Humour et théorie de l`esprit dans la schizophrénie, revue de la

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Humour et théorie de l`esprit dans la schizophrénie, revue de la
L’Encéphale (2012) 38, 164—169
Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com
journal homepage: www.em-consulte.com/produit/ENCEP
PSYCHOPATHOLOGIE
Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie,
revue de la littérature
Humour and the theory of mind in schizophrenia: A review of the literature
E. Étienne ∗, S. Braha , D. Januel
Unité de recherche clinique, EPS Ville Evrard, 202, avenue Jean-Jaurès, 93330 Neuilly-sur-Marne, France
Reçu le 7 mai 2010 ; accepté le 30 décembre 2010
Disponible sur Internet le 5 juillet 2011
MOTS CLÉS
Humour ;
Schizophrénie ;
Théorie de l’esprit
KEYWORDS
Humour;
Schizophrenia;
Theory of mind
∗
Résumé L’humour est un phénomène universel, un fait quotidien porteur d’une valence
positive valorisée dans notre société. Le sens de l’humour est subjectif, inhérent à chaque
personnalité, compliqué à évaluer. On pourrait le cataloguer d’objet indéfinissable par une
absence de normes. Cette notion, si insaisissable soit-elle, a un rôle social primordial, de communication, de partage, de confidence et aussi un rôle thérapeutique autant au niveau corporel
qu’émotionnel. L’évolution de l’importance de ce thème dans la société a forcé les chercheurs
à partir des années 1950 à l’associer à la schizophrénie. Les études démontrent donc un déficit
net des capacités humoristiques entre les sujets sains et les patients. L’hypothèse d’un déficit
de la théorie de l’esprit dans l’appréciation humoristique des schizophrènes fait aujourd’hui
l’objet de plusieurs validations expérimentales. De nos jours, les fonctions cognitives sont aussi
prises en compte pour l’étude de la perception de l’humour. Cette revue de la littérature tente
d’apporter un regard nouveau quant à la compréhension de ce phénomène complexe.
© L’Encéphale, Paris, 2011.
Summary Humour is a universal phenomenon, a daily fact holding positive aspects valued
in society. The sense of humour is subjective, inherent in each and everyone and difficult to
assess. We could qualify it as an indefinable sense set by an absence of norms. This intangible
notion occupies a primordial social role of communication, confidence, shared by all with both
therapeutic and physical benefit. Scientists started researching this theme in schizophrenic
patients from 1950. Studies show a net deficit of humour capabilities between healthy subjects
and patients. The hypothesis of a deficit of the theory of mind in the evaluation of humour in
schizophrenics is currently the object of several experiments. Nowadays, cognitive functions are
also taken into account in humour perception studies. However the little or few studies relevant
to this subject are a definite obstacle to the understanding of this complex phenomenon.
© L’Encéphale, Paris, 2011.
Auteur correspondant.
Adresse e-mail : [email protected] (E. Étienne).
0013-7006/$ — see front matter © L’Encéphale, Paris, 2011.
doi:10.1016/j.encep.2011.03.008
Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie, revue de la littérature
Introduction
Phénomène universel, l’humour a inspiré de nombreux
auteurs, de l’antiquité jusqu’à nos jours. La philosophie et
la neurologie sont les premières disciplines à y prêter attention. Paradoxalement, la psychologie ne s’est intéressée à
l’humour qu’à partir de la moitié du xxe siècle. Des études
ont montré que malgré son caractère universel, toutes les
populations ne sont pas aussi sensibles et réactives face à
l’humour. Ainsi, en psychiatrie, il existerait un déficit de
l’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes.
Celui-ci serait en partie expliqué par un déficit lié à la
théorie de l’esprit [13]. Nous verrons que d’autres facteurs
interviennent également dans l’appréciation et la compréhension de l’humour.
L’humour joue un grand rôle dans notre société et sur
le comportement des individus, quels qu’ils soient. Notre
recherche vise donc à repérer les facteurs de l’humour,
afin de comprendre de quoi celui-ci est constitué. Nous
pourrons alors contribuer au développement de l’humour
chez certaines catégories de sujets, en particulier les
schizophrènes. Pour essayer de répondre à ces questions,
nous allons commencer par définir l’humour.
Définition de l’humour
Pierre Corneille, au xviie siècle, utilisait le terme « humeur »
dans le sens de « penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse ». Un siècle plus tard, les Anglais considérant leurs
mots d’esprit comme pertinents et originaux ont créé le
terme « humor ».
