de diffuser et d’exprimer la pensée favorisa
l’organisation d’expositions d’art dans les camps; on trouve donc un «Palais des
Expositions» inauguré à Barcarès le 14 mai 1939, un Salon des Beaux-Arts à Argelès et un
Baraquement-Galerie à Saint-Cyprien. Une exposition eut lieu à Gurs en juillet 1939, et cet
été là furent érigées deux sculptures en terre: « L’Espagne agonisant », sur le thème de la
guerre civile et « La dernière bombe », dédiée aux victimes de Guernica. Au lieu-dit Les
Milles, où comme à Gurs cohabitaient réfugiés espagnols et juifs, huit fresques murales
représentant des scènes de fête furent réalisées collectivement »15.
Dans un article intitulé La retirada ou l'exil républicain espagnol d'après-guerre,
Cindy Coignard et Maelle Maugendre évoquent à leur tour le passage par des activités de
discussion et de jeu comme exutoires à la la folie. Ainsi on peut lire : « Humiliés par cet
accueil et les conditions de vie qu’ils subissent durant leurs premiers mois en France, les
réfugiés tentent cependant d’améliorer leur quotidien dans les centres d’hébergement et dans
les camps. En comptant parfois sur l’aide de différentes organisations internationales de
soutien aux réfugiés espagnols, ils organisent différentes activités afin de ne pas sombrer dans
la folie et la dépression. Jeux de cartes, parties d’échecs, rencontres sportives, cours scolaires
de tous niveaux, rédaction de journaux ou de bulletins, conférences improvisées et discussions
politiques constituent l’emploi du temps de la majorité des réfugiés. ».16 On constate au
travers de ces phrases qu’apparaît une nouvelle forme d'expression qui est la publication de
journaux ou de bulletins. Les bulletins sont des journaux d'information destinés aux internés
dans les camps, ils comportent essentiellement des informations sur la vie dans le camp. Les
15 IZQUIERDO Violeta, El arte del exilio republicano español, Alicante, Ed. Bilingüe, 2003.
16 Article publié sur le site internet http://histoire-immigration.fr
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articles visent à organiser la vie matérielle et intellectuelle au sein du camp. On y trouve par
exemple des informations sur « le bilan du travail réalisé », « les sujets de conférence »,
« comment organiser les cours de français »17 ou encore les normes d'hygiène. Le contenu est
donc assez formel et ne comporte que peu d'éléments littéraires ou artistique type dessins ou
poèmes. Ces bulletins sont réalisés par les étudiants et les enseignants présents dans les
camps. Parmi les plus connus, « Le Boletín de los Estudiantes à Argeles » ou encore « Le
Boletin de Profesionales de la Enseñanza à Saint-Cyprien »18. Il est donc important de
rappeler que les camps, malgré les conditions de vie terribles inhérentes à leur construction à
même les plages du Sud de la France, n'ont pas été des univers clos et inertes, les nombreuses
productions artistiques et informatives révèlent la vigueur intellectuelle des réfugiés politiques
et ont eu un retentissement à l’extérieur de ces univers clos. On peut d'ailleurs supposer que
les informations provenant d'Espagne concernant la main-mise du pouvoir franquiste sur
l'éducation, a poussé les enseignants et étudiants exilés à pérenniser le socle éducatif
républicain perdu en Espagne avec la chute de la seconde république. Si les camps ne sont pas
clos c'est également parce que les visites sont permises en leur sein, des parloirs de fortune
ont été mis en place dans la plupart d'entre eux, aussi les internés ont pu garder un regard sur
la situation politique et sociale du pays fui.
La musique est également un élément majeur et assez répandu au sein des camps
d'internement. A Gurs, on compte plusieurs orchestres dont « L'orchestre Basque » de Regino
Zorozobal et « L'orchestre international » d'Ebrhard Schmidt. Ces orchestres se produisent à
l'intérieur des camps même s'ils connaissent une certaine notoriété à l'extérieur de ceux-ci. On
suppose que certains exilés ont pu garder leurs instruments durant leur exode. Les chants sont
parfois politiques malgré l'interdiction de parler de politique au sein des camps. La pratique
artistique permet ainsi une forme de contournement des interdictions qui régissent la vie
austère des camps d'internement.
On constate donc, à travers l'étude de la vie culturelle au sein des camps, la grande
variété des activités intellectuelles et artistiques, ce qui participe de l'idée de volonté de
diffuser des messages mais également de témoigner, de laisser une empreinte des moments
17 MOULINIE Véronique, La retirada, mots et images d'un exode, Paris, Ed. Garae Hesiode, 2009. (p 115)
18 MOULINIE Véronique, La retirada, mots et images d'un exode, Paris, Ed. Garae Hesiode, 2009. (p 115)
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vécus au sein des camps et plus généralement de la période tragique connue par les réfugiés
de l'Espagne franquiste.
La dimension d'héritage est très importante quand il s'agit d'étudier et de comprendre les
motivations des internés à écrire, chanter, parler, dessiner ou encore jouer de la musique. Ces
éléments retrouvés au gré de la conservation de ces traces du passé sont des éléments
essentiels dans l'appréhension de la réalité de la vie au sein des univers de rétention qu'ont pu
être les camps d'internement français et constitue une première forme d’apport culturel de
l’exil Espagnol en France.
2. … en Espagne, sous le régime du Colonel Franco
Le régime dictatorial imposé par le Colonel Franco en Espagne a contribué à
l’apparition de formes d'Art subversives, subversion créée par la fermeture du régime à l'égard
de toute forme de medium apte à diffuser une information ou un message à la marge du
discours officiel. L' Art illustre particulièrement pertinemment le contournement de la censure
par sa faculté à transmettre des messages de manière interprétative. Au fil de mes recherches
et entretiens, j'ai pu réaliser que très peu d’œuvres emblématiques de la critique du pouvoir
franquiste en place avaient été réalisées en Espagne, la majorité des contestataires ayant choisi
l’exil. Cependant l’œuvre de l'artiste Antoni Tàpies est emblématique d'une génération
d'artistes marqués par la guerre civile espagnole et il m'est donc apparu intéressant de
focaliser l'étude de la production d’œuvres artistiques à l’aune du contournement de la
censure au travers de la présentation de l’œuvre de l’artiste Antoni Tapies.
Antoni Tapies, peintre espagnol du XXème et donc contemporain de la guerre civile en
Espagne est à l’origine d’une œuvre très marquée par les atrocités de la guerre et la rigueur de
la censure. Il est né à Barcelone en 1923 et débute des études de Droit à l'Université de
Barcelone puis commence à suivre des cours à l'Académie Valls. Il réalise ses premiers
tableaux dans les années 1940, pendant la dictature franquiste, qui marque largement son style
et ses réalisations. Il est notamment à l'origine de nombreuses œuvres abstraites inspirées de
ses rencontres avec Braque, Picasso ou encore Miro.
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Antoni Tapies est également intéressé par la littérature et la philosophie. Durant la
dictature franquiste il est membre du groupe d'écrivains clandestins catalans « El Baus ». Ce
collectif rédige plusieurs écrits subversifs sur le pouvoir franquiste et vit dans la clandestinité
pour échapper à la censure du pouvoir en place. Cette implication de Tapies dans le collectif
précède la fondation d'un collectif d'artistes « Dau el set », littéralement : « Dé sur le sept »,
comme une allusion au pouvoir de l'impossible et de l'imagination puisque un dé ne comporte
que six faces. Ce collectif dont les membres fondateurs sont le poète Joan Brossa, les peintres
Antoni Tàpies, Joan Ponç, Joan-Joseph Tharrats et Modest Cuixart, le philosophe Arnau Puig,
et le théoricien Juan-Eduardo Cirlot, explore le surréalisme, l'existentialisme et
l'hyperréalisme. Au départ du projet, il s'agit pour ces artistes de l'après-guerre espagnole, de
fonder un mouvement pour dynamiser l'Art et la société catalane enfermée du reste de
l'Europe par la censure. Le groupe « Dau al set » fonde alors une revue qui comprend des
essais, des poèmes, des nouvelles, des dessins qui vont à l'encontre de l'académisme artistique
officiel. En raison du contexte de censure de l'époque en Espagne, la revue n'est diffusée qu'en
petites quantités, entre cent et deux cent exemplaires, mais reste un témoin majeur de la
vigueur des formes de résistances à l'étouffement intellectuel et artistique de la dictature.
Après avoir tenté de diffuser la revue et les ambitions du groupe à l'International, le groupe
s'est rapidement dissolu, notamment avec la fin de la dictature franquiste. « Dau al set » a
longtemps été sacré comme une référence parmi les courants artistiques contestataires de la
période dictatoriale du gouvernement franquiste en Espagne.
Antoni Tapies, membre du collectif s'est donc personnellement engagé pour la
sauvegarde de la vitalité artistique dans son pays, son œuvre est également profondément
marquée par son engagement pour la défense des droits des catalans, dont la culture propre, la
langue et les traditions ont longtemps été niées par la volonté d'unification dogmatique du
pays de Franco. Cet engagement nous éclaire sur un enjeu supplémentaire, qui est celui de la
revendication de la pluralité des identités et des cultures en Espagne, mise à mal par la
dictature franquiste. Un des tableaux les plus célèbres d'Antoni Tapies évoque cet engagement
pour la défense de la pluralité culturelle en Espagne. On peut lire en lettres jaunes « Visca
Catalunya » : « Vive la Catalogne » en Catalan. On discerne sur cette gravure réalisée en 1976
plusieurs larges bandes rouges représentant à la fois la douleur du peuple catalan par la
couleur rouge sang, et l'allégorie d'une prison dans laquelle le peuple catalan aurait été
enfermé, allégorie matérialisée par la disposition des bandes comme les barreaux d'une prison.
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Visca Catalunya, Antoni Tapies (Lithographie, 1923, 140 cm x 100 cm)
L'artiste a réalisé de nombreux tableaux et gravures sur ce thème. Il est important de
préciser que la censure a frappé en plein cœur les particularismes régionaux typiques de
l'Espagne. La Catalogne particulièrement attachée à la défense de son identité culturelle et de
sa langue, encore aujourd'hui, a été fortement marquée par les nombreuses attaques du
pouvoir franquiste à l'encontre de ce territoire. Le statut d'autonomie de la Catalogne promu
en 1932 sous la seconde république, se verra annulé en 1939 avec la chute de la République.
L'autonomie de la Catalogne sera restituée au retour de la démocratie en Espagne. La loi
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actuelle qui régit le statut de la Catalogne résulte de la loi du 9 août 2006, le texte prévoit que
« La Généralité de Catalogne est chargée de garantir les droits civils, linguistiques, culturels
et éducatifs de la population de Catalogne ». Aujourd'hui encore la Catalogne reste très
marquée par la défense de son identité et de sa « nationalité » Le territoire a été une terre de
résistance à la dictature et demeure à l'heure actuelle une région en résistance pour la défense
de son particularisme local et de son indépendance vis-à-vis de l'Espagne.
Pour mieux comprendre le nombre restreint d’œuvres réalisées durant le régime
franquiste en Espagne, il est important de décrire dans cette partie, la nature de la censure et
l'impact des sanctions inhérentes à son non-respect sur la production artistique et intellectuelle
au sein du pays. Nous nous attacherons ici à les décrire afin de mieux comprendre les
motivations et les conditions de vie et de production des artistes et intellectuel évoqués
précédemment, notamment autour de la figure d'Antoni Tapies et du collectif « Dau al set ».
La censure franquiste s'applique notamment au travers de la création, en 1951, du
Ministère de l'Information et du Tourisme, dirigé pat Rafael Arias Salgado. Ce Ministère a
pour fonction de « prolonger le travail de propagande, la censure a priori et les contrôle des
industries culturelles et des médias ».
19
Les secteurs contrôlés sont donc la production
audiovisuelle, particulièrement le cinéma, et la télévision. Le Gouvernement contrôle
également le monopole de Radio Télévision Espagnole (RTVE), ce qui lui permet d'exercer sa
propagande avec une grande efficacité en raison du grand rayonnement de l'information par le
canal radiotélévisé. Il en va de même avec la propagande organisée autour du contrôle et de la
production dans les domaines de la presse, la radio, les affiches et autres publication. Il s'agit
pour le Gouvernement franquiste, et à sa tête le Général Franco de légitimer un pouvoir
illégitime, acquis par la violence putschiste. Franco déclare au sujet de la propagande « Je
veux simplement dire que je ne veux pas simplement vaincre mais convaincre. En sus : il ne
m'importe aucunement -ou presque- de vaincre dans convaincre »
20
. La propagande et la
censure agissent donc en véritable appui au pouvoir et dessinent un cercle autoritaire entre les
productions culturelles autorisées, et celles en dehors du cercle qui sont surveillées et
sanctionnées.
19 BONET Lluis, MAFFRE Philippe. La politique culturelle en Espagne : évolution et enjeux In : Pôle Sud, n°
10 (1999, 74 p)
20 Cité par Juan Pablo FUSI Franco (autoritarismo y poder personal, Madrid, Ediciones El Pais, 1885 (p 99)
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La censure vise à défendre une idéologie officielle traditionaliste et patriotique. Les
principales mesures sont l'interdiction de la manifestation publique des langues et cultures
régionales, le contrôle de l'éducation par l’Église, la censure de la presse avec l'ordre de brûler
toute publication diffamatoire, ou suspectée d'opposition au franquisme, ou encore
l'interdiction et la destruction de toute œuvre pornographique ou révolutionnaire. La censure
d’État voit son institutionnalisation avec l'avènement de deux commissions de censures
nationales dès 1937 à Séville et à la Corogne. Ces institutions comptent des militaires, des
délégués de la Société des Auteurs, des représentants d'entreprises cinématographiques, et des
représentants des « pères de famille » nationalistes.
Cette description de la réalité de la censure sous le régime franquiste nous amène donc
à envisager un phénomène qui a connu une grande ampleur durant la période : l'exil, cette fois
envisagé du côté des artistes et intellectuels désireux d'échapper au contrôle total des esprits
sous le régime dictatorial. Nous nous intéresserons dans la dernière sous-partie de ce premier
chapitre le cas emblématique du peintre Pablo Picasso, et également celui d'Antonio
Machado, un poète exilé en France qui a écrit de nombreux poèmes sur la situation de
l'Espagne durant la guerre civile en Espagne, et durant la dictature franquiste, puis nous
verrons dans un second temps en quoi la Presse a connu, elle aussi de nombreuses attaques
envers sa liberté d'expression, ce qui a motivé une externalisation de la production
d'information, et notamment l'installation de nombreux journalistes en France et en particulier
à Toulouse.
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C/ La fuite des artistes et intellectuels : l'exil comme contournement de la censure
1. Les artistes : les cas emblématiques de Pablo Picasso et Antonio Machado
Plusieurs artistes en exil apportent un regard nouveau sur le régime du Colonel Franco.
Nous pouvons notamment citer l'exemple de l’œuvre de Pablo Picasso intitulée « Guernica ».
Ce tableau illustre la dénonciation de la violence franquiste au travers de la reproduction du
bombardement de la ville basque espagnole de Guernica. Ce tableau, peint à Paris en 1937
illustre la critique du régime franquiste de l'artiste Pablo Picasso.
Guernica, Pablo Picasso (Huile sur toile, 1937, 349,31 cm x 776, 6 cm,
Musée Reina Sofia, Madrid)
La toile représente l'atrocité du bombardement commandé par les nationalistes
espagnols et exécuté par les forces nazies allemandes. Le tableau de style cubiste évoque le
chaos du bombardement et deviendra une référence générale en matière de représentation de
l'horreur de la guerre. Il fut exposé au Pavillon espagnol de l'Exposition Internationale de
Paris en 1937 à la demande du Gouvernement républicain espagnol et du Premier Ministre
Francisco Largo Caballero. Ce tableau, n'a donc pas été peint en Espagne puisque son
créateur, Pablo Picasso avait déjà décidé d'échapper à la censure imposée par le pouvoir
franquiste par l'exil, l'artiste avait également décidé que son tableau, Guernica, reviendrait en
Espagne en même temps que la démocratie. Celui-ci déclara au sujet de la dictature en
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Espagne : «La guerre d'Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la
liberté. Toute ma vie d'artiste n'a été qu'une lutte continuelle contre la réaction et la mort de
l'art. Dans le panneau auquel je travaille et que j'appellerai "Guernica" et dans toutes mes
œuvres récentes, j'exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer
l'Espagne dans un océan de douleur et de mort. »
L'artiste aspire donc clairement à jouer un rôle politique, qui se détache d’une forme
« d'art pour l'art » et s'ancre dans une forme d'art revendicatif et dénonciateur du climat social
et politique de l'époque. Pablo Picasso déclarera « La peinture n'est pas faite pour décorer les
appartements, c'est un instrument de guerre offensif et défensif contre l'ennemi ». Cette phrase
illustre le caractère profondément ancré socialement de Guernica. Si cette œuvre représente la
bataille de Guernica comme nous l'avons évoqué précédemment, elle est, au fil des décennies
et des conflits dans le monde, devenu un symbole universel de la dénonciation de l'horreur de
la Guerre.
De nombreuses études de l’œuvre ont été effectuées depuis sa réalisation, il m'est
apparu intéressant de préciser ici quelques éléments d'analyse du tableau afin de mieux
comprendre le message de l'artiste sur le conflit interne qui a agité son pays, l'Espagne. Tout
d'abord, on peut constater que l'huile sur toile est en noir et blanc. Les dessins préparatoires de
l’œuvre avaient été réalisés en couleur mais Pablo Picasso a finalement décidé de produire
son tableau en noir et blanc pour accentuer le dramatisme de la scène. On constate également
le style « cubiste » propre à l'artiste. Le cubisme est un courant artistique qui s'est développé
au début du XXème siècle autour de peintres comme Pablo Picasso, Georges Braque ou
encore Ferdinand Léger, et consiste a s'éloigner du réalisme et des arts primitifs pour faire la
part belle à la géométrie, aux angles, aux formes. Guernica s'ancre dans ce courant puisqu'on
constate que les éléments représentés n'ont pas une vocation de réalisme, au contraire, les
traits sont accentués pour jouer sur le représentation des sentiments, des émotions, les
personnages et éléments du tableau sont dessinés de manière anguleuse, géométrique. On
observe notamment que les yeux des hommes et des animaux sont en forme de larme, les
membres subissent une distorsion importante qui symbolise la douleur et l'atrocité de la scène.
Concernant les symboles prééminents de l’œuvre, nous pouvons notamment citer le taureau,
qui représente l'Espagne meurtrie, le cheval, symbole du peuple sous les coups de l'armée, ou
encore la femme à l'enfant, symbole universel d'innocence au milieu de la violence des
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combats. Autre point important, le fait que le tableau présente à la fois des vues intérieures et
extérieures accentue à la fois l’universalité de la scène, celle-ci pourrait se dérouler n'importe
où, et souligne l'importance des sources de lumières. De nombreux spécialistes de l'étude de
ce tableau s'accordent sur le sens suivant : l'ampoule située au centre du tableau représente
l'explosion, les bombes, la lampe à pétrole symbolise la résistance, le combat, et les vues sur
la lumière extérieure représentent la vérité. Ce tableau reste un symbole intemporel de la
dénonciation de la guerre et sacre Picasso comme un artiste engagé qui offre un regard à la
fois personnel et porteur de sens pour une communauté touchée par son message et au delà.
Pablo Picasso reste une figure majeure de ces artistes qui ont fuit la dictature franquiste, nous
pouvons également citer d'autres artistes tels que Jorge Sempruun, Michel del Castillo ou
encore Salvador Dali.
Un autre artiste symbole de l'exil républicain espagnol est celui d'Antonio Machado.
J'ai choisi d'analyser ce poète en particulier car, comme le souligne Manuel Tunon de Lara
dans la présentation d'Antonio Machado extraite du livre, Poètes d'Aujourd'hui : Antonio
Machado21 :
« les thèmes de « l'Espagne » et des «hommes d'Espagne » sont toujours
présents dans son œuvre. c'est parce qu'il était espagnol et parce qu'il ne pouvait éluder sa
responsabilité d'homme qu'il vint mourir en exil, loin de ses hauts plateaux castillans.
Sachons donc qu'à travers la vie et l’œuvre de Machado, c'est la vie passionnante de
l'Espagne dans la première moitié de notre siècle que nous [voyons] se dérouler. ».
Antonio Machado est né à Séville en 1975. Après des études de lettres, il rejoint son
frère à Paris pour occuper un emploi de traducteur, puis revient en Espagne pour occuper un
poste de professeur de français à Soria où il rencontre Dona Leonor, qui deviendra sa femme.
Leur relation passionnelle sera de courte durée, car Leonor contracte la tuberculose et meurt
trois ans après leur rencontre. Le poète se consacre alors à l'écriture de poèmes et à l'étude
philosophique et à l'introspection de son esprit torturé. Cela ne l'empêche pas d'être un artiste
engagé, il fait partie du camp républicain et met sa plume au service de son camp. Il écrit
également pour plusieurs journaux républicains, dont « La Vanguardia » de Barcelone. Il
passe la majeure partie de son temps à Madrid où il exerce ses activités professionnelles et
côtoie les grands intellectuels républicains de l'époque, parmi lesquels : Miguel de Unamuno,
21 TURON DE LARA Manuel, Poètes d'Aujourd'hui : Antonio Machado, Editions Pierre Seghers, Vienne,
1960 (218p)
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Ramon del Valle Inclán, Rafael Alberti. Ses activités pour le camp républicain face à l'avancée
des troupes phalangistes, poussent l'artiste à quitter Madrid pour Valence, puis Barcelone et
finalement la France, puisque l'intellectuel terminera sa vie en exil. Antonio Machado, sa
mère et son frère ont donc pris la route de l'exode pour arriver jusqu'à Collioure, le 2 février
1939, point final de l'exil de l'artiste. Épuisé physiquement et moralement, il mourra le 22
février 1939, soit seulement vingt jours après son arrivée en France.
