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Transcription
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ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES
THÈSE
Pour l’obtention du grade de
DOCTEUR EN SCIENCES SOCIALES DE L’EHESS
Discipline : Recherches comparatives sur le développement
Présentée et soutenue publiquement par
VAZQUEZ PINACHO Yadira
Le 30 mars 2009
LES CENTRES COMMERCIAUX AU MEXIQUE : LIMITES
SOCIALES ET SPATIALES DE LA MODERNITÉ URBAINE.
Directeur de thèse :
MUSSET Alain, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Études en Sciences
Sociales.
Composition du Jury :
BATAILLON Gilles, directeur d’études à l’ l’Ecole des Hautes Études en
Sciences Sociales.
PRÉVÔT-SCHAPIRA Marie France, professeur à l’Université Paris VIII.
SALIN Elodie, professeur à l’Université du Maine.
VALLAT Colette, professeur à l’Université Paris X.
A mis padres, a mi hermana
y a Nicolas.
Que M. Alain MUSSET, professeur et directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales reçoive toute l’expression de ma reconnaissance pour m’avoir accueilli
dans la formation doctorale « Recherches comparatives sur le développement ». Grâce à
ses compétences scientifiques, son exigence et ses conseils, j’ai pu mener ce travail à son
terme. Tout au long de ces années il a fait preuve de disponibilité et ses remarques ont été
essentielles pour orienter mes recherches.
Je remercie profondément Mme. Marie-France Prévôt Schapira, Mme. Elodie Salin, Mme.
Colette Vallat et M. Gilles BATAILLON d’avoir accepté d’être membres du jury.
Je tiens à remercier le Conseil National de Science et Technologie (Consejo Nacional de
Ciencia y Tecnología) et la Société Française d’Exportation des Ressources Educatives
(SFERE) pour leur soutien financier accordé pour la réalisation de ce travail.
Remerciements particuliers à Guénola CAPRON et Jerôme MONNET, dont les travaux et
commentaires ont éclairé cette recherche. Je remercie également l’ensemble des personnes
qui ont partagé ces expériences et ces connaissances lors des interviews. Merci à tous de
m’avoir accordé votre confiance.
Je voudrais que Richard, Françoise et Evelyne soient assurés de toute ma reconnaissance
face au généreux travail de lecture et de correction, ainsi que pour leur soutien sincère et
leur présence affectueuse qui m’ont apporté courage et énergie. Je remercie également
Nicolas pour son travail de montage des images du film.
Que ma famille et mes amis soient remerciés pour m’avoir accordé leur patience et leur
soutien constant.
Sommaire
SOMMAIRE............................................................................................................ 11
INTRODUCTION .................................................................................................... 15
PARTIE 1 : LES NOUVELLES FORMES DE LA MODERNISATION
COMMERCIALE AU MEXIQUE............................................................................. 27
1. LES ELEMENTS DE LA MODERNISATION COMMERCIALE AU MEXIQUE...
......................................................................................................................... 29
1.1.
A l’origine de la modernité commerciale: le shopping center............................................ 30
1.2.
Le centre commercial, une importation du nord du Mexique ........................................... 40
1.3.
Santa Fe et Angelópolis, les derniers grands malls du pays ............................................... 52
2. LES ACTEURS DE LA MODERNISATION COMMERCIALE AU MEXIQUE .....
......................................................................................................................... 65
2.1.
Archéologie de la modernité commerciale........................................................................... 79
2.2.
Alliances stratégiques: plus de commerces et d’affaires..................................................... 89
2.3.
Le rôle du gouvernement dans la modernisation commerciale ......................................... 94
3. LES CENTRES COMMERCIAUX, DE QUEL ESPACE PARLONS-NOUS ?.....
....................................................................................................................... 103
3.1.
Un non-lieu dans la ville pour se rencontrer ..................................................................... 106
3.2.
Ici aussi il y a de l’espace pour le divertissement .............................................................. 131
3.3.
Un outil dans l’aménagement du territoire? ..................................................................... 139
3.4.
Santa Fe et Angelópolis, une méthodologie pour comprendre la modernité .................. 147
PARTIE 2 : LES CENTRES COMMERCIAUX, ACTEURS DE LA MODERNISATION
SPATIALE............................................................................................................ 157
Sommaire
4. SANTA FE ET ANGELOPOLIS, UNE STRATEGIE COMMERCIALE OU DE
CROISSANCE URBAINE? LES ORIGINES DES PROJETS.............................. 159
4.1.
La croissance de la ville vers l’Ouest.................................................................................. 161
4.2.
Santa Fe et Angelópolis, à l’origine deux projets différents............................................. 171
4.3.
Santa Fe et Angelópolis, terres de tous et de personne ..................................................... 182
5. LA TRANSFORMATION URBAINE : LA NAISSANCE D’UN QUARTIER.........
....................................................................................................................... 201
5.1.
L’intervention des pouvoirs publics, les raison de leurs travaux .................................... 204
5.2.
Le zonage des nouveaux territoires .................................................................................... 231
5.3.
La coordination, l’Etat comme agent immobilier ............................................................. 242
6. LA CONSOLIDATION DE SANTA FE ET ANGELOPOLIS.......................... 249
6.1.
Investissement-urbanisation-commercialisation-investissement; une stratégie en or ... 250
6.2.
L’intervention du secteur privé: les pionniers................................................................... 261
6.3.
Les limites de l’intervention publique ................................................................................ 270
PARTIE 3. DU POLE URBAIN AU FRAGMENT DE VILLE : LES LIMITES DE LA
MODERNISATION URBAINE .............................................................................. 299
7. LES NOUVEAUX POLES URBAINS, DU MALL A LA ZONE ...................... 301
7.1.
Le rôle du mall, un centre régional?................................................................................... 303
7.2. Le pôle de croissance urbaine : une zone tertiaire dite internationale aux implications
locales............................................................................................................................................... 308
7.3.
Un accès limité...................................................................................................................... 335
8. SANTA FE ET ANGELOPOLIS, FRAGMENTS DE LA VILLE? ................... 347
8.1.
L’architecture et la morphologie: les tracés qui donnent de la valeur............................ 351
8.2.
Le rêve de vivre à la périphérie : les zones résidentielles de Santa Fe et Angelópolis ... 358
8.3.
Une géographie résidentielle divisée................................................................................... 374
12
Sommaire
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
9. DE LA SEGMENTATION COMMERCIALE A LA SEGREGATION SOCIALE ...
....................................................................................................................... 387
9.1.
La sécurité: surveiller et contrôler, que protège-t-on ? .................................................... 390
9.2.
Entre la propriété privée et la différenciation: les oubliés de la modernisation............. 410
9.3.
Le revers de la médaille ou ce qu’on a oublié en chemin.................................................. 428
CONCLUSIONS ................................................................................................... 439
BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................. 453
GLOSSAIRE ........................................................................................................ 477
TABLE DES MATIERES...................................................................................... 485
TABLE DES CARTES.......................................................................................... 489
TABLE DES FIGURES ........................................................................................ 491
TABLE DES PHOTOS ......................................................................................... 493
TABLE DES TABLEAUX..................................................................................... 497
13
Introduction
Le centre commercial est une configuration spatiale présente au Mexique depuis environ
quarante ans. Ce lieu est toujours perçu par les concepteurs, les promoteurs et les
gestionnaires comme un espace moderne. En effet, la distribution et la consommation de
masse s’y réalisent et les dernières techniques et technologies de gestion, de logistique et
de vente s’y développent, innovant et rénovant constamment les espaces afin d’obtenir une
meilleure mise en valeur des marchandises. Cette image de modernité est renforcée par la
perception des consommateurs et des visiteurs, qui préfèrent aller dans un centre
commercial car son offre inclut une grande variété de biens et de services avec toutes les
commodités. Un centre commercial c’est un lieu où chacun peut acheter, s’amuser, visiter
ou simplement y flâner. C’est pourquoi tout au long des pages qui vont suivre, la modernité
est interprétée comme un principe directeur qui donne tout son sens aux pratiques sociales
ainsi qu’aux processus de transformation spatiale. Le moderne s’oppose au passé, au
traditionnel; dans le cas du Mexique, cela se traduit par différentes formes de commerce
telles que le marché, le tianguis1 ou la tienda de la esquina2. Ainsi, le grand magasin, le
libre-service et le centre commercial sont identifiés comme étant des lieux où s’exprime la
consommation de masse, de marques, transnationale et moderne.
Au Mexique, le grand magasin fut le précurseur du centre commercial, mais cette forme de
commerce trouve son origine aux Etats-Unis. C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’au
Mexique, le centre commercial adopte la forme du mall3, à la manière des Etats-Unis, c’està-dire dans sa version luxueuse et imposante, de grandes dimensions, avec la présence de
boutiques et d’enseignes reconnues au niveau international (Zara, Sephora, Gap, Mango,
1
Du nahuatl Tianquiztli, le mot était employé par les peuples préhispaniques pour nommer le
marché. Le terme s’utilise encore aujourd’hui pour se référer à des marchés semi-fixes installés
certains jours de la semaine dans les rues ou dans d’autres espaces de la ville.
2
En français « l’épicerie du coin de la rue ». Cette expression est fréquemment employée pour se
référer au commerce de proximité telle que les boucheries, les marchands de fruits et légumes, les
épiceries, les boulangeries, etc.
3
Appelé aussi shopping center. Mall et shopping center viennent de l’anglais. Ces deux expressions
se sont internationalisées et sont aujourd’hui employées dans différents pays. Au Mexique d’autres
mots tels que plaza (place) ou galerías (galeries) sont également utilisés pour se référer au centre
commercial. Ces deux derniers sont le résultat de la transposition de noms d’autres espaces de la
ville, plus familiers dans le contexte mexicain, comme nous l’expliquerons dans la première partie.
Mais les anglicismes apparaissent aussi, inévitablement, c’est pourquoi nous utiliserons
indistinctement, au fil des pages qui suivent, les mots anglais ou espagnols, ou d’autres langues. De
même c’est intentionnellement que nous ne les traduirons pas, de façon à mettre l’accent sur certains
termes qui n’ont parfois pas de traduction ou bien parce que ce sont les spécialistes qui utilisent ce
langage, ce qui sera fréquemment le cas dans les citations des interviews que nous ferons.
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Carrefour, Auchan, Office Depot, Mc Donald’s, Domino’s Pizza, Kentucky Fried Chicken,
etc.). Ce qui se consomme au Mexique peut aussi bien se trouver à Tokyo, Berlin, New
York, à Paris ou à Bangkok. Cette similitude internationale fait partie de la modernité
commerciale du XXe siècle et se fonde sur les symboles de la consommation
transnationale. Non seulement les marques ou les logos y participent, mais également
l’architecture et les éléments décoratifs qui, associés, donnent l’impression de se trouver
dans un espace ayant ses propres caractéristiques, dissocié de l’environnement immédiat
et local. Mais il est vrai aussi que les circonstances et les pratiques de chaque pays
donnent au centre commercial un caractère différent et particulier. Au Mexique par
exemple, ces espaces ouvrent le dimanche. En Chine ou en Thaïlande, ils peuvent être
situés dans des zones de forte densité et c’est la raison pour laquelle ils sont généralement
construits verticalement ou bien se trouvent à un étage élevé d’un gratte-ciel.
Tout comme le grand magasin ou le libre-service, le centre commercial propose une large
panoplie de produits et de services. Mais la différence est que dans ce dernier sont réunis
non seulement l’échange de biens et de services mais également le divertissement, le
plaisir, les relations sociales et la culture. Dans le centre commercial il n’est pas nécessaire
de faire de grands déplacements pour trouver une offre vaste et variée. En principe, le
centre commercial permet d’éviter les inconvénients de la ville : manque de places de
parking, intempéries, bruits, saleté, odeurs désagréables, désordre. Bien au contraire, le
centre commercial offre sécurité, propreté et organisation. C’est pour cela que le shopping
center se profile comme un espace différent par rapport à d’autres formes de commerce
qui existaient auparavant.
Dans cette optique, nous exposons que derrière toutes les innovations et les nouvelles
fonctionnalités du shopping center, la consommation est présente, comme activité
économique mais également comme moteur de la modernité. En effet, le commerce se
renouvelle constamment en cherchant à dynamiser la production et le centre commercial
s’inscrit dans cette logique, créant toute une ambiance propice à la consommation. De telle
façon que l’on peut voir s’y manifester à la fois les formes, les pratiques et les symboles les
plus récents de la consommation, autrement dit ce qui est à la mode. Le centre commercial
prolonge d’une certaine manière l’expérience de la modernité faite par le flâneur dans les
passages commerciaux du XIXe siècle, comme l’exprimait Walter Benjamin dans Paris,
Capitale du XIXe siècle : « Le dernier voyage du flâneur : la mort. Son but: le nouveau. ‘Au
fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau!’ La nouveauté est une qualité indépendante de
la valeur d’usage de la marchandise. Elle est à l’origine de l’illusion inhérente aux images
produites par l’inconscient collectif. Elle est la quintessence de la fausse conscience, dont
16
Introduction
la mode est l’infatigable pourvoyeuse. Cette illusion du nouveau se reflète, comme un
miroir dans un autre, dans l’illusion du toujours-pareil » (Walter Benjamin. Oeuvres III,
2000: 60). Le flâneur de notre époque qu’il soit promoteur, commerçant, acheteur,
travailleur, ou encore visiteur, fait l’expérience de la modernité du centre commercial. En
fait, ce sont eux qui vivent et recréent la modernité sous différentes formes, dans différents
espaces et à différents moments.
Cependant, la modernité commerciale n’est pas fortuite ni isolée puisque dans le cas du
centre commercial, elle est née avec d’autres changements de la ville : la croissance et
l’expansion vers la périphérie, la construction de nouvelles voies de circulation et l’usage
intensif de l’automobile. Et c’est précisément cette lecture du centre commercial qui nous
permet d’approfondir le rôle joué par ces surfaces dans les transformations socio-spatiales
de la ville. D’abord, nous pouvons dire que l’architecture et la décoration du centre
commercial reproduisent une mise en scène thématique s’inspirant parfois d’autres
espaces de la même ville. Et en tant que tel, le centre commercial peut être utilisé comme
n’importe quel autre lieu de la ville, devenant ainsi une offre de plus dans la trame urbaine.
On peut ainsi pénétrer dans le centre commercial pour acheter, se retrouver, pour
s’amuser, se promener, ou simplement faire du lèche-vitrines en étant le spectateur de la
consommation.
Par ailleurs, nous pouvons lier l’impact de ce type de constructions avec l’espace urbain et
rendre compte de ce qu’il produit sur les personnes, les voies de circulation, ainsi que sur
les activités économiques. Physiquement, nous pouvons parler des changements au
niveau de l’architecture, du paysage et de la morphologie des villes (modèles
d’urbanisation, de pôles d’attraction, etc.), en passant par l’évolution dans l’utilisation et le
prix du terrain. Nous pouvons aussi souligner l’impact sur la circulation et les implications
sur l’environnement immédiat, le marché du travail, et comparer ces conséquences avec
celles d’autres formes de commerce traditionnelles. Mais il est également intéressant
d’aborder la façon dont le centre commercial conserve sa propre modernité, en réussissant
à se maintenir toujours fascinant avec de nouvelles fonctions dans la ville. On observe ainsi
que ces dernières années, le centre commercial a un rôle plus déterminant en intervenant
directement dans les transformations socio-spatiales de la ville. C’est le cas des opérations
de recyclage urbain qui ont été réalisées dans d’anciennes friches industrielles des villes
de Monterrey et de Mexico, mais aussi dans la réactivation de centres historiques ou
encore dans des projets touristiques. En ce sens on observe que l’implantation de ces
formes de commerce est de plus en plus utilisée pour assurer les résultats de projets
17
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
urbains. Le centre commercial intègre ainsi une fonction supplémentaire, celle de
générateur de nouveaux espaces, d’ambiances et de paysages.
Ainsi, le centre commercial s’inscrit dans cette recherche comme la porte d’entrée vers la
modernité urbaine. Comme nous l’avons dit, non seulement il s’ouvre vers l’internationalité
de part sa structure, son mode de fonctionnement et ses produits mais aussi, cette même
logique s’est déplacée vers la ville, où le centre commercial participe activement aux
dernières transformations en cours.
i.
D’où partir?
Le processus de modernisation du commerce a été peu abordé par les spécialistes au
Mexique. En 1969, Carrillo Arronte a élaboré l’une des premières études dédiées aux
libres-services de Mexico. Il y analyse l’intégration de cette nouvelle forme aux systèmes
d’approvisionnement alimentaire (Carrillo Arronte A., 1969). Plus tard, les travaux de Chias,
Rello, Sodi et Torres ont approfondi le thème dans une perspective plus économique
(Chias Becerril José Luis, 1979 ; Rello F. et Sodi D, 1989 ; Torres Torres Felipe, 1993).
D’autres organismes spécialisés, comme la Chambre Nationale de Commerce, de Services
et de Tourisme de Mexico4, ont stimulé la réalisation et la publication de travaux sur le
commerce, en prenant plus particulièrement en considération les aspects historiques ou
architecturaux (BANPECO, 1988; CANACO, 1990; Castillo, L. E., 1974; Novo, S., 1974;
Quintana, E., 1992; Samhaber E., 1963; Villaseñor, B., 1982).
En 1983, des entrepreneurs de la grande distribution ont formé l’Association National des
Grands Magasins et de Libre-services5. Cet organisme privé, en plus de réunir et de
représenter les entreprises, a commencé à publier sa propre revue mensuelle6 afin de
divulguer des informations sur cette branche. A la fin de cette même décennie et au début
des années 90, les grandes surfaces commerciales se sont multipliées et diversifiées et le
nombre d’éditions et de travaux sur ce thème a augmenté également. La maison d’éditions
Expansión s’est intéressée aux espaces commerciaux et, à travers les revues Expansión et
4
Cámara Nacional de Comercio, Servicios y Turismo de la Ciudad de México, (CANACO),
organisme créé en 1874 et qui représente les intérêts des entrepreneurs de la branche commerciale
et de services de Mexico (www.ccmexico.com.mx)
5
Asociación Nacional de Tiendas de Autoservicio y Departamentales (ANTAD) est un organisme à
caractère privé dont le siège se trouve à Mexico. Y sont regroupés les principales chaînes de
commerce de détail (www.antad.org.mx).
6
Au début elle s’appelait Cadenas et a été remplacée par la revue Al Detalle.
18
Introduction
Obras7, a édité des numéros spéciaux consacrés aux centres commerciaux. Dans une
optique plus spatiale, Verduzco Chávez a réalisé une étude sur la localisation des
commerces et des services à Tijuana (Verduzco Chávez B., 1990). Pour sa part, Juan
Pablo Antún a analysé les libres-services de Mexico, en s’intéressant aux stratégies de
logistique et de distribution (Antún J.P., 1992). Quant à Ramirez Kuri, elle a approfondi
l’étude de l’impact de ce qu’elle a appelé les mégaprojets de Mexico, c’est-à-dire les
centres commerciaux ayant pour locomotives des grands magasins (Ramírez Kuri, P.,
1993). Cornejo Portugal, lui, a analysé les relations que les jeunes établissent à l’intérieur
du centre commercial et a proposé une lecture des pratiques et représentations sociales
générées au sein de ces espaces (Cornejo Portugal I et Urteaga Castro-Pozo, M., 1995).
Ces derniers travaux sont les premières recherches consacrées aux centres commerciaux
et c’est avec celles-ci que cet espace est devenu un objet d’étude en vue d’analyser les
diverses problématiques de la ville. A partir de ces travaux, de nouvelles recherches ont vu
le jour. Celles-ci ont analysé le centre commercial dans différentes perspectives telles que
l’anthropologie (López Levi, L., 1997), la communication ou la géographie (Portal Ariosa
Maria Ana, 2001).
Néanmoins, la plupart des travaux mentionnés ci-dessus concernent Mexico et la zone
métropolitaine. Ceci s’explique premièrement, par le fait que l’offre la plus importante et la
plus diversifiée de formes de commerce est concentrée dans cette région. Deuxième, c’est
également là-bas que la modernité commerciale s’est développée de la façon la plus
remarquable. En effet, les premiers grands magasins et les premiers malls du pays y furent
construits. Et troisièmement, parce que les promoteurs et les constructeurs de centres
commerciaux se concentrent à Mexico, ville où se conçoivent la plupart des projets
s’établissant en province. Peu d’études se sont penchées sur d’autres villes, mis à part
Toluca (Garrocho, R. C. et al, 2003) ou Tijuana (Macias, M.-C., 2004). En ce qui concerne
le travail de Macias, son analyse des transformations commerciales apparues avec la mise
en œuvre de l’ALENA est intéressante car elle prend en considération la dimension
territoriale des villes frontalières du Mexique et les Etats-Unis, en faisant une comparaison
entre San Diego et Tijuana. Il faut mentionner qu’avant, J. Monnet avait lancé l’idée de
réaliser une analyse comparative à travers une étude des espaces publics et du commerce
entre le Mexique, la France et les Etats-Unis (Monnet, J., 1996). Plus récemment et en
poursuivant cette ligne d’analyse, B. Sabatier a fait une autre comparaison entre deux
centres commerciaux de Mexico et deux en France (Sabatier Bruno, 2006). Mais jusqu’à
présent aucune comparaison entre deux villes mexicaines ou plus n’a été faite. C’est
7
La revue Expansión spécialisée dans l’information financière et les affaires et Obras dédiée à
l’industrie de la construction.
19
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
pourquoi nous avons considéré pertinent, pour cette recherche, d’aborder l’étude de deux
cas : l’un à Mexico et l’autre à Puebla, ville capitale de l’état du même nom, qui se trouve à
120 kilomètres au sud-est de Mexico (comme nous pouvons le voir sur la carte 1). Elle est
la quatrième ville la plus importante du pays en termes de population (après Guadalajara et
Monterrey).
Carte 1. Localisation des villes de Mexico et Puebla.
Puebla est la ville
capitale de l’état
du même nom.
Elle se trouve à
120 kilomètres
au sud-est de
Mexico.
Source: Yadira
Vázquez.
La décision de faire une analyse comparative permet donc d’élargir les références au-delà
de la zone métropolitaine de Mexico et de regarder ainsi la relation du centre commercial
avec la ville tout en approfondissant dans la problématique générale du processus de
transformation de l’espace urbain. La sélection des villes de Mexico et de Puebla est due
premièrement au fait que les deux derniers grands malls du pays, Santa Fe et Angelópolis,
y ont été construits. Deuxièmement, parce que contrairement à d’autres centres
commerciaux, Santa Fe et Angelópolis représentent l’association entre les promoteurs
privés les plus importants du pays. Enfin, et de façon encore plus remarquable, la
construction de chacun de ces deux malls a été intégrée à un projet plus audacieux des
autorités publiques : celui de créer de nouvelles zones urbaines. Les projets, commercial et
urbain, eurent pour résultat ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Santa Fe et
d’Angelópolis, situées respectivement au sud-ouest de Mexico et à Puebla (comme le
montre la carte 2). Y furent construits non seulement le shopping center mais également
des bâtiments destinés à abriter des bureaux, des entreprises, des écoles, des universités,
des hôpitaux privés et des logements essentiellement réservés à des familles aisées.
Comment est-on arrivé à l’alliance du projet de centre commercial et du projet
20
Introduction
gouvernemental ? Comment l’espace commercial s’est-il intégré à l’espace urbain ? Quel a
été le but des différents acteurs en construisant un nouveau shopping center et une
nouvelle zone dans la ville ? Quelle est la fonction du centre commercial ? Comment la
synergie entre les différents intérêts, publics et privés, s’est-elle réalisée ? Quel est le
résultat urbain à Santa Fe et à Angelópolis et quel est l’impact des dites transformations ?
Carte 2. Situation de Santa Fe et Angelópolis.
La zone de Santa
Fe et le centre
commercial sont
situés au sud-ouest
de Mexico.
Source: Yadira
Vázquez.
La zone
d’Angelópolis est
située au sud-ouest
de Puebla.
Source: Yadira
Vázquez.
Dans la réalisation des projets, commercial et urbain, de Santa Fe et Angelópolis, le rôle du
gouvernement a été déterminant. Le gouvernement fédéral8 et les autorités locales
8
Au Mexique, le système fédéral est formé de 32 entités fédératives, appelées états et comprend
trois niveaux de gouvernement : fédéral, de l’état et municipal. Les ordres juridiques sont contenus
dans la Constitution Fédérale et les Constitutions de chaque état.
21
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
respectives ont activement participé à différents moments, à la planification, à la promotion,
à la commercialisation et à la construction des deux zones. Les deux projets
correspondaient à des besoins divers, mais ils se rapprochent car il y a eu une association
avec les investisseurs privés et dans des logiques de production. Dans les deux cas, les
nouvelles zones urbaines avaient besoin d’un centre commercial différent, novateur, et
c’est la raison pour laquelle les autorités publiques se sont approchées aux promoteurs
privés et aux architectes de renommée nationale. Ceci leur permit d’avoir l’image de
modernité que l’on voulait donner. Modernité urbaine qui débuta avec l’ouverture du mall
appelé Santa Fe en 1993 et cinq ans plus tard à Angelópolis, construits tous le deux par les
principaux investisseurs du pays.
Dés le début de la transformation urbaine, le mall fut présent comme moteur déterminant
dans le développement des zones. De plus, il assure aujourd’hui le dynamisme des zones,
en renforçant son caractère de lieu de rencontres et de sociabilité. Les centres
commerciaux ont été en quelque sorte les locomotives du développement des projets
gouvernementaux et c’est pourquoi le programme gouvernemental, le centre commercial et
la zone de la ville sont identifiés par le même nom : Santa Fe et Angelópolis.
En prenant en considération ce qui a été dit précédemment, notre travail de recherche part
de l’hypothèse que dans cette dynamique de production de l’espace urbain, les deux
centres commerciaux ont dépassé la fonction commerciale et sociale. A l’échelle de la zone
urbaine, les deux attirent les nouveaux investisseurs et les résidents. Leur présence n’est
pas aléatoire car c’est un espace où convergent l’économie, l’architecture, la
consommation, les loisirs, la sociabilité, les représentations et les symboles de la modernité
urbaine. De telle façon qu’aujourd’hui, les zones urbaines de Santa Fe et d’Angelópolis se
sont consolidées dans cette image. L’un et l’autre représentent l’exemple de la façon dont
au Mexique, la périphérie urbaine se transforme avec la construction d’équipements
commerciaux qui cherchent à créer de nouvelles centralités urbaines. Ce type de projets
vise à promouvoir un espace urbain et à permettre à la ville de s’insérer dans la
concurrence mondiale en attirant les investissements.
Dans un autre ordre d’idées, cette nouvelle façon de concevoir et de produire l’espace
urbain s’inscrit dans une logique néolibérale, où l’Etat est absent de l’aménagement du
territoire urbain et se limite à la réalisation de programmes et de projets qui transforment la
ville en suivant les exigences des grands capitaux nationaux et internationaux. C’est
pourquoi tout au long de cette recherche nous avons porté une attention particulière au rôle
joué par le gouvernement et par les promoteurs privés dans le processus de transformation
22
Introduction
et de structuration de Santa Fe et d’Angelópolis. Dans ce cadre, il est indispensable
d’étudier et de comprendre les relations entre les acteurs publics et privés et leur impact
sur la ville, et ainsi connaître le résultat de cette dynamique. En ce sens, l’une des
conséquences et peut-être la plus évidente est la fragmentation physique des espaces,
provenant des caractéristiques spatiales et morphologiques présentes à Santa Fe et à
Angelópolis. Leur localisation périphérique intervient en premier lieu, car l’accès aux zones
dépend en grande partie de l’utilisation de l’automobile. En second lieu, l’architecture
sécuritaire, composée de clôtures, de grilles et de systèmes de protection, qui déterminent
un autre type de division et d’usage entre les bâtiments et la rue, entre l’espace privé et
public. Cette même architecture est dictée par des modèles d’esthétique internationale qui
isole chaque immeuble du contexte local. Les dispositifs de sécurité présents dans chaque
construction fonctionnent comme un filtre qui empêche l’accès à ceux qui ne jouissent pas
du droit d’entrée. Ce qui à son tour, produit une fragmentation sociale, entre ceux qui ont le
droit et les moyens d’accéder à ce type de consommation, de travail et de mode de
habitation, et ceux qui ne peuvent pas.
Enfin et comme nous le verrons tout au long des chapitres, ce type de fragmentation est
produit par la logique économique guidée par le principe de rentabilité des entreprises, qui
détermine le marché cible auquel s’adressent les biens et les services, mais également les
produits immobiliers de Santa Fe et d’Angelópolis. De telle façon que cette offre n’est pas à
la portée de toutes les entreprises ni de toutes les personnes, car elle s’adresse à celles
ayant les plus gros bénéfices ou aux strates sociales aux revenus les plus élevés. Cette
condition exclut ceux qui n’ont pas les moyens suffisants pour payer les biens, les services
et les espaces situés à Santa Fe et à Angelópolis. D’où l’importance d’approfondir l’étude
de la configuration et du fonctionnement de ces nouvelles zones de Mexico et de Puebla,
afin de comprendre non seulement les nouvelles logiques de production de l’espace urbain,
mais aussi ce type de division spatiale.
23
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
ii.
Structure de la thèse et sources.
La thèse est structurée en trois parties. Chacune correspond aux thématiques générales
développées au cours de la recherche et du travail de terrain : les centres commerciaux, la
transformation urbaine et les types de fragmentation spatiale. Tout au long du texte, les fils
ayant guidé notre problématique sont présents, c’est-à-dire la modernité comme processus
ayant entraîné les changements spatiaux à Santa Fe et à Angelópolis, ainsi que les acteurs
qui sont intervenus dans ce processus. Nous avons là les deux fils conducteurs de notre
analyse.
L’information nécessaire au développement de la thèse a été obtenue tout au long du
travail de terrain réalisé lors de divers séjours au Mexique. Le premier a eu lieu de
décembre 2003 à février 2004 et c’est grâce à lui que nous avons pu identifier les
premières sources bibliographiques ainsi que les informateurs-clé potentiels. La plupart des
interviews ont été réalisées entre décembre 2004 et mars 2005. Une période difficile pour
accéder à l’information des organismes gouvernementaux car elle coïncidait avec le
changement d’administration à Puebla et avec le processus de desafuero d’Andres Manuel
López Obrador, c'est-à-dire la levée d’immunité du chef du gouvernement du District
Fédéral, pour une présumée infraction dans le cas de la propriété « El Encino » située à
Santa Fe. D’autres interviews ont été réalisées au cours de deux autres séjours, l’un en
juin-juillet 2005 et l’autre, plus récent, en février 2007. Par ailleurs, et pour des raisons
diverses, une partie des informateurs a préféré rester dans l’anonymat, c’est la raison pour
laquelle lorsque nous citons l’une de ces interviews nous faisons référence à l’activité, à la
fonction, aux caractéristiques ou à la relation de la personne avec Santa Fe ou Angelópolis
sauf exceptions.
Les interviews ont été complétées par des données provenant de sources bibliographiques,
d’hémérothèques, de textes gouvernementaux, de cartes, de recensements et de
l’observation directe dans les centres commerciaux et d’autres espaces de Santa Fe et
d’Angelópolis. Nous avons intégré également des sources graphiques : photos, vidéo
d’archives et des images que nous avons filmées dans les zones avec une caméra
numérique Handycam Sony. D’où le besoin d’éditer toutes ces images, de façon à obtenir
un outil visuel en format DVD comprenant environ une heure de vidéo, divisée en chapitres
correspondant aux différentes thématiques abordées au cours du document écrit. Tout au
24
Introduction
long de celui-ci nous nous référons aux images de ce DVD, de telle façon que texte et
images se complètent tout au long de l’analyse.
Chacune des trois parties du texte est à son tour divisée en trois chapitres. Dans les trois
premiers nous analysons la modernité commerciale au Mexique et les formes qu’elle
prend, c’est-à-dire le grand magasin, le libre-service et les centres commerciaux. Nous
portons une attention particulière à ces derniers et aux cas de Santa Fe et d’Angelópolis,
afin de comprendre les fonctions acquises par le mall au sein de la ville, spécialement dans
le cadre de la croissance et de l’aménagement de celle-ci. L’analyse concerne non
seulement les centres commerciaux, mais également les entreprises et les promoteurs
privés intervenant dans leur production. Ceci implique à son tour l’étude des différentes
formes de commerce, des stratégies d’entreprises et des lieux d’emplacements, car la
localisation a été un facteur déterminant dans la croissance des sociétés commerciales.
Les commerces précurseurs des grandes firmes commerciales ont d’abord été établis dans
le centre des villes, puis les premières succursales furent installées en fonction de
l’expansion de la ville. Ce comportement a changé avec la construction des premiers
centres commerciaux : une nouvelle structure qui permit aux entrepreneurs de trouver de
nouveaux espaces pour leur croissance et en même temps de diversifier leurs affaires en
se lançant dans l’immobilier.
Pour l’analyse de la première partie nous avons utilisé l’information provenant du Conseil
International des Centres Commerciaux9, de l’Association Nationale des Libres-services et
Grands magasins (Asociación Nacional de Tiendas de Autoservicios y Departamentales),
de la Bourse Mexicaine (Bolsa Mexicana de Valores), de sites Internet d’entreprises, de
revues spécialisées (Cadenas, Expansión et Obras), de statistiques économiques et
sociales élaborées par l’Institut National de Statistiques, de Géographie et d’Informatique10,
9
En anglais International Council of Shopping Centers (ICSC). L’ICSC est un organisme privé fondé
aux Etats-Unis en 1957 dont le siège se trouve à New York. Entres autres fonctions il réalise des
études et propose des séminaires sur le thème des centres commerciaux. Il organise aussi des
congrès et des publications. Il compte aujourd’hui d’autres représentations dans le monde, l’une
d’elles se trouvant à Mexico.
10
Instituto Nacional de Estadística Geografía e Informática (INEGI). L’INEGI est un organe
gouvernemental décentralisé, créé en 1983 en vue de remplacer la Coordination Générale des
Services Nationaux de Statistiques, de Géographie et d’Informatique (Coordinación General de
Servicios Nacionales de Estadística, Geografía e Informática). Il dépend du Ministère de Finances et
de Crédit Public (Secretaría de Hacienda y Crédito Público) et comme son nom l’indique, sa fonction
principale consiste à générer et à publier des données statistiques et géographiques sur le territoire,
l’économie et la population du Mexique. Les recensements de population sont réalisés tous les dix
ans et le dernière date de 2000. Les recensements économiques se font tous les quatre ans (le plus
récent est de 2004).
25
Introduction
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
d’interviews réalisées à des dirigeants des centres commerciaux et des firmes de
distribution, ainsi que des observations réalisées à l’intérieur des centres commerciaux11.
Les quatrième, cinquième et sixième chapitres forment la deuxième partie. Nous y
analysons les projets urbains et les processus de transformation de Santa Fe et
d’Angelópolis, les acteurs privés et publics impliqués, les instruments et textes
gouvernementaux, ainsi que l’occupation du sol définis pour chacun des zones. En ce
sens, nous abordons dans ces chapitres la question du sens de la modernité en termes de
la production de l’espace urbain et même de démocratie et nous nous questionnons sur les
cas de Santa Fe et d’Angelópolis afin de savoir ce qu’ils ont représenté pour les
administrations concernées et pour les habitants. Pour le développement de cette
deuxième partie nous avons eu recours à l’information provenant des observations et des
interviews de travailleurs, d’habitants et de voisins des zones en question. Nous avons
également consulté une série de documents officiels, dont des lois, des règlements, des
projets, des programmes et des plans. Nombre de ces documents ont été publiés dans le
Journal Officiel de la Fédération, dans la Gazette du District Fédéral et dans le Journal
Officiel de l’Etat de Puebla. Nous avons de plus consulté les rapports techniques des
dépendances et les organismes gouvernementaux ainsi que des photographies aériennes.
Dans les chapitres sept, huit et neuf de la troisième et dernière partie nous
approfondissons le thème des configurations résultant des transformations socio-spatiales
de Santa Fe et d’Angelópolis. Qu’est que représentent ces deux zones en termes
économiques, urbains et surtout sociaux pour les villes de Mexico et de Puebla ? De quelle
manière la constitution de ces territoires influe-t-elle sur les pratiques des habitants, des
travailleurs, des consommateurs et des visiteurs ? Comment ces espaces s’intègrent-ils à
la ville ? Cette analyse permet, dans le chapitre neuf, de mettre l’accent sur le
questionnement à propos de la modernité urbaine que représentent Santa Fe et
Angelópolis. Les différentes analyses faites dans cette dernière partie se fondent
essentiellement sur les interviews, les observations et les documents graphiques recueillis
lors du travail de terrain, car les statistiques officielles ne comprennent pas encore les
derniers changements concernant la population et les activités économiques établies sur
les territoires de Santa Fe et d’Angelópolis.
11
A ce propos, seule la direction du centre commercial Santa Fe nous a autorisés à prendre des
photos à l’intérieur et à l’extérieur de celui-ci.
26
Partie 1 : Les nouvelles formes de la
modernisation commerciale au Mexique
1. Les éléments de la modernisation
commerciale au Mexique
The shopping center is …a grouping of buildings and related spaces,
establishing a new environment in 20th Century life, not only for shopping
but for many other activities as well. Its building group and related spaces
are not strung along existing roads but constitute a new planning pattern of
their own. (Gruen, V. et Smith, L., 1960: 140)
Le centre commercial s’est constitué tout au long du XXe siècle et comme l’a signalé
l’architecte d’origine autrichienne Victor Gruen (considéré comme le concepteur de ces
espaces), l’apparition de cette forme de commerce a entraîné la création de nouvelles
ambiances dans les villes. Le dictionnaire le définit d’une manière simple comme « un
ensemble de magasins » (Le Robert, 2006). Cette définition est uniquement centrée sur
une caractéristique physique et ne tient pas compte de la variété d’actions engendrées par
le centre commercial. En fait, comme l’a fait remarquer Gruen, ce lieu sert « non seulement
aux achats, mais également à d’autres activités » (Gruen, V. et Smith, L., 1960 : 140).
L’autorité en la matière, le Conseil International des Centres Commerciaux (ICSC: sigle en
anglais), définit les centres commerciaux comme « un regroupement de magasins de détail
et autres établissements commerciaux conçus, réalisés et gérés comme une propriété
unique et disposant d’un parc de stationnement »12. The Urban Land Institute13 a élaboré
une définition assez proche de celle proposée par l’ICSC : « un regroupement
d’établissements commerciaux unifiés architecturalement, construit sur un site et conçu,
réalisé, contrôlé et géré comme une unité opérationnelle. L’emplacement, la taille et le type
de magasins sont déterminés en fonction de la zone d’influence » (in Dawson, J. A,
1983: 1). Comme on peut l’observer, cette dernière définition diffère de la précédente car
elle met l’accent sur les caractéristiques physiques du centre commercial et sur la relation
qu’il a avec la zone où il s’établit. La Chambre de Commerce de Mexico, quant à elle,
définit ces espaces comme « un centre d’achats de biens de consommation, dont
l’organisation réunit diverses entreprises de détail et de services, qui entretiennent des
12
http://icsc.org/srch/lib/SCDefinitions_esp.pdf: 2
Créée en 1936 aux Etats-Unis, cette institution d’éducation et de recherche est spécialisée dans
le marché immobilier et dans des domaines ayant trait à l’urbanisme.
13
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
liens, se complètent, agissent en communauté, opèrent sur une vaste superficie et sont
dotées d’un parc de stationnement pour la clientèle » (Obras, 01/01/1987 : 40).
Toutes les définitions citées ci-dessus soulignent le fait qu’un centre commercial regroupe
en un même espace, divers établissements de vente et des prestataires de services. C'est
la principale différence avec un libre-service ou un grand magasin14, car dans ces derniers,
seules, différentes marchandises sont réunies. Mais le centre commercial est tout autre car
il s’agit d’un espace associé à l’usage de l’automobile, d’où la référence aux parcs de
stationnement dans les définitions. Deux éléments marquent donc la configuration du
centre commercial et lui donnent son originalité : la conception d’un espace réunissant
différents magasins dans un même endroit et l’accès pour les voitures.
Le centre commercial s’inspire des galeries et des passages couverts européens, mais la
configuration apparaît aux Etats-Unis et s’implante dans d’autres pays comme le Mexique.
Cependant, avant d’expliquer comment les premiers centres commerciaux mexicains ont
été construits, il est important d’examiner le shopping center nord-américain et de
comprendre le processus de sa création.
1.1.
A l’origine de la modernité commerciale: le shopping center
Selon Dawson, les premiers prototypes du centre commercial sont apparus aux Etats-Unis
au XIXe siècle. L’un des premiers a été The Arcade, construit en 1827 à Providence,
Rhode Island, par Cyrus Butler et The Arcade Co. Il s’agissait d’un ensemble fermé
ressemblant à un passage commercial mais à trois étages, abritant une cinquantaine de
magasins15 (Dawson, J. A., 1983). Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle,
Edward H. Bouton et The Roland Park Land Company réalisèrent dans la périphérie de
Baltimore un ensemble résidentiel appelé Roland Park et ouvrirent avec lui, en 1894, un
14
Connus au Mexique sous le nom de tiendas departamentales ou gran almacén et aux Etats-Unis
sous celui de department store. Ils proposent un grand nombre de marchandises et de marques
organisées en rayons tels que rayon femme, homme, enfant, linge de maison, meubles, équipement
électronique, jardinage, etc.
15
Pour une visite virtuelle: www.brightridge.com/pages/arcade.html
30
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
centre commercial installé dans une construction traditionnelle ressemblant à une demeure
ancienne (Longstreth Richard, 1997).
Le concept développé à Roland Park influença Jesse Clyde Nichols, qui créa en 1922
l’ensemble commercial Country Club Plaza dans la périphérie de Kansas City dans le
Missouri. A la façon d’une rue piétonne, divers commerces furent réunis en un même
endroit et répartis en blocs le long d’une rue fermée à la circulation, agrémentée de
fontaines et petites places, tout ceci, à ciel ouvert. La zone de magasins fut séparée du
parking par un mur (Cohen, N- E., 2002). Les différents bâtiments qui constituèrent le
Country Club Plaza furent unifiés architecturalement avec des thèmes et des détails
d’inspiration espagnole. Cette homogénéisation des formes fut accompagnée pour la
première fois d’une direction, d’une gestion et d’un fonctionnement unitaire (Dawson, J. A.,
1983). C’est pourquoi le ICSC voit dans ce centre commercial l’origine du « shopping
center moderne », c’est-à-dire, la concentration de différents commerçants le long d’un
couloir ou d’une ruelle, comme cela se faisait dans les passages couverts européens, mais
de dimensions plus grandes et surtout, avec une unité architecturale et fonctionnelle16.
Pendant les années 30 et 40, cette forme de commerce commença à se développer dans
les périphéries nord-américaines. La plupart étaient « extravertis », dans le sens où ils
avaient un accès direct depuis la rue ou le parc de stationnement; la galerie marchande
n’était pas couverte. Pour les spécialistes, nous avons là, les caractéristiques des centres
commerciaux considérés comme étant de première génération ; « les 75 centres
commerciaux de la première génération (avant 1950) étaient surtout de petits ensembles à
ciel ouvert, installés sur 4 à 10 ha, comptant 15 à 30 magasins individuels dont un petit
‘grand magasin’, et un parking de 500 à 1000 places » (Beaujeu-Garnier J. et Delobez A.,
1977: 45).
Mais si le ICSC et Dawson (1983) reconnaissent l’apport du Country Club Plaza en termes
de conception et de fonctionnement comme une unité, Longstreth R. (1997) préfère
souligner le fait que pour la première fois, à partir de la création de J.C. Nichols, on vit
s’esquisser la séparation des zones destinées à la consommation et à la circulation des
personnes, de celles de la circulation des véhicules, notamment avec l’apparition du
parking au sein même du concept commercial. Cette idée innovante se développa encore
dans les années 50, lorsque l’usage de l’automobile devint plus courant et que le centre
16
www.icsc.org
31
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
commercial commença à adopter la forme de mall17, c’est-à-dire un alignement de
magasins le long d’une galerie piétonne, couverte et séparée de la rue, créant ainsi sa
propre ambiance intérieure, à la manière de celle en vigueur depuis la fin du XVIIIe siècle
dans les passages et les galeries couvertes. De cette idée découlèrent diverses tentatives,
mais aux Etats-Unis, les créations de Victor Gruen sont reconnues comme étant la
consolidation du concept du mall. La première d’entre elles, Northland Center, fut
construite sur une demande de la firme nord-américaine des grands magasins Hudson.
L’espace fut ouvert en 1954 à Southfield, dans le Michigan. Cette expérience permit à
Gruen d’établir les caractéristiques d’un deuxième centre commercial, créé cette fois par
les grands magasins Dayton Co. C’est ainsi que fut construit Southdale Center, ouvert en
1956 à Edinna, Minneapolis, sous la forme d’un mall abrité par un seul toit. L’intérieur prit
la forme d’une galerie, avec des établissements distribués le long de couloirs et en au
milieu, une sorte de place18, où furent implantés un café, un kiosque pour la vente de
cigarettes et de journaux, ainsi que d’autres éléments décoratifs parmi lesquels une
fontaine, des sculptures, des plantes et même une cage avec des canaris. Un autre
élément distinctif fut l’agencement de deux grands magasins aux extrémités de la galerie
centrale : Dayton et Donaldson’s19 (appartenant chacune à deux entreprises différentes). Et
comme le montre la figure 1, à l’extérieur, un vaste parking entoura le bâtiment. Southdale
Center changea les règles appliquées jusque-là dans la conception d’espaces
commerciaux, ainsi, celui-ci reste la création la plus reconnue de Gruen.
Lorsque Southdale Center ouvrit ses portes, l’agence nord-américaine de relations
publiques et de communication Ruder & Finn Inc. publia un dépliant informatif. Nous
reprenons ci-dessous un extrait de la description faite dans le document pour mettre en
relief les innovations apportées par le centre commercial à son époque :
« D’importantes voies de communication et les accès menant au centre commercial
évitèrent l’ennuyeux problème des embouteillages de la voie publique, facilitant l’accès
au parking qui entoure le bâtiment…Les zones d’achat sont exclusivement réservées
au piéton, qui, en entrant par les portes vitrées, trouve à l’intérieur un couloir avec des
magasins alignés et une grande variété de produits. La place centrale crée une
atmosphère animée, colorée et paisible. Entre les achats, il est possible de se restaurer
et de se reposer dans un café ou bien sur les bancs disposés le long de la galerie.
Celle-ci offre l’espace nécessaire pour se promener, observer les vitrines, parler avec
des amis et une multitude de choses qui éveillent l’intérêt et invitent à la
contemplation…Southdale aspire non seulement à être un centre commercial complet,
mais aussi un centre culturel et social pour l’agglomération. En plus des facilités pour le
public sur la place centrale, il y a des auditoriums dans les grands magasins, des
services comme une poste, une banque, une aire de jeux pour les enfants, ainsi que
17
Le mot mall fait référence au jeu de pall mall, précurseur du croquet, pratiqué aux XVIe et XVIIe
siècles dans des pays tels que l’Italie, la France et l’Angleterre. Le nom de pall mall servait à
nommer la malle contenant les boules mais aussi l’espace linéaire et boisé où le jeu était pratiqué.
18
Appelée garden court en anglais
19
Remplacés aujourd’hui par les magasins JC Penney et Marshall Field’s. Pour davantage
d’informations sur l’histoire de Southdale Center, consulter la page www.southdale.com
32
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
des consignes pour les personnes qui restent plusieurs heures et veulent laisser leurs
manteaux, car, avec le climat d’éternel printemps, ils ne sont pas nécessaires à
20
l’intérieur du centre commercial »
Figure 1. Croquis de Southdale Center, Southfield, Edina, Minneapolis, 1956.
Southdale Center réunit
les avantages des
passages couverts et
des grands magasins.
Un vaste parking entoura
le bâtiment et sépare les
zones destinées à la
consommation et à la
circulation des véhicules
Source: Dessiné à partir
de Gruen, V. et Smith, L.
1960: 135.
Note: La source n’a pas
d’échelle.
Gruen concrétisa l’idée du mall « introverti » à Southdale Center et les magasins et divers
services furent ainsi inclus sous le même toit. Le concept, inspiré par les galeries
européennes, devint dans le centre commercial un principe directeur, dans le but d’offrir au
consommateur un maximum de confort grâce à des installations agréables pour les achats,
un sens esthétique d’uniformité et d’ordre ainsi qu'une ambiance créée à l’aide d’éclairage
artificiel, d’air conditionné et de musique.
Cette configuration, caractérisée par deux commerces importants, généralement grands
magasins situés aux deux extrémités de la galerie marchande, est connue en anglais sous
le nom de dumbbell. On prétendait résoudre grâce à elle le problème de la circulation des
personnes, en canalisant les visiteurs de telle façon que, en passant d’un grand
établissement à un autre, ils puissent parcourir toute la série de locaux intermédiaires,
permettant ainsi aux petits commerçants de bénéficier des consommateurs potentiels.
C’est pourquoi, les spécialistes donnèrent à certains magasins le nom de locomotives ou
de magnétos, pour signifier qu’ils étaient les établissements moteurs du centre commercial.
Ces éléments réussirent à s’établir comme étant caractéristiques de ce qu’on appelle
20
http://www.southdale.com/stellent01/groups/public/@mallsouthdale/documents/webassets/029256.
pdf : 1-2. Traduit de l’anglais
33
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
'centre commercial régional'21: un bâtiment couvert avec une ambiance intérieure, deux
grands magasins situés aux extrémités et autour, des vaste zones de parking (figure 2). La
taille du centre commercial et le grand nombre de commerces installés dans le même
espace lui ouvrent de larges aires de chalandise22. Ainsi, il atteint l’échelle « régionale »,
c’est-à-dire que les consommateurs potentiels se trouvent dans un rayon de plusieurs
kilomètres23.
La structure générale du shopping center « régional » se définit aussi par la délimitation
des différents espaces : commerces, services, maintenance, bureaux, loisirs, aires
communes, zones piétonnes et de livraison, circulation, accès, parkings, etc. D’après R.
Longstreth, cette distinction spatiale a permis une meilleure intégration de l’automobile,
élément incontestablement lié à l’aménagement et au fonctionnement des centres
commerciaux. Ceci, particulièrement dans la société nord-américaine, où l’on incitait
encore davantage à l’usage de la voiture à partir de loi sur les Autoroutes fédérales
(Federal Highway Act) adoptée en 1956 par le Congrès. Cette loi assura le financement et
la création du réseau inter-états d’autoroutes (Interstate Highway System) traversant le
pays (Clapson Mark, 2003 ; Cohen, N. E., 2002). En complément des voies principales de
circulation, des axes intra-urbains furent construits, accélérant les déplacements du centre
des villes vers la périphérie. En même temps, cette incitation à la motorisation entraîna des
problèmes de circulation et de parking en centre-ville, où traditionnellement, les
commerces importants étaient concentrés. Cela explique pourquoi, V. Gruen écrivait en
1948 avec nostalgie « l’ère de l’automobile a détruit le caractère agréable des places de
marché et des lieux d’achats se trouvant en Europe ou en Nouvelle Angleterre » (Gruen,
V., 1948 : 64). C’est la raison pour laquelle le centre commercial devait contribuer à
résoudre ce problème et offrir un espace confortable pour réaliser les achats, comme il le
rapportait en 1960 : « ce nouveau type de bâtiment représente une réponse à l’émergence
de l’automobile comme moyen de transport de masse. C’est un groupe de bâtiments avec
des espaces reliés, établissant une nouvelle atmosphère dans la vie du XXe siècle, non
seulement pour les achats mais également pour d’autres activités. L’ensemble de
bâtiments et d’espaces associés n’est pas assujetti aux chemins existants mais constitue
un nouveau modèle de planification en lui-même » (Gruen, V. et Smith, L. 1960 : 140).
