Humour et théorie de l`esprit dans la schizophrénie, revue de la
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L’Encéphale (2012) 38, 164—169 Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com journal homepage: www.em-consulte.com/produit/ENCEP PSYCHOPATHOLOGIE Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie, revue de la littérature Humour and the theory of mind in schizophrenia: A review of the literature E. Étienne ∗, S. Braha , D. Januel Unité de recherche clinique, EPS Ville Evrard, 202, avenue Jean-Jaurès, 93330 Neuilly-sur-Marne, France Reçu le 7 mai 2010 ; accepté le 30 décembre 2010 Disponible sur Internet le 5 juillet 2011 MOTS CLÉS Humour ; Schizophrénie ; Théorie de l’esprit KEYWORDS Humour; Schizophrenia; Theory of mind ∗ Résumé L’humour est un phénomène universel, un fait quotidien porteur d’une valence positive valorisée dans notre société. Le sens de l’humour est subjectif, inhérent à chaque personnalité, compliqué à évaluer. On pourrait le cataloguer d’objet indéfinissable par une absence de normes. Cette notion, si insaisissable soit-elle, a un rôle social primordial, de communication, de partage, de confidence et aussi un rôle thérapeutique autant au niveau corporel qu’émotionnel. L’évolution de l’importance de ce thème dans la société a forcé les chercheurs à partir des années 1950 à l’associer à la schizophrénie. Les études démontrent donc un déficit net des capacités humoristiques entre les sujets sains et les patients. L’hypothèse d’un déficit de la théorie de l’esprit dans l’appréciation humoristique des schizophrènes fait aujourd’hui l’objet de plusieurs validations expérimentales. De nos jours, les fonctions cognitives sont aussi prises en compte pour l’étude de la perception de l’humour. Cette revue de la littérature tente d’apporter un regard nouveau quant à la compréhension de ce phénomène complexe. © L’Encéphale, Paris, 2011. Summary Humour is a universal phenomenon, a daily fact holding positive aspects valued in society. The sense of humour is subjective, inherent in each and everyone and difficult to assess. We could qualify it as an indefinable sense set by an absence of norms. This intangible notion occupies a primordial social role of communication, confidence, shared by all with both therapeutic and physical benefit. Scientists started researching this theme in schizophrenic patients from 1950. Studies show a net deficit of humour capabilities between healthy subjects and patients. The hypothesis of a deficit of the theory of mind in the evaluation of humour in schizophrenics is currently the object of several experiments. Nowadays, cognitive functions are also taken into account in humour perception studies. However the little or few studies relevant to this subject are a definite obstacle to the understanding of this complex phenomenon. © L’Encéphale, Paris, 2011. Auteur correspondant. Adresse e-mail : [email protected] (E. Étienne). 0013-7006/$ — see front matter © L’Encéphale, Paris, 2011. doi:10.1016/j.encep.2011.03.008 Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie, revue de la littérature Introduction Phénomène universel, l’humour a inspiré de nombreux auteurs, de l’antiquité jusqu’à nos jours. La philosophie et la neurologie sont les premières disciplines à y prêter attention. Paradoxalement, la psychologie ne s’est intéressée à l’humour qu’à partir de la moitié du xxe siècle. Des études ont montré que malgré son caractère universel, toutes les populations ne sont pas aussi sensibles et réactives face à l’humour. Ainsi, en psychiatrie, il existerait un déficit de l’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes. Celui-ci serait en partie expliqué par un déficit lié à la théorie de l’esprit [13]. Nous verrons que d’autres facteurs interviennent également dans l’appréciation et la compréhension de l’humour. L’humour joue un grand rôle dans notre société et sur le comportement des individus, quels qu’ils soient. Notre recherche vise donc à repérer les facteurs de l’humour, afin de comprendre de quoi celui-ci est constitué. Nous pourrons alors contribuer au développement de l’humour chez certaines catégories de sujets, en particulier les schizophrènes. Pour essayer de répondre à ces questions, nous allons commencer par définir l’humour. Définition de l’humour Pierre Corneille, au xviie siècle, utilisait le terme « humeur » dans le sens de « penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse ». Un siècle plus tard, les Anglais considérant leurs mots