L’humour est une forme d’esprit, un moyen d’expression,
permettant de remanier la réalité et de la transformer en un
fait cocasse engendrant le rire. Acteur de notre vie quotidienne, il reste cependant subjectif et complexe. Il englobe
plusieurs notions, notamment celles de surprise, de plaisir
et de pensée comme le soulignent Szafran et al., en 1994
[39]. Ces derniers définissent l’humour comme « une forme
d’esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en
dégager les aspects plaisants et insolites ».
La définition du mot et de la notion d’humour ont évolué avec le temps. Ce n’est qu’à partir du xviiie siècle que
l’on commence à lui donner une signification s’approchant
de celle d’aujourd’hui [16]. « L’homme sans humour vit de
la vie des larves sous leur enveloppe de soir, sûr d’un avenir
sans durée, mi-conscient, inchangeable. L’humour fait éclater le cocon vers la vie, le progrès, le risque d’exister. Le plus
souvent il n’en sort qu’une mite inintéressante et vulgaire,
mais parfois jaillit le papillon multicolore d’un rire pareil à
celui des dieux ou bien on devine dans l’ombre le déploiement mystérieux des ailes de quelques phalènes couleurs de
nuit. ».
En 2001, Martin enrichit cette définition en précisant que
l’humour est caractérisé par un statut ambigu. En effet,
il peut être considéré comme un stimulus (par exemple,
un film de comédie), un processus mental (perception ou
création d’incongruités amusantes), un trait de personnalité
(facilité à percevoir, à apprécier ou à produire de l’humour)
ou encore comme une réponse (le rire). Nous constatons
l’ampleur du champ d’action de l’humour. En effet, cette
définition met en exergue l’aspect dichotomique du terme :
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avoir de l’humour ou avoir le sens de l’humour, c’est-à-dire
savoir apprécier les productions humoristiques des autres
ou savoir les créer. On peut donc distinguer deux qualités
distinctes et complémentaires : appréciation et production
de l’humour. Dans les études, l’aptitude d’une personne à
être réceptive à un stimulus humoristique a été plus souvent
étudiée que sa propre aptitude à en produire [29].
Humour, ironie et comique
L’ironie vient du latin ironia, du grec eirôneia, action
d’interroger. « Manière de railler, de se moquer en ne donnant pas aux mots leur valeur réelle ou complète, ou en
faisant entendre le contraire de ce que l’on dit » Le littré.
Dans la littérature, force est de constater que chaque auteur
a son propre vocabulaire, ses propres théories pour parler
d’humour et d’ironie. Ainsi, Schopenhauer en 1839 et Bergson en 1900 ont distingué l’humour et l’ironie comme deux
entités strictement différentes. Selon eux, l’humour serait
l’inverse de l’ironie. L’ironie serait dirigée contre autrui
alors que l’humour s’adresserait à soi même [6,36].
Pour Elgozy, l’ironie ridiculise et l’humour engendre de
la sympathie. Il différencie également humour et comique.
Ainsi précise-t-il que l’humour serait plus réservé que le
comique : il aurait « moins pour objet de provoquer le
rire que de suggérer une réflexion originale ou enjouée.
L’humour fait sourire plus qu’il ne fait rire ». La différence
se situerait alors essentiellement, au niveau de la réaction
physiologique, de l’intensité émotionnelle ressentie et se
traduirait physiquement par le sourire ou le rire [15].
Jean-Charles Chabanne dans, La comédie sociale,
explique que le mot humour est utilisé de façon plus
générique que le mot comique qui, lui, serait réservé
au rire provoqué au théâtre [10]. Aujourd’hui, les
diverses approches, philosophique, littéraire, psychologique
engendrent presque autant de définitions du mot « humour »
qu’il y a d’auteurs. Bernard Gendrel et Moran, en 2007,
expliquent « il y a autant de sens du mot ‘‘humour’’
qu’il y a de commentateurs ». Cela souligne la complexité
d’approche de cette notion. Mais en réalité, dans le langage courant, la distinction entre humour et comique est
très rarement faite [22].
Qu’en est-il de l’humour chez le sujet schizophrène ?
Selon Langdon et Coltheart, le langage et la compréhension chez les schizophrènes subissent deux altérations.
La non-assimilation de la théorie de l’esprit entraîne une
insensibilité à l’ironie. La reconnaissance médiocre des
métaphores, qui touche également la sémantique, nuit elle
aussi à leurs capacités d’humour [25].