21
Pour d’autres auteurs comme N. Cohen (2002) et R. Longstreth (1997), la forme du centre
commercial régional commença à s’esquisser à Northgate (ouvert en 1950 au nord de Seattle).
Longstreth mentionne aussi Shopper’s World (1949-1951, à l’est de Boston) et Lakewood Center
(1951, en Californie).
22
L’aire de chalandise est l’espace géographique où se trouvent les clients potentiels du lieu de
vente. Les personnes sont prêtes à aller plus loin pour se rendre dans un établissement avec une
large offre marchande ou pour trouver des spécialités.
23
www.iscs.org
34
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Figure 2. Croquis du centre commercial régional
Dans la configuration appelé dumbbell des centres commerciaux, les
locomotives sont situées à chaque extrémité. Ceci aide à conduire le flux des
personnes tout le long de la galerie commerciale.
Source: Dessiné à partir Carpenter, H., 1974. (Sans échelle à l’original)
En effet le mall prit en considération l’usage de plus en plus fréquent de l’automobile, tout
en évitant les problèmes de circulation et de stationnement, sans affecter ni l’espace ni le
confort des visiteurs : « contrairement aux autres types de vente au détail, l’automobile a
participé de façon décisive à la détermination de la taille, de la configuration et de
l’emplacement de chaque magasin dans le mall. L’accès facile aux bâtiments depuis
n’importe quelle place de parking a été une préoccupation déterminante, comme l’a été le
souci de fournir des espaces adéquats à la voiture. Jamais auparavant, l’aménagement
d’un parc de stationnement n’avait été aussi compliquée ou aussi significative dans la
conception d’un endroit…L’objectif était de séparer les clients de leurs voitures, en faisant
de la galerie commerciale un espace piétonnier…Le mall a aussi fait face aux problèmes
de véhicules plus efficacement que d’autres configurations de centres commerciaux. Avec
une distribution généralement uniforme des places de parking en lots, autour du complexe,
la distance du lot le plus lointain du parking aux magasins était minime. » (Longstreth
Richard, 1997 : 308-310. Traduction de l’anglais).
Dans le shopping center, le parc de stationnement occupe une proportion importante de la
superficie et délimite la circulation de véhicules et de piétons entre la rue et l’ensemble
commercial. Cet apport de Gruen à la conception des centres commerciaux a été l’un des
pivots du succès de ces espaces au cours des décennies suivantes, car le développement
de ceux-ci associé à l’automobile a permis de multiplier les options de localisation, en
s’ajustant à la croissance de la ville. En ce sens, V. Gruen ne s’était pas trompé lorsqu’il
voyait dans le centre commercial un lieu qui permettrait d’étendre les commodités d’une
35
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
maison, comme un endroit idéal entre la ville et la campagne. L’idée fut corroborée par la
progression des zones périphériques nord-américaines après la seconde guerre mondiale.
La construction massive et rapide des zones suburbaines aux Etats-Unis fut le fait de
promoteurs privés, mais surtout du gouvernement fédéral, par le biais de l’Agence
Fédérale
du
Logement
(Federal
Housing
Administration
FHA).
L’organisme
gouvernemental mit en place une série d’incitations fiscales qui permirent aux familles de
classe moyenne d’acheter une maison à crédit et ceci avec des taux d’intérêt peu élevés
(Cohen, N. E., 2002). Parallèlement à ces zones résidentielles, la FHA prit en
considération le besoin de construire des commerces pour approvisionner la population.
Pour les promoteurs qui bien souvent étaient des grands magasins, ce fut donc l’occasion
de pénétrer de nouveaux marchés et d’approvisionner ainsi les nouveaux résidents. La
périphérie des villes devint un lieu privilégié pour l’installation du shopping center, non
seulement du fait de la vaste disponibilité de terrains à coûts réduits, mais aussi, parce que
le centre commercial put se définir en tant qu’espace pour la vie sociale et communautaire
répondant à « la nécessité de reproduire le seul élément perdu dans la suburbanisation : la
ville, mais une ville sans les aspects négatifs ; les conditions climatiques, le trafic et la
pauvreté » (Crawford, M., 1992 : 22. Traduction de l’anglais). Nous citons une fois de plus
les idées de Gruen, où cette intention se reflète clairement :
« Quand l’automobile est apparue comme moyen pour se déplacer, la dernière
explosion urbaine eut lieu…Elle a fourni une complète liberté de mouvement aux
individus en les rendant indépendants des transports publics… Pour satisfaire la foule
de gens cherchant à s’évader des conditions intolérables de la ville, les promoteurs de
logements ont creusé la terre, abattu des arbres et ont vite enlevé cyniquement chaque
vestige de ce que les personnes étaient venues chercher. La suburb moderne est née,
dans laquelle on ne trouve ni les valeurs de la communauté rurale ni celles de
l’environnement urbain…la planification est nécessaire non seulement pour établir un
ordre, une stabilité et une signification à la chaotique périphérie, mais elle est aussi
nécessaire pour établir un cadre fort et logique dans lequel les entreprises peuvent
s’implanter et créer des lieux pour la vie communautaire… (Gruen, V. et Smith, L.,
1960: 20. Traduction de l'anglais).
Le centre commercial a donc aussi joué un rôle important en s’adaptant aux besoins
d’expansion de la ville. L’implantation du centre commercial dans de nouvelles zones
engendra l’élargissement du tissu urbain, comme l’affirme Ghorra-Gobin « dans les années
1950, la suburbanisation résidentielle fut suivie par celle du commerce de détail, qui se
caractérisa par la création de vastes centres commerciaux (shopping malls ou encore
regional malls)…La suburbanisation de masse se traduisit aussi dans les années 1960 et
1970 par la réalisation de villes nouvelles comme Columbia (entre Washington DC et
Baltimore), créée à l’initiative du promoteur James Rouse, qui avait réalisé de nombreux
centres commerciaux dans des territoires suburbains et urbains. Ces initiatives privées
pouvaient d’ailleurs recevoir une aide de l’Etat fédéral » (Ghorra-Gobin C., 2003: 39-40).
36
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
La suburbanisation incita à construire des commerces et des services dans les zones
périphériques, ce qui entraîna une décentralisation économique et dans le cas spécifique
du shopping center, une décentralisation commerciale.
Pour Careil, S. F. (1967), Beaujeu-Garnier et Delobez (1977), l’apparition du centre
commercial régional entre 1950 et 1960, marqua aux Etats-Unis le début d’une deuxième
génération24 « elle comporte plus de 2000 centres qui se distinguent des précédents par
des tailles moyennes supérieures (environ une centaine de magasins ouvrant sur un mall
couvert ou découvert), la présence de deux grands magasins importants, dont l’un
souvent, construit après coup pour accroître l’attractivité » (Beaujeu-Garnier J. et Delobez
A., 1977: 45). L’adéquation du centre commercial aux besoins de la ville permit donc la
multiplication de ces espaces aux Etats-Unis. En 1957 il y avait approximativement 940
centres, en 1962 leur nombre atteint 5000, dix ans plus tard 8000 étaient ouverts et en
1973, ils étaient 14000 dont 500 couverts (Beaujeu-Garnier J. et Delobez A., 1977 ; Cohen,
N. E., 2002 ; Rybczynski, W., 1993). D’autres facteurs intervinrent dans la multiplication
des centres commerciaux. Ghosh et McLafferty (1991) se réfèrent à trois d’entre eux :
•
Le besoin de l’industrie de la distribution d’accéder aux nouvelles zones des
villes,
•
Le besoin des gouvernements locaux d’augmenter les sources d’impositions,
•
La viabilité du centre commercial pour financer la croissance immobilière.
D’un autre côté, Cohen (1997) énumère:
•
Les taux d’intérêt peu élevés et les coûts de construction réduits
•
La création de sources d’information pour des études de marchés et de
localisation
•
La croissance et la réussite des expériences précédentes
•
L’arrivée de nouvelles entreprises dans la distribution (libres-services, magasins
discount, grandes surfaces spécialisées, etc.)
Cela vaut la peine d’insister sur deux aspects : premièrement, le fait que les chaînes de
distribution notamment les grands magasins, ont assimilé le centre commercial à une
stratégie de croissance, ce qui leur a permis de pénétrer à leur tour le marché immobilier,
comme l’a démontré K. T. Jackson dans le cas de Sears Roebuck aux Etats-Unis (Jackson
Kenneth T., 1985). Deuxièmement, l’intégration progressive du centre commercial aux
24
Pour ces auteurs, une troisième génération de centres commerciaux s’est développée à partir de
1960 alors que pour Crawford et Gottdiener, une troisième étape a vu le jour dans les années 80, au
cours de laquelle les centres commerciaux se caractérisent par le fait qu’ils se développent autour
d’un thème et ciblent les touristes (Crawford, M., 1992 ; Gottdiener, M., 1997).
37
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
plans d’urbanisme s’est affirmé comme élément essentiel dans la construction de
nouvelles zones urbaines. Dans un premier temps, le shopping center connut donc un
essor grâce à son adéquation avec les stratégies de croissance des entreprises
commerciales et ensuite, par son adaptation aux politiques gouvernementales de
croissance et de développement urbain. La conjonction de ces deux facteurs est une
formule qui a été exportée vers d’autres pays25, comme nous le démontrerons dans les
pages qui suivent pour le cas mexicain. Mais en reprenant cette idée, nous citons Dawson
qui affirme qu’ « au cours de la première étape de son développement, le centre
commercial a suivi la croissance de la ville. Lors d’une deuxième étape (à partir des
années 60) ce développement fut davantage lié au rôle des malls en tant que grands pôles
de croissance car ils ont façonné activement le nouveau développement suburbain en
attirant le public et d’autres activités qui s’établissent aux alentours » (Dawson, J. A.,
1983 : 16. Traduction de l’anglais). Ghorra-Gobin explique même qu’à partir des années 80
« les urbanistes ont utilisé les termes d’edge cities ou de super suburbs pour désigner ces
nouveaux pôles urbains structurés autour du shopping mall. Ils ont même inventé celui de
« quadrant suburbain » pour désigner ces territoires suburbains où les habitants vivent et
travaillent sans avoir besoin de changer de territoire » (Ghorra-Gobin C., 2003: 40).
Edges cities, suburban business disctricts, technoburbs, suburban downtowns, entre
autres, sont les noms utilisés par les urbanistes et les géographes pour se référer à ces
centres urbains situés en périphérie des villes et où l’on trouve un grand nombre de
bureaux, services, emplois, commerces et loisirs. A ce sujet, le journaliste Joel Garreau,
qui a inventé le terme d’Edge City, a écrit : « pendant la seconde moitié du XXe siècle, les
Edge Cities représentent dans nos vies, une troisième poussée vers de nouvelles
frontières. Nous avons d’abord déplacé les logements à l’extérieur de ce qui,
traditionnellement, constituait la ville. Ce fut la suburbanisation de l’Amérique du Nord, en
particulier après la seconde guerre mondiale. Puis nous nous sommes lassés de revenir au
centre des villes pour satisfaire nos besoins et nous avons alors déplacé les commerces
vers l’extérieur, où nous vivions. Ce fut le mailing de l’Amérique du Nord, particulièrement
au cours des années 60 et 70. Aujourd’hui, nous avons déplacé nos moyens de créer des
sources de revenus et nos emplois vers l’extérieur, où la plupart d’entre nous vivent et
achètent depuis deux générations. Ceci a été l’émergence de l’Edge City » (Garreau, J.,
1992 :4 ; Traduction de l’anglais).
25
Dans d’autres circonstances et avec des nuances. Par exemple cela s’est reproduit en France
dans ce que l’on connaît sous le nom d’urbanisme commercial.
38
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Le mall est donc pour Clapson un symbole de l’identité suburbaine des Etats-Unis et
représente le point culminant non seulement d’un processus de décentralisation du
commerce au détail, mais aussi de l’American Way of Life (Clapson Mark, 2003). Cette
vision permet d’expliquer d’une autre manière la croissance rapide du centre commercial
aux Etats-Unis, mais également la diffusion du concept dans différentes parties du monde.
Cette propagation s’est faite non pas comme un modèle absolu en termes fonctionnels et
architecturaux mais comme l’idée de rassembler divers commerces dans un même
espace, tous intégrés en une seule unité commerciale. L’adoption de cette forme de
commerce peut être le résultat de l’établissement de promoteurs américains dans d’autres
pays, ou de l’imitation du modèle par des promoteurs locaux ou bien encore de la
transmission du know how26 des spécialistes américains. En ce sens, l’ICSC a joué un rôle
important avec ses publications et ses congrès annuels. Mais d’un autre côté, les
expériences dans d’autres pays ont été marquées par le contexte dans lequel elles se sont
déroulées.
En Europe, ces espaces sont apparus pendant la période de l’après-guerre (en 1954 avec
Färsta à Stockholm ; en Angleterre en 1960 et en 1969 en France avec Parly 2). En
Amérique Latine, les premiers centres ont été construits pendant les années 50 : en 1955
le centre commercial Cada las Mercedes à Caracas au Venezuela ; en 1996, Iguatemi à
Sao Paulo au Brésil ; ou en 1972 le centre commercial San Diego à Medellin en Colombie.
Alors qu’au Japon le premier shopping fut ouvert en 1950, dans d’autres pays d’Asie, ce fut
à partir des années 70.
Au Mexique, les centres commerciaux apparurent à la fin des années 60 sous l’influence
de ce qui se faisait dans le pays voisin du nord. La proximité des deux pays a sans aucun
doute facilité l’implantation du modèle commercial nord-américain au Mexique.
L’installation du premier centre commercial mexicain réunissait deux tendances : d’un côté
l’intérêt des entrepreneurs locaux pour le succès de cette forme de commerce dans le
contexte nord-américain ; de l’autre, l’importation de la forme par des entreprises
commerciales provenant de ce pays, vers le marché mexicain. Les premiers centres furent
réalisés dans de grandes villes du pays, notamment Mexico et Guadalajara, et non dans
les villes de la frontière nord. Ceci s’explique précisément du fait de la proximité entre les
villes mexicaines du nord et les malls nord-américains, comme le fait remarquer M.C.
Macias « à la frontière, les influences du modèle américain sont plus fortes. La proximité
rend possible l’expérience in vivo de la consommation « à l’américaine » et, même si pour
26
Ensemble de connaissances et de savoir faire concernant la gestion, la technologie, etc. d’un
commerce ou d’un procédé spécifique.
39
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
certains (pour ceux qui ne passent pas la frontière) cette expérience est indirecte, elle n’en
est pas moins intense » (Macias, M.-C., 2004: 31). C’est la raison pour laquelle, dans des
villes comme Monterrey, les premiers shoppings centers ouvrirent quelques années plus
tard pour concurrencer les malls de McAllen. Mais avant d’entrer dans les détails, il est
important d’examiner le processus d’implantation du centre commercial au Mexique et
d’analyser ainsi la façon dont l’influence de la consommation à l’américaine s’est
développée.
1.2.
Le centre commercial, une importation du nord du Mexique
L’information disponible concernant les centres commerciaux mexicains ne permet pas de
déterminer avec certitude quel a été le premier centre commercial du pays. La revue
Expansión spécialisée dans les affaires et les investissements, a consacré deux numéros
spéciaux aux centres commerciaux et on peut y lire qu’au Mexique, la première unité
commerciale de ce type fut celle de Plaza del Sol ouverte en novembre 1969 dans la ville
de Guadalajara, dans l’Etat de Jalisco (Cantú, I. L. et Flores, P., 07/08/1991 ; Neysa
Ramón, 01/01/1999). Cependant, d’autres auteurs attribuent ce même titre à Plaza
Universidad, qui a en effet été réalisé presque simultanément à Plaza del Sol (1968-69),
mais à Mexico. (Quintana, E., 1992). En revanche, ces deux centres ont indiscutablement
été le produit de l’influence directe de ce qui se faisait aux Etats-Unis.
Plaza del Sol, comme l’explique le site Internet, est issu d’une association créée en 1968 à
l’initiative de Miguel Moragrega (propriétaire de l’épicerie « Maxi », qui fonctionnait comme
libre-service depuis 1945), avec un groupe d’entrepreneurs locaux, parmi lesquels se
distinguent Carlos Vachez (qui était le propriétaire du grand magasin Fábricas de Francia) ;
Roberto Orozco (propriétaire de Almacenes Roberto Orozco) ; Ángel Franco Camberos
(Almacenes Franco del Centro) et Alfonso Chalita (Almacenes Chalita). Ils créèrent
ensemble la société Centros Comerciales de Guadalajara S.A. pour construire le centre
commercial27.
27
www.todoplazadelsol.com
40
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Plaza del Sol fut construit sur un terrain de 100 000 m², au sud-est de Guadalajara, dans
ce qui était alors la périphérie, au croisement des avenues Mariana Otero et López Mateos
(qui s’appelait à ce moment-là, route de Morelia). La conception fut réalisée aux Etats-Unis
par l’architecte Alfred Chaix et les travaux furent confiés à Empresas Constructoras
Asociadas S. A. (société dirigée par l’entrepreneur Juan de Dios de la Torre). Le centre fut
composé d’une série de blocs alignés le long de l’allée centrale avec de petites places et
des espaces ouverts, à la manière des premiers centres états-uniens, comme Country
Club Plaza. Ainsi, la répartition fut la suivante : d’un côté les deux locomotives, un grand
magasin et un libre-service et de l’autre, les cent quarante boutiques et restaurants. Le
parking entoura l’ensemble des constructions.
L’histoire de Plaza Universidad est différente car ce centre fut réalisé par les grands
magasins américains Sears Roebuck. En 1947, l’entreprise s’implanta dans le pays avec
l’ouverture à Mexico de la première succursale. Pour cela, la compagnie acquit un bâtiment
qui avait été occupé par le Colegio Americano au sud de la ville, dans l’avenue
Insurgentes. Sears fut le premier grand magasin situé en dehors de la zone centrale,
induisant ainsi le processus de décentralisation commerciale de Mexico. Dans cette
logique, deux magasins français s’installèrent à la suite de Sears, en privilégiant la
situation dans cette zone encadrée par les quartiers Hipódromo Condesa et Roma (habités
par des classes moyennes et aisées). En 1954, à son tour, El Palacio de Hierro (Le Palais
de Fer) acheta le pâté de maisons délimité par les rues Durango, Valladolid, Oaxaca,
Colima et Salamanca, où il inaugura son deuxième magasin quatre ans plus tard. El Puerto
de Liverpool (Le Port de Liverpool), quant à lui, ouvrit en 1962 son magasin situé sur
l’avenue Insurgentes Sur, et huit ans plus tard, la succursale du quartier de Polanco. A
propos du processus de décentralisation des grands magasins, J. Monnet signale que
« ces grands magasins, suffocant dans un Centre Historique surdensifié, émigrèrent vers
la périphérie du quartier des affaires Reforma et s’installèrent sur le grand axe Insurgentes,
qui leur garantit une bonne accessibilité. Le deuxième quartier des grands magasins se
trouve donc au sud du centre de Reforma, où sont rassemblés les établissements de cinq
sociétés (El Palacio de Hierro, Paris-Londres, Sanborns, Sears, Woolworth) » (Monnet, J.,
1995: 101)
Plaza Universidad fit également partie de ce processus de décentralisation. Avec la
construction du centre, la marque Sears inaugura au Mexique en 1969, son deuxième
magasin et commença en même temps la construction de ce qui devint le premier centre
commercial de Mexico. Pour cela elle s’assura une bonne implantation au sud de la ville,
par l’acquisition de terrains ayant appartenu à l’entrepreneur Abundio Baños (Quintana, E.,
41
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
1992: 167). Cet emplacement permit une bonne accessibilité depuis des avenues
importantes telles que Parroquia, Popocatépetl et Universidad. Cette dernière reliait le
centre à la zone sud de la ville, en plein développement avec le projet de la Cité
Universitaire28.
Contrairement aux entrepreneurs de Guadalajara, pour la réalisation de Plaza Universidad,
Sears Roebuck confia le projet à un architecte mexicain, Juan Sordo Madaleno29, qui fut
non seulement le dessinateur, mais intervint également dans d’autres phases du projet,
comme l’explique son fils, l’architecte Javier Sordo Madaleno, dans une interview publiée
par Obras : « l’équipe que nous avions alors, s’est aussi occupée de la promotion, du
projet architectural, de la location des boutiques, mais aussi de la recherche du terrain, des
crédits, enfin de presque toute l’affaire ». Auparavant, Juan Sordo Madaleno avait participé
à la conception de l’hôtel Presidente à Acapulco (1958) et de l’hôtel María Isabel à Mexico
(1961), etc., mais Plaza Universidad fut son premier centre commercial « Les premières
fois, comme nous n’avions pas d’expérience en la matière, nos modèles ont été étatsuniens » avoue Javier dans cette interview, « la proximité entre les deux pays est
attrayante. L’entreprise Homeart a été très étudiée » (Comment arrive-t-on à un projet?,
interview avec l’architecte Javier Sordo Madaleno, 01/Jan/1987 : 30). Plaza Universidad
était destinée à accueillir les classes moyennes et aisées des quartiers résidentiels tels
que Narvarte, Del Valle, Santa Cruz Atoyac, Presidente Miguel Alemán, entre autres, dont
certains s’étaient développés dès le début du XXe siècle. « Plaza Universidad répondait à
une demande existant dans la zone, qui était alors très développée » (Comment arrive-t-on
à un projet?, interview avec l’architecte Javier Sordo Madaleno, 01/01/1987 : 28).
Bien que le modèle américain ait servi de référence pour le premier centre commercial de
Mexico, les formes s’adaptèrent au contexte mexicain et aux caractéristiques du terrain.
L’ensemble fut ainsi formé de deux zones différenciées et séparées par la rue Parroquia.
Dans la partie nord fut établi le supermarché Aurrerá (aujourd’hui Wal-Mart) et au sud un
bâtiment semi-ouvert de 36000 m² abritant 59 locaux, la succursale de Sears comme
locomotive, les restaurants Sanborns et Vip’s, ainsi que deux salles de cinéma, comme
l’illustre la figure 3. Les limites du terrain firent que le parc de stationnement prévu pour
28
La croissance vers le sud de la ville commença à se développer à partir de 1940 avec la
construction du quartier Jardines del Pedregal et du complexe de la Cité Universitaire (Ciudad
Universidad) en 1955.
29
Juan Sordo Madaleno a fait ses études à la Faculté d’Architecture, de l’Universidad Nacional
Autónoma de México, a ouvert son cabinet en 1937 à Mexico. Il a travaillé en collaboration avec
d’autres architectes comme Augusto H. Álvarez et avec José Adolfo Wiechers. En 1982 son fils
Javier Sordo Madaleno Bringas intègre le cabinet et fonde Sordo Madaleno y Asociados,
actuellement reconnu pour la diversité de ses projets non seulement de centres commerciaux mais
également d’immeubles à bureaux, de maisons individuelles, de bâtiments publics, d’hôtels, etc.
42
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
mille véhicules fut placé au sous-sol30. Ceci permit au centre d’avoir un accès direct depuis
la rue, comme n’importe quel autre commerce. Un architecte du cabinet Sordo Madaleno,
nous l’a expliqué dans une interview « au début, Plaza Universidad n’avait pas la forme
d’un mall, ceux qui ont installé les premiers magasins de Plaza Universidad voulaient qu’ils
donnent sur la rue, sur l’extérieur, et curieusement ce furent les premiers à changer parce
qu’ils n’ont pas fonctionné » (Interview 4).
L’expérience de Plaza Universidad a permis aux mêmes promoteurs de construire un
deuxième centre commercial, mais cette fois, plus éloigné : dans la région périphérique
nord-ouest de Mexico, dans la commune de Naucalpan de Juárez. Il s’appelle Plaza
Satélite et a été conçu dans une logique différente de ce qui se faisait jusque-là. En effet, il
fut intégré à la zone résidentielle connue sous le nom de Ciudad Satélite.
Ciudad Satélite fut projetée en 1954 d’après les préceptes relevant de l’architecture
moderne et des villes-jardin mises en œuvre par l’architecte Mario Pani31. Conçue comme
un ensemble résidentiel, elle fut construite entre 1957 et 1963 sur près de 300 hectares de
terrains du Rancho La Herradura (ancienne propriété du président Miguel Alemán Valdés)
et avec le financement de la Banque Nationale Hypothécaire Urbaine et des Travaux
Publics32. La zone fut créée dans le but de canaliser la croissance et la demande de
nouvelles zones résidentielles pour la ville de Mexico. Cette tendance est renforcée par la
décision prise en 1964 par le régent de la ville, Ernesto P. Uruchurtu (1952-1966), qui
interdit la construction de nouvelles installations ou de lotissements de grande taille à
l’intérieur du District Fédéral. Cette limitation encouragea le débordement physique de
Mexico vers l'état de Mexico qui lui est contigu, avec en outre, l’établissement de parcs
industriels et la migration de population vers la périphérie.
30
Le renouvellement réalisé en 2000 a donné à Plaza Universidad son apparence actuelle. Elle
abrite aujourd’hui 87 boutiques, comprend un deuxième étage où se trouvent les salles de cinéma
de l’entreprise Cinemex et une zone de fast-food.
31
Formé à L’Ecole des Beaux Arts de Paris et très influencé par Le Corbusier, il mit en œuvre
d’autres projets tels que l’unité résidentielle Miguel Alemán, Ciudad Universitaria, Nonoalco
Tlatelolco, Torre Banobras et la Place des Trois Cultures (Plaza de las Tres Culturas), entre autres.
32
Banco Nacional Hipotecario Urbano y de Obras Públicas S.A., désormais “BANOBRAS”.
43
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 3. Croquis de Plaza Universidad, Mexico, 1969.
Le modèle américain a
servi de référence
pour le premier centre
commercial de Mexico,
mais les formes
s’adaptèrent au
contexte mexicain et
aux caractéristiques
du terrain
Source : Dessiné à
partir de la brochure
du centre commercial.
(Sans échelle à
l’original)
Façade actuelle de
Plaza Universidad
après la rénovation
faite en 2000. Le
centre commercial
conserve encore
l’accès direct depuis la
rue.
Source: Yadira
Vázquez, 2005.
Lorsque Ciudad Satélite commença à se développer, il y avait peu de voies de circulation,
ce qui compliquait les déplacements vers le District Fédéral. Peu après, la construction du
périphérique commença afin de faciliter les déplacements des familles de classe moyenne
qui s’établirent dans cette zone. Ce fut dans ce contexte-là que Plaza Satélite vit le jour,
idéalisé comme un mall différent qui servirait à approvisionner la population en biens et en
services, comme l’expliquent les architectes du cabinet Sordo Madaleno:
« Les douze ou quatorze voies de circulation qui forment le Périphérique vers les
célèbres Torres de Satélite ont été commencées à cette époque-là. Tout cela, faisait
partie du projet d’une nouvelle ville et c’est comme cela que Plaza Satélite est née. Sur
les plans, dans cette zone moderne, il était prévu avec de grandes places, des
avenues, en fait une grande ville où beaucoup de gens allaient vivre. Il fallait
évidemment des commerces et des services, mais aussi rechercher la commodité.
44
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
D’où l’idée de ce premier grand centre commercial au Mexique avec un Sears, un
Sanborns et les boutiques, en forme de mall » (Interview 4).
La construction de Plaza Satélite commença fin 1968 sur un terrain de 132 000 m² situé
Boulevard Ávila Camacho, à l’entrée de la moderne Ciudad Satélite. Juan Sordo Madaleno
et l’entreprise Sears Roebuck (Sears détient 47 % des actions, le reste appartenant au
cabinet d’architectes) intervinrent dans la création de ce « premier grand centre
commercial du Mexique », comme le rapportent ses créateurs. L’investissement fut financé
par un Fideicomiso33 géré par la banque privée Bancomer SA de CV. Néanmoins, en vue
de créer un centre commercial de grande dimension, les promoteurs eurent recours à une
stratégie qui avait bien fonctionné aux Etats-Unis, en invitant les grands magasins El
Puerto de Liverpool et Paris-Londres (aujourd’hui Suburbia) à participer à l’investissement.
Ceci se traduisit par l’institution d’un régime de copropriété et d’un conseil d’administration
supervisant le fonctionnement du centre et définissant les promoteurs et les grands
magasins comme exploitants et propriétaires des surfaces.
Plaza Satélite fut inauguré en 1971. Ce centre est constitué d'un bâtiment sur deux niveaux
où sont répartis 118 locaux, plus les grands magasins Sears, El Puerto de Liverpool, ParisLondres, Sanborns, une salle de cinéma et quelques restaurants (la figure 4 montre la
distribution). L’innovation à Plaza Satélite, par rapport à d’autres places, réside dans le fait
que la structure est couverte par un toit dont les dômes concaves en acrylique transparent
permettent l’illumination naturelle. Et à la façon de Southdale Center, un garden court est
inclus, c’est-à-dire un grand vestibule avec des jardinières, des bancs et une sculpture en
métal comportant le logotype du centre. Le parking de 3000 places est installé à l’extérieur,
ce qui permit l’exposition de la façade principale vers le Périphérique34. L’emplacement de
Plaza Satélite donne aux grands magasins l’opportunité de profiter du marché en cours de
croissance. Quant à Sears, cela fut sa troisième succursale à Mexico, et pour El Puerto de
Liverpool et Paris-Londres, la première implantation à l’intérieur d’un centre commercial.
33
Au Mexique un fideicomiso est une opération commerciale à travers laquelle une personne
physique ou morale transfère certains biens et, ou ressources à une banque, un organisme de crédit
ou une société financière, dans un but précis ou au bénéfice d’un tiers, afin que celui-là fasse valoir
l’ensemble des droits qui y sont attachés. Il existe différents types de fideicomiso, mais en général
on peut les diviser entre publics et privés selon les objectifs visés et l’origine des ressources. L’un
des avantages de cette disposition régie par la Loi Générale des Titres et Opérations de Crédit (Ley
General de Títulos y Operaciones de Crédito), la Réglementation des Organismes de Crédit (Ley de
Instituciones de Crédito) et le Code du Commerce (Código de Comercio), est qu’il est exempt de
taxes et charges et qu’il offre une sécurité juridique dans l’utilisation des ressources.
34
Plaza Satélite fut remodelée deux fois : une fois en 1995, avec l’ajout de 100 locaux, d’une zone
de fast-food et de 15 salles de cinéma de la chaîne Cinépolis. La deuxième rénovation, en 1998,
augmenta la superficie du centre qui atteint 55 000 m² ; il abrite actuellement 240 locaux et le
magasin El Palacio de Hierro. Le parc de stationnement a aujourd’hui une capacité de 5800
véhicules (www.plazasatelite.com.mx).
45
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 4. Croquis de Plaza Satélite, Etat de Mexico, 1971.
Plaza Satélite fut inaugurée en 1971 avec trois grands magasins comme locomotives. Le
renouvellement en 1998 ajouta une succursale du grand magasin El Palacio de Hierro.
Source: Dessiné à partir de la brochure du centre commercial. (Sans échelle à l’original).
A la façon de Southdale Center,
un garden court fut inclus, c’est-àdire un grand vestibule avec des
jardinières, des bancs et une
sculpture de métal comportant le
logotype du centre Le toit avec
ses dômes concaves en acrylique
transparent permettent
l’illumination naturelle.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
Il nous semble intéressant de souligner la façon dont ces premiers centres commerciaux
du Mexique adoptèrent le nom de Plaza (place). Cette idée naît de l’intention des
concepteurs de faire référence à l’espace public et ouvert de la ville, où traditionnellement
les gens se promènent, se réunissent et font des courses d’où des expressions telles que
« le jour de la place » (« el día de plaza ») ou « on va sur la place » (« vamos a la plaza »)
pour se référer au jour de la semaine où le marché s’établit sur la place principale. De par
cette évocation, on espérait faire accepter plus facilement le centre commercial par les
mexicains, peu habitués à ce type de constructions et de lieux pour y faire leurs achats.
Pendant de nombreuses années, Plaza Satélite fut le centre commercial le plus grand du
Mexique. Ce fut le cas jusqu’aux années 80, lorsque la chaîne de grands magasins El
46
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Puerto de Liverpool décida d’ouvrir sa cinquième succursale et pour cela se lança
directement dans la promotion du deuxième grand mall du pays. Pour la réalisation du
nouveau centre, El Puerto de Liverpool créa une filiale au sein de l’entreprise : la Société
Immobilière pour les Centres Commerciaux35. Des études de marché furent réalisées afin
de déterminer l’emplacement, la taille, la distribution des magasins ainsi que l’offre
marchande. Le centre commercial s’appela Perisur car il se trouvait sur le Périphérique et
l’avenue Insurgentes Sur, au sud du District Fédéral. La zone commença à prendre forme
dès les années 50 avec la construction de la Cité Universitaire (Ciudad Universitaria), de la
salle de concerts Ollín Yoliztli, des quartiers Pedregal de San Angel, Pedregal de Carrasco
et de l’unité résidentielle Villa Olímpica. Jusqu’alors la zone était dépourvue de ce type de
structures.
L’architecte Juan Sordo Madaleno s’impliqua une fois de plus, dans la conception de
Perisur, en collaboration avec José Adolfo Wiechers. Cette troisième expérience conforta
le cabinet Sordo Madaleno comme concepteur et promoteur de centres commerciaux. « Le
concept de Perisur fut différent, car nous n’avions fait que le plan général et il s’agissait de
construire un centre aux caractéristiques plus internationales », commente Javier Sordo
Madaleno dans l’interview citée ci-dessus et publiée dans Obras. Perisur aspirait en effet à
être le nouveau centre commercial de Mexico et comme cela se faisait aux Etats-Unis,
d’autres innovations furent introduites avec lui : « auparavant il y avait énormément de
marchandises exposées en vitrines, dans les galeries marchandes, mais maintenant on ne
les met plus autant sur le devant, mais plutôt à l’intérieur ; alors le client entre dans le
magasin plus rapidement » (Comment arrive-t-on à un projet?, interview de l’architecte
J. Sordo Madaleno, 01/01/1987 : 30). Perisur fut construit sur une superficie de 175 000 m²
et à la manière de Southdale Center ou de Plaza Satélite, il était couvert et sa configuration
fut celle du dumbbell, comme le montre la figure 5. Les principales locomotives ont été
placées aux extrémités et pour la première fois quatre grands magasins furent réunis dans
un même espace : El Puerto de Liverpool, El Palacio de Hierro, Paris-Londres (désormais
Suburbia) et Sears.
35
Inmobiliaria para Centros Comerciales (Impceco SA de CV).
47
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 5. Croquis de Perisur, Mexico, 1981.
Perisur a été conçu en suivant le modèle américain dumbbell. Les principales locomotives ont été
placées aux extrémités de la galerie marchande.
Source: Dessiné à partir de la brochure du centre commercial. (Sans échelle à l’original)
Lorsque Perisur ouvrit en 1981, il abritait 149 locaux, un patio central (ou un garden court),
deux petites places avec des jardinières (où pour la première fois des expositions furent
organisées) et des petits stands pour la vente de produits. Le toit formé d’un dôme de 25
mètres de hauteur permit le passage de la lumière naturelle, ce qui donnait une impression
d’espace et d’ampleur. La grandeur du mall s’exprime également dans les finitions en
marbre et en chêne; à l’étage, un tapis a même été posé dans les couloirs. Comme on
peut l’observer sur la photo 1, la façade extérieure est décorée de figures géométriques et
de vitres réfléchissantes qui permettent de mettre en valeur les rares vitrines, et comme
dans les formes dessinées par V.Gruen, le parking de 5 700 places entoure le bâtiment36.
Perisur réunit les magasins les plus importants du pays. Mais leur participation ne se limite
pas à leur simple présence, car dans le cas du Palacio de Hierro et de Sears, ceux-ci ont
acquis la surface occupée par leurs bâtiments, et de ce fait, comme à Plaza Satélite, un
régime de copropriété a été mis en place.
36
En 2001 le centre commercial a été remodelé, une zone de fast food a été ajoutée et un
multiplexe de 20 salles de cinéma appartenant à l’entreprise Cinépolis, 4 avec une attention
personnalisée (concept VIP : Very Important People), deux écrans géants et un dôme OMNIMAX
(www.perisur.com.mx).
48
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Photo 1. Parking extérieur et l’intérieur de la galerie marchande de Perisur.
Le concept de
Perisur fut différent,
il a des
caractéristiques
plus
internationales, car
il aspirait à être le
nouveau centre
commercial de
Mexico.
Source: Yadira
Vázquez, 1999.
Le succès de Plaza Universidad, Plaza Satélite et Perisur a démontré l’acceptation de ce
type de commerce par le marché mexicain. Les promoteurs notamment les grands
magasins qui diversifient leurs investissements par cette intégration verticale, ont compris
que cette concentration de commerces leur permettait non seulement d’attirer davantage
de consommateurs, mais également de diminuer les coûts. Les frais de fonctionnement du
centre commercial se réduisent en répartissant les charges entre tous les locataires qui,
ensemble, mettent en œuvre des campagnes de marketing, de promotions et d’offres. G.
Lambert explique que cette innovation commerciale existe depuis les passages couverts :
« les deux rangées de vitrines qui encadrent invariablement les passages couverts
traduisent « l’ingénieuse nécessité de multiplier les boutiques pour accroître le bénéfice
des capitalistes », selon les termes d’un article paru en 1827 dans le Journal des artistes.
Le déploiement du linéaire de boutiques concentrées dans un lieu autonome et homogène
annonce l’émergence d’un nouveau type d’espace commercial qui puise ses origines
notamment dans les marchés couverts » (Lambert Guy, 2002: 19). Le centre commercial
49
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
alla plus loin dans l’application de ce principe et réussit à mélanger trois formes d’affaires :
l’immobilier37, le commercial et le financier.
Les affaires immobilières impliquent l’acquisition du terrain et la construction de la surface.
Par exemple, à Perisur, le grand magasin El Puerto de Liverpool a acquis le terrain et a
engagé les spécialistes chargés de réaliser les études de marché et de conception. Cette
étape est connue comme « planification du projet » et c’est au cours de celle-ci que l’on
sélectionne entre autres le concept du centre commercial, le type de locomotives et l’offre
commerciale. Une fois le bâtiment construit, l’opération immobilière se poursuit par la vente
ou la location des locaux par le promoteur. A Perisur, à l’exception des surfaces occupées
par les grands magasins El Palacio de Hierro et Sears, le reste des boutiques et des
stands se louent.
Les affaires commerciales commencent avec l’ouverture du centre, et impliquent l’activité
propre à ces espaces, c’est-à-dire la vente de biens et de services à un marché cible. Les
affaires financières vont de pair avec cette opération, car la rentabilité du centre
commercial provient de la location des locaux et de l’activité commerciale. Si une partie de
l’investissement initial est amortie quand les espaces se louent ou se vendent, les affaires
financières, elles, débutent lorsque le centre commercial produit des rendements. Sa taille,
les locomotives, le plan de merchandising et l’aire de chalandise sont étroitement liés afin
de déterminer les bénéfices économiques pour les promoteurs et les commerçants
impliqués. Comme l’affirme V. Gruen « Le plan de merchandising prétend créer une
situation qui fonctionne et dans laquelle chaque membre de l’unité commerciale -le
propriétaire, le gérant et le commerçant- obtient ses bénéfices » (Gruen, V. et Smith, L.,
1960 : 132. Traduction de l’anglais).
La présence de ces trois formes d’affaires en un même espace est ce qui incite les
grandes enseignes, comme Sears, El Puerto de Liverpool et plus tard El Palacio de
Hierro38 à devenir des promoteurs de centres commerciaux. La stratégie d’être en même
temps, locomotive, promoteur et propriétaire des centres commerciaux, a permis aux
grands magasins l’élargissement de l’activité économique et une croissance. Certaines
firmes ont même créé une section immobilière chargée de la construction et de la gestion
des biens immobiliers. A propos de cette double fonction, on a interrogé le directeur de la
section immobilière d’El Puerto de Liverpool, il nous a répondu ceci :
37
Connu aux Etats-Unis comme real estate.
Le grand magasin s’impliqua dans la promotion des centres commerciaux en 1989 avec la
construction de Centro Coyoacán au sud de Mexico.
38
50
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
« Le grand magasin est plus une locomotive qu’une boutique…A Liverpool on aime que
le magasin soit le centre, qu’il soit disons, la locomotive principale, parfois appuyé par
une autre locomotive dédiée au divertissement qui peut être un cinéma et ainsi arriver
avant nos concurrents dans certaines villes. Comme dans le cas du nouveau centre
commercial à Monterrey, Valle de Oriente, dans le cas de Pachuca, Cuernavaca, etc.
Ici à Liverpool, la rentabilité est assurée par le chiffre d’affaire du grand magasin, c’est
avec notre marque que nous gagnons de l’argent. Il faut, alors que l’investissement
immobilier soit très intéressant pour pouvoir rivaliser avec le chiffre d’affaire du grand
magasin. Ceci se traduit par une concurrence dans le choix à l’intérieur de l’entreprise.
Pourquoi sommes-nous les propriétaires du centre commercial de Cuernavaca et pas
dans celui de Pachuca? Parce que les promoteurs proposent une bonne offre et tout
dépend des avantages économiques qui nous sont offerts. Quand l’affaire est bonne,
on entre même dans la promotion du mall. En général il n’y a pas de recettes écrites »
(Interview 5)
En effet, pour les grands magasins, le centre commercial est surtout une stratégie de
croissance et d’expansion. Il représente des surfaces et des localisations idéales pour
l’installation de nouveaux commerces. A partir des années 80 les succursales des grands
magasins ne s’installeront que dans des centres commerciaux. En même temps, le centre
commercial permet aux entreprises de la grande distribution de diversifier les
investissements sur le marché immobilier. Si Plaza del Sol ou Plaza Universidad ont
permis aux promoteurs d’introduire au Mexique cette forme moderne de commercialisation
états-unienne, avec Plaza Satélite, les grands magasins ont compris que leur association
leur permettrait de construire des centres plus grands, tout en diminuant les coûts
d’investissement et en attirant plus de consommateurs. Cette expérience s’est réitérée à
Perisur et plus récemment dans deux autres centres commerciaux, ceux de Santa Fe et
Angelópolis, qui sont, tout comme les autres malls, le résultat de ce que les promoteurs
appellent un joint venture en reprenant le terme anglais, ou de ce que nous pourrions
appeler en français, une alliance stratégique.
51
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
1.3.
Santa Fe et Angelópolis, les derniers grands malls du pays
L’origine du mall Santa Fe remonte au début des années 90. Le centre commercial est le
résultat d’une synergie entre deux initiatives. D’une part l’entreprise paraétatique Services
Métropolitains (SERVIMET)39 chargée de développer une nouvelle zone urbaine, dans
laquelle le centre commercial est inclus. D’autre part, l’intérêt de deux entreprises :
l’immobilière DINE du groupe DESC40 et la société Constructora Aboumrad, Amodio,
Berho, S.A. de C.V. (CAABSA). Ces deux
entreprises souhaitaient intervenir comme
promoteurs du centre41. A leur tour, DINE et CAABSA impliquèrent El Puerto de Liverpool
et El Palacio de Hierro. « La célèbre synergie eut lieu en grande partie parce que CAABSA
avait un véritable pouvoir d’appel sur les enseignes. Ce sont eux qui ont créé Plaza
Coyoacán (avec El Palacio comme locomotive) et Plaza Lindavista (des grands magasins
Sears) » (Mall, 26/05/1993). A l’époque et d’après le directeur de la section immobilière
d’El Puerto de Liverpool, cette invitation était faite par les promoteurs « le propriétaire était
DINE et il décida de faire le centre commercial ; il nous invita, nous acceptâmes et nous
fîmes le magasin de Santa Fe » (Interview 5).
A ce propos, les cadres dirigeants de la section de projets du centre commercial Santa Fe
font le commentaire suivant « à cette époque, les conditions de SERVIMET concernant le
centre commercial étaient que cela soit un grand espace, qu’il y ait au moins entre trois et
cinq enseignes locomotives…comme Palacio, Liverpool, Sears ou d’autres marques
similaires. A l’origine, les dirigeants voulaient s’associer avec JC Penney et Dillard’s, mais
pour plusieurs raisons et parce que l’infrastructure ne leur convenait pas, ils ne l’ont pas
réalisé. Ils avaient besoin d’un marché plus porteur » (Interview 2). Mais pour les grands
magasins déjà établis dans le pays, cette nouvelle implantation s’est révélée attrayante car
elle promettait de transformer une zone marginale en une zone prestigieuse et son
emplacement permettait en plus d’inclure l’une des clientèles les plus aisées de la ville,
provenant des quartiers Las Lomas, Las Palmas, Bosques de las Lomas, Las Lomas de
39
Servicios Metropolitanos, entreprise à participation étatique majoritaire, est constituée le 25 juillet
1977 par Hank González, alors régent du Département du District Fédéral (1976-1982). L’objectif de
SERVIMET était la promotion, la construction et la gestion de travaux et de services autofinancés à
usage public ou privé. Officiellement le processus de désintégration de l’entreprise a commencé en
2001 et a pris fin en 2005 du fait des irrégularités dans son fonctionnement et de la vente de terrains
à prix moins élevés à Santa Fe ; malgré cela en 2007, elle opère toujours.
40
Développement Economique, (Desarrollo Económico S.C. DESC)
41
L’intervention des entreprises fut essentielle dans le développement du projet gouvernemental.
Ce thème est approfondi dans la deuxième partie et les relations entre les acteurs publics et privés
sont expliquées en détail.
52
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Chapultepec, etc. Pour les promoteurs du mall le succès était assuré, comme le déclarait
l’un des directeurs du DINE quelques mois avant l’ouverture « il aura beaucoup de succès
parce que nous l’étudions sérieusement depuis longtemps et parce qu’il est situé à l’ouest
de la ville, c’est-à-dire dans la zone où le pouvoir d’achat est le plus élevé. En plus, il n’y a
pas de centre commercial régional dans cette zone » (Harry Möller Publicidad, 1993 : 2).
DESC, CAABSA, El Puerto de Liverpool et El Palacio de Hierro ont donc participé en tant
qu’investisseurs dans la construction du mall Santa Fe42.
Selon les projets de l’entreprise paraétatique SERVIMET et des promoteurs privés, le
centre commercial Santa Fe devrait devenir le centre commercial « le plus grand
d’Amérique Latine » et dépasser ainsi les dimensions de Perisur. La disponibilité des
terrains dans la zone qui commençait à peine à se développer, permit aux promoteurs
d’acquérir 22,5 hectares d’une propriété connue sous le nom de La Totolapa, dans la Zone
de Développement Contrôlé Santa Fe43, à la limite des délégations44 Álvaro Obregón et
Cuajimalpa au sud-ouest de Mexico. L’emplacement du terrain était idéal car celui-ci
donnait sur l’avenue Vasco de Quiroga et sur l’autoroute qui va à Toluca. Pour répondre
aux prétentions et aux exigences des promoteurs, le projet du centre fut réalisé par
l’entreprise américaine Hellmuth, Obata & Kassabaum, Inc. (HOK)45, avec la participation
du cabinet Sordo Madaleno qui intervint dans la conception et la planification générale.
Le mall Santa Fe ouvrit en novembre 1993 et son coût a été estimé à 460 millions de
dollars (construction des grands magasins incluse). La construction de 400 000 m² occupe
une superficie de 173 000 m², ce qui équivaut à une surface de vente de 125 000 m². En
plus du rez-de-chaussée, le bâtiment a deux niveaux, ce qui permet d’« avoir davantage de
locaux et une grande concentration de produits sur trois niveaux et non deux comme cela
se faisait jusqu’alors », expliquent les cadres dirigeants de la section de projets (Interview
2). En effet, l’espace de Santa Fe a permis d’avoir 275 locaux et comme locomotives El
Puerto de Liverpool, El Palacio de Hierro, Sears et Sanborns. Ceci se traduit par un
42
En septembre 2001 le groupe DESC a vendu 51 % de la valeur totale du centre Santa Fe pour un
montant de 70 millions de dollars, dans le cadre d’un programme de désengagement de ses actifs
(Cardoso Victor, 19/09/2001). CAABSA est ainsi devenu l’associé majoritaire avec 70 % des actions
et la gestion du centre commercial.
43
Zona de Desarrollo Controlado Santa Fe, (ZEDEC Santa Fe). La deuxième partie est un
approfondissement du caractère de cet instrument d’urbanisme à Mexico.
44
Les delegaciones forment la division politico-administrative du District Fédéral. Les 16 délégations
gèrent certains services publics (travaux publics mineurs, gestion de réseaux d’eau, déchets,
sécurité, registre civil, permis et licences, etc.), délivrent les permis de construire, et les
autorisations pour les activités commerciales et préparent les plans locaux de développement
urbain.
45
HOK est une agence d’architecture et d’ingénieurs, chargée de la consultation en planification
urbaine et aménagement des espaces. Elle est établie aux Etats-Unis depuis 1955, mais compte
des filiales dans différentes villes du monde.
53
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
nombre plus élevé de commerces si l’on compare avec Satélite ou Perisur. Comme le
montre la figure 6, cinq petites places ont été installées le long de la galerie marchande.
Elles permettent de louer des espaces, servir de lieux de repos ou encore d’y organiser
des évènements.
Santa Fe dispose de deux parkings, l’un découvert et l’autre sur quatre niveaux dans la
partie arrière. Au total, leur capacité est de 5000 places. Le projet d’origine prévoit la
construction d’un hôtel, d’un centre de conventions et de bureaux. Jusqu’à ce jour, seule
une extension a été faite en 1995 afin d’inclure un multiplexe avec 14 salles de cinéma de
l’entreprise Cinemex, le centre de divertissements pour enfants La Ciudad de los Niños (La
Cité des Enfants), le gymnase Sport City et la grande surface spécialisée en papeterie
Office Max. Selon les explications de la direction, en 2005 on envisageait l’extension des
parcs de stationnement, la construction d’un hôtel, d’une piste de patinage sur glace, de
bureaux et l’installation de nouvelles locomotives.
Figure 6. Croquis de Santa Fe, Mexico, 1993.
Le mall Santa Fe ouvrit en novembre 1993. Le projet d’origine prévoit la construction d’un hôtel, d’un centre
de conventions et de bureaux. Jusqu’à ce jour, seule une extension a été faite en 1995 afin d’inclure un
multiplexe avec 14 salles de cinéma de l’entreprise Cinemex le centre de divertissements pour enfants La
Ciudad de los Niños (La Cité des Enfants), le gymnase Sport City et la grande surface spécialisée en
papeterie Office Max. Source: Dessiné à partir de la brochure du centre commercial. (Sans échelle à
l’original).
Bien que Santa Fe ait été conçu comme un ensemble, tous les magasins préférèrent
mettre en valeur leur propre image à l’extérieur, comme nous l’a expliqué le responsable
des relations publiques du centre commercial en 1999: « le projet a été formulé par
l’entreprise américaine HOK, qui a conçu les Galeries de Houston et de Dallas. Mais dans
le cas des grands magasins à Santa Fe, leur conception a été réalisée par chaque
entreprise, en essayant de donner à chacun sa touche personnelle » (Interview 1). C’est
pour cela que contrairement à ce qui a été fait à Perisur, on peut observer dans
54
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
l’architecture extérieure de Santa Fe des façades différentes pour chaque magasin. El
Palacio de Hierro est une création du cabinet Sordo Madaleno et El Puerto de Liverpool de
la division immobilière de cette société. Comme on peut l’observer sur la devanture (cf.
photo 2), c’est-à-dire la façade du côté de l’avenue Vasco de Quiroga, les grands
magasins de styles architecturaux variés font figure de blocs. Le film montre l’arrivée
depuis cette avenue et la façon dont le flux de véhicules dépend des péages de parking.