d’esprit comme pertinents et originaux ont créé le terme « humor ». L’humour est une forme d’esprit, un moyen d’expression, permettant de remanier la réalité et de la transformer en un fait cocasse engendrant le rire. Acteur de notre vie quotidienne, il reste cependant subjectif et complexe. Il englobe plusieurs notions, notamment celles de surprise, de plaisir et de pensée comme le soulignent Szafran et al., en 1994 [39]. Ces derniers définissent l’humour comme « une forme d’esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites ». La définition du mot et de la notion d’humour ont évolué avec le temps. Ce n’est qu’à partir du xviiie siècle que l’on commence à lui donner une signification s’approchant de celle d’aujourd’hui [16]. « L’homme sans humour vit de la vie des larves sous leur enveloppe de soir, sûr d’un avenir sans durée, mi-conscient, inchangeable. L’humour fait éclater le cocon vers la vie, le progrès, le risque d’exister. Le plus souvent il n’en sort qu’une mite inintéressante et vulgaire, mais parfois jaillit le papillon multicolore d’un rire pareil à celui des dieux ou bien on devine dans l’ombre le déploiement mystérieux des ailes de quelques phalènes couleurs de nuit. ». En 2001, Martin enrichit cette définition en précisant que l’humour est caractérisé par un statut ambigu. En effet, il peut être considéré comme un stimulus (par exemple, un film de comédie), un processus mental (perception ou création d’incongruités amusantes), un trait de personnalité (facilité à percevoir, à apprécier ou à produire de l’humour) ou encore comme une réponse (le rire). Nous constatons l’ampleur du champ d’action de l’humour. En effet, cette définition met en exergue l’aspect dichotomique du terme : 165 avoir de l’humour ou avoir le sens de l’humour, c’est-à-dire savoir apprécier les productions humoristiques des autres ou savoir les créer. On peut donc distinguer deux qualités distinctes et complémentaires : appréciation et production de l’humour. Dans les études, l’aptitude d’une personne à être réceptive à un stimulus humoristique a été plus souvent étudiée que sa propre aptitude à en produire [29]. Humour, ironie et comique L’ironie vient du latin ironia, du grec eirôneia, action d’interroger. « Manière de railler, de se moquer en ne donnant pas aux mots leur valeur réelle ou complète, ou en faisant entendre le contraire de ce que l’on dit » Le littré. Dans la littérature, force est de constater que chaque auteur a son propre vocabulaire, ses propres théories pour parler d’humour et d’ironie. Ainsi, Schopenhauer en 1839 et Bergson en 1900 ont distingué l’humour et l’ironie comme deux entités strictement différentes. Selon eux, l’humour serait l’inverse de l’ironie. L’ironie serait dirigée contre autrui alors que l’humour s’adresserait à soi même [6,36]. Pour Elgozy, l’ironie ridiculise et l’humour engendre de la sympathie. Il différencie également humour et comique. Ainsi précise-t-il que l’humour serait plus réservé que le comique : il aurait « moins pour objet de provoquer le rire que de suggérer une réflexion originale ou enjouée. L’humour fait sourire plus qu’il ne fait rire ». La différence se situerait alors essentiellement, au niveau de la réaction physiologique, de l’intensité émotionnelle ressentie et se traduirait physiquement par le sourire ou le rire [15]. Jean-Charles Chabanne dans, La comédie sociale, explique que le mot humour est utilisé de façon plus générique que le mot comique qui, lui, serait réservé au rire provoqué au théâtre [10]. Aujourd’hui, les diverses approches, philosophique, littéraire, psychologique engendrent presque autant de définitions du mot « humour » qu’il y a d’auteurs. Bernard Gendrel et Moran, en 2007, expliquent « il y a autant de sens du mot ‘‘humour’’ qu’il y a de commentateurs ». Cela souligne la complexité d’approche de cette notion. Mais en réalité, dans le langage courant, la distinction entre humour et comique est très rarement faite [22]. Qu’en est-il de l’humour chez le sujet schizophrène ? Selon Langdon et Coltheart, le langage et la compréhension chez les schizophrènes subissent deux altérations. La non-assimilation de la théorie de l’esprit entraîne une insensibilité à l’ironie. La reconnaissance médiocre des métaphores, qui touche également la sémantique, nuit elle aussi à leurs capacités d’humour [25]. Ainsi, le manque de précision et de consensus autour de la définition de l’humour entraîne des dérives dans l’utilisation de l’humour. La subjectivité joue alors un rôle