Ainsi, le manque de précision et de consensus autour de la
définition de l’humour entraîne des dérives dans l’utilisation
de l’humour. La subjectivité joue alors un rôle particulier
dans son appréciation. Cependant l’humour reste connoté
comme positif. Freud lui-même en dit qu’il « peut être conçu
comme la plus haute des réalisations de défense ». Trop
difficile à définir, la notion d’humour s’explique alors par
la métaphore : « L’humour, c’est le mélange du bas et de
l’élevé, de l’idéal et du réel, le refus de la profondeur au
profit de la surface » [19].
Ainsi, la perception de l’humour, comme la définition du
terme humour, est différente selon les uns et les autres. Elle
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varie selon leur vécu, leur âge, leur formation ou encore leur
personnalité. Ce qui est considéré par certains comme drôle,
peut être interprété par d’autres comme une moquerie de
mauvais goût.
Les rôles de l’humour
Le rôle social de l’humour
Dans l’inconscient collectif, l’humour exprime le bienêtre, le plaisir, la décompression, la spontanéité. Il a donc
un rôle social au quotidien. Comme le dit Bergson [6] :
« l’intelligence du comique doit rester en contact avec
d’autres intelligences ». Le rire est alors un « geste social ».
Il permet aux personnes de partager un événement, une
pensée, une émotion, et c’est ce partage qui le rend si
nécessaire. L’humour, mode particulier de communication,
est souvent utilisé pour aborder des thèmes difficiles.
En effet, une étude de Schmidt en 2002 démontre que la
mémoire des sujets est meilleure lorsqu’il s’agit de restituer
les items humoristiques que les non humoristiques [35]. Nous
pouvons ajouter que l’humour utilise plusieurs supports tels
que des sketchs, des chansons, des pièces de théâtre, des
livres, ou des films [23] pour pouvoir faire face de manière
adaptée à chaque situation.
Ziv et Diem expliquent que l’objectif d’une création
humoristique est d’établir des relations entre les êtres.
Ils distinguent trois éléments dans l’activité humoristique :
« l’humoriste, son audience et son sujet ». L’humour crée
une complicité, renforce les liens (d’amitié, d’appartenance
à un groupe). Les auteurs soulignent aussi le fait que
l’humour attire les individus. Sa fonction sociale sert tant
pour se faire accepter dans un groupe que pour y diminuer
les tensions [40].
Le rôle thérapeutique de l’humour
Des études ont démontré que dans la population générale,
l’humour a un impact sur la santé physique et psychique
[17]. Cet impact passe par différents mécanismes :
• le premier mécanisme concerne les processus corporels
accompagnant le rire (aux plans musculaire, cardiovasculaire, endocrinien, immunologique et du système
nerveux), qui ont des effets positifs sur la santé. De ce
point de vue, le rire est la composante cruciale du lien
entre l’humour et la santé ;
• le deuxième mécanisme relève du domaine des émotions.
En effet, les effets bénéfiques de l’humour passent par
un état émotionnel positif qui accompagne l’humour et
le rire. Les émotions positives ont toujours un effet bénéfique sur la santé, quelle que soit leur origine ;
• l’humour permettrait également de diminuer le stress.
La fonction médicale rejoint alors la fonction sociale de
l’humour. En effet, celui-ci protège des conséquences
négatives du stress sur la santé. Un point de vue humoristique sur la vie et la capacité à voir le côté drôle des
ennuis de tous les jours pourraient aider les individus à
s’adapter plus efficacement aux situations stressantes.
Prendre du recul par rapport au problème et regarder la situation sous un angle différent augmente le
E. Étienne et al.
sentiment de maîtrise et de bien-être. Ainsi, plusieurs
études [1,24,30] ont montré que les personnes qui ont
un plus grand sens de l’humour ont une meilleure image
d’eux-mêmes ainsi qu’une meilleure estime de soi, et
une perception de leur degré de stress, d’anxiété et de
dépression moins élevée. Ces études rapportent également que les personnes présentant un plus grand degré
d’humour tirent un plus grand plaisir et une plus grande
satisfaction de leurs différents rôles sociaux et des différents événements de leur vie.