Le premier bâtiment que l’on voit est El Palacio de Hierro, recouvert de motifs réguliers de
couleur rose et de structures métalliques. A sa droite, Sears se distingue par son
apparence plus austère de couleur ocre et au fond El Puerto de Liverpool dont la surface
blanche et les vitres transparentes contrastent avec l’ensemble (film).
Photo 2. Vue de la façade principale de Santa Fe, 1995.
Le premier bâtiment que l’on voit est El Palacio de Hierro, recouvert de motifs réguliers de
couleur rose et de structures métalliques. A sa droite, Sears se distingue par son apparence
plus austère et au fond El Puerto de Liverpool dont la surface blanche et les vitres
transparentes contrastent avec l’ensemble. Source: SERVIMET
Evidemment, l’aspect monumental et les façades font que le centre commercial s’intègre
difficilement au paysage urbain, en particulier la façade sud-est, considérée comme la
partie arrière, élément très peu attrayant car il est contigu à l’autoroute Mexico-Puebla. Les
cadres dirigeants de la section de projets du mall remarquent que : « la façade, le volume,
n’ont pas été pensés comme un ensemble intégré, chacun a mis ses idées et ils ont un peu
homogénéisé. Peut-être que du côté de Vasco de Quiroga, on a quelque chose qui
ressemble un peu à une façade mais de l’autre côté, on dirait un atelier, rien que des toits,
comme si cela était un bâtiment industriel ». (Interview 2)
55
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
A l’intérieur du centre commercial, les détails et la décoration ont été réalisés dans un style
moderne. Le toit concave est mis en relief, avec ses dômes qui optimisent la ventilation et
l’illumination des différentes zones. Dans la galerie ce sont les finitions du sol, en marbre
rose et gris, qui sont mis en relief : aux trois étages les couloirs ont des rampes et des
installations pour handicapés. Les plantes des jardinières sont naturelles et artificielles, les
bancs pour se reposer sont en bois de couleur naturelle et dans tout le centre, il y a des
poubelles (où l’on peut trier les déchets), et des cendriers car il est permis de fumer à
l’intérieur comme à l’extérieur. Il y a aussi d’autres éléments décoratifs : des vases, des
grands pots de fleurs en terre et en cuivre, des palmiers, des écrans, etc. Au rez-dechaussée, les concessionnaires automobiles n'ont de cesse de surprendre avec
l’exposition des derniers modèles qui ont été intégrés à l’espace de la galerie comme s’il
s’agissait d’un élément de décoration supplémentaire (voir photo 3).
Photo 3. Intérieur du centre commercial Santa Fe.
Dans la galerie du centre commercial les détails et la décoration ont été réalisés dans un style
moderne. Ce sont les finitions du sol, en marbre rose et gris, qui sont mis en relief, aux trois étages.
Les derniers modèles de voitures s’intègrent comme un élément de décoration.
Source: Yadira
Vázquez, 2005.
Santa Fe permit de renouveler l’expérience d’une alliance stratégique entre les principaux
promoteurs du pays, expérience testée auparavant à Satélite. Convaincus par cette
stratégie, ils inaugurèrent en 1998 le premier grand centre commercial de la République à
56
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Puebla46. Le centre commercial Angelópolis fut, tout comme Plaza Universidad et Satélite,
une initiative du bureau Sordo Madaleno. « Tout a commencé début 1994 », explique la
direction du centre lors de notre interview, « c’est Sordo Madaleno qui a réalisé l’étude du
projet et l’a proposée aux investisseurs. Les études économiques ont déterminé la viabilité
et la faisabilité du marché de Puebla » (Interview 6). Les autres promoteurs furent El
Puerto de Liverpool et El Palacio de Hierro et ils formèrent ensemble un fideicomiso avec
la banque Bancomer SA en vue de réaliser le projet.
Les investisseurs s’adressèrent au gouvernement de l’état. A ce moment-là Manuel Bartlett
Díaz était à la tête de l’administration et il fut intéressé par le projet. Il proposa de le
développer au sud-ouest de la ville, dans une zone envisagée par l’administration pour
l’expansion de l’agglomération. Les promoteurs acquirent un terrain de 25,4 hectares dans
la zone appelée Atlixcáyotl plus connue sous le nom d’Angelópolis. Les architectes du
bureau Sordo Madaleno commentent à ce propos : « à ce moment-là il n’y avait
absolument rien, on devait même encore payer à un péage pour arriver à ce terrain parce
que c’était une autoroute vers Atlixco » (Interview 4).
Une fois l’emplacement choisi, le bureau Sordo Madaleno s’attacha à la conception du
centre commercial. La construction se fit par étapes et la première se termina en été 1998.
Le centre commercial Angelópolis ouvrit donc ses portes en même temps qu’El Puerto de
Liverpool et quelques autres locaux situés au rez-de-chaussée. A la fin de la deuxième
étape, d’autres boutiques et Sanborns ouvrirent, puis quatorze salles de cinéma Cinépolis,
la zone de fast-food47 et Sears furent inaugurés. La dernière étape prit fin en 2002. Au
cours de celle-ci, l’étage et le magasin El Palacio de Hierro également conçu par Sordo
Madaleno, furent terminés. Le projet fut exécuté en plusieurs étapes, du fait que la crise
financière de fin 1994 obligea les promoteurs à réaliser d’abord la commercialisation des
espaces sur le papier avant de passer à la construction. La direction explique : « ce
développement se fit par étapes parce qu’en 1994, au début du projet, il y eut une crise
économique, alors on ne voulait pas risquer tout le capital à ce moment-là. De plus le
marché de Puebla était nouveau. Jusqu’alors cette ville n’avait pas de centres
commerciaux de cette taille-là…c’est pour cette raison que les investisseurs ont voulu
prendre des précautions et que l’investissement a été adapté à cette ville qui exigeait une
46
Puebla est la première ville du pays avec un grand centre commercial de ce type. El Puerto de
Liverpool et El Palacio de Hierro sont présents dans d’autres villes, mais sans partager le même
espace.
47
Appelée en anglais food court. Le premier centre à avoir eu une aire de restauration de ce type fut
Plymouth Meeting Mall, en 1971, en Pennsylvanie. Mais l’idée de disposer d’une série
d’établissements autour d’une zone commune de tables et de chaises a été concrétisée avec
succès à Paramus Park Mall (New Jersey), en 1974 (Cohen Nancy E., 2002).
57
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
approche différente en accord avec les habitudes » (Interview 6). En effet, le marché de
Puebla ne disposait pas de ce type de centre de grande dimension48. Mais d’autre part, on
était au courant de ce qui se passait à Santa Fe, comme l’explique l’un des architectes du
cabinet Sordo Madaleno :
« On ne voulait pas qu’il se passe la même chose qu’à Santa Fe. Santa Fe est un
grand centre commercial de trois étages qui est over built, enfin disons qu’ils ont trop
construit. Bien sûr ils ont fini par le remplir, mais beaucoup d’argent avait déjà été
investi en constructions. Moi je crois qu’ils ont mis quatre ans à le rentabiliser et ils
n’ont réussi qu’à moitié mais ils ont mis du temps. A Angelópolis, nous, nous avons
commencé par une première étape sur deux étages et une fois que les locaux étaient
occupés, nous avons entamé la deuxième étape plus rapidement avec El Palacio de
Hierro. Si on avait tout fait en une seule fois, nous aurions mis bien plus de temps à le
rentabiliser » (Interview 4).
Les conditions économiques et la taille du marché de Puebla n’auraient pas supporté un
projet semblable aux dimensions de Santa Fe, qui dans son propre contexte présenta des
problèmes avant d’arriver à une occupation de 100%. Comme l’explique l’un des directeurs
de la société immobilière DINE lors d’une interview publiée par l’expansion « DINE a
commencé la construction du centre commercial en 1991. Cette année-là et l’année
suivante 'ont été assez bonnes'…En 1993, quand le centre commercial a ouvert, entre 60
et 65 % des locaux étaient occupés, mais en 1994, la crise est arrivée et affecta le secteur
commercial. Le centre commercial a alors vécu presque deux ans de solitude, avec le
dernier de ses trois niveaux pratiquement vide jusqu’à ce que, fin 1995, la société
immobilière offre l’espace à une chaîne de cinémas. En pleine crise économique nous
sommes arrivés à 90 % d’occupation » (Moran Quiroz Roberto, 02/09/2004 : 4). Le
directeur de la section immobilière d’El Puerto de Liverpool commente ce point : « (Santa
Fe) est un centre commercial ambitieux, c’est un centre commercial qui a mis du temps à
se consolider. Moi je crois que cela ne fait que commencer et d’une certaine manière,
grâce aux nouvelles voies faites par le gouvernement du District Fédéral. Maintenant, il y a
des gens qui viennent, alors qu’avant ils allaient à Insurgentes ou à Perisur. Ils viennent ici,
parce que pour eux, c’est plus près. Ce centre a mis du temps à s’affermir » (Interview 5).
Angelópolis occupe une superficie de 110 000 m², avec deux étages sur lesquels 250
locaux ont pu être répartis. Cela équivaut à une surface utile de 90 200 m². La figure 7
permet de voir la façon dont le parking découvert, d’une capacité de 4 000 places, entoure
tout le bâtiment. Le mall dispose d’El Puerto de Liverpool, Sears, El Palacio de Hierro,
Sanborns et C&A comme locomotives. Et comme dans le cas de Santa Fe, le projet
48
Le premier centre commercial à Puebla fut Plaza Dorada (1979), puis il y eut Plaza San Pedro
(1982), Plaza Reforma (1984), Plaza Loreto (1986), Plaza América (1989), Galería Las Animas
(1989), Plaza Espress (1989) et Plaza Crystal (1991). Certains avaient comme locomotives des
grands magasins et d’autres des supermarchés.
58
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
originel envisage la construction d’un immeuble de bureaux, d’un hôtel et l’implantation
d’autres locomotives, sur une zone de 55 000 m².
Figure 7. Croquis du centre commercial Angelópolis, Puebla, 2002.
Le mall dispose d’El Puerto de Liverpool, Sears, El Palacio de Hierro, Sanborns et C&A comme
locomotives et un multiplexe avec 14 salles de cinéma Cinépolis.
Source: Dessiné à partir de l’information proportionnée par la direction du centre (sans échelle).
En ce qui concerne l’architecture et la décoration, la façade d’Angelópolis est plus
homogène comparée à celle de Santa Fe. Le film montre le magasin El Puerto de
Liverpool, avec ses finitions ocre et l’encadrement blanc d’une des entrées. La façade
avant de Sears a des tons semblables, mais elle se distingue par des détails horizontaux
de couleur rose, alors que la simplicité des surfaces réfléchissantes du Palacio de Hierro
rompt avec l’homogénéité de l’ensemble. Ceci est en partie dû au fait qu’il a été le dernier
magasin à s’intégrer au centre. Dans la photo 4 on voit le dessin homogène de toute la
façade, d’où ressortent les grands magasins. Angelópolis se distingue aussi par le toit qui
simule un ensemble de vagues. Pour le cabinet Sordo Madaleno, on a là, l’une des
innovations architecturales du centre commercial :
« Moi je crois que chercher des formes agréables à la vue des gens est une question
de valeurs. Alors toi tu peux apprécier les courbes et il y a des gens qui aiment
davantage ce qui est orthogonal, ce qui est droit, alors finalement nous, on a essayé de
faire plaisir aux uns et aux autres…Moi je crois que c’est important d’innover en matière
d’espaces, en matière de formes, d’être reconnu, que les gens voient que nous
évoluons dans l’architecture…Alors, pourquoi des vagues? Cela a été un caprice
architectural, une innovation. S’il n’y a pas de vagues à Puebla, et bien alors mets-en,
s’il n’y a pas de palmiers, et bien mets des palmiers, que cela soit différent, que cela
soit innovateur » (Interview 4).
59
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 4. Vue extérieur du centre commercial Angelópolis, Puebla, 2003.
La façade présente un dessin homogène, d’où ressortent les grands magasins. El Palacio de Hierro rompt
avec l’homogénéité de l’ensemble. Ceci est en partie dû au fait qu’il a été le dernier magasin à s’intégrer
au mall. Angelópolis se distingue aussi par le toit qui simule un groupe de vagues.
Source: Direction du centre commercial, 2003.
A l’intérieur, la transparence des vagues du toit font pénétrer la lumière naturelle, comme
dans les dômes translucides qui ont été placés aux extrémités du centre et aux entrées
des magasins. Cela produit une grande luminosité à l’intérieur, ce qui facilite l’entretien des
palmiers et des plantes se trouvant le long de la galerie marchande. Les finitions des murs
en peinture blanche et en verre, les sols en marbre rose, le mobilier en bois et les
jardinières métalliques renforcent l’idée de luxe et de simplicité que le centre souhaite
projeter, comme continue de l’expliquer l’architecte du cabinet :
« Le ICSC l’a présenté à un concours il y a environ deux ans et cela s’est bien passé
pour nous. Nous avons eu un prix, alors les gens qui ont vu ce mall nous ont dit qu’il
était très représentatif du travail du cabinet. Ce n’est pas typiquement américain parce
que ce sont des formes un petit peu lourdes comme à Santa Fe. Nous, on voulait un air
un peu plus mexicain. Les américains qui sont venus, nous ont dit « dites donc avec
cette qualité de matériaux, la façon dont cela est réalisé et vu les coûts on peut
difficilement faire quelque chose comme ceci aux Etats-Unis. Cela nous plait, ainsi qu’à
nos associés » (Interview 4).
A l’intérieur du centre, il y a trois petites places, sur la photo 5 on peut observer la plus
grande. Elle est située au centre de la galerie marchande et décorée par une fontaine, des
palmiers et des bancs en bois. Par un côté de cette place on accède à la zone de fast-food
où se trouvent la plupart des restaurants de franchises internationales comme Mc
Donald’s, KFC, Italianni’s, Pizza Hut, Taco Inn, The Italian Coffee et approximativement
200 tables. Les escaliers mécaniques qui sont dans cette zone, conduisent au premier
étage, où il y a un manège, des jeux vidéo et les salles de cinéma.
60
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
Photo 5. Intérieur du centre commercial Angelópolis, 2004.
La transparence des vagues du toit font pénétrer la lumière naturelle. Cela produit une grande luminosité à
l’intérieur, ce qui facilite l’entretien des palmiers et des plantes se trouvant le long de la galerie marchande. A
droite, on peut voir l’accès à la zone de fast food située au rez-de-chaussée et au premier étage, on aperçoit
l’entrée des cinémas. Source: Yadira Vázquez.
Pour les grands magasins, l’implantation dans les centres commerciaux de l’envergure de
Perisur, Satélite, Santa Fe et Angelópolis est une manière de se réaffirmer en tant que
leaders sur le marché. A propos des succursales de El Puerto de Liverpool situées dans
ces deux derniers grands malls, le directeur de la section immobilière fait le commentaire
suivant « Santa Fe ouvre en 93, c’est un magasin qui, de par son luxe et les matériaux
utilisés, peut être considéré comme emblématique, comme un modèle…il est plein de
marbre, de bois, il a des éléments qui aujourd’hui ne sont plus rentables, mais à un certain
moment cela l’était. Des escalators de forme elliptique ont été installés. Ils coûtent cinq fois
plus cher qu’un escalier normal mais ils sont toujours symbole de nouveauté… Il y a des
marbres importés, des bois importés, des détails luxueux qui, aujourd’hui, seraient difficile
à mettre en place et moi je crois que cela ne se refera pas » (Interview 5).
Effectivement la succursale d’El Puerto de Liverpool à Santa Fe a été conçue comme un
magasin coûteux, quelques mois avant son ouverture, le président de la société, Max
Michel, a déclaré : « Liverpool a investi plus de 110 millions de nouveaux pesos dans son
nouveau magasin du centre commercial Santa Fe » (Harry Möller Publicidad, 1993). D’un
autre côté, la succursale à Puebla a été conçue dans le même sens, mais sans être aussi
somptueuse, comme l’explique le directeur de la section immobilière : « Angelópolis a été
un peu pareil. Puebla est une ville très riche sur beaucoup d’aspects et l’un de ces aspects
est économique. Le marché, est un marché consommateur…où il n’y avait pas de centre
commercial proprement dit. Il y avait beaucoup de petits centres commerciaux, d’ailleurs il
y a un Fábricas de Francia, antérieur à Liverpool…Le marché de Puebla, moi je crois qu’il
est très agressif en matière d’achats et c’est un bon marché, il faut y être, parce qu’il a un
potentiel et nous avons eu de bons résultats » (Interview 5).
61
Chapitre I
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Les commentaires du directeur de la section de projets immobiliers du Palacio de Hierro
sont allés dans le même sens : « Santa Fe a été, à un moment donné, le magasin le plus
grand de tous avec 30 000 m² de surface de vente et 10 000 m² de bureaux et d’espaces
techniques. Les moulures des plafonniers, nous les avons fait venir du Canada, nous
avons des colonnes en marbre, enfin beaucoup d’’argent a été investi… c’est devenu le
magasin le plus élitiste de Palacio…A un moment donné, on disait de Santa Fe qu’il était le
plus grand centre commercial d’Amérique Latine, il était novateur de par sa localisation,
son architecture et ses dimensions. Quand on invite Palacio à participer à un projet comme
celui-ci, il essaie de se mettre au niveau du centre commercial » (Interview 7).
L’investissement du groupe dans la succursale Santa Fe a été d’environ 180 millions de
pesos (Harry Möller Publicidad, 1993). Alors que la succursale à Angelópolis signifiait
l’entrée sur le marché de la province « Puebla est un petit magasin, autour de 16 000 m²
de surface de vente…c’est le premier magasin en dehors de la région métropolitaine de
Mexico et ça c’est important. On aurait pu penser qu’avant, une autre ville aurait été
choisie, mais cela a été Puebla en 2002…Puebla prend son envol, ce n’est pas un
magasin négligeable, sa taille est plus petite, mais les ventes vont bien, elles ne nous
inquiètent pas. Moi je crois que ceci a permis de penser plus vite aux magasins suivants,
comme celui de Monterrey et surtout, à un plan de développement en province plus
agressif » (Interview 7).
Le centre commercial a été importé des Etats-Unis par les grands magasins comme une
stratégie d’expansion. En moins de quarante ans, cette nouvelle forme de commerce s’est
affirmée sur le marché mexicain. Les premiers centres commerciaux durent s’adapter au
contexte du pays, c’est pourquoi dans un premier temps ils n’étaient pas totalement
couverts. Ils tentèrent également de s’approcher des espaces traditionnels de la ville et
acquirent à cette fin le nom de « Plaza » et non pas directement celui de centre
commercial. Ainsi, l’introduction de cette conception moderne de l’espace commercial n’a
pas été trop brusque.
Une fois démontrée la faisabilité du centre commercial sur le marché mexicain, sa
configuration put se rapprocher davantage de l’archétype américain, c’est-à-dire un
bâtiment introverti et sans accès direct depuis la rue. Bien que le premier centre de ce
type, c’est Plaza Satélite et qu’il ait conservé son allusion à la place, comme le mentionne
J. Monnet « L’originalité du projet socio-spatial exprimé à Plaza Satélite réside dans le fait
qu’il ne s’agit absolument pas d’une place au sens traditionnel. Dans ce lieu, les seuls
espaces ouverts sont les extensions de parkings autour du centre commercial, premier en
son genre au Mexique, où ont été regroupés des grands magasins et des galeries
62
Chapitre I
Les éléments de la modernisation commerciale au Mexique
marchandes » (Monnet, J., 1995 : 291). Après Satélite, il y a eu Perisur et avec eux le
centre commercial s’est répandu et s’est diversifié dans d’autres villes. Au début et d’une
certaine manière, cela s’est passé ainsi pendant la deuxième étape aux Etats-Unis, grâce
aux grands magasins et aux promoteurs des centres commerciaux du pays. Alors, les
entreprises commerciales furent non seulement des instigateurs, mais devinrent aussi des
groupes économiques puissants comme nous l’analysons dans le prochain chapitre, car ce
concept commercial permit aux entreprises de diversifier leurs investissements et de
trouver des emplacements idéaux pour développer leurs commerces.
63
2. Les acteurs de la modernisation
commerciale au Mexique
La lumière transperce le dôme en vitrage et atteint la cour intérieure. Même
lorsque le ciel est couvert de sombres nuages, on ne se rend compte de
rien dans le centre commercial: une température et une luminosité idéales
sont maintenues pour stimuler la bonne réactivité du client devant cette
multitude, tout en provoquant à chaque instant l’envie de consommer puis
d’emporter ses acquisitions dans le musée familial. L’ensemble vise à
entretenir le rêve collectif d’une merveilleuse vie future. (Fang Hu, 2003: 38)
La description citée ci-dessus peut tout à fait correspondre à n’importe quel centre
commercial mexicain. Fang Hu, l’auteur de Shopping Utopia, raconte dans son roman une
journée de la vie de différentes personnes qui se croisent dans un centre commercial de
Pékin. Le travail de cet auteur aide à illustrer la façon dont cette forme de commerce s’est
répandue dans le monde entier « Alors que l’Asie entre dans l’ère de la consommation
effrénée, le shopping est devenu un loisir, une forme d’antidépresseur. Comme en Europe
où ils ont succédé aux cathédrales, la plupart des buildings dans les vastes métropoles de
Chine sont aujourd’hui consacrés au culte de la Consommation » (Fang Hu, 2003: 9). Et en
ce sens, le Mexique n’a pas été une exception parce que ces espaces de culte de la
consommation se sont reproduits dans presque toutes les villes. Perisur a été une étape
cruciale car ce fut non seulement le premier centre commercial planifié, mais aussi, le
premier à ressembler au modèle dumbbell typique des Etats-Unis, comme le rapporte le
directeur de la section immobilière d’El Puerto de Liverpool : « avec Perisur commence
une sorte de révolution des malls au Mexique, consistant à installer un groupe de
commerces et de services dans un seul centre, un important pôle d’attraction » (Interview
5). A partir des années 80, le concept de centre commercial se répandit non seulement à
Mexico mais également dans d’autres villes comme Monterrey, Puebla, Villahermosa,
Culiacán, Tijuana, Chihuahua, etc. Cette forme de commerce attira les architectes, les
entrepreneurs et en particulier les grandes entreprises de la distribution, supermarchés
inclus. Ces derniers ont peu à peu intégré une série de locaux à l’entrée des
supermarchés, avec des biens et des services complémentaires à l’offre du libre-service
(serruriers, cordonniers, teintureries, boulangeries, etc.).
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Un rapport spécial sur les centres commerciaux, fait par l’Institut National de Statistiques,
de Géographie et d’Informatique49 à partir des données du recensement commercial de
1998, offre une idée du nombre d’espaces de ce type existant au Mexique. Selon la
publication, il existait cette année-là 1 777 centres commerciaux, dont 62% étaient
concentrés dans dix Etats de la République (comme le montre la figure 8). Les quatre
grands malls du pays y ont été inclus : Plaza Satélite, Perisur, Santa Fe et Angelópolis.
Figure 8. Concentration de centres commerciaux au Mexique, 1998.
Dix états concentrent 62% du total des centres commerciaux du pays.
Source: INEGI, 1999.
Pour mieux comprendre cette information, il est important de signaler quelle est la
définition du centre commercial donnée par l’organisme gouvernemental:
« des installations planifiées où s’établissent et se concentrent des entrepreneurs qui
s’organisent afin d’offrir dans un même endroit une grande variété d’articles et de
services personnels…il s’agit de grands espaces dotés de supermarchés, de magasins
de vêtements, de chaussures, de pressings, d’agences de voyages, de restaurants, de
succursales bancaires, de cinémas, entre autres ; mais également des espaces
intérieurs ouverts (places) où les consommateurs potentiels se reposent et, parfois,
peuvent voir des expositions. Les centres commerciaux disposent aussi d’un vaste parc
de stationnement afin de recevoir un grand nombre de clients. Ces ensembles
disposent de plus d’une enseigne locomotive, commerciale ou de services » (INEGI
1999 :138 )
Comme on le voit, l’INEGI fait une longue description des commerces que l’on peut trouver
dans un centre commercial, et mentionne même les activités sociales qui se réalisent au
sein de ces espaces. Mais à aucun moment, il est fait référence aux grands magasins.
49
Instituto Nacional de Estadística, Geografía e Informática (INEGI).
66
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Néanmoins, plus loin un autre paragraphe du même document signale que sur le total
mentionné, seuls 449 centres ont un libre-service comme locomotive commerciale, 177, un
grand magasin et 91, un restaurant ou des cinémas. Parmi eux, seuls 3 disposent de cinq
locomotives dans un même espace. On peut conclure de cette information que sur 10
centres commerciaux du pays, 3 ont un libre-service ou un grand magasin comme
locomotive.
Le problème avec ces données apparaît plus loin dans le même rapport, lorsque l’INEGI
établit une différentiation entre place et centre commercial, en définissant cette dernière
selon les critères suivants :
« Ces centres disposent généralement de plus de quarante établissements et ont
fréquemment un grand magasin comme principal attrait pour les clients, en plus de
magasins de biens de consommation durable ou pas. D’autres facteurs servant à attirer
les clients vers les places commerciales sont, entre autres : les cinémas, les salons de
beauté, les cliniques ou les banques » (INEGI, 1999).
Poursuivant cette classification, en 1998 l’INEGI a recensé 1 185 places commerciales (en
plus des 1777 centres commerciaux mentionnés ci-dessus). Parmi celles-ci, 325 avaient
au moins une enseigne locomotive et il est précisé qu’il peut s’agir d’un grand magasin
mais aussi d’un libre-service, d’un cinéma ou d’un restaurant. Cela montre que la
distinction entre place et centre commercial faite par l’organisme n’est pas claire du tout.
Néanmoins, pour avoir une estimation nous pouvons additionner les deux chiffres et
calculer ainsi qu’en 1998, il y avait 2 962 centres et places commerciales dans le pays.
Cette imprécision des chiffres de l’INEGI, nous amène à consulter une autre source
d’information, la représentation de l’ICSC au Mexique établie depuis 2001 à Mexico. Selon
l’association, en 2003 il y avait 250 centres commerciaux dans le pays, mais il faut
signaler que cette donnée correspond seulement aux centres commerciaux associés à
l’organisme.
L’inexistence de statistiques au sujet des centres commerciaux au Mexique peut
s’expliquer par le manque d’une définition consensuelle. De fait, chaque organisme
applique sa propre définition et dans le meilleur des cas, réalise une classification en
reprenant les typologies créées aux Etats-Unis50. Une des classifications utilisées dans le
pays provient de The Urban Land Institute. Elle prend en compte la taille du centre, la
fonction et l’aire de chalandise et les classe ainsi : centre commercial de proximité, de
communauté, régional et supra régional. L’ICSC applique cette typologie en y ajoutant
d’autres critères, comme le fait que le centre soit couvert ou pas et le type de locomotive.
50
Malgré cela, la plupart du temps, les typologies sont utilisées avec les mêmes noms mais avec
des critères différents, comme nous le verrons tout au long du chapitre.
67
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Le tableau I explique la classification de l’ICSC et pour chaque typologie, l’année de son
apparition aux Etats-Unis est indiquée.
Une grande partie des promoteurs, concepteurs et gestionnaires mexicains ont recours à
ces termes et à ces typologies. Mais dans la pratique, il est difficile de trouver de véritables
correspondances entre les types et les formes développées au Mexique. De fait, les
concepts, les locomotives et les aires de chalandise varient considérablement. Chaque
centre est plutôt le résultat d’une adaptation du concept nord-américain, auquel s’ajoute
une série de facteurs qui ont fait varier les styles et les configurations, par exemple : les
conditions du marché-cible, le terrain, la capacité d’investissement, etc. Les dernières
tendances incluent des grands multiplex et des zones de fast-food. On y installe aussi plus
fréquemment des succursales de commerces ou des franchises51, spécialement en matière
de restauration rapide. La première franchise de ce type à s’établir au Mexique a été
McDonald’s en 1985. Vingt ans plus tard d’autres marques se sont installées, telles que
Burger King, Tricon Restaurants International (propriétaire des marques Kentucky Fried
Chicken et Pizza Hut, Domino’s Pizza, Subway, etc.). En plus de ces changements, les
centres commerciaux ont associé de nouvelles formes de sociabilité et se sont orientés
vers les loisirs, d’où l’incorporation de salles de cinéma multiplex, des salles de jeux vidéo,
d'aires de jeux pour enfants, de musées, de gymnases, etc.
51
Une franchise est une forme de concession par laquelle une firme organise un système pour
concéder les droits et les obligations d’utilisation d’une marque et le know how d’un produit ou d’un
service. Dans certains cas, l’entreprise concessionnaire inclut un forfait de services, comme la
formation, les services d’ingénieurs-conseils, les fournisseurs, l’image, la publicité, etc. A travers
cette forme d’organisation et de vente un large éventail de produits est distribué, depuis des
automobiles, de l’essence, jusqu’à de la nourriture.
68
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Tableau I: Typologie des Centres Commerciaux aux Etats Unis.
Type
Caractéristiques
Année
Regional
Center
(Centre
Régional)
1950
Super-regional
Center
(Centre super
régional)
Neighborhood
Center
(Quartier)
Community
Center
(Communauté)
Theme/Festival
Center
(Parc à thème
ou
Entertainment
center)
Outlet
Facteurs
Développeme
nt autoroutier
Utilisation de
la voiture
Croissance de
la ville et
nouvelles
zones
1950
Power Center
1980
Lyfestyle
2000
Locomotives
Surface
m2 a
MALLS
Haute
37,161concentration
74,322
de l’offre de
marchandises
générales,
surtout
habillement
plus de
confort.
Semblable au
74,322
régional mais
et plus
avec plus
d’enseignes et
d’assortiment
CENTRES OUVERTS
Commodité,
2,787 –
commerce de
13,935
proximité
Marchandises
9,290 –
générales,
32,516
commodité
Nombre
Type
Aire de
chalandise
m2 a
2 ou
plus
Grand
Magasin,
hypermarché
8 – 24
3 ou
plus
Grand
Magasin,
hypermarché
8 – 40
1 ou
plus
Supermarché
4
2 ou
plus
Hard discount,
supermarché
pharmacie,
magasin
spécialisé
Restaurant
complexe
cinématograp
hique
4–9
Destiné au
loisir, tourisme
ou services
7,432 –
23,226
pas de
grandes
enseign
es
Croissance de
la population
avec un
pouvoir
d’achat moyen
Croissance
des foyers
avec deux
revenus
Moins de
temps destiné
aux achats
Magasins de
producteurs,
produits de
marque à prix
réduits, soldes.
Dominé par les
locomotives
avec plus
d’assortiment
4,64537,161
pas de
grandes
enseign
es
Magasins
d’usine
40 – 120
23,22655,742
3 ou
plus
8 – 16
Segmentation
du marché
Croissance
des foyers
avec une
personne
l’achat comme
une
expérience
Ambiances
thématiques
Exploitation du
« mode de
vie » Magasins
spécialisés,
restaurants,
destiné au
divertissement
13,93546,451
0 ou 2
Hard discount,
magasin
spécialisé,
hypermarché,
grand
magasin,
magasins
d’usine
Magasin
spécialisé,
librairie,
complexe
cinématograp
hique
1970
1970
Eléments
Variable
12 – 19
a
Les surfaces sont données en miles et elles ont été convertis en mètres.
Source: International Council of Shopping Centers. www.icsc.org
L’apparition de nouveaux concepts a obligé les centres plus anciens à se rénover de façon
à intégrer les nouvelles tendances du marché et à inclure parfois davantage d’enseignes
motrices. Tout cela, afin de continuer à concurrencer les centres commerciaux plus
69
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
récents. Il en résulte un mélange entre distincts types de locomotives, différentes formes
de centres commerciaux, de fonctions, de concepts et de styles architecturaux. Il n’y a
donc pas de transposition directe de la typologie états-unienne. En réalité, on observe une
combinaison de styles engendrant des formes hybrides, avec des espaces ouverts, semiouverts, couverts et de différentes tailles.
Le tableau II a été élaboré avec des informations recueillies lors du travail de terrain. Il
présente des données sur les différents groupes commerciaux intervenant dans la
promotion de centres commerciaux au Mexique. Ont été inclus les différentes enseignes
dirigées par ces groupes ainsi que certains centres commerciaux qu’ils possèdent. Pour
son élaboration, nous avons consulté les sources suivantes : les sites Internet des
entreprises, les rapports de la Bourse Mexicaine des Valeurs (Bolsa Mexicana de Valores,
BMV) et les interviews réalisées lors du travail de terrain. Pour faciliter la lecture du
tableau, nous avons fait une grande division par type de commerce (locomotive), ce qui
permet de voir ceux qui commercialisent des biens durables et de luxe, représentés par les
grands magasins, et ceux qui distribuent surtout des biens de consommation courante,
c’est-à-dire les supermarchés.
De façon générale, on peut voir qu’il y a de petits centres ayant une supérette comme
locomotive. Ils sont appelés aussi « magasins de convenance » (traduction du terme
anglais) et ils restent ouverts 24 heures sur 24. Mais il y a aussi, les «drugstores» (un
mélange de pharmacie et de supérette. L’exemple au Mexique, ce sont les pharmacies
Guadalajara). Ces deux types de centres disposent d’une aire de chalandise qui se limite
au quartier où ils s’établissent. Dans la typologie états-unienne, ils pourraient correspondre
à ce qu’on appelle des centres commerciaux de proximité ou de communauté. Les centres
d’une taille moyenne ont généralement comme élément moteur un supermarché aux
enseignes Superama, Sumesa ou Súper Maz52 ou du type 'maxidiscount'. Il y a d’autre part
des ensembles plus grands, généralement couverts et ayant comme locomotive un ou
plusieurs grands magasins ou supermarchés (version hypermarché), ou une surface
spécialisée.
Ces
ensembles
attirent
davantage
de
clients,
c’est
pourquoi
ils
correspondraient à la version du Power Center, régional ou suprarégional des Etats-Unis.
52
L’équivalent en France du Casino ou Monoprix.
70
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Tableau II. Les principaux promoteurs des centres commerciaux au Mexique, 2007
Nombre
Nombre
Groupe
Magasins
Centres Commerciaux
Type
magasins
Centres
SUPERMARCHE
Wal-Mart
Controladora
Comercial
Mexicana
Gigante
Soriana
Chedraui
Sam’s
Wal-Mart
Bodega
Aurrerá
Superama
Suburbia
Comercial
Mexicana
Mega
Sumesa
Costco
Bodega
Al precio
City Market
Gigante
Office Depot
Super Maz
Super precio
Bodega
Gigante
Super Gigante
Soriana
Soriana
mercado
City Club
Tiendas
Súper Che
TOTAL
El Puerto de
Liverpool
El Puerto de
Liverpool
Grupo
Bailleres
Grupo Carso
TOTAL
85
146
351
65
80
53
69
14
30
39
7
1
87
160
13
86
53
58
163
71
23
99
16
1,769
43
Fábricas de
Francia
25
El Palacio de
Hierro
El Palacio
Outlet
Casa Palacio
Sears
11
1
55
Sanborns
147
Dorian’s
54
JC Penney
5
2
343
De proximité, de
communauté
ND
Ferrocarriles, Universidad
De proximité, de
communauté
ND
Gigante Mixcoac (Mexico)
De proximité, de
communauté
52
De proximité, de
communauté
153
De proximité, de
communauté
32
237
GRAND MAGASIN
Perisur, Galerías Tabasco
2000, Galerías Monterrey,
Galerías Coapa, Galerías
Insurgentes, Galerías
13
Metepec (Toluca), Galerías
Querétaro, Perinorte,
Galerias Mérida, Galerias
Puerto Vallarta.
Centro Coyoacán (Mexico),
Moliere 222 (Mexico),
Paseo San Pedro
3
(Monterrey).
6
Plaza Universidad
(Mexico), Plaza Satélite
(état de Mexico), Plaza
Insurgentes (Mexico),
Pabellón Polanco (Mexico),
Plaza Loreto (Mexico),
Cuicuilco (Mexico)
Power Center,
Mall régional o
supra-régional
Power Center,
Mall régional o
supra-regional
Power Center,
Mall regional o
supra-régional
22
N.D. Non Disponible. Source: Elaboration à partir sites internet et des rapports d’entreprises.
Une autre version de centre commercial s’est développée à l'initiative d’autres enseignes
de la grande distribution, telle que les surfaces spécialisées, ainsi que les complexes
cinématographiques (notamment des entreprises Cinemex, Cinemark et Cinépolis).
Généralement, ces ensembles diversifient leur offre par une série de services consacrés
aux loisirs, comme des librairies, des cafés, des restaurants, des bars, des aires de jeux
71
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
pour enfants, des jeux vidéo, etc. Ces centres sont fréquemment appelés spécialisés, qu’il
s’agisse de centres de loisirs ou à thèmes.
En complément du tableau II, nous présentons dans le tableau lla, des données
correspondant à un autre type de promoteur qui a fait incursion dans les dernières années.
La majorité de ce groupe est formée d’entrepreneurs immobiliers. L’exemple le plus
représentatif est le cabinet d’architectes Sordo Madaleno qui, comme nous l’avons
expliqué dans le chapitre précédent, fut l’un des pionniers de la conception et de la
promotion de ces espaces dans le pays. Récemment la compagnie Kimco Realty
Corporation53 a investi au Mexique avec la réalisation de divers projets (tous conçus par
des architectes états-uniens).
Ce type de promoteurs diffère des groupes de la distribution parce qu’il s’intéresse
davantage à l’immobilier. Ils construisent généralement un centre commercial en vue de
vendre ou de louer ces espaces par la suite. Alors que les groupes de la distribution
associent l’immobilière au commerce. Parfois, pour rendre le projet plus rentable, les
investisseurs immobiliers incluent des espaces destinés aux bureaux. Quelques exemples
de ce type se situent à Mexico : centre commercial Galerías (1982), Plaza Inn (1985),
Pabellón Altavista (1995), l’actuel World Trade Center (1999) ou récemment Antara
Polanco54. Certains centres commerciaux de ce type ne comprennent pas toujours de
grandes enseignes comme locomotives. Quand ils en possèdent une, ils en changent
fréquemment, comme c’est le cas de Plaza Tepeyac (1988), Plaza Aragón, Interlomas
(1991) et Perinorte (1992), ces trois derniers situés dans l’état de Mexico. Quand
Interlomas a ouvert ses portes, il abritait le grand magasin Las Galas; quelques années
après, celui-ci fut remplacé par un magasin de meubles Hermanos Vázquez puis
aujourd’hui par un supermarché du groupe Wal-Mart.
53
Elle est la troisième plus importante entreprise de construction de centres commerciaux aux
Etats-Unis
54
Il s’agit de la dernière création du cabinet Sordo Madaleno, ouvert en 2006 dans le quartier de
Polanco. Le complexe a des bureaux, un hôtel, des commerces et des logements. Il a été
développé sur une superficie de 48 500 m² occupée auparavant par l’usine de General Motors. Le
concept du centre prétend recréer une rue piétonne, la galerie a deux étages et elle est ouverte. Le
centre n’a pas de locomotive, juste des boutiques et un multiplex de la chaîne Cinemex.
72
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Tableau IIa. Les principaux promoteurs des centres commerciaux au Mexique,
2005
Promoteur Nombre
Centres Commerciaux
Type
Centres
Sordo
Madaleno y
Asociados
5
GICSA
9
Kimco
Realty
Corporation
13
Grupo Frisa
11
Grupo
Arquitech
4
CAABSA
5
Consorcio
Ara
Grupo
Danhos
Grupo Desc
3
TOTAL
54
4
N.D. Non Disponible.
IMMOBILIERES
Plaza Universidad, Plaza Satélite, Centro
Comercial Angelópolis, Premiun Outlets Punta
Norte, Complejo Antara
La Isla Cancún, Forum by the Sea (Quintana
Roo), Punta Langosta, Las Plazas Outlet (Edo
Mex), Zentro Altavista (DF), Pavillon Centro,
Forum Culiacán, Las Plazas Outlet Monterrey,
Las Plazas Outlet Guadalajara, Las Plazas
Outlet Rivera Maya, Paseo Interlomas.
Plaza La Nogalera, Plaza Real (Satillo), Plaza
Bella (Monterrey), Plaza López Mateos (Cd
Juárez), Plaza Real (SLP), Multiplaza Cava
(Cancún), Multiplaza Las Palmas (Acapulco),
Plaza Real Diamante (Reynosa), Plaza Las
Haciendas, Plaza Bella, Plaza Home Depot
(Pachuca), Multiplaza Tuxtepec, Centro Sur
(Guadalajara)
Centro Comercial El Águila (Baja California),
Magnocentro, Multiplaza Jardines, Multiplaza
Alamedas, Multiplaza Pirules, Multiplaza Valle
Dorado (Edo. Mex.), Santón (Toluca), Multiplaza
Izcalli, Multiplaza La Luna (Quintana Roo),
Multiplaza Cava, Multiplaza Mexicali, Multiplaza
Santín
Zentro Mazaryk (DF), Mundo E, Forum Cancún,
Centromagno (Guadalajara)
Plaza Lindavista (DF), Pabellón Polanco, Zentro
La Plaza (DF), Santa Fe (DF), Pabellón
Bosques (DF)
Centro San Miguel (Edo Mex), Centro Las
Américas (Ecatepec), Centro San Buenaventura
Parque Delta, Parque Tezontle, Parque
Lindavista, Centro comercial Reforma 222
Santa Fe
Fashion Mall,
Power Center,
Outlet
Fashion Mall,
Outlet
Proximité et de
communauté
Proximité et de
communauté
Fashion Mall,
Power Center
Power Center,
Centre Régional,
Power Center
Proximité
Fashion Mall
Source: Elaboration propre à partir sites internet et des rapports d’entreprises.
On doit à ces entrepreneurs immobiliers l’implantation de l’une des dernières versions du
centre commercial, appelée Outlet. Celle-ci concentre une offre de marques à prix réduits,
car elles sont commercialisées directement par les producteurs ou proposées hors saison.
Ce type de centre a une architecture plus sobre et une décoration plus austère, le but étant
la réduction des coûts. Les centres Outlet incluent parfois des grands magasins qui
fonctionnent d’après le même concept, c’est le cas de Las Plazas Outlet (à Lerma, Etat de
Mexico) et Premium Punta Norte (au nord-ouest de Mexico) qui comptent un grand
magasin Palacio Outlet. Autre concept des centres commerciaux, c’est celui de Fashion
Mall, qui, comme son nom l’indique, est un ensemble spécialisé dans la vente d’articles de
mode, c’est-à-dire de vêtements, de chaussures et d’accessoires. Et récemment, les
promoteurs des centres commerciaux ont commencé à s’intéresser aux populations de
73
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
revenus plus modestes. Ils investissent dans la construction des centres situés à l’ouest de
Mexico, où sont concentrées les familles aux revenus faibles et moyens. C’est le cas de
Plaza Churubusco, Plaza Ermita, Plaza Guelatao ou Iztapaluca. Les cartes 5 et 6 à la fin
du chapitre montrent cette relation entre localisation et revenus de la population pour le cas
de Mexico et Puebla.
Comme nous l’avons déjà signalé, l’une des clefs du développement du centre commercial
au Mexique, c’est le groupe de la grande distribution (grands magasins et supermarchés).
Ces commerces sont les locomotives et l’un des principaux atouts. En effet, leur présence
dans un centre commercial attire plus de consommateurs potentiels, comme l’affirme le
rapport spécial publié par la revue Expansión : « Quand il s’agit d’énoncer les 'secrets'
pouvant faire le succès d’un centre commercial, les experts se rejoignent sur plusieurs
éléments : localisation, accessibilité, voies de circulation adéquates, bonne conception et
fonctionnalité du centre, parc de stationnement et offre marchande équilibrée. Le dernier
élément, les locomotives, est d’une importance capitale » (Flores Vega E. et Nahoul V.,
7/Aug/1991: 36). Mais d’un autre côté, la croissance du centre commercial au Mexique a
été fortement liée aux besoins d’expansion des entreprises commerciales. En grande
partie grâce à cette nouvelle forme de commerce, les entreprises ont consolidé leurs
marques et se sont diversifiées dans d’autres secteurs économiques. Notamment dans la
construction, la promotion immobilière et la gestion de crédits à la consommation, ce qui
leur a permis d’affermir leur puissance.
Selon l’information de l’Association Nationale de Grands Magasins et de Libre-services
(ANTAD), en 2005, 102 entreprises commerciales étaient associées à l’organisme, dont 49
étaient des supermarchés, 21 des grands magasins et 32 des grandes surfaces
spécialisées. Au total, on a recensé 10 771 établissements répartis dans 300 localités du
pays, dont 1 400 étaient des supermarchés, 729 des grands magasins et 8 642 des
grandes surfaces spécialisées. Selon les calculs de la même association, ce groupe
d’entreprises a contribué au Produit Intérieur Brut à raison de 1,6%. Cependant, le
problème avec ces données comme dans le cas de celles publiées par ICSC, c’est qu’elles
ne prennent en compte que les entreprises affiliées à l’association et excluent dans le cas
présent, l’activité du groupe Wal-Mart qui ne fait plus partie de l’ANTAD depuis 2002.
Une autre source, l’INEGI, offre un panorama plus général et en même temps plus précis
de la taille et de l’importance du secteur commercial. En 2003, date du dernier
74
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
recensement économique, il a été constaté que 94% des établissements commerciaux du
pays étaient consacrés au commerce de détail55, c’est-à-dire 1 493 590 commerces, dont
2 398 étaient des supermarchés, 1 273 des grands magasins et 18 387 des supérettes.
Comme le montre la carte 3, la plus grande concentration de grands magasins se situe
dans l’agglomération de Mexico et dans les Etats de Jalisco et de Nuevo León. Par
ailleurs, on peut voir sur la carte 4 la répartition des supermarchés. La plupart de ces
commerces se trouvent dans le centre et dans le nord du pays. La concentration de
supermarchés dans la région nord s’explique par la proximité du marché nord-américain et
les relations entres les villes transfrontalières. Dans des villes comme Tijuana, Mexicali ou
Ciudad Juárez, les firmes de la grande distribution s’implantent sous différents formats
pour attirer les consommateurs des deux pays56.
En 2003 parmi les établissements consacrés au commerce de détail, seuls 1,5% étaient
des grandes ou moyennes entreprises, c’est-à-dire avec plus de 31 employés. Pour cette
même année, ce dernier groupe de magasins a généré plus de 73,375 milliards de pesos
de ventes, ce qui représente 4,26% du total des revenus du commerce de détail et 1% du
Produit Intérieur Brut (INEGI, 2004).
55
A partir de la classification utilisée par l’INEGI, le secteur du commerce de détail se consacre à
l’achat et à la vente (sans transformation) de biens de consommation, vendus à des personnes
seules et à des ménages. Ce secteur inclut les commerçants travaillant dans un établissement ou
réalisant leurs ventes par téléphone, par catalogue, par des moyens électroniques, de personne à
personne, en porte à porte, avec des démonstrations à domicile, ou dans des points de vente semifixes ou des distributeurs automatiques.
56
M.-C. Macias montre que l’appareil commercial de vente de détail au sud de la frontière entre le
Mexique et les Etats-Unis est spécialisé dans la vente de produits de base alors qu’au nord il est
spécialisé dans les produits de luxe. « La composition par branche du secteur commercial est
également très caractéristique des inégalités socio-économiques entre le sud et le nord: d’un côté,
une distribution de détail orientée vers la satisfaction d’une demande de produits de base, de l’autre
un commerce anormal plus présent ». Pour les deux pays, le contact frontalier est favorable au
développement de l’activité commerciale, comme cela est expliqué plus loin : « Ce phénomène
trouve son explication dans les flux transfrontaliers de consommateurs vers le nord. Vers le sud, le
commerce bénéficie aussi des flux touristiques qui, eux, ne sont pas motivés dans les mêmes
proportions par les achats » (Macias, M.-C., 2004 : 218 ; 251).
75
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Carte 3. Grands Magasins au Mexique, 2003.
Mexico et les états de Jalisco et Nuevo León concentrent la plupart des Grands Magasins du
pays. Ceci s’explique parce que les grandes chaînes se développent vers les villes les plus
importantes, les plus peuplées, comme Mexico, Guadalajara et Monterrey.
Source: Selon les données du Recensement Economique, INEGI, 2003.
Carte 4. Supermarchés au Mexique, 2003.
La distribution de supermarchés au Mexique montre qu’il y a une concentration de ce type de
commerce dans le centre et nord du pays.
Note: Les Superettes ne sont pas compris.
Source: Selon les données du Recensement Economique, INEGI, 2003.
76
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Ce type de commerce représenté par les grandes entreprises n’a cessé de croître. Si nous
comparons les chiffres de 2003 avec ceux de 1988, on observe que le nombre
d’établissements a été multiplié par 2,5 (ces chiffres apparaissent dans le tableau III). Mais
l’importance de ces entreprises ne concerne pas uniquement le nombre d’établissements.
Celles-ci sont importantes également en termes de ventes. Les bilans financiers publiés
par la Bourse Mexicaine donnent davantage de précisions sur le comportement du secteur.
Pour l’exercice de 2003, il a été calculé que 64,5% des ventes du commerce de détail
étaient le fait des chaînes suivantes : El Puerto de Liverpool, El Palacio de Hierro, Sears et
Sanborns (ces deux dernières appartiennent au groupe Carso). Les données de 2005 nous
révèlent que ces mêmes chaînes avaient 322 succursales et qu’ensemble, elles ont vendu
pour 53,8 milliards de pesos (environ 5,123 milliards de dollars), ce qui représente une
augmentation de 12% par rapport à 2003. Sur le total, 50% de ces ventes ont été réalisées
par El Puerto de Liverpool, 34% par Sears et Sanborns, et 16% par El Palacio de Hierro.
Tableau III. Nombre d’établissements du commerce de détail, grands magasins et
supermarchés au Mexique 1988-2003.
Type/ Année
Total
établissements
du commerce
de détail (pays)
Nombre de grands
magasins,
supermarchés et
superettes
% Total
1988
713,875
8 ,719
1.22
1993
1, 139,639
9,059
0.79
1998
1, 331,175
24,697
1.85
2003
1, 493,590
22,058
1.47
% d’augmentation 88-93
59.64
3.89
------
% d’augmentation 93-98
16.80
172.62
------
% d’augmentation 98-03
12.20
-10.68
------
Source : INEGI, Recensements économiques et commerciaux, 1989, 1994, 1999 et 2004.
Quant aux chaînes de supermarchés, le groupe Cifra-Aurrerá, aujourd’hui Wal-Mart, s’est
affirmé depuis les années 80 comme étant le leader sur le marché. Nous pouvons voir cela
dans les chiffres des rapports de 2005 de la Bourse Mexicaine. Cette année-là,
Controladora Comercial Mexicana, Gigante, Soriana et Chedraui ont enregistré des ventes
pour environ 158 milliards de pesos (environ 15 milliards de dollars), ce qui signifie une
augmentation de 10% par rapport à 2004. Wal-Mart a dépassé ce chiffre en percevant
159,3 milliards de pesos (15,17 milliards de dollars), ce qui représente pour l’entreprise
une augmentation de 13% de ses ventes par rapport à 200457. Pour le groupe Wal-Mart,
cette tendance s’est confirmée à l’échelle internationale, car depuis 2001 il est placé en
première place au niveau mondial, avec des ventes pour 219,8 milliards de dollars, suivi du
57
Les chiffres cités ne tiennent pas compte des résultats générés par les restaurants Vip’s du
groupe Wal-Mart, Tok’s de Gigante et California de Comercial Mexicana.