L’œuvre d'Antonio Machado est donc plurielle et alterne entre des poèmes très
personnels sur ses joies, ses peines, et des poèmes sur le sort de son pays, l'Espagne, qu'il voit
souffrir au gré de l'avancée des troupes franquistes. Ci-dessous l'un des poèmes d'Antonio
Machado qui, plus qu'un témoignage sur la guerre d'Espagne vécue de l'intérieur, nous éclaire
sur le rôle de l'artiste engagé et sur la force du discours poétique à décrire l'horreur de la
guerre et les enjeux politiques émergents à l’aune du succès des troupes franquistes dans la
conquête du territoire espagnol et le renversement de la Seconde République. Au sujet de ce
renversement de la république Antonio Machado déclarera « Ils se sont révoltés contre le
gouvernement des hommes honnêtes, attentifs aux plus justes aspirations du peuple, dont ils
représentaient légitimement la volonté. Quel était le tort de ce gouvernement plein de respect,
de mesure, de tolérance ? Celui de gouverner dans le sens de l'avenir, le sens de l'histoire.
Pour abattre ce gouvernement qui n'avait outrepassé aucun droit, oublié aucun de ses
devoirs ; ils décidèrent de vendre l'Espagne à la réaction européenne. »22
Parmi les nombreux poèmes d'Antonio Machado sur la situation politique et sociale de
l'Espagne de son époque, l'un d'entre eux est particulièrement éloquent quant à la description
de la réalité de la guerre d'Espagne. Ce poème intitulé « La Guerre » a été écrit en 1938 :
Une main de haine, ô mon Espagne,
 large lyre, vers la mer, entre deux mers à tracé des zones de guerres, des crêtes militaires,
sur la plaine, la colline, le coteau, la montagne.
Les esprits de la haine et de la lâcheté
coupent le bois de tes chênaies,
foulent les grappes d'or dans tes pressoirs,
moulent le grain qui est né de ton sol
Une fois encore - une fois encore ! - ô triste Espagne,
22 MACHADO Antonio, Meditacion del dia (Valence, avril 1937)
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tout ce qu'inonde le vent, tout ce qui baigne dans la mer
est le jouet de la trahison ;; tout ce qu'enferment
les temples de Dieu, l'oubli le souille,
et tout ce qui purifie le sein de la terre
s'offre à la convoitise, tout est vendu.
(1938, Traduction de Pierre Darmangeat et Pradal-Rodriguez)
Les deux portraits d'artistes qui ont été présentés dans cette partie nous éclairent sur le
profil de ces artistes engagés durant la guerre d'Espagne, et plus tard sous la période
franquiste. Force est de constater que tant la dureté des conflits que le climat de dictature et de
restrictions des libertés publiques, ont très tôt poussé ceux qui étaient en capacité matérielle et
physique, sur les routes de l'exode. C'est pourquoi nombre d'intellectuels qui ont eu la
possibilité de quitter leur pays l'ont fait pour trouver en France ou ailleurs une terre loin de la
guerre et de la censure. L'apport de ces intellectuels et artistes à la France est indéniable, car
nombre d'entre eux ont fini leurs jours dans leur terre d'accueil et ont continué à écrire,
peindre, sculpter, chanter les souffrances de leur pays tout en participant à la vie culturelle de
leur terre de refuge.
2. La Presse en exil : une production de l'information tournée vers le monde : les
débuts des échanges interculturels
Une autre facette de l'exil des intellectuels, est celle de la délocalisation de nombreuses
rédactions de Presse écrite en France. Comme évoqué précédemment le contrôle total des
sources d'information par le gouvernement franquiste durant la dictature a rapidement poussé
de nombreux journalistes, mais également de nombreux intellectuels contribuant à la
rédaction d'articles contre le régime franquiste, à se réfugier hors d'Espagne. Cette réalité que
nous décrirons dans cette partie nous permettra de nous interroger sur les enjeux d'un conflit
médiatisé.
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La période la guerre civile en Espagne, et la dictature franquiste qui va s'imposer à
l'issue du conflit constituent des tournants déterminants dans l'évolution du statut et de la
production du champ de la Presse écrite en Espagne. En effet, nous l'avons évoqué
précédemment, la censure a rapidement changé le paysage de la Presse écrite dans le pays. De
nombreux propriétaires de journaux, ou des journalistes républicains ont été exécutés, des
rédactions fermées car contraintes d'abandonner leurs activités d'information, plusieurs autres
ont été enfermées dans la vocation de propagande nationaliste imposée par les autorités de
l'époque. Concernant le contrôle des médias par le gouvernement, la chercheuse Marie-Aline
Barrachina, professeur à l'Université de Poitiers, nous renseigne sur sa nature « Le contrôle
des médias fut confié, avec les autres moyens de communication et de diffusion culturelle à la
direction générale de la Propagande dans un premier temps, puis au vice-secrétariat de
l’Éducation populaire dans un deuxième temps. »23 On note bien la présence du terme
Propagande dans l'intitulé même du titre du ministère en charge des médias. Ce détail
sémantique nous éclaire sur la vocation des médias de l'Espagne franquiste : il s'agit d'exercer
de véritables méthodes de propagandes bien davantage que d'informer les populations. Le
général Franco a utilisé les médias comme outil de sa propagande, l'Histoire et sa
réinterprétation sont des éléments majeurs de la teneur du message injecté aux populations. Il
s'agit de mettre en place l'image d’une Espagne glorieuse, victorieuse, unie, de diffuser
l'image d'un passé collectif niant les différences de classes, les régionalismes, les conflits
idéologiques. Ci-dessous un exemple représentatif des images que l'on peut trouver dans la
Presse Nationale, donc autorisées et contrôlée par le régime franquiste24.
23 BARRACHINA Marie-Aline Propagande et culture dans l'Espagne franquiste, Grenoble, Ed. ELLUG,
Université Stendhal, 1998 (p 209)
24 Images provenant du site internet « Projectibles », http://www.projectibles.com
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Affiche n° 1
Affiche n°2
Sur l'affiche n°1 on peut lire le slogan « Con el triunfo de los ejercitos la unidad de
las tierras de España », soit « Avec le triomphe des armées, l'unité des terres d'Espagne ».
Cette affiche de propagande fait bien sûr référence à la glorification de l'armée nationaliste du
Général Franco et à son prétendu rôle unificateur et pacificateur pour le peuple espagnol. Sur
l'affiche n°2, figure le slogan « Ni un hogar sin lumbre, ni un Español sin pan, Franco », « Pas
un foyer sans lumière, pas un Espagnol sans pain, Franco ». Cette image de valorisation des
valeurs traditionalistes de la famille et des bienfaits de la politique de Franco pour les
familles, revêtent toutes les caractéristiques d'un message à caractère propagandiste, destiné à
ériger le Colonel Franco en héros salvateur du pays, en père de la Patrie. La guerre d'Espagne
est le premier conflit médiatisé : radio, télévision, journaux, permettent de suivre en direct et à
travers le monde l'actualité du conflit. Pour cela il semble important de noter l'importance du
rôle des médias dans le conflit.
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Comme nous l'avons donc démontré, la propagande a laissé place à l'information en ce
qui concerne le rôle des médias sous le régime franquiste. Comme évoqué en préambule de
cette partie concernant le statut de la Presse, de nombreux coups ont été portés à la liberté de
la Presse, dans le même temps qu'à la liberté d'expression. Pour échapper à la censure et ses
conséquences parfois mortelles, de nombreux journaux ont été contraints à l'exil et ainsi à
réaliser des publications depuis l'extérieur du pays, ou par des journalistes étrangers, parfois
participant à la guerre d'Espagne. Les Brigades Internationales comportent de nombreux
intellectuels engagés aux côtés des républicains. Parmi eux, le célèbre photographe Robert
Capa, qui réalisera de nombreux clichés du conflit, apportant son soutien au quotidien Mundo
Obrero Rojo et y Negro25, et participant d'une médiatisation du conflit échappant à la
propagande. Ces périodiques républicains nous permettent d'avoir une vision alternative du
conflit, puis de la politique de Franco. Il n'est pas question ici de parler d'objectivité
journalistique du côté du camp républicain, puisque journaux nationalistes comme
républicains ont respectivement été engagés et forcément subjectif quant au message transmis.
Il est donc important de voir ici en quoi la Presse a été un enjeu de pouvoir majeur, et de
prendre conscience du rôle déterminant des médias dans le suivi de ce premier conflit
médiatisé. La Presse et les médias en général ont également joué un rôle prépondérant dans la
propagation d'informations sur le conflit et la situation politique espagnole dans les pays du
monde entier. L'exil et les moyens de communication modernes qui ont accompagné la
période de la guerre d'Espagne et de la dictature franquiste sont donc des éléments clés dans la
globalisation du conflit et son suivi par des milliers de personnes à travers le monde. Les
défenseurs de la république provenant de tous pays ont pu intégrer des groupes d'action durant
la guerre.
25 « Monde ouvrier rouge et noir »
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La guerre d'Espagne, au delà d'un simple conflit armé a finalement eu pour
conséquence une forme de mondialisation de la prise de conscience et de l'engagement, et a
créé une dynamique d'échange et d'apport interculturels immenses et pérennes. Comme
l'évoque Geneviève Dreyfus Armand dans son ouvrage L'exil des républicains espagnols en
France : de la Guerre Civile à la mort de Franco, « La vie culturelle de l'exil espagnol en
France a été extrêmement riche. La presse de l'exil, véhicule des cultures a été un instrument
important de sauvegarde d'une identité culturelle mais aussi un lieu de rencontre avec la
culture espagnole avec d'autres cultures et notamment celle du pays d'accueil ». 26
C'est pourquoi nous verrons dans la seconde partie de ce travail de recherche, en quoi
l'exil des républicains Espagnols dans le Sud de la France, et en particulier à Toulouse, que j'ai
choisi comme terrain d'étude, a participé d'un apport culturel prégnant dans les esprits et
tangible dans sa dimension patrimoniale.
26 DREYFUS-ARMAND Geneviève, L'exil des républicains espagnols en France : de la Guerre Civile à la
mort de Franco, Paris, Ed Albin Michel, 1999
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2ème Partie : Les exilés à Toulouse : étude de cas de l'apport
culturel des républicains Espagnols à la ville
Cette partie repose sur un fait géographique et donc très concret : la proximité entre Toulouse
et l’Espagne. Proximité qui, durant l'exil des populations de républicains espagnols a généré
l'arrivée en masse dans les départements limitrophes de la frontière franco-espagnole. Les
pouvoirs publics de la Ville de Toulouse, soulignent l'importance et la prégnance de la
mémoire de l'exil républicain espagnol à Toulouse. Pierre Cohen, l'actuel Maire de la ville de
Toulouse évoque : « le long de la Garonne, trait d’Union entre l’Espagne si proche et la Cité
de Toulouse, deux peuples partagent une même histoire celle de l’exil républicain »27.
Toulouse a même était baptisée « capitale de l'exil républicain espagnol » dans une édition
d'un guide publié par l'Office de Tourisme de la ville et retraçant les lieux marquants de vie
des républicains espagnols réfugiés dans la ville. Il s'agira donc dans cette seconde partie, et
après avoir éclairci les enjeux de la guerre d'Espagne et de l'Exil républicain d'une manière
historique dans la partie précédente, de voir en quoi la ville de Toulouse reste marquée par la
mémoire de cette période, pour terminer ce travail d'étude en consacrant une dernière partie à
l'étude de l'entretien et à la valorisation de cette mémoire de l'Exil par les pouvoirs publics.
A/ Une histoire espagnole fortement liée aux migrations vers la France
1. Panorama historique de l'immigration espagnole vers la France et en particulier
à Toulouse
Suite à un entretien28 réalisé avec Mme Sonia Ruiz, Déléguée au Tourisme et à la
gestion patrimoniale à la Mairie de Toulouse, également historienne de formation et petitefille de républicains Espagnols, j'ai souhaité mettre en lumière ici, en préambule à l'étude
patrimoniale de la mémoire de l'Exil républicain espagnol, le long passé commun entre la
France et l'Espagne, notamment autour du phénomène des migrations répétées à travers les
27 Préface du livre Toulouse et les artistes espagnols de l’Exil, par le député-maire de la Ville : Pierre Cohen
28 Entretien avec Mme Sonia Ruiz visible en annexe n°2
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âges. Ce panorama permettra de mieux comprendre en quoi les échanges culturels entre
l'Espagne et la France résultent d'un long processus historique de répétition des migrations. En
effet, Mme Ruiz précise quant aux liens entre Toulouse et l'Espagne « Il est évident que
l'Histoire de Toulouse, et c'est bien de l'Histoire dont on parle, est essentiellement
productrice, depuis un certain nombre de décennies de cette attractivité, de cet attrait que
Toulouse exerce en direction de l'Espagne. Cela ne date pas, évidemment, de la République
puisque Toulouse est espagnole par sa population, on va dire, surtout depuis la fin du XIXème
siècle. ». A cette époque, ce sont les difficultés économiques qui génèrent la majorité des
migrations, que l'on peut qualifier d'exodes. Les espagnols viennent travailler dans les
exploitations du Sud de la France, car l'Espagne connaît de grandes difficultés économiques.
Bien avant même, l'historienne évoque un des plus anciens vestiges de l'installation espagnole
en terres toulousaines : « au XVIIème siècle, il y a eu également un gros arrivage d'arabes qui
s'étaient tournés vers le catholicisme de force plus ou moins officiellement, c'est vrai, et qui
ont été, pour un certain nombre chassés de l'Espagne au début du XVIIème siècle. On pense,
les historiens pensent, qu'il y en a eu au moins trente mille qui ont passé la frontière au début
du XVIIème, des espagnols d'origine arabe en fait. Il y a eu cet exode-là, on pense d'ailleurs
que le joli plafond en bois que vous avez au-dessus de la statue d'Henri IV, dans la Cour
Henri IV, qui est un plafond fait d'un caisson en bois peint, a été fait vraisemblablement par
un de ces artisans parce que les espagnols d'origine arabe étaient, pour beaucoup d'entre-eux
dans le travail et le commerce du bois. » On constate donc l'ancienneté de la présence
espagnole dans la ville de Toulouse. Le plafond artesonado, c'est à dire plafond à caisson,
situé dans la cour de la Mairie de la Place du Capitole est un symbole historique de cette
présence espagnole et constitue un véritable apport culturel et artistique pour la ville.
D'un point de vue historique, on constate la grande proximité entre l'Espagne et la
France, Mme Ruiz précise autour d'une anecdote historique au sujet de Pierre d'Aragon la
possibilité que Toulouse eut été espagnole : « les relations extrêmement étroites
qu'entretenaient la famille comtale médiévale toulousaine, les Comtes de Toulouse, avec leurs
cousins d'Espagne, [...] la mort de Pierre d'Aragon et la prise de Toulouse, ont fait que
Toulouse est devenue française en 1271 mais elle aurait pu ou annexer une partie de la
Castille, ou se fondre dans la Castille et l'Aragon, puisque Pierre d'Aragon était à la fois, Roi
d'Aragon et de Castille. Voyez, les liens historiques et culturels ont été extrêmement forts et
complexes, entre l'Espagne et la France. » Ces précisions nous montrent donc à nouveau la
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grande proximité historique et culturelle entre la France et l'Espagne.
La phase de l'exil républicain espagnol s'ancre donc dans cette longue lignée de
migrations entre la France et l'Espagne, qui débute dès le XVIIème siècle. La phase de
migration de l'exil républicain espagnol dès 1939 est bien sûr la plus marquante par les
motivations des populations en fuite et par l'ampleur du phénomène et ont participé de
l'importation d'une culture. Loin d'une acculturation, l'immigration espagnole liée à l'exil
républicain, a impliqué un apport culturel fort et qui a laissé des traces historiques, artistiques,
et politiques fortes dans la ville de Toulouse.
Il s'agira dans la partie suivante de considérer l'intégration des réfugiés espagnols et de
leurs descendants en France, et en particulier à Toulouse autour des notions d'échange social
et d'apport culturels.
2. L'intégration des réfugiés espagnols en France : échanges sociaux et apports
culturels
La notion d'intégration est une notion forte et complexe de la sociologie des
migrations. Elle se distingue du concept d'assimilation qui consiste pour l'individu émigrant à
ne conserver aucun trait de sa culture d'origine pour intégrer totalement les valeurs, la culture
et les modes de vie du pays d'accueil. Pour cette raison, nous préférons utiliser le concept
d'intégration qui vise à évoquer l'apport culturel des exilés républicains espagnols à la société
d'accueil autant que l'appropriation de modes de vie et de la culture française au gré des
parcours et des générations.
Dans un travail de thèse réalisé par C. Davila Valdes en 2009, dont le sujet est « Les
réfugiés Espagnols de la guerre civile en France et au Mexique : histoire comparée des
politiques des politiques d'asiles et des politiques d'intégration (1939-1975), une des
particularités du processus d'intégration à la française sur lequel nous reviendrons est évoqué :
« En France, pays [...] assimilationniste, nous trouvons que les processus d'intégration de
réfugiés espagnols ont rencontré des obstacles dû surtout aux complications des premières
années d'exil par la précarité dans laquelle ils se sont retrouvés à la fin de la Seconde Guerre
mondiale. […] dans ce cas, ce fut le gouvernement français qui cherchait à tout prix à
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empêcher leur installation permanente dans le pays et par conséquent leur intégration.
L'objectif était de les utiliser selon les besoins des pays, mais sans faciliter leur séjour.
Cependant, toutes les barrières mises par le gouvernement français n'ont pas été des
limitations suffisantes pour que les réfugiés espagnols en France, ne puissent commencer leur
processus d'intégration. »29 Ainsi, comme évoqué plus tôt dans le corps de ce mémoire, la
situation de dénuement total des populations de réfugiés républicains Espagnols a participé de
l'obligation pour eux de se plier aux politiques établies en amont par les autorités françaises à
leur égard. En effet, les réfugiés républicains espagnols en âge et en capacité physique de
travailler ont participé à l'activité économique du pays en travaillant dans les champs ou dans
les usines. Il est alors trop tôt pour parler d'intégration, car l'objectif était qu'ils retournent
dans leur pays une fois la guerre et la crise politique passées. Pour ces raisons, aucune facilité
n'a été mise en place pour l'accueil de ces populations, inattendues et arrivées dans une
période de difficulté économique certaine pour la France. Cependant, au gré de l'évolution du
conflit en Espagne, et des mentalités en France, l'intégration des réfugiés Espagnols a pu
s'effectuer, jusqu'à devenir totale aujourd'hui avec les descendants de ces réfugiés.
En effet, les réfugiés républicains Espagnols ne bénéficiaient pas, à leur arrivée en
France d'une image positive dans les mentalités d’une partie importante de la population
française. Comme l'évoque Geneviève Dreyfus Armand, dans son livre L'exil des républicains
espagnols en France : de la Guerre Civile à la mort de Franco30, « Les Espagnols ont du
surmonter les jugements dépréciatifs portés sur les immigrés de l'entre-deux-guerres et les
réactions de défiance et de crainte soulevées par l'arrivée des réfugiés en 1939. » Dans la
suite de son livre, l'auteur évoque un contexte mondial tragique qui aurait conduit à
l'amélioration de l'image de ces immigrés Espagnols, et finalement à leur intégration. Il s'agit
de la seconde guerre mondiale. En effet, de nombreux espagnols arrivés en France, se sont
engagés auprès des troupes françaises dans le conflit mondial, de manière plus ou moins
volontaire. S'est alors instauré, dans la population française, un sentiment plus européen, et
une certaine reconnaissance pour ses combattants alliés durant le conflit. Mme Sonia Ruiz,
fille de combattant espagnol évoque, l'implication des soldats républicains Espagnols aux
29 C. Davila Valdes : « Les réfugiés espagnols de la guerre civile en France et au Mexique : histoire comparée
des politiques des politiques d'asiles et des politiques d'intégration (1939-1975), (2009)
30 DREYFUS-ARMAND Geneviève, L'exil des républicains espagnols en France : de la Guerre Civile à la
mort de Franco, Paris, Ed Albin Michel, 1999
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côtés de la France, et les conditions de leur intégration au fil du temps : « Il s'est passé
beaucoup de choses à Toulouse après la guerre. Après la guerre, car de 1939 à 1945 les
Espagnols étaient soit sur les tanks dans la résistance, soit dans les camps, ils seront
plusieurs milliers à y rester. La résistance est un élément important, ce sont quand même eux
qui ont libéré Paris. Ce que De Gaulle n'a jamais dit, dans son fameux discours De Gaulle
dit « La France meurtrie ect. », il n'a jamais reconnu ça, mais les républicains Espagnols ont
joué un rôle absolument majeur dans la libération de la France et des villes du Sud. Les villes
du Sud ont été très rapidement libérées. Dès lors que les États-Unis ont pris l’Algérie en
1942, ils se sont installés en Algérie et très rapidement les villes du Sud ont réagi face à ce
qui se passait, et donc, toutes les villes, Foix, Perpignan, Bayonne etc. Toutes ces villes ont
été libérées bien sûr par des résistants français et à leur tête des républicains espagnols parce
qu'ils avaient une longue pratique de la guerre et de l'utilisation des armes. Ils s'étaient battus
et ont continué de se battre de 1939 à 1945 donc c'était des combattants, donc ils ont
participé à la libération et cela a crée une reconnaissance forte de la part des populations de
toutes ces villes du monde pour le soutien et le sacrifice des républicains Espagnols. Très
rapidement les républicains Espagnols ont pris conscience qu'ils ne retourneraient pas en
Espagne puisqu'il y a eu à partir de 1944-1945, des bataillons républicains et quelques
français qui sont partis libérer l'Espagne de Franco et ils se sont fait rétamés tous les uns
après les autres, parce que ni la France, ni aucun pays ne les a soutenus. Donc ils ont
compris très rapidement qu'ils n'allaient pas retourner chez eux. A partir de là beaucoup
d'entre-eux se sont mariés sur place, avec des françaises et ont fait des enfants. L'intégration
s'est faite très vite à partir de là. »
L'engagement aux côtés des troupes françaises et donc un élément déterminant dans
l'intégration des réfugiés républicains Espagnols à la population française. Il est également
important de mettre en lumière l'idée développée dans la dernière partie des propos de Mme
Sonia Ruiz, l'idée que, petit à petit ces réfugiés ont compris qu'ils ne retourneraient pas en
Espagne. En effet, ce point est central, car il permet de mieux comprendre la réussite de
l'intégration de ces Espagnols en France. De nombreux réfugiés ont construit leur vie en
France, malgré la conservation d'une identité culturelle forte, ils se sont souvent mariés à des
français, ont trouvé un travail, ont participé à la vie culturelle, en somme se sont
complètement fondu à la population d'accueil, si bien qu'il est aujourd'hui possible de dire que
l'intégration de la population immigrée espagnole en France, à long terme, est une intégration
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réussie.