particulier dans son appréciation. Cependant l’humour reste connoté comme positif. Freud lui-même en dit qu’il « peut être conçu comme la plus haute des réalisations de défense ». Trop difficile à définir, la notion d’humour s’explique alors par la métaphore : « L’humour, c’est le mélange du bas et de l’élevé, de l’idéal et du réel, le refus de la profondeur au profit de la surface » [19]. Ainsi, la perception de l’humour, comme la définition du terme humour, est différente selon les uns et les autres. Elle 166 varie selon leur vécu, leur âge, leur formation ou encore leur personnalité. Ce qui est considéré par certains comme drôle, peut être interprété par d’autres comme une moquerie de mauvais goût. Les rôles de l’humour Le rôle social de l’humour Dans l’inconscient collectif, l’humour exprime le bienêtre, le plaisir, la décompression, la spontanéité. Il a donc un rôle social au quotidien. Comme le dit Bergson [6] : « l’intelligence du comique doit rester en contact avec d’autres intelligences ». Le rire est alors un « geste social ». Il permet aux personnes de partager un événement, une pensée, une émotion, et c’est ce partage qui le rend si nécessaire. L’humour, mode particulier de communication, est souvent utilisé pour aborder des thèmes difficiles. En effet, une étude de Schmidt en 2002 démontre que la mémoire des sujets est meilleure lorsqu’il s’agit de restituer les items humoristiques que les non humoristiques [35]. Nous pouvons ajouter que l’humour utilise plusieurs supports tels que des sketchs, des chansons, des pièces de théâtre, des livres, ou des films [23] pour pouvoir faire face de manière adaptée à chaque situation. Ziv et Diem expliquent que l’objectif d’une création humoristique est d’établir des relations entre les êtres. Ils distinguent trois éléments dans l’activité humoristique : « l’humoriste, son audience et son sujet ». L’humour crée une complicité, renforce les liens (d’amitié, d’appartenance à un groupe). Les auteurs soulignent aussi le fait que l’humour attire les individus. Sa fonction sociale sert tant pour se faire accepter dans un groupe que pour y diminuer les tensions [40]. Le rôle thérapeutique de l’humour Des études ont démontré que dans la population générale, l’humour a un impact sur la santé physique et psychique [17]. Cet impact passe par différents mécanismes : • le premier mécanisme concerne les processus corporels accompagnant le rire (aux plans musculaire, cardiovasculaire, endocrinien, immunologique et du système nerveux), qui ont des effets positifs sur la santé. De ce point de vue, le rire est la composante cruciale du lien entre l’humour et la santé ; • le deuxième mécanisme relève du domaine des émotions. En effet, les effets bénéfiques de l’humour passent par un état émotionnel positif qui accompagne l’humour et le rire. Les émotions positives ont toujours un effet bénéfique sur la santé, quelle que soit leur origine ; • l’humour permettrait également de diminuer le stress. La fonction médicale rejoint alors la fonction sociale de l’humour. En effet, celui-ci protège des conséquences négatives du stress sur la santé. Un point de vue humoristique sur la vie et la capacité à voir le côté drôle des ennuis de tous les jours pourraient aider les individus à s’adapter plus efficacement aux situations stressantes. Prendre du recul par rapport au problème et regarder la situation sous un angle différent augmente le E. Étienne et al. sentiment de maîtrise et de bien-être. Ainsi, plusieurs études [1,24,30] ont montré que les personnes qui ont un plus grand sens de l’humour ont une meilleure image d’eux-mêmes ainsi qu’une meilleure estime de soi, et une perception de leur degré de stress, d’anxiété et de dépression moins élevée. Ces études rapportent également que les personnes présentant un plus grand degré d’humour tirent un plus grand plaisir et une plus grande satisfaction de leurs différents rôles sociaux et des différents événements de leur vie. Outils de test et de mesure de l’humour L’évaluation de l’humour s’est construite en parallèle de l’évaluation de l’intelligence. Or, peu d’instruments ont été élaborés durant la première moitié du xxe siècle. Le sens de l’humour, ou plus précisément l’appréciation de l’humour, a été testé par diverses méthodes. Elles ont comme point commun d’être composées de stimuli humoristiques (par exemple des dessins) présentés aux sujets. Les expressions de gaieté (rire ou sourire) peuvent être notées mais ce sont surtout les jugements et les signes de compréhension