77
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Français Carrefour avec 62,2 milliards de dollars (Allain, M. L. et Chambolle, C., 2003 :40).
En 2005, la société a généré 310 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ce qui équivaut
au Produit Intérieur Brut de l’Arabie Saoudite (selon l’estimation faite par la Banque
Mondiale).
Ainsi, plusieurs de ces entreprises commerciales ont contribué à l’activité d’importants
groupes économiques. Pour s’en faire une idée, nous avons consulté la liste des
personnalités les plus riches du monde, publiée par la revue Forbes en 2007. La troisième
place est occupée par Carlos Slim Helú, propriétaire du groupe Carso, un holding avec des
investissements dans divers secteurs : du tabac aux télécommunications en passant par le
secteur minier et métallurgique et bien sûr le secteur commercial, avec les marques Sears
et Sanborns. D’autres entrepreneurs mexicains sont apparus sur la liste de Forbes : à la
158ème place se trouve Alberto Baillères, propriétaire du groupe Bal, qui possède entre
autres compagnies, le grand magasin El Palacio de Hierro. En 194ème place apparaît
Jerónimo Arango, qui était jusqu’en 1997 propriétaire du groupe Cifra-Aurrerá. Ces
entrepreneurs ont consolidé les grandes marques commerciales du marché. A l’exception
de Wal-Mart ou de Sears, la plupart des entreprises ont été fondées dans le pays, même si
les origines se trouvent en Europe, comme l’affirme M.C. Macias « Les premières
manifestations de la distribution moderne ne sont pas le fait de l’internationalisation de
puissants groupes étrangers au Mexique, mais l’apport de nouvelles formes d’entreprises
venues d’Europe, grâce à l’arrivée d’immigrés qui ont fait souche dans le pays, du moins à
l’origine » (Macias, M.-C., 2004: 28). D’un côté, les magasins spécialisés dans la
distribution de produits d’alimentation ont surtout été créés par des familles provenant
d’Espagne, alors que les grands magasins ont suivi le modèle importé de France. Pour
mieux comprendre la façon dont ces commerces modernes ont réussi à s’établir et à
prospérer comme de grandes marques au Mexique, il est pertinent d’examiner
l’archéologie de cette modernité commerciale.
78
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
2.1.
Archéologie de la modernité commerciale
Le concept de grand magasin est parvenu au Mexique au XIXe siècle influencé par son
développement en Europe et aux Etats-Unis. Son origine est liée à l’arrivée d’un groupe de
commerçants français originaires de Jausiers (situé dans la vallée de Barcelonette au pied
des Alpes françaises). Les pionniers étaient les frères Arnaud, qui sont arrivés à Mexico en
1821 et ont ouvert le magasin « Les Sept Portes »58), près du marché El Volador59, où ils
ont commercialisé des textiles et des articles de mercerie provenant d’Europe (Arnaud, F.,
1994 : 142 ; Meyer, J., 1974 ; Proal, M. et Charpenel, P. M., 1986).
La prospérité de Las Siete Puertas attira d’autres « barcelonnettes », nom donné au
groupe d’entrepreneurs provenant de la même région qui ouvrirent peu à peu d’autres
magasins de textile et des maisons de commerce. Dès le début, les liens entre les
membres du groupe, plutôt que de faire jouer la concurrence, facilitèrent la création
d’accords. L’un de ces accords consista à regrouper les achats réalisés dans les maisons
parisiennes et à réduire ainsi les coûts de transport, comme l’explique F. Arnaud, en citant
le nom de certains de ces entrepreneurs : « en 1863, profitant de la ligne de paquebots
nouvellement établie entre Saint-Nazaire et Vera-Cruz, Jauffred et Ollivier d’abord, puis
Gassier Aimé, Ebrard John et Caire Calixte vinrent en France et commencèrent à
s’approvisionner directement en Europe, par l’entremise des commissionnaires, qui
prélevaient 5% de commission » (Arnaud, F., 1994: 30). Ces relations favorisèrent l’arrivée
à Mexico d'informations concernant le succès du Bon Marché, d’Aristide Boucicaut. Cela
incita 'les barcelonnettes' à appliquer les connaissances et les innovations des grands
magasins dans leurs propres établissements. Les pionniers furent Joseph Tron, Jose
Léautaud, José Signoret, Henri Tron, Jules Tron et Juan Ollivier, associés de J. Tron et
Cie60 (Martinez Gutiérrez, P., 2005).
En 1888, J. Tron et Cie acheta un terrain à l’angle des rues San Bernardo et Monterilla,
aujourd’hui 5 de Febrero et Venustiano Carranza, en vue de construire un magasin
moderne. Les travaux commencèrent cette année-là et ils compilèrent les principes
58
Connu au Mexique sous le nom de cajón de ropa « Las Siete Puertas ». Les cajones de madera
ou cajones de ropa étaient « de grossières étagères de bois pour la vente de tout type de textiles et
de vêtements, d’articles de passementerie, de lingerie et de babioles » (Hira de Gortari Rabiela et
Regina Hernández Franyuti (comp.), 1998 :229).
59
Au centre, dans la rue Porta Coello, aujourd’hui Pino Suárez.
60
Auparavant, en 1876, Joseph Tron, José Leautaud, Gassier et Reynaud avaient fondé le magasin
Las Fábricas de Francia.
79
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
innovateurs de construction en fer et en verre qui étaient appliqués à des ponts, des gares,
des marchés et bien sûr aux grands magasins européens. La légèreté de la structure en
métal permit de faire une œuvre monumentale. Sur une superficie de 1 000 m², un édifice
de 4 étages et de 23 mètres de hauteur fut érigé (photo 6). Ce fut l’une des premières
constructions verticales au centre de Mexico, ce qui provoqua l’étonnement. On commença
à parler de cet immeuble comme « le palais de fer ». C’est pourquoi Joseph Tron reprit
plus tard l’expression pour nommer le premier grand magasin du pays : El Palacio de
Hierro (Le Palais de Fer) qui fut inauguré le 1er juillet 1891 (Gouy, P., 1980).
La modernité du premier grand magasin se manifesta par son architecture et son
fonctionnement. La construction de l’édifice marqua le début de l’architecture spécialisée
dans le commerce. Sur la façade furent installées de grandes vitrines avec des marquises
continues. Ces vitrines permirent une meilleure exposition d’un grand nombre de produits
et en même temps d’éclairer le magasin par la lumière du jour. A l’intérieur, on créa des
couloirs autour d’un patio couvert par une verrière, distribution déjà utilisée dans d’autres
édifices du pays mais qui rappelait aussi la configuration des magasins parisiens. Comme
l’explique Martínez Gutiérrez, qui a étudié le premier grand magasin. « El Palacio de Hierro
a été conçu à partir du schéma d’un patio couvert par une verrière permettant un éclairage
zénithal avec un large vantail transparent et au centre des escaliers monumentaux ; si bien
que pour les immigrants français, « Au Bon Marché de Paris » fut le magasin
emblématique pour la construction des magasins au Mexique et en Amérique Latine. Il est
vrai que le schéma 'patio' a été utilisé à plusieurs reprises dans l’architecture mexicaine
dans les édifices les plus divers, ce qui explique que ce soit un schéma familier pour les
citadins » (Martinez Gutiérrez, P., 2005: 67).
Malgré les innovations du Palacio de Hierro, un comptoir a été mis au rez-de-chaussée et
les propriétaires décidèrent de le conserver quelques années pour ne pas rompre
brutalement avec cette habitude mexicaine61 (Gouy, P., 1980). Mais à partir du premier
étage, les produits étaient exposés sur des tables et des étagères, organisés en rayons :
tissus, linge de maison, linge de table, bonneterie, chapeaux, décoration, broderies,
mercerie fine, meubles, etc. Ce changement favorisa la spécialisation du travail ; le
propriétaire, qui auparavant vendait personnellement ses marchandises, fut remplacé par
des employés, ce qui lui permit de s’occuper de la gestion et de la comptabilité du
61
Au Mexique, traditionnellement, les maisons de commerce comprenaient un comptoir qui séparait
les marchandises et le commerçant des clients. Derrière les vendeurs, il y avait des étagères qui
servaient à disposer les produits, et en même temps à les exposer. Le reste de la marchandise était
stockée dans l’arrière-boutique, un espace que le propriétaire ou le commerçant utilisait aussi
comme logement.
80
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
magasin. De plus, les clients purent accéder eux-mêmes aux articles. Ils durent perdre
l’habitude de marchander, c’est-à-dire de négocier une réduction sur le prix des produits,
car les prix étaient fixes, établis et annoncés sur des étiquettes ou des affiches, comme on
l’avait fait dans les 'magasins de nouveautés' en France ou dans les magasins Woolworth
aux Etats-Unis (Allain, M. L. et Chambolle, C., 2003).
Photo 6. Le premier Grand Magasin au Mexique : El Palacio de Hierro
La construction
d’El Palacio de
Hierro a été
financée par J.
Tron et Co. Le
magasin s’est
implanté dans le
centre de Mexico
en 1891. Une
extension du
bâtiment a été faite
entre 1909 et
1911.
Source: Martínez
Gutiérrez, 2005.
En 1914, un
incendie a détruit
une grande partie
de la structure et
de la façade du
bâtiment original.
Une reconstruction
totale en béton
armé et marbre a
permis à El Palacio
de Hierro d’ouvrir a
nouveau en 1921.
Source: Yadira
Vázquez, 2006.
81
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Le prix fixe représenta un changement qui n’a pas été facile à instaurer, comme le fait
remarquer une publication de l’époque : « système qui fut appliqué et maintenu dans toute
sa rigueur…mais que de patience et de ténacité durent déployer les directeurs du Palais
de Fer pour faire adopter ce nouvel usage ». Le même article indique que, comme le
faisaient les magasins parisiens, El Palacio de Hierro offrait la livraison à domicile à toute
la ville « le Palais de Fer, tout comme les magasins de Paris, possède, en effet, des
voitures de livraison, aussi bien attelées qu’élégantes, et qui portent aux quatre coins de la
ville, les marchandises achetées le jour même » (1904, in Gouy P.: 61). De même, tout
comme l’avait fait Boucicaut au Bon Marché, le dernier étage de l’édifice fut destiné aux
logements, à la cuisine et au réfectoire des employés (Action artistique de la ville de Paris,
2006).
La monumentalité du Palacio de Hierro dans la capitale reflétait l’image de la modernité
européenne. La ressemblance du magasin avec ceux de Paris était telle qu’en 1904 la
revue Le Mexique publiait :
« Si, par une sorte de miracle, le parisien, qui sort du Louvre ou du Bon Marché,
pouvait être subitement transporté à Mexico dans les magasins du Palais de Fer (“El
Palacio de Hierro”), tout porte à croire qu’il mettrait un certain temps à s’apercevoir qu’il
a quitté les bords de la Seine. Et la surprise que lui causerait l’existence d’un pareil
magasin, à trois mille lieues des grands boulevards, serait encore augmentée, s’il
pouvait se faire une idée de ce qu’étaient, il y a trente ans, les maisons de commerce
au Mexique. Quelques vieilles bâtisses de la capitale peuvent seules, aujourd’hui, nous
le rappeler. C’étaient des boutiques basses, sans air, sans jour, comme on en trouve
encore dans certaines provinces espagnoles… Mais, au Mexique aussi bien qu’à Paris,
l’œuvre du progrès s’est accomplie. Ces vieux magasins se sont progressivement
modifiés, quand ils n’ont pas complètement disparu pour faire place à de nouveaux
établissements, plus en rapport avec les besoins et les exigences de notre époque »
(extrait de la revue le Mexique 1904, in Gouy P. 1980: 60-61).
Pendant longtemps, cette image d’éclectisme du premier grand magasin ne fut pas la
seule dans le pays. Le modèle commença à se propager, impulsé par le désir et la
politique du gouvernement de Porfirio Díaz de faire du Mexique un pays industrialisé et
moderne62. Pour Vázquez Torres, le développement de ce type de commerces était dû
à « la disparition des douanes intérieures, des barrages de police et de l’impôt sur la
consommation…Au cours de cette période, grâce à la libre importation, on vit naître le
commerce moderne : de grands commerces du type grand magasin apparurent et,
reflétant la situation économique et sociale du pays. Le commerce s’est polarisé, et en plus
des marchés axés sur l’approvisionnement des secteurs populaires, de grands
62
Le président Porfirio Díaz favorisa les investissements étrangers, spécialement ceux venant de
France. En 1888, le gouvernement signa le traité de l’amitié, du commerce et de la navigation entre
les Etats-Unis du Mexique et la République française, document qui autorisait la libre entrée et
sortie des embarcations ainsi que des habitants français sur le territoire mexicain et vice versa, des
Mexicains en France.
82
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
établissements se mirent à opérer » (Vázquez Torres Ignacio, 1991 : 30). Effectivement,
les pratiques des clients adeptes de ce type de commerce moderne favorisèrent la
diffusion du grand magasin : les acheteurs de « bon goût » (comme les appelle S. B.
Bunker, 1997) avec des préférences pour les modèles de comportement et de
consommation européens.
D’autres facteurs ayant favorisé la multiplication des grands magasins dans le pays furent
la réduction des coûts grâce au développement de l’industrie textile et des moyens de
transport. En plus du soutien financier et de la transmission du know how parmi les
membres du groupe, comme l’explique Gamboa Ojeda, qui a étudié le cas des
« barcelonnettes » installés à Puebla « en réalité, non seulement à Puebla, mais dans tous
les Etats où il y avait des Bas-Alpins se consacrant aux vêtements et nouveautés, ceux-ci
baptisèrent leurs commerces du nom des principaux magasins de leurs compatriotes de la
capitale, afin de profiter de leur prestige et, peut-être, de la concession de crédits de leur
part, ce qui ne signifie nullement qu’il s’agissait de succursales » (Gamboa Ojeda Leticia,
2004: 169). En 1850, il y avait 9 maisons de commerce d’origine française à Mexico.
Quatorze ans plus tard, leur nombre avait doublé et 25 de plus s’installèrent dans des villes
comme Guadalajara, San Luis Potosí et Puebla. En 1980, 110 commerces ont été
recensés (dont 30 de vente en gros) et vingt ans plus tard leur nombre s’élevait à 214
(Arnaud, F., 1994 ; Gouy, P. 1980 ; Proal, M. et Charpenel, P. M. 1986). Cependant, cette
augmentation fut retardée par la suite par le mouvement révolutionnaire.
Parmi les nombreux commerces des barcelonnettes se distingue un autre grand magasin,
El Puerto de Liverpool, fondé par Jean-Baptiste Ebrard63, arrivé au Mexique en 1847 pour
travailler dans le magasin de textiles La Primavera (vente en gros et au détail). En 1852 J.B. Ebrard ouvrit son propre commerce situé dans la rue de San Bernardo (aujourd’hui
Venustiano Carranza) et Callejuela (20 de Noviembre), dans un bâtiment de 65 m² et avec
cinq employés (Gouy, P., 1980). On dit que la marchandise que l’on y vendait était
embarquée dans le port de Liverpool, en Angleterre, d’où le nom d’El Puerto de Liverpool
(Le Port de Liverpool) donné à l’établissement. C’est en 1872 que le magasin, qui
comprenait un rez-de-chaussée et un premier étage, commença à organiser les produits
en rayons (sans appliquer le prix fixe). En 1895 Jean Ebrard (fils de J.-B. Ebrard) prit la
direction du magasin, qui à son tour le céda peu de temps après aux associés de son père
Michel, Chaix, Saletto, Jaubert, Bremond, Domange (Gouy, P., 1980).
63
L’actuel chef du gouvernement à Mexico, Marcelo Luis Ebrard Casaubón descend de cette
famille.
83
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
En 1920, deux étages furent ajoutés au bâtiment initial d’El Puerto de Liverpool. Puis, en
1934, lors de l’agrandissement de l’avenue 20 de Noviembre, trois étages de plus furent
ajoutés au magasin et des escaliers mécaniques y furent installés (les premiers de la ville,
tout comme l’escalier elliptique de la succursale du centre commercial Santa Fe). Ces
modifications ne durèrent pas plus de dix ans, puis d’autres travaux aboutirent à une
nouvelle configuration et à la façade actuelle (que l’on peut observer sur la photo 7) avec
six niveaux et un sous-sol.
Photo 7. Grand Magasin El Puerto de Liverpool
La façade et l’aspect actuels du premier magasin de la chaine El Puerto de Liverpool
au centre de Mexico. Source: Yadira Vázquez, 2006.
D’autre part et comme nous l’avons mentionné dans le chapitre I, tous les grands
magasins implantés au Mexique ne sont pas d’origine française. Certaines marques
proviennent des Etats-Unis. La plus représentative est Sears Roebuck, qui s’introduisit sur
le marché mexicain en 1947. Plus tard, en 1956, Woolworth fit de même. Mais dès 1903, il
existait Sanborns à Mexico, créé par les frères du même nom et originaires de Californie.
Le premier commerce des frères Sanborns fut un magasin d’apothicaire qui fonctionnait en
association avec un salon de thé, dans le bâtiment connu sous le nom de Casa de los
Azulejos (actuelle rue Madero). En 1919, l’entreprise se constitua comme Sanborns
Hermanos SA de CV et le commerce s’agrandit avec un restaurant, un rayon de cadeaux,
de nouveautés et bien sûr la pharmacie. De nos jours, la présence de ces divisions
caractérise la chaîne de magasins, qui élargit son offre avec la vente de livres, d’appareils
84
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
photographiques, d’appareils audio et vidéo, d’électroménagers et d’informatique. En dépit
du fait que beaucoup le considère comme un grand magasin, dans le strict sens du terme il
pourrait ne pas en être un, car Sanborns ne propose pas de chaussures, ni vêtements, ni
meubles.
Tout comme l’introduction du grand magasin transforma la façon de commercialiser les
textiles et les produits de luxe, celle du supermarché transforma la distribution alimentaire.
Au Mexique, pendant longtemps, le commerce du maïs, des fruits et des légumes, des
animaux, etc. se fit sur les tianguis, les marchés et les épiceries. Cela dura jusqu’à
l’introduction du système moderne de libre-service.
Selon Quintana Echegoyen (1992) et Carrillo Arronte (1969), le premier commerce à avoir
fonctionné avec ce système ouvrit en 1946 à Mexico, dans le quartier Las Lomas de
Chapultepec. Le nom de l’établissement est Super Mercados SA de CV (Sumesa), de
Jaime J. Garza, originaire de Monterrey. La revue Cadenas, spécialisée dans cette
branche, concorde avec cette information et on peut lire dans un numéro spécial pour les
50 ans du libre-service au Mexique que la principale innovation dans l’établissement fut d’
« introduire le concept, alors révolutionnaire, de libre-service, où le client pouvait prendre
lui-même les produits qu’il souhaitait » (Cadenas, 01/11/1996 :14). En effet, la nouveauté
de Sumesa fut la concentration d’une vaste gamme de produits déjà pesés, emballés et
arrangés sur des étagères en bois avec des prix fixes. De cette façon, les clients pouvaient
avoir accès au magasin, chercher et prendre eux-mêmes les produits prêts à la
consommation comme cela se faisait dans les succursales alimentaires développées en
France au cours du XIXe siècle et plus tard en 1916, par la chaîne Piggly Wiggly à
Memphis Tennessee aux Etats-Unis.
Le libre-service tout comme le grand magasin, ont changé petit à petit la manière
d’acheter. Peu à peu, les clients se sont habitués aux rayons des produits, à l’offre
diversifiée et aux normes d’hygiène. Ils ont aussi dû apprendre à utiliser d’autres éléments
comme
les
caddies,
les
articles
présentés
par
les
marques
et
même
les
emballages « auparavant, le conditionnement de nombreux produits de base comme le riz,
le haricot, le sucre, les pâtes pour la soupe, se faisait sur le comptoir. La plupart des
articles étaient pesés, puis enveloppés dans un cornet de papier journal » (Cadenas,
01/11/ 1996 :40). Les articles pesés par le commerçant sur le comptoir ont disparu dans le
supermarché, tout comme les pratiques de crédit vis-à-vis des clients. Les consommateurs
du libre-service ont dû s’habituer aux mesures standardisées, aux conditionnements, aux
conserves et à payer en caisse à la sortie du magasin.
85
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Les conditions économiques et le gouvernement du président Manuel Ávila Camacho
(1940-46) furent propices à la création du premier libre-service au Mexique. Pendant la
deuxième guerre mondiale, les conditions furent favorables au développement de
l’industrie et du marché domestique. Cette conjoncture coïncida avec le projet de
développement par substitution d’importations. Au début de cette période, le gouvernement
eut à faire face à la pénurie qui touchait la population et mit alors en place différentes
décisions qui bénéficièrent au secteur commercial. Parmi ces mesures, le contrôle des prix
fut appliqué (comme nous l’expliquons plus loin) et la construction d’infrastructure
impulsée ; surtout dans la capitale qui connaissait un rythme accéléré de croissance. Ceci
explique que l’année même de l’ouverture du premier Sumesa, on pensa déjà à la
construction de trois succursales de plus, sur des terrains d’approximativement 350 m² qui
au départ devaient servir à la construction de marchés (un, dans le quartier Anzures et
deux dans le quartier Roma). Cette décision était en accord avec les facilités offertes par le
gouvernement visant à stimuler l’activité et à diminuer les besoins en approvisionnement
de la population et la spéculation sur les prix. Pour cela, il fut nécessaire de modifier le
contexte légal, car, comme il est expliqué dans le numéro spécial de la revue Cadenas,
« les lois et les règlements en vigueur n’envisageaient pas le fonctionnement d’un magasin
où au moins cinq structures commerciales se regroupent pour opérer dans un même
local…Le Code Sanitaire et de nombreuses restrictions légales apparaissaient comme de
sérieux obstacles au fonctionnement d’un commerce dont l’un des fondements les plus
importants était d’acquérir de grands volumes d’aliments afin de bénéficier de remises plus
importantes, pour les proposer au consommateur aux prix les plus bas, en éliminant les
intermédiaires » (Cadenas, 01/11/1996: 36-38). Par conséquent, commente la publication,
le gouvernement d’Ávila Camacho fit un projet de loi qui permit de réglementer l’ouverture
et le fonctionnement du libre-service et donc l’implantation de ces nouveaux commerces
dans le pays. Fin 1946, Sumesa comptait déjà six magasins et en octobre, Central de
Mercados SA ouvrit un magasin dans l’avenue Insurgentes Sur (Cadenas, 01/11/1996;
Carrillo, A. A., 1969). En ce sens, le sixième rapport du gouvernement indique que
« l’indice des ventes réalisées dans des établissements commerciaux montre une
augmentation importante et il est satisfaisant de vérifier que cette augmentation a été
sensible dans les branches importantes pour la vie économique, celles dites de
consommation courante ou du luxe » (Camara de Diputados LX Legislatura, 2006: 362).
S’il est vrai que de nombreuses idées appliquées à Sumesa provenaient des Etats-Unis, le
libre-service connut une large diffusion grâce à son adoption par des commerçants
d’origine espagnole. Les frères Arango (Jerónimo, Plácido et Manuel), furent parmi les
86
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
premiers. Ils dirigeaient la Central de Ropa SA située dans le centre, entre les rues Bolívar
et Lucas Alamán. En 1958, le commerce se transforma en un libre-service appelé Aurrerá
qui signifie « Entrez ! » en basque. On y vendait des aliments, des articles ménagers et de
la quincaillerie. Ce libre-service proposait davantage de lignes de produits et introduisit des
articles à usage personnel. L’un des frères fondateurs rappelle dans une interview publiée
par la revue Poder64 : « on n’avait pas de théorie précise, on improvisait : on mettait des
disques, puis des articles pour la maison, etc. subitement, on abattait un mur, on mettait
plus de marchandises et on agrandissait de cinquante mètres de plus » (Patricia Ramos,
04/08/2002). Le fait que le libre-service Aurrerá concentrât davantage de produits fut à
l’origine de son appellation de supermarché.
En juillet 1962, un autre entrepreneur d’origine espagnole, Ángel Losada Gómez établi au
Mexique depuis 1923, ouvrit un autre supermarché sur une surface de 32 000 m² du
quartier Mixcoac à Mexico. Ce libre-service comprenait 64 rayons de produits : habits,
aliments, meubles, marchandises générales et même des animaux, c’est pourquoi son
fondateur lui donna le nom de Gigante (Géant). Quelques mois après l’ouverture de
Gigante, un autre entrepreneur espagnol se lança dans la même aventure. Au mois de
septembre, Antonio González Abascal ouvrit la Comercial Mexicana65dans l’avenue
Insurgentes. D’autres commerces de ce type apparurent à la même époque, comme
Almacenes Blanco (1948) et El Sardinero (1955) à Mexico ; Maxi et Hemuda à
Guadalajara ; Automercados, Azcunaga Hermanos, Casa Chapa et Soriana (1953) à
Monterrey, Cemera (1946) et Casa Ley (1963) à Culiacán, Soriana (1968) à Torreón,
Chedraui (1970) à Jalapa, Tiendas 1-2-3, Mini-max (1960), Super Sevillana, Super
Descuento, Más, De Todo, Supernova, Superama, etc. (BANPECO, 1988; Cadenas,
1/Nov/1996; Carrillo, A. A., 1969). En 1969, Carrillo Arronte recense dans le District
Fédéral « environ 80 libres-services, situés de façon stratégique dans différents secteurs
de la ville…En ce qui concerne les classes sociales qui forment le gros de la clientèle des
libres-services, il s’agit des classes moyennes » (Carrillo, A. A., 1969 : 20-22).
Dans les années 80, les libres-services établis à Mexico commencèrent à placer des
succursales dans les principales villes du pays. Les premières furent Gigante et Aurrerá,
comme l’explique M.-C. Macias : « l’extension géographique des opérations ne commence
qu’au début des années 1980. Le développement des entreprises a consisté à occuper,
d’abord, tous les segments commerciaux avant de se lancer dans la conquête des
marchés géographiquement périphériques. A l’origine, les grands groupes de la distribution
64
Cette publication est spécialisée dans les affaires et les leaders économiques et politiques.
Depuis 1930, Antonio González Abascal dirigeait un commerce de vêtements rue Venustiano
Carranza, dans le centre de la ville.
65
87
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
se sont implantés dans la ville de Mexico et ils sont restés pendant très longtemps centrés
sur la région métropolitaine de Mexico puis vers le Bajio » (Macias, M.-C., 2004: 122). Les
entreprises cherchèrent à s’implanter dans d’autres zones du pays et à toucher de plus
larges secteurs de la population en diversifiant leurs dimensions et leurs marques. Le
tableau IV montre les différentes formes de supermarchés au Mexique: a) les
hypermarchés, dont la principale différence avec les supermarchés est la taille des locaux ;
b) les maxidiscounts, qui fonctionnent à bas coûts et avec une offre plus restreinte, ce qui
leur permet d’offrir des prix réduits et de s’adresser à des secteurs aux faibles revenus; c)
des supérettes, de petite taille et spécialisées dans les produits de base. Néanmoins cette
division de formes et de marques ne fut possible que pour les entreprises les plus solides,
car « cette expansion s’est accompagnée d’une intense concurrence entre les grandes
entreprises, qui ont commencé à racheter les plus petites comme Comercial Mexicana qui
acquit Sumesa en 1981 En même temps, les entreprises commencèrent à appliquer
différentes stratégies marketing telles l’identification et la création de différents formats qui
leur permettent alors d’élargir le marché et de s’adresser à d’autres groupes de
population » (Schentesius Rita et Angel Gómez Manuel, 2002 : 490).
Tableau IV. La diversification des formats et marques des supermarchés au
Mexique
2
Type
Produits
Superficie m
Année
d’apparition au
commercialisés
Mexique
Megamercado
alimentation, produits
supérieure à
1989
(Hypermarché)
ménagers et vêtements
10,000
Hipermercado
alimentation, produits
entre 4,500 et
1985
(Hypermarché)
ménagers et vêtements
9,999
Supermercado
alimentation et, produits
entre 500 et
1958
(Supermarché)
ménagers
4,449
Bodegas (maxidiscount ou
alimentation et produits
supérieure à
1970
discounter)
ménagers.
2,500
Tienda de conveniencia
(Convenience store ou
alimentation
moins de 500
1976
supérettes, service 24/24 h.)
Club de membresía
Vaste offre
plus de 4,500
1991
(Club-entrepôt)
Tienda especializada
une seule ligne de
1992
(surfaces spécialisées)
produits
Superfarmacia
médicaments et
jusqu’à 500
1989
(drugstore)
alimentation
Source: Asociación Nacional de Tiendas de Autoservicio y Departamentales (ANTAD).
88
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
2.2.
Alliances stratégiques: plus de commerces et d’affaires
La croissance des entreprises de la grande distribution au Mexique acquiert une autre
dimension avec les changements d’ordre macroéconomique qui débutèrent sous la
présidence de Miguel de la Madrid en 1982. Cette période fut une transition entre le
modèle de substitution d’importations et le modèle néolibéral. Il est marqué par l’ouverture
économique vers l’extérieur. L’application de ces politiques néolibérales s’accentua encore
davantage entre 1988 et 1994 avec le président Carlos Salinas de Gortari. Les mesures
économiques favorisèrent les investissements étrangers dans le pays. Ceci était dû, d’une
part, à des modifications des lois, particulièrement celles de 1989 (la loi pour Promouvoir
l’Investissement Mexicain et Réglementer l’Investissement Etranger66) et en 1993 la loi sur
les investissements étrangers (datant de 197367), d’autre part, à la signature de l’ALENA en
1994.
Ces changements influèrent directement sur la structure commerciale du pays. M.-C.
Macias reconnaît dans cette période la deuxième étape dans la croissance des entreprises
de distribution : « Depuis les années 1990, la grande distribution mexicaine inaugure une
deuxième étape dans la croissance de ses activités sous la forme d’un déploiement
géographique, après avoir accompli une diversification de ses opérations commerciales.
Cette période de conquête des villes moyennes coïncide, à l’échelle du pays, avec
l’ouverture économique de celui-ci, favorisant les investissements directs des entreprises
étrangères : la croissance des supermarchés a donc lieu à une période de restructuration
des groupes nationaux » (Macias, M.-C., 2004: 122). A partir de ces changements
économiques et politiques, la concurrence entre les firmes commerciales s’intensifia, ce qui
provoqua une autre série d’acquisitions et de fusions. A l’origine de ces transformations,
nous avons l’introduction de nouvelles chaînes provenant des Etats-Unis et de France qui
purent avoir accès au marché mexicain à travers des alliances avec des entreprises
locales. D’abord, les alliances stratégiques permirent aux entreprises mexicaines d’avoir
les ressources nécessaires pour continuer leurs plans de croissance. Ensuite, elles leur
66
Ley para Promover la Inversión mexicana y Regular la Inversión Extranjera.
Ley de inversiones Extranjeras. La version de 1973 permettait une participation maximale
comprise entre 40% et 49% du capital étranger dans les entreprises, en excluant l’exploitation de
pétrole et des autres hydrocarbures, la pétrochimie de base, l’exploitation des minerais radioactifs et
la génération d’énergie nucléaire, les mines, l’électricité, les chemins de fer, les communications
télégraphiques et radiotélégraphiques, réservés à l’Etat. D’autres comme la radio, la télévision, les
transports urbains motorisés, les transports aériens et maritimes nationaux, l’exploitation forestière,
la distribution de gaz, entre autres, étaient réservés aux Mexicains.
67
89
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
permirent d’augmenter la rentabilité en diversifiant les formes et les enseignes adressées à
des nouveaux segments de marché. Enfin, elles leur permirent d’obtenir les procédés, les
modes de gestion et les produits provenant des entreprises étrangères. Ces dernières
s’appuyèrent sur l’expérience des compagnies mexicaines, qui jusqu’alors contrôlaient le
marché.
Dans ce contexte, le premier changement du secteur se produisit en 1985, lorsque la
compagnie Walgreen des Etats-Unis vendit les 32 magasins de la marque Sanborns au
groupe Carso de Carlos Slim. Pour sa part, El Puerto de Liverpool, formé depuis 1980 en
tant que groupe économique, acheta en 1988 les huit magasins du concurrent Fábricas de
Francia (ayant des succursales à Guadalajara, Tepic, Mazatlán, León, Morelia et
Aguascalientes). Pendant cette même période, les magasins Paris-Londres (d’origine
française) furent achetés par le groupe Cifra, ce qui permit d’augmenter leur nombre de
magasins Suburbia, filiale créée en 1970 (Macias, M.-C., 2004).
En ce qui concerne la distribution d’aliments, les entreprises qui jusque là, étaient de type
familial, s’allièrent aux supermarchés étrangers. En 1991, ce fut le cas de Comercial
Mexicana avec l’américain Price Club (désormais Costco) ; un mois plus tard Grupo Cifra
et Wal-Mart introduisirent les clubs-entrepôts Sam’s Club et deux ans plus tard ils
commencèrent à opérer sous la marque Wal-Mart. En 1992, Gigante s’unit aux américains
Fleming, Office Depot et Radio Shack et en 1994 à la marque française Carrefour
(association qui prit fin en 1998). En 1992, Home Mart, une surface états-unienne
spécialisée dans les articles de construction et le bricolage ouvrit à Naucalpan, dans l’état
de Mexico, et un an plus tard Total Home à Monterrey entra en concurrence, dans l’état du
Nuevo León. En 1995, Comercial Mexicana s’associa à la marque française Auchan
(contrat terminé en 1996). Même El Puerto de Liverpool essaya de participer à cette vague
d’associations avec la chaîne états-unienne Kmart Corporation (1994). Dans cette série de
fusions, des entreprises moins grandes furent acquises par les plus grandes. Ce fut le cas
de El Sardinero et Almacenes Blanco, achetés en 1992 par Gigante (Macias, M.-C., 2004 ;
Pérez Moreno L., 18/06/1997).
Cette euphorie d’expansion et d’alliances diminua avec la crise financière de fin 1994.
L’atmosphère
d’incertitude
et
de
spéculation
financière
découragea
les
plans
d’investissements des Etats-uniens Saks et Dillard’s, qui annulèrent définitivement leurs
projets au Mexique. D’autres entrepreneurs qui étaient depuis longtemps présents sur le
marché en sortirent en 1997. Ce fut le cas de Woolworth (qui pour des raisons de
restructuration vendit 51 établissements au Groupe Control de Monterrey) et de Sears, qui
90
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
vendit 60 % de ses actions au groupe Carso. Kmart et El Puerto de Liverpool vendirent
leurs magasins à Comercial Mexicana. D’autres compagnies décidèrent d’ajourner leurs
projets, comme la nord-américaine HEB qui attendit jusqu’en 1997 pour ouvrir une
succursale de supermarchés dans la région métropolitaine de Monterrey et JC Penney,
établie depuis 1995 à Monterrey et à León. C'est seulement en 1999 qu'elle ouvrira une
succursale à Mexico. La chaîne hollandaise C&A (Clemens et August) attendra elle aussi
1999 pour l'ouverture de son magasin Angelópolis, à Puebla.
Les mouvements des entreprises de la distribution alimentaire continuèrent également. En
1997, le groupe Cifra vendit la totalité de ses actions à Wal-Mart. En 2001, Gigante
s’implanta dans le sud-est du pays en achetant les magasins Super Maz originaires de
Mérida (Yucatán). La chaine Home Depot de grandes surfaces spécialisées racheta les
quatre magasins Total Home (trois à Monterrey et un dans le District Fédéral). Trois ans
plus tard, cette même entreprise rachètera vingt magasins Home Mart, devenant ainsi
l’unique chaine de magasins spécialisés en matériaux de construction et en décoration
d’intérieur du marché mexicain. En 2007 Soriana acheta 205 magasins Gigante, Bodega
Gigante et Super Gigante du groupe Gigante, qui garda les restaurants Tok’s et les
magasins Super Precio, Office Depot et Radio Shack.
Selon des données collectées par l’ANTAD de 1994 à 2002, l’investissement étranger
direct dans le commerce de détail représenta plus de cent sept milliards de dollars. Cette
somme représente la plus grande part des mouvements expliqués plus haut. Néanmoins,
l’impact des investissements ne fut pas homogène car, comme nous l’avons expliqué
précédemment, quelques entreprises, les plus grandes, participèrent aux fusions et
profitèrent de cette ouverture économique. Ceci se traduisit par la prépondérance d’un
nombre réduit d’entreprises dans le marché : Wal-Mart, Gigante, Comercial Mexicana,
Oxxo et 7 Eleven (les deux dernières du type supérette). Parmi les grands magasins, El
Puerto de Liverpool se distingue, avec les filiales Fábricas de Francia ainsi que, huit
établissements de Comercial Las Galas (rachetés en 1997 à la chaîne de supermarchés
Chedraui) et dix succursales Salinas et Rocha (achetés en 1999). Les filiales Sanborns et
Sears se démarquent également. En 2003 s’y ajoutèrent les six magasins JC Penney qui
sortirent ainsi du marché mexicain et en 2004 les succursales de la chaîne Dorian’s
Tijuana68.
68
L’entreprise Dorian’s Tijuana opère depuis 1959 dans le nord du pays. Au moment de son
acquisition elle comptait 53 magasins sous les enseignes Dorian’s, Mas et Dax dans les Etats de
Basse Californie, Chihuahua, Nuevo León et Guanajuato.
91
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Enfin, comme nous l’avons déjà mentionné, parmi les marques des supermarchés d’origine
étrangère, la seule qui subsiste est Wal-Mart, puisque les Français Auchan et Carrefour
ont quitté le pays. Le premier l’a fait en 2003 avec la vente de ses cinq magasins (quatre
dans le District Fédéral et un à Puebla) à Comercial Mexicana. Le deuxième, qui avait
d’abord dissout son association avec Gigante, décida de vendre en 2005 ses 29
implantations à l’entreprise Chedraui. Cela s’explique essentiellement par les différences
concernant la gestion des commerces et par les intentions des associés. Les étrangers
souhaitaient augmenter rapidement le nombre d’établissements, rythme que les
entreprises mexicaines furent incapables de suivre, surtout après la crise de 1994 : « Les
finances de Gigante ne permettaient pas de suivre les plans d’expansion du groupe
français. Au cours de l’année 1997, ce dernier avance les fonds pour la réalisation des
projets de l’année et décide de développer seul, quatre nouveaux hypermarchés sous la
même enseigne…le développement des activités du groupe français étaient incompatibles
avec une alliance. Car en ouvrant quatre hypermarchés, Carrefour concurrençait de façon
déloyale son partenaire…L’alliance entre Auchan et Comercial Mexicana a été plus
limitée…Là encore les méthodes de la distribution française sont en cause. Jugées trop
agressives par le partenaire mexicain, Comercial Mexicana, elles consistaient à mener une
politique d’expansion rapide pour prendre des positions sur le marché » (Macias, M.-C.,
2004: 153-154).
Autre facteur ayant influencé le départ définitif des chaînes françaises fut la forte
concurrence du groupe Wal-Mart après l’acquisition de Cifra en 1997. L’année de la
réalisation de l’opération, Cifra comptait 710 établissements (supermarchés, restaurants et
grands magasins) et pour la seule année 1999, Wal-Mart ouvrit 43 établissements de plus
dans différents Etats de la République. Cette rapide expansion est due à sa forte politique
de réduction des stocks et à l’agressive campagne de « tous les jours, des réductions de
prix », facteurs qui augmentent la productivité et la rentabilité des magasins. Le résultat de
tous les changements et fusions entre les entreprises de la grande distribution peut être
résumé dans le tableau V, où nous trouvons les groupes commerciaux les plus importants
du pays.
92
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Tableau V. Grands magasins et supermarchés, par groupes, 2007.
Groupe
Liverpool
Carso
Bal
C&A
Fondation
Fusion
Magasins
m
Liverpool
Fábricas de Francia
Las Galas
Salinas y Rocha
K-Mart
Sears
Sanborns
Dorian’s Tijuana
JC Penney
El Palacio de Hierro
1847
1876
1983
1933
1994
1947
1901
1959
1995
1891
1999
1991
----1988
1997
1999
1997
1997
1985
2004
2003
1963
------------
43
25
8
10
---55
147
54
5
11
41
85
345,353
124,786
1970
1983
-------------------
80
65
298
351
146
254,169
92,668
68,504
898,895
924,530
Sam’s Club
Wal-Mart
(Cifra)
Suburbia
Superama
Vip’s
Bodega Aurrerá
Wal-Mart Supercenter
(Aurrerá)
Gigante
Comercial
Mexicana
2
Marques
1986
1958 / 1993
Aurrerá
1971
1992
1992
----------moyennes, aisées
321,751
moyennes, aisées
184,988
151,000
moyennes
Incorporés à Dorian’s
moyennes, aisées
175,548
moyennes, aisées
------moyennes, aisées,
523,035
ND
20,935
230,247
20,633
1948
1955
1994
74
176
160
86
8
ND
10
89
ND
------
-------
Super Maz
Comercial Mexicana
Mega
California
Sumesa
Price Club (Costco)
1977
1962
1995
1989
1946
1991
2001
---------------1981
-------
13
53
69
71
14
30
Bodega
K-Mart
City Market
Al precio
Auchan
Soriana
City Club
1989
1994
2006
2006
1995
1953
ND
-------1997
------------2003
-----------
39
ND
1
8
5
163
23
Tienda mercado
Gigante
Bodega Gigante
Super Gigante
Tiendas
Carrefour
ND
1962
1992
1994
1970
1994
-----2007
2007
2007
-----2005
71
87
53
58
99
29
1962
moyennes, aisées
Incorporé à Fábricas de Francia
1991/1997
Wal-Mart
--------------------1980
1986
1987
1992
1993
1998
Tok’s
Radio Shack
Office Depot
Super Precio
Maxi (Guadalajara)
SU-K (Monterrey)
Astra
Blanco
El Sardinero
Carrefour
Marché cible
(couche sociale)
vente en gros
basses, moyennes
moyennes, aisées
basses-moyennes
basses-moyennes
moyenne, aisées
moyennes, aisées
moyennes, aisées
moyennes, aisées
basses
Incorporés à la marque Gigante
---------
Incorporés à la marque Bodega
basses-moyennes
moyennes, aisées
moyennes
moyennes
moyennes, aisées,
vente en gros
basses
174,794
406,989
396,447
ND
17,551
263,182
ND
aissées
ND
ND
basses
Incorporés à la marque Mega
moyennes, aisées
ND
moyennes, aisées,
ND
vente en gros
Soriana
Chedraui
Súper Che
ND
-----16
Source: Rapports de la Bourse Mexicaine de Valeurs et sites Internet.
basses-moyennes
ND
moyennes, aisées
515,439
moyennes, basses
195,684
aisées
124,556
moyennes, aisées
658,000
Incorporés à la marque
Chedraui
basses
2,053
ND: No Disponible
93
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
2.3.
Le rôle du gouvernement dans la modernisation commerciale
L’Etat, à travers ses trois niveaux (la fédération, les Etats et les municipalités), avec
différentes politiques et instruments, a participé au processus de changements et de
restructuration du commerce au Mexique. Il a joué avant tout un rôle de régulateur et a eu
recours pour cela à la législation, spécifiquement celle du droit privé, car les transactions
commerciales concernent le droit commercial, tel que l’expriment le Code du Commerce
(Código de Comercio) et le Code Civil. Particulièrement, le Code du Commerce, qui date
de 188969 réglemente l’ensemble des activités marchandes qui ont lieu entre particuliers ou
personnes juridiques. Entre autres instruments légaux, la loi Générale des Sociétés
Mercantiles70 offre des garanties au bon fonctionnement des commerces et des sociétés
marchandes.
Par ailleurs, l’Etat soutient également l’activité commerciale à travers la politique
sectorielle. En ce sens, c’est aux différents ministères de l’administration publique fédérale
et aux états qu’incombent l’élaboration et la mise en œuvre des grandes lignes d’action
politique. A l’échelle nationale, le responsable est le Ministère de l’Economie71. Il est
chargé, entre autres fonctions, d’établir les objectifs, d’élaborer les stratégies et les sources
d’information nécessaires pour le développement de l’activité industrielle et commerciale.
Autres instruments résultant de la politique sectorielle : les plans et les programmes. Ils
sont élaborés par le Ministère de l’Economie fédérale, les dépendances de chaque état qui
impliquent à leur tour, les municipalités. Le commerce est donc compris dans cette
69
Sous la présidence d’Antonio López de Santa Anna, un premier document, connu sous le nom de
Código de Lares, (1854), aida à définir les droits de propriété, en favorisant les investissements.
Également la Constitution de 1857 interdisait les monopoles, en garantissant l’opération de sociétés
anonymes et la libre concurrence. En 1883, on octroya au Congrès de l’Union (Congreso de la
Unión) la faculté de légiférer en matière commerciale, et sur la base de cette réforme, en 1884 fut
promulgué le Code du commerce, qui fut modifié en 1889 sous la présidence de Porfirio Diaz. La
dernière modification apportée au texte de 1889 date de 2000.
70
Ley General de Sociedades Mercantiles, promulguée en 1934 et à laquelle ont été faites des
modifications en 1992 et 1996.
71
Les antécédents de ce ministère remontent au XIXe siècle: « le 22 avril 1853, à l’initiative de
Lucas Alamán, fut créé le Ministère du Développement, de la Colonisation, de l’Industrie et du
Commerce (Secretaría de Fomento, Colonización, Industria y Comercio), qui s’occupait de
l’élaboration des statistiques générales, industrielles, agricoles, minières et commerciales »
(Samhaber E., 1963 :89). Jusqu’en 1932, il s’appela « Ministère de l’Industrie, du Commerce et du
Travail » (Secretaría de Industria, Comercio y Trabajo) ; puis « Ministère de l’Economie Nationale »
(Secretaría de la Economía Nacional) ; « Ministère de l’Economie » (Secretaría de Economía 19461958) ; « Ministère de l’Industrie et du Commerce » (Secretaría de Industria y Comercio 19581976) ; « Ministère du Commerce » (Secretaria de Comercio 1976-1982) ; « Ministère du Commerce
et du Développement Industriel » (Secretaria de Comercio y Fomento Industrial, 1982-2000).
94
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
politique sectorielle. De manière générale, on peut dire que celle-ci s’engage à assurer
l’approvisionnement de la population à travers les infrastructures et les équipements
nécessaires. Dans cette tâche, au niveau fédéral le Ministère du Développement Social
(SEDESOL par ses sigles en espagnol72) intervient également. Les compétences du
Ministère ne se limitent pas au développement social, car il est chargé de la construction
de l’infrastructure et des équipements publics. Pour cela, SEDESOL s’appuie sur une
espèce de catalogue dans lequel il se réfère au type d’équipement minimum nécessaire en
fonction de la taille des localités et de la population. Ce document prend en compte
uniquement les structures publiques d’approvisionnement telles que les marchés, les
halles et les abattoirs. Les équipements privés tels que les épiceries, les magasins, les
supermarchés ou les centres commerciaux ne sont pas pris en considération par les
politiques de SEDESOL.
Poursuivant cette politique sociale, l’Etat intervient plus directement avec l’intention de
faciliter l’approvisionnement de la population, surtout les populations défavorisées ou
éloignées des grands centres de distribution. Il a notamment fait cela à travers le contrôle
des prix. En 1938, pendant la présidence de Lázaro Cárdenas, le Comité Régulateur du
Marché de Subsistances (Comité Regulador del Mercado de Subsistencias) fut créé, dans
le but d’en finir avec la spéculation sur les produits élémentaires comme le blé, la farine, le
maïs, le riz, mais aussi les haricots, le sucre, le sel, etc. La même année, le Ministère de
l’Economie Nationale étend le contrôle des prix à d’autres articles de consommation
courante, comme le cuir, le coton, etc. (Vázquez Torres Ignacio, 1991). Sous le
gouvernement du général Manuel Avila Camacho (1940-1946), la Commission de Contrôle
des Prix remplaça le Comité Régulateur. Le nouvel organisme se chargea de contrôler la
vente d’articles de première nécessité selon les tarifs fixés par le gouvernement.
En 1982, le gouvernement fédéral continuait à exercer le contrôle des prix, mais en se
limitant aux aliments de base (le lait, les tortillas, le pain, les haricots, etc.). Cette mesure
faisait partie de la politique de développement de l’activité commerciale contenue dans ce
que le gouvernement a appelé le Système Alimentaire National, et qui avait pour but de
rendre le pays autosuffisant en termes de production alimentaire. Pour cela, le
gouvernement
se
fixa
comme
priorités
l’amélioration
de
la
conservation,
la
commercialisation des produits alimentaires, ainsi que la diminution de la malnutrition.
« Pour obtenir au Mexique la modernisation du commerce alimentaire, le secteur public mit
72
Secretaría de Desarrollo Social : Autrefois « Ministère des Travaux Publics » (Secretaría de
Obras Públicas, 1959-1976), « Ministère de l’Aménagement du Territoire et des Travaux Publics
(Secretaría de Asentamientos Humanos y Obras Públicas, 1976-1983) et jusqu’en 1992 « Ministère
du Développement Urbain et de l’Ecologie » (Secretaría de Desarrollo Urbano y Ecología).
95
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
en œuvre un système national de distribution. Celui-ci comprend toutes les étapes de la
distribution des produits de base depuis leur collecte jusqu’à leur mise sur le marché, en
passant par les étapes intermédiaires de classification par qualités selon les normes
officielles, l’emballage, les mesures d’hygiène » (Vázquez Torres Ignacio, 1991 :45). Le
système comprenait la création de sources d’information sur le marché des denrées
alimentaires, en plus de financements et d’autorisations en vue d’inciter à la construction
de nouveaux centres de distribution, de stockage et de vente en gros comme le grand
marché d’Abastos, construit à Mexico en 1985.
A son tour, ce système prit en considération les supermarchés gérés par des syndicats
d’entreprises publiques, réservés en principe pour les achats de leurs membres. Ce fut le
cas des magasins des syndicats de l’Institut de Sécurité et des Services Sociaux des
Travailleurs de l’Etat (Instituto de Seguridad y Servicios Sociales de los Trabajadores del
Estado, ISSSTE), de l’Institut Mexicain de Sécurité Sociale (Instituto Mexicano del Seguro
Social, IMSS), de l’Université Autonome de Mexico (Universidad Autónoma de México,
UNAM) et de l’Université Autonome Métropolitaine (Universidad Autónoma Metropolitana,
UAM). Dans ce même sens et depuis un certain temps, l’Etat participait directement
comme un acteur commercial, à travers la Compagnie Nationale des Subsistances
Populaires (Compañía Nacional de Subsistencias Populares, CONASUPO73). Les
magasins CONASUPO étaient des concessions gères par particuliers. Ils fonctionnaient
comme des supermarchés destinés essentiellement à une population à faibles ressources,
car on y trouvait des articles de première nécessité à coûts subventionnés par l’Etat, ce qui
réduisait considérablement les prix. De cette manière, l’Etat concurrença directement les
entreprises de la grande distribution jusqu’aux années 90, lorsque les politiques
néolibérales en finirent avec cette intervention de l’Etat. En 2000, le système de magasins
CONASUPO disparut, mais en 2007 certains économats syndicaux perdurent encore.
L’Etat non seulement a participé à l’activité commerciale en tant que régulateur ou acteur
direct, mais il a de plus joué un rôle moteur, ceci toujours dans le cadre de la politique
sectorielle. Ce rôle s’est affirmé sous les préceptes néolibéraux, notamment entre 1988 et
1994 années de la présidence de Carlos de Salinas de Gortari. Pendant cette période fut
développée ce que le gouvernement fédéral appela la modernisation commerciale,
aboutissant essentiellement à la révision et à l’actualisation du cadre légal, en vue
73
En 1941, le gouvernement fédéral d’Ávila Camacho créa la Compagnie Nationale Distributrice et
Régulatrice (Compañía Nacional Distribuidora y Reguladora S.A), un système de magasins
populaires chargés de la distribution du maïs, du riz et d’autres articles, afin d’assurer leur
approvisionnement. Cette entreprise fut précurseur de la Compagnie Exportatrice et Importatrice
Mexicaine (Compañía Exportadora e Importadora Mexicana SA, CEIMSA). Cette dernière fut créée
en 1949 et en 1962, elle prit le nom de CONASUPO.