Nous pouvons nous arrêter dans la dernière partie sur la notion d’intégration des
réfugiés républicains espagnols à partir d’une histoire personnelle que j’ai pu recueillir lors
d’un entretien réalisé avec Mme Françoise Mignot31. Bien sûr cette histoire n’a pas vocation à
illustrer de manière objective et globalisante la situation des réfugiés à leur arrivée en France
et leur intégration, mais elle a vocation à illustrer autour d’une histoire touchante la notion
d’intégration que nous abordons ici. L’histoire est celle d’une petite fille, Pépita, arrivée en
France, à Lescar, dans les Pyrénées Atlantiques en 1939. Cette petite fille a alors été accueillie
par la famille de Mme Mignot, qui revient pour moi sur cette rencontre qui a marqué sa vie :
« A l’école maternelle, j’avais 4 ans et demi en 1939, sont arrivées cette maman et cette
petite fille qui est allée à l’école maternelle avec moi. Cette petite fille s’appelait Pépita et
elle est restée jusqu’à l’âge de quinze ans en France, et je suis son seul souvenir d’enfance en
France. Il faut dire que les Espagnols ont été très mal accueillis, vous le savez je suppose, en
réalité ils ont été mal accueillis parce que c’était des rouges, des communistes, des
anarchistes, qui avaient provoqué la guerre, alors que c’est Franco qui avait envahi
l’Espagne. Seules les municipalités sympathisantes accueillaient ces réfugiés, les femmes et
les enfants car les hommes étaient parqués dans des camps. Donc Lescar ayant une
municipalité de gauche, ils ont accueilli ce wagon. Cette petite fille, donc de mon âge, je l’ai
protégée parait-il contre les coups de cailloux et les quolibets à l’école maternelle, elle ne se
souvient que de moi dans toute sa scolarité en France » Ce témoignage illustre à nouveau,
l’accueil difficile qu’ont rencontré les réfugiés à leur arrivée en France. La méfiance était le
sentiment prédominant d’après ce que m’a décrit Mme Mignot qui a vécu la période de
l’arrivée de ces réfugiés en France. Leur intégration a donc été un processus complexe mais
qui a été facilité par l’accueil de certains d’entre eux au sein de famille françaises. Cette
dernière se souvient d’un événement qui symbolise cette défiance à l’égard des réfugiés
espagnols : « Il y avait eu un bal qui avait été organisé pour apporter de l’argent à ces
familles en difficulté, plusieurs manifestations comme ça, en faveur des espagnols mais qui
n’avaient pas rapporté énormément puisqu’une grosse majorité des gens étaient contre. Il
faut être clair. Il y avait une municipalité de gauche mais une grosse part de la population
catholique, et tout ce qu’on racontait à l’époque sur les Républicains, les rouges, les
31
Entretien avec Mme Françoise Mignot visible en annexe n°4
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anarchistes…C’était une population très rurale à l’époque. Donc peu de personnes ont logé
des familles. Mais ceux qui l’ont fait ont souvent gardé contact. » Ces liens qui ont été tissés
pendant cette période très dure sont bien souvent restés très forts. Mme Mignot me raconte
par exemple qu’elle a recueilli plusieurs témoignages de famille, qui, comme la sienne ont
accueilli des réfugiés espagnols, et qui ont maintenu ce contact, lorsque que cela a été
possible, c’est-à-dire relativement rarement…
En effet, bien souvent ces réfugiés, étaient dans une situation d’incertitude et de fuite.
Les hommes étaient parqués dans les camps d’internement, et seules les femmes et les enfants
ont été hébergés, parfois en l’échange de travail pour les familles françaises. Souvent du jour
au lendemain, ces familles ont du partir en raison des poursuites de la police franquiste ou des
menaces qui pesaient sur leur vie. Aussi, bon nombre d’entre-eux ont disparu du jour au
lendemain et ont poursuivi leur périple en France, ou en Espagne après la Guerre. Mme
Mignot me raconte, que la famille de Pépita a connu cette fuite soudaine où l’on constate que
ces réfugiés ont connu une vie d’exil et de guerre : « Les allemands l’avaient réquisitionné
pour travailler dans un restaurant avec sa mère. Finalement, son père qui était résistant a été
poursuivi, ils ont du fuir en pleine nuit, ils ont eu un périple épouvantable. Donc, jusqu’à
l’âge de quinze ans Pépita et sa famille son restés en France. Ils sont rentrés en Espagne
parce que la famille leur disait : « Revenez, ça va mieux. C’est Franco mais ça va mieux ».
C’était une tante, franquiste, qui avait dit : « envoyez-moi Josephine », Pépita c’était pour
nous, son surnom enfant, « je l’enverai à l’école ». Il parait qu’elle l’a fait travailler comme
une folle, l’a prise pour la bonne, elle était odieuse avec elle. Bref, elle a vécu quelque chose
d’épouvantable. »Françoise Mignot fait référence en début de citation à la participation des
réfugiés espagnols au conflit de la seconde guerre mondiale. En effet, bien souvent les
hommes ont participé à la résistance, tandis que les femmes étaient engagées par les
allemands pour travailler. Comme l’évoque mon interlocutrice : « ils ont connu l’horreur en
Espagne avant de connaître l’horreur en France. » L’histoire touchante de Pépita et Françoise
Mignot, s’achève ainsi : « Soixante-deux ans après, elle m’a recherchée. Elle est partie en
vacances à Jaca et a dit à ses amis, je veux passer la frontière, il faut que je retrouve
Françoise […] Un soir je rentre, je vois une photocopie d’une photo avec deux petites filles
en robe blanche, une photocopie, pas la photo originale. Mon mari me dit « Tu es là-dessus et
cette petite fille de l’époque te cherche. » Je me souvenais très bien de cette photo, j’avais été
très malheureuse lorsque Pépita était partie du jour au lendemain. Mes parents se
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demandaient ce qu’ils étaient devenus parce que cette petite fille était venue vivre chez moi,
elle était restée un an dans le restaurant puis elle était venue chez moi. Mon père était
conseiller municipal de gauche et lui, essentiellement avec d’autres s’en était occupé. Ils
avaient créé des classes pour ces enfants, qui ne parlaient pas français. Tout ça pour dire, que
le point de départ c’est ça. Ces retrouvailles soixante-deux ans après et nous ne nous sommes
jamais quittées. » 32
A la fois symbole d’une forme d’intégration permise par cette famille française, cette
histoire bouleversante nous renseigne aussi sur le caractère tragique de l’exil de ces
populations qui ont connu la Guerre en Espagne, puis la Guerre en France, et ont passé leur
vie dans la Résistance et la peur. Ce témoignage nous rappelle aussi que la perception de ces
réfugiés Espagnols, arrivés en France en 1939, souvent dans des villages à la population
rurale, a souvent été une source d’exclusion. L’intégration de ces émigrants s’est donc faite,
grâce à des rencontres, comme celle de Mme Mignot et Pépita, comme celles de milliers
d’hommes et de femmes qui ont finalement décidé de rester en France pour construire leur
vie.
32
Voir en annexe n°5 un article de journal sur l’histoire de Pépita et Françoise Mignot.
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B/ Impacts patrimoniaux de l'exil espagnol à Toulouse
1. Retour sur les lieux de vie des exilés républicains espagnols : une mémoire de
l'exil toujours présente dans le patrimoine toulousain
L'une des manifestations de l'apport culturel lié à l'exil républicain espagnol à
Toulouse, est visible dans le patrimoine de la ville. En effet, plusieurs monuments de la ville
rendent hommage à la période ou ont une histoire liée à la présence espagnole à Toulouse. La
Ville met en place divers événements tout au long de l'année afin de faire revivre la mémoire
de l'exil au travers des lieux de vies emblématiques de la période. C'est notamment le cas de
l'événement qui a eu lieu en 2011 « Toulouse, capitale de l'exil républicain espagnol »,
organisé par la Ville de Toulouse. Cet événement lié à une exposition au réfectoire de
l'ensemble conventuel des Jacobins proposait de retracer la vie quotidienne et les luttes de ces
immigrés en exil qui tiennent une place importante dans l'histoire de la ville de Toulouse.
Un autre élément de cet événement est l'édition d'un guide, en forme de circuit
mémorial intitulé « Circuit de mémoire, Toulouse capitale de l'exil républicain espagnol »33,
toujours disponible à l'Office de Tourisme de la Ville et réalisé avec l'aide des Archives
Municipales de Toulouse. Ce guide revient sur les lieux historiques de la vie des républicains
espagnols en exil à Toulouse. Le guide est préfacé par un édito de M. Pierre Cohen, Maire de
Toulouse qui revient sur l'importance de l'apport culturel de l'exil républicain espagnol à la
ville de Toulouse : « Ce guide […] à travers une vingtaine de lieux, retrace l'histoire des
dizaines de milliers de républicains espagnols, qui ont été accueillis à Toulouse en 1939. […]
Ils ont pris part à la vie de la cité en apportant créativité et talents dans des domaines comme
la musique, la peinture, la sculpture, la photographie, la danse...Ces Espagnols ont fait
souche à Toulouse, et cette ville est devenue à la fois un peu plus espagnole et un peu plus
républicaine. »
Nous pouvons revenir sur quelques uns de ces lieux, sélectionnés pour leur pertinence
au regard de l'histoire dont ils sont les témoins, et qui illustrent la notion d'apport culturel,
33 Document visible en annexe n°6
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pérennisé par la force de la pierre. Le premier lieu sur lequel nous pouvons revenir est la
Cinémathèque, située au 69 de la rue du Taur. La Cinémathèque, abritait le « Ciné Espoir »
un haut lieu de la culture des exilés Espagnols. Le lieu comportait une salle de théâtre où se
produisaient des groupes d'artistes exilés, des fêtes de fin d'années et de nombreuses réunions
politiques du Partido Socialista
Obrero Español (PSOE)34. Au premier étage du bâtiment « la Casa del Pueblo » est la section
toulousaine du PSOE. Ce lieu reste emblématique de la culture populaire de l'exil, un lieu de
rencontre et de forte identité culturelle et politique de ces Espagnols en exil. La Cinémathèque
accueille aujourd'hui et depuis dix-huit ans le festival Cinespaña, festival de Cinéma espagnol
de Toulouse, comme un symbole fort de la permanence de l'identité espagnole dans le lieu.
Autre lieu emblématique de la présence des exilés républicains Espagnols à Toulouse,
la Place Wilson. La Place Wilson fut un haut-lieu de rassemblement des Espagnols exilés, ils
l'appelèrent le « Parlamento » et s’y retrouvèrent pour de longues discussions. Etaient
également présents des vendeurs de journaux, « CNT », « Ruta », « Mundo Obrero » ou
encore « El socialista » dont les tirages sont imprimés et vendus à Toulouse. Ces journaux
jouent à l’époque un rôle majeur dans l'information sur l'évolution de la situation politique en
Espagne, et permettent aux exilés de rester en lien avec leur pays en dépit de l'exil. Au n°6 de
la Place Wilson se trouvait alors le Cinéma le Plaza qui a notamment accueilli le Meeting
Toulouse Barcelone du 10 mai 1945, ainsi que de nombreux meetings politiques des
républicains.
Au n°7 de la rue des Novarts, fut fondé Le Casal Catala, en octobre 1944. Le Casal
Catala est un lieu de rassemblement des catalans de Toulouse. Aujourd'hui encore ce bâtiment
abrite l'association « Casal Català Tolosa de Llenguadoc » qui a pour vocation la valorisation
de la culture et de la langue catalane au travers d'événements culturels tout au long de l'année.
Ce lieu dédié à la culture catalane nous rappelle le sort que connu la province espagnole sous
la dictature franquiste et qui conduisit de nombreux catalans à l’exil.
Enfin, la Place Saint-Sernin, et notamment la Bourse du Travail furent les lieux de
rassemblement du Partido Comunista Español (PCE)
35
et de la Confederacion Nacional del
34 Parti Socialiste Ouvrier Espagnol
35 Parti Communiste Espagnol
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Trabajo (CNT) jusqu'en 1950. A partir de 1970, le lieu abrite le Comité de l'Espagne AntiFranquiste (CEAT). Le lieu reste donc particulièrement marqué par une présence politique et
syndicale républicaine de gauche. Aujourd'hui la bourse du travail accueille le siège
toulousain de la Confédération Générale du Travail (CGT), et reste donc en lien avec son
passé historique et politique.
Plusieurs éléments patrimoniaux de la ville de Toulouse ont également été dédiés à la
mémoire de l'exil républicain à Toulouse, relançant l'idée d'une volonté de valorisation de la
mémoire de la période. C'est notamment le cas de « La Retirada 1939 », le Monument à l'Exil
Espagnol , situé au 85 avenue des Minimes, à l'entrée du Jardin Claude Nougaro et de la Casa
de España. Cette sculpture est une œuvre de l'artiste Joan Jordà, financée par la Ville de
Toulouse et inaugurée en 2002. Joan Jordà est un artiste espagnol, peintre et sculpteur qui a
émigré vers la France en janvier 1939, il a connu les camps d'internement, le dénuement le
plus total, puis s'est finalement installé à Toulouse, sa ville de cœur en 1945. C'est donc tout
un symbole de l'exil, de l'apport culturel des artistes à la ville, de l'intégration aussi de ces
artistes dans le patrimoine de la ville qui transparaissent à travers cette œuvre.
La retirada 1939, Monument à l'exil républicain (crédit photo : José Jornet)
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Comme nous venons de l'évoquer, plusieurs lieux de la ville de Toulouse portent les
marques du passage des hommes et femmes Espagnols exilés à Toulouse. Il est intéressant de
relever la réelle volonté des pouvoirs publics d'entretenir la mémoire, l'histoire de ces lieux en
rapport avec l'exil républicain espagnol. Le projet « Toulouse, capitale de l'exil républicain
espagnol », qui retrace les lieux emblématiques de cette période de l'histoire de la Ville est un
exemple clé de la pérennité de l'héritage des exilés espagnols, et de la volonté des pouvoirs
publics de procéder à un véritable devoir de mémoire face à l'apport culturel et politique des
immigrés espagnols à Toulouse. Ce type de projet participe de l'ambition des pouvoirs publics
de réamorcer l'idée d'une grande proximité entre le France et l'Espagne, et dans le même
temps d'une grande reconnaissance de la richesse culturelle acquise par la ville au gré des
émigrations en son sein.
2. Projecteur sur « El Ateneo » de Toulouse
L’une des institutions toulousaines née de l’apport culturel de l’exil républicain
espagnol, est l’Ateneo de Toulouse. J’ai souhaité consacrer une partie de ce mémoire à ce
lieu, qui reste emblématique de la vigueur de la Culture de l’exil à Toulouse. Le principe des
ateneos, athénées en français, est classique de l’exil. Geneviève Dreyfus-Armand, historienne
spécialiste de la période de l’exil nous éclaire sur la définition de ces lieux de culture et de
partage : « Impulsés par des intellectuels mais ouverts à un vaste public, des athénées —
ateneos — se sont créés dans l’exil français, dans la continuation du mouvement culturel
libéral né en Espagne au XIXe siècle. Les athénées avaient été, jusqu’à l’avènement du
franquisme, des centres culturels consacrés à la discussion et à l’enseignement et avaient
joué un grand rôle dans la proclamation de la République. A Paris, à Toulouse ou à Lyon,
des athénées se sont constitués, œuvrant à diffuser la langue et la culture hispaniques,
organisant débats et conférences — animés par des personnalités politiques et intellectuelles
tant françaises qu’espagnoles — et proposant à leurs membres des rencontres conviviales
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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hebdomadaires, des tertulias, typiques veillées à l’espagnole. Des soirées artistiques,
littéraires ou musicales pouvaient attirer un public nombreux et diversifié. »36
L’Ateneo de la ville de Toulouse a ouvert en 1959 au
numéro 14 de la rue de l’Etoile. Ce lieu de rencontre où se
déroulaient des conférences, des expositions, des lectures
publiques ou encore des séances de cinéma a accueilli un grand
nombre d’Espagnols en exils à Toulouse. C’est un lieu culturel
par excellence puisqu’il reçoit de grands artistes en exil sur la
période. L’Ateneo de Toulouse, comme de nombreux autres
Ateneos qui verront le jour de part le monde, est inspiré du célèbre Ateneo de Madrid, fondé
en 1835, et qui porta le nom d’Athénée Scientifique et Littéraire, proposant des conférences et
manifestations culturelles. L’Ateneo de Toulouse fut ouvert jusqu’en 1982, et reste un lieu
historique important de la Ville de Toulouse. L’idée de la création de l’Ateneo de Toulouse
émane des réunions organisées par les Jeunesse Libertaires de Toulouse. La vocation de
l’Ateneo de Toulouse transparait dans le texte qui régit le rôle du lieu, élaboré par une
commission en charge du projet. Le texte établit que « Nous déclarons que, étant donné le
caractère culturel et fraternel des principes fondamentaux qui doivent régir l’entité que nous
désirons construire, ses portes sont ouvertes à tous les Espagnols dont l’esprit sera en accord
avec un large concept libéral et progressiste. Il en découle que n’y auront pas leur place des
éléments qui professeraient des idées totalitaires ou répondraient à la discipline
d’organisations ou de partis de cette nature, qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre des deux
pôles totalitaires, d’orient ou d’occident. Le caractère disciplinaire ou l’esprit de caserne des
dits éléments empêcheraient leur accès au sein d’un groupement réellement libre. » On
constate dès lors le caractère à la fois politique et culturel du lieu. En réalité la vocation
première de l’Ateneo de Toulouse était d’intégrer les réfugiés Espagnols immigrant à
Toulouse, en les rassemblant autour d’une idée commune de la suprématie de la République et
en excluant toute forme de totalitarisme.
36 DREYFUS-ARMAND Geneviève, in Actes du colloque « 1901-2001 Migrations et vie associative : entre
mobilisations et participation », Institut du monde arabe, 8 octobre 2001
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Dès son ouverture le lieu a bénéficié d’une étroite collaboration avec l’Université de
Toulouse, aujourd’hui Université du Mirail, et particulièrement du département des études
hispaniques. L’Université du Mirail abrite encore à l’heure actuelle le CADIST ibérique
(Centre d'Acquisition et de Diffusion de l'Information Scientifique et Technique), faisant de
l’Université du Mirail, un centre de documentation unique en France, comprenant des
ouvrages inédits concernant la Péninsule ibérique, ce qui réamorce l’idée d’une ville de
Toulouse, comme réceptacle privilégié de la culture espagnole héritée de l’exil républicain.
Des conférences sont organisées à l’Ateneo sur des sujets à la fois culturels et
politiques, on parle de l’exil au travers des artistes, notamment Federico Garcia Lorca, de
Philosophie, ou encore de Théâtre. La programmation est riche et compte un public
grandissant au fil des années. La coopération de l’Ateneo avec l’Université, permet
d’accroître l’intégration des participants à la ville de Toulouse, dans le même temps qu’il reste
un lieu familier et convivial où exprimer et ressentir leur culture espagnole, ainsi qu’échanger
sur la situation politique espagnole. Parmi les figures marquantes de l’Ateneo, nous pouvons
citer Manuel Llatser, membre fondateur et dernier président de l’Ateneo de Toulouse. Manuel
Llatser, décédé en 2008, était une des figures marquantes de la Communauté Espagnole de
Toulouse. Il a combattu aux côtés des républicains durant la guerre d’Espagne, et a finalement
choisi l’exil, vers la France, vers Toulouse lorsque la répression franquiste s’est imposé dans
le pays. Manuel Llatser arrive à Toulouse en 1956 en compagnie de sa femme et de son fils. Il
est le co-fondateur de l’Ateneo de Toulouse, et reste un acteur reconnu de la valorisation de la
culture espagnole à Toulouse, notamment au regard de ses nombreuses collaborations avec
des universitaires, et à ses multiples publications sur le thème de l’exil républicain espagnol.