de l’humour qui sont pris en compte [26]. Un test retrouvé dans la littérature peut illustrer le propos : le test de Cattell compare la « note de caractère humoristique » donnée par le sujet à une plaisanterie, avec la moyenne des jugements d’un groupe de référence [9]. Cependant, les tests sur l’humour sont aussi multiples que les auteurs qui ont étudié ce thème. Les tests peuvent porter tantôt sur la classification d’images par valeur humoristique que sur la différenciation des dessins drôles versus pas drôles. Par ailleurs, il est important de noter que la notion de norme est omniprésente dans ces tests. L’étude de l’humour nous permet donc de dire que malgré tous les facteurs influençant l’appréciation de l’humour, il existerait une norme dans la population générale. Humour et schizophrénie Précédemment, l’humour et ses différentes caractéristiques ont été abordés au sein de la population générale mais quel lien coexiste entre l’humour et la schizophrénie ? Les premières études En 1954 J. Delay et al. ont mis au point un test d’humour composé d’une série de 196 plaisanteries sur une population témoin de 64 étudiants en psychologie et de 48 élèves infirmiers. Grâce aux résultats obtenus, le test définitif est composé de 70 plaisanteries. Le test est ensuite proposé à dix personnes souffrant de paranoïa et à un groupe témoin de 17 patients diagnostiqués psychotiques non paranoïaques (schizophrènes, personnalités psychopathiques et maniacodépressifs). Les résultats montrent que les personnalités psychotiques ont des résultats systématiquement inférieurs à l’étalonnage et que le niveau socioculturel est très important pour apprécier l’humour [14]. Paul Abély, en 1958, a testé les capacités humoristiques sur une dizaine de patientes schizophrènes. Au niveau méthodologique, l’auteur présente des planches humoris- Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie, revue de la littérature 167 tiques et répertorie les réactions des sujets face à ce type d’images. Celles-ci sont choisies au hasard dans des hebdomadaires et adaptées au sujet, en fonction de son âge, de son niveau intellectuel et de sa situation sociale. Le sujet doit les classer par ordre de préférence. Le résultat de l’étude met en évidence que le sens de l’humour est peu développé chez la plupart des névrosés ou des psychopathes. Par ailleurs, les schizophrènes réagissent de façons différentes selon la gravité de la psychose « chez toutes, le sens du comique est totalement absent, et chez les schizophrènes ayant bien réagi au traitement, il y a un réveil du sens du comique [. . .] mais on s’aperçoit que le sens de l’humour est toujours absent ». Cependant, il est difficile de bien comprendre la méthodologie de cette étude et il n’est pas précisé quelle est la distinction entre humour et comique [2]. Ainsi, dès les premières études réalisées sur les populations pathologiques, les chercheurs constatent une différence d’appréciation avec la population témoin. De plus, le niveau de gravité de la maladie est un facteur qui intervient dans la difficulté à apprécier l’humour. Ainsi, les auteurs qui ont abordé ce sujet ne sont pas nombreux, mais arrivent tous à une même conclusion : les schizophrènes ont des difficultés à apprécier l’humour. répondre de quatre manières différentes à la conclusion de l’histoire : ironiquement, figurativement, approprié et non approprié à la situation [25] ; • ainsi, Majoram et al., en 2005 en utilisant une méthode similaire à celle de Corcoran et al., ont comparé un groupe de 20 schizophrènes à un groupe témoin du même nombre. Ils ont trouvé dans les deux groupes des résultats inférieurs aux normes pour les images se référant à la théorie de l’esprit mais sans différence significative entre les deux groupes, ni corrélation entre l’âge, le sexe et le QI [27] ; • en 2005, Chaperot et al. soulignent l’apport de l’humour dans le traitement psychothérapeutique d’un patient schizophrène. Cet article développe le cas d’un patient ambivalent. Pour établir une relation de confiance, le psychothérapeute a dû faire appel à l’humour. Cette posture humoristique a permis d’interpréter le transfert par des « mot d’esprits » [11] ; • alors que Polimeni et al. ont comparé un groupe de 23 schizophrènes à 20 contrôles par un test de 128 images mélanges d’images TOM (« Théorie de l’Esprit ») et visuelles. Les patients avaient des résultats significativement inférieurs aux images TOM que les témoins mais sans corrélation entre l’âge, le sexe et le QI [31]. Les