96
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
d’intégrer directement les producteurs dans la distribution. On essaya aussi d’inciter la
création de structures commerciales grâce à des stimulants tels que : aides fiscales,
financements divers et crédits, destinés au petit et au moyen commerçant. A partir de ces
mesures, l’Etat se limite à participer à l’activité commerciale à travers le système financier.
En soutenant la dite modernisation, il cherche à encourager les petites et moyennes
entreprises. En vue de ces mesures, des Fonds pour le Développement Commercial
(Fondo para el Desarrollo Comercial, FIDEC) furent créés. Ces instruments de
financement étaient gérés par un fideicomiso de la Banque du Mexique (Banco de México).
Le but était d’inciter le commerce de détail, à travers des prêts destinés aux petits
commerçants, d’une durée de 8 à 15 ans. Ce type d’instruments se limite essentiellement à
octroyer des financements et des crédits, bien qu’en matière de centres commerciaux, cela
a déjà été pratiqué auparavant. Le 24 décembre 1970 fut créé le Fideicomiso pour la
Promotion et le Développement d’Ensembles, de Parcs, de Villes Industrielles et de
Centres Commerciaux (Fideicomiso para la Promoción y Fomento de Conjuntos, Parques,
Ciudades Industriales y Centros Comerciales, FIDEIN). Cependant, et malgré son nom, cet
instrument servit d’appui aux politiques de décentralisation de l’industrie, n’ayant eu que
peu d’effet comme moteur de création des centres commerciaux. Récemment, en 2005, le
gouvernement fédéral a annoncé la création d’un nouvel instrument : les Fideicomiso
d’Infrastructure et des Biens Immobiliers (Fideicomisos de Infraestructura y Bienes Raíces,
FIBRA), qui permettront de financer des actifs moyennant l’émission de certificats sur les
marchés financiers. Le gouvernement espère que les FIBRA aideront au développement
de l’immobilier, surtout en ce qui concerne les bâtiments conçus pour les bureaux et les
centres commerciaux (Martínez, Ma. D. P., 09/01/2006).
Dans cette perspective de l’Etat comme incitateur de l’activité commerciale, ce dernier a
également participé à la création d’organismes qui fonctionnent comme des liens entre les
entreprises et le gouvernement. Ce fut le cas de l’administration de Lázaro Cárdenas, qui,
fidèle à son idéologie corporatiste d’alors, créa en 1936 la Loi des Chambres Nationales de
Commerce et d’Industrie (Ley de Cámaras Nacionales de Comercio e Industria), qui
obligea les différentes chambres à se regrouper en une confédération unique, définie
comme un organe consultatif de l’Etat. Cette loi obligea aussi les entrepreneurs à adhérer
à cette confédération qui prit le nom de Chambre Nationale de Commerce et d’Industrie
(Cámara Nacional de Comercio e Industria, CANACOMIN). En 1941, le gouvernement du
président Ávila Camacho modifia la Loi des Chambres Nationales de Commerce et
d’Industrie et la CANACOMIN fut divisée en deux : la Confédération de Chambres des
Industriels (Confederación de Cámaras de Industriales, CONCAMIN) et la Confédération
des Chambres Nationales de Commerce (Confederación de Cámaras Nacionales de
97
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Comercio, CONCANACO). Cette dernière fonctionne comme une représentante de ses
associés et défend les intérêts du secteur commercial face à l’Etat.
Plus particulièrement, l’activité d’un centre commercial est réglementée par l’Etat à travers
des normes de construction et d’occupation des sols applicables à n’importe quel type de
bâtiment. Ces dispositions se trouvent exprimées dans les plans locaux de développement
urbain74. Dans certains cas, elles déterminent même la densité et les caractéristiques des
constructions (hauteur, surface construite, parkings, etc.). Les plans locaux de
développement urbain sont élaborés par les administrations municipales (ou par les
délégations, dans le cas du District Fédéral). A leur tour, ces administrations sont chargées
de délivrer les permis de construire (pour autoriser la construction sur la base du respect
des plans d’’occupation des sols et des réglementations) et les autorisations pour le
fonctionnement des établissements commerciaux. Les dispositions d’occupation des sols
peuvent tolérer différentes tailles de commerces et d’activités mixtes. Par exemple : le
mélange entre habitation et activité commerciale (pour les magasins de petite envergure,
c’est-à-dire les épiceries et les supérettes), entre bureaux et commerce (quand une
entreprise combine des activités de bureaux et/ou des services : restaurants et parkings).
Néanmoins, ces instruments forment un cadre légal propre au développement urbain où
existe l’activité commerciale75, mais n’arrivent pas à fonctionner comme de véritables
éléments de l’urbanisme commercial au sens strict. Nous voulons dire par là que
l’installation d’un nouveau centre commercial se fait généralement à l’initiative des
entrepreneurs commerciaux et promoteurs. Cela en fonction des nécessités de croissance
et d’expansion des entreprises et non selon une nécessité exprimée par les habitants ou
par l’aménagement urbain. Concrètement, lorsqu’un entrepreneur souhaite ouvrir un centre
commercial, il analyse les facteurs de localisation qui lui conviennent pour son commerce,
en fonction du marché cible et de l’existence d’aménagements. En cas de nécessité, le
gouvernement
crée
ces
conditions
en
réalisant
des
travaux
d’urbanisation
et
d’infrastructures. De même, il accorde les permis de construire selon les dispositions du
plan d’occupation des sols et les normes de construction, et non pas forcément selon un
besoin d’équilibre dans la distribution des activités économiques sur le territoire. Ainsi,
l’entrepreneur
caractéristiques
doit
seulement
respecter
certaines
de construction de l’immeuble et
consignes
l’impact
concernant
urbain (trafic,
les
bruit,
environnement, entre autres), tout cela sur la base des lois et règlements en vigueur.
74
75
En France équivalent au plan local d’occupation des sols.
Cet aspect est approfondi dans la deuxième partie, pour les cas de Santa Fe et d’Angelópolis.
98
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
La réalisation et la construction des centres commerciaux dans cette perspective, n’ont pas
été sans conséquences pour les villes : qu’il s’agisse de la manière dont ces vastes
surfaces commerciales sont intégrées au paysage urbain, en passant par les
embouteillages, jusqu’aux déséquilibres dans la distribution territoriale des activités
commerciales. Comme on a pu le voir, à l’échelle nationale, les surfaces commerciales
sont concentrées dans quelques Etats. A l’échelle de la ville, nous avons aussi des
concentrations dans les zones où habitent généralement les familles aux revenus les plus
élevés comme le montrent les cartes 6 et 7 dans les cas de Mexico et Puebla. Les deux
cartes ont été réalisées à partir de l’analyse de la marginalisation faite par Rubalcava et de
Chavarría (1999). Ces figures mettent en avant l’indice de pauvreté obtenu grâce au
recensement de population de 1990 (INEGI, 1990). On a superposé à cette cartographie,
la localisation des grands magasins, des centres commerciaux (la plupart avec un grand
magasin comme locomotive) et malls. Comme on peut l’observer, les grands magasins
sont concentrés dans les zones centrales, car ce fut leur emplacement initial, alors que la
plupart des centres commerciaux et des malls sont situés à l’ouest et au sud-ouest,
coïncidant avec les zones en blanc, c’est-à-dire, là où habitent les populations ayant le plus
haut niveau socio-économique de la ville. Cela démontre que ce type de surfaces
représentatives du commerce moderne s’établit près du marché cible, essentiellement là
où se trouvent les zones aux revenus les plus élevés. Cette stratégie entrepreneuriale
affecte la morphologie de la ville, les pratiques commerciales et sociales des personnes et
renforce à leur tour les divisions socio-spatiales de la ville, comme nous l’analysons au
cours des prochains chapitres.
99
Chapitre II
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Carte 5. Grands Magasins et centres commerciaux à Mexico.
A Mexico les Grands Magasins et les centres commerciaux se sont concentrés dans le centre et ils
continuent vers le sud-ouest. Ces localisations coïncident avec les zones où se trouvent les familles qui
disposent des meilleurs revenus et conditions de vie.
Source: Fait à partir de « La marginalisation dans les zones métropolitaines de Mexico et Puebla »
(Rubalcava Rosa Maria et Chavarria Jorge, 1999). Localisation des centres commerciaux recensés lors
du travail de terrain.
100
Chapitre II
Les acteurs de la modernisation commerciale au Mexique
Carte 6. Grands Magasins et centres commerciaux à Puebla.
Le plan de localisation des Grands Magasins et centres commerciaux à Puebla ressemble à celui de
Mexico. Il y a une concentration de ce type d’établissements dans le centre et le sud-ouest, là où se
concentrent les familles aisées.
Source: Fait à partir de « La marginalisation dans les zones métropolitaines de Mexico et Puebla »
(Rubalcava Rosa Maria et Chavarria Jorge, 1999). Localisation des centres commerciaux recensés lors du
travail de terrain.
101
3. Les centres commerciaux, de quel
espace parlons-nous ?
En décembre 2004, une publicité du centre commercial Santa Fe annonce le slogan
suivant : « Plus de 3000 signatures de prestige en un même lieu » (photo 8). Un centre
commercial, tout comme un tianguis, un marché ou un supermarché, propose une vaste
offre de biens, de services et d’informations. Mais en effet, le centre commercial, comme
Santa Fe ou Angelópolis, se distingue par une concentration de biens et de services plus
vaste et plus spécialisée. On peut y trouver : nourriture, chaussures, vêtements, salons de
beauté, mais aussi: automobiles, agences de voyage, gymnases, banques, cinémas, etc.
Photo 8. Publicité du centre commercial Santa Fe.
L’affiche publicitaire fait allusion à la vaste offre marchande du
centre commercial. Source: Yadira Vázquez, 2004.
Comme nous l’avons mentionné, une autre différence fait que le centre commercial est
conçu comme un ensemble avec des services et des commodités, pensés pour rendre les
achats plus agréables. Dans cette logique, tant les promoteurs que les commerçants et les
gestionnaires, sont d’accord pour produire et entretenir une ambiance à l’abri du froid ou
de la chaleur, de la pollution et du bruit. Toute une mise en scène propice à l’exposition et
à la vente des marchandises.
Dans un centre commercial sont créées les conditions nécessaires à la consommation, « le
centre fait appel à la consommation, concept plus large que celui d’achat, et doit pour cela
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
offrir un environnement pas uniquement mercantile » (Koehl, J.-L., 1999). Comme l’affirme
Koehl, l’ambiance d’un centre commercial est rendue attrayante, agréable et propice afin
que le passage des personnes se prolonge et pour qu’elles reviennent plus fréquemment à
la différence de ce qui se passe dans un supermarché ou au marché, qui n’offrent pas de
services annexes. Victor Gruen avait présent à l’esprit cette intention lorsqu’il employa le
terme shopping center, « quand l’aménagement s’applique à la conception de sites
commerciaux, il y a plusieurs éléments à considérer, des critères de taille ainsi que
certaines exigences et problèmes à résoudre. Les nécessités et les désirs du commerçant
interviennent de différentes manières et à des degrés divers. C’est pour cela que le terme
shopping center est très significatif contrairement à celui de selling center. Il signifie
clairement que les souhaits et les désirs du marchand sont prioritaires par rapport à ceux
d’un simple vendeur » (Gruen, V. et Smith, L., 1960: 23. Traduction de l'anglais).
La consommation qui a lieu dans le centre commercial est dépouillée de sa connotation
négative76 : « Le sens originel du verbe 'to consume' est celui de destruction, pillage,
assujettissement, épuisement. En anglais, ce mot imprégné de violence n’a guère eu de
consonances autres que négatives jusqu’à l’époque contemporaine…La métamorphose de
la consommation de vice en vertu est l’un des plus importants événements sociaux »
(Rifkin, J., 1997: 41). Cette revalorisation du terme 'consommation' est étudiée au cours
des années 70, par les Sciences Sociales. Différentes approches ont essayé de mieux
comprendre le rôle de la consommation dans la société contemporaine. L’auteur Heilbrunn
B. présenta ces différents travaux et explique cette nouvelle notion de la consommation
grâce aux transformations des pratiques sociales : « la consommation s’est dégagée de la
simple ‘consumation’ (au sens de la destruction d’objets) pour comprendre un ensemble de
pratiques identitaires par lesquelles les individus structurent leur identité sociale par
d’incessants mécanismes d’échange. Les pratiques de consommation contribuent donc à
la transmission de croyances et de pratiques sociales et sont donc empreintes d’évidents
enjeux socioculturels » (Heilbrunn Benoît, 2005: 21). C’est ainsi que les pratiques d’achat
transcendent une perspective purement mercantile et économique pour se situer dans
l’individu, dans le social. Et, dans le cadre de notre travail, cette approche est prolongée
dans les espaces mêmes de la consommation, comme le propose Miller « l’étude de la
consommation est devenue de plus en plus intégrée et liée à des espaces et à des lieux.
Progressant avec l’augmentation de l’intérêt pour les espaces et ses métaphores,
l’attention a été portée de plus en plus vers les lieux de la consommation qui pourraient
76
Le mot consommer vient du latin cum et summa, qui signifie «mener (une chose) au terme de son
accomplissement…Amener (une chose) à destruction en utilisant sa substance ; en faire un usage
qui la rend ensuite inutilisable (Le Robert, 2006).
104
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
intervenir dans la construction de la différence. Par conséquent, ces espaces pourraient
être étudiés pour leur propre intérêt et non pas seulement comme des exemples d’un
processus plus général » (Miller, D. et al, 1998 : 3-4. Traduction de l’anglais).
Dans cette perspective, le centre commercial se définit comme un lieu où la consommation
se produit et où sont générées des pratiques sociales : l’architecture, la décoration, le
mobilier et la diversité des magasins y interviennent. Ces éléments font que le fait
d’acheter cesse d’avoir un sens purement utilitaire et fonctionnel et qu'il aille au-delà de la
satisfaction des besoins, pour devenir agréable, selon le précepte « acheter est agréable et
amusant ». Ces éléments interviennent dans des malls comme à Santa Fe et à
Angelópolis, et sont clairement exprimés dans la publicité adressée aux clients (comme le
montre la figure 9). Suivant cette conception, le centre commercial prétend tirer profit de la
recherche d’impressions tactiles, visuelles et olfactives. Le shopping center sait mélanger
les besoins et les désirs, les achats et les sensations, pour créer une expérience
« unique » et « toujours changeante »77. Conscients de cela, les promoteurs et les
gestionnaires des centres commerciaux utilisent différentes stratégies. L’une d’elles est liée
à la disposition des locaux et à l’aménagement intérieur, comme l’explique l’un des
architectes du cabinet Sordo Madaleno:
« La distribution des magasins est importante, pour que tu y arrives et que tu y entres,
et même si tu n’achètes pas, il faut que tu arrives à tout voir. On te fait passer par la
zone commerciale…et si tu vas de ta voiture au Sam’s et si tu dois marcher 50 ou 60
mètres, cela ne doit pas t’ennuyer, mais il faut que tu voies la petite fontaine, le café, le
magasin de chaussures, et que tu dises 'tiens, il y a des jolies chaussures' et alors tu
mets 20 minutes de plus pour arriver là où tu vas. Ceci doit se faire en organisant les
différents éléments du centre commercial, de façon à ce que ton parcours soit agréable
et à ce que cela convienne aux commerçants du centre et que tu y ailles » (Interview
4).
En même temps que ces pratiques sociales changent, le centre commercial sait diversifier
son offre et inclure davantage d’activités. Il ne fonctionne plus seulement comme un
espace de consommation, mais également comme un lieu d’interaction sociale, de
divertissement et de tourisme. Cette multiplicité de fonctions en fait ressortir encore une
autre, qui émane de la capacité de persuasion de l’ensemble et qui se concrétise comme
un lieu central ou comme un pôle d’attraction.
77
Selon ce même principe, une série de restaurants sont apparus. Ils fonctionnent comme des
franchises dans le monde entier : Planet Hollywood, Beer Factory, Hard Rock Café, Rain Forest,
etc. Le service de restauration s’élargit pour offrir de la distraction à travers des lignes thématiques
et des ambiances. La priorité dans ces espaces n’est pas seulement de manger mais aussi de
profiter d’une atmosphère.
105
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 9. Publicité à Santa Fe et à Angelópolis.
La publicité des deux centres commerciaux souligne le prestige ainsi que l'offre variée associée au
confort. Source: Brochure publicitaire des centres commerciaux, 2006.
3.1.
Un non-lieu dans la ville pour se rencontrer
Comme l’affirme Rob Shields (1991), à la base de n’importe quel échange commercial, il y
a une relation sociale. Le commerce se constitue autour de l’échange social et même dans
le cadre du centre commercial, cette fonction sociale est présente. Le marché auparavant,
était l’espace privilégié du commerce, des rencontres, de la communication et de l’échange
social. De nos jours, le centre commercial est de même, reconnu comme un nouvel espace
où est engendrée cette centralité sociale « en considérant le schéma impersonnel d’un
centre commercial, où normalement les transactions n’ont pas lieu avec le propriétaire
mais avec les employés, qui nous sont étrangers et qui le resteront probablement. Même
dans ce cas, un achat implique un échange social codifié, avec des personnes qui sont en
même temps des assistants temporels et à plus long terme des représentants d’un
magasin et du propriétaire » (Shields Rob, 1992 :102. Traduction de l’anglais). Même dans
le cas du centre commercial, les transactions commerciales produisent un échange social.
Mais au-delà de ces relations élémentaires et fortuites, dans le shopping center, d’autres
106
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
fonctions sociales sont engendrées, comme l’a observé V. Gruen, que nous citons une fois
de plus : « lieu et opportunité de participation à la vie moderne de la communauté, à
l’image de l’Agora grecque, de la place du marché médiévale et des places centrales du
passé » (Gruen, V. et Smith, L., 1960: 4).
Tout comme l’agora à une autre époque, le marché ou le centre d’une ville sont apparus
comme des référents en termes de lieux. Là, s'étaient concentrées les activités politicoadministratives, religieuses et commerciales et ainsi, l’urbanité et la socialisation dans la
ville s'y reproduisaient. Au XXe siècle, le centre commercial apparaît lié à ces notions et à
une centralité, non pas du fait de sa situation géographique, car généralement ces vastes
surfaces sont loin du centre-ville, mais comme une qualité même de l’espace. Comme le
souligne J. Monnet, « la centralité urbaine, qui ne se limite pas aux espaces particuliers
identifiés comme centraux, mais peut se trouver distribuée sous diverses formes dans tout
l’espace urbain. Je proposerai donc de définir la centralité comme une qualité attribuée à
un espace et non comme l’attribut intrinsèque d’un lieu » (Monnet, J., 2000: 400). Dans un
centre commercial, cette qualité est avant tout liée à la concentration des activités :
commerce, services, bureaux, transports, équipements, etc., qui à leur tour, attirent un
grand nombre de personnes. Cependant, la centralité à priori économique fondée sur le
commerce, contient également la centralité sociale, basée non seulement sur l’attraction
de personnes, mais aussi sur les représentations et le symbolisme de la consommation ;
d’où les différentes pratiques sociales provenant de la multiplicité de personnes qui se
côtoient dans ces espaces : travailleurs, consommateurs, visiteurs, etc.
Derrière cette centralité, se cache en grande partie le succès du centre commercial, « la
centralité sociale est tellement essentielle pour le succès commercial que cette même
centralité est cultivée par les centres commerciaux » (Shields Rob, 1992 : 105 ; Traduction
de l’anglais). En ce sens G. Capron, qui a étudié les shoppings centers de Buenos Aires,
ajoute « l’identification des centres commerciaux comme lieux importants de la ville dépend
en grande partie de la valorisation subjective des habitants…L’une des conditions
essentielles de la réussite du centre commercial provient de sa capacité à être intégré
dans les pratiques quotidiennes des habitants, à constituer un lieu de rencontre, à être
perçu positivement » (Capron Guénola, 2000:82). Et pour promouvoir une perception
positive, le centre commercial intègre, en plus de l’aspect commercial, une autre série
d’activités telles que des expositions, des concerts, des représentations théâtrales, des
défilés de mode, de la danse, etc. C’est le cas du centre commercial Angelópolis, où
l’administration organise fréquemment des animations qui cherchent à attirer plus de
visiteurs, comme le commente la direction « dans la ville, il y a beaucoup de jeunes qui
107
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
viennent de la région sud-est et nous organisons pour eux différents évènements, culturels
et même sportifs, en partenariat avec les universités et certains de nos établissements. Là
aussi, le centre commercial a été innovateur, parce que nous avons développé des
activités et des projets qui ont un impact et un pouvoir d’attraction sur nos clients »
(Interview 6).
La plupart des évènements ont lieu au rez-de-chaussée de la galerie marchande.
Fréquemment, on invite des étudiants des universités privées. A titre d’exemple, au mois
d’avril 2005, les élèves de l’Ecole d’Arts Plastiques de l’Université Las Américas, située
pas très loin du centre commercial, ont exposé leurs travaux. Le centre organise aussi de
défilés de mode ou de costumes traditionnels comme le montre la photo 9. Même la mairie,
qui dispose de ses propres sites muséographiques, choisit cet espace en mars 2007 pour
réaliser la deuxième exposition Itinérante de documents historiques (dans le contexte des
festivités du 475ème anniversaire de la fondation de la ville). Les arguments exposés par
les autorités à propos de cette décision concernèrent essentiellement les avantages offerts
par un centre commercial : l’accès gratuit à un grand nombre de personnes, un parking et
un espace sûr pour exposer cette documentation d’une importante valeur historique.
Indirectement, c’est une façon d’attirer un public qui pourrait ne pas être intéressé par les
visites des musées. Mais c’est en même temps une reconnaissance de la part du
gouvernement municipal du centre commercial comme nouvelle scène d’exposition des
valeurs historiques et communautaires des habitants, alors que ce type d’activités se
déroule généralement dans les musées. D’une certaine manière, G. Capron a trouvé cette
même situation à Buenos Aires où les centres commerciaux se sont emparé des activités
généralement dévolues au centre historique : « les centres commerciaux planifiés apparus
dans la deuxième moitié des années 80 ont récupéré une grande partie des rituels
socialisés des citadins et des pratiques de loisirs et d’achat qui, auparavant, caractérisaient
le centre-ville et les espaces publics urbains comme les parcs et les places » (Capron
Guénola, 2000: 102).
108
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
Photo 9. Evénements culturels à l’intérieur du centre commercial Angelópolis, 2005.
Le rez-de-chaussée de la galerie marchande devient une nouvelle scène pour des évènements culturels.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
En effet, la place commerciale moderne reprend certaines des fonctions de la place
traditionnelle, parce que tout comme dans un parc ou sur une place, dans un shopping
center on peut se donner rendez-vous, se rencontrer, discuter, écouter un concert,
découvrir une exposition, ou encore emmener les enfants au manège. Et de ce fait, la
décoration intérieure est très importante. A Santa Fe et à Angelópolis, sur les petites
places de la galerie marchande se trouvent des décorations qui nous donnent l’impression
d’être dans un parc ou dans des lieux publics : des plantes, des lampadaires, des bancs,
des poubelles et même des fontaines. Par exemple, à Angelópolis, il y a un manège, et à
Santa Fe des aires de jeux pour enfants (cf. photo 10), une signalisation indiquant les
endroits où les personnes peuvent se rencontrer, et même des cireurs de chaussures,
métier que l’on retrouve traditionnellement sur les places publiques ou dans les rues
mexicaines (photo 11).
Photo 10. Aires de jeux pour enfants
A l’intérieur du centre commercial Angelópolis il y a
un manège et un petit train pour les enfants.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
Au deuxième étage du centre commercial Santa
Fe, il y a des aires de jeux pour les enfants.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
109
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Mais dans le centre commercial, l’espace est limité à certains usages bien que l’accès soit
à priori libre et gratuit. Cela rappelle le caractère privé de la propriété, comme le mentionne
J. Monnet « La Plaza Satélite inaugure une nouvelle ère. C’est désormais le secteur privé
qui est chargé d’offrir un endroit convivial contenu dans le terme 'place'. Cette fonction
sociale est désormais garantie par le lieu de consommation, ce qui est logique de la part
des entreprises commerciales responsables de sa création et de sa promotion. » (Monnet,
J., 1995 : 291). A Santa Fe et à Angelópolis, par exemple, une autorisation de la direction
est nécessaire pour prendre des photos ou pour filmer, autant à l’intérieur de la galerie
marchande que dans les parcs de stationnement. Dans ces deux centres commerciaux, il
est interdit de faire des enquêtes ou de distribuer des questionnaires, des tracts ou de la
publicité, de faire un mauvais usage des installations (mettre les pieds sur les bancs,
s’asseoir sur les fontaines) ou de faire des manifestations politiques, etc. A Santa Fe,
comme on peut le voir sur la photo 12, sur les écriteaux des portes d’entrée, ces
interdictions sont explicites.
Photo 11. Références à l’espace public à Santa Fe
A Santa Fe il y a même des cireurs de
chaussures, métier que l’on retrouve
traditionnellement sur les places publiques ou
dans les rues mexicaines
Source: Yadira Vázquez, 2005.
A tous les étages de Santa Fe il y a une signalisation
indiquant les endroits où les personnes peuvent se
rencontrer.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
Malgré les particularités et les restrictions présentes dans le centre commercial Santa Fe,
en juillet 2006 le mall fut la scène d’une manifestation citoyenne, réalisée par 'Resistencia
Civil'78. Comme on peut le voir dans le film, sous le nom de « Une visite guidée dans Santa
Fe », les protestataires s’introduisirent dans le centre commercial et à la manière d’un
circuit touristique, ils se promenèrent dans les locaux et les commerces pour montrer les
différences entre la consommation des riches et celle des pauvres. La visite fut guidée par
78
Groupe qui a manifesté à Mexico contre la défaite d’Andres Manuel Lopez Obrador aux élections
présidentielles de 2006.
110
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
les actrices Jesusa Rodríguez et Regina Orozco, et pendant ce temps les sympathisants
du Parti de la Révolution Démocratique (Partido de la Revolución Democrática, PRD)
lancèrent les slogans « vote par vote, urne par urne », exigeant un nouveau dépouillement
des suffrages de la dernière élection. Cette scène particulière montre la manière dont un
problème public peut être exposé dans l’espace privé du centre commercial79, en mettant
en évidence que même dans le contexte réglementé et sécuritaire des centres
commerciaux, des fonctions sociales se développent, et qu’il s’agit aussi d’un lieu où les
gens se réunissent pour discuter de thèmes qui concernent l’intérêt général.
Photo 12. Porte d’entée à la galerie commerciale de
Santa Fe
Dans le centre commercial, l’espace est limité à certains
usages. Source: Yadira Vázquez
Ces mesures et ces politiques du centre commercial marquent une différence avec
d’autres espaces de la ville, car le mall est généralement régi par un règlement qui
concerne aussi les locataires. Comme l’expliquent les cadres dirigeants de la section de
projets du centre commercial Santa Fe « Les locataires peuvent faire des suggestions,
mais pas le modifier (le règlement), ils ne leur restent qu’à s’adapter à lui. Nous faisons
très attention à cela, sinon le centre aurait l’air d’un marché ou tout le monde afficherait des
annonces ou penserait à son propre intérêt…il faut être vigilant par rapport à l’image du
centre. Personne ne peut mettre une annonce de soldes hors saison ou de n’importe
quelle dimension. Si quelqu'un désire faire une publicité, il faut une autorisation…Si un
commerçant veut installer une petite terrasse ou autre chose, il doit tenir compte de l’avis
de l’administration. Les locataires doivent s’en tenir au règlement et aux décisions de
l’administration. Par exemple, aucun local ne doit rester fermé ou seulement certains jours
autorisés, ou bien encore il n’est pas autorisé de fermer plus tard que l’heure prévue.
79
Cela nous renvoie à la réflexion développée par J. Habermas (1978) concernant la sphère
publique.
111
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Parfois si tu vois qu’un local n’est pas ouvert, cela risque de donner une mauvaise image.
Les gens vont penser que le centre ne marche pas » (Interview 2). Ces mécanismes du
centre commercial servent à contrôler ou à empêcher certains actes qui pourraient affecter
le bon fonctionnement. Un centre commercial est un lieu où l’on peut faire ce que l’on veut,
tant que cela n’enfreint pas le règlement.
Le centre commercial joue donc avec cette imbrication entre les pratiques sociales et le
caractère privé et mercantile de la propriété. En ce sens, la consommation dans le centre
commercial est une activité qui se développe dans un espace privé, mais avec un usage
public. En d’autres termes, J. Monnet définit ce phénomène comme la publicisation de
l’espace privé, c’est-à-dire des pratiques publiques dans un espace privé80. (Monnet, J.,
1996). B. Sabatier fait une analyse plus profonde de ces catégorisations de certains
espaces de la ville, en prenant en compte non seulement les pratiques sociales, mais aussi
les aspects juridiques et politiques. Grâce à ses idées, nous pouvons éclaircir cette
superposition des deux concepts : « En effet de nombreux espaces du domaine privé sont
d’accès libre et gratuit, donc de fait à l’usage ‘du public’…les pratiques sociales instaurent
une certaine publicité des espaces du domaine privé…en effet, la propriété privée d’un
espace s’accommode parfois fort bien avec un usage jugé ‘public’. De nombreux usages
‘publics’ d’espaces de propriété privée sont même pris en compte en droit par le biais de la
catégorie des espaces privés ‘ouverts au public’, précisément des ‘établissements recevant
du public’, qui comprend notamment les commerces, les hôtels, les lieux de restauration,
de production ou encore les espaces d’entreprises » (Sabatier Bruno, 2006: 66).
Le centre commercial coïncide donc bien avec cette catégorie d’espace privé abritant un
public, une foule : comme cela a lieu dans un cinéma, dans un théâtre ou dans un musée.
Ces endroits ont été créés pour recevoir un public entendu comme un ensemble de
personnes et ils garantissent pour cela l’accès aux commodités, aux expériences ou à la
connaissance, dans un cadre privé. Mais comme le fait remarquer Z. Bauman, ce
phénomène n’implique pas que le centre commercial soit un espace que « les gens
peuvent partager comme des personae publica…Les personnes qui remplissent l’intérieur
des 'temples de la consommation' de George Ritzer sont des foules et non pas des
congrégations ; des groupes et non des pelotons ; des agglomérations et non des totalités.
Bien qu’attestés comme des lieux de consommation 'collective', il n’y a rien de 'collectif' en
eux » (Bauman Zygmunt, 2003 : 105- 106).
80
A l’inverse, nous pouvons dire que la privatisation de l’espace public existe aussi, avec la
fermeture de rues ou l’appropriation de trottoirs à des fins privées.
112
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
L’acquisition et l’augmentation des pratiques sociales et publiques du centre commercial
au détriment d’autres espaces de la ville ont provoqué aux Etats-Unis les premières
réactions dénonçant l’abandon de l’espace public. Parmi les premiers travaux se trouve
celui de R. Sennett (Sennett R., 1977), qui, suivant la ligne d’analyse de J. Jacobs (Jacobs
Jane, 1961), perçoit une détérioration de l’espace public occasionnée par la croissance du
domaine privé. Sorkin préfère parler de manière plus pessimiste de la « fin de l’espace
public » (Sorkin, M., 1992). Selon l’auteur, cette problématique est occasionnée par la
croissance des villes où les zones centrales perdent de l’importance et sont supplantées
par des espaces privés, préférés, entre autres raisons du fait de l’augmentation du
sentiment d’insécurité : « Trois caractéristiques fortes marquent la ville. La première est la
dissipation des relations stables avec la géographie et la culture locale, la perte des liens
avec n’importe quel espace spécifique…La deuxième caractéristique de cette nouvelle ville
est l’obsession de 'sécurité' avec de hauts niveaux de manipulation et de surveillance des
citadins ainsi qu’une prolifération de nouveaux modes de ségrégation. Les méthodes sont
autant technologiques que physiques…Enfin, ce nouveau territoire est une ville de
simulations, une ville télévisée, la ville comme un parc d’attractions » (Sorkin, M., 1992 :
xii-xiv).
Le centre commercial profite en effet de ces nouvelles problématiques de la ville et prétend
offrir aux clients, aux visiteurs et aux commerçants un terrain de sécurité, de tranquillité et
d’hygiène : « Le lieu est protégé contre tous ceux qui peuvent transgresser cette règle
contre tout type d’intrus, d’indiscrets gênants qui pourraient interférer avec le splendide
isolement du consommateur lors de ses achats. Le temple de la consommation, bien
contrôlé, surveillé et protégé, est une île d’ordre, sans mendiants, ni pilleurs, ni vagabonds,
ni maraudeurs…ou du moins on espère qu’il le soit » (Bauman Zygmunt, 2003 : 106). La
photo 13 montre la manière dont le centre commercial Santa Fe rend explicite cette
intention de préserver la sécurité. On peut lire ce type d’avertissement sur les portes
d’entrée de la galerie marchande et sur les dépliants distribués par l’administration. Ce
mécanisme de dissuasion est renforcé par l’architecture intérieure, comme le commentait
l’administration lors de l’interview réalisée en 1999 : « l’architecture, le design et la
décoration ont été pensés de façon à avoir une visibilité parfaite depuis n’importe où »
(Interview 1).
113
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 13. Avertissement à l’entrée de la galerie
marchande à Santa Fe
Le centre commercial prétend offrir aux clients, aux
visiteurs et aux commerçants un terrain de sécurité, de
tranquillité et d’hygiène. Source: Yadira Vázquez
Ces mécanismes prétendent contrôler l’accès et les comportements des personnes à
l’intérieur. Ils nous rappellent les mécanismes de pouvoir analysés par Foucault dans les
prisons, les hôpitaux et les écoles. Et comme dans le système panoptique de J. Bentham
et de Foucault, la surveillance à Santa Fe et à Angelópolis est présente à tout moment. La
protection s’étend à chacune des zones, autant à l’extérieur, dans les parkings, que dans
la galerie marchande. Ceci est possible grâce au personnel engagé auprès d’entreprises
privées. Les vigiles sont équipés d’armes à feu, de talkies-walkies, de jumelles, de chiens
dressés et de matraques. Tous ces mécanismes servent à surveiller et contrôler, que ce
soit depuis des postes fixes ou mobiles : à pied, à moto ou en voiture, des systèmes de
vidéosurveillance sont également utilisés. Ces systèmes se fondent sur le principe
d’« observer sans être vu » et tentent d’inhiber tout type d’anormalité, de vol ou d’acte
portant atteinte à la tranquillité des visiteurs81. Du point de vue des promoteurs et des
gestionnaires, ces dispositifs sont nécessaires afin de protéger les personnes et les
activités du centre commercial : « il y a de la vidéosurveillance dans tout le centre
commercial et on pense encore le développer. Tout est filmé ! Depuis le moment où tu
arrives jusqu’au moment où tu en sors avec ta voiture », commentent les cadres dirigeants
81
Néanmoins, tous ces dispositifs de surveillance sont peu efficaces. En 2004 plusieurs
enlèvements ont eu lieu sur le parking des centres commerciaux Santa Fe et Perisur, à la suite de
quoi Santa Fe demanda aux autorités de la ville le renforcement de leur surveillance, avec
l’incorporation d’éléments de la Police Fédérale Préventive (Policía Federal Preventiva). Un
communiqué du gouvernement annonçait : « Arrestation de deux membres de plus, d’un groupe de
ravisseurs qui opérait dans les centres commerciaux de Santa Fe et de Perisur » (05/07/2004).
Cependant, en juin 2006 un autre enlèvement a eu lieu (Lagunas Icela et Fernández Rubelio,
06/06/2006). Et à Angelópolis, en janvier 2005 la bijouterie Cartier a été l’objet d’un braquage
(Viveros Ozair, 15/01/2005).
114
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
de la section de projets du centre commercial Santa Fe (Interview 2). Et selon la
perspective de Sorkin, c’est l’une des raisons pour lesquelles les gens préfèrent venir au
centre commercial plutôt que de se rendre à d’autres endroits de la ville. En ce sens, le
directeur de la section immobilière d’El Puerto de Liverpool affirme : « actuellement avec la
sécurité qu’il offre et la consommation, (le centre commercial) a remplacé les parcs et les
centres-villes traditionnels de nos parents et de nos grands-parents » (Interview 5).
Tout au long des années 90, la transposition des pratiques sociales dans des espaces
privés intéressa les sociologues et les urbanistes américains. Ils se sont questionné sur
d’éventuels changements générés dans les villes à partir de cette problématique et ils ont
analysé en particulier l’incidence de ces transformations sur les pratiques, l’identité et la
citoyenneté (Kasinitz Philip (ed.), 1995 ; Kowinski, W. S., 1985 ; Miller, D. et al, 1998 ;
Zukin Sharon, 1995). Ces analyses ont en commun d’avoir privilégié les cas des
métropoles nord-américaines, particulièrement Los Angeles ou New York. Elles
s’intéressent également aux espaces qui apparaissent dans ces villes, comme résultats de
la globalisation du capital, le développement des moyens électroniques et de
l’homogénéisation de la consommation de masse. Entre ces espaces se distinguent, les
centres commerciaux, les parcs à thème ou les quartiers d’affaires.
Dans une analyse différente, l’ethnologue français M. Augé s’est intéressé à ce type
d’espaces qu’il définit comme pris dans un système de flux constants, symboles
déterritorialisés, et manquant de signes identitaires. Les non-lieux, comme les appelle
l’auteur, sont le produit de la sur-modernité et se démarquent parce qu’ils sont des endroits
de passage, dépourvus d’histoire, de symbolisme local, où il est difficile d’établir des
relations « A intervalles hebdomadaires réguliers (le dimanche et le jour du marché), le
centre ‘s’anime’, et c’est un reproche fréquemment adressé aux villes nouvelles, issues de
projets d’urbanisme à la fois technicistes et volontaristes, de ne pas offrir l’équivalent des
lieux de vie produits par une histoire plus ancienne et plus lente, où les itinéraires
singuliers se croisent et se mêlent, où les paroles s’échangent et les solitudes s’oublient un
instant, au seuil de l’église, de la mairie, au comptoir du café, à la porte de la boulangerie »
(Augé Marc, 1992: 72). Pour l’auteur, le supermarché fait partie de ces non-lieux, dans la
mesure où « ce sont des espaces constitués par rapport à certains buts (le transport, le
commerce, les loisirs)…ils se définissent aussi par les mots ou les textes qu’ils nous
proposent : leur mode d’emploi, en somme, qui s’exprime selon les cas de façon
prescriptive (‘prendre la voie de droite’), prohibitive (‘interdiction de fumer’) ou informative
(' vous entrez dans le Beaujolais' ) et qui recourt tellement à des idéogrammes plus ou
moins explicites et codifiés » (Augé Marc, 1992: 98-100). Cette codification des espaces et
115
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
du langage présentes dans le centre commercial, est en partie le fait du règlement, qui,
comme nous l’avons déjà dit, a pour but de normaliser le fonctionnement du centre
commercial ainsi que le comportement des personnes. La configuration et l’aménagement
intérieur interviennent également dans cette sorte de standardisation, d’abord parce que
les premiers centres commerciaux ont été faits comme des répliques du modèle nordaméricain, mais aussi parce que les symboles et les marques qu’ils abritent sont
internationaux. Cela entraîne une ressemblance des centres commerciaux quelle que soit
la partie du monde où ils se trouvent. Cette répétition et cette ressemblance du paysage
commercial semblent s’intensifier ces dernières années avec l’établissement des
franchises. Ces dernières sont une forme de commerce extrêmement unifiée, non
seulement dans leurs procédés et leurs produits, mais aussi dans leurs logotypes et leurs
images. La photo 14 montre des exemples des codes et des symboles que l’on trouve
dans le centre commercial Santa Fe.
Photo 14. Symboles du centre commercial Santa Fe.
Dans le parking et dans la galerie commerciale, il y a constamment des messages codifiés. Les logotypes
et les marques participent à cette standardisation du paysage commerciale partout dans le monde
Source: Yadira Vázquez, 2005.
Cette homogénéisation du paysage commercial et des pratiques de consommation
n’échappent pas à Fang Hu, qui, dans son roman Shopping Utopia, dénonce le fait qu’en
Chine, la place T’ien An Men commence à être remplacée par le shopping center « La Cité
de la gastronomie symbolise la mondialisation et ces progrès galopants: cuisses de poulets
frites, spaghettis au bœuf californien, sushi japonais, phô vietnamiens, pieds de porc salé
allemands » (Fang Hu, 2003: 116). Avec ce même regard sur les espaces et les pratiques
116
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
de la consommation transnationale, le réalisateur Jem Cohen fit le film Chain82 (Cohen
Jem, 2004). Avec ce film, le réalisateur prétend montrer l’incapacité du spectateur à faire la
différence entre une scène filmée en Allemagne ou aux Etats-Unis, parce que tous les
espaces se ressemblent. A la fin, ce ne sont pas les protagonistes qui perdent leur identité
mais le spectateur, face à l’impossibilité de différencier le lieu où se trouve le centre
commercial qu’il voit sur l’écran car ils manquent tous de spécificités locales.
Avec une autre lecture, Ghorra-Gobin envisage l’existence de ces espaces privés comme
un produit de la globalisation de la ville, qui implique une reconfiguration des fonctions et
des usages : « L’instrumentalisation de la ville par la mondialisation, soit la nouvelle
logique capitaliste qui a réussi à modeler les outils des nouvelles technologies de
communication et d’information en fonction de ses propres impératifs et qui a ainsi
transformé un certain nombre de villes en points d’ancrage de réseaux économiques
transnationaux, a également enclenché une progressive disparition des cadres de la vie
publique au profit d’espaces essentiellement produits par le secteur privé » (Ghorra-Gobin
C., 2001: 7). Selon cette idée, l’auteur propose de dépasser la dichotomie entre
public/ouvert/commun et privé/fermé/individuel, pour se questionner plus profondément sur
l’avenir des espaces publics : « Ces ‘nouveaux’ espaces publics qui sont, en fait, des
‘espaces privés ouverts au public’, où la voiture est bannie, se déclinent sous la forme de
parcs à thèmes, de galeries marchandes (sans oublier les ‘gated communities’), de centres
commerciaux. Ce sont des espaces agréables, bien faits, conformes aux normes de
sécurité, qui réussissent à attirer les foules en fin de semaine et en soirée. Mais ces
‘nouveaux’ espaces publics, essentiellement attrayants pour les familles ou encore pour les
bandes de jeunes -bien qu’on ne soit pas en mesure de donner une quelconque
explication- réduisent les individus à de purs consommateurs en mettant à leur disposition
une ambiance sécurisée » (Ghorra-Gobin C., 2001: 12-13).
Mais du point de vue de J. Rifkin, non seulement les individus ont été réduits à de simples
consommateurs, mais de plus, la commercialisation a atteint d’autres sphères de la vie
privée, provocant le glissement des activités qui jusqu’alors avaient pour cadre les espaces
publics vers des lieux où le caractère commercial est prédominant : « pendant des siècles,
la place publique a été considérée comme un bien culturel commun, un espace ouvert où
les gens se réunissaient, communiquaient, partageaient leur expérience et s’impliquaient
dans différents échanges culturels tels que des festivals, des défilés, des cérémonies, des
rencontres sportives ou encore des divertissements et des engagements citoyens. Même
82
Ce travail est le produit d’années d’enregistrement des paysages des centres commerciaux, des
zones commerciales, des hôtels et des bâtiments de dix pays. Le fils conducteur, c’est l’histoire de
deux personnages féminins travaillant dans un centre commercial.
117
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
si traditionnellement, le commerce avait aussi lieu sur la place publique, celle-ci avait
toujours été le lieu de création et de préservation du capital social. La place publique a
toujours été ouverte à n’importe qui, riche ou pauvre, sans surveillance ni péage. Tout le
monde admettait que c’était le lieu où la culture, sous toutes ses formes, se développait et
se reproduisait… Si pendant des siècles l’activité mercantile a été secondaire par rapport à
l’activité culturelle, en réalité l’une de ses ramifications, aujourd’hui la relation s’est
inversée. De nos jours, les deux activités ont été confinées dans les centres commerciaux,
devenant de simples marchandises » (Rifkin, J., 2000 : 206-207). Cette manifestation n’est
qu’une de celles que l’auteur observe dans ce qu’il appelle l’'ère de l’accès’.
Rifkin caractérise l’ère de l’accès par le fait que le droit à la propriété cesse d’avoir de
l’importance et cède la place au droit à l’usage: de services, d’information, de culture, de
lieux, de loisirs, etc. « Le centre commercial a créé une nouvelle architecture pour les
rassemblements inscrits dans le monde du commerce, dans lequel la culture existe sous
forme d’expérience commercialisée…La différence la plus importante avec les espaces
culturels est, bien sûr, que les centres commerciaux sont des propriétés privées avec leurs
propres règles d’accès. Bien que leurs promenades, leurs bancs et leurs arbres leur
donnent l’apparence d’un espace public, ils n’en sont pas. L’activité culturelle qui s’y
développe n’est jamais une fin en soi mais un instrument de son objectif principal : la
commercialisation d’expériences de vie à travers l’achat de biens et de loisirs » (Rifkin, J.,
2000 : 207-208). Les enjeux de cette commercialisation de la culture, des expériences et
de l’espace, se trouvent dans la façon dont les individus interagissent au sein de la société.
En particulier lorsque cette sociabilité prend place dans des espaces communs dont
l’accès est fortement filtré, surveillé en permanence et où les codes et les règles de
comportement ne sont pas les mêmes que dans les espaces publics. Ces derniers « se
caractérisent ainsi par leur capacité à distancier l’individu de la communauté et à lui
apprendre à reconnaître les différences mais aussi les ressemblances avec les autres.
Cette capacité d’apprentissage de l’autre et de ce qui n’est pas soi, provient
essentiellement de la puissance de l’anonymat que peuvent offrir les espaces publics »
(Ghorra-Gobin C., 2001: 13).
Dans le centre commercial chaque visiteur crée sa propre expérience, en fonction d’une
série de facteurs d’ordre social et économique. En fait, la décoration, la réglementation, les
politiques en vigueur, mais aussi les valeurs et les symboles commerciaux se manifestant
dans cet espace, font de lui un produit de plus. En tant que tel, sa consommation dépend
d’une série de représentations et d’imaginaires, différents de ceux rencontrés dans les
lieux anthropologiques de M. Augé, « même les lieux qui peuvent paraître superficiellement
118
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
semblables peuvent montrer qu’ils ont des pratiques diverses d’utilisation et de
valorisation, en référence à certaines formes d’identification » (Miller, D. et al. 1998 : 24.
Traduction de l’anglais). Dans ces espaces, où l’on consomme et où l’on peut
apparemment circuler librement, et pratiquer en toute sécurité ce qui aux Etats-Unis
s’appelle the new indoor flânerie, se cachent des identités et des appropriations. Comme
l’a constaté G. Capron, « la fonctionnalité de l’espace commercial n’est pas contradictoire
avec le fait qu’il puisse être le support d’identités collectives et avoir une dimension
symbolique: les centres commerciaux sont des symboles de modernité, mais, comme on
l’a vu, leur urbanité spécifique a recours à des ressorts propres de l’urbanité des espaces
publics traditionnels. Certains d’entre eux constituent d’ailleurs parfois des lieux
d’identification de la ville, à côté des lieux de la mémoire, les monuments et espaces
symboliques du pouvoir ou d’autres espaces emblématiques parmi lesquels les parcs
urbains » (Capron Guénola, 2001). Un commentaire de l’administration du centre
commercial Angelópolis renforce cette idée : « auparavant, les gens allaient se promener
sur le Zócalo83 ou dans d’autres endroits de la ville, mais maintenant, nous, on est un autre
Zócalo de la ville. Non seulement ils viennent chercher les produits du centre, mais ils
aiment aussi venir faire du lèche-vitrine, manger, voir un spectacle, ils viennent avec leur
famille, leurs amis, pour se rencontrer et être en sécurité. Ces dernières années, les
habitudes des habitants ont changé, maintenant ils aiment se réunir dans le centre
commercial, avant ils ne pouvaient pas parce qu’ils n’avaient pas cette possibilité à
Puebla » (interview 6).
Selon Bauman, ce qui rend si attrayant le centre commercial est ce mélange d’une offre
très vaste de produits et services, d'un climat de sécurité et la possibilité de vivre une
expérience amusante, le tout dans le même endroit. « Ce 'lieu sans lieu', fermé sur lui
même, est aussi contrairement à tous les lieux occupés ou parcourus quotidiennement un
lieu purifié…les lieux d’achats/de consommation doivent beaucoup de leur pouvoir
d’attraction à leur variété colorée et kaléidoscopique d’expériences sensorielles. Mais les
différences à l’intérieur et cela les oppose à celles qui existent dehors, sont tamisées,
nettoyées, avec la garantie de ne pas posséder d’ingrédients dangereux. Et, par
conséquent, elles ne sont pas menaçantes. On peut en profiter sans crainte : une fois
l’aventure dépouillée de tous risques, ce qui reste est un divertissement pur et
décontaminé. Les lieux d’achats/de consommation offrent ce qu’aucune 'réalité réelle' ne
83
A Mexico la Plaza de la Constitución est une grande place dans le Centre Historique. Elle est plus
communément appelé Zocalo, c'est-à-dire, soubassement, socle en pierre. Le terme fut adopté en
1843 lors de l’érection d’un immense monument à l’Indépendance, qui ne dépassa jamais la hauteur
de son socle. Celui-ci a depuis longtemps disparu, mais le nom est resté et fut adopté par maintes
villes pour désigner leur place principale.
119
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
peut offrir à l’extérieur : un équilibre quasiment parfait entre liberté et sécurité » (Bauman
Zygmunt, 2003 : 107-108)
3.1.1.
Différents usages, mais pas pour tous les publics
Les promoteurs et les gestionnaires des centres commerciaux se réfèrent fréquemment
aux personnes qui y viennent, sans distinguer les motifs qui les y attirent. En ce sens
Gottdiener commente : « la consommation englobe la façon dont les individus ou les
groupes utilisent ou interprètent l’espace construit, en imposant une signification qui guide
leur comportement. Les usagers peuvent être des clients, des habitants ou des visiteurs,
mais d’une certaine manière ils sont tous usagers de l’espace » (Gottdiener, M., 1997 : 5).
Le risque, en utilisant cet amalgame, est de ne pas reconnaître la multiplicité de personnes
se rendant dans un centre commercial : des personnes âgées, des hommes, des femmes,
des jeunes, des enfants, etc. Le résultat est un mouvement constant d’individus qui se
retrouvent en cet espace pour réaliser diverses activités, ce qui fait dire aux dirigeants de
la section de projets du centre commercial Santa Fe « c’est une petite ville, où environ
vingt mille personnes arrivent chaque jour et repartent chaque jour, à qui on doit offrir des
services tous les jours, des parkings, des restaurants…Rien qu’en cette période (avant
Noël), on a parfois deux cent mille visiteurs par jour, mais normalement on a en moyenne
cinq cent mille personnes par mois. Le centre connaît une forte affluence, même si tout le
monde ne vient pas pour acheter… Certains viennent acheter, en profitent pour prendre
leur repas, l’après-midi ils vont au cinéma ou bien le soir restent pour un évènement
culturel ou pour faire du sport, d’autres viennent juste se promener » (Interview 2).