L’Ateneo de Toulouse, reste donc un symbole de l’apport culturel de ces hommes et de
ces femmes, qui ont été contraints de quitter leur pays par la force de la dictature, mais qui
n’ont pas pour autant renoncé à exprimer leurs revendications, leur culture, leur langue au
sein de lieu culturels tels que l’Ateneo qui leur ont permis à la fois de se rassembler et de
s’intégrer à leurs ville d’accueil en y apportant leur culture, qui fait aujourd’hui la richesse et
la diversité de la Ville de Toulouse.
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C/ Retour sur l'exposition « Toulouse et les artistes espagnols de l'exil »(16 janvier-6
avril 2010) : illustration de la vigueur de l'Art en exil
Il s’agira dans la dernière partie de ce deuxième temps consacré à l’étude de l’apport
culturel de l’exil républicain espagnol à la ville de Toulouse, de revenir sur l’exposition de
2010 intitulée « Toulouse et les artistes espagnols de l'Exil », organisée à l’Ensemble
Conventuel des Jacobins. Pourquoi avoir choisi cette exposition en particulier ?
Car elle reste un temps fort parmi les manifestations organisées par la Ville de Toulouse en
matière de valorisation de la mémoire de l’exil. De plus cette exposition a donné lieu à la
création d’un ouvrage, paru la même année et auquel ont participé journalistes, historiens,
artistes et collectionneurs reconnus pour leur intérêt et leurs productions concernant l’art de
l’exil espagnol à Toulouse. Parmi eux, Bruno Vargas, historien spécialiste de l’Histoire
espagnole qui m’a accordé un entretien, Monique Rey-Delqué, qui a notamment publié
plusieurs ouvrages sur le thème de l’exil républicain espagnol et qui occupait alors la fonction
de Directrice de l’Ensemble Conventuel des Jacobins, José Jornet, coordinateur de l’ouvrage
Républicains espagnols en Midi-Pyrénées, exil, histoire et mémoire37, ou encore Marie-Louise
Roubaud, journaliste pour le quotidien La Dépêche du Midi, qui consacre une partie de
l’ouvrage né de l’exposition à la mémoire de l’exil présente dans le patrimoine de Toulouse,
grâce à l’exploitation des archives du Journal.
Si cette exposition de 2010 demeure un événement marquant c’est également par la
richesse et la pluralité des œuvres qui ont pu être présentées au public à cette occasion. C’est
également par la symbolique de l’événement lié à la célébration du 70 ème anniversaire de la
Retirada. L’exposition organisée à l’Ensemble Conventuel des Jacobins, lieu ayant pour
vocation la valorisation « de tous les patrimoines »38, illustre donc la reconnaissance de
l’apport culturel de l’exil à la Ville de Toulouse et son imbrication dans ce qui fonde l’identité
historique et culturelle de la Ville.
37
38
JORNET José, Républicains espagnols en Midi-Pyrénées, exil, histoire et mémoire
REY-DELQUE Monique, Conservatrice du Patrimoine et Directrice de l’ensemble conventuel des Jacobins.
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Pour explorer plus en détail le contenu de cette exposition au regard de notre étude de
l’apport culturel de l’exil républicain espagnol à la Ville de Toulouse, nous nous attarderons
plus particulièrement sur trois points qui soulignent la vigueur de l’art en exil à Toulouse et
l’héritage de cette période d’immigration qui est aussi artistique et intellectuelle.
Tout d’abord, il s’agit, grâce à l’analyse de Marie-Louise Roubaud, journaliste à la
Dépêche du Midi, de revenir sur ce qui fonde la réalité aujourd’hui de l’héritage perceptible
de la période de l’exil espagnol : « il y aujourd’hui plus de tombes à Terre Cabade39 que de
monuments érigés dans la ville à la mémoire des républicains Espagnols. L’œuvre de Joan
Jordà aux Minimes qui jouxte la Casa de Espana, quelques plaques commémoratives, un quai
de l’exil, quelques rues, celle de Federica Montseny, qui fut la première femme d’Europe
promue ministre de la Santé […], traduisent une reconnaissance qui pour être tardive n’en est
pas moins une consolation au cœur des Espagnols réfugiés qui ont vécu plus longtemps chez
nous que sur leur terre d’enfance . Il faut donc chercher ailleurs l’influence qui fut la leur sur
nos paysages internes et extérieurs. »
Nous évoquerons dans la dernière partie de ce
mémoire, au regard de l’étude de la gestion patrimoniale de la mémoire de l’exil espagnol par
les pouvoirs publics, les éléments de patrimoine mis en exergue par la journaliste et
reviendrons sur cette reconnaissance et cette valorisation tardive de la mémoire de cette
période de l’histoire franco-espagnole. Ce qu’il est intéressant de noter, au détour de ces écrits
de M-L. Roubaud, c’est cette dimension qui dépasse le patrimoine matériel pour s’ancrer dans
une identité, une histoire, une culture toulousaine imprégnée par l’apport culturel, artistique et
intellectuel de l’exil. S’il faut « chercher ailleurs l’influence » de l’apport culturel de l’exil
espagnol c’est avant tout dans l’histoire politique de la ville de Toulouse qui accueillit nombre
de meetings des partis politiques républicains en exil, qui avaient trouvé refuge en France : le
Parti Communiste Espagnol, les anarchistes, les syndicats…Comme le dit José Martinez40 :
« Toulouse est devenue le fer de lance de la lutte et de la conscience anti-franquiste, le
Conservatoire de la Liberté et des droits du peuple espagnol bâillonné, meurtri, méprisé ».
C’est donc également au travers de ce combat pour la liberté et la démocratie que Toulouse et
les réfugiés républicains Espagnols ont tissé un lien pérenne, qui sacre jusqu’à l’ère
contemporaine la dimension combattive, libertaire, et engagée de la ville.
39
40
Nom du Cimetière toulousain où furent enterrés nombre d’exilés espagnols
José Martinez est un réfugié républicain Espagnol, arrivé à Toulouse en 1939, membre du PSOE il est
également un docteur reconnu. Il est notamment l’auteur du livre Frères d’exil, paru en 2010.José Martinez
prononça ses mots mors de l’inauguration du Quai de l’exil républicain espagnol à Toulouse.
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Mieux cerner l’apport culturel de l’exil républicain espagnol c’est aussi s’intéresser de
plus près à l’influence des artistes Espagnols sur les courants artistiques en présence à
l’époque de leur arrivée. A Toulouse, l’école des Beaux-Arts caractérisée par le caractère
traditionnel de l’enseignement, fut fortement influencée par l’arrivée de l’Art de l’exil. L’art
dans les camps, déjà retentissait bien au-delà des barbelés et bouscula les codes artistiques de
l’époque. Violeta Izquierdo, historienne de l’art et spécialiste de l’Art en exil raconte : « des
courants rénovateurs et des airs d’avant-garde arrivaient avec ces artistes espagnols ». Le 9
décembre 1950 eu lieu à Toulouse le Salon Présence I, il réunit un groupe d’artistes locaux
parmi lesquels beaucoup d’artistes toulousains dont Jacques de Berne, Pierre Igon, Louis
Duguy, mais également un artiste espagnol de l’exil : Pablo Sen. Ce salon fut justement
l’occasion de voir une des premières formes d’intégration de l’art espagnol à un groupe
d’artistes toulousains et démontra par la même occasion l’intégration des courants rénovateurs
de cet art à la scène artistique toulousaine d’alors. Violeta Izquierdo, dans son article figurant
dans le catalogue de l’exposition de 2010 note l’implication des artistes dans la vie culturelle
des années 1950-1960 : « La présence des artistes Espagnols exilés à Toulouse est constante
dans toutes [les manifestations artistiques] organisées entre les années cinquante et soixante,
de sorte que, quand il s’est agi de participer à toute initiative liée au monde de l’art, il n’y a
pas eu de ségrégation pour des questions d’origine ou de nationalité ». On constate dès lors
une première et tangible forme d’intégration de l’apport culturel de l’exil au panorama
artistique toulousain. Le caractère rénovateur de l’art espagnol de l’exil, principalement lié à
l’inspiration cubiste, dénote de l’apport fondamental de l’art de l’exil aux courants artistiques
de l’époque, alors caractérisés par une forme de suprématie de l’art figuratif et réaliste. A
noter que dans les années soixante-dix fut fondé, à l’initiative d’un artiste espagnol de l’exil,
Antonio Alos, le Centre Culturel d’Art Présent, destiné à offrir un lieu de rencontre aux
artistes Espagnols de Toulouse et sa région. Il est nécessaire de préciser que l’apport culturel
de l’exil a été d’autant plus fort et pérenne qu’il s’est imbriqué à la Culture du pays d’accueil,
participant d’un enrichissement mutuel et d’un mélange de culture donnant naissance à une
forme de culture locale partagée. Violeta Izquierdo évoque cet apport à double sens : « Si les
premières années de l’exil se signalèrent par le maintien d’une identité culturelle propre, au
fil des ans, rencontres et métissages culturels se firent jour et s’imposèrent tant dans les
manifestations développées par les Espagnols comme dans les mouvements dans les
mouvements français, ce qui laisse entendre un enrichissement certain pour les deux
communautés…L’apparition de nouvelles générations dans le paysage culturel va supposer
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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une nouvelle impulsion dans le resserrement de liens et attaches entre le pays d’origine et
celui d’accueil. »
Enfin, dernier point qui nous permettra de mieux cerner la teneur de l’apport culturel
de l’exil républicain espagnol à Toulouse,
le caractère non-univoque de l’Art de l’exil
espagnol. Tout d’abord, il s’agit de distinguer les artistes, qui déjà célèbres avant la Guerre
d’Espagne et l’exil, sont arrivés en France avec une ambition féroce de créer, de faire vivre
leur Art, bien souvent au sein des camps et avec des matériaux de fortune, comme nous
l’avons évoqué dans la première partie de ce mémoire. La deuxième génération de ces artistes
de l’exil est arrivée en France enfant et s’est formée au gré des apprentissages dispensés
parfois au sein des écoles d’Arts, aussi leur Art reste marqué par le métissage culturel dont ils
ont été le réceptacle. Si cette distinction est importante c’est parce qu’elle permet de mieux
comprendre que l’Art de l’exil, et par conséquent l’héritage de l’apport culturel de l’exil est
pluriel et composé de courants multiples, souvent influencés au niveau individuel par des
trajectoires de vie diverses, des rencontres, des sensibilités aussi variées que riches. Il n’y a
pas un Art de l’exil, mais bien des artistes de l’exil. Le liant reste bien sûr une histoire
tragique de l’exil partagée, et une culture de base commune, mais il est primordial d’envisager
la large palette de l’apport culturel de ces artistes arrivés en France.
Après avoir évoqué un peu plus précisément la réalité de la richesse de l’apport des artistes
Espagnols à la ville de Toulouse, nous pourrons aborder dans la dernière partie de ce travail
de recherche les enjeux liés à la gestion patrimoniale de cet héritage à la fois culturel et
politique.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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3ème Partie : La gestion contemporaine de la mémoire de
l'exil espagnol par la Ville de Toulouse
Comme nous l’avons évoqué dans les deux premières parties de ce rapport, Toulouse est une
ville phare de l’exil républicain espagnol. Des milliers d’Espagnols ont trouvé refuge dans
cette ville, et nombre d’entre eux s’y sont finalement installés de manière permanente. La
ville de Toulouse reste donc particulièrement marquée par ce métissage historique et ses
manifestations pérennes notamment du point de vue culturel. Il s’agira désormais de cerner
les enjeux de la gestion et la perception de la mémoire de l’exil républicain espagnol par les
pouvoirs publics, les représentants de cette mémoire, et les toulousains eux-mêmes. Nous
verrons ainsi quelles sont les questions qui émergent dans la valorisation de la mémoire d’une
période historique très politique, encore aujourd’hui. Enfin, une étude de cas sera consacrée
au festival « Toulouse l’Espagnole » dont la cinquième édition s’est déroulée en 2013, et à son
directeur artistique Vicente Pradal, fils de réfugié républicain qui reviendra pour nous sur son
histoire, et sur sa vision de l’apport culturel des exilés républicains espagnols à la ville de
Toulouse.
A/ La politique de la Ville en matière de valorisation de la mémoire de l'exil
1. Le discours des élus : la valorisation de la mémoire de l’exil, un regain
d’intérêt des politiques récent
« Si les plus hauts sommets des Pyrénées séparent notre région de l'Aragon et de la
Catalogne, la montagne ne s'est jamais érigée entre nous comme une barrière imperméable ».
C'est à travers ces mots que Martin Malvy, Ministre-Président du Conseil Régional MidiPyrénées, évoque l'accueil des « artistes célèbres ou anonymes », toujours selon ses mots, qui
ont trouvé refuge en région Midi-Pyrénées, durant leur exil pour échapper à la dictature
franquiste. Ainsi ces artistes ont fortement marqué « l'histoire culturelle de notre région
[Midi-Pyrénées] »41, et témoignent de la prégnance des relations qui ont uni les républicains
41 JORNET José, Artistes de l’exil : république espagnole retirada 1939 en région toulousaine, Toulouse, Ed.
Lapilli films, 2002. (p 5)
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Espagnols à la France. On constate au travers de ces mots de M. Malvy, figure politique
importante de la Région, la mise en avant de la valorisation de la mémoire de l’exil. Loin
d’être un discours habituel, force est de constater la récurrence récente de l’intérêt, et de la
valorisation mémorielle de la période par les élus de la Ville de Toulouse et plus largement au
niveau régional. Cette affirmation se confirme lorsqu’on prête attention aux événements
récents liés à la mémoire de l’exil et organisés par les pouvoirs publics, lorsque l’on
s’intéresse aux mots employés, mais également lorsqu’on analyse la fréquence depuis une
dizaine d’années de la référence à cette période historique comme héritage de la Ville.
Le livre de José Jornet, intitulé Artistes de l’exil : république espagnole retirada 1939
en région toulousaine, paru à l’occasion d’une exposition qui a eu lieu en 2002 dans les villes
de Blagnac et Colomiers et consacré aux artistes de la première et de la deuxième génération
de l’exil, ainsi qu’à des témoignages de leurs enfants, recense plusieurs mots d’élus qui
illustrent le propos précédent. En effet, l’on retrouve ici une préface de Martin Malvy qui
souligne que Toulouse a souvent été occultée par la focalisation sur d'autres lieux d'exils, tels
que Paris ou encore l'Amérique Latine. Ainsi se justifierait la prise de conscience des pouvoirs
publics en ce qui concerne l’affirmation de l’importance de l’exil en région Midi-Pyrénées, et
par voie de conséquence, la force de l’héritage culturel, patrimonial, politique et social légué
par ces milliers d’exilés. Les pouvoirs publics régionaux en Midi-Pyrénées ont donc organisé
avec les partenaires locaux, l’exposition en 2002 dans les villes de Blagnac et de Colomiers.
Cette exposition avait alors un double objectif, tout d'abord celui de la mémoire de cette
période historique qui a eu des conséquences bien au delà des frontières de l'Espagne et
particulièrement dans le sud de la France, et en second l'objectif de renforcer les échanges
culturels entre les deux pays dont le lien est historique. Cette exposition de 2002 est l’une des
premières manifestations organisées par les pouvoirs publics en la mémoire des exilés
républicains espagnols et va ouvrir la voie à une série de manifestations en rapport avec ce
thème dans les années suivantes. L’exposition constitue un réel départ dans l’intérêt des élus
pour la valorisation de cet héritage historique et amorce l’idée d’une appropriation réelle de
l’héritage de l’exil autour de la mise en place de nombreux projets.
Cette exposition sera ainsi l’occasion pour plusieurs acteurs publics locaux de
la région Midi-Pyrénées d’aborder le sujet de l'apport des exilés républicains espagnols à la
culture, propos qui illustreront cet intérêt pour les actions en faveur de la valorisation de la
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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mémoire de l’exil. Ainsi, Françoise Laborde, adjointe au Maire déléguée à la Culture de
l'époque décrit l'exil en ces termes : « Ils sont marqués par le fer rouge de l'exode et leur
œuvre est empreinte des blessures laissées par un exil, parfois définitif. La Retirada de 1939 a
ajouté des meurtrissures à la désolation de la guerre. […] Depuis quelques années, les
toulousains ont pris conscience de la contribution des exilés espagnols à l'enrichissement de
leur culture. ». C'est donc l'aspect de douleur qui prévaut dans les termes de Françoise
Laborde. Cette dimension est irrévocablement associée à l'exil espagnol, illustration de
l'arrachement à une terre natale, et de la difficulté des conditions d'internement dans les camps
de réfugiés. Mais cette citation est également intéressante dans sa deuxième partie : « Depuis
quelques années, les toulousains ont pris conscience de la contribution des exilés espagnols à
l’enrichissement de leur culture », à nouveau est appuyée l’idée d’un intérêt récent, alors que
cet héritage est réel et prégnant, dans le patrimoine, dans l’action associative, chez les
descendants de réfugiés espagnols depuis très longtemps. Il est donc intéressant de
s’interroger sur les raisons qui fondent le caractère récent de la mise en lumière de l’apport
culturel des exilés républicains à la Ville de Toulouse. Enjeu électoral ? Prise de conscience de
l’attractivité générée par la proximité avec l’Espagne ? Pression des associations de défense
de la mémoire des exilés républicains ? Autant de points de vue qui varient au gré des
interlocuteurs, entre pouvoirs publics, associations et chercheurs, toujours est-il, qu’en 2013 la
valorisation de la mémoire de l’exil républicain espagnol est un élément phare de la politique
culturelle et patrimoniale de la Ville (expositions sur le sujet, édition du guide « Toulouse
capitale de l’exil républicain espagnol », projet d’un lieu de mémoire au Château de la
Reynerie, Baptême du « Quai de l’exil républicain espagnol », monument mémorial devant la
Casa de Espana…)
Dans son discours concernant la mémoire de l’exil républicain espagnol, la déléguée à
la Culture, Mme Laborde évoque également l'idée que cette communauté des exilés est
parfois restée de manière définitive, même si elle a pu se fondre dans la société d'accueil,
l'apport culturel à la région Midi-Pyrénées reste un élément fort qui fait aujourd’hui l’identité
de la ville. On donc constate au travers de ce témoignage, la réelle prise en considération de la
part des autorités publiques, de la pluralité des identités locales qui font l'histoire de la région
et consacrent l'importance des échanges culturels internationaux comme éléments fondateurs
d'une culture de la Ville aux multiples facettes. Ainsi l'impact de la production artistique des
réfugiés Espagnols en exil a réellement eu des répercussions pérennes à l'extérieur des camps.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Il est également important de préciser, comme Mme Ruiz actuelle adjointe au Maire en
charge du Tourisme et du Patrimoine a pu le souligner lors de notre entretien, que beaucoup
de descendants de ces réfugiés espagnols sont impliqués dans la vie de la cité, y compris au
sein des pouvoirs publics, ou dans la vie culturelle de la Région. Cet élément peut être
considéré comme l’une des raisons de l’intérêt récent pour la valorisation mémorielle de l’exil
républicain espagnol. Toujours concernant l’exposition de 2002 à Blagnac et Colommiers, M.
Henri Molina, Premier Adjoint au Maire, délégué aux affaires culturelles de l’époque souligne
et illustre lui-même l’importance de la communauté Espagnole porteuse de cette histoire de
l’exil « L’exil espagnol de 1939, fut assurément un véritable drame pour tous les républicains
qui fuyaient le régime franquiste, mais -ce ne fut certes pas perçu ainsi à l’époque du côté
français- il aura été, à n’en pas douter, un précieux enrichissement pour la population de
Midi-Pyrénées! Ainsi, 63 ans après la Retirada, on peut mesurer la parfaite intégration de la
communauté espagnole et le nombre de ses membres qui occupent des postes de
responsabilité dans les milieux économiques, sociaux et culturels de notre région. » Cette
place prégnante de la communauté Espagnole à Toulouse, notamment aux postes de décisions
en matière de politique culturelle est donc bien l’une des explications majeures de l’intérêt
porté à la cause de la valorisation de la mémoire de l’exil républicain espagnol.
Les expositions temporaires, et les monuments patrimoniaux nés de la période ou
créés depuis en la mémoire des hommes et femmes venus à Toulouse par l’exil, se sont donc
multipliés en quelques années participant d’un regain d’intérêt, ou d’une prise de conscience
de l’apport culturel, social, économique mais aussi politique de ces Espagnols issus de l’exil
et qui sont restés durablement et ont construit leur vie ainsi que celle de leurs familles ici.
L’histoire de Toulouse et celle de l’Espagne restent donc intimement liées autour des
générations d’immigrés qui ont peuplé la ville rose. Le caractère récent de la prise de
conscience par les pouvoirs publics de l’importance de la valorisation de cette mémoire est le
fruit du travail de nombreux espagnols issus de l’Exil de première ou seconde génération, qui
ont contribué à la mise en avant de nombreux projets culturels relatant le fruit de cette histoire
à la fois douloureuse et infiniment riche de l’exil.