Outils de test et de mesure de l’humour
L’évaluation de l’humour s’est construite en parallèle de
l’évaluation de l’intelligence. Or, peu d’instruments ont été
élaborés durant la première moitié du xxe siècle. Le sens de
l’humour, ou plus précisément l’appréciation de l’humour,
a été testé par diverses méthodes. Elles ont comme point
commun d’être composées de stimuli humoristiques (par
exemple des dessins) présentés aux sujets. Les expressions
de gaieté (rire ou sourire) peuvent être notées mais ce sont
surtout les jugements et les signes de compréhension de
l’humour qui sont pris en compte [26]. Un test retrouvé
dans la littérature peut illustrer le propos : le test de Cattell
compare la « note de caractère humoristique » donnée par
le sujet à une plaisanterie, avec la moyenne des jugements
d’un groupe de référence [9].
Cependant, les tests sur l’humour sont aussi multiples
que les auteurs qui ont étudié ce thème. Les tests peuvent
porter tantôt sur la classification d’images par valeur humoristique que sur la différenciation des dessins drôles versus
pas drôles. Par ailleurs, il est important de noter que la
notion de norme est omniprésente dans ces tests. L’étude
de l’humour nous permet donc de dire que malgré tous les
facteurs influençant l’appréciation de l’humour, il existerait
une norme dans la population générale.
Humour et schizophrénie
Précédemment, l’humour et ses différentes caractéristiques
ont été abordés au sein de la population générale mais quel
lien coexiste entre l’humour et la schizophrénie ?
Les premières études
En 1954 J. Delay et al. ont mis au point un test d’humour
composé d’une série de 196 plaisanteries sur une population témoin de 64 étudiants en psychologie et de 48 élèves
infirmiers. Grâce aux résultats obtenus, le test définitif est
composé de 70 plaisanteries. Le test est ensuite proposé à
dix personnes souffrant de paranoïa et à un groupe témoin
de 17 patients diagnostiqués psychotiques non paranoïaques
(schizophrènes, personnalités psychopathiques et maniacodépressifs). Les résultats montrent que les personnalités
psychotiques ont des résultats systématiquement inférieurs
à l’étalonnage et que le niveau socioculturel est très important pour apprécier l’humour [14].
Paul Abély, en 1958, a testé les capacités humoristiques sur une dizaine de patientes schizophrènes. Au niveau
méthodologique, l’auteur présente des planches humoris-
Humour et théorie de l’esprit dans la schizophrénie, revue de la littérature
167
tiques et répertorie les réactions des sujets face à ce type
d’images. Celles-ci sont choisies au hasard dans des hebdomadaires et adaptées au sujet, en fonction de son âge,
de son niveau intellectuel et de sa situation sociale. Le
sujet doit les classer par ordre de préférence. Le résultat
de l’étude met en évidence que le sens de l’humour est
peu développé chez la plupart des névrosés ou des psychopathes. Par ailleurs, les schizophrènes réagissent de façons
différentes selon la gravité de la psychose « chez toutes, le
sens du comique est totalement absent, et chez les schizophrènes ayant bien réagi au traitement, il y a un réveil
du sens du comique [. . .] mais on s’aperçoit que le sens de
l’humour est toujours absent ». Cependant, il est difficile
de bien comprendre la méthodologie de cette étude et il
n’est pas précisé quelle est la distinction entre humour et
comique [2].
Ainsi, dès les premières études réalisées sur les
populations pathologiques, les chercheurs constatent une
différence d’appréciation avec la population témoin. De
plus, le niveau de gravité de la maladie est un facteur qui
intervient dans la difficulté à apprécier l’humour. Ainsi, les
auteurs qui ont abordé ce sujet ne sont pas nombreux, mais
arrivent tous à une même conclusion : les schizophrènes ont
des difficultés à apprécier l’humour.
répondre de quatre manières différentes à la conclusion
de l’histoire : ironiquement, figurativement, approprié et
non approprié à la situation [25] ;
• ainsi, Majoram et al., en 2005 en utilisant une méthode
similaire à celle de Corcoran et al., ont comparé un
groupe de 20 schizophrènes à un groupe témoin du même
nombre. Ils ont trouvé dans les deux groupes des résultats inférieurs aux normes pour les images se référant à la
théorie de l’esprit mais sans différence significative entre
les deux groupes, ni corrélation entre l’âge, le sexe et le
QI [27] ;
• en 2005, Chaperot et al. soulignent l’apport de l’humour
dans le traitement psychothérapeutique d’un patient
schizophrène. Cet article développe le cas d’un patient
ambivalent. Pour établir une relation de confiance, le psychothérapeute a dû faire appel à l’humour. Cette posture
humoristique a permis d’interpréter le transfert par des
« mot d’esprits » [11] ;
• alors que Polimeni et al. ont comparé un groupe de
23 schizophrènes à 20 contrôles par un test de 128 images
mélanges d’images TOM (« Théorie de l’Esprit ») et
visuelles. Les patients avaient des résultats significativement inférieurs aux images TOM que les témoins mais sans
corrélation entre l’âge, le sexe et le QI [31].