Consommateurs, clients, visiteurs ou travailleurs, tous se retrouvent en ce lieu. En
parcourant un centre commercial et en observant cet univers, on a en effet l’impression
d’être dans une autre ville, dans la ville. L’administration du mall Angelópolis a aussi fait
une déclaration en ce sens : « Il y a des jours où nous recevons jusqu’à cent mille visiteurs,
ce qui équivaut à une ville et nous devons fonctionner comme tel. Nous sommes une ville
où les gens viennent faire des choses comme ils le font dans la ville » (Interview 6). Et tout
comme celle-ci, le centre commercial a une organisation qui lui permet d’offrir le confort
nécessaire
pour
les
achats,
comme
continue
de
l’expliquer
la
direction
d’Angelópolis : « nous devons avoir la capacité de recevoir tous nos visiteurs, nous avons
une section de commercialisation, de développement de projets et de gestion, en plus de
120
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
la direction et des gens qui travaillent dans le conseil d’administration » (Interview 6). Pour
Santa Fe, cette organisation est plus complète et pour son fonctionnement elle à une
structure propre, comme l’expliquent les cadres dirigeants de la section de projets du
centre commercial Santa Fe : « il y a un service comptable, administratif, financier, achats,
projets, parcs de stationnement, publicité, relations publiques, ressources humaines…rien
que dans l’administration il y a environ une centaine d'employés, plus tout le service
sécurité qui est embauché auprès d’une autre entreprise, tout comme l’entretien et le
nettoyage. Les parkings aussi sont sous-traités, c’est vraiment une grande ville avec tous
les services ». (Interview 2).
L’idée du centre commercial comme une ville dans la ville a inspiré le prix Nobel de
littérature de 1998, José Saramago, pour écrire le roman « La caverne », dans lequel l’un
des personnages déclare : « je pense que la meilleure définition du Centre serait encore de
le considérer comme une ville à l’intérieur d’une autre ville…il s’y trouve la même chose
que dans n’importe quelle ville, des magasins, des gens qui circulent, qui achètent, qui
bavardent, qui mangent, qui se distraient, qui travaillent…il est curieux que chaque fois que
je regarde le Centre de l’extérieur, j’ai l’impression qu’il est plus grand que la ville elle
même, le Centre est dans la ville, certes, mais il est plus grand que la ville, étant une
partie, il est plus grand que le tout, c’est probablement parce qu’il est plus haut que les
immeubles qui l’entourent, plus haut que n’importe quel bâtiment de la ville, sans doute
parce que depuis le début il a englouti des rues, des places, des pâtés de maisons
entiers » (Saramago José, 2002: 271). Non seulement le centre commercial occupe une
surface importante dans la ville, mais de plus il emprunte des éléments de celle-ci,
simulant ses rues, ses bancs, ses fontaines, ses espaces ouverts. Comme nous l’avons
déjà dit, c’est en cela que réside la force de persuasion du lieu.
La motivation la plus évidente des personnes pour entrer dans un centre commercial est
l’achat. Les consommateurs arrivent généralement dans le but déterminé d’acquérir un
bien ou d’utiliser l’un des services. Les visiteurs, quant à eux, arrivent sans objectif
spécifique, simplement pour faire du lèche-vitrines, pour passer le temps, se réunir avec
des amis et occasionnellement, au cours de leur promenade, ils peuvent être amenés à
consommer un produit ou un service. Les visiteurs sont parfois des personnes qui vivent
ou travaillent près du centre commercial et ils viennent y passer un moment. Ils peuvent
aussi être des touristes qui visitent l’endroit par curiosité. Une autre raison pour se trouver
dans le centre commercial, c’est le travail, car pour les gestionnaires, les fournisseurs, les
vendeurs des boutiques et des grands magasins, les employés de la sécurité, du
nettoyage et de l’entretien, le centre commercial est un espace de travail. Les
121
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
consommateurs et les visiteurs se démarquent de ce dernier groupe de personnes car ils y
viennent pendant leur temps libre, par conséquent leurs promenades dans la galerie sont
plus lentes et ils font une halte plus tranquille. Parfois on peut les voir attendre un rendezvous à l’entrée des cinémas, des restaurants ou dans la zone de fast-food. Mais aussi, on
peut les observer assis sur un banc, lisant un livre ou le journal. Il peut s’agir de personnes
seules ou en groupe, de couples, de familles, etc. Par contre, les employés se distinguent
par leurs uniformes avec des logotypes et les noms des entreprises, ou par le port de
badges. Ils sont eux aussi dans le centre commercial mais comme dans n’importe quel
autre lieu de travail, leur séjour est marqué par une routine et un horaire de travail.
Par exemple, à Santa Fe, quand on observe la galerie marchande, on dirait que le flux de
personnes suit la même direction, par moment une personne peut changer de sens pour
se diriger vers un magasin ou s’arrêter pour faire du lèche-vitrine. Elles contemplent,
doutent, entrent parfois ou reprennent leur chemin. En ce sens l’aménagement intérieur du
centre commercial n’est pas fortuit, en réalité il est régi par le principe de rentabilité.
Chaque espace ou élément de décoration répond à une logique et espère ainsi influer sur
le comportement des personnes. Cette intention est clairement manifestée par les cadres
dirigeants de la section de projets Santa Fe : « nous avons essayé de faire en sorte que ce
ne soit pas méthodique ni fatigant, ni juste un long couloir, alors nous l’avons fait en forme
de clé, qui zigzague, pour que les gens aient psychologiquement l’impression que même si
c’est grand, ils ne se fatiguent pas et qu’ils aient envie de continuer » (Interview 2). Ou par
exemple, et comme le montre la photo 15, dans la zone de fast-food, la disposition des
tables et des chaises est déterminée de façon à ce qu’on ne puisse pas les déplacer, pour
éviter que les commensaux changent la disposition ou regroupent les tables. Cela limite
d’une certaine façon le temps passé dans cet espace et évite que les gens ne s’attardent
trop après manger, ce qui permet une rotation rapide des clients.
Cette configuration à l’intérieur du centre commercial produit une géographie particulière,
car en termes de rationalité marketing, tous les espaces ne sont pas égaux et tout est lié à
l’emplacement de la boutique ou du stand. Les cadres dirigeants de la section de projets
de Santa Fe nous font remarquer que: « tout dépend de la taille, de l’emplacement et de
l’étage. Dans une 'zone froide', le prix de la location est de vingt dollars le mètre carré,
dans une 'zone chaude' il est de trente ou quarante dollars, mais cela dépend : il y a des
accords, car, par exemple, si un client occupe un local de deux mille mètres, logiquement
on lui fait un prix » (Interview 2). Pour les boutiques, cette géographie du marketing se
traduit par une relation entre le coût de la location et les ventes réalisées par le locataire.
Les 'zones chaudes' sont celles où il y a davantage d’affluence et qui se trouvent surtout
122
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
au rez-de-chaussée, près des portes d’accès, près de la zone de fast-food ou des
locomotives
(cinémas, grands magasins, grandes
surfaces
spécialisées,
grands
restaurants). Les dimensions de Santa Fe rendent sa géographie plus complexe : « entre
chaque magasin (locomotive) il y a 500 mètres, c’est très long » commente le directeur de
la section de projets immobiliers du Palacio de Hierro, « nous avons fait une autre
expérience, en agençant sur trois niveaux, nous nous sommes aperçu que ce n’était pas
adéquat, parce que les gens ne montaient pas au deuxième étage. Quoi que tu fasses et
même si tu mets de bons produits, les gens n’y vont pas. Parce que pour acheter, tu veux
tout immédiatement et à portée de main. Imagine, tu peux parcourir jusqu’à 6 kilomètres en
faisant tes courses » (Interview 7). C’est pourquoi il a été nécessaire d’afficher des plans et
des arborescences interactives à différents endroits du centre commercial. Par contre, à
Angelópolis la forme linéaire et les dimensions marquent moins les différences entre les
espaces.
Photo 15. Zones de fast-food, 2005.
A Santa Fe (à gauche) la zone de restauration rapide est peut éclairée en comparaison de celle
d’Angelópolis (à droite). Cette illumination met en valeur les éclairages des noms des restaurants et des
franchises. Source: Yadira Vázquez
Les jours et les heures marquent un rythme dans le fonctionnement du centre commercial.
Angelópolis ouvre du lundi au dimanche de 11 heures à 21 heures et tous les commerces
ont ces heures d’ouverture (sauf les restaurants El Palacio de Hierro et Sanborns qui
ouvrent avant et pour cela ont un accès direct depuis le parking). Les cinémas sont les
derniers commerces à fermer, la dernière séance se terminant après minuit, quand les
portes du centre commercial sont fermées. Les derniers spectateurs sortent donc par une
porte réservée à cet usage. A Santa Fe, par contre, les horaires sont plus larges. La
semaine, à 9 heures du matin, les banques ouvrent ainsi que les bureaux de change. Ce
sont les premiers à ouvrir avec certains restaurants et le gymnase Sport City, la plupart des
boutiques n’ouvrant qu’à 11 heures. Entre 9 heures et 11 heures, l’ambiance de la galerie
est peu animée, toutes les lumières ne sont pas allumées et malgré quelques bruits, on
peut entendre clairement la musique du centre. Ce sont les heures de travail du personnel
123
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
d’entretien et nettoyage qui profite du peu d’affluence pour réaliser les travaux de
réparation et de maintenance des espaces: arroser et tailler les plantes, lustrer les sols,
réparer un banc, ou encore s’occuper de l’éclairage, ramasser les ordures, etc. II est aussi
possible de voir les fournisseurs des magasins et quelques employés des boutiques
préparer la marchandise avant l’ouverture. Au cours d’un de nos passages à cette heurelà, nous avons rencontré un employé d’entretien d’El Puerto de Liverpool qui travaille là
depuis que le centre commercial a ouvert et fait partie des employés difficilement visibles
une fois que le magasin ouvre ses portes « j’embauche à six heures et demie du matin et
je m’occupe de faire le ménage dans le magasin, de nettoyer le sol, les rayons, les tapis,
tout ce qui doit être prêt avant que les clients arrivent » (Interview 27).
A partir de 11 heures du matin, il y a dans le centre commercial Santa Fe davantage de
mouvement, de voitures et de personnes. Des groupes de jeunes en uniforme scolaire, des
femmes avec des bébés ou de jeunes enfants, des personnes âgées. Une bonne partie
d’entre eux se promènent ou consomment dans la zone de fast-food, d’autres assistent
aux premières séances de cinéma à tarifs réduits. Dans les restaurants comme Sanborns,
il est fréquent de voir des déjeuners de travail ou des groupes de personnes venues
célébrer un évènement. A midi, davantage de monde commence à circuler dans la galerie
marchande et après 14 heures les tables de la zone de restauration rapide commencent à
se remplir. Cette dernière est en effet l’une des zones ayant la plus grande affluence du
centre. A Santa Fe, il est parfois difficile de trouver une table de libre. Elles sont toutes
occupées par des groupes de jeunes et des personnes travaillant sur la zone, ce qui oblige
à les partager. A cette heure-là, la musique du centre commercial se perd dans le bruit des
conversations. La zone de fast-food d’Angelópolis a une capacité moins importante que
celle de Santa Fe, mais malgré cela toutes les tables ne sont pas occupées et l’on peut
voir des familles qui viennent y manger, même en semaine84. En fin d’après-midi, vers 18
heures, on observe dans la galerie marchande, des familles, des couples, des groupes de
jeunes ainsi que des employés. Certains marchent, regardent les vitrines ou font des
achats, d’autres discutent sur les bancs, prennent un café ou mangent une glace. Parfois,
on remarque des gens donnant d’autres usages et fonctions aux éléments décoratifs. Par
exemple à Angelópolis, à la sortie de la zone de fast-food, il y a une petite place avec une
fontaine où les gens s’assoient même si cela est interdit, comme s’il s’agissait d’un banc
(cf. photo 16).
84
Pendant nos observations, nous avons remarqué qu’en semaine, une bonne partie des clients de
la zone de fast-food n’avaient pas de sacs à l’enseigne des magasins ; les week-ends, il y avait par
contre plus de personnes qui, après leurs courses, profitaient pour manger ou boire quelque chose.
124
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
Pendant les week-ends et les vacances, la routine des centres commerciaux est
évidemment autre. Dès les premières heures d’ouverture, on observe une plus grande
affluence : il y a des familles avec enfants, des personnes âgées et des jeunes, du
mouvement dans les boutiques et des achats sont réalisés. Ces jours-là, aussi bien
Angelópolis que Santa Fe proposent des animations, des concerts, des spectacles, et à
Angelópolis il y a même un petit train, qui pour dix pesos vous fait faire le tour de la galerie.
Les zones de fast-food, les grands magasins et les cinémas reçoivent davantage de
clients. De fait, dans la galerie et dans les couloirs il y a principalement des personnes
avec des sacs; toute cette activité est plus bruyante et l’après-midi la clientèle augmente et
il est parfois difficile de trouver une place de parking.
Photo 16. Place du centre commercial Angelópolis, 2005.
La fontaine et les
palmiers font partie
de la décoration à
l’intérieur de la
galerie
commerciale. Les
personnes ont
l’habitude de
s’asseoir au bord
de la fontaine pour
converser comme
ils font sur les
places publiques.
Source: Yadira
Vázquez, 2005.
Le soir, quel que soit le jour de la semaine, le centre commercial continue à fonctionner,
même après la fermeture des portes. Car il y a des services qui fonctionnent 24 heures sur
24. On profite des heures de fermeture pour faire les grands travaux, la rénovation d’une
zone, la plomberie, etc. Dans les deux centres, la sécurité est constante et fonctionne 24
heures sur 24.
Ces horaires et ces divers moments du mall nous permettent de clarifier ses différentes
acceptions : lieu de travail, d’achats, de restauration, de promenade, de plaisir, de
divertissement. Mais si au Mexique cette forme de commerce, est devenue banale dans
presque toutes les villes, cela n’est pas forcément synonyme de popularisation. En
particulier lorsque l’on parle des malls comme Plaza Satélite, Perisur, Santa Fe ou
Angelópolis, on se rend compte que le premier obstacle est dicté par sa situation
125
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
périphérique. Du fait de cette localisation, le transport motorisé est la première façon de s’y
rendre si ce n’est l’unique, car dans le cas des centres commerciaux situés en périphérie
aucun n’est desservi par le métro. Il faut également prendre en compte le fait qu’en 1999,
selon les données publiées par le recensement de la population, seulement 38,8% des
foyers du District Fédéral avaient leur propre véhicule, et à Puebla ce pourcentage
représentait 20,8% (INEGI, 2000). Le taxi et les transports collectifs publics ou privés sont
une autre possibilité pour arriver à ces centres commerciaux. Enfin, il est très difficile d’y
arriver à pied. Or, si les moyens de transport ne sont pas un facteur déterminant pour
fréquenter ou non un centre commercial, cela peut tout de même influencer cette décision.
Un autre facteur dissuasif, moins évident, est le type de consommation que l’on propose
dans ces lieux. Ceux-ci sont généralement conçus afin d’accueillir une population que les
promoteurs appellent « cible ». C’est en fonction de ce marché cible que sont déterminés
le concept du centre commercial, l’offre marchande et même son image, maniée comme
s’il s’agissait d’une marque en soi. En ce sens, les locomotives, les boutiques et les
services du centre commercial sont adaptés à l’image-marque adressée au marché cible.
En général, les ensembles commerciaux comme Santa Fe ou Angelópolis visent une
population aisée ou à revenus moyens. Ainsi, par exemple, le directeur de la section
immobilière d’El Puerto de Liverpool à qui nous avions demandé quel était le marché cible,
répondit « principalement le 'C', un peu du 'B' et un tout petit peu du 'D'. Je dirais
principalement du 'B' et du 'C', qui sont de très bons marchés au Mexique et très grands »
(Interview 5). Cette segmentation employée par le directeur est créée par IPSOS-BIMSA,
une entreprise spécialiste en études de marché. Cette segmentation est faite selon les
caractéristiques sociodémographiques de la population (âge, sexe, composition de la
famille, pouvoir d’achat). A partir de cela, IPSOS-BIMSA manipule 7 niveaux ou groupes
économiques, décrits dans le tableau VI. Pour sa part, El Palacio de Hierro se considère
comme un magasin ayant plus de prestige, adressé aux classes à revenus aisés (la
catégorie B). Le directeur de la section de projets immobiliers du Palacio de Hierro le décrit
de la manière suivante : « là où il y a de l’argent, pour les classes économiques, riches, El
Palacio de Hierro n’est pas bon marché, mais il a tout ce qui se fait de mieux, en fin de
compte on ne peut pas t’habiller complètement à Palacio, parce que cela coûte cher, mais
par contre il faut savoir qu’il y a tout ce que l’on trouve de mieux » (Interview 7).
L’image-marque correspond aux valeurs et aux symboles que les malls projettent sur le
marché et la publicité, en créant une représentation des clients que l’on veut attirer. Ceci
peut agir comme un mécanisme de sélection des clients. De même, il faut ajouter le fait
que le centre commercial, dans des cas extrêmes, peut se réserver le droit d’entrée et pour
126
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
cela interviennent les services de sécurité. Ces facteurs peuvent donc influer sur
l’accessibilité au centre commercial, car elle est rendue difficile aux personnes ne
possédant pas d’automobile, à ceux qui paraissent « indésirables » ou « intrus », à ceux
ayant une apparence « différente », à ceux qui n’ont pas les moyens d’accéder aux biens
et aux services du mall, ou simplement aux personnes ayant la sensation de ne pas être à
leur place.
Tableau VI : Critères d’évaluation des niveaux socioéconomiques à Mexico.
Niveaux Socioéconomiques
Critères
A
B
C
D
Haute
Moyenne
Basse
Localisation
Caractéristiques
du logement :
Façade
Détails façade
Terrain m2
Autres :
Voiture
Aide de ménage
Centre
Sud, Est
Sud -Nord
Sud Nord
Excellente
Luxe
Plus de
1000
Excellente
Semi luxe
400 à
1000
Luxe nouvelle
Plusieurs
Luxe –
nouvelle
Plusieurs
E
Centre
Sud
Nord
Centre
Nord est
périphérie
Très bien
Semi luxe
200 à
400
Régulier
Régulier
variable
Régulier à
Mauvaise
Moins de
160
Mauvaise
Mauvaise
Moins
100
Très
mauvaise
Moins 50
Moyenne
nouvelle
1 ou 2
Moyenne
ou petite
1 ou
aucun
Ancienne
Aucun
Aucun
Aucun
Aucun
Aucun
Composition de la famille :
Nombre d’éléments, sexes, âges, niveau d’études
Source : IPSOS-BIMSA
Dans certains cas, lorsque les moyens nécessaires manquent pour accéder à ce qu’offre le
mall, des formes d’appropriation du monde du centre commercial se produisent. Ainsi, par
exemple, au restaurant à thème Rainforest Café, situé au premier étage de Santa Fe, il a
fréquemment été observé que les pères de famille laissaient leurs enfants s’approcher
seuls du local pour admirer le cadre et les animaux mécaniques. Nous avons ainsi
constaté comment une famille composée des parents, de quatre enfants et de la grandmère, a préféré consommer la nourriture qu’ils avaient achetée dans la zone de fast-food :
Assis sur un muret près de l’entrée du restaurant, ils surveillaient les enfants qui, après
avoir mangé, sont allés visiter le magasin de souvenirs du restaurant et en ont profité pour
voir les animations. De façon semblable, une employée du centre commercial dans les
sanitaires pour femmes du deuxième étage de Santa Fe, nous a expliqué qu’elle préférait
apporter son repas tous les jours de chez elle et le consommer sur l’un des bancs qui sont
en face des jeux pour enfants : « je mange là tous les jours avec une amie, c’est devenu
notre endroit. C’est mieux parce que la nourriture d’ici n’est pas bonne, en plus elle est
chère, et elle fait grossir, alors moi j’apporte ma gamelle avec les plats que je prépare chez
moi » (Interview 21).
Les achats, les visites et les usages du centre commercial représentent pour certaines
personnes une manière d’affirmer leur reconnaissance avec des symboles présents en ce
127
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
lieu et fonctionnent en même temps comme référents d’une appartenance à un groupe ou
à une position sociale. Comme l’a constaté G. Caprón « c’est par imitation des modes de
vie occidentaux que les bourgeoisies des pays en développement adoptent des modes de
consommation et les valeurs culturelles des pays développés » (Capron Guénola, 1996: 9).
Le Mexique n’est pas une exception. Tout comme la bourgeoisie porfiriste85 faisait au début
du XXe siècle dans les grands magasins, de nos jours, le centre commercial, à travers ses
enseignes et ses franchises transnationales, représente pour les classes moyennes et
aisées la consommation moderne « à l’américaine ou à l’européenne », ceci contrastant
avec la consommation des classes aux revenus les plus faibles, qui va généralement dans
les marchés, les tianguis et les épiceries.
A ce propos, l’idée développée par Fernando Sariñana dans le film Amar te duele
(Sariñana Fernando, 2002) est intéressante. Le réalisateur a utilisé Santa Fe pour
représenter sa version du drame de Roméo et Juliette. Le centre commercial sert de scène
pour y montrer la rencontre, parfois l’affrontement, entre deux groupes de jeunes
appartenant à des classes sociales différentes : les fresas86, issus des zones résidentielles
de Santa Fe et les nacos87 venant du village de Santa Fe. Les dialogues et les images
servent au réalisateur pour mettre en avant les différences qui peuvent être réunies à
Santa Fe. Les fresas achètent dans le centre commercial, les nacos au marché ; les fresas
vont s’amuser au centre commercial, les nacos y vont pour rêver (film). La fiction de
Sariñana est finalement une représentation de cette rencontre entre semblables et
différents que Bordreuil identifie aussi : « la proposition commerciale fonctionne comme
‘paysage’, comme toile de fond sur laquelle se détachent les figures de référence
sélectionnées par le destinataire dans le procès d’affirmation de sa différence. Se
réfléchissant comme identique/différent à tous les sujets-figures représentés dans la scène
commerciale, le destinataire ’ réel’ entre en résonance avec l’ensemble des ‘destinataires
figurés’ dans la représentation commerciale et joue de ces scènes ou propositions
particulières dans sa propre représentation de lui-même. La scène commerciale n’est pas
seulement
représentée
dans
ce
procès
de
perception,
elle
est
aussi
jouée.
Symétriquement, la représentation commerciale n’est pas seulement représentation
théâtrale, mais représentation-reconnaissance » (Bordreuil, J-S, Ion, J., Roux, J., : 64).
85
Classes moyennes et aisés urbaines qui profitent de la croissance économique du pays sous le
régime du président Porfirio Diaz.
86
Fresas, “fraises” est un terme employé dans le District Fédéral pour désigner les jeunes
appartenant aux classes riches.
87
Naco est un terme péjoratif utilisé pour désigner les personnes aux revenus peu élevés, les
indigènes, ou en général les personnes dont la conduite et les goûts sont considérés comme
extravagants.
128
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
Les travaux de Cornejo Portugal pointent également dans cette direction lorsque l’auteur
se questionne sur les formes symboliques qui se manifestent dans les centres
commerciaux de Mexico et sur les différentes manières d’être ensemble. Dans l’un de ses
travaux sur Plaza Universidad, elle constate que la situation et les moyens d’accès à ce
centre situé près d’une station de métro, jouent un rôle déterminant pour que Plaza
Universidad soit fréquentée par des jeunes, qui ne vont pas nécessairement acquérir des
produits ou utiliser des services, mais simplement pour se rencontrer88 (Cornejo Portugal I.
et Urteaga Castro-Pozo, M., 1995). Cornejo Portugal souligne qu’une des pratiques
fréquentes des jeunes dans ce centre est le lèche-vitrines, ou l’utilisation d’espaces pour
des pratiques de socialisation, parmi lesquelles le flirt.89Parce qu’en effet, dans le centre
commercial a lieu une reconnaissance entre égaux et différents, mais en même temps une
contradiction inhérente à ce lieu s’y fait jour : l’existence d’une socialisation sélective,
conséquence des goûts et des préférences de ceux qui peuvent être là. Comme l’affirme
Medina Cano, « Dans le centre commercial s’installe une nouvelle sociabilité conditionnée
par les messages générés par l’endroit. En établissant les conditions d’accès, le centre
choisit son public: les règles de comportement et les normes exigées des sujets qui visitent
cet espace excluent 'l’autre'. Les personnes qui ne répondent pas aux modèles et aux
normes de conduite, à la gestualité (à la dramaturgie requise en ce lieu), qui ne partagent
pas le code expressif de l’espace, s’en trouvent exclues » (Medina Cano Federico,
01/12/1998 : 68).
Dans une autre optique Ferreira Freitas propose deux niveaux de lecture pour comprendre
les valeurs qui se manifestent dans le centre commercial et qui fondent la reconnaissance
entre égaux et différents. Pour lui, ces espaces créent « un monde d’apparences où de
nouveaux mouvements nationalistes s’accouplent à une certaine transnationalité dans la
consommation, en créant ainsi l’un des paradoxes de la post-modernité: en même temps
que le monde s’unit à travers un même quotidien opérationnel, le monde se tribalise en
accord avec les besoins passionnels ou affectifs locaux » (Ferreira Freitas, R., 1996: 1213). Si Ferreira parle de post-modernité, c’est pour mettre l’accent sur le changement dans
les références cartésiennes et rationnelles nées de la modernité, par de nouvelles valeurs
qui se manifestent dans la vie quotidienne. Pour l’auteur, ces allées et venues entre le
simulacre et le réel du centre commercial lui donnent une image d’espace de la
88
Aux Etats-Unis, cette pratique a donné lieu à un nouveau terme : mall rat, utilisé pour désigner les
adolescents qui fréquentent le centre commercial, pas forcément pour acheter mais pour se
rencontrer et s’amuser.
89
Contrairement à ce qui se passe en France. J.M. Poupard a analysé le comportement des
usagers du centre commercial Créteil Soleil en région parisienne, après une rénovation, et il en
conclut que la sociabilité exprimée dans ce centre commercial est plus anonyme car les visiteurs
semblent manifester une appropriation moindre de cet espace comme lieu de vie, en comparaison
avec le centre traditionnel de la ville (Poupard, J. M., 2005).
129
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
postmodernité. Ces nouvelles valeurs aident l’auteur à expliquer l’acceptation et
l’identification de certains secteurs de la population avec la consommation reproduite dans
le centre commercial. Dans celui-ci se révèlent les produits et les symboles mondialisés qui
permettent à ceux qui y accèdent de s’intégrer à cet imaginaire de la postmodernité : « la
transnationalité enveloppe les tribus itinérantes, éphémères, temporelles et, bien sûr,
permanentes; pensons aux centres commerciaux: ils sont transnationaux en tant que
services, marques, produits et architecture, et ils sont tribaux puisque chaque ville, chaque
quartier, intercède, rend propices les groupements locaux » (Ferreira Freitas, R., 1996: 48).
La formation de ces tribus et de ces espaces à la fois locaux et transnationaux par
exemple les centres commerciaux, ne peut pas s’expliquer uniquement par la rhétorique de
la postmodernité, car le processus est davantage lié aux changements mondiaux de
l’économie, de la production, des produits et de la culture. Comme l’explique le géographe
D. Harvey, « Parmi les nombreux développements dans l’arène de la consommation, deux
se distinguent par leur importance particulière. Pour la mise en œuvre d’une mode de
masse (opposée à celle de l’élite), les marchés fournissent les moyens d’accélérer le pas
de la consommation, non seulement en matière de vêtements, d’ornements et de
décoration, mais aussi à travers une vaste gamme de styles de vie et d’activités
récréatives (loisirs et vêtements de sport, styles de musique pop, jeux vidéo et autres). Une
deuxième tendance s’éloigne des biens et se dirige vers la consommation de services, non
seulement personnels, d’affaires, éducatifs et de santé, mais aussi de divertissement, de
spectacles et de distractions » (Harvey David, 1990 : 285).
Mais il est sans doute vrai que les tribus éphémères selon les termes de Ferreiras Freitas,
s’identifient à cette consommation transnationale et le centre commercial est l’espace où
ces tribus peuvent se former et se rencontrer. L’idée de tribus utilisée par Ferreira est
empruntée aux travaux du sociologue M. Maffesoli, qui parle de la formation de groupes
tribaux fondés sur une identité et un comportement émotionnel, fusionnel et rituel. Ces
groupes partagent temporellement des idéologies, des goûts et des préférences (Maffesoli
Michel, 1985). Et dans le centre commercial se manifestent d’une certaine manière, les
tribus qui s'articulent entre les pratiques sociales et le symbolisme que renferme cet
espace. Dans le centre commercial, on peut expérimenter des sensations ou acheter des
produits semblables où que l’on se trouve dans le monde. N’importe quel touriste peut
trouver quelque chose qui, tout en étant dans le centre commercial, le fait se sentir comme
dans son pays, grâce au langage universel et standardisé des marques, des logos, des
images et des produits. Ces comportements tribaux ne sont pas forcément liés à une
origine sociale, c’est pourquoi Ferreira affirme : « des tribus éphémères, itinérantes et
130
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
permanentes habitent ces temples de l’objet; ceux qui devraient être son public principal,
les consommateurs, ne représentent parfois pas la moitié des gens en mouvement dans
les couloirs des centres commerciaux » (Ferreira Freitas, R., 1996: 19). La condition
sociale n’est bien évidemment pas un facteur déterminant dans la fréquentation des
centres commerciaux, mais le pouvoir d’achat est bien un mécanisme d’accès aux produits
et services qui y sont commercialisés. En ce sens, le shopping center est un espace privé,
avec des usages publics, mais pas pour tous les publics. Parce que le langage, les
valeurs, la consommation et l’espace transnational reproduits ne sont pas toujours
partagés par tous et comme alternative, différentes formes d’appropriation apparaissent.
Les personnes distinctes ou celles qui altèrent l’ordre du centre commercial, sont
simplement retirées de la scène commerciale, comme dans le cas d’Ulises quand il est
agressé par les gardes du corps des enfants fresas dans le film Amar te duele (cf. film).
« A l’intérieur du temple, l’image devient réalité. Les foules qui remplissent les couloirs du
shopping s’approchent le plus possible de la « communauté » idéale imaginée qui ne
connaît pas la différence (plus exactement, elle ne connaît aucune différence importante
qui entraîne une confrontation, un affrontement avec la différence de l’autre, la négociation,
l’éclaircissement et le modus vivendi). C’est pourquoi cette communauté n’exige aucune
négociation, aucune relation, aucun effort pour comprendre, se solidariser ou faire des
concessions » (Bauman Zygmunt, 2003 : 109).
3.2.
Ici aussi il y a de l’espace pour le divertissement
Le centre commercial, espace économique, lieu de manifestation des pratiques et usages
sociaux et d’échange symbolique (où sont liées des images et des représentations de la
société et de la ville), s’est aussi raffermi comme un espace où sont créées des activités
liées au divertissement et à la culture. De nos jours, le centre commercial associe deux
types de pratiques spatiales : celles qui caractérisent les lieux de loisirs et les pratiques
commerciales90. Cette particularité n’est pas l'exclusivité du mall, car on la retrouve dans
90
Les ensembles développés à partir des années 80 ont été marqués par cette association entre
commerce et divertissement. Nous en avons un exemple avec les Mall of America (Bloomington,
Minnesota) et West Edmonton Mall (Alberta, Canada). Les deux ont assimilé à grande échelle le
commerce et le divertissement, à tel point qu’ils sont devenus des destinations touristiques. West
Edmonton Mall (1981) a longtemps été connu comme le mall le plus grand du monde (25 hectares
131
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
les ambiances thématiques : parcs d’attraction, restaurants, franchises, musées, etc. Pour
Gottdiener, c’est le résultat de : « d’abord, l’attention est portée sur les atmosphères, c’està-dire sur les grandes formes matérielles qui sont socialement construites et qui servent à
contenir l’interaction humaine. Ces environnements sont des espaces sociaux où le public
peut se mélanger. Ensuite, les formes matérielles thématiques sont également le produit
d’un processus de production culturelle qui cherche à utiliser les espaces construits
comme des symboles » (Gottdiener, M., 1997 : 4-5. Traduction de l’anglais).
Quant à Rifkin, il explique le phénomène par la commercialisation des activités de
divertissement et de loisir, « qui pour la plupart étaient des affaires familiales ou des
activités publiques, elles commencent à se déplacer vers le marché, où deviennent des
services commerciaux de différents types » (Rifkin, J., 2000 : 119-120). Selon cette idée,
B. Sabatier parle de l’extension du commerce à des domaines qui en étaient exclus : « la
prépondérance de la société de consommation se concrétise logiquement dans l’espace
par la multiplication des lieux de consommation, et que du même coup, la consommation
en vient à englober un grand nombre de fonctions » (Sabatier Bruno, 2006: 136). Le
résultat de ce processus est d’un côté, l'envahissement progressif des espaces
originellement destinés au commerce par les activités de divertissement et de culture; de
l’autre, la prolifération de nouvelles formes de commercialisation qui s’établissent dans des
lieux dont les usages étaient à l’origine différents de ceux du commerce, spécialement là
où se produisent des flux et des concentrations de personnes, comme les stations de
métro, les couloirs de changement de ligne, les gares de chemin de fer ou routières, les
hôpitaux, les musées, les parcs, etc.
Il y a donc, dans l’offre du centre commercial, des services pour la distraction et le
divertissement. Les premiers à être inclus furent les multiplex, mais il y a maintenant des
jeux pour enfants, des jeux vidéo, des librairies mais encore des gymnases, des terrains de
golf, etc. Les loisirs et les achats sont ainsi intégrés au sein d’un même espace, ce qui
renforce l’attraction du mall. Pour les concepteurs et les gestionnaires, cette association
est liée à la recherche de nouvelles formes de commerce, et génère ce que ceux-ci
appellent le fun shopping (courses amusantes). Certains centres commerciaux se sont
positionnés comme de véritables centres de divertissement, entertainment center en
anglais, et Santa Fe et Angelópolis ne sont pas en marge de ces pratiques commerciales.
avec trois locomotives, 800 boutiques, 100 restaurants, un casino, un parc aquatique, un terrain de
golf, 25 écrans de cinéma et un IMAX 3-D) ; mais il a aussi inauguré ce que l’on connaît aux EtatsUnis sous le nom de Family Entertainment Center. Ces centres peuvent être de n’importe quelle
taille ou forme et sont caractérisés par une concentration d’activités de loisirs, chacune étant
indépendante de l’autre. Cela les distingue d’un parc à thème, car ce dernier englobe sous un
même concept des activités de loisirs et de divertissement, comme Disneyland ou Six Flags.
132
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
L’administration d’Angelópolis nous l’a expliqué : « maintenant nous devons offrir à nos
clients des options qui satisfassent leur besoin de se divertir. Les gens aiment venir se
promener dans le centre commercial et nous, nous essayons de développer des thèmes
qui non seulement leur permettent d’acheter, mais aussi de rendre leurs courses plus
agréables, comme dans d’autres parties du monde. Exemple en Europe, là où tu vas
prendre un café, la consommation ne se fait plus obligatoirement à l’intérieur ou à côté de
ce café, mais parfois en face, en traversant la rue ; et si tu vois un clown, un mime, un
musicien ou des comédiens, alors tu passes un moment plus agréable. Alors nous, nous
avons essayé de rendre plus convivial le séjour de nos clients avec de la culture et du
divertissement… Maintenant nous sommes en train de penser à ajouter deux salles VIP
dans les cinémas et d’autres méga salles » (Interview 6).
A Santa Fe, la mise en œuvre de ces principes a permis d’ajouter deux nouveautés en
termes d’offre. L’une d’entre elles, La Ciudad de los Niños, s’appuie sur un concept qui
existe déjà dans le District Fédéral et à Monterrey. Il s’agit de permettre aux enfants de
jouer aux grands et de réaliser des activités ; comme travailler et servir les autres, en
même temps qu’ils s’instruisent. La construction a été réalisée comme un simulacre de
ville, avec un parc central, un kiosque, des bancs et des rues pavées, avec différents
pavillons de jeux représentant des rues avec leurs commerces et leurs services. En plus
de tout cela, ont été inclus une petite rivière avec des barques, un glacier, un rocher et
même un aéroport (voir figure 10). L’investissement est approximativement de 70 millions
de pesos, qui ont été apportés par les associés de Amazing Toys et par des entreprises
comme American Airlines, Pemex, Nestlé, Cifra, General Motors, Telmex, Unilever, AIG,
Burger King, Bital, Coca Cola, Bimbo, Ponds, Mattel, Crayola, Grupo Acir, Firestone, Avis,
etc. L’entrée est réservée aux enfants, qui paient pour jouer à être des pilotes d’American
Airlines, des vendeurs de Mac Donald’s, des fabricants de Coca Cola, etc.91 Les cadres
dirigeants de la section de projets du centre commercial Santa Fe ont donné leur avis sur
l’introduction de ces offres de divertissements: « l’idée du centre commercial a été d’ajouter
des services. Au début, c’étaient des locaux commerciaux et des enseignes locomotives,
puis d’autres structures ont été ajoutées tels les restaurants, les centres de divertissement,
la Ciudad de los Niños, puis Sport City…L’idée est que l’usager vienne non seulement
acheter, mais qu’il puisse aussi manger, aller au ciné, faire ses réunions quelque part et se
promener s’il le désire » (Interview 2).
91
A partir du 2007 le concept «La Ciudad de los Niños » est devenu la franchise KidZania
(www.laciudaddelosninos.com)
133
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 10. La Ciudad de los Niños, Santa Fe
La Ciudad de los Niños a été réalisée comme un simulacre de ville,
avec un parc central, un kiosque, des bancs et des rues pavées, avec
différents pavillons de jeux représentant des rues avec leurs
commerces et leurs services. L’entrée est réservée aux enfants, qui
paient pour jouer à être des pilotes d’American Airlines, des vendeurs
de Mac Donald’s, des fabricants de Coca Cola, etc.
Source : www.laciudaddelosninos.com, 2008.
Le centre commercial apparaît ainsi comme un lieu agréable, amusant et sûr. Shields
comme Ferreira, inscrit ces pratiques dans le cadre de la postmodernité, « caractérisés par
une nouvelle forme spatiale, une synthèse de loisirs et de consommation, des activités qui
étaient autrefois réalisées séparément car elles se trouvaient dans des endroits différents,
effectuées à des moments différents » (Shields Rob, 1992 : 6. Traduction de l’anglais).
Pour Ferreira, cette valorisation croissante des activités de loisirs en intérieur, ce que l’on
appelle indoor amusement en anglais, renforce le caractère architectural de sécurité et de
parfaite sauvegarde des centres commerciaux, une espèce de simulation de la ville idéale
et sûre. La photo 17 montre quelques exemples des mécanismes de sécurité du centre
commercial Santa Fe, mentionnés ci-dessus.
134
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
Ainsi, pour le flâneur du centre commercial, le temps passe sans qu’il s’en aperçoive,
parce que le mall a « une double fonction: distractive du fait de la possibilité de la flânerie;
marchande pour le plaisir d’y faire ses achats…Ainsi le centre doit-il être un spectacle
permanent et développer le goût du lèche-vitrine ». Ce que Koehl appelle spectacle
permanent est obtenu grâce au lèche-vitrines, incité par la diversité des articles exposés.
C’est pourquoi les locataires et les gestionnaires investissent constamment pour rénover le
contenu des vitrines. Dans le centre commercial, le lèche-vitrines et l’indoor flânerie
s’alimentent de ces images, parce que la possession physique ou matérielle de ces biens
n’est plus si importante par rapport au fait d’être présent dans le monde des apparences et
des marques : « La consommation de spectacles offerts dans la quotidienneté des
shoppings centers n’implique pas d’achats; comme on l’a déjà vu, plusieurs personnes les
fréquentent seulement pour être ensemble avec d’autres personnes. De façon anonyme ou
tribale, cela n’importe pas; ce qui importe c’est le loisir collectif en sécurité » (Ferreira
Freitas, R., 1996: 68-69). Visiter le centre commercial fait partie des activités de loisirs, ce
qui en fait un lieu d’attraction touristique, comme le remarque López Levi : « Au Mexique,
les places commerciales sont un centre d’intérêt, non seulement pour les passants qui
cherchent des variantes sur un même thème, mais également pour les visiteurs de
province qui vivent dans des localités où l’on ne construit pas ce type de commerces, ou
encore pour les étrangers qui veulent passer leurs vacances sans se sentir loin de chez
eux. Dans ce dernier cas, les touristes cherchent des établissements qui leur soient
familiers (franchises ou succursales de magasins et de restaurants implantés dans leur
pays d’origine) » (López Levi, L., 1997 :90).
A Santa Fe, cette option a été envisagée dans le projet d’origine, et on évalue actuellement
un éventuel agrandissement en vue de concrétiser une offre davantage adressée aux
touristes, comme l’ont exposé les cadres dirigeants de la section de projets du centre
commercial: « de fait, l’une des étapes serait un agrandissement pour construire deux
hôtels. Tu arrives comme touriste, tu trouves un hébergement, tu vas faire les courses,
puis tu vas au Sport City, au cinéma et tu rentres à l’hôtel. Alors l’idée c’est de faire un
hôtel plus complet avec des salles pour des séminaires. L’idée, d'ailleurs est de grandir le
projet, c’est une entreprise avec qui on travaille, HOK, qui est en train de le faire…Dans
une autre étape déjà programmée, les cinémas vont être rénovés mais cette fois avec plus
de salles et nous allons installer une piste de patinage sur glace, un centre de
divertissements, deux enseignes locomotives de plus et à peu près 200 locaux
commerciaux, le tout sur environ cinquante mille mètres carrés, mais avec une plus grande
densité »
(Interview 2).
Angelópolis
remplit
également
cette fonction
et
selon
l’administration, ce centre s’est affirmé comme un lieu de tourisme commercial : « L’offre
135
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
commerciale diversifiée et prestigieuse que nous avons dans le centre, attire des gens de
partout, pas seulement de Puebla. En ce sens, nous sommes aussi novateurs et à l’avantgarde parce que l’on a développé une nouvelle catégorie de tourisme commercial qui
n’existait pas auparavant. Les gens viennent de Tlaxcala, Veracruz, Oaxaca et parfois de
plus loin au sud. Dans le parking on remarque un bon nombre de voitures qui viennent
d’autres Etats. Le centre commercial Angelópolis est devenu attrayant pour la ville de
Puebla et cela, le gouvernement le sait aussi et c’est pour cette raison qu’il nous soutient »
(Interview 6).
Photo 17. Surveillance du centre commercial Santa Fe
A l’extérieur la surveillance est plus explicite qu'à l’intérieur, où les cameras de
vidéosurveillance se confondent avec les luminaires des plafonds.
Source : Yadira Vázquez, 2005.
Le centre commercial est une distraction en lui-même, où, selon Kowinski, ceux qui y
assistent, agissent tels des spectateurs de la scène commerciale, comme lorsqu’on se
trouve devant l’écran de cinéma ou au théâtre. Lui-même a eu cette impression : « c’était
comme si j’étais debout sur un balcon, et que je regardais la scène en bas, en attendant
que le show commence » (Kowinski, W., S., 1985 : 62). La décoration aide à cette
136
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
théâtralisation de la consommation, car non seulement elle recrée des environnements
semblables à ceux de la ville, mais de plus elle est utilisée pour exalter les sens. A Mexico,
Mundo E situé dans l’état de Mexico, au nord du District Fédéral, comprend des mises en
scène et des ambiances qui font partie des aspects attrayants du centre : les couloirs
imitent des rues avec façades de maisons, fenêtres, balcons, des plantes et des
illuminations. A l’entrée du multiplex, il y a une fontaine, des lampes et des bancs, disposés
comme s’il s’agissait d’une place, les lumières tamisées et les nuages peints sur le toit
simulent un ciel étoilé à la tombée de la nuit. « A Mundo E, les techniques de l’urbanisme
et de l’architecture commerciale interagissent avec d’autres disciplines comme le théâtre,
la peinture et la photo…» (Pérez Estañol Mireya, 01/04/1999). A Santa Fe et à Angelópolis,
cette mise en scène est plus discrète qu’à Mundo E. Les couloirs et les petites places sont
décorés surtout avec des jardinières et des plantes artificielles ou naturelles (dans les deux
centres, les palmiers occupent beaucoup d’espace de par leur taille). Selon l’époque, les
gestionnaires ajoutent davantage d’éléments de décoration, comme des arbres de Noël,
des cœurs, des photographies, des fleurs, etc., comme le montre la photo 18.
Photo 18. Décoration de la place principale à Santa Fe.
En décembre la place est décorée avec des motifs de Noel (à gauche). Parfois il y a d’autres
éléments décoratifs, comme à droite. Source: Yadira Vázquez
Parfois pour recréer les ambiances thématiques, le centre commercial a même recours à
l’histoire des lieux, à travers la rénovation d’usines ou le recyclage d’espaces avec d’autres
usages. A Mexico, les anciennes usines de papier Loreto et Peña Pobre propriété du
Groupe Carso, en sont un exemple. L’usine de papeterie a été fermée à la fin des années
80 du fait de sa forte pollution et des dommages qu’elle occasionnait à l’environnement.
Les installations ont donc été utilisées pour abriter les centres commerciaux Plaza Loreto
(1994) et Cuicuilco (1998), et de cette manière, le groupe Carso s’est lancé dans la
137
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
promotion de centres commerciaux. Ces deux centres sont axés sur les loisirs et les
anciennes installations de l’usine abritent désormais des multiplex, des restaurants, des
magasins de disques, des bureaux, etc.
Santa Fe et Angelópolis utilisent le référent historique de leurs noms. Celui de Santa Fe
vient de l’ancien village fondé en 1532 par l’oidor (juge) de la seconde Audiencia, Vasco de
Quiroga, situé à quelques kilomètres du centre commercial. Et pour Angelópolis, le titre de
« Ciudad de los Ángeles », « Ville des anges », que reçut la ville de Puebla en 1532, celleci l'utilisa jusqu’en 1862, ce qui fit que la ville fût connut sous le nom de « la Angelópolis »
(nous reprenons cet aspect et l’expliquons plus en détails dans le chapitre IV).
L’administration du centre commercial nous a expliqué comment a germé l’idée de
l’appeler ainsi :
« Nous avons pensé à beaucoup de noms et nous en avons sélectionné une centaine,
puis à partir d’une étude le choix s’est porté sur Angelópolis, parce que ce nom a une
racine historique, la ville s’appelle et est connue sous ce nom depuis l’époque de la
conquête. En plus de sa connotation positive, c’est un nom commun qui, pour les
habitants de Puebla, est facile à se rappeler et cela est important pour eux » (Interview
6).
Le fait que le nom d’ « Angelópolis » soit connoté positivement par rapport à l’histoire de la
ville entraîne une meilleure acceptation du lieu. Le choix du nom du mall est également
une question de marketing et le cas d’Angelópolis illustre bien le fait que ce processus ne
soit pas fortuit, car pour les promoteurs il était important de distinguer cette offre des
centres commerciaux qui existaient déjà, comme l’affirme G. Capron : « les logos et autres
messages graphiques permettent d’identifier visuellement les centres commerciaux, et les
promoteurs sont très soucieux de la bonne image des lieux » (Capron Guénola, 2000: 81).
Les noms de Santa Fe et d’Angelópolis sont un témoignage du passé, l’histoire est utilisée
comme un souvenir, comme un simple référent : « Ceci est la signification de l’ambiance
thématique, le lieu qui incorpore tout, la non-géographie, la surveillance et le contrôle, les
simulations sans fin. L’ambiance thématique présente son heureuse vision réglementée du
plaisir sous toutes ces formes ingénieusement fausses, comme un substitut de
l’atmosphère publique démocratique, et la rende attrayante en enlevant les altérations
urbaines comme les mauvaises odeurs, la présence de pauvres, le crime ou la saleté, le
travail. Dans les espaces ‘publics’ du parc à thème ou du centre commercial, le discours en
lui-même est interdit : il n’y a pas de démonstrations à Disneyland » (Gottdiener, M., 1997 :
15. Traduction de l’anglais).
Le centre commercial est non seulement un territoire de la publicité et des marques, mais il
est de plus un territoire de la nouveauté, de la mode, du luxe et aussi celui du
divertissement, du plaisir, des désirs, de la séduction et des rêves. D’où les métaphores
138
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
inspirées par cet espace : « temple de la consommation », « temple capitaliste de
consommation et de plaisir » (Padilha, V., 2000), « simulacre de ville, capsule spatiale »
(Sarlo Beatriz, 22/03/1998), « temple du commerce » (Verdú Maciá Vicente, 1994), « bulle
de cristal » (Medina Cano Federico, 01/12/1998),
« fragments de ville dans la ville »
(Capron Guénola, 1998), etc. Ces idées nous parlent aussi du caractère multifonctionnel
du centre commercial (López Levi, L., 1997) : concentrations commerciales, lieu de
passage, site touristique, pôles d’attraction de la vie économique et sociale et aussi
créateur de paysages urbains, fonction qui jusqu’à présent a été peu expliquée.
3.3.
Un outil dans l’aménagement du territoire?
Alain Metton souligne que le commerce en soi « est à la fois créateur de paysages, pôle
d’attraction de clientèles, révélateur d’une évolution des conditions économiques et
sociales et référent de la vie quotidienne des populations de voisinage. » (Metton Alain dir.,
1985: 23). Le centre commercial, comme n’importe quel autre commerce, récupère ces
vertus et les exalte. D’un point de vue économique, dans le mall les investissements privés
directs s’imbriquent et les grandes entreprises de distribution (nationales et internationales)
s’articulent avec le capital immobilier. Mais de plus, la construction du centre commercial
est une manière importante de transformer l’espace urbain, et aux Etats-Unis, cette
dynamique a été rapidement mise à profit par les autorités gouvernementales : « compte
tenu de son succès, il ne tarda pas à être inclus dans les documents d’urbanisme et, au fil
du temps, s’est présenté comme un espace de cristallisation de la vie sociale dans ces
nouveaux territoires urbanisés » (Ghorra-Gobin C., 2003: 133). En effet, à l’échelle de la
ville, le shopping center engendre des effets de concentration en produisant de nouveaux
pôles d’attraction et de centralités. Ce qui au début est né d’une fonctionnalité
commerciale, est rapidement devenu un facteur déterminant pour la vente des
lotissements résidentiels. Le mall s’est consolidé comme un centre urbain, non pas à la
manière des villes traditionnelles, mais comme un nouveau pôle dans le contexte des
grandes métropoles, un point de convergence sur le territoire et significatif au niveau de la
périphérie. Autrement dit, la centralité du mall est fondée sur cette attraction économique et
sociale.
139
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
L’emplacement de ce type de surfaces est donc un facteur déterminant dans les
transformations de la ville, car c’est un élément pouvant jouer sur la structuration de
l’espace urbain92. Au Mexique, la décision de la localisation des centres commerciaux est
en grande partie un choix des promoteurs privés et des investisseurs, fondé sur une
connaissance pratique ou sur des études détaillées qui déterminent la composition du
marché, les risques de l’investissement, le taux de rentabilité, etc. Mais à l’échelle de la
ville, les localisations intègrent d’autres enjeux (et pas uniquement les intérêts privés) liés à
la manière dont ces surfaces sont intégrées à l’espace urbain. Pour les responsables des
nouvelles implantations, les montants des investissements exigent de réaliser le meilleur
choix en termes de rentabilité, de taille du centre commercial, d’accessibilité et de
concurrence sur le marché. Pour les habitants, il s’agit d’un équipement visant la
satisfaction des besoins en approvisionnement, de divertissement et de sociabilité ; par
conséquent, l’accessibilité, la proximité et l’équilibre dans la distribution spatiale, sont
essentiels. Pour les autorités gouvernementales, ces lieux de commerce occupent de
grandes extensions du territoire, représentent un potentiel économique, car ils rendent ces
zones plus dynamiques et plus attractives, ils contribuent à la perception d’impôts, mais ils
peuvent également avoir des conséquences et des impacts négatifs sur le paysage et
l’environnement urbains. En prenant en compte ces implications, la création de centres
commerciaux peut apparaître dans les plans gouvernementaux ou bien se faire en marge
de ceux-ci.