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2. La question de la concurrence mémorielle : La volonté de faire de Toulouse la
véritable « capitale de l’exil républicain espagnol »42
Comme nous l’avons évoqué dans la partie précédente, la question de la valorisation de la
mémoire de l’exil républicain espagnol est intimement liée à l’enjeu politique de volonté des
pouvoirs publics et au rôle des acteurs qui influencent les pouvoirs publics. En ce sens la
question de la concurrence mémorielle est un angle de questionnement qui nous permettra de
mettre en exergue les tenants et aboutissants de la politique de la Ville en matière de gestion
patrimoniale et culturelle de l’héritage de l’exil républicain espagnol.
En ce sens, le cinéaste et historien José Jornet spécialiste de l’Art de l’exil évoque l’enjeu
de la valorisation de la mémoire de l’exil : « Dans la concurrence mémorielle qui agite
aujourd’hui la société civile et le monde universitaire, il serait regrettable que, par manque de
vision sur le long terme et par défaut de coordination, Toulouse perde ses atouts et soit
spoliée de sa légitimité historique dans la création d’un tel centre patrimonial de recherche
qui pourrait constituer le chaînon manquant entre l’histoire des huit années d’existence de la
Seconde République espagnole et le retour de la démocratie au pays du Quichotte. »43 Cette
citation se rapporte au projet de création d’un centre patrimonial de l’exil républicain
espagnol à Toulouse. Ce point de vue illustre, comme évoqué précédemment le rôle majeur de
ces intervenants artistes ou historiens, issus de la première ou seconde génération des
immigrés de l’exil, qui ont été consultés par les pouvoirs publics sur des projets mis en place
par la Ville et la Région pour rendre hommage aux exilés républicains Espagnols. On constate
bien l’enjeu évoqué, dans les propos de M. Jornet, de faire de Toulouse la ville phare de l’exil
républicain espagnol. Il est important de préciser que M. Jornet a été, avec Violeta Izquierdo
historienne et enseignante à l’Université du Mirail, l’un des principaux concepteur du projet
de 2002 d’exposition à Blagnac et Colomiers sur l’exil républicain, ce qui nous prouve donc
l’influence de ces relais artistes ou intellectuels, parfois au sein même de l’exécutif local, dans
le choix de la valorisation de la mémoire de l’exil, et l’organisation d’événements en rapport
avec cet héritage culturel et historique.
42
Référence au guide édité par la mairie de Toulouse « Toulouse, capitale de l’exil républicain espagnol »
visible en annexe n°6
43 JORNET José Il était une fois la république espagnole, Les Cahiers de Framespa, Nouveaux champs de
l'histoire sociale, 2007.
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La question de la concurrence mémorielle est donc au cœur du processus des stratégies
de valorisation des héritages culturels des villes. Dans leur ouvrage La concurrence
mémorielle, Geoffrey Grandjean et Jérôme Jamin évoquent ce qui fonde cette concurrence des
mémoires « « Ce que personne ne sait et qui ne laisse pas de trace n’existe pas » expliquait
Italo Svevo. Si chez certains le temps suffit pour qu’un événement tombe dans l’oubli et qu’on
vienne à penser qu’il n’a jamais existé. Pour d’autres, au contraire, le souvenir est resté
vivace, entretenu par un groupe ou une communauté d’individus, souvent organisés en
associations, et prêts à tout pour faire connaître et reconnaître un massacre, un attentat, un
génocide, une catastrophe naturelle… Confrontés les uns aux autres, ces souvenirs suscitent
parfois une compétition malheureuse, parfois volontaire, souvent inconsciente, qui s’alimente
d’un univers sur-médiatisé où les images récentes et plus anciennes se multiplient et se
télescopent. »44 Ces propos illustrent ainsi l’idée de concurrence entre les mémoires et
témoigne des stratégies qui peuvent être mises en place par les associations, ou relais
d’influence, qui entrent en contact avec les pouvoirs publics afin de voir reconnue, défendue
et publicisée leur cause. Bien sûr il ne s’agit pas ici de remettre en cause la légitimité de la
valorisation de la mémoire de l’exil républicain espagnol mais bien de comprendre les
mécanismes qui ont conduit à une appropriation et une valorisation inédite par les pouvoirs
publics locaux et régionaux toulousains et midi-pyrénéens.
De plus, le plus grand nombre d’études sur l’exil des républicains en France porte sur
les lieux d’exil tels que Paris ou l’Amérique Latine, les pouvoirs publics ont donc saisi
l’opportunité de développer les manifestations et productions intellectuelles sur le sujet de
l’exil à Toulouse et en Midi-Pyrénées afin de valoriser cet héritage culturel, social et politique
de la région. En ce sens, la notion de concurrence mémorielle s’applique finalement à deux
échelons, le premier entre les associations et les acteurs concernés par la cause, qui
respectivement ont une idée précise de la manière dont on doit traiter la question de la
mémoire de l’exil, et qui parfois peuvent entrer en conflit quand leur voix, n’est pas entendue
ou que l’on ne fait pas appel à eux lors d’un événement lié à l’exil républicain espagnol à
Toulouse ou en Midi-Pyrénées. Le second échelon concerne cette fois une concurrence
mémorielle entre les villes, voire les pays qui ont accueilli les réfugiés espagnols durant leur
44
GRANDJEAN Geoffrey, JAMIN Jérôme, La concurrence mémorielle, Ed. Armand Colin, Liège, 2013 (256
pages)
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exil. En effet, force est de constater que l’enjeu mémorial fait l’objet d’une attention toute
particulière au regard de l’action des pouvoirs publics.
En effet, la volonté de reconnaissance publique de la cause des exilés reste mêlée à
l’attrait que peut susciter la valorisation d’un patrimoine historique, notamment du point de
vue de la vie de la cité et de l’attractivité touristique que cela peut générer. A ce sujet, Mme
Sonia Ruiz, adjointe au Maire en charge du Tourisme et du Patrimoine souligne l’attractivité
générée par la perspective historique, et la matérialisation d’un lien historique et culturel entre
Toulouse et l’Espagne : « C'est une de nos trois cibles premières d'activité touristique. Les
Anglo-saxons, les Allemands, les Belges, cet arc demi-circulaire au Nord de la France est
notre premier client, on va dire, en tant que consommateur touristique, et les Espagnols
viennent tout de suite après. Il est évident que l'Histoire de Toulouse, et c'est bien de
l'Histoire dont on parle, est essentiellement productrice, depuis un certain nombre de
décennies de cette attractivité, de cet attrait que Toulouse exerce en direction de
l'Espagne. »45
Comme nous avons pu le constater, la concurrence mémorielle est l’un des enjeux
inhérent à la valorisation d’un patrimoine historique. Celle-ci est particulièrement vive à
Toulouse du fait du caractère très politisé de la mémoire de la guerre d’Espagne et de l’exil
républicain, mais également de part la multiplicité des acteurs qui entrent en jeu dans le
traitement et la mise en lumière de la mémoire de la période. Nous pourrons voir dans la
partie suivant les enjeux liés à la gestion de cet héritage historique, notamment au regard de la
non-avancée du projet de Château de la Reynerie, dédié notamment à la mémoire de la Guerre
d’Espagne, et des projets en attente liés à la valorisation de la mémoire de l’exil.
45
Entretien avec Mme Sonia Ruiz visible en annexe n°2.
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B/ Les enjeux de la gestion patrimoniale d'un héritage politisé
1. La polémique du projet de Château de la Reynerie : la question de la pluralité
des mémoires et l’avancée des projets en lien avec l’exil républicain
Le Château de la Reynerie, situé dans le quartier du Mirail à Toulouse est un
monument historique construit par Guillaume Dubarry au XVIIIème siècle. Le monument est
classé Monument Historique depuis 1963. La ville de Toulouse a fait l’acquisition du
bâtiment en 2008. Dès le départ, comme le souligne Nicole Belloubet, alors adjointe au Maire
en charge de la Culture il s’agit de dédier ce lieu aux « mémoires plurielles de la ville de
Toulouse qui fondent sa singularité », et notamment à celle de l’exil républicain espagnol. Ce
projet s’inscrit dans la logique de patrimonialisation de la mémoire de l’exil,
patrimonialisation amorcée avec le baptême du Port Viguerie en « Quai de l’exil républicain
espagnol ». Le Château de la Reynerie aurait donc été le lieu dédié aux mémoires de
l’immigration et aurait pu accueillir expositions, conférences, projets artistiques divers, dont
nombre d’entre-eux consacrés à la mémoire de l’exil républicain espagnol. L’implantation de
ce lieu culturel du Château de la Reynerie répond en réalité à un objectif de pluricentralité
culturelle promue par les pouvoirs publics municipaux. Il s’agit d’opérer un maillage culturel
du territoire toulousain en implantant des équipements culturels d’envergure en dehors du
centre-ville. Parmi ces équipements : le projet de la Maison de l'Image également au cœur du
quartier du Mirail, La Bibliothèque Grand M dans le quartier de la Reynerie et bien sûr le
Château de la Reynerie. L’objectif premier est donc bien un objectif politique, celui de la
rénovation des quartiers par le biais de la Culture.
Malgré ces objectifs forts, depuis l’acquisition du Château de la Reynerie rien n’a été
fait dans ce lieu, et il reste désespérément vide, sans fonction ni activités. L’une des raisons
évoquée par Nicole Belloubet, est la situation géographique du lieu. En effet, le fait de dédier
un lieu aux mémoires de l’immigration au sein du quartier du Mirail a été interprété par
certains comme dérangeant. Le quartier du Mirail se définissant par une forte mixité sociale,
implanter au sein du quartier ce lieu dédié à l’immigration reviendrait à identifier le quartier à
cette mixité sociale de manière trop forte et à participer d’une forme de stigmatisation du
quartier.
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Les éléments annexes qui ont conduit à la mise en suspens du projet de Château de la
Reynerie comme lieu dédié aux mémoires de l’immigration est évoqué lors d’une réunion
organisée par le COUAC46 en 2010. A cette réunion sont présents divers acteurs culturels de
la Ville, dont Mme Belloubet. Cette dernière soulève alors deux axes majeurs qui fondent les
doutes sur la viabilité du projet. Le premier : Faut-il créer un lieu unique pour la mémoire de
l’immigration? En effet, la pluralité des mémoires de l’immigration et des acteurs qui entrent
en jeu dans le processus de valorisation de celles-ci rend complexe la centralisation en un lieu
unique. Se pose ainsi la question de l’identité du lieu, et fait également écho à l’enjeu
précédemment évoqué de concurrence mémorielle.
Deuxième axe de polémique : le Château de la Reynerie est-il le lieu idéal pour accueillir
le projet? Le bâtiment classé Monument Historique pose question dans le coût engendré par
sa réhabilitation et sa mise aux normes afin d’accueillir un lieu culturel, comme l’évoque
notamment Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse entre 2004 et 2008 : « en définitive,
l’exigüité des lieux, la superficie très petite des pièces (salon de musique, chambre, vestibule,
petite salle à manger), les fortes contraintes de protection existantes pour ce monument,
l’obligation de ne pas toucher à grand-chose, interdisaient l’éclosion à cet endroit d’un
équipement culturel significatif. Nous n’avons donc pas acheté, d’autant que l’éventuelle
intégration de ce petit château dans le domaine public n’était pas nécessaire pour la
préservation intacte de cet élément intéressant du patrimoine toulousain. Sans doute pour se
démarquer de nous, la municipalité élue en mars 2008 ne l’a pas entendu ainsi et, le 24
octobre 2008, la Ville a déboursé 966 000 euros et s’est rendu propriétaire de l’ensemble »47
En outre, Comme évoqué plus avant, la polémique est vive concernant la situation
géographique dans le quartier du Mirail.
Emerge également une question sur l’intitulé même du lieu, lieu de mémoire de
l’immigration ou des migrations? On constate au travers de ce projet dédié à la valorisation
des pluralités culturelles, une grande prudence de la part des pouvoirs publics face à ce sujet,
46
COUAC : Collectif d’Urgence des Acteurs Culturels. Le COUAC est un lieu de rencontre entre les acteurs
culturels et lieu de ressource et de débat public. A Toulouse depuis 2001.
47
Propos extraits du blog de Jean-Luc Moudenc : http://moudenc.unblog.fr/2009/09/18/chateau-de-la-reynerietoujours-rien/
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qui reste fortement politisé. De plus, un aspect fortement souligné lors de cette réunion
publique à l’initiative du COUAC est le manque de concertation avec les habitants du quartier
concernant les tenants et aboutissants de la rénovation urbaine du quartier du Mirail, et au
travers elle de l’identité des lieux culturels que la Ville souhaite y implanter. Il apparaît que le
Château de la Reynerie, souffre de ce manque de définition collective de l’identité du lieu et
de son rôle dans la valorisation des mémoires de l’immigration. La revendication de
valorisation de la pluralité des mémoires, matérialisées en un lieu référence, le Château de la
Reynerie, soulève de manière concrète l’enjeu de la réunion d’acteurs hétéroclites et engagés
individuellement dans la valorisation d’une mémoire propre, dans le même temps qu’elle
révèle la prise en compte du rôle de l’immigration dans la construction historique et culturelle
de la ville de Toulouse.
Face au statu quo du Château de la Reynerie, quels projets restent alors en marche
concernant la valorisation de la mémoire de l’exil républicain espagnol à Toulouse ? Le
cinéaste José Jornet, très engagé dans la cause de la valorisation de la mémoire de l’exil
républicain et spécialiste de la période nous répond : « Par rapport aux objectifs initiaux, un
seul projet reste à ce jour en instance : la création d’un centre international de ressources sur
la République espagnole en exil. Il s’agit d’un grand chantier qui exige d’affirmer une
certaine volonté politico-culturelle. Je reste cependant persuadé que ce projet est réaliste et
réalisable et serait d’une grande utilité publique. En s’appuyant naturellement sur
l’Université de Toulouse-Le Mirail, il faudrait y impliquer d’autres universités françaises,
mais également catalanes et espagnoles. L’histoire de la République espagnole nous est
commune. Il est indispensable également d’avoir la complicité de la communauté espagnole
de l’exil et d’élargir progressivement le cercle des partenariats : le Musée départemental de
la Résistance et de la Déportation de la Haute-Garonne, des universités américaines,
allemandes et italiennes, l’International Institut of Social History de Hollande, etc. »48 Il
s’agit bien, au travers de la création de ce Centre International de Ressources sur la
République Espagnole, de poursuivre la trajectoire engagée par les pouvoirs publics de faire
de Toulouse un lieu référence de l’exil républicain espagnol et de patrimonialiser l’apport
culturel historique de la période.
48
JORNET José Il était une fois la république espagnole, Les Cahiers de Framespa, Nouveaux champs de
l'histoire sociale, 2007.
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2.Un héritage politisé
Comme nous l’avons évoqué précédemment les politiques de gestion de la mémoire de
l’exil républicain espagnol révèlent plusieurs enjeux : concurrence mémorielle, choix d’un
lieu référence ou encore le caractère politique du sujet. Ce dernier élément sera l’objet d’étude
de cette partie. En effet, comme tout héritage politique lié à un conflit, ici la Guerre
d’Espagne, la gestion du souvenir de la période suscite des controverses qui incitent à la
prudence à l’heure de la mise en avant la mémoire de cette période de guerre et ses
conséquences, dont l’exil reste une manifestation aux conséquences pérennes. Comme le
souligne l’historien José Jornet : « La guerre d’Espagne est trop vive dans les mémoires pour
être traitée sans passion. La proximité géographique se double dans le Sud-Ouest d’une
proximité sentimentale. Il fallait donc garder l’émotion intacte tout en respectant la rigueur
des faits historiques. »49 José Jornet s’exprime ici au sujet de l’inauguration de l’exposition de
2002 consacrée à l’exil républicain espagnol dans les villes de Blagnac et de Colomiers dont
nous avons parlé précédemment.
Effectivement, l’exil républicain espagnol, et la valorisation de sa mémoire reste un
enjeu politique, aujourd’hui encore. Tout d’abord des polémiques émergent quant à la position
française durant la guerre d’Espagne : le choix de la non-intervention dans le conflit, puis
l’accueil déplorable organisé ou plutôt désorganisé par les autorités françaises, pourrait rendre
illégitimes les hommages qui ont lieu aujourd’hui de la part des pouvoirs publics français. A
nouveau, José Jornet évoque cet enjeu autour de l’inauguration de la sculpture de Joan Jordà
La Retirada 1939, que nous avons évoqué plus haut : « Dans une entreprise d’envergure,
quelle qu’elle soit, il n’y a pas de génération spontanée. L’ambitieux projet de la Région
Midi-Pyrénées de rendre un hommage officiel aux Espagnols issus de l’exil Républicain de
1939 n’échappe pas à la règle. Le vent de l’histoire ayant tourné de chaque côté des
Pyrénées, les responsables politiques se sont sentis investis d’un devoir de mémoire. On peut
se demander si ce sentiment n’est pas d’autant plus présent, que depuis la mort, en 1939, de
la République espagnole, inspirée de la République française, la culpabilité hante nos
démocraties. Beaucoup considèrent en effet comme une double trahison leur non-intervention
pendant la guerre civile et la reconnaissance, de fait par les Alliés, du régime franquiste à la
49 JORNET José Il était une fois la république espagnole, Les Cahiers de Framespa, Nouveaux champs de
l'histoire sociale, 2007.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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fin de la Seconde Guerre mondiale” : au sujet de La Retirada 1939, œuvre de Joan Jordà.50
Concernant l’accueil des réfugiés politiques, l’Historien Bruno Vargas, qui m’a
accordé un entretien rappelle l’importance de distinguer le comportement des autorités
françaises et des partis politiques français, ainsi il décrit : «Il faut distinguer le comportement
du gouvernement français et celui des organisations politiques en présence dans le pays. Les
organisations telles que la SFIO , le Parti Communiste et la CGT, vont aider les populations
1
de réfugiés par leurs propres moyens. Ils vont très tôt venir en aide à ceux qu'ils considèrent
comme des réfugiés politiques. A l'inverse il y a eu de virulentes campagnes de Presse de la
part de la Droite et de l'Extrême Droite, on a notamment pu lire les expressions « vermine
rouge » ou encore « bouffeurs de curés ». Cependant, il est également important de rappeler
que ces réfugiés Espagnols ont connu la défiance d’une partie de la population française les
percevant comme des « rouges », des « anarchistes dangereux », cette idéologie reste
aujourd’hui encore présente dans certaines mentalités réticentes à toute entreprise visant à
célébrer la mémoire de l’exil républicain espagnol, ce qui relance
l’idée d’un héritage
historique fortement politisé.
Si la nature de l’exil républicain a été extrêmement politique, c’est également parce
que la France, et Toulouse en particulier ont accueilli, les républicains fuyant la dictature, et
en particulier les mouvances politiques de gauche et d’extrême gauche : socialistes (PSOE),
communistes (PCE) et anarchistes. Le PSOE, parti socialiste espagnol en exil organisa son
premier congrès en 1944 à la Salle du Sénéchal à Toulouse. La CNT (Conferación Nacional
del Trabajo) fut également une organisation politique anarcho-syndicaliste majeure de l’exil.
Sa dirigeante, Federica Montseny, décédée en 1994 et enterrée au Cimetière Saint-Cyprien,
fut la première femme ministre en Europe en novembre 1936. Poursuivie durant son exil par
la police franquiste qui réclama son extradition, refusée par les autorités françaises, elle
termina sa vie dans l’exil à Toulouse ou elle écrit pour des périodiques anarchistes comme
Espoir ou CNT.
L’exil des républicains espagnols a donc été fortement marqué par la politisation
50 JORNET José Il était une fois la république espagnole, Les Cahiers de Framespa, Nouveaux champs de
l'histoire sociale, 2007.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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importante des immigrants espagnols à Toulouse. Ces exilés politiques fuyant la dictature
n’ont en rien abandonné leur combat ou tut leurs revendication. Bien au contraire, la ville de
Toulouse fut le siège de nombreuses organisations politiques, de conférences, de débat, sur la
critique du régime franquiste en puissance dans leur pays d’origine. Bien souvent, les partis
de gauche et d’extrême français se sont associés et ont accueilli avec bienveillance et
fraternité ces hommes et femmes qui croyaient en la République et la démocratie. Ce sera
notamment le cas du parti français Force Ouvrière (FO) qui s’associa à l’UGT (Unión General
del Trabajo) lors d’un congrès le 1er mai 1958, rue Valade, à Toulouse.
Il s’agit donc bien de percevoir de quelle manière l’apport de l’exil espagnol à la Ville
de Toulouse dépasse la simple dimension artistique pour s’ancrer dans toute une dimension
sociale et politique. Nombreux sont les interlocuteurs que j’ai interrogé sur l’apport de l’exil
républicain espagnol à la ville de Toulouse qui soulignent la dimension combattive et
insoumise de la ville héritée de cette période de grande vigueur politique. Cette dimension
politique reste une composante prépondérante qui garde des prolongements à l’ère
contemporaine et influence de manière certaine la gestion patrimoniale de l’héritage de l’exil
républicain.