Les études basées sur la théorie de l’esprit
Brune, en 2005, répertorie dans sa revue de la littérature
les auteurs qui ont étudié la Théorie de l’Esprit et son lien
avec la schizophrénie [8].
Au fil du temps, les études se précisent et les auteurs
dévoilent le lien entre théorie de l’esprit et humour. La
« Théorie de l’Esprit » est l’aptitude à comprendre les
conduites d’autrui. Elle repose sur les inférences d’états
mentaux et met l’accent sur la diversité. C’est la capacité à
élaborer des hypothèses concernant les intentions d’autrui,
à prédire des comportements. Cette théorie est développée par Baron-Cohen et al. en 1985 [3]. L’hypothèse d’un
déficit de la théorie de l’esprit dans la schizophrénie fait
aujourd’hui l’objet de plusieurs validations expérimentales
[3,11,13,20,25,33,34].
Corcoran et al. en 1997 ont comparé un groupe de
patients schizophrènes (n = 44) à un groupe témoin (n = 47)
par des tests associant dix images de théorie de l’esprit et
dix images visuelles. Les tests se composent de deux jeux
de dix blagues : le premier jeu représente des actions à
expliquer, le second permet d’analyser les intuitions qu’ont
ressenties les sujets. Ils doivent décrire chaque image et
leur but. Les auteurs retrouvent une différence significative
entre le groupe témoin et le groupe de patients schizophrènes, ce aux dépens des patients schizophrènes, et ce
pour les images « théorie de l’esprit » uniquement [13].
D’autres chercheurs ont voulu tester une corrélation
entre le niveau du quotient intellectuel, la forme clinique
de la schizophrénie et l’appréciation de l’humour :
• comme nous l’indiquions précédemment, selon Langdon
et al., le langage et la compréhension chez les schizophrènes subissent deux altérations. La non-assimilation
de la « théorie de l’esprit » entraîne une insensibilité à
l’ironie. La reconnaissance médiocre des métaphores, qui
touche également la sémantique, nuit elle aussi à leurs
capacités d’humour. Trente-six élèves ont été testés. Une
histoire de quelques lignes est proposée au sujet qui peut
Les études cognitives
Plus récemment, les fonctions cognitives ont également été
prises en compte dans l’étude de la perception de l’humour.
Les travaux restent encore peu nombreux :
• en 2007, Boziskas et al. ont comparé un groupe hétérogène (au point de vue de la gravité des symptômes et la
forme clinique) de 36 patients schizophrènes à un groupe
témoin de 31 sujets sains. Le test de l’humour utilisé est
le Penn’s Humor Appreciation Test (PHAT) qui comprend
20 dessins ainsi que des dessins animés peu captivants
impliquant un détail incongru. Les conclusions de cette
étude indiquent une appréciation affaiblie de l’humour
chez les patients schizophrènes. De plus, les performances sur le plan neuropsychologique suggèrent que le
déficit dans l’appréciation de l’humour chez les patients
schizophrènes pourrait être attribué à une faiblesse, dans
les domaines neuropsychologiques, de l’attention sélective et soutenue. En effet, ils ont trouvé une corrélation
positive entre le test d’humour (PHAT) et trois tests cognitifs (Stroop, PCPT, Verbal fluency test) [7] ;
• enfin l’étude de Gelkopf et al., en 2006, a testé l’effet
de l’humour durant trois mois en comparant un groupe
de 15 patients schizophrènes résistants à un groupe
témoin de 14 autres patients schizophrènes résistants.
Les deux groupes sont homogènes au niveau des données sociodémographiques. L’expérimentation consiste à
faire visionner un film comique par jour, cinq jours par
semaine pendant trois mois pour le groupe de 15 patients
et un film neutre, à la même fréquence, pour le groupe
témoin. Les résultats montrent que l’entraînement quo-
168
tidien et sur un long terme à l’humour a un effet positif
significatif sur le moral et l’humeur des patients et que
malgré la maladie, ces sujets sont réceptifs et sensibles à
l’humour. Les auteurs ont démontré que malgré un déficit
d’appréciation de l’humour de base, un travail spécifique
sur l’humour chez les patients schizophrènes résistants
permet une amélioration dès trois mois de la capacité
d’humour. Cette étude est la seule étude originale au
niveau méthodologique, car elle utilise des films et non
des dessins. Ce nouveau support associé à une exposition
quasi quotidienne à l’humour serait-il la preuve d’un effet
pédagogique de l’humour pour les patients schizophrènes
[21] ?