92
La géographie commerciale s’est occupée d’étudier cette fonction. D’abord avec les travaux
d’analyse spatiale de Lösch, A. (Lösch, A., 1954) ; Christaller, W. (Christaller, W., 1966) ; Berry
(Berry B. J. L, 1971), avec les applications de Applebaum, W. (Applebaum W., 1996) et Berry
(Berry, B. et al, 1988), etc. En France, la géographie commerciale commence dans les années 70
avec les travaux de Beaujeu-Garnier, J. et Delobez, A. (Beaujeu-Garnier J. et Delobez A., 1977) ;
Alain Metton (Metton Alain dir., 1985) ; Bouveret-Gauer, M. (Bouveret-Gauer, M., 1990). Au
Mexique, très peu de travaux ont été publiés sur le sujet : Verduzco, B. (Verduzco, B., 1990),
Garrocho (Garrocho, R. C. et al, 2003).
140
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
3.3.1. Depuis une logique de laisser-faire
Dans cette optique, la localisation et la construction d’un centre commercial obéit à la
logique du libre échange, son implantation se fait en fonction des besoins des promoteurs
et des commerçants et ne répond pas nécessairement à une planification ou à une vision
intégrale de la ville. Par conséquent, le gouvernement permet l’installation de centres
commerciaux de différentes tailles et formes, dans la mesure où ils sont des moteurs de
l’économie locale et de création d’emplois. Dans certains cas, des réglementations peuvent
être appliquées. Elles le sont alors à travers les permis de fonctionnement et de
construction. Les impacts sur la ville peuvent être variés, comme le fait remarquer
Coraggio suite à son observation de ce qui s’est passé en Argentine : « cela contribue de
manière significative à changer le paysage urbain et les modes de circulation et de
convivialité dans la ville. La revalorisation du sol et des propriétés immobilières de
certaines zones peuvent induire de nouvelles densifications…Cela concentre des effets
environnementaux négatifs aux alentours (pollution de l’air et pollution sonore, problèmes
de drainage, embouteillages, etc.), mais certains peuvent être compensés grâce à des
travaux spécifiques, d’autres non » (Corragio J.L. et Rubén César, 1999).
Cette problématique n’est pas très éloignée de celle du Mexique, où en général, la création
de centres commerciaux est régie par cette dynamique. Dans un premier temps,
l’implantation de centres commerciaux a été réalisée dans des espaces territoriaux
développés d’un point de vue socio-économique ; c’est-à-dire dans les grandes villes du
pays où se trouvaient des marchés bien identifiés et parfois dans des zones peu éloignées
du centre. C’est ainsi que fut construite Plaza Universidad à Mexico, en suivant l’axe de
croissance vers le sud de la ville, comme l’explique l’architecte Javier Sordo Madaleno :
« Sa localisation envisageait l’accès par l’avenue Universidad, qui reliait le centre-ville au
nouveau pôle de développement né de la construction de la cité universitaire sur le terrain
rocailleux de San Ángel, au sud de la ville. En plus, elle a été inclue au développement
urbanistique des quartiers Del Valle, Navarte, Mixcoac, Alamos entre autres » (Plaza
Universidad, 20 ans après, 1989). Les quartiers autour de Plaza Universidad avaient
commencé à se développer au début du siècle et des familles de classes moyennes ou
élevées y habitaient. Avec l’ouverture de la Place, l’environnement immédiat a changé.
« L’important impact que ce centre a eu sur l’environnement où il a été établi se reflète
d’une part dans la prolifération d’établissements commerciaux dans la zone contiguë,
d’autre part dans l’augmentation conséquente du prix du terrain générant une plus-value
considérable » Ramírez Kuri, P., 1993 : 116).
141
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Avec le temps, les centres commerciaux ont occupé des terrains plus importants. Leurs
localisations se sont étendues à la périphérie et aux villes moyennes. El Puerto de
Liverpool se démarqua rapidement parce qu’il concrétisait cet éloignement du centre de
Mexico, notamment avec Perisur, et de la capitale, en s’implantant en province. Les
implantations dans des zones périphériques ont eu un autre type d’impact à prendre en
considération dans le contexte urbain, comme l’affirme Javier Sordo Madaleno : « autant
Satélite que Perisur ont servi de créateurs d’environnement urbanistique actuel »
(Comment arrive-t-on à un projet, entretien avec l’architecte Javier Sordo Madaleno,
01/01/1987 : 28). Les deux centres commerciaux ont influé sur le développement des
zones où ils se sont installés, car se trouvant loin des centres traditionnels de distribution,
ils ont constitué un attrait pour l’établissement d’autres commerces, ce qui a permis le
développement de nouvelles zones résidentielles notamment grâce à l’augmentation de la
plus-value sur les terrains.
L’impact de ce type d’investissements rend compte des transformations physiques de la
ville en termes d’architecture, de paysage, de morphologie, de structure urbaine, et même
de l’évolution sur la valeur du terrain, sans oublier l’impact sur la circulation,
l’environnement et le marché du travail. Pour les citadins il s’agit de projets qui, s’ils
activent l’économie et créent des emplois, altèrent aussi les formes spatiales de la
consommation et de la vie quotidienne. Plus encore, et d’un autre point de vue, ces
surfaces cessent de correspondre aux besoins et aux intérêts d’un vaste secteur de la
population93.
En ce sens, on peut remarquer la façon dont l’Etat a laissé la création de centres
commerciaux entre les mains du secteur privé. Les résultats de cette logique sont, d’une
part, une tendance à la concentration spatiale dans les grandes régions métropolitaines et
un déplacement progressif vers l’intérieur du pays dans les villes moyennes. Quant à la
distribution à l’intérieur des villes, le territoire urbain est réduit à un facteur stratégique pour
l’expansion et la croissance des entreprises commerciales, où les véritables besoins en
approvisionnement de la ville ne sont pas pris en compte. Tout cela provoque sur
l’ensemble du territoire des modèles de distribution déséquilibrés, avec une saturation
dans les zones appelées « marchés cibles », c’est-à-dire aux revenus plus élevés; et des
zones manquant de ce type d’équipements et d’investissements, comme nous l’avons
montré dans le chapitre précédent, dans les cas de Puebla et de Mexico.
93
Dans certains cas, les habitants s’opposent à l’implantation de grandes surfaces, comme cela est
arrivé en 2004 avec l’ouverture d’une succursale Wal-Mart dans le village de San Juan Teotihuacan.
142
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
3.3.2.
Avec l’intégration aux plans ou aux programmes de développement
urbain
Comme nous l’avons mentionné précédemment, la première fois où le centre commercial a
été intégré à une planification urbaine, cela s'est produit aux Etats-Unis, avec ce que les
spécialistes considèrent être le modèle du centre commercial régional (années 50).
L’intégration du shopping center régional aux plans et aux programmes de croissance
suburbaine a marqué le développement des nouvelles villes américaines (1960-1970), « Le
centre régional, chacun le sait maintenant, a un effet structurant. (Aux USA, les centres
régionaux tendent à provoquer et inciter l’urbanisation de leurs abords). L’idée de s’en
servir comme d’un facteur de développement de la nouvelle ville, à laquelle est dévolue
une fonction de capitale commerciale plus ou moins étendue, s’est donc imposée à
l’esprit » (Hirsch-Labouesse, 1974: 15). Ce type d’urbanisation a été fait avec l’appui du
gouvernement fédéral nord-américain, et s’est concrétisé plus tard dans ce que l’on
connaît sous le nom d’Edge Cities (Garreau Joel, 1991), c’est-à-dire des centres avec leur
propre dynamique économique et sociale, ce qui, d’une certaine manière, a contribué à
l’affaiblissement des zones centrales des grandes agglomérations états-uniennes.
L’expérience des Etats-Unis a été un modèle pour que le centre commercial apparaisse
dans les plans gouvernementaux d’autres villes du monde. En France, pendant les années
60, le commerce a fait partie de la dynamique de rénovation urbaine et des politiques
publiques qui se sont développées à travers le Schéma Directeur de la Région Parisienne
(1965). A travers cet instrument a été proposée la création de nouvelles villes avec des
centres commerciaux comme principaux moteurs attractifs autour de l’agglomération
parisienne. Et à la façon de ceux des Etats-Unis, les grands magasins participent en tant
que locomotives dans les surfaces commerciales remplacées en peu de temps par des
supermarchés. Dans ce contexte, des préoccupations sont nées par rapport aux petits
commerces établis dans les centres-villes face à la concurrence des grandes surfaces. Par
conséquent, l’Etat est intervenu en contrôlant les nouvelles implantations à travers un
cadre législatif spécifique qui imposa des restrictions en termes de taille et de formes,
cadre connu sous le nom d’urbanisme commercial. « Dans un pays comme la France, les
pouvoirs publics ne pouvaient demeurer trop longtemps insensibles à cette situation,
d’autant que la révolte des petits commerçants grondait…Cela aboutit à un fait marquant
qui est l’introduction du droit public dans un secteur qui n’avait jusqu’alors porté l’attention
143
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
au droit public. Jusqu’à présent ‘l’acte de commercer comptait traditionnellement parmi
ceux qu’on avait coutume de placer tout entier sous l’empire du droit privé. Or,
progressivement, c’est aussi le droit public qui est venu l’encadrer, l’orienter, sans vouloir
jamais le diriger en considération du maintien du principe de la liberté du commerce et de
l’industrie…Aujourd’hui, les activités commerciales sont tout autant l’objet d’attentions
émanant des règles de droit public que de droit privé » (Dugot, P. 2005: 4).
Le centre commercial s’est ainsi intégré au territoire urbain, dans le cadre de politiques de
croissance
suburbaine
pluri-nucléaire,
comme
aux
Etats-Unis
ou
en
France.
Postérieurement, dans d’autres villes, le centre commercial a fait partie des programmes
de requalification de zones centrales (inner city). Dans l’urbanisme périphérique, le centre
commercial fait partie d’un projet routier, résidentiel ou de bureaux, dans lesquels les
pouvoirs publics et les promoteurs cherchent à inclure cette surface comme stratégique,
afin de rendre la zone plus attrayante. Quand ils servent à la réutilisation d’espaces,
l’intérêt est de rénover et de donner de nouvelles fonctionnalités à des zones ou des
espaces abandonnés et sous-utilisés. Dans ces deux pratiques, la grande surface
commerciale sert d’ingrédient garantissant le succès des opérations urbaines : expansion
de la ville, rues piétonnes, conservation de sites patrimoniaux, recyclage urbain, etc.
L’introduction de structures commerciales dans les projets urbains, périphériques ou
centrales, atteint un double objectif : pour les pouvoir publics, satisfaire les besoins des
habitants et de la ville ; pour l’initiative privée, assurer la rentabilité des investissements
privés, en comptant sur un appui gouvernemental, comme le souligne A. Metton : « La
plupart des réalisations des centres commerciaux intégrés dans des programmes urbains
planifiés constituent pour les municipalités des opérations de prestige, ainsi qu’en
témoignent le soutien et les investissements qui leur sont apportés » (Metton, A. 1985:
145)
Contrairement aux cas français et nord-américain, où le gouvernement local ou fédéral a
joué un rôle déterminant comme moteur ou modérateur des implantations commerciales,
dans le cas mexicain comme nous l’avons dit précédemment, l’Etat est peu intervenu. Les
pouvoirs publics et la législation sont étroitement impliqués dans la régulation des
processus de localisation des centres commerciaux, car la méthode suivie est celle
d’investissement/bénéfice pour les promoteurs et pour les entreprises de la grande
distribution. Du point de vue des promoteurs privés, un nouveau centre commercial
pénètre les marchés de la consommation et de l’immobilier, et les seules variables de
poids sont l’accessibilité et la proximité du marché cible. Mais comme dans toute règle, il
peut y avoir aussi des exceptions. A Mexico, la première tentative a été réalisée quand on
144
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
a voulu innover avec la grande zone résidentielle de Ciudad Satélite, un projet qui, comme
les villes-jardin anglo-saxonnes, cherchait à offrir des installations possédant un certain
confort de vie : avec des rues radiales pour contrôler la circulation et des maisons
individuelles avec jardin, dans un cadre visant à préserver les espaces verts. Dans ce
contexte, on pensa que le cœur de la zone serait Plaza Satélite, comme le remarque J.
Monnet : « Plaza Satélite, centre de Ciudad Satélite construite sur le modèle des ‘suburbs’
résidentiels nord-américains. Comme son nom l’indique, Ciudad Satélite (Ville Satellite)
était située en périphérie de la ville (elle est actuellement complètement intégrée à la trame
urbaine). Elle était destinée à des résidences de classe moyenne qui disposait d’une
voiture ». Plaza Satélite et les emblématiques tours de Satélite, se sont constitués comme
deux symboles de ce modèle de ville, qui ne se répèteraient pas, comme continue de
l’expliquer Monnet ; « depuis lors, le centre commercial Plaza Satélite, qui garantit en effet
la fonction de place centrale du quartier qui a été conçu autour de lui, a été imité par
d’autres centres commerciaux également appelés 'places', bien qu’ils ne soient que des
regroupements de commerces dans un édifice unique sur un axe commercial » (Monnet,
J., 1995 : 291).
Les cas de Santa Fe et d’Angelópolis non seulement représentent les deux derniers
grands malls du pays, mais de plus, les deux ont d’une certaine manière suivie la logique
de Plaza Satélite. En effet, comme nous l’indiquions dans le chapitre I, l’un comme l’autre
ont été intégrés à un projet plus ambitieux de création d’une nouvelle zone urbaine. Et
contrairement à ce que l’on observait alors dans la constitution des centres commerciaux
dans le pays, les pouvoirs publics ont manifesté un vif intérêt à les inclure dans le projet
urbain. De cette manière, la construction de Santa Fe et d’Angelópolis s’est intégrée à la
création de nouveaux territoires dans les villes de Mexico et de Puebla, et les deux ont pu
représenter une nouvelle forme de croissance de la ville, qui a même fait se questionner
d’autres auteurs, comme E. Duahu et A. Giglia « si nous prenons en considération un
genre différent de zones périphériques résidentielles comme Santa Fe et Interlomas, qui, à
partir des années 90 semblent configurer un nouveau modèle proche de ceux qu’on
appelle 'exobourgs', 'technobourgs', 'edge cities', etc., aux Etats-Unis, il est probable que
les similitudes ne soient qu’apparentes parce que nous ne sommes pas en présence des
cas mentionnés face à la formation d’unités politico-administratives indépendantes »
(Duahu, E. et Giglia Angela, 2004 : 261). Malheureusement les auteurs avancent leurs
conclusions sans approfondir davantage. Est-ce que nous nous trouvons effectivement
face à une nouvelle forme de formation territoriale semblable à celle des Etats-Unis ? La
question est importante dans les cas de Santa Fe et d’Angelópolis, où les intérêts des
promoteurs privés sont entrés en synergie avec les intérêts publics, contrairement à
145
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Interlomas (situé à l’est du District Fédéral, dans l’état de Mexico). Ce dernier a été créé
par un promoteur immobilier dans cette zone uniquement, du fait de la disponibilité de
terrains, raison pour laquelle le centre mit longtemps à se rentabiliser et a même
fréquemment changé d’enseigne locomotive. Par contre, à Santa Fe et à Angelópolis, la
participation gouvernementale ne s’est pas limitée à la dotation d’infrastructure et de
services –comme cela pu être le cas dans d’autres centres commerciaux–. Le
gouvernement s’est aussi impliqué dans la promotion des terrains et dans la recherche
d’investisseurs (à travers des négociations, des prix, des traitements exclusifs et des
incitations), exerçant ainsi une fonction d’agent promoteur et catalyseur du capital privé,
actions qui eurent un poids décisif dans la détermination de l’emplacement du mall.
En ce sens, l’action gouvernementale cherchait à créer et à offrir aux investisseurs les
conditions de crédibilité, l’infrastructure et des économies d’échelle, dans une zone
particulière de la ville qui promettait d’être prospère et moderne, où l’on envisageait de
rassembler essentiellement des activités tertiaires. De cette manière, dans ces deux
projets urbains est apparue une forme d’association Etat-initiative privée, qui fut très liée
aux besoins des groupes économiques. Cependant, en parlant d’une association nous ne
faisons pas référence à un cas de partenariat ou d’investissement mixte, puisque les coûts
et les risques de démarrage du projet furent assumés dans leur totalité par le
gouvernement (comme nous le verrons dans les chapitres suivants).
Dans tout ce processus, le centre commercial occupe une place importante. En l’incluant
dès le début au projet urbain, le gouvernement cherchait à déclencher le cycle
« investissement-urbanisation-commercialisation-investissement »
et
à
assurer
le
dynamisme du lieu. Les nouvelles zones avaient besoin d’un ensemble différent, novateur,
pour attirer les capitaux, la croissance et les nouvelles populations. Pour cela, le pouvoir
public approcha les grands promoteurs mexicains, qui à leur tour en appelèrent aux grands
noms de l’architecture et du design national et international, comme garantie de l’image de
modernité qu’ils voulaient projeter. Ainsi, d’abord à Santa Fe puis à Angelópolis, le centre
commercial s’établit dans sa version la plus imposante : le mall avec l’appui des principales
enseignes locomotives du pays. D’une certaine manière, le centre commercial a donc
structuré la zone et c’est pourquoi sa localisation ne fut pas aléatoire. Les nouvelles voies
et les accès promettaient aux investisseurs un marché potentiel important.
Le développement du centre commercial a eu lieu en même temps que celle de la zone
urbaine, car il a engendré la croissance du secteur immobilier (immeubles de bureaux,
zones résidentielles, autres centres commerciaux). Ainsi, Santa Fe ou Angelópolis vont au-
146
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
delà du simple espace commercial. Ces deux malls ont été les aimants, les locomotives qui
ont attiré les nouveaux investisseurs et résidents ; ce sont les espaces où convergent les
symboles de l’architecture, de la consommation, des loisirs, mais aussi des valeurs et des
signes de la modernité. En ce sens, il n’est pas surprenant que le centre commercial, la
zone de la ville et le programme gouvernemental prennent le même nom. Santa Fe, le
village fondé par Vasco de Quiroga, a perdu son nom pour être désormais connu sous le
nom de Pueblo Santa Fe ('Village Santa Fe'). Quant à la capitale de l’état de Puebla, elle
cesse de s’appeler Puebla de los Ángeles ('Puebla des Anges') pour devenir La Heroica
Puebla de Zaragoza ('L’Héroïque Puebla de Zaragoza'), et le toponyme d’Angelópolis est
repris par le programme du gouvernement, par le territoire urbain et par le centre
commercial. Il est ainsi plus facile de les identifier, de les associer à un sens historique,
positif et attrayant.
3.4.
Santa Fe et Angelópolis, une méthodologie pour comprendre la
modernité
Comme nous l’avons démontré au cours des trois premiers chapitres, les cas de Santa Fe
et d’Angelópolis permettent d’approfondir la connaissance des transformations des formes
de commerce au Mexique, leurs origines et la façon dont ces formes se sont adaptées au
contexte du pays. Ces cas nous ont également permis d’approcher les stratégies des
promoteurs privés et leur importance économique ainsi que les relations qui s’établissent
avec le gouvernement lors de la création de ces vastes surfaces commerciales. Mais en
outre, l’importance de Santa Fe et d’Angelópolis réside dans le fait qu’ils sont tous les deux
de récents témoignages des transformations socio-spatiales de l’environnement urbain,
résultant de l’implantation d’un centre commercial. Autrement dit, Santa Fe et Angelópolis
ont joué un rôle important dans la création d’une nouvelle zone urbaine. Et à priori, ce sont
ces ressemblances entre eux qui incitent à sortir de l’étude du centre commercial replié sur
lui-même, pour aller au-delà et s’intéresser aux projets urbains, à la participation du
gouvernement et par conséquent à l’environnement né autour de ces nouvelles zones.
Ceci implique sans doute d’avoir recours à une méthodologie comparative, qui permette
non seulement de mettre en évidence ces ressemblances, mais également leurs
différences.
147
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
3.4.1.
Pourquoi comparer?
Le choix de travailler sur Santa Fe et Angelópolis est essentiellement dû au fait que ces
deux centres commerciaux ont été inclus au projet gouvernemental de développement
urbain. Cette comparaison permet de travailler avec un lieu à l’extérieur de Mexico, ville sur
laquelle une bonne partie des études concernant les centres commerciaux ont été
réalisées. (Antún J.P.; 1992; Cornejo Portugal I. et Urteaga Castro-Pozo, M., 1995; López
Levi, L., 1997; Ramírez Kuri, P., 1993; Sabatier Bruno, 2006). De plus, nous considérons
que s’il n’est pas nécessaire de faire une comparaison pour déterminer une bonne
problématique, certains éléments apparaissant dans les cas de Santa Fe et d’Angelópolis
peuvent être considérés comme caractéristiques, par exemple le fait que les mêmes
promoteurs privés soient présents dans les deux cas (El Puerto de Liverpool, El Palacio de
Hierro et le bureau d’architectes Sordo Madaleno). Un autre élément est le fait que
l’intégration du mall à la zone urbaine soit avant tout due à la recherche d’un
développement d’un territoire où prévalent les activités économiques du secteur tertiaire.
Et, une fois que les zones urbaines ont commencé à se consolider, des configurations
spatiales semblables sont apparues. Ces premières similitudes nous ont amenés à
déterminer s’il existait entre les deux développements des relations concernant les acteurs
et les processus et si oui, de quel type. D’autres questions se sont posées à nous, à savoir
si à l’origine de ces formes de croissance se trouvait un modèle déterminé ou encore quels
étaient les processus et/ou les acteurs qui avaient déterminé ces développements. Pour
trouver certaines réponses, il était donc nécessaire de travailler avec ces deux espaces et
de réaliser une étude comparative, en prenant en considération ce que Gervais-Lambony
dit à ce propos : « la comparaison n'est pas seulement une pratique (caractérisée par
l'action de comparer), mais une façon de penser sans jamais oublier que le lieu étudié n'est
qu'un parmi d'autres et que c'est aussi du regard sur les autres que jaillissent les meilleurs
questionnements » (Gervais-Lambony, P., 2003: 23). Ceci renforce la décision de travailler
sur Santa Fe et Angelópolis en utilisant une méthodologie comparative et pour chacun
d’eux de se concentrer sur l’idée proposée par l’auteur : « Il s'agit de confronter deux objets
géographiques dans leur globalité, de procéder à une réflexion qui va et vient de l'un à
l'autre. L'apport de la comparaison est alors d'éclairer un objet par l'autre. En un lieu,
certaines questions se posent à un moment donné. On ne pense à les poser à propos de
l'autre lieu que parce que l'on a fait le va et vient » (Gervais-Lambony, P., 2003: 24).
148
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
Cette façon de mettre en parallèle ne correspond pas nécessairement à l’idée en vigueur il
y a peu de temps dans les sciences sociales, selon laquelle « il est préférable d’instituer la
comparaison entre des sociétés voisines, limitrophes et qui ont progressé dans la même
direction, la main dans la main, ou bien entre des groupes humains ayant atteint le même
niveau de civilisation et offrant au premier coup d’œil suffisamment d’homologies pour
naviguer en toute sécurité » (Detienne, M., 2000: 42). Au contraire, le choix de travailler
avec ces deux lieux permet de mieux identifier leurs points communs, mais également de
mettre en exergue les différences inhérentes au contexte, aux processus et aux acteurs. Et
en ce sens l’unicité de chacun se confirme, ou ce que Gervais Lambony appelle ‘l'unicité
des lieux’: « Chaque lieu est une ‘combinaison géographique’ unique, de même qu'une
empreinte digitale est unique ou que chaque combinaison de rayures sur la peau du zèbre
n'est pareille à aucune autre et pourtant si ressemblante à toute autre » (Gervais-Lambony,
P., 2000: 181). L’emploi de la méthodologie comparative et cette façon de travailler en
mettant en parallèle les espaces de Santa Fe et d’Angelópolis nous permettent de mieux
comprendre le processus de transformation socio-spatiale, en confrontant des lieux, des
processus, des formes et des personnes, au-delà des différences ou des contrastes de
chacun de ces contextes ; c’est-à-dire à partir de la problématique qui révèle à son tour
l’unicité du lieu.
Alors notre question initiale de « comment comparer ?» devrait être en réalité « pourquoi
comparer ?» et pour y répondre nous reprenons une citation de Van Tieghem faite pas T.
Paquot : « Par ‘comparaison’, il convient alors d’entendre l’opération intellectuelle
consistant à rapprocher des faits empruntés à des groupes différents et souvent éloignés,
pour en dégager des lois générales » (Paquot Thierry, 2000: 380). C’est pour cela que cet
exercice exige en même temps la confrontation de la connaissance des situations urbaines
pour « comprendre plusieurs cultures comme elles se sont comprises elles-mêmes, puis
les comprendre entre elles; reconnaître les différences construites, en les faisant jouer les
unes en regard des autres » (Detienne, M., 2000: 59).
Cela dit, le travail comparatif des deux espaces peut entraîner une difficulté dans
l’utilisation d’informations qualitatives et quantitatives. Il est donc important d’en préciser la
portée et pour cela de définir ce que nous appelons les 'fils conducteurs', ou ce que M.
Detienne appelle 'entrées d’analyse' : « une entrée en forme de catégorie, veiller à ce
qu’elle fût assez générique pour amorcer le travail de la comparaison, mais ni trop
générale ni trop spécifique » (Detienne, M., 2000: 44). Les fils conducteurs sont donc
quatre thèmes transversaux qui se croisent à Santa Fe et à Angelópolis. Le premier d’entre
eux est évidemment le centre commercial, qui, comme nous l’avons déjà mentionné au
149
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
cours de cette première partie, a joué un rôle important dans la transformation de la
consommation et de l’espace de la ville. Or, ces deux cas mettent en évidence les
stratégies d’union entre les grands promoteurs privés. A partir de ce premier élément, nous
nous rapprochons du deuxième, qui concerne le gouvernement et sa participation dans la
formation de nouvelles zones urbaines : quelles relations se sont établies avec l’initiative
privée pour la réalisation des projets urbains ? Comment et pourquoi ? Le troisième thème
est la formation des espaces urbains. Quelles sont les formes spatiales présentes dans les
deux zones ? Quel rôle joue le centre commercial dans la zone ? Le mall s’intègre-t-il
réellement à son environnement urbain ? Et à la ville ? Et enfin, une quatrième thématique
est celle de la modernité. Parce que la modernité est le processus qui fit naître le centre
commercial comme résultat des transformations spatiales du commerce, qui à leur tour le
consolidèrent comme symbole de cette modernité, tout comme le fut au début du XXe
siècle le grand magasin. Cela explique que la modernité soit présente dans le discours des
promoteurs privés et dans celui des usagers de ces espaces, mais de plus, cette
représentation a sans aucun doute contribué au projet des zones urbaines, pour lesquels
les autorités gouvernementales se sont concentrées sur la création d’espaces qui
correspondent aux nouvelles logiques économiques engendrées dans d’autres parties du
monde.
Comme nous l’avons déjà dit, dans un pays comme le Mexique, la modernité fait
fréquemment référence aux images d’autres pays, les Etats-Unis, l’Angleterre, la France,
l’Allemagne, le Japon, etc. Et la consommation, ainsi que la transformation de la ville n’y
échappent pas. Le centre commercial représente donc un espace de consommation
moderne, qui promeut des modèles semblables à ceux des Etats-Unis, une manière de
consommer à l’américaine ou même l’american way of life. L’appropriation de cette forme
de consommation moderne par le Mexique est bien représentée par les malls adressés
aux classes élevées et moyennes. Ces nouvelles structures commerciales s’imposent dans
le paysage urbain avec leur architecture caractéristique qui reflète les modèles dictés par
l’esthétique internationale, où se distinguent les grands magasins et les marques, comme
on peut l’observer sur la photo 19.
L’abondance de produits est présente dans le mall, ainsi qu’une obsession constante pour
la nouveauté, la mode ou le dernier modèle, avec des tendances associées au style de vie
occidental. C’est pourquoi ces espaces sont fréquemment associés à la modernité, comme
l’a affirmé l’un des directeurs du Palacio de Hierro, quelques mois avant l’ouverture du
centre commercial : « Santa Fe témoigne de la modernisation du Mexique en général et de
l’activité commerciale en particulier. Nous ne croyons pas qu’il existe en ce moment dans
150
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
le reste de l’Amérique latine, des investissements concernant des centres commerciaux de
l’ampleur de ceux de Santa Fe » (Harry Möller Publicidad, 1993). Parce qu’au début des
années 90, on parlait au Mexique de la modernisation du pays, de Mexico et du macroprojet urbain de Santa Fe, comme l’exprimait le directeur de la section immobilière d’El
Puerto de Liverpool lors de notre interview : « c’était en 93, un an avant le fameux
décembre noir, on vivait dans un Mexique que l'on croyait appartenir au groupe des pays
développés mais on pensait l’être moins que les Etats-Unis. C’est pour cette raison que
dans notre magasin de Santa Fe, il y a des marbres et des boiseries importés, un
environnement très luxueux qu’on ne pourrait plus réaliser aujourd’hui et moi je crois que
cela ne se répétera pas » (Interview 5). Le centre commercial et la nouvelle zone urbaine
firent leur promotion jusque dans des journaux des Etats-Unis et du Canada (Centro Santa
Fe mall plans to open soon, 06/06/1993 ; Centro Santa Fe Shopping Mall, 12/06/1993).
Photo 19. L’architecture des centres commerciaux Santa Fe et Angelópolis.
Santa Fe (haute) et
Angelópolis, s’imposent dans
le paysage urbain avec une
architecture caractéristique
des modèles dictés par
l’esthétique internationale. Les
deux malls soulignent les
Grands Magasins et leurs
marques. Selon M. Sorkin
(1992), les espaces consacrés
à la consommation et au
divertissement sont créés en
suivant un schéma abstrait,
comme une sorte de collage
architectural qui mélange des
images de la consommation et
du loisir. Cela donne un
caractère non-géographique.
Source: Yadira Vázquez,
2005..
Une autre preuve de la modernité mise en avant par Santa Fe peut être lue dans un extrait
de l’article publié dans l’édition de El Financiero International, sous le titre « On the road to
the Emerald City » (« en chemin vers la ville émeraude »), qui décrit le projet de la zone
urbaine avec les mots suivants : « ces quatre dernières années, une nouvelle équipe de
leaders de la ville a commencé à transformer 2250 acres (environ 910 ha) de zone urbaine
151
Chapitre III
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
délabrée en une surface moderne, planifiée comme une ville émeraude de cinq milliards de
dollars. Des tours de verre, d’impressionnantes structures de marbre, des édifices brillants,
colorés… Ce qui deviendra le plus grand attrait de Santa Fe, le complexe commercial qui
devrait devenir le plus grand d’Amérique Latine » (Fernández Claudia, 21/06/1993 : 14-15.
Traduction de l’anglais).
On essaya de représenter cette image à Angelópolis quelques années plus tard, comme le
commente la direction du centre commercial : « le concept d’Angelópolis est novateur
parce que c’est un Fashion Mall et qu'il a été le premier à Puebla. Après, d’autres concepts
plus
récents
ont
été
développés,
comme
l’Outlet,
également
de
Sordo
Madaleno…Angelópolis est à l’avant-garde non seulement grâce à ses enseignes
internationales, à son offre diversifiée et équilibrée de produits et de structures
commerciales, à l’impact de ses projets sur notre public, mais aussi de par son dessin
architectural. Le centre commercial a gagné des prix pour son architecture, parce que son
image est moderne, ce qui va de pair avec le concept de 'fashion', d’unique. Peut-être que
Guadalajara ou Monterrey ont déjà le leur, mais Puebla a pris de l’importance avec ce
projet de centre commercial » (Interview 6).
Tant à Santa Fe qu’à Angelópolis, la modernité a dépassé cette simple fonction
commerciale pour se refléter sur l’espace où ils sont situés et sur la ville-même. « C’est
aussi parce que les shopping centers modifient avant tout l’image de la ville, parce qu’ils
sont les signes annonciateurs de la modernisation, et les symboles de la mondialisation, de
la modernité et du développement, parce qu’ils intègrent tout un imaginaire urbain (celui de
la ville idéale proche ou lointaine…), qu’ils sont particulièrement évocateurs dans les
imaginaires sociaux » (Capron Guénola, 2000: 108). Ramirez Kuri perçoit aussi cette
modernité du centre commercial: « De l’extérieur, sous les yeux des citadins qui circulent
dans l’environnement urbain de façon quotidienne, un centre commercial s’érige comme
une marque territoriale, symbole de la modernisation urbaine…L’essor des centres
commerciaux non seulement à Mexico mais aussi dans différentes villes et métropoles
contemporaines s’inscrit dans les processus transformateurs de modernisation urbaine… A
Mexico ces espaces de la modernité ont opéré comme de nouveaux domaines
d’interaction socioculturelle » (Ramírez Kuri, P., 1995 : 48-49). A Puebla, le gouvernement
de l’Etat a autorisé l’installation d’un centre commercial de l’envergure d’Angelópolis de
façon à consolider cette image de modernité de la ville, comme le remarque P. Melé : « Ce
Mégaprojet Puebla Plus qui deviendra le projet Angelópolis doit permettre de construire les
conditions d’un nouveau développement économique. Une série de grands projets
(rénovation
152
du
centre
historique,
zones
industrielles,
périphérique
et
voiries,
Chapitre III
Les centres commerciaux, de quel espace parlons-nous ?
approvisionnement en eau, décharge publique) doit servir de ‘détonateur’ pour attirer les
investissements privés qui transformeront Puebla en une métropole moderne » (Melé
Patrice, 1996: 50).
Santa Fe et Angelópolis sont deux exemples permettant de comprendre la modernité
urbaine, ou la façon dont la périphérie urbaine se transforme à travers la construction
d’équipements commerciaux et de bureaux qui cherchent à créer de nouvelles centralités
urbaines. Ce type de projets vise à potentialiser un espace urbain et à permettre à la ville
de s’insérer dans la concurrence en attirant des investissements. Il en résulte que dans les
actions gouvernementales la raison économique prédomine sur le social : « devant le
désengagement de l’Etat, le capital privé commence à être dans les villes le principal
protagoniste des tâches d’aménagement du territoire, à tel point que l’une des
particularités imposées par la globalisation néolibérale peut être résumée de manière
emphatique : le déplacement des appareils gouvernementaux et la prédominance
croissante des intérêts du capital privé dans le processus de production et de
consommation de la ville » (Ornelas Delgado 2004 : 148). Dans un autre ordre d’idées et
comme nous le verrons dans la deuxième partie, cette nouvelle forme de conception et de
production de l’urbain s’inscrit bien dans la logique et la dynamique du modèle néolibéral,
où l'Etat est absent de l’aménagement du territoire et se limite à la réalisation de
programmes et de projets par lesquels la ville se transforme en suivant les exigences des
grands capitaux nationaux et transnationaux.
153
Partie 2 : Les Centres Commerciaux,
acteurs de la modernisation spatiale
4. Santa Fe et Angelópolis, une stratégie
commerciale ou de croissance urbaine?
Les origines des projets
De 1940 à 1980 le Mexique a connu une croissance économique accélérée94 qui entraina
une dynamique démographique essentiellement urbaine. Les activités industrielles ont
augmenté grâce à la production de biens de consommation en imprimant le même rythme
aux villes, notamment à Mexico, Monterrey, Guadalajara, Puebla, Toluca et Querétaro.
Particulièrement à Mexico, on a assisté à une forte concentration de population dans le
District Fédéral et les communes urbaines de l’état de Mexico où le nombre d’habitants est
passé de 1,6 millions en 1940 à presque 13 millions en 1980 (INEGI, 2005). Pendant cette
même période, les villes de la frontière nord se sont développées à un rythme accéléré,
stimulées par le voisinage des Etats-Unis et plus tard par l’établissement d’usines
d’assemblage et de sous-traitance (maquiladoras). La ville de Puebla s’est aussi
développée mais à un rythme différent puisqu’il faudra attendre les années soixante pour
voir sa population augmenter considérablement du fait des nouvelles industries installées
en périphérie. En 1940, la ville comptait 148 701 habitants atteignant le chiffre de 532 744
en 1970 et de plus de 835 000 en 1980 (INEGI, 2005).
L’expansion de ces villes s’est réalisée fondamentalement de manière horizontale et très
schématiquement, on peut dire que cette croissance s’est caractérisée par l’intégration de
différents genres d’espaces: a) colonias et lotissements destinés aux classes moyennes et
aisées95, b) ensembles de logement construits avec des subventions du gouvernement
(IMSS, FOVISSTE , INFONAVIT), c) anciens villages absorbés par la tache urbaine d)
logements résultant de la construction par les habitants ou/et de l’appropriation illégale de
94
Connue aussi sous le nom de miracle économique ou développement stabilisateur, cette période
correspond à l’élan donné à la croissance industrielle par le gouvernement fédéral à travers une
politique de forte intervention de l’Etat dans différentes secteurs de production.
95
Le nom de colonia correspond à la politique appliquée selon la Loi de Colonización, pendant la
deuxième moitié du XIXe siècle afin d’attirer des groupes d’étrangers pour peupler des territoires
inoccupés. Les nouveaux quartiers ont pris le nom de colonias. En 1840, la colonia francesa établie
à Mexico a demandé au président Santa Ana de lui remettre une superficie située à l’ouest du
centre de la ville pour y construire des logements. Le quartier qui avait pour nom barrio de Nuevo
México est devenu la Colonia Nuevo México reprenant le nom de la colonia française et
abandonnant le terme de barrio où habitaient habituellement les Indiens. Plus tard, l’usage du mot
colonia a commencé à être utilisé pour nommer un lotissement. (Fernández Christlieb, 2001 :73).
Les lotissements connus au Mexique sous le nom de fraccionamientos ont surgi pendant la
deuxième moitié du XXe siècle. Nous utiliserons indifféremment le nom de colonia ou de quartier
dans les pages suivantes.
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
terrains, c'est-à-dire édifiés sur des ejidos96 ou des espaces présentant de grands risques
tels que les terrains ravinés, les chemins creux ou les lits des rivières.
A partir de la décennie quatre vingt, le moteur de l’économie s’est orienté vers les activités
du secteur tertiaire (commerce et services) du fait de l’épuisement du modèle de
substitution d’importations auquel s’ajoutait la crise économique de 197697. L’économie
prend une nouvelle tournure avec l’introduction progressive du capital transnational et une
plus grande utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication.
C’est alors la libéralisation de l’économie et les villes ont suivi la même tendance en
adoptant des nouvelles logiques de croissance. Cette situation devait entraîner un nouveau
défi : attirer les capitaux du secteur tertiaire et créer pour y réussir des « pôles
d’attraction » afin d’accueillir des commerces et des services (Duahu, E., 2001 ; Garza
Gustavo, 2003 ; Pradilla Cobos Emilio, 1993). A la fin de cette décennie, à Mexico, cette
situation a donné l’idée de prolonger le couloir urbain de l’avenue Paseo de la ReformaPolanco jusqu’à Bosques de las Lomas98 où se concentraient depuis un certain temps des
bureaux et des services. L’idée était d’orienter la croissance de la ville vers le sud-ouest,
en profitant du cadre naturel privilégié que représentaient les bois de Cuajimalpa et le
Desierto de los Leones, espace qui se trouvait encore peu peuplé à cette époque. On
cherchait, grâce à ce nouveau développement, à attirer les investissements nécessaires à
la réactivation de l’économie et créer de nouveaux quartiers résidentiels pour les classes
aisées.
On retrouve cette même logique dans la capitale de l’état de Puebla, qui présentait alors
une structure urbaine peu diversifiée avec une forte présence de l’industrie et du logement
et où les activités commerciales et de services se trouvaient encore concentrées dans le
centre-ville. Pendant les années soixante, l’expansion de la ville s’est orientée vers le Nord
avec la création de parcs industriels pour la production de biens intermédiaires et durables
(impliquant des changements drastiques dans l’utilisation des sols, qui, réservés d’abord à
l’agriculture sont passés de ce fait à l’industrie et au logement). Dans une moindre mesure,
la ville s’est agrandie vers le sud et l’est avec la construction de colonias et de lotissements
96
Après la Révolution, le gouvernement a démembré une partie des grandes exploitations agricoles
(haciendas) en ejidos au profit des villages qui les entouraient. Les ejidos ainsi démantelés ont été
divisés et exploités en parcelles individuelles ou collectives. Le décret de janvier 1915 anticipe ce
qui deviendra la Réforme Agraire. Cete loi attribuait chaque parcelle au paysan jusqu’à sa mort. Il
pouvait la transmettre à ses descendants mail il n’avait pas le droit de la vendre car il n’en était pas
propriétaire. Finalement, cette forme sociale de possession de la terre a été inscrite dans l’Article 27
de la Constitution de 1917 et modifiée en janvier 1992.
97
D’ordre monétaire du à l’effondrement du peso face au dollar
98
Les urbanistes mexicains emploient le terme de corridor urbain (corredor urbano) pour nommer
d’importantes voies de circulation où se regroupent en général commerces, bureaux, activités
touristiques et quelques zones de logements.
160
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
résultant très souvent de l’appropriation de terrains appartenant à un ejido (Melé Patrice,
1994). De cette façon à Puebla, comme à Mexico, au début des années 90, le sud-ouest
offrait un énorme potentiel pour l’expansion de la ville. Dans un cas et dans l’autre, l’ouest
ouvrait des possibilités pour prolonger la croissance urbaine, mais surtout, les véritables
enjeux étaient de profiter des terres disponibles en attirant les investissements privés,
nationaux et internationaux, nécessaires pour le développement de l’économie des villes.
C’est ainsi que les différentes structures gouvernementales dans l’une et l’autre ville, se
sont engagées dans la création de deux projets urbains ambitieux qui pouvaient leur
permettre de s’adapter aux nouvelles demandes des préceptes néolibéraux et de favoriser
l’établissement des nouvelles entreprises sur leurs territoires. Mais avant de poursuivre
notre étude sur les projets urbains de Santa Fe et Angelópolis, il nous faut préciser quel
était l'état de la zone sud-ouest des deux villes avant la mise en œuvre des projets.
4.1.
La croissance de la ville vers l’Ouest
Pendant tout le XXe° siècle, la croissance de la vi lle de Puebla a dépassé la structure
orthogonale espagnole du centre-ville et s’est étendue au-delà des anciens chemins
(caminos reales), des voies ferrées et des rivières. A partir des années soixante, cette
croissance s’est accélérée atteignant les ejidos limitrophes, occupés non seulement par
des zones d’habitation mais aussi par l’industrie. Selon Méndez Eloy (1987) cette période
d’expansion accélérée comme il l’appelle, culmine au début des années quatre vingt et il la
caractérise par la poussée d'industries importantes. Pour Flores González (1993), ces
transformations de la ville couvrent une période plus longue, de 1940 à 1989, où il observe
deux étapes, « la première, que l’on nommera de sous-urbanisation continue, caractérisée
par l’augmentation de la population du centre-ville, l’installation d’industries à la périphérie
urbaine et la fusion de noyaux de population semi-urbains, et la seconde, que l’on
nommera de croissance métropolitaine où l’on observe la prédominance de la zone
centrale, l’apparition de carences dans les services et les infrastructures et l’absence de
mesures de contrôle de l’expansion physique et des fonctions économiques qui relient les
localités nouvelles » (Flores González Sergio, 1993: 61). Ce n'est pas seulement l’industrie
mais aussi le développement de grandes axes de circulation qui a contribué à la
croissance de la ville et ce sont des facteurs qui ont aidé à structurer l’espace.
161
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Dans ce sens, nous pouvons mentionner la construction de l’autoroute 150 MexicoVeracruz, dont le premier tronçon s’est terminé en 1962, reliant les villes de Mexico et
Puebla99. Plus tard apparaît la route fédérale 119, Puebla-Tlaxcala qui relie les deux
capitales. L’objectif des investisseurs publics pour la construction de voies de
communication dans la partie nord de la capitale, était de favoriser l’installation d’usines100.
Comme le fait remarquer P. Melé, l’objectif était de diversifier l’industrie car « si
effectivement le secteur textile constitue toujours la principale activité industrielle de Puebla
tant pour le nombre d’entreprises qui y sont installées que pour les emplois disponibles, on
a observé à partir de 1960 les prémisses d’un nouveau développement caractérisé par
l’implantation d’industries importantes…et l’impact de l’autoroute Puebla-Mexico a été
fondamental. En effet 15 entreprises sur 24, parmi les plus grandes de l’état de Puebla, se
situent autour de cet axe » (Melé Patrice, 1994 : 83-84).
Pour pouvoir installer ces entreprises, il a fallu changer l’utilisation des sols en passant de
l'agricole à l'industriel. Divers ejidos ont été expropriés, tel celui de San Pablo
Xochimehuacán en 1963 où l’on a décidé la construction du parc industriel El Conde101
(Journal Officiel de l’état de Puebla, 15 octobre 1963). Sur l’ejido de San Juan
Cuautlancingo, on a établi, en 1965, l’une des industries les plus importantes de
l’agglomération, la Volkswagen de Mexico et HYLSA du groupe Alfa (industrie de fer-blanc
et de plaques de métal) qui a commencé à fonctionner en 1969. Selon le même but, en
1971, le gouvernement fédéral s’est lancé dans la décentralisation de Mexico, favorisant la
région entre Puebla et Tlaxcala laquelle a profité d’une série d’exonérations pour favoriser
l’établissement de nouvelles entreprises. De son côté le gouvernement de l’état de Puebla
99
La première route qui a relié les deux villes a été inaugurée en 1926, il s’agissait de la route
fédérale 190 (plus tard, la communication s’est établie entre San Martin Texmelucan et Tlaxcala).
Cette même année a commencé à fonctionner l’entreprise d’autocars Estrella Roja qui couvrait les
trajets vers Mexico et dont la gare routière était devant la colonnade de las Flores aujourd’hui de
Morelos du côté est du Zocalo.
100
Un autre facteur ayant favorisé l’implantation d’entreprises dans la zone a été la construction d’un
gazoduc de la Compagnie Pétrolière Mexicaine (Petroleos Mexicanos, PEMEX) à San Martin
Texmelucan, l’installation de lignes à haute tension et leur réseau d’énergie électrique, la proximité
du marché de Mexico et du port de Veracruz, l’utilisation des nappes aquifères de la Malinche ainsi
que la politique nationale et des états favorisant l’industrie grâce aux avantages fiscaux. Entre 1958
et 1974 se sont établies 92 nouvelles industries dont 41 se sont implantées dans l’agglomération
urbaine, 13 à la périphérie et 38 vers les réseaux régionaux (Méndez Eloy, 1987: 137).
101
Après toute une série de ventes et de rachats de terrains par le gouvernement, on a créé sur une
partie le parc 5 de Mayo, et sur une autre le marché d’Abastos (les halles). Une autre portion fit
l’objet d’un litige entre le Fondo de Fomento Ejidal et le gouvernement, le reste fut occupé par des
appropriations illégales (Melé Patrice, 1994).
162
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
a créé un couloir industriel entre San Martin Texmelucan et Puebla, suivant l’autoroute
Mexico-Puebla102 (Journal Officiel de l’état de Puebla, 25 mai 1971).
De cette façon, on peut observer que l’expansion de la ville de Puebla pendant les années
soixante et soixante dix s’est orientée vers le Nord, suite à la réalisation de travaux
d’infrastructures par le gouvernement fédéral et celui de l’état, mais aussi grâce à des
investissements privés destinés à l’industrialisation. Le gouvernement est intervenu dans
cette nouvelle configuration de la ville non seulement à l’aide d’investissements mais aussi
au niveau politique et administratif en opérant des expropriations et surtout en émettant un
décret, le 30 octobre 1962 stipulant la disparition des communes de Resurrección et San
Miguel Canoa (situées à l’ouest), de San Felipe Hueyotlipan et San Jerónimo Caleras (au
nord) et Totimehuacán (au sud-est). Ces communes ont été annexées à la municipalité de
Puebla en tant que Conseils Auxiliaires (Juntas Auxiliares103). La justification de cette
action était qu’ « une planification adéquate des espaces disponibles et la prestation de
services publics étaient impossibles étant donné l’existence de communes dont le territoire
se trouvait à l’intérieur de la périphérie de Puebla ainsi que d’autres quartiers limitrophes.
Mais ils étaient des bénéficiaires permanents car inscrits dans l’aire d’influence des
services publics offerts par la capitale de l’état. Ce qui posait de sérieux problèmes pour la
dotation, l’administration et la distribution des services et entraînait des situations injustes
en ce qui concerne la fiscalité municipale » (Journal Officiel du Gouvernement de l’état de
Puebla, 30 octobre 1962 : 1-2). Les dernières lignes laissent entrevoir que la raison
principale pour augmenter le territoire de la capitale fut l’adhésion des localités voisines,
plus précisément là où l’on prévoyait d’installer de nouvelles industries, ce qui représentait
une augmentation non négligeable des revenus et de la perception des impôts locaux. De
cette façon, le décret a redéfini les nouvelles limites politiques et administratives de la ville
et des municipalités voisines d’Amozoc, San Andrés Cholula et Cuautlancingo. Grâce à
cela la superficie de la municipalité est passée de 182,42 km2 en 1960 à 524,31 km2 en
1970 (INEGI, 2000). Comme le signale P. Melé, « si en 1965 la superficie de la ville de
Puebla ne dépassait pas les limites municipales antérieures à 1962, les autorités locales
102
A partir de 1981, cette zone s’est agrandie au-delà des limites de l’autoroute Mexico-Puebla et a
pris le nom de Couloir Industriel Quetzalcoatl entraînant des expropriations dans les municipalités
de San Martin Texmelucan et Huejotzingo, l’ensemble du projet couvrant 498 hectares.
103
Les Juntas Auxiliares sont les autorités des villages appartenant à une commune. La Constitution
Politique n’établit que trois formes de gouvernement : La fédérale, celle de l’état et la municipale,
toutefois les Juntas Auxiliares fonctionnent aussi comme organes aidant le gouvernement et
l’organisation au niveau municipal. Dans le cas de Puebla, l’article 224 de la Loi Organique
Municipale établit que « pour le gouvernement des villages, il y aura des conseils auxiliaires formés
d’un président et de quatre membres propriétaires et leurs suppléants respectifs », ces membres
étant plébiscités tel que le stipule l’article 225 de la même loi (Gouvernement de l’état de Puebla).
163
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
voulaient doter la ville des moyens nécessaires pour réussir son décollage économique et
devenir ainsi une métropole moderne » (Melé Patrice, 1994 : 103).
Dans le même sens, en 1979, un autre décret du gouvernement de l’état a reconnu la
conurbation de la ville de Puebla avec les municipalités d’Amozoc, Coronango,
Cuautinchán, Cuautlancingo, San Andrés Cholula, San Pedro Cholula et Santa Clara
Ocoyucan (voir carte 7). L’intention de ce document était pour l’essentiel de mettre en
place des mécanismes qui facilitent la coordination inter-municipale pour planifier et réguler
les fluctuations de population de la capitale et des localités contiguës. Parmi les
instruments de coordination, a été créé une Commission Inter-municipale de Conurbation
chargée de la planification, de l’exécution et de l’évaluation des travaux réalisés par les
trois niveaux de gouvernement (commune, état et fédération). Malgré ce qui avait été
stipulé dans le décret, ni la conurbation ni la commission ne devaient réaliser des actions
conséquentes.
Carte 7. Conurbation à Puebla, décret de 1979.