Il s’agira dans la dernière partie de ce mémoire, consacrée à l’étude du festival
« Toulouse l’Espagnole », de voir en quoi, la valorisation de la mémoire de la période passe
aujourd’hui par l’organisation d’événements hommages qui ont trouvé leur place dans la
saison culturelle toulousaine, sacrant définitivement la place majeure de l’apport culturel des
exilés républicains espagnols à l’histoire de la Ville, et à son identité.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
Page 70
C/ Etude de cas de l'édition 2013 du festival « Toulouse l'Espagnole »
Le festival « Toulouse l’Espagnole » est né en 2009 à l’initiative de Pierre Cohen,
Maire de Toulouse, et de Vicente Pradal, artiste toulousain, fils de réfugié espagnol et attaché
à la valorisation de la mémoire de l’exil républicain espagnol. En effet, l’idée est née aux
lendemains de l’inauguration du Quai de l’exil espagnol, situé au Port Viguerie, inauguration
qui avait pour but de célébrer la mémoire des réfugiés espagnols à Toulouse à l’occasion des
soixante-dix ans de la Retirada. Le festival est donc né de cette initiative, avec l’idée de
pérenniser cet hommage en organisant une manifestation annuelle, à la fin du mois de juin, en
l’hommage de ces réfugiés qui ont fuit le régime franquiste pour s’installer, parfois
définitivement à Toulouse, et participer à la construction et à l’identité de la ville.
J’ai pu réaliser un entretien avec Vicente Pradal qui revient sur le rôle et la vocation du
festival « En 2009, le Maire de Toulouse, Pierre Cohen m’a proposé de gérer le projet, dès le
départ les missions étaient claires, il s’agissait de célébrer la mémoire des républicains
espagnols réfugiés à Toulouse et de les remercier de leur apport à la Cité. C’était finalement
quelque chose d’assez nouveau puisqu’on ne se glorifiait plus de les avoir accueillis mais on
les remerciait en inventant cette manifestation qui a pour vocation de célébrer leur
mémoire. »
51
Le festival émane donc une volonté des pouvoirs publics de mettre en lumière
l’héritage de la Retirada autour d’un événement annuel. Le budget du festival est pris en
charge par la Mairie de Toulouse, et la programmation est toute entière déterminée par
Vicente Pradal, qui voit en ce festival l’occasion « d’un beau dialogue transpyrénéen ».
J’ai choisi d’aborder plus en détail ce festival « Toulouse l’Espagnole » car il
symbolise à la fois l’implication des autorités publiques toulousaines, des acteurs de la
valorisation de la mémoire de l’exil républicain, et plus globalement des Toulousains, dans la
reconnaissance de l’apport culturel de l’exil républicain à la Ville.
Il s’agira dans un premier temps de revenir sur la trajectoire personnelle de Vicente
Pradal, le Directeur artistique du festival, trajectoire qui symbolise un parcours de fils de
réfugié espagnol à Toulouse, et un témoignage de cet artiste sur les artistes qui de l’exil qui
51
Entretien avec M. Vicente Pradal visible en annexe n°3
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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ont influencé sa vie. Viendra ensuite l’étude du festival 2013, afin de mieux cerner l’identité
du festival, l’enjeu d’une telle manifestation ainsi que son rôle dans la valorisation de la
mémoire de l’exil.
L’histoire familiale de Vicente Pradal est à elle-seule une illustration du parcours de
milliers d’hommes et de femmes qui ont connu l’exil, ou sont nés de l’union d’un(e)
réfugié(e) qui a fait sa vie à Toulouse après l’exil. Il décrit lui-même son histoire familiale
comme empreinte de politique, de combat mais aussi de Culture : « Je suis né à Toulouse en
1957 d’une mère occitane et d’un père espagnol réfugié politique. Mon père, Carlos Pradal,
était un peintre, il est arrivé à Toulouse en 1939 avec sa famille. Son père était un député de
Las Cortes, un député socialiste dans ce gouvernement démocratique. Il vivait dans la
province andalouse d’Almeria. Il a combattu durant la guerre d’Espagne, a perdu et à
retrouvé sa famille à Toulouse en 1939. Mon grand-père a continué la lutte, et mon père est
arrivé à Toulouse à l’âge de huit ans. Il a fait ses études puis a rencontré ma mère, une
occitane, je suis donc mi-occitan, mi-andalous. J’ai donc des origines assez politiques, dans
le combat mais aussi dans la Culture. Mon arrière grand-père était l’instituteur de Federico
Garcia Lorca, ce qui explique ma proximité avec ce poète et la culture espagnole. Ils ont vécu
dans cette Espagne en exil, ont appris la langue en France mais sont restés passionnés pour
ces musiciens, ces peintres, ces poètes Espagnols. » Ce portrait fait de M. Pradal un véritable
représentant de cette génération de fils ou filles de réfugiés qui ont la volonté de perpétuer la
mémoire de leurs ancêtres, arrivés en France par l’exil. La culture garde un une place
prégnante lorsqu’il s’agit d’évoquer le sujet du legs laissé par les réfugiés républicains
Espagnols à Toulouse.
Lorsqu’on interroge ce fils de réfugié sur la notion d’apport culturel de l’exil, les
références sont multiples et variées, mais vont toutes dans le sens d’une grande vivacité de
l’héritage espagnol à Toulouse : « L’attrait pour l’Espagne est ancien. Il y a longtemps eu une
grande tradition tauromachique à Toulouse. Quand j’étais petit j’allais à la Corrida, car il y
avait des arènes à Toulouse. Toulouse a su accueillir les plus grands artistes flamenco,
jusqu’à Paco de Lucia, il y a également énormément d’académies de danse flamenca. Enfin il
y a la bouffe ! Dans la manière de manger, il y a aussi énormément de traiteurs espagnols. On
a toujours énormément entendu parler espagnol à Toulouse. Aujourd’hui encore, de
nombreux étudiants Espagnols viennent à Toulouse. Quand j’étais petit, je me rappelle quand
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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j’allais au marché aux puces entendre plus parler espagnol que français ! La présence des
Espagnols à réellement été bénéfique. D’un point de vue historique ici, il faut rappeler que les
Espagnols ont connu de 1937 à 1940, quatre années de conflit. Quand ils sont arrivés en
France la seconde guerre mondiale de 1939 à 1945 commençait, et ils ont enchaîné à
nouveau avec le combat durant cette guerre, ils connaissaient les armes, et il faut se rappeler
qu’ils ont fait énormément pour la libération de la France. Enfin dans le quotidien, la joie de
vivre, le sens de la fête, la vie dehors, les portes ouvertes, tout cela témoigne d’un héritage
espagnol. Comme disait Nougaro « L’Espagne à poussé sa corne » à Toulouse. Le grand
nombre d’associations en rapport avec la culture espagnole participe également de cet
apport. Il ne fait pas oublier non plus que Toulouse a été le lieu d’accueil de l’opposition des
socialistes, des communistes, des anarchistes, jusqu’à devenir la capital de l’exil républicain,
un lieu de résistance, de démocratie de débat. Il y eu un grand métissage entre les français et
les espagnols, ils se sont mariés etc. ce qui fait de Toulouse ce qu’elle est aujourd’hui. » Ces
propos illustrent le mélange des influences qui caractérisent l’identité de la ville de Toulouse
et des pratiques culturelles des toulousains. Un mélange inédit de la culture importée au gré
des migrations, et intégrées au fil de la sédentarisation des ces immigrés dans la ville. A
nouveau, l’une des caractéristiques majeures qui émergent dans la description la culture
toulousaine dans les mots de ce fils de réfugié politique Espagnol est la dimension politique,
la dimension de débat, de combat. Cet aspect occupe une place prépondérante dans les
discours que j’ai pu collecter lorsqu’il s’agit d’évoquer la perception des espagnols immigrés
de première, seconde ou troisième génération. L’apport des exilés républicains Espagnols, est
donc culturel, nous l’avons déjà évoqué au travers des artistes en exil et des héritage
patrimoniaux de la période, mais cet apport né du conflit, est également caractérisé par la
dimension de combat, d’investissement de ces réfugiés, notamment aux côtés de la France
dans le conflit mondial de 1939. Cette dimension explique, aujourd’hui les divers hommages
rendus à ces hommes qui ont combattu pour la France et ont finalement passé leur vie dans le
combat et la guerre. La communauté espagnole dans la ville reste aujourd’hui encore très
active et marquée par ce désir de reconnaissance du sang versé par les républicains.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Parmi ces hommages, celui du festival « Toulouse l’Espagnole » illustre de manière
pertinente cette volonté des pouvoirs publics, notamment sous la municipalité de M. Pierre
Cohen, de faire de cet hommage un rendez- vous annuel, ancré dans la vie culturelle de la
ville de Toulouse. Le festival « Toulouse l’Espagnole » se déroule donc chaque année au mois
de juin, depuis 2009. Il s’agit avant tout de « célébrer la mémoire des républicains Espagnols
réfugiés à Toulouse et de les remercier de leur apport à la Cité. »52 Ce festival rentre donc
totalement dans la reconnaissance de l’apport culturel de l’exil républicain espagnol et affirme
clairement un objectif de valorisation de cet apport par pouvoirs publics municipaux. Le choix
d’annualiser ce rendez-vous participe également d’une volonté affirmée de dépasser le simple
cadre de l’hommage pour finalement s’ancrer dans une dynamique de rendez-vous annuel
dédié à cette cause, et affirme chaque année un peu plus l’idée d’une réelle intégration de
l’héritage de l’exil à la Culture de la ville.
Le festival « Toulouse
l’Espagnole » est un festival
de musique, de chant et de
danse qui accueille chaque
année à la fois des artistes
espagnols et des artistes de la
scène
artistes
Toulousaine.
Les
Espagnols
prestigieux, tels que, Concha
Buika, une artiste Espagnole
d’origine
équato-guinéenne
qui mélange le Flamenco, art typiquement espagnol et les influences soul. Dans le même
temps l’orchestre de chambre de Toulouse participe à l’événement « Canciones Populares »
avec Paloma Pradal et Jean-Marc Padovani. Ce festival est donc à l’image de l’identité
plurielle de la ville de Toulouse, un savant mélange des influences et des courants musicaux.
Il est le symbole de l’apport culturel métissé des diverses générations d’immigrés qui ont
peuplé la ville au gré des époques. Vicente Pradal revient sur le cahier des charges établit par
la Mairie concernant l’événement, cahier des charges caractérisé par une grande liberté du
52
Propos de M. Vicente Pradal, entretien complet visible en annexe n°3
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Directeur artistique dans le choix de la programmation : « La Mairie m’a donné carte
blanche, et un budget afin de créer l’événement. Je bénéficie d’une confiance aveugle
concernant la programmation, et la mairie se charge du budget, de la sécurité… Toulouse et
une ville de choix pour travailler sur le répertoire espagnol. Avec la mairie on a rapidement
définit les axes : il s’agissait que l’événement soit festif, avec un focus sur la scène
toulousaine, et des artistes prestigieux. » Il est également important de préciser que
l’événement est gratuit et accueille chaque année de plus en plus de spectateurs, l’an passé six
mille d’entre eux s’était réunis pour célébrer cet événement.53
La Municipalité ainsi que l’homme à l’origine de l’événement, Vicente Pradal sont
donc à l’origine d’un événement qui a su trouver sa place dans la vie culturelle de la Cité,
dans le même temps qu’il a su mettre sur le devant de la scène l’apport culturel des espagnols
à la Ville, et ce de manière pérenne. Le festival illustre bien cette évolution dans la prise en
compte et la valorisation de l’héritage de l’exil espagnol. La Culture restant un outil de choix
pour mettre sur le devant de la scène la cause des républicains espagnols, et également la
richesse de cette culture parallèle mais totalement intégrée à la Ville de Toulouse. Il s’agit
donc d’un véritable atout pour la ville en matière de valorisation d’un héritage historique et
d’attractivité pour le public toulousain, mais également bien en dehors des frontières de la
Ville, promue « capitale de l’exil républicain espagnol. »
53
Voir en annexe un article du journal la Dépêche consacré au festival « Toulouse l’Espagnole »
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Conclusion
Ce mémoire consacré à l’étude de l’apport culturel de l’exil républicain espagnol et
des enjeux inhérents à la gestion patrimoniale de l’héritage de la période fut donc l’occasion
de mettre en lumière les raisons, le contenu et les ambitions de Toulouse en tant que ville clé
de l’accueil des républicains Espagnols.. En effet, comme nous avons pu le démontrer l’exil
républicain qui a débuté dès 1939 a emmené de nombreux émigrants espagnols en France, et
notamment à Toulouse. Les conditions de voyage puis d’accueil ont fait de cet exil un
véritable exode politique pour ces réfugiés luttant pour la République et la Démocratie.
Malgré le caractère tragique, la période de la Retirada reste un temps culturel fort.
L’arrivée de ces réfugiés espagnols artistes, intellectuels ou anonymes, marque les prémices
d’un métissage culturel pérenne. L’étude du patrimoine toulousain, des portraits d’artistes
exilés qui ont marqué la période, le retour sur les nombreux événements politiques de l’exil à
Toulouse, nous renseignent sur la vigueur intellectuelle et artistique de la période. Il est
également important de rappeler que l’étude de l’apport culturel espagnol à Toulouse
comprend bien évidemment l’apport de styles de vie, de coutumes, d’une part d’identité
espagnole à la ville, dimensions qui dépassent largement les seules notions d’apport
esthétique et intellectuel. L’installation, parfois définitive de ces réfugiés républicains
Espagnols a sacré Toulouse comme ville de la Culture et des cultures.
La diversité culturelle comme richesse est d’ailleurs un enjeu de communication
majeur de la part des pouvoirs publics, qui, comme nous l’avons développé en amont de ce
mémoire, se sont saisis, depuis une dizaine d’années, de l’héritage culturel de l’exil
républicain espagnol pour ériger Toulouse en « capitale de l’exil républicain espagnol ». Cette
reconnaissance mémorielle tardive entraîne la multiplication des hommages et manifestations
devenues annuelles, en l’honneur des exilés républicain espagnol et de leur apport à la vie de
la Cité.
L’apport culturel de l’exil républicain espagnol est donc un sujet qui reste
éminemment d’actualité puisqu’il est à l’origine de plusieurs projets en lien avec sa
valorisation et demeure présent dans bon nombre d’esprits, de monuments, en somme dans
l’identité de la ville de Toulouse.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
Page 76
Ressources
Monographies

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Presses Universitaires du Mirail, 1999 (309 p)
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BARRACHINA Marie-Aline, Propagande et culture dans l'Espagne franquiste,
Grenoble, Ed. Ellug, Université de Grenoble, 1998 (318 p)

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Guerre Civile à la mort de Franco, Paris, Ed Albin Michel, 1999 (480 p)

FRANCASTEL Pierre, Peinture et Société : naissance et destruction d’un espace
plastique : de la Renaissance au Cubisme, Paris, Ed. Gallimard, 1965

HEINICH Nathalie, La sociologie de l’Art, Paris, Ed. La Découverte, Collection
Repères, 2004. (128 p)

IZQUIERDO Violeta, El arte del exilio republicano español, Alicante, Ed. Bilingüe,
2003.

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
LARRAZ Fernando, El monopolio de la palabra, el exilio intelectual de la España
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résistance au franquisme, Portet-sur-Garonne, Ed. Loubatières, 2005. (179 p)
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MOULINIE Véronique, La retirada, mots et images d'un exode, Paris, Ed. Garae
Hesiode, 2009. (214 p)

OLIVA Remei, Exode, de l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940), Ed.
L'Harmattan, 2010. (157 p)

TIO BELLIDO Ramon, L'Art et les expositions en Espagne pendant le franquisme,
Paris, Ed. Isthme Editions, 2005. (317 p)

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Seghers, 1960. (221 p.)
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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
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Centre Universitaire de Nanterre, 1989 (227 p.)
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(1939) , poesía, narrativa, ensayo, pintura, arquitectura, música, teatro, cine,
Córdoba, Ed. Diputación Provincial, D.L, 1990. (198 p)
Périodiques

DE VIVIE François-Xavier, MELCHIOR BONNET Christian, VANEL LUCILE,
Historia : La Guerre d’Espagne, Viva la muerte !, hors série n°22, Lib. Jules
Tallandier, Paris, 1971. (209 p)
Articles de presse

JORNET José, « « Il était une fois la République espagnole… », Les Cahiers de
Framespa [En ligne], 3/2007, mis en ligne le 01 octobre 2007, consulté le 27 juillet
2013. <http://framespa.revues.org/442>
Sites Internet
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Bibliotheca Miguel de Cervantes, El arte del exilio republicano español, [En ligne],
consultation le 2/11/2012 <http://bib.cervantesvirtual.com>

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d'après-guerre, Cindy Coignard et Maelle Maugendre, [En ligne], consultation le
12/11/2012 <http://histoire-immigration.fr>

Revue El Argonauta Espanol [En ligne], consultation le 23/07/2013
<http//argonauta.revues.org>

Iris, Mémoires d'Espagne [En ligne], consultation le 1/08/2013
<http://www.iris-memoiresdespagne.com>
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Annexes
Annexe n°1
Entretien avec M. Bruno Vargas, enseignant-chercheur à l'Université Jean-François
Champollion d'Albi, responsable de la filière Études hispaniques et hispano-américaines.
Je travaille actuellement sur le sujet suivant : l'apport culturel des exilés républicains
espagnols à la Ville de Toulouse. Pourriez-vous évoquer les conditions dans lesquelles l'exil
s'est déroulé, et l'implantation des exilés républicains espagnols ?
A partir de l'année 1939, Toulouse et la région Midi-Pyrénées ont accueilli le plus de réfugiés
espagnols suite à la guerre civile en Espagne. On dénombre, selon les chiffres officiels entre
douze mille et dix-huit mille réfugiés dans la zone.
Toulouse a été le siège des commissions exécutives des commissions exécutives du PSOE
(Partido Socialista y Obrero Español) de la CGT (Confederacion General del Trabajo) et du
PCE (Partido Comunista Español) jusqu'à ce qu'il devienne un parti illégal en 1950. Les
Républicains de Gauche (Izquierda Republicana), un parti fondé le 3 avril 1934 et né de la
fusion des partis »Action Républicaine » de Manuel Azaña, de l'aile gauche du « Parti
Républicain Radical Socialiste » (PRS Independiente) de Marcelino Domingo et Álvaro de
Albornoz et de « l'Organisation Républicaine Galicienne Autonome » de Santiago Casares
Quiroga a eu un fort poids politique sur la période. Azaña est devenu le président du premier
Conseil National du parti. A noter que le PSOE et la CGT ont également eu une grande
importance suite à la guerre froide. A Toulouse, le premier congrès du PSOE en exil a lieu les
24 et 25 septembre 1944.
On peut lire dans divers ouvrage que l'accueil des populations en exil avait été
volontairement nié ou du moins peu anticipé par les autorités françaises, d'où la catastrophe
humanitaire qui s'est déroulé à l'arrivée massive des réfugiés. Que pouvez-vous me dire sur
cet aspect ?
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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On ne peut pas dire qu'il n'était pas attendu, car de nombreuses parutions indiquaient
l'imminence de l'arrivée des populations. Cependant, il est vrai que les autorités ont pu faire la
sourde-oreille, se disant que ce n'était pas possible, il ont ensuite été démunis face à l'arrivée
des réfugiés. En 1938, Faro, le ministre de l'intérieur a négocié avec Franco et Negrin une
zone franche allant de la Catalogne jusqu'à la frontière française. Il est important de rappeler
que Barcelon e tombe le 26, puis Gérone, deux jours plus tard. L'afflux de population va donc
commencer dès 1938. Le 28 janvier, face à la pression des populations, Faro donne l'ordre
d'ouvrir la frontière uniquement aux populations civiles : femmes, vieillards...
Ces populations sont envoyés dans des camps appelés « camps de triage », puis ils sont
envoyés dans le Centre et l'Ouest de la France. Les autorités françaises se trouvent
relativement démunies à l'arrivée des populations de réfugiés républicains espagnols. Pour
cette raison, en dehors des camps de triage évoqués précédemment, on va diriger les
populations vers des « centres d'hébergements » : ce sont d'anciens édifices à l'abandon ou
encore des usines désaffectées.
Après la tombée de Gérone aux mains des nationalistes, Faro désarme les arrivants et les
laisse passer la frontière française. Tous ces hommes sont envoyés dans des « camps
d'internement ». A l'époque on parle de camps de concentration.
Justement, vous faites la distinction entre les deux appellations : camps d'internement » et
« camps de concentration », j'ai pu noter que plusieurs ouvrages employaient indistinctement
les deux. Y-a-t-il, un terme officiellement accepté, ces deux termes peuvent ils s'appliquer
historiquement parlant à la situation vécue par les réfugiés espagnols dans les camps
français ?
Et bien, aujourd'hui on parle de « camps de concentration » pour signifier les camps de
l'Allemagne nazie. Je ne pense pas que le terme puisse s'appliquer pour la situation des camps
de réfugiés de l'Espagne franquiste en France. En effet, dans le cas qui nous intéresse, il n'y a
pas eu de volonté d’État de la part des autorités françaises de mettre ces gens dans des camps.
Il n'y a pas eu de politique d’État d'internement de ces populations pour des motifs de
nationalité, de religion, ou autre. On ne peut donc pas utiliser le même terme pour désigner
des périodes historiques, des réalités historiques différentes.
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Pouvez-vous m'apporter votre éclairage sur la réalité de la vie des réfugiés républicains
espagnols dans ces camps d'internement ?