Mais qu’en est-il de l’humour propre du patient schizophrène ? Comment réussir à définir leurs formes d’humour
qui semblent plus proches de la cocasserie ? L’ironie
tout comme l’autodérision semble être un moyen de
communication leur permettant une production humoristique. Leur pathologie comprend une dissociation mentale
créant étrangeté et bizarrerie pouvant malgré eux avoir un
effet comique. Certains d’entre eux le développent dans
la relation thérapeutique. L’humour est un mécanisme de
défense qui permet de créer une alliance thérapeutique en
diminuant les facteurs anxieux. Mais il faut rester vigilant
car l‘humour peut être utilisé par le patient pour mettre à
mal cette relation et déstabiliser le clinicien.
Discussion
Dans la littérature, il existe peu d’études sur les populations
schizophrènes, et les groupes interrogés lors de ces études
sont relativement restreints. Au niveau méthodologique,
les tests sont en majorité visuels, composés de dessins.
Les consignes demandent aux sujets de noter les dessins,
de les expliquer et de les classer par ordre de préférence.
Ensuite, ils doivent les coter ou sur une échelle déterminant
le « degré d’humour », c’est-à-dire l’intensité ressentie, ou
sur une échelle évaluant la difficulté à comprendre l’image.
Enfin, les sujets trient les dessins qui ont été initialement
mélangés (drôle/pas drôle). Une seule étude a utilisé le
support film et ce également dans un but thérapeutique. Les
résultats mettent en évidence un déficit de l’appréciation
de l’humour chez les patients schizophrènes, en lien avec
le déficit de la « Théorie de l’Esprit » dans les études qui ont
testé ce lien. Cependant, les limites de ces études sont à
souligner : les populations sont peu homogènes, les formes
cliniques ou l’intensité de la maladie ne semblent pas ou
peu évaluées, ou bien restent limitées à la PANNS. Une
seule étude prend en compte les fonctions cognitives [7].
D’autres facteurs influencent probablement le déficit
d’appréciation de l’humour chez les patients schizophrènes : les émotions, l’anhédonie, l’alexythimie, le déficit
empathique. . . En effet, l’expression des émotions provoque
des modifications physiologiques et végétatives, ainsi que
des réponses somatiques stéréotypées, telles que les expressions faciales. Ces deux types de réaction existent dans
toutes les cultures. Les expressions ont une importance
sociale, nécessaires pour la communication. L’humour chez
le sujet sain provoque une émotion positive, source de plaisir. Qu’en est-il chez les sujets schizophrènes qui ont un
E. Étienne et al.
déficit social et un déficit de la communication plus ou moins
accentué selon leur état clinique [18] ?
Différentes études ont permis d’établir que les schizophrènes présentent un déficit dans l’évaluation des
informations émotionnelles communiquées par le visage,
la prosodie et la posture corporelle [4,5,12,28]. D’autres
facteurs comme l’anhédonie (la perte de la capacité à
éprouver du plaisir, [32]), l’alexithymie (l’incapacité à trouver des mots pour exprimer ses émotions ou sentiments
[37,38] un déficit de l’empathie (percevoir le monde subjectif d’autrui « comme si » j’étais cette personne) sont à
prendre en compte car jouant probablement un rôle dans le
déficit de l’appréciation de l’humour. Ces différents facteurs
nécessitent d’être corrélés avec les tests d’humour dans des
études futures.
Enfin, si le déficit de l’appréciation de l’humour chez le
patient schizophrène semble consensuel dans ces études,
il reste à affiner les résultats en fonction de la forme clinique, des fonctions cognitives de traitement et des données
sociodémographiques des patients.
La part de l’humour dans la prise en charge des patients
schizophrènes en groupe ou en individuel serait une piste
thérapeutique à développer afin de permettre une vie
sociale plus riche par amélioration de l’état psychique des
patients.
Conclusion
L’humour est un phénomène très complexe comprenant des
aspects cognitifs, émotionnels, physiologiques et sociaux
avec des effets positifs sur la santé ainsi que sur les liens
sociaux. Il peut donc être une approche originale et efficace
dans l’approche thérapeutique des sujets malades.
Déclaration d’intérêts
Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en
relation avec cet article.
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