La carte présente la conurbation établie dans le décret de 1979 entre les communes contiguës à la
capitale de Puebla. Source: Dessiné sur la base du plan de routes de l’état de Puebla. Ministère de
Communications et Transports, 2000.
Avec la construction des avenues Diagonal Defensores de la República et Hermanos
Serdán (1965) les logements ont commencé à proliférer au nord de la ville puis à l’est, en
suivant l’autoroute vers Veracruz jusqu’à la municipalité d’Amozoc et au sud, sur l’ancien
ejido de San Baltasar Campeche on allait concrétiser le projet de Cité Universitaire (1965164
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
1968). En même temps, la croissance urbaine s’accélérait avec les lotissements ejidales
soit à la suite de leur occupation irrégulière, soit parce que les ejidatarios (propriétaires des
ejidos) en s’associant avec des entreprises privées ont commencé à morceler leurs
terrains. Ce type d’urbanisation s’est trouvé favorisé par les bénéfices obtenus par la vente
de terrains beaucoup plus avantageux que ceux tirés de l’exploitation agricole. Ceci
s'ajoute à l’intérêt des entreprises qui y trouvaient un marché lucratif en se procurant des
terrains à bas prix et en les revendant une fois parcellés.
Selon Flores González, l’urbanisation de la périphérie de Puebla s’est développée à partir
de deux sous-centres, « l’un situé au nord de la route fédérale Mexico-Puebla, des
avenues Juárez et Reforma et leur prolongement jusqu’à la sortie vers Veracruz, couvrant
ainsi la partie est de la ville où s’est installée une population aux revenus modestes
(salariés de l’industrie). Cette première zone est proche des principales voies de
communication interurbaines, l’autre, située au sud de la ville, voit fleurir des lotissements
résidentiels pour des couches aux revenus moyens et élevés, avec quelques localités
irrégulières » (Flores González, Sergio, 1993 : 63). A la fin des années 70 et au début des
années 80, on voit apparaître les principaux centres commerciaux qui s'établissent en
dehors de la zone centrale, dans la partie sud, suivant l’apparition des zones résidentielles
pour les familles à revenus moyens et élevés (Barbosa Cano, Manlio, 1981 ; Flores
González, Sergio, 1993 ; Gomsen, E. et Klein-Lupke, R., 1995).
Enfin, la croissance vers l’ouest a commencé à surgir peu à peu pendant les années 70
d’abord autour de Cholula situé à 7 kilomètres de la capitale. Cette proximité attira
l’Université de las Américas (UDLA104), qui s’établit en 1967 sur un terrain donné par l’Etat
et occupé auparavant par l’Hacienda de Santa Catarina Mártir. Dans cette même zone,
l’Etat a construit en 1970 la route à quatre voies Ruta Quetzalcóatl connue plus tard sous
le nom de route de Cholula (recta à Cholula). Cette nouvelle voie facilitait non seulement
l’accessibilité vers l’UDLA mais favorisait aussi les déplacements entre Puebla et les
communes de San Andrés et San Pedro Cholula. Ces travaux ouvraient la possibilité de
prolonger l’agglomération de Puebla vers l’ouest et d’urbaniser les terrains situés dans
cette zone105. Quoique très fertiles, les terres qui se trouvaient entre Cholula, Atlixco et
104
Une institution privée d’origine nord-américaine. L’établissement antérieur à l’UDLA existait à
Mexico depuis 1940 sous le nom de Mexico City College, qui devait devenir en 1963 University of
the Americas avant de s’installer à Puebla où il a été construit grâce à des fonds de la fondation
Mary Street Jenkins et de l’Agence pour le Développement international des Etats-Unis. Depuis
1968 il a pris le nom d’Université de las Americas A.C. (www.udlap.mx/conoce/historia.aspx).
105
Actuellement la caractéristique de cette voie est sa forte concentration en restaurants,
discothèques et hôtels.
165
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Puebla ont commencé, à partir des années 80, à être l’objet de pressions très fortes pour
l’urbanisation (photo 20).
Photo 20. La zone sud-ouest de la ville de Puebla, 1985.
La croissance de la ville de Puebla vers le sud-ouest était limitée par le fleuve Atoyac jusqu’aux années 80. Une
autre limitation, c’étaient les ejidos et leur caractère collectif de la propriété.
Source: Dessiné sur photographie aérienne, INEGI, 1985.
A Mexico, la croissance urbaine vers l’ouest de la ville s’est réalisée de façon différente.
Ceci étant dû, en premier lieu, à la création de grands axes d’investissement immobilier. Le
premier, l’avenue Paseo de la Reforma106, qui part du centre ville jusqu’au Bois de
Chapultepec et qui a accueilli depuis le XIXe siècle des quartiers habités par des classes
aisées, en général des étrangers. Ces derniers désirant dépasser les limites de l’ancien
centre-ville vont s’installer dans de grandes demeures avec jardins (s’inspirant presque
toujours de modèles Européens). Au XXe siècle ce prolongement devait progresser,
atteignant ce qu’on appelle la Colonia Chapultepec Heights, créée dans les années 30
pour recevoir des familles aux revenus élevés. Après 1950, d’autres colonias se sont
formées en suivant d’autres axes parallèles à l’avenue Reforma tels que Constituyentes et
Paseo de las Palmas.
106
Axe tracé sous le mandat de Maximilien de Habsbourg, il s’appelait alors Paseo del Emperador
(promenade de l’Empereur).
166
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Vers la zone de Santa Fe, la ville s’est agrandie en suivant la direction de l’ancien chemin
vers Toluca (Camino Real à Toluca107) mais contrairement aux colonias luxueuses qui se
sont formées aux alentours du Paseo de la Reforma (Lomas de Chapultepec, Polanco, Las
Palmas etc.), ici ont surgi des quartiers populaires. L’un des plus importants a été construit
entre 1954 et 1956 et a été financé par l’Institut Mexicain de la Sécurité Sociale (IMSS). Il
s’appelait au début Colonia Trabajadores mais c’est aujourd’hui l’Unidad habitacional
Santa Fe (unité d’habitations Santa Fe), conçue par les architectes Salvador Ortega Flores
et Luis Ramos (collaborateurs de Mario Pani). L’ensemble est composé de tours
d’appartements avec espaces verts et services destinés à une population ouvrière. Elle
compte 2199 logements, une crèche (n° 3), une clini que de soins (n°12), un théâtre, un
gymnase et un entrepôt, tous ces services dépendant de l’IMSS, plus un supermarché
CONASUPO. L’ensemble des édifices est délimité par un mur d’enceinte, avec accès pour
les piétons et les voitures depuis l’avenue Camino Real de Toluca (autrefois le chemin vers
Toluca). Selon les données du recensement de 1960, environ 9826 personnes108 y
logeaient à cette date. (Ministère de l’Industrie et du Commerce, D. G. d. E., 1960).
Pendant les années 50, Santa Fe conservait encore ses caractéristiques de village. Une
thèse de l’époque, rédigée par Sánchez Martinez, nous en fournit une description : « Ses
rues mieux alignées (parallèles aux ravins) sont toutes pavées, certaines ayant un
revêtement en gravier, d’autres en terre. La rue principale, celle où passe le tramway qui
va au Desierto de los Leones, est pavée…La population est privée de services municipaux,
d’enlèvement des ordures, ainsi la majorité des gens les brûlent ou les jettent sur des
terrains vagues. De plus, le village possède un éclairage public fort médiocre et peu de
téléphones ; la poste et le télégraphe sont assez fiables et le service est assuré par les
bureaux établis pour cette raison à San Pedro de los Pinos où l’on peut se rendre tous les
quarts d’heure grâce à des cars de première et seconde classe qui partent de Tacubaya et
107
La localisation physique de Santa Fe et sa proximité avec la Vallée de Mexico, en ont fait un
point de connexion entre la capitale, le Desierto de los Leones, la Vallée de Toluca, Michoacán et
Guadalajara. En effet depuis l’époque coloniale, el Camino Real de Toluca passait près du village
de Santa Fe. En 1791, le second Comte de Revillagigedo, vice-roi de la Nouvelle Espagne a
ordonné à l’Ingénieur militaire Manuel Agustín Mascaró de rectifier et faire connaître le chemin
Mexico-Toluca. Sur le projet, la route la plus directe passait par Tacubaya, Santa Fe, La Venta de
Cuajimalpa, le Cerro de las Cruces, le Llano de Salazar et Lerma pour arriver à Toluca. Les travaux
ont commencé en 1793 et ont duré environ deux ans. En novembre 1920, la route Mexico-Toluca a
été inaugurée en passant au nord de l’ancien Camino Real et traversa la zone connue sous le nom
de Palo Alto et Cuajimalpa pour arriver ensuite au Contadero. Plus tard, cette route a subi des
modifications, en 1980 on l’a agrandi et on la connaît officiellement comme la route fédérale n°15
(ou plus couramment route sans péage de Toluca).
108
Selon les données de l’INEGI publiés en 2005, on estime que la population qui y habite s’élève à
13187 personnes. A Puebla, le premier ensemble d’habitations populaires et financé par l’Etat, a
surgi au début des années 70, il s’agit de l’INFONAVIT Amalucan, situé au nord-ouest de la ville.
167
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
assurent le trajet à Santa Fe et jusqu’aux villages de Santa Rosa et San Mateo » (Sánchez
Martínez, E., 1954 : 1-3).
A partir des années 60, l’agglomération urbaine de Mexico s’est étendue en atteignant le
village de Santa Fe en suivant un processus similaire à celui de Puebla. Les appropriations
de terrains qui n’étaient pas destinés à accueillir la population y ont contribué. De nouvelles
colonias ont surgi sur les collines de Santa Fe, certaines s’installaient dans les grottes et
les ravins Becerra, Tepecuate et Tlapizahuaya (qui font partie du lit du fleuve Becerra situé
au sud du Camino Real de Toluca). Peu à peu, et parfois de manière illégale les nouveaux
habitants se sont appropriés des terrains et installés en peuplant la Délégation Alvaro
Obregón, même dans les zones présentant de grands risques pour la population109. C’est
ainsi qu’apparaissent les quartiers La Mexicana, Ampliación la Mexicana, Jalalpa,
Presidentes, Ampliación Presidentes, La Pólvora, El Pirul, El Árbol, Liberación Proletaria,
Tlapechico, Piloto Adolfo López Mateos, La Huerta et Margarita Maza de Juárez. Selon les
témoignages des habitants du village de Santa Fe, un grand nombre de ces quartiers sont
le résultat d’une migration rurale, mais aussi parce qu’un grand nombre des nouveaux
habitants des collines de Santa Fe sont arrivés à la suite d’expulsions d’autres colonias.
Ces dernières ont été voulues par le Département du District Fédéral (DDF) lors de la
construction des voies de circulation rapide (ejes viales) et des nouvelles lignes de métro.
Un habitant de la colonia Bejero (à la limite du village de Santa Fe), nous l’a expliqué :
« Ce sont des gens qu’on n’a pas relogés et qui, avec leurs propres moyens et comme ils
ont pu, sont arrivés ici et se sont installés. Une fois leur maison construite, ils sont restés.
Alors Santa Fe a changé. A une époque, nous n’y allions pas parce que c’était risqué, on
t’attaquait, c’est pour te dire que ceux qui vivent en face à la colonia Margarita Maza de
Juárez, ils ont gagné le surnom de ‘punaises féroces’ parce qu’ils étaient très méchants, on
avait peur d’eux » (Interview 12). Le résultat a été la prolifération d’habitations précaires
situées dans des lieux inadéquats au milieu d’une topographie irrégulière. Dans cette zone
également, il y a eu beaucoup d’expulsions successives de la part du gouvernement de la
ville mais les gens ont réussi peu à peu à s’y établir et à construire leurs maisons, bien
souvent d’une façon sommaire (gros œuvre uniquement, ou en cartons) et former ainsi de
nouvelles colonias, privées de services et d’infrastructures avec comme corollaire les
ordures et les eaux usées dans les bois, les cours d’eau et les ravins.
109
La délégation Alvaro Obregón a une superficie totale de 8586,9 hectares dont 30% seulement
sont des terres planes, le reste étant composé de collines et de ravins. Les risques que présentent
cette partie de la ville se compliquent du fait que 60% du sol était destiné à l’exploitation des
carrières.
168
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Un article publié dans la revue Proceso110, au début des années 80, offre une description
de Santa Fe : « Depuis la route (l’ancien chemin de Toluca), on ne peut voir qu’une rangée
de maisons bien construites, mais immédiatement derrière cette barrière commence la
pente qui conduit vers un ravin profond. C’est là que survivent des milliers de familles.
Dans les parties élevées sont établies les plus fortunées, dans des maisons en brique. A
mesure que l’on descend, les constructions sont plus fragiles jusqu’à arriver à des
baraques faites de carton et de tôle ondulée » (Hernández, R., 20 sept. 1982 : 21). De
cette façon, on peut dire qu’autour de Santa Fe se sont formés des territoires marginaux
dans le sens qu’utilise L. Lomnitz, « les marginaux vivent dans des espaces qui restent,
des interstices du rayon urbain ; ils exécutent des tâches ou des occupations serviles ou
traditionnelles qui ne sont pas appréciées ; ils s’alimentent et s’habillent avec les restes de
l’économie citadine ; font leurs maisons avec les déchets industriels et sont privés du
minimum de garanties du prolétariat : lois du travail et de la sécurité sociale » (Larissa
Lomnitz, 1975).
Pendant les années 80, on pouvait observer presque le même phénomène dans la zone
ouest de Puebla, résultat de la pression exercée pour urbaniser les terrains limitrophes de
la capitale en obligeant les ejidos à céder leurs terres. Par exemple, sur l’ejido de San
Andrés Cholula allaient surgir les colonias Emiliano Zapata et Concepción de la Cruz, sur
l’ejido de San Bernardino Tlaxcalancingo, la colonia Concepción Guadalupe, très près du
fleuve Atoyac. D’autres encore devaient s’établir, telles que Las Animas, Rivera del Atoyac,
ou las colonias Nuestra Señora del Carmen, Juárez, Reforma Agraria et Granjas del
Atoyac. Tout au long de la route vers Cholula, sur le terrain qui appartenait autrefois à la
Hacienda Zavaleta, devait surgir un lotissement du même nom. La croissance de la ville
dans cette direction s’est accentuée davantage en 1986 avec l’inauguration du nouvel
aéroport international Hermanos Serdán111, édifié à 22 kilomètres de la ville et proche de
l’autoroute Mexico-Puebla, sur ce qui avait été auparavant une zone agricole de 396
hectares appartenant à la Commune d’Huejotzingo. Flores González estime qu’en 1989
l’agglomération de Puebla avait absorbée 29 ejidos où s’étaient établies 60 colonias, et 40
autres qui n’étaient pas reconnues comme telles (Flores González Sergio, 1993:65).
De la même façon, les alentours de Santa Fe ont continué de s’accroître grâce à des
projets de grande envergure, tel l’ensemble d’habitation du Campo Militar N°1 , qui occupe
les installations de l’Ancienne Poudrerie Royale. Les logements étaient destinés
110
Proceso revue spécialisée en thèmes de politique
Le premier aéroport de Puebla, a été construit en 1929 par l’ingénieur Ignacio Camacho M., sur
les terrains proches de la colonia Azcárate (au sud-est de la ville). Inauguré en 1930, les premiers
vols reliaient Puebla et Mexico.
111
169
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
exclusivement aux familles et membres du corps militaire. A l’intérieur de ce camp se
trouve l’École militaire de matériaux de guerre. A quelques kilomètres de cet ensemble
militaire, en suivant l’ancienne route de Toluca, le Fond National du Logement pour les
Travailleurs (Fondo Nacional de la Vivienda para los Trabajadores, INFONAVIT) a édifié
en 1984 l’Unité d’habitations Santa Fe connue sous le nom d’Unité Belén (puisqu’il se
trouve à la hauteur de la courbe du même nom). Comme l’ensemble de l’IMSS, celui de
Belén héberge une population appartenant pour l’essentiel au secteur moyen et populaire.
Il compte 1244 logements où habitent approximativement 6200 personnes (INEGI, 1990).
Un tiers est constitué de petites maisons individuelles et le reste d’appartements. Les
bâtiments s’élèvent au gré de la topographie du lieu très pentu, certains immeubles
communiquant par des allées et des jardins.
Nous avons décrit à grands traits de quelle manière, vers les années 80, la croissance des
villes de Puebla et Mexico s’est prolongée vers l’ouest. Les deux zones se sont
caractérisées surtout par la production d’espaces d’habitations. Dans les deux cas on
observe une intervention faible, voire nulle, de l’État car une grande partie de ces
logements ont émergé de façon spontanée, grâce aux efforts des gens. Les seules
exceptions, ce sont les investissements de l’Etat pour la construction des ensembles
d’habitation populaire112 et des axes de communication. A Puebla, la dernière intervention
de ce genre a eu lieu en 1988, lors de la prolongation de la route 190 pour relier la capitale
de l’état avec la commune d’Atlixco, qui se trouve à 28 kilomètres113 au sud-ouest. En
général, cette dynamique a prévalu jusqu’aux années 80, époque où le gouvernement
fédéral a décidé d’intervenir dans une zone spécifique, au sud-ouest du District Fédéral et
d’en modifier les conditions pour en faire un espace apte au développement urbain. Le
gouvernement de l’état de Puebla allait prendre la même décision au début des années 90.
Quels sont les processus qui ont amené le gouvernement à s’intéresser à ces zones ?
Quelles étaient les conditions physiques et sociales qui y prévalaient et comment ont-elles
pu influencer les décisions de l’Etat ? Compte tenu de ces problèmes, l’intérêt et
l’importance de ces territoires à Mexico et à Puebla, il nous faut faire une analyse sur le
long terme afin de comprendre les processus sociaux, politiques et administratifs qui ont
affecté les zones où se sont développés plus tard les projets de Santa Fe et Angelópolis.
112
Appelés au Mexique d’intérêt social.
La route a été construite en 1936 et pour la transformer en autoroute à péage à 4 voies le
gouvernement a dû exproprier une partie de l’ejido San Bernardo Tlaxcalancingo.
113
170
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
4.2.
Santa Fe et Angelópolis, à l’origine deux projets différents
Avant même que Santa Fe et Angelópolis ne constituent deux projets urbains ou un centre
commercial et avant que les zones ne soient annexées au territoire de Mexico et Puebla
comme nouveaux quartiers, ces deux espaces se trouvaient profondément liés au
développement des deux villes depuis des siècles. On peut dire d’une certaine façon que
ces deux localités ont la même origine, à savoir l’arrivée de Vasco de Quiroga, Francisco
de Ceynos, Alonso Maldonado et Juan Salmerón, nommés en 1530 par le Conseil des
Indes comme oidores de la Seconde Audience de la Nouvelle Espagne114, présidée par
Sebastián Ramírez de Fuenleal. Toutefois, la fondation de ces deux lieux, la ville de
Puebla et le village de Santa Fe, répond à des motifs distincts, l’un ayant été créé
essentiellement comme ville espagnole destinée à accueillir les nouveaux colonos, et
l’autre comme village d’indigènes devant être habité par des pauvres et des habitants du
lieu.
Le premier établissement humain remonte à 1531, il a été fondé pour que « les immigrants
sans ressources puissent se soutenir sans attendre des ‘encomiendas d’indiens’…pour
soigner les voyageurs qui arriveraient malades de Veracruz » (Leicht, H., 1967 : 317-339).
C’est Puebla de los Angeles qui doit son nom à une légende qui raconte que l’endroit où
l’on devait établir la ville avait été indiqué à l’évêque de Tlaxcala, Fray Julián Garcés dans
un rêve, la veille de la fête des archanges du 29 septembre (Bermúdez de Castro, D.,
1908; Fernández de Echeverría y Veytía, 1931). A propos de ce mythe, J. Hirschberg
mentionne que « comme il fallait s’y attendre, les premiers historiens ont trouvé
l’explication de la partie finale du nom, dans les guides célestes de Garcés » (Hirschberg,
Julia, 2000).
Pour le gouvernement de la Nouvelle Espagne, la fondation de Puebla de los Angeles
représentait un endroit stratégique « car il était situé au centre d’une vaste région occupée
par les seigneuries indigènes les plus peuplées de la vallée et au croisement des voies de
communications entre Mexico, Veracruz et la région d’Oaxaca » (Lomelí Vanegas,
Leonardo, 2001: 70), puisqu’elle devait s’établir à 30 kilomètres au sud de Tlaxcala et 130
kilomètres au sud-est de Mexico, « elle possédait en outre dans ses alentours les
conditions propices pour exercer des activités agricoles » (Lomelí Vanegas, Leonardo,
114
Organe chargé d’administrer et de régir au sein du domaine politique, administratif ainsi que
dans les affaires civiles et pénales de la Nouvelle Espagne.
171
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
2001: 70). D’un point de vue économique, la nouvelle localité cherchait à profiter des
conditions naturelles de la zone (abondance de fleuves, rivières et fertilité des sols) et
devenir une région productrice de grains pour garantir le ravitaillement des habitants de
Mexico. Pour la même raison, dans le tracé de la ville, on devait céder aux colonos
espagnols des terres fertiles pour le labour et l’élevage du bétail, condition très attrayante
pour l’établissement des nouveaux habitants. Selon Sonya Lipsett Rivera, Puebla de los
Angeles surgit comme « un projet utopique pour créer une société du Nouveau Monde
formée de paysans espagnols » (Lipsett-Rivera, Sonya, 1993). Toutefois l’idée originale n’a
pu se préserver du fait qu’il fallait toujours plus de main d’œuvre pour les activités
agricoles. Le projet de ville, qui se voulait uniquement espagnol, s’est dénaturé ; en effet
« la nouvelle ville a exigé et obtenu diverses prérogatives pour disposer du travail des
indigènes autant pour la construction de ses principaux édifices que pour l’utiliser sur les
terres de labour qui lui ont été cédées aux alentours et dans la vallée d’Atlixco » (Lomelí
Vanegas, Leonardo, 2001 : 70-71) et c’est ainsi que devaient surgir les premiers quartiers
d’indiens dans la ville, connus sous le nom de barrios de indios.
Le développement de Puebla et de ses localités limitrophes est lié aux activités agricoles
surtout dans la zone des vallées de Cholula et Atlixco caractérisée par la formation
d’haciendas115 de labour et de ranchos producteurs de blé116. Les terres de Cholula117,
Santa María Coronando et Cuautlancingo ont étés accaparées par les haciendas (carte 8).
De cette façon, la région s’est retrouvée constituée de localités et d’haciendas, cette
distribution ayant persisté jusqu’au XXe siècle, quand les changements du Mexique
postrévolutionnaire ont créé l’ejido.
115
Les colonos avaient réussi à constituer d’immenses exploitations agricoles appelées haciendas.
L’industrie textile a connu un essor important à Puebla d’abord avec la manufacture de soie et, à
partir de 1558 avec la production de tissus en coton et en laine « elle est devenue une ville
productrice de tissus qui servaient à approvisionner le reste de la Nouvelle Espagne et même la
vice-royauté du Pérou » (Lomelí Vanegas Leonardo, 2001: 78). D’autres activités importantes ont
été la fabrication de céramique, de verre, de savons, de lard, de jambon et l’industrie du cuir.
117
Lorsque Cholula a reçu le titre de République des Indes en 1537, San Andrés Colomoxco faisait
partie de ses quartiers. En 1640, San Andrés a réussi à s’ériger comme paroisse autonome et à
partir de 1714 comme République des Indes, indépendante de San Pedro Cholula. Au moment de
sa séparation 6 villages dépendaient de San Andrés: San Bernardino Tlaxcalancingo, San
Francisco Acatepec, San Bernabé Temoxtitlán, Santa Clara Ocoyucan, San Antonio Cacalotepec et
Santa María Malacatepec (toutefois San Francisco Acatepec et San Bernabé Temoxtitlán n’ont pas
accédé à la séparation et se sont intégrés à San Pedro Cholula).
116
172
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Carte 8. Démarcation territoriale de la paroisse de Cholula,
XVIIIe siècle.
La paroisse de Cholula et San Andres Colomoxco (aujourd’hui San
Andres Cholula). A droite, la ville de Puebla de los Angeles et le fleuve
Atoyac. Source: Rubial García Antonio, 1991.
La seconde localité qui occupe notre étude, celle de Santa Fe, devait s’établir pas très loin
de ce qui était alors la capitale de la Nouvelle Espagne. Lorsque l’oidor Vasco de Quiroga,
est arrivé à Mexico, il a tout de suite été touché par la situation dans laquelle vivaient les
indiens, ce qu’il devait exprimer dans une lettre adressée au Conseil des Indes, le 14 août
1531 : « Les pères et mères de ces orphelins sont morts à la guerre et dans les carrières et
ils vivent dans la pauvreté, déambulant sur les tianguis et les rues en mangeant ce que
laissent les porcs et les chiens, cela fait pitié de voir ces orphelins et ces pauvres si
nombreux qu’on ne pourrait le croire si on ne le voyait pas » (Aguayo Spencer, Rafael,
1986 : 77). Cette situation devait donner à l’oidor l’idée de créer ce qu’il a nommé lui-même
des Hôpitaux118, c'est-à-dire un endroit qui permettait aux indiens et aux pauvres
d’améliorer leurs conditions de vie. Les fondements de l’hôpital étaient l’endoctrinement à
la religion chrétienne et l’organisation communautaire « en travaillant et en creusant la
terre, qu’ils vivent de leur travail et qu’on leur donne des normes selon le bon ordre de la
118
En référence au terme latin hospes, hôte, celui qu’on loge, d’où le sens d’hospitalité.
173
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
politesse et selon des ordonnances saintes, bonnes et catholiques ; que l’on construise
une maison de frères, petite ou de peu de frais pour deux, trois ou quatre frères, qu’ils ne
lèvent pas la main jusqu’à ce qu’après un certain temps ils aient pris l’habitude de la vertu
et qu’elle devienne pour eux naturelle » (Aguayo Spencer, Rafael, 1986 : 76).
Avec l’assentiment de Charles Quint, en août 1532, Vasco de Quiroga acquit à Pedro de
Meneses une partie de la propriété d’Almeluya119. Les terres étaient situées au sud-est de
Chapultepec, sur une colline de 2 350 mètres de hauteur faisant partie de la Sierra de las
Cruces, au milieu de ravins, de bois de pins et de chutes d’eau (à la hauteur du kilomètre
14 de l’ancien chemin vers Toluca). Sur ces terres, l’oidor devait fonder son premier hôpital
qu’il appela Santa Fe120, en l’honneur de la Santa Fe de la province de Grenade où les
Rois Catholiques s’étaient installés pendant le siège de la ville de Grenade et où ils
signèrent en 1492 les actes pour que Christophe Colomb puisse partir aux Indes (voyage
qui se termine sur le territoire qui allait devenir La Nouvelle Espagne). En utilisant ce nom,
Vasco de Quiroga exprimait aussi l’intention de faire de ce site un lieu de propagation de la
foi catholique. Après sa première acquisition, Vasco de Quiroga acheta une autre propriété
connue sous le nom d’Acasúchitl121 « au-dessus de la rivière qui passait par Tacubaya, à
deux lieux de la ville de Mexico, sur une partie de la colline où il y avait un petit bois
agréable et où jaillissait une source. A cet endroit se trouvait un site appelé Acaxochitlán
ou Acaxochitl, dont le hiéroglyphe est une fleur de canne à sucre » (Fernández del Castillo,
A., 1991 : 105). Et c’est ainsi que l’oidor acheta successivement leurs propriétés à Alonso
Dávila, Juan de Fuentes, Juan de Burgos, Alonso de Paredes et Diego Muñoz et que
s’étendirent les domaines de l’hôpital d’Indiens qui occupait les limites des villages de
119
“Que sachent tous ceux qui ont vu cette carte comme moi, Pedro de Meneses, voisin de cette
grande ville de Tenochtitlán, Mexico, de cette Nouvelle Espagne, que de mon gré et bonne volonté,
j’octroie et reconnais que je vous vends, à vous Monsieur l’avocat Vasco de Quiroga, oidor de cette
Audience Royale, résidant à la ville de Mexico, à savoir deux parties d’une propriété dite Almeluya
qui se trouve aux limites de cette ville et a pour territoire limitrophe sur une partie des terres de
Tlacoayaca et sur l’autre partie des terres de Tacaba, une partie que j’ai eue de García Holguín et
l’autre de Cervan Vejarano, lesquelles deux parties de propriété je vous vends pour agrandir le
village et l’hôpital de Santa Fe et pour aider les Indiens pauvres au prix et au compte de 70 pesos or
au cours présent dans cette ville, fondu et marqué de 400 et 50 maravedíes chaque peso » (Warren
Fintan B., 1963 : 44).
120
En 1533, Vasco de Quiroga a créé un second village-hôpital dans l’état du Michoacán, au bord
du lac de Patzcuaro en lui donnant le nom de Santa Fe de la Laguna. Toutefois selon certains
historiens, il en aurait fondé un troisième sur les bords du fleuve Lerma, dans le même état, qui
aurait eu pour nom Santa Fe del Río, mais ce dernier n’est pas mentionné dans les documents
rédigés par Vasco de Quiroga. Santa Fe de Mexico est connu aussi sous le nom de Santa Fe de los
Altos ou Santa Fe de Mexico et Vasco de Quiroga y fait allusion dans le texte des règles et des
ordonnances comme la République de l’Hôpital de Santa Fe ce qui explique que quelques auteurs
le nomment ainsi.
121
D’autres auteurs lui donnent le nom d’Acaxochic, Acaxochitlán ou Acaxochitl, du nahuatl: acatl,
canne à sucre et xochitl, fleur, c'est-à-dire fleur rouge ou fleur de canne à sucre et tlan : lieu ; lieu de
fleur rouge ou lieu de fleur de canne à sucre.
174
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Cuajimalpa, Santa Lucía, Tecamachalco et Tacubaya (appartenant à l’époque au
Marquisat del Valle, carte 9).
Carte 9. Santa Fe, XVIIIe siècle.
Le chiffre 11 dénote l’emplacement du village de Santa Fe.
Source: Archives Générales de la Nation (publié dans Gouvernement
du District Fédéral, 2000).
On peut découvrir une partie du fonctionnement et de l’organisation des villages-hôpitaux
dans les « Règles et ordonnances pour le gouvernement des Hôpitaux de Santa Fe de
Mexico et Michoacán » rédigées par Vasco de Quiroga lui-même (Tena Ramírez, Felipe,
1990 ; Zavala, Silvio, 1965). Grâce à ce document, on sait que dans le village-hôpital de
Santa Fe de los Altos se trouvaient logés surtout des indiens mais aussi des pauvres, des
veuves, des orphelins, des malades et des voyageurs espagnols. On y pratiquait l'élevage,
la culture des légumes, des fruits et on y exerçait différents métiers. Le produit de toutes
ces activités bénéficiait aux habitants du lieu et l’excédent était destiné à des œuvres de
charité. Mais le village-hôpital comprenait aussi infirmerie, crèche, école, orphelinat,
auberge, cuisine communautaire, réfectoire, église et cimetière. On y apprenait à lire et à
écrire et on y professait la doctrine chrétienne. Au-delà de ce qu’on considérait comme le
175
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
centre du village s’étendaient les terrains, les fermes, pour la culture et l’élevage que les
indiens se partageaient pour assurer la subsistance de la communauté. L’idée de Vasco de
Quiroga était que tous les villages-hôpitaux fussent à la fois un centre d’endoctrinement,
d’enseignement et de vie communautaire à base de normes qui régiraient aussi bien les
formes de propriétés, le travail, les rapports familiaux, l’organisation civique et les services
d’assistance. Les villages-hôpitaux de Vasco de Quiroga ont bénéficié depuis 1535 de la
protection de la Couronne espagnole, bien que dans le cas de Santa Fe de los Altos il a
fallu attendre jusqu’au 31 août 1537 pour que le Vice-roi Antonio de Mendoza octroie la
possession officielle des terres soulignant qu’« on ne devait consentir qu’elles leur soient
enlevées ou qu’on les en dépouille sans que d’abord la partie de ce dit hôpital et village de
Santa Fe ne soit entendue et jugée de droit et de coutume » (Fernández del Castillo, A.,
1991). Il est difficile de déterminer avec exactitude combien de familles et de personnes
ont réussi à s’installer à Santa Fe, l’une des sources consultée estimant qu’en 1570 leur
nombre s’élevait à « 130 indiens mariés et en tout 500 s’y trouvaient confinés » (García
Pimentel, 1897 : 122). D’autres sources estiment que plus de 30 000 personnes y ont
habité à un certain moment, d’autres données parlent de 60 000 (Fernández del Castillo,
A., 1991).
Le système créé par Vasco de Quiroga dans les villages-hôpitaux a continué à fonctionner
même après sa mort, survenue en 1565, au Michoacán où il a vécu et a eu la charge
d’évêque du diocèse en 1538. L’administration des villages-hôpitaux est retombée sur le
Cabildo de Valladolid (aujourd’hui Morelia, Michoacán), du fait que cet organisme avait la
tache de la désignation du recteur, c'est-à-dire d’un membre du clergé nommé à la tête de
l’organisation du village-hôpital pour 3 ans. Le Cabildo pouvait fournir une aide
économique pour les dépenses imprévues ou lorsque surgissaient des problèmes entre les
habitants du village et le recteur (Tena Ramírez, Felipe, 1990). La dépendance que dut
établir le territoire de Santa Fe de los Altos avec le Cabildo ecclésiastique de Michoacán a
suscité, à de multiples occasions, des disputes avec le gouvernement de la ville de Mexico
(Landa Rubén, 1965). Toutefois, l’intérêt des autorités de Mexico pour la zone de Santa Fe
n’était pas seulement lié à l’existence de l’hôpital mais à la présence d’une importante
source d’eau « dès 1536, on commence à parler dans les Actes de Cabildo de la possibilité
d’amener à la ville les eaux de Cuajimalpa et de Santa Fe » (Musset, Alain, 1989: 231).
Comme dans le cas de Puebla, le terrain où devait s’établir Santa Fe disposait d’eau en
abondance et de terres fertiles qui permirent le développement des activités agricoles.
La source de Santa Fe alimentait l’affluent du fleuve Tacubaya, qui lui-même s’unissait aux
fleuves Becerra et Piedad. Pendant l’époque coloniale, l’eau de la source était fort
176
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
appréciée pour sa qualité et dès ce moment on devait la qualifier de delgada (mince) en la
distinguant de celle qui provenait de Chapultepec que l’on qualifiait de gorda (grosse) et en
soulignant ainsi les propriétés et la pureté de l’une et l’autre. Pour assurer la disponibilité
de l’eau de Santa Fe à la ville de Mexico, les autorités achetèrent la source au Cabildo
ecclésiastique de Valladolid122 et, en 1572, par dispositions du vice-roi Martín Enríquez de
Almanza, on dut commencer les travaux pour amener l’eau de Santa Fe jusqu’au flanc
nord du Chapultepec. En 1620, ces travaux culminèrent « l’eau arrivait par une canalisation
dans la partie haute de Chapultepec là où commençaient les arcs de l’aqueduc » (Romero
Flores, Jesús, 1953 : 185). L’eau de Santa Fe arrivait à Mexico à travers un aqueduc à la
hauteur de ce qui est aujourd’hui l’Alameda. Pineda Mendoza (2000) donne une
description plus détaillée des travaux « l’eau surgissait de la source de Santa Fe
dénommée aujourd’hui Palo Alto qui se trouvait entourée par un mur de contention appelé
bassin. A partir de cette source, l’eau passait par une conduite à ras du sol protégée par
une voûte. Celle-ci couvrait la distance qui séparait Santa Fe du Bois de Chapultepec à
travers des montagnes et des ponts soutenus par un acqueduc flanqué d’énormes
arcades. Au moment d’arriver à la partie ouest du bois, la conduite se transformait et c’est
là que se trouvait une prise d’eau qui approvisionnait le Molino del Rey…Deux sections la
constituaient: la première avec approximativement 160 arcs rejoignait l’autre moyennant un
arc plus grand qui alimentait le vieil aqueduc depuis l’époque préhispanique et la seconde,
de plus de 900 arcades, courant au long de l’ancienne conduite, sortait de Chapultepec
vers le Nord, sur la route de la Verónica (aujourd’hui circuit intérieur). L’aqueduc arrivait à
la Tlaxpana…et là, obliquait vers l’est atteignant la fontaine ou caja de la Mariscala qui était
située à l’angle nord-ouest de l’Alameda central » (Pineda Mendoza, Raquel, 2000: 234).
En 1786, l’eau provenant du Desierto de los Leones rejoignit celle de Santa Fe et à partir
de 1793 l’aqueduc commença à subir des modifications123. La destruction des arcs a
continué en 1879 sur la section comprise entre la guérite de San Cosme (Buenavista) et la
rue de Santa María la Rivera, et en 1899 une tempête détruisit une autre section (Pineda
Mendoza, Raquel, 2000). Malgré cette destruction progressive de l’œuvre, l’eau de Santa
Fe a été importante pour la ville: « en 1847, la capitale disposait d’une dotation de 586,718
mètres cubes d’eau par heure, c'est-à-dire 2112,18 litres par seconde provenant de Santa
122
On ne connaît pas exactement la date de cette acquisition mais si l’on en croit le travail de
Pineda Mendoza sur l’aqueduc de Santa Fe ce serait autour de 1563. A ce propos, Orozco y Berra
souligne que « la Municipalité a acheté le bois au Cabildo ecclésiastique de Valladolid (Morelia)
pour la somme de six mille pesos en échange d’une taxe appelée Sisa dont 300 pesos annuels
étaient payés au curé recteur du village » (Orozco y Berra, Manuel, 1854 : 174).
123
Cette même année, on devait éliminer deux arcs pour ouvrir l’accès à la route qui faisait
communiquer l’église de San Fernando et le Paseo Nuevo ou Bucareli. Plus tard, on a enlevé une
autre partie des arcs, de la Mariscala (y compris la caja) jusqu’à San Fernando pour réaliser le
projet d’agrandissement du jardin de l’Alameda
177
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Fe, le Desierto de los Leones et Chapultepec » (Manuel Marroquín y Rivera in Pineda
Mendoza, Raquel, 2000 : 55). En 1899, le volume de cette source était de 770 litres par
seconde (Hira de Gortari Rabiela et Regina Hernández Franyuti, 1988 : 176), mais à partir
du XXe siècle l’eau de Santa Fe était insuffisante pour toute la ville de Mexico et en 1908
on commença à exploiter une nouvelle source située à La Noria, Xochimilco.
Outre l’eau, il y a d’autres particularités de Santa Fe : la pente de sa colline (d’environ
30%) et la fertilité de ses terres. Ces caractéristiques ont permis le développement
d’activités agricoles (cultures de blé, d’orge, de haricots, de vigne et des vergers) et
l’apparition de moulins à blé et à huile d’olive (comme celui de Santo Domingo, Mayorazgo
ou Belén). Ce contexte physique a semblé approprié pour réinstaller l’Usine Royale de
Poudre (Real Fábrica de Pólvora) du fait de la proximité de la source et des bois qui
garantissaient les matières premières nécessaires à la fabrication de la poudre124. La
construction de la nouvelle usine a commencé en 1779 sur les plans du Lieutenant colonel
Miguel Constanzó et les travaux ont été terminés en 1781. Lorsqu’Alexandre de Humboldt
a visité Mexico, entre 1803 et 1804, il s’est trouvé aux environs de Santa Fe et a souligné :
« l’Usine Royale de Poudre, la seule qui existe à Mexico, se trouve près de Santa Fe, dans
la vallée de Mexico, à trois lieux de la capitale, entourée de montagnes ; les bâtiments sont
très beaux, ils ont été construits en 1780 sur les plans de Constanzó, chef du corps
d’ingénieurs, dans une vallée étroite qui fournit en abondance l’eau nécessaire pour mettre
en mouvement les roues hydrauliques et où passe l’aqueduc de Santa Fe » (in Hira de
Gortari Rabiela et Regina Hernández Franyuti, 1988 : 72). C. C. Bacher a visité l’usine en
1832-33 et à propos de la production a observé : « Cette usine de poudre est un
établissement appartenant au gouvernement…on peut y fabriquer quatre mille quatre cents
livres de poudre par jour à plein rendement…La rivière qui lui est propre et qui, avec une
partie de son eau extrêmement cristalline et belle, met en mouvement cette usine de
poudre, approvisionne la ville de Mexico en eau potable de façon suffisante grâce à
l’aqueduc mentionné antérieurement ce qui montre l’importance de ce cours d’eau » (Cité
in Hira de Gortari Rabiela et Regina Hernández Franyuti, 1988:80). Toutefois, déjà à cette
époque, le fonctionnement de l’usine de poudre représentait un danger pour la population.
On enregistrait constamment des incendies dans ses installations. Curiel Zarate en
mentionne un, en 1790, un autre en 1804 et deux encore en 1806 (Curiel Zarate, N. A.,
1998). Pour cette même raison, les bâtiments et le moulin étaient fréquemment en
réparation.
124
L’usine se trouvait auparavant à Chapultepec mais en 1776, le gouvernement de la Vice Royauté
a décidé de la déplacer.
178
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
4.2.1.
Nouveaux intérêts, nouvelles géographies
La conformation de Puebla avec ses haciendas et ses villages aux alentours, ainsi que
celle du village-hôpital Santa Fe de Mexico sont restés sans altération pendant des siècles.
Il faudra attendre le XIXe siècle pour observer une série de changements territoriaux qui
devaient affecter les deux sites. Le 31 janvier 1824, était rédigé l’acte constitutif de la
République Fédérale : le territoire mexicain était divisé en états, départements et districts.
Puebla comprenait en 1826 sept départements (Puebla, Matamoros, San Juan de los
Llanos, Tepeaca, Tlapa, Tuxpan et Zacatlán de las Manzanas) et vingt-cinq districts
couvrant le territoire du golfe du Mexique jusqu’au Pacifique125 (Lomelí Vanegas,
Leonardo, 2001).
Santa Fe qui jusqu’à présent avait fonctionné sous le protectorat du Cabildo de Valladolid
s’intégra à l’organisation politico-administrative de la ville de Mexico. En 1853, par ordre du
général Antonio López de Santa Anna, la ville de Mexico devint le District de Mexico.
L’année suivante grâce à un décret émis le 16 février, on agrandissait les limites de ce
District en le divisant en huit préfectures centrales et trois extérieures. Les nouveaux
territoires inclus étaient San Cristóbal Ecatepec, Tlalnepantla, Los Remedios, San Bartola,
Santa Fe, Mixcoac, San Ángel, Coyoacán, Tlalpan, Tepepan, Xochimilco, Ixtapalapa,
Peñon Viejo et la moitié du Lac de Texcoco. Santa Fe devint ainsi une municipalité
dépendant de la préfecture extérieure de Tacubaya et donc de l’administration du District
de Mexico. Elle comprenait le village de Santa Rosa, les haciendas de Buenavista et
Molino de Belén, le siège de la municipalité était établi au village de Santa Fe où la mairie
occupait une construction coloniale dans l’actuelle rue Corregidora, occupée de nos jours
par le centre social Santa Fe. La commune comptait en 1858 environ 3402 habitants selon
les données publiées dans l’Atlas de Géographie et de Statistiques d’Antonio García
Cubas (in Hira de Gortari Rabiela et Regina Hernández Franyuti, 1988: 275-276).
Des années plus tard, le 6 mai 1861, on publiait un autre décret pour modifier à nouveau la
division territoriale du District de Mexico qui devenait la municipalité de Mexico plus les
subdivisions de Guadalupe Hidalgo, Xochimilco, Tlalpan et Tacubaya. Suite à cette
restructuration spatiale, les villages de San Pedro Cuajimalpa, San Mateo, Acopilco,
125
En 1849, le département de Tlapa s’incorporait à l’état du Guerrero et en 1853 celui de Tuxpan à
l’état de Veracruz.
179
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Chimalpa, Santa Lucía et les congrégations de La Venta et el Antiguo Desierto se sont
séparés en 1862 de la municipalité de Santa Fe pour former la commune de San Pedro
Cuajimalpa. De cette façon Santa Fe et San Pedro Cuajimalpa ont continué à dépendre du
district de Tacubaya.
Mais ce ne sont pas seulement des changements d’ordre politico-administratif qui ont
affecté le territoire de Santa Fe, d’autres éléments sont intervenus dans le village-hôpital.
Le 25 juin 1856, on promulguait la loi de Démembrement des Biens Ecclésiastiques, mieux
connue sous le nom de loi Lerdo (Miguel Lerdo de Tejada, Ministre des Finances l’ayant
ratifiée). L’article I de la loi établissait que « toutes les propriétés rurales et urbaines que
possèdent ou administrent en qualité de propriétaires aujourd’hui les corporations civiles
ou ecclésiastiques de la République seront adjugées comme propriété à ceux qui les
louaient… ». Cette mesure avait pour but de supprimer la propriété collective en matière de
biens fonciers. Le clergé devrait vendre ses terres soit à ceux qui les occupaient, soit à
ceux qui les « dénonceraient ». Le gouvernement percevrait une taxe sur ces ventes. Dans
le même esprit, le Président Juárez devait émettre le 12 juillet 1859 la loi de Nationalisation
des Biens Ecclésiastiques qui faisait partie des lois de la Reforma et visait à la séparation
de l’Église et de l’État ainsi qu’à la confiscation des biens appartenant au clergé. Mais à la
différence de la loi Lerdo, la nationalisation n’opérait pas en faveur de particuliers mais de
la Nation, raison pour laquelle on n’octroyait aucune indemnisation aux propriétaires.
La pression exercée par le gouvernement sur la confiscation des biens ecclésiastiques et
la série de changements administratifs qu’elle a entraînés dans le District Fédéral ont été
autant de facteurs qui ont amené le Cabildo de Valladolid à décider de conclure sa mission
et son protectorat sur les villages de Santa Fe. La première décision concernait celui de
Michoacán où, suite à un acte promulgué le 3 février 1872, le Cabildo se défaisait du
rectorat. Plus tard, c’était le tour de Santa Fe de los Altos qu’on remettait à l’Archevêque
de Mexico, le 15 septembre 1874 (Tena Ramírez, Felipe, 1990), mettant ainsi fin à
l’organisation créée par Vasco de Quiroga. C’est ainsi que la localité de Santa Fe qui
comptait environ 2010 habitants, selon les données publiées en 1880 par Emiliano Busto
(in Hira de Gortari Rabiela et Regina Hernández Franyuti, 1988 : 276-277) tomba sous la
juridiction administrative de la ville de Mexico.
A partir de ce moment, les terres de l’ancien Hôpital Santa Fe furent acquises, ou plutôt
des particuliers originaires du village ou de ses alentours s'en sont appropriés. Il est difficile
de déterminer le moment précis où le processus d’acquisition démarra, mais au début du
XXe siècle ont surgi les premiers propriétaires des terres de Santa Fe. Comme nous l’a
180
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
expliqué l’habitant de la colonia Bejero : « il n’y a eu aucune délimitation des terres de
Santa Fe. A ce moment là, les terres sont restées sous la garde du Cabildo de la ville de
Mexico et quand le Conseil Municipal a été créé, il en est devenu un peu responsable et la
mairie octroya des concessions pour les pâturages ou pour que les gens puissent cultiver.
Beaucoup ont alors commencé à se les approprier sans avoir réellement un acte officiel ou
un document » (Interview 12).
De cette façon les premiers propriétaires des terres de Santa Fe revendiquaient leurs
droits grâce à ce qu’on appelle « apeos a deslindes » c'est-à-dire une reconnaissance et
un accord de la part du propriétaire et des voisins limitrophes de la propriété. Ce genre
d’accords a servi plus tard aux propriétaires pour déclarer leur bien devant le Registre
Public de la propriété (créé en 1888) et obtenir les actes du cadastre. Quelques personnes
en sont arrivées à posséder de grandes étendues comme le souligne un habitant du village
de Santa Fe : « Ces terrains avaient divers propriétaires mais il y avait des cas où une
seule famille en possédait plusieurs, elles disaient être les propriétaires depuis 1880 ou
1917…le Registre Public de la Propriété venait à peine d’être créé et n’avait pas tous les
renseignements nécessaires, aussi on convoquait les habitants d’une zone et les gens
reconnaissaient leurs propriétés ; par exemple ils disaient ‘ma propriété va de ce pin
jusqu’à ce ravin qui ressemble à une croix et arrive jusqu’à l’ancien chemin. Les voisins du
terrain disaient s’ils étaient d’accord et on dressait un acte protocolaire et ce document
servait de titre de propriété. On inscrivait ensuite cet acte au Registre Public de la
propriété…et c’est ainsi que dans la partie haute de Santa Fe il y avait 15 ou 18 familles
propriétaires de tout cela » (Interview 8). Parmi ces familles prédominent les Flores,
Solórzano, Rueda et Magallanes (Becerril, A., 25 mai 2004) et les Ledesma, comme le
souligne l’habitant de la colonia Bejero : « Tlapechico Ladera (en face du village de Santa
Fe) a appartenu à la famille Ledesma mais il y a de nombreux Ledesma et il y en a
beaucoup qui ne sont pas de la même famille mais qui se sont tous appropriés les terres et
c’est ainsi que cela s'est passé ici, à Santa Fe. Comme, tout cela appartenait avant aux
natifs de la commune et comme il n’y a pas eu de confrontations pour le partage de la terre
pendant longtemps, eh bien beaucoup de terres ont été perdues et reprises par d’autres.
Les descendants des anciens habitants qui actuellement, louent ou vivent de préférence
ailleurs ont été spoliés par d’autres propriétaires qui leur ont pris leurs terres, c’est ce qui
est arrivé à Santa Fe » (Interview 12).
181
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
4.3.
Santa Fe et Angelópolis, terres de tous et de personne
Au XXe siècle, une série de changements politiques et administratifs ont affecté les zones
qui devaient être occupées plus tard par les projets gouvernementaux de Santa Fe et
Angelópolis. Au début du siècle, la municipalité de Santa Fe a continué à appartenir à la
préfecture de Tacubaya et comptait une population de 1800 habitants, selon le
recensement de la Direction Générale des Statistiques, 1900. Les terres limitrophes de la
localité étaient peu exploitées étant donné que moins de 1% de la population active se
consacrait à l’agriculture, 27,5% étant journaliers, 11% commerçants, 8,33% ouvriers et
5,5% travaillant comme administrateurs militaires, probablement des travailleurs à l’usine
de poudre (Direction Générale de Statistiques, 1900). En 1928, on a remodifié la division
territoriale du District Fédéral pour en faire un département central avec 13 délégations :
Guadalupe Hidalgo, Atzcapotzalco, Ixtacalco, General Anaya, Coyoacán, San Ángel, La
Magdalena Contreras, Cuajimalpa, Tlalpan, Ixtapalapa, Xochimilco, Milpa Alta et Tláhuac.
Santa Fe s’est alors intégrée à la démarcation de San Ángel qui en 1932 a changé de nom
pour devenir la Villa d’Álvaro Obregón, actuellement Délégation Álvaro Obregón.
L’Angelópolis qui par décret présidentiel est devenue en 1862 Puebla de Zaragoza, était
habitée en 1900 par 98932 personnes, 10500 autres vivant dans les communes
adjacentes de Canoa, Resurrección, Hueyotiplan et Caleras (Terán de, Fernando, 1992).
Les haciendas des alentours qui s’étaient maintenues presque intactes malgré les
changements territoriaux du XIXe siècle devaient, après la Révolution, initier leur
démembrement pour satisfaire les revendications paysannes. Grâce à la loi Agraire du 6
janvier 1915, Venustiano Carranza a décidé la restitution de terres aux communautés qui
les entouraient. A partir de ce moment « des villages tels que San Andrés Cholula