Ces camps étaient construits à même les plages situées à la frontière entre la France et
l'Espagne. Au début il n'y avait pas de baraquements. Les gens étaient à même la plage,
entourés par des gendarmes, sans aucun abri. Ils construisaient des trous dans le sable pour se
protéger du vent car bien souvent ils n'avaient aucune couvertures. Au bout de dix jours de
présence dans ces premiers camps, les réfugiés ont commencé à construire les premiers
baraquements à l'aide de planches.
On a relevé un taux très important de mortalité au sein de ses camps, notamment chez les
franges de la population les plus vulnérables : femmes, vieillards, blessés de guerre. Il faut se
souvenir que leur exil, à pied, a souvent épuisé les réfugiés, les conditions d'hygiène étaient
déplorables voire inexistantes, la faim, le froid, le vent ont rendu leur vie dans les camps très
difficile.
Nous avons vu la réaction de non-anticipation de la part des autorités françaises, réaction
qui a pu susciter un certain chaos dans l'accueil des ces populations en exil. Pouvez-vous à
présent me donner des informations sur la manière dont ces réfugiés ont-il été accueillis par
les populations françaises ?
Les réactions sont bien sûr individuelles et il est difficile de dresser un portrait généralisant de
l'accueil qui a été fait. Globalement, ce que l'on peut dire c'est qu'il y avait, chez la population
française un sentiment partagé mêlé d'une certaine xénophobie et de pacifisme. En effet, on a
pu considérer que ces réfugiés étaient des « gens dangereux » car ils avaient lutté contre le
fascisme, avaient fait la guerre, et on avait peur d'une guerre contre l'Allemagne. En fait,
c'était vraiment un mélange de peur et de pacifisme. Il faut aussi ajouter que la France était
dans une situation économique difficile, et comme toujours dans ces cas là, l'accueil d'une
population étrangère fait peur.
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Et du côté du gouvernement français comment a évolué la situation ? A -ton mis en place des
mesures spécifiques ?
Il faut distinguer le comportement du gouvernement français et celui des organisations
politiques en présence dans le pays. Les organisations telles que la SFIO 54, le Parti
Communiste et la CGT55, vont aider les populations de réfugiés par leurs propres moyens. Ils
vont très tôt venir en aide à ceux qu'ils considèrent comme des réfugiés politiques. A l'inverse
il y a eu de virulentes campagnes de Presse de la part de la Droite et de l'Extrême Droite, on a
notamment pu lire les expressions « vermine rouge » ou encore « bouffeurs de curés ».
Qu'est-il advenu des gens dans les camps d'internement ? Car après leur exil, la situation de
précarité dans laquelle ils se sont retrouvés a perduré un certain temps, en raison du
dénuement total dans lequel ils se sont retrouvés à leur arrivée en France.
Au 1er septembre la Guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre débute. On va également avoir
besoin de main d'œuvre pour l'agriculture et l'industrie, les camps vont donc se vider petit à
petit, puis en juin 1940 on va les remplir à nouveau. La Retirada est un phénomène important
lié à la perte de la Catalogne.
Petit à petit la population civile va être amenée à repartir en Espagne, on va les obliger à
repartir, même si la gauche française s'opposera à cette politique. Ensuite, 20 à 30 % des
réfugiés vont quitter la France en direction de l'Amérique Latine, en particulier du Mexique et
du Chili où on retrouve bon nombre de famille d'origine espagnole, encore aujourd'hui.
Il y avait également en présence dans les camps une élite intellectuelle et des dirigeants de
partis politiques « les partis républicains de gauche », ou encore des militaires et sousofficiers communistes, qui se sont installés en France ou sont rentrés au pays. Cette élite a
participé d'une activité culturelle et politique importante. On note notamment une activité
culturelle importante chez les anarchistes. Plusieurs auteurs ont abordé le sujet de la culture
que je maîtrise moins que l'aspect historique. Il est important de retenir l'extrême violence de
l'exil des républicains espagnols, de leur vie dans les camps d'internement. Cette période
explique beaucoup des relations entre la France et l'Espagne et a changé le cours de la vie de
nombreux espagnols.
54
55
Section Française de l'Internationale Ouvrière
Confédération Générale du Travail
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Annexe n°2
Entretien avec Mme Sonia Ruiz, Déléguée au Tourisme et à la gestion patrimoniale à la
Mairie de Toulouse.
Pouvez-vous me dire quel est votre rôle en tant que Déléguée au Tourisme à la Mairie de
Toulouse ?
Toutes les initiatives qui ramènent à la question de l'exil sont ici portées par la Culture. Moi je
m'occupe du Tourisme, donc je ne suis pas directement décisionnaire, je suis bien sûr
consultée par mes collègues. Quand on prend des initiatives culturelles, cela a bien sûr un
impact sur le Tourisme donc je reste impliquée dans le processus.
Justement, comment voyez-vous ce lien entre Toulouse et l'Espagne ? On constate une forte
empreinte de l'identité espagnole dans la ville ?
Totalement. C'est une de nos trois cibles premières d'activité touristique. Les Anglo-Saxons,
les allemands, les belges, cet arc demi-circulaire au Nord de la France est notre premier client,
on va dire, en tant que consommateur touristique, et les espagnols viennent tout de suite après.
Il est évident que l'Histoire de Toulouse, et c'est bien de l'Histoire dont on parle, est
essentiellement productrice, depuis un certain nombre de décennies de cette attractivité, de cet
attrait que Toulouse exerce en direction de l'Espagne. Cela ne date pas, évidemment, de la
République puisque Toulouse est espagnole par sa population, on va dire, surtout depuis la fin
du XIXème siècle. Les premières familles arrivant en exil dans le midi toulousain, et plutôt le
Roussillon, Narbonne, Carcassonne et Toulouse c'est la fin du XIXème. Déjà, à cette époque
là, on constate une grande misère de l'Espagne, de grandes difficultés économiques dues au
non-partage des terres, des latifundias, qui ont fait que les espagnols sont venus travailler très
tôt dans les mines aveyronnaises. Il y a eu à cette époque là un premier exode, qui a été suivi
de plusieurs exodes qui se sont succédé avant 1939. 1939 a été évidemment le summum de
cette diaspora terrible, mais qui n'était pas de même nature, qui n'était pas, en fait une
diaspora économique, en fait essentiellement une diaspora politique. Cette diaspora a été un
choc psychologique. Politiquement, socialement, psychologiquement cette période est la plus
marquante de ce que l'on connaisse de l'Histoire de l'exil, de ce qu'on connaisse car, dans le
passé, si vous remontez à plus loin, au XVIIème siècle, il y a eu également un gros arrivage
d'arabes qui s'étaient tournés vers le catholicisme de force plus ou moins officiellement, c'est
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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vrai, et qui ont été, pour un certain nombre chassés de l'Espagne au début du XVIIème siècle.
On pense, les historiens pensent, qu'il y en a eu au moins trente mille qui ont passé la frontière
au début du XVIIème, des espagnols d'origine arabe en fait. Il y a eu cet exode-là, on pense
d'ailleurs que le joli plafond en bois que vous avez au-dessus de la statue d'Henri IV, dans la
Cour Henri IV, qui est un plafond fait d'un caisson en bois peint, a été fait vraisemblablement
par un de ces artisans parce que les espagnols d'origine arabe étaient, pour beaucoup d'entreeux dans le travail et le commerce du bois. Cela a été une commande, vraisemblablement
officielle des Capitouls en direction de ces artistes qui s'étaient installés dans le midi
toulousain. Si vous remontez encore au-delà, vous avez, au XVIème précisément entre la fin
du XVème et le début du XVIème siècle de très nombreux juifs espagnols, juifs ou
catholiques d'ailleurs qui ont quitté l'Espagne après 1492. On a des traces de plusieurs
familles qui ont fait partie de cette diaspora religieuse. Si vous remontez encore un peu plus
loin, de ce que les historiens connaissent, vous avez les relations extrêmement étroites
qu'entretenaient la famille comtale médiévale toulousaine, les Comtes de Toulouse, avec leurs
cousins d'Espagne, puisque Raymond VI, qui avait eu six épouses, et bien il y en avait une,
qui était la sœur de Pierre d'Aragon, le fameux Pierre d'Aragon, très grand et très bon
catholique, puisque Pierre d'Aragon en 1212 s'est battu contre les arabes à Tolosa, en
Espagne, bataille qu'il a gagné ce qui ne l'a pas empêché de se ranger sous la bannière de son
beau-frère, le Comte Raymond de Toulouse, quand celui-ci a été mis en difficulté et menacé
par la croisade française, dans l'Histoire des croisades françaises. C'est là qu'il y a eu la
bataille en 1213 et c'est là que Pierre d'Aragon est mort, pour des raisons politiques, parce que
Pierre d'Aragon, avec son beau-frère, défendait sans doute à l'époque l'idée d'une, comment
dire, pas d'un pays mais peut-être d'une Nation, du moins d'une entité de part et d'autre des
Pyrénées, qui aurait pu être castillane et languedocienne, et puis la mort de Pierre d'Aragon et
la prise de Toulouse, ont fait que Toulouse est devenue française en 1271 mais elle aurait pu
ou annexer une partie de la Castille, ou se fondre dans la Castille et l'Aragon, puisque Pierre
d'Aragon était à la fois, Roi d'Aragon et de Castille. Voyez, les liens historiques et culturels
ont été extrêmement forts et complexes, entre l'Espagne et la France.
Dans le Patrimoine on peut voir des traces de ces échanges ?
Alors, attention dans le Patrimoine. Oui là, au XVIIème bien sûr que oui, et ce n'est pas
anecdotique mais sinon, artistiquement parlant on ne pas dire que le roman languedocien ait
marqué le roman castillan ou inversement. Le roman, vous savez, parce que particulièrement
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le roman, parce qu'à l'époque romane au XIIème siècle, l'Espagne est à peu près au diapason
de ce qui se passe en France. C'est à dire que l'expression romane est arrivée au même dates
en France et en Espagne, aux mêmes dates. Saint-Jacques de Compostelle on la compare
toujours à Saint-Sernin. Qui à inspiré qui ? Quand vous êtes à Saint-Jacques de Compostelle
on vous dit que ce sont les architectes de Saint-Jacques de Compostelle qui sont venus à
Saint-Sernin et etc. Il y a une expression commune dans le roman. Alors que dans le gothique
les espagnols ont commencé à prendre du retard, car les cathédrales gothiques n'apparaissent
en Espagne qu'à la fin du XIIIème, début du XIVème. Donc c'est pas tant sur le plan
patrimonial que sur le plan culturel, que sur le plan, des usages, des usages de vie qui
marquent la proximité très forte, les liens très fort entre l'Espagne et la Région et le Sud de la
France. C'est sans doute, à n'en pas douter, la période la plus prégnante, la plus forte la plus
marquante que celle de l'exil des républicains espagnols.
Comme vous le disiez les modes de vies sont très proches entre le Sud de la France et
l'Espagne...
Toulouse est la première capitale espagnole de France. C'est pas Perpignan et Bayonne, c'est
vraiment Toulouse.
Est-ce que cette proximité est entretenue ? On constate souvent des rappels, notamment une
exposition sur Toulouse et les artistes espagnols de l'exil, il y a deux ans.
Cette thématique là est présente depuis, une dizaine d'années, déjà avant mais par enrichie par
la présence d'une communauté espagnole forte à Toulouse. Il s'est passé beaucoup de choses à
Toulouse après la guerre. Après la guerre, car de 1939 à 1945 les espagnols étaient soit sur les
tanks dans la résistance, soit dans les camps, ils seront plusieurs milliers à y rester. La
résistance est un élément important, ce sont quand même eux qui ont libéré Paris. Ce que De
Gaulle n'a jamais dit, dans son fameux discours De Gaulle dit « La France meurtrie ect. », il
n'a jamais reconnu ça, mais les républicains espagnols ont joué un rôle absolument majeur
dans la libération de la France et des villes du Sud. Les villes du Sud ont été très rapidement
libérées. Dès lors que les États-Unis ont pris l’Algérie en 1942, ils se sont installés en Algérie
et très rapidement les villes du Sud ont réagi face à ce qui se passait, et donc, toutes les villes,
Foix, Perpignan, Bayonne etc. Toutes ces villes ont été libérées bien sûr par des résistants
français et à leur tête des républicains espagnols parce qu'ils avaient une longue pratique de la
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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guerre et de l'utilisation des armes. Ils s'étaient battus et ont continué de se battre de 1939 à
1945 donc c'était des combattants, donc ils ont participé à la libération et cela a crée une
reconnaissance forte de la part des populations de toutes ces villes du monde pour le soutien
et le sacrifice des républicains espagnols. Très rapidement les républicains espagnols ont pris
conscience qu'ils ne retourneraient pas en Espagne puisqu'il y a eu à partir de 1944-1945, des
bataillons républicains et quelques français qui sont partis libérer l'Espagne de Franco et ils se
sont fait rétamés tous les uns après les autres, parce que ni la France, ni aucun pays ne les a
soutenus. Donc ils ont compris très rapidement qu'ils n'allaient pas retourner chez eux. A
partir de là beaucoup d'entre-eux se sont mariés sur place, avec des françaises et ont fait des
enfants. L'intégration s'est faite très vite à partir de là.
Justement lorsque l'on parle d'intégration, celle-ci a été facilitée par l'aspect d'échange qui
pré-existait entre les deux pays ?
Oui. Cette semence a pris d'autant plus vite que le terreau était favorable. C'était pas difficile,
je ne dis pas que c'était pas difficile pour eux, car cela a été très dur. Car vous savez, la
meilleure intégration qui soit dans une histoire c'est celle qui commence par des liens forts.
D'autant plus que dès lors que ceux-ci passent par les enfants, l'amour etc. Il n'empêche que le
peuple espagnol exilé a beaucoup souffert du rejet, « les espagnols viennent pour nous piquer
notre travail etc. », tout cela a marqué les plus vieux d'entre eux mais quand même la
mayonnaise a pris et Toulouse est devenue de plus en plus espagnole, on a de plus en plus
parlé l'Espagnol car il y a avait beaucoup d'espagnols partout, dans tous les quartiers,
particulièrement à Saint-Cyprien, les Minimes, le quartier Bonnefoy, Arnaud Bernard.
Aujourd'hui encore ces quartiers restent marqués par un fort mélange de cultures
Oui, absolument. Ce ne sont pas les mêmes familles mais cela reste des quartiers populaires et
qui ont une histoire de villages. Ils ont sur le plan du travail, pour beaucoup d'entre-eux il
s'agissait de petites gens, des agriculteurs, des petits gens de ville, pendant des années, tous
les cordonniers toulousains étaient espagnols. Les tailleurs, également les coiffeurs. Ceux de
la génération de mon père qui avaient vingt-cinq ans pendant la guerre sont tous morts dans
les dix dernières années. Mais il y a eu une grosse activité culturelle après.
Mémoire Eva Lasbats – 2013
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Est-ce que vous coopérez avec des associations pour la valorisation de cette mémoire
culturelle et politique.
Nous coopérons avec la Casa de España et l'Institut Cervantes car ce sont des Institutions car
les associations font leur travail entre elles. Il y a beaucoup de sous groupes : les aragonais,
les castillans, les catalans...qui continuent d'ailleurs de se faire la guerre. Une bonne partie des
catalans d'ailleurs continuent de penser que la Catalogne doit être autonome. Je ne crois pas
que cela puisse être possible, ils ont déjà une autonomie très avancée mais je ne pense pas que
cela puisse le faire. Je suis d'origine castillane et andalouse donc le Nord et le Sud, mais c'est
comme si l'Alsace et la Lorraine voulaient leur indépendance. C'est vrai qu'en Europe, ils ont
un statut un peu particulier car si vous allez en Bretagne ou en Alsace on ne parle pas ces
langues. Ces divisions extrêmes sont inédites et continuent. Pour en revenir aux espagnols de
Toulouse, vous voyez cette faculté qu'ils avaient, ce goût, cette appétence, pour le débat, pour
les échanges politiques, pour le combat, je ne sais pas si c'est ça qui a marqué Toulouse où si
cela a conforté Toulouse, je suis partagée comme je suis moi même historienne, car avant
l'arrivée des espagnols, Toulouse a déjà connu un passé rebelle, elle a été cathare contre le
catholicisme, elle a adopté la réforme très tôt au XVIème siècle. Donc il y avait déjà un
terreau de ville contestataire, de ville différente dans le royaume de France et donc cette
prégnance espagnole s'est parfaitement moulée dans la ville et l'a sans doute conforté et
développé. 1968 a été un année particulièrement folle à Toulouse, avec la présence d'étudiants
et une très forte reconnaissance de la République espagnole. Les Républicains espagnols
étaient encore jeunes donc ils poussaient la voix avec nous, parce qu'ils revivaient des choses.
Il y a eu vraiment une osmose entre l'Histoire espagnole tragique et ce que vivaient les
toulousains et les français à ce moment là. Donc ville contestataire d'un côté et ville festive
d'autre part. D'un côté le combat, la tragédie et de l'autre le sentiment festif, la joie très ancrés
dans l'identité du peuple espagnol. C'est lié également sans doute à la religion.
Peut-être que la sortie des années Franco, les a aussi poussé à une envie de liberté après les
années sombres ?
Oui, mais vous savez même sous Franco, c'était la loi du silence, personne ne parlait, c'était
absolument terrible mais au moment des fêtes, surveillées évidemment, il y avait une joie et
un plaisir immense qui restait dans le cadre familial, et dans le cadre de ce qui leur était
autorisé, on ne parlait pas politique. D'autant qu'au sein des mêmes familles vous aviez des
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frères qui étaient partis à la guerre, dans l'armée franquiste, donc en fonction des personnes
qui étaient autour de la table on parlait ou on ne parlait pas. C'est terrible ce qu'a vécu
l'Espagne mais dans les moments de fête, ils savaient faire la fête et je pense que c'est
vraiment « l'Espagne qui pousse sa corne » comme disait Nougaro. Les fêtes, le fait qu'on se
retrouve tard le soir dès qu'il y a un rayon de soleil toutes les terrasses sont pleines c'est assez
inédit à Toulouse, Bayonne ce n'est pas comme ça, Bordeaux n'en parlons pas alors qu'il y a
eu beaucoup d'espagnols qui sont partis à Bordeaux, ce n'est pas vécu de la même manière.
Toulouse est une ville de brique, c'est aussi typiquement espagnol, la météo nous est quand
même favorable, c'est une ville douce, une ville où il fait bon vivre. Et puis, aussi, il y a le
souvenir de quelques personnalités qui sont restées à Toulouse après la guerre. Je pense à
Santiago Carillo, qui était le chef du Parti Communiste Espagnol, et qui s'est installé à
Toulouse jusqu'à son retour en Espagne pour y mourir. Il y a eu lui et puis il y a eu Federica
Gonzali qui a été la première femme ministre européenne, qui a été ministre de l'Instruction
Publique et qui a vécu à Toulouse jusqu'à très tard dans sa vie, elle est morte en Espagne mais
en fait elle est revenue à Toulouse, elle est enterrée au cimetière de Saint-Cyprien. Donc il y
avait ces grandes figures. La troisième grande figure c'est La Pasionaria, qui elle a vécu à
Toulouse puis est repartie vivre en Espagne. C'est ce qui a fait que pendant longtemps, le
gouvernement exilé de la République Espagnole s'est réuni à Toulouse, Rue du Taur, à
l'endroit où se situe la Cinémathèque aujourd'hui. Donc il y a eu une activité politique intense
de la République Espagnole à Toulouse, pendant une trentaine d'années après la guerre jusque
dans les années 1980, Musique, Théâtre, Librairies, on a eu la plus grande librairie de
littérature politique espagnole sur le boulevard de Strasbourg, jusque dans les années 1970, El
Ateneo. Il y a vraiment une littérature abondante sur Toulouse l'Espagnole.
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Annexe n°3
Entretien avec M. Vicente Pradal, Artiste et Directeur artistique du festival « Toulouse
l’Espagnole »
Pourriez-vous vous présenter, votre biographie, votre histoire personnelle en rapport avec
l'exil républicain et votre trajectoire professionnelle, vos activités d'artistes, la nature de votre
intérêt pour l'exil républicain?
Je m’appelle Vicente Pradal, je suis né à Toulouse en 1957 d’une mère occitane et d’un père
espagnol réfugié politique. Mon père, Carlos Pradal, était un peintre, il est arrivé à Toulouse
en 1939 avec sa famille. Son père était un député de Las Cortes, un député socialiste dans ce
gouvernement démocratique. Il vivait dans la province andalouse d’Almeria. Il a combattu
durant la guerre d’Espagne, a perdu et à retrouvé sa famille à Toulouse en 1939. Mon grandpère a continué la lutte, et mon père est arrivé à Toulouse à l’âge de huit ans. Il a fait ses
études puis a rencontré ma mère, une occitane, je suis donc mi-occitan, mi-andalous. J’ai donc
des origines assez politiques, dans le combat mais aussi dans la Culture. Mon arrière grandpère était l’instituteur de Federico Garcia Lorca, ce qui explique ma proximité avec ce poète
et la culture espagnole. Ils ont vécu dans cette Espagne en exil, ont appris la langue en France
mais sont restés passionnés pour ces musiciens, ces peintres, ces poètes espagnols.