études basées sur la théorie de l’esprit Brune, en 2005, répertorie dans sa revue de la littérature les auteurs qui ont étudié la Théorie de l’Esprit et son lien avec la schizophrénie [8]. Au fil du temps, les études se précisent et les auteurs dévoilent le lien entre théorie de l’esprit et humour. La « Théorie de l’Esprit » est l’aptitude à comprendre les conduites d’autrui. Elle repose sur les inférences d’états mentaux et met l’accent sur la diversité. C’est la capacité à élaborer des hypothèses concernant les intentions d’autrui, à prédire des comportements. Cette théorie est développée par Baron-Cohen et al. en 1985 [3]. L’hypothèse d’un déficit de la théorie de l’esprit dans la schizophrénie fait aujourd’hui l’objet de plusieurs validations expérimentales [3,11,13,20,25,33,34]. Corcoran et al. en 1997 ont comparé un groupe de patients schizophrènes (n = 44) à un groupe témoin (n = 47) par des tests associant dix images de théorie de l’esprit et dix images visuelles. Les tests se composent de deux jeux de dix blagues : le premier jeu représente des actions à expliquer, le second permet d’analyser les intuitions qu’ont ressenties les sujets. Ils doivent décrire chaque image et leur but. Les auteurs retrouvent une différence significative entre le groupe témoin et le groupe de patients schizophrènes, ce aux dépens des patients schizophrènes, et ce pour les images « théorie de l’esprit » uniquement [13]. D’autres chercheurs ont voulu tester une corrélation entre le niveau du quotient intellectuel, la forme clinique de la schizophrénie et l’appréciation de l’humour : • comme nous l’indiquions précédemment, selon Langdon et al., le langage et la compréhension chez les schizophrènes subissent deux altérations. La non-assimilation de la « théorie de l’esprit » entraîne une insensibilité à l’ironie. La reconnaissance médiocre des métaphores, qui touche également la sémantique, nuit elle aussi à leurs capacités d’humour. Trente-six élèves ont été testés. Une histoire de quelques lignes est proposée au sujet qui peut Les études cognitives Plus récemment, les fonctions cognitives ont également été prises en compte dans l’étude de la perception de l’humour. Les travaux restent encore peu nombreux : • en 2007, Boziskas et al. ont comparé un groupe hétérogène (au point de vue de la gravité des symptômes et la forme clinique) de 36 patients schizophrènes à un groupe témoin de 31 sujets sains. Le test de l’humour utilisé est le Penn’s Humor Appreciation Test (PHAT) qui comprend 20 dessins ainsi que des dessins animés peu captivants impliquant un détail incongru. Les conclusions de cette étude indiquent une appréciation affaiblie de l’humour chez les patients schizophrènes. De plus, les performances sur le plan neuropsychologique suggèrent que le déficit dans l’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes pourrait être attribué à une faiblesse, dans les domaines neuropsychologiques, de l’attention sélective et soutenue. En effet, ils ont trouvé une corrélation positive entre le test d’humour (PHAT) et trois tests cognitifs (Stroop, PCPT, Verbal fluency test) [7] ; • enfin l’étude de Gelkopf et al., en 2006, a testé l’effet de l’humour durant trois mois en comparant un groupe de 15 patients schizophrènes résistants à un groupe témoin de 14 autres patients schizophrènes résistants. Les deux groupes sont homogènes au niveau des données sociodémographiques. L’expérimentation consiste à faire visionner un film comique par jour, cinq jours par semaine pendant trois mois pour le groupe de 15 patients et un film neutre, à la même fréquence, pour le groupe témoin. Les résultats montrent que l’entraînement quo- 168 tidien et sur un long terme à l’humour a un effet positif significatif sur le moral et l’humeur des patients et que malgré la maladie, ces sujets sont réceptifs et sensibles à l’humour. Les auteurs ont démontré que malgré un déficit d’appréciation de l’humour de base, un travail spécifique sur l’humour chez les patients schizophrènes résistants permet une amélioration dès trois mois de la capacité d’humour. Cette étude est la seule étude originale au niveau méthodologique, car elle utilise des films et non des dessins. Ce nouveau support associé à une exposition quasi quotidienne à l’humour serait-il la preuve d’un effet pédagogique de l’humour pour les patients schizophrènes [21] ? Mais qu’en est-il de l’humour propre du patient schizophrène ? Comment réussir à définir leurs formes d’humour qui semblent plus proches de la cocasserie ? L’ironie tout comme l’autodérision semble être un moyen de communication leur permettant une production humoristique. Leur pathologie comprend une dissociation mentale créant étrangeté et bizarrerie pouvant malgré eux avoir un effet comique. Certains d’entre eux le développent dans la relation thérapeutique. L’humour est un mécanisme de défense qui permet de créer une alliance thérapeutique en diminuant les facteurs anxieux. Mais il faut rester vigilant car l‘humour peut être utilisé par le patient pour mettre à mal cette relation et déstabiliser le clinicien. Discussion Dans la littérature, il existe peu d’études sur les populations schizophrènes, et les groupes interrogés lors de ces études sont relativement restreints. Au niveau méthodologique, les tests sont en majorité visuels, composés de dessins. Les consignes demandent aux sujets de noter les dessins, de les expliquer et de les classer par ordre de préférence. Ensuite, ils doivent les coter ou sur une échelle déterminant le « degré d’humour », c’est-à-dire l’intensité ressentie, ou sur une échelle évaluant la difficulté à comprendre l’image. Enfin, les sujets trient les dessins qui ont été initialement mélangés (drôle/pas drôle). Une seule étude a utilisé le support film et ce également dans un but thérapeutique. Les résultats mettent en évidence un déficit de l’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes, en lien avec le déficit de la « Théorie de l’Esprit » dans les études qui ont testé ce lien. Cependant, les limites de ces études sont à souligner : les populations sont peu homogènes, les formes cliniques ou l’intensité de la maladie ne semblent pas ou peu évaluées, ou bien restent limitées à la PANNS. Une seule étude prend en compte les fonctions cognitives [7]. D’autres facteurs influencent probablement le déficit d’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes : les émotions, l’anhédonie, l’alexythimie, le déficit empathique. . . En effet, l’expression des émotions provoque des modifications physiologiques et végétatives, ainsi que des réponses somatiques stéréotypées, telles que les expressions faciales. Ces deux types de réaction existent dans toutes les cultures. Les expressions ont une importance sociale, nécessaires pour la communication. L’humour chez le sujet sain provoque une émotion positive, source de plaisir. Qu’en est-il chez les sujets schizophrènes qui ont un E. Étienne et al. déficit social et un déficit de la communication plus ou moins accentué selon leur état clinique [18] ? Différentes études ont permis d’établir que les schizophrènes présentent un déficit dans l’évaluation des informations émotionnelles communiquées par le visage, la prosodie et la posture corporelle [4,5,12,28]. D’autres facteurs comme l’anhédonie (la perte de la capacité à éprouver du plaisir, [32]), l’alexithymie (l’incapacité à trouver des mots pour exprimer ses émotions ou sentiments [37,38] un déficit de l’empathie (percevoir le monde subjectif d’autrui « comme si » j’étais cette personne) sont à prendre en compte car jouant probablement un rôle dans le déficit de l’appréciation de l’humour. Ces différents facteurs nécessitent d’être corrélés avec les tests d’humour dans des études futures. Enfin, si le déficit de l’appréciation de l’humour chez le patient schizophrène semble consensuel dans ces études, il reste à affiner les résultats en fonction de la forme clinique, des fonctions cognitives de traitement et des données sociodémographiques des patients. La part de l’humour dans la prise en charge des patients schizophrènes en groupe ou en individuel serait une piste thérapeutique à développer afin de permettre une vie sociale plus riche par amélioration de l’état psychique des patients. Conclusion L’humour est un phénomène très complexe comprenant des aspects cognitifs, émotionnels, physiologiques et sociaux avec des effets positifs sur la santé ainsi que sur les liens sociaux. Il peut donc être une approche originale et efficace dans l’approche thérapeutique des sujets malades. Déclaration d’intérêts Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article. Références [1] Abel M. Humor, stress, and coping strategies. Int J Humor Res 2002;15:365—81. [2] Abély P. Trials on the use of test of sense of humor and sense of comic in psychotics and neurotics. Ann Med Psychol 1958;116(1[3]):552—4. [3] Baron-Cohen S, Leslie A, Frith U. Does autistic child have a ‘‘theory of mind’’. Cognition 1985;21:37—46. 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