En ce qui me concerne j’ai fait une carrière artistique et musciale autour de la culture
flamenco, j’ai fait venir beaucoup d’artistes renommés. Puis dans les années 1990 j’ai entamé
une carrière plus personnelle dirons-nous, en mettant en musique des poèmes de Lorca, ou de
Saint-Jean De la Croix. J’ai fait de nombreux spectacles et récitals.
Vous êtes un pilier du festival "Toulouse l'Espagnole", et m’avez déjà fourni un document de
présentation du festival, pourriez-vous maintenant me décrire le rôle du festival dans cette
valorisation de la mémoire de l’exil ?
Je suis directeur du festival depuis maintenant cinq ans. En 1999, le Maire de Toulouse, Pierre
Cohen m’a proposé de gérer le projet, dès le départ les missions étaient claires, il s’agissait de
célébrer la mémoire des républicains espagnols réfugiés à Toulouse et de les remercier de leur
apport à la Cité. C’était finalement quelque chose d’assez nouveau puisqu’on ne se glorifiait
plus de les avoir accueillit mais on les remerciait en inventant cette manifestation qui a pour
vocation de célébrer leur mémoire.
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De
plus, la manifestation devait être gratuite, et j’ai fait venir les meilleurs artistes
d’Espagne, réellement ce qui se fait de mieux, en dialoguant avec l’Espagne. Le public ne s’y
est pas trompé puisqu’il est venu en nombre sur chacune de nos éditions, cette année encore
nous avons accueilli plus de six mille spectateurs.
Justement, je m’intéresse aux actions de la Ville en matière de valorisation de cette mémoire,
et j’ai pu constater que c’était assez récent, cette préoccupation pour l’exil républicain
espagnol. Est-ce que c’est une volonté politique de Pierre Cohen ou de son équipe ?
Il y a bien sûr une volonté politique, on peut notamment souligner le rôle d’Olga Gonzalez
Tricheux et de Michel Pech. Il y a également eu, par ma volonté une mise en place de
relations avec l’Espagne afin de perpétuer l’hommage. Il ne faut pas oublier que 10% de la
population de Toulouse était espagnole au lendemain de la guerre d’Espagne et on a pu
assister à une floraison de manifestations et le festival s’inscrit là-dedans. Les spectateurs
viennent par milliers, aujourd’hui la manifestation est bien implantée et elle ne sortira pas de
la saison culturelle toulousaine.
Vous êtes directeur artistique depuis la première édition. L’idée du festival est née suite à
votre inauguration du Quai de l’exil espagnol, lieu de l’ancien Port Viguerie ?
Oui, en effet. L’idée était en fait de pérenniser ce rendez-vous d’un jour par an. La Mairie m’a
donné carte blanche, et un budget afin de créer l’événement. Je bénéficie d’une confiance
aveugle concernant la programmation, et la mairie se charge du budget, de la sécurité…Lors
des deux dernières éditions j’ai organisé un grand bal sévillan, qui a permis aux aficionados
de se retrouver à l’occasion d’un beau dialogue transpyrénéen. Toulouse et une ville de choix
pour travailler sur le répertoire espagnol. Avec la mairie on a rapidement définit les axes : il
s’agissait que l’événement soit festif, avec un focus sur la scène toulousaine, et des artistes
prestigieux.
Est-ce que vous travaillez en lien avec des associations qui œuvrent dans le domaine de la
valorisation de la mémoire de l’exil, associations ou autre ?
Je suis à la disposition de tous les gens pour les conseiller ou les inclure dans la
programmation. J’ai notamment organisé une belle collaboration avec les archives de la Ville,
pour une exposition admirable sur la Retirada.
Concernant les associations, je travaille énormément avec les associations en relation avec la
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danse flamenca. Il y a trois ans nous avons également collaboré avec le Casal Català, lors
d’une édition dédiée à la Catalogne. Il y aussi bien sûr l’Institut Cervantes, la Casa de España,
Cinespaña, la Cinémathèque. La première mission est de tisser des liens. La Culture est
fédératrice par essence, ma personne aussi. D’ailleurs tout le monde est favorable à ce
festival.
Comment interprétez-vous personnellement la notion "d'apport culturel de l'exil républicain"
? Quelles sont pour vous les manifestations de cet apport culturel dans la ville de Toulouse ?
L’attrait pour l’Espagne est ancien. Il y a longtemps eu une grande tradition tauromachique à
Toulouse. Quand j’étais petit j’allais à la Corrida, car il y avait des arènes à Toulouse.
Toulouse a su accueillir les plus grands artistes flamenco, jusqu’à Paco de Lucia, il y a
également énormément d’académies de danse flamenca. Enfin il y a la bouffe ! Dans la
manière de manger, il y a aussi énormément de traiteurs espagnols. On a toujours énormément
entendu parler espagnol à Toulouse. Aujourd’hui encore, de nombreux étudiants espagnols
viennent à Toulouse. Quand j’étais petit, je me rappelle quand j’allais au marché aux puces
entendre plus parler espagnol que français ! La présence des espagnols à réellement été
bénéfique. D’un point de vue historique ici, il faut rappeler que les espagnols ont connu de
1937 à 1940, quatre années de conflit. Quand ils sont arrivés en France la seconde guerre
mondiale de 1939 à 1945 commençait, et ils ont enchaîné à nouveau avec le combat durant
cette guerre, ils connaissaient les armes, et il faut se rappeler qu’ils ont fait énormément pour
la libération de la France.
Enfin, dans le quotidien, la joie de vivre, le sens de la fête, la vie dehors, les portes ouvertes,
tout cela témoigne d’un héritage espagnol. Comme disait Nougaro « L’Espagne à poussé sa
corne » à Toulouse. Le grand nombre d’associations en rapport avec la culture espagnole
participe également de cet apport. Il ne fait pas oublier non plus que Toulouse a été le lieu
d’accueil de l’opposition des socialistes, des communistes, des anarchistes, jusqu’à devenir la
capital de l’exil républicain, un lieu de résistance, de démocratie de débat. Il y eu un grand
métissage entre les français et les espagnols, ils se sont mariés etc. ce qui fait de Toulouse ce
qu’elle est aujourd’hui.
Pour vous, en quoi la Culture, est-elle un outil pertinent de la valorisation de la mémoire de
l'exil républicain espagnol?
Utiliser la Culture c’est servir les grands artistes, Lorca, Machado…C’est élever le débat,
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donc on est forcément gagnants. J’ai créé beaucoup de spectacles, dont un pour la Comédie
Française sur Lorca. Je suis devenu, malgré moi un spécialiste de Lorca, cet auteur connaît un
réel engouement. Mettre en lumière ces artistes c’est mettre en lumière l’Espagne, dans sa
diversité et sa lumière. C’est valoriser un peuple, valoriser ses idéaux de liberté. L’Art est
nécessaire. Je regrette qu’il n’y ait pas plus de place pour l’Art dans les programmes
politiques. On sacrifie la Culture alors qu’elle permet d’y voir clair. Le spectacle permet de
poser le débat.
De fédérer aussi ?
Pas forcément. L’essentiel est de provoquer le débat, d’argumenter. Je pense que le travail que
je fais contribue à générer ce débat et à générer le désir de découvrir des auteurs, d’ouvrir des
livres. Ce qui est intéressant c’est d’être actif à la sortie d’un spectacle, d’argumenter sur ce
qui a plu ou n’a pas plu. Je suis en quelque sorte un passeur de sentiments.
Avez-vous des projets à venir en rapport avec l’Espagne ?
Je pars pour trois mois en Espagne, à la Casa de Velazquez, l’équivalent de la Villa Médicis
pour réaliser un projet sur des textes médiévaux, Les Romances, qui datent du XVème siècle.
Je suis très honoré par cette invitation.
Je suis également à l’origine, depuis quelques années, à la demande du Directeur du
Conservatoire de Toulouse, de la création d’une classe de Flamenco. Jusque là le Flamenco
n’avait pas le droit de citer au Conservatoire, cela dénote d’un changement de mentalités. La
Culture espagnole peut être demandée. On renouvelle l’initiative.
Je vais également tourner un film documentaire sur ma famille, à l’initiative d’une équipe
toulousaine. On parlera justement de mon rapport à l’exil, de celui de mes enfants également,
de leur rapport à l’hispanité. Nous nous rendrons en Espagne pour être ensemble confrontés à
des lieux historiques.
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Annexe n°4
Entretien avec Mme Françoise Vignot, Présidente de l’Association Raconte-moi Lescar à
l’origine d’une exposition sur la Retirada et les réfugiés républicains espagnols à Lescar
(Pyrénées Atlantiques)
Votre association a organisé récemment une exposition sur le sujet de l’exil et des réfugiés
républicains espagnols, pourriez-vous m’en dire un peu plus ?
C’est une petite association, nous sommes principalement deux, la secrétaire, Mme Florence
Iritz qui va nous rejoindre et moi-même la présidente. Nous avons organisé plusieurs
expositions sur le thème de l’exil des républicains espagnols à Lescar. La première il y a deux
ans, et sous une autre forme cette année. Pourquoi on avait fait la première ? Parce que la
Mairie a loué un lieu qui s’appelait en 1939, date de l’arrivée des républicains espagnols en
France, le Restaurant des aviateurs, ils sont arrivés à une cinquantaine, un train, un wagon est
arrivé à Lescar. On les a logés dans l’immédiat, car cela n’avait pas été prévu dans une grange
qui est actuellement la salle de Théâtre de Lescar et attenant à cette grange, les propriétaires
avaient un restaurant. Donc, des gens sont arrivés, et une maman avec sa petite fille a
demandé si elle pouvait travailler dans ce restaurant donc elle a travaillé là, et elles sont toutes
les deux restées là car on leur donnait le logement et la nourriture pour leur travail, je suppose.
Toujours est-il que la commune a acquis ou a loué ce café attenant à la grange. Et quand je
leur ai dit, mais vous connaissez l’histoire de ce café-restaurant ? Il y a trois ans, ils m’ont dit
pas du tout. Il y avait une exposition de photos, dont la photo du Café des Aviateurs qui a
changé de nom, j’ai dit dans ce Café des aviateurs, c’est là que sont arrivés les réfugiés
espagnols. On m’a dit « mais il faut le raconter ça », donc bon voilà de fil en aiguille j’en ai
parlé au Maire et à l’Adjointe à la Culture qui m’a dit on doit faire l’inauguration donc on va
faire coïncider les deux choses.
Est-ce que vous, vous avez un lien particulier avec la mémoire de l’exil ?
Oui. A l’école maternelle, j’avais 4 ans et demi en 1939, sont arrivées cette maman et cette
petite fille qui est allée à l’école maternelle avec moi. Cette petite fille s’appelait Pépita et elle
est restée jusqu’à l’âge de quinze ans en France, et je suis son seul souvenir d’enfance en
France. Il faut dire que les espagnols ont été très mal accueillis, vous le savez je suppose, en
réalité ils ont été mal accueillis parce que c’était des rouges, des communistes, des
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anarchistes, qui avaient provoqué la guerre, alors que c’est Franco qui avait envahi l’Espagne.
Seules les municipalités sympathisantes accueillaient ces réfugiés, les femmes et les enfants
car les hommes étaient parqués dans des camps. Donc Lescar ayant une municipalité de
gauche, ils ont accueilli ce wagon. Cette petite fille, donc de mon âge, je l’ai protégée paraitil contre les coups de cailloux et les quolibets à l’école maternelle, elle ne se souvient que de
moi dans toute sa scolarité en France. Durant toute sa vie elle a recherché une Françoise 56
qu’elle n’a jamais trouvée.
Donc ce point de départ c’est l’histoire de Lescar et les raisons pour lesquelles on a fait ses
manifestations. Pepita est repartie avec son père qui avait trouvé un boulot, il a fait de la
résistance, il a été poursuivi, bref ça a été l’horreur en France après avoir connu l’horreur en
Espagne, avec l’exode etc. Soixante-deux ans après, elle m’a recherchée. Elle est partie en
vacances à Jaca et a dit à ses amis, je veux passer la frontière, il faut que je retrouve
Françoise. Ses amis lui ont dit, « mais tu dérailles, Françoise elle est morte peut-être ou
partie ». Elle arrive à Lescar, elle raconte cette histoire à la Présidente de l’Office de Tourisme
qui a été très touchée et qui a dit « moi je me charge de retrouver Françoise ». Je n’avais pas
bougé de Lescar, donc deux jours plus tard j’étais retrouvée. Un soir je rentre, je vois une
photocopie d’une photo avec deux petites filles en robe blanche, une photocopie, pas la photo
originale. Mon mari me dit « Tu es là-dessus et cette petite fille de l’époque te cherche. » Je
me souvenais très bien de cette photo, j’avais été très malheureuse lorsque Pépita était partie
du jour au lendemain. Mes parents se demandaient ce qu’ils étaient devenus parce que cette
petite fille était venue vivre chez moi, elle était restée un an dans le restaurant puis elle était
venue chez moi. Mon père était conseiller municipal de gauche et lui, essentiellement avec
d’autres s’en était occupé. Ils avaient créé des classes pour ces enfants, qui ne parlaient pas
français.
Tout ça pour dire, que le point de départ c’est ça. Ces retrouvailles soixante-deux ans après et
nous ne nous sommes jamais quittées. Enfin quittées, oui, c’est difficile, il y a huit jours parce
qu’elle est morte. (Pleurs)
Florence me montre une boîte que lui a donnée Pépita sur laquelle est reproduite la photo des
deux petites filles. A l’intérieur une phrase « il était une fois deux petites filles… »
Cette histoire a été écrite, et donc elle est venue souvent ici mais sans me rencontrer. La
première fois elle est allée à la Mairie, puis la deuxième fois avec une équipe de télévision car
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Françoise, le prénom de mon interlocutrice, Françoise Mignot.
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elle racontait depuis très longtemps son histoire en Espagne. Son père avait construit le mur
de l’Atlantique…Elle racontait tout ça et donc j’étais connue en Espagne. Quand elle m’a
retrouvée, elle est venue avec l’équipe qui a filmé les lieux, l’école ou nous nous sommes
rencontrées, mais la municipalité de l’époque n’ayant pas cherché à me retrouver, nous ne
nous sommes pas vues à ce moment là. En 2001, finalement nous nous sommes retrouvées
soixante-deux ans après. Moi je suis souvent allée à Barcelone, elle souvent en France.
Chaque fois qu’elle est venue elle a essayé de retrouver les lieux ou elle était passée en
France. Les allemands l’avaient réquisitionné pour travailler dans un restaurant avec sa mère.
Finalement, son père qui était résistant a été poursuivi, ils ont du fuir en pleine nuit, ils ont eu
un périple épouvantable. Donc, jusqu’à l’âge de quinze ans Pépita et sa famille son restés en
France. Ils sont rentrés en Espagne parce que la famille leur disait : « Revenez, ça va mieux.
C’est Franco mais ça va mieux ». C’était une tante, franquiste, qui avait dit : « envoyez-moi
Joséphine », Pépita c’était pour nous, son surnom enfant, « je l’enverrai à l’école ». Il parait
qu’elle l’a fait travailler comme une folle, l’a prise pour la bonne, elle était odieuse avec elle.
Bref, elle a vécu quelque chose d’épouvantable.
Elle est rentrée seule en Espagne ?
Oui puisque la tante avait dit qu’elle l’accueillerait pour la rentrée scolaire, et pour les parents,
elle leur avait dit qu’elle cherchait un appartement, ou quelque chose…Ils sont allés dans la
famille etc, ça c’est la tante franquiste qui a été odieuse. Ensuite ils sont allés chez un frère,
qui lui n’était pas franquiste mais républicain et qui avait vécu comme eux des choses
terribles. Finalement son père a trouvé du boulot et il est mort très vite. On dit qu’il est mort
d’avoir retrouvé l’Espagne sous cette dictature. Sa mère aussi a trouvé du boulot, elles ont
vécu tant bien que mal. Pépita a continué ses études, elle travaillait à ce moment-là comme
secrétaire trilingue dans une usine. Quand elle s’est mariée, il a fallu qu’elle abandonne son
boulot parce que Franco ne voulait pas que les femmes travaillent, il voulait qu’elles
s’occupent des enfants et qu’elles les élèvent correctement, c’est-à-dire catholiquement.
Le temps passe et soixante-deux ans après, après son arrivée à Lescar, nous nous retrouvons.
On s’est raconté des tas de choses sur la vie en Espagne et en France, sur l’évolution de la
politique, et il s’est trouvé quand même, parce que mes filles me disaient « tu vas retrouver
Pépita, mais tu sais pas comment elle a évolué », et ses enfants lui disaient la même chose. Au
téléphone on peut déjà sonder les choses, et le feeling a passé instantanément on peut dire.
Les choses se sont confirmées au fil des mois et des années. On s’est retrouvées ayant les
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mêmes points de vue, la même idéologie on peut dire. Et puis, sur l’Art aussi, la Littérature,
on avait lu beaucoup de livres en commun en français, car elle a continué à travailler son
français, qu’elle parlait d’ailleurs de manière impeccable.
Je travaille sur la notion d’intégration de ces réfugiés à court et long terme, pouvez-vous me
donner votre point de vue, au regard de votre histoire personnelle ?
Oui, alors certains sont restés. Ceux-là je ne les ai pas trop retrouvés. Et quand j’ai fait passé
une annonce sur le journal la première fois pour recueillir des témoignages sur ces réfugiés, il
y en a qui sont venus mais beaucoup qui n’ont pas répondu. Hier, le hasard fait que je suis
allée voir une amie qui a perdu son mari il y a un mois, elle est fille de réfugié espagnol, mais
elle n’a pas su que je recherchais ces témoignages, et moi je ne savais même pas qu’elle était
liée à cette histoire de l’exil et des réfugiés.
Il y en a aussi beaucoup que j’ai contactés et qui ne pouvaient ou ne voulaient pas en parler.
Monsieur Texido par exemple qui a vécu l’arrivée à Lescar, il a aujourd’hui quatre-vingtquatre ans et ne peut toujours pas parler de ce qu’il a vécu, à chaque fois ça le met dans des
états pas possible. Il ne veut pas raconter ce qu’il a vécu. Il en a jamais parlé à ses enfants qui
savent qu’ils sont issus d’espagnols mais sans plus.
Lors de la première rencontre autour des réfugiés espagnols que nous avons organisé, nous
avons fait passer un film qui retraçait la vie d’un réfugié espagnol qui a fait de la résistance,
qui a été interné à Buchenwald, c’est un film de Jean Ortiz, qui s’appelle Espejo Rojo.
Vous vous souvenez un peu de l’intégration de Pépita lorsqu’elle est arrivée ?
Il y a surtout des recherches que j’ai faites des gens qui se souvenaient. Monsieur Laharie a
recueilli des témoignages de cette période là. Ce sont surtout des témoignages sur la guerre
mondiale de 1939-1945 et la Résistance, mais finalement les deux histoires sont imbriquées.
Les espagnols, en majorité ont participé à la Résistance, donc l’un s’enchainait avec l’autre.
J’ai donc recherché des témoignages pendant des années, pour Pépita, pour qu’elle puisse
connaître et raconter son histoire. On est finalement arrivé à reconstituer l’arrivée des réfugiés
à Lescar. Il y avait eu un bal qui avait été organisé pour apporter de l’argent à ces familles en
difficulté, plusieurs manifestations comme ça, en faveur des espagnols mais qui n’avaient pas
rapporté énormément puisqu’une grosse majorité des gens étaient contre. Il faut être clair. Il y
avait une municipalité de gauche mais une grosse part de la population catholique, et tout ce
qu’on racontait à l’époque sur les Républicains, les rouges, les anarchistes…C’était une
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population très rurale à l’époque. Donc peu de personnes ont logé des familles. Mais ceux qui
l’ont fait ont souvent gardé contact.
Nous avons également proposé à un collège de reprendre ces témoignages. Avec leur
professeur ils ont recueilli les témoignages de six personnes, qu’ils ont mis en scène et ont
joué notamment cette année à l’occasion de la rencontre que nous avons organisée. On avait
retrouvé des photos de la Retirada qui défilaient pendant que les élèves lisaient. On a
beaucoup de difficultés pour organiser des choses. Il y en encore des gens qui sont pour et des
gens qui sont contre. Un jour une personne de l’Office de Tourisme a reçu un coup de
téléphone d’insultes comme quoi les réfugiés espagnols auraient du tous crever, des insultes
énormes. Cela reste une minorité. Il y a aussi beaucoup de gens indifférents ou qui ne savent
pas exactement ce qu’il s’est passé, et qui ne savent pas ce qui s’est passé sous leurs yeux, ils
disent qu’ils n’ont rien vu et qu’ils n’étaient pas au courant de la situation de ces espagnols.
Certains sont restés à Lescar ?
Oui, mais une majorité sont partis ailleurs. Souvent pour les regroupements de famille, car ici
ne sont arrivés que les enfants et les femmes. J’ai finalement eu peu de témoignages de gens
de la Région.
L’association a donc pour but de valoriser la mémoire de la période ?
Oui mais pas uniquement. En fait nous dépendons de l’Office de Tourisme, nous organisons
des manifestations culturelles sur plusieurs thématiques. Mais quand même il faut dire que
nous disposons des archives, et que nous avons prévu de trier, dater et classer ces données et
on trouvera peut être des informations sur le sujet. On aura peut être des précisions sur les
noms des gens qui sont arrivés ici. Voilà en gros l’histoire.
Florence me montre ensuite de nombreuses photos et coupures de journaux qui racontent son
histoire et celle de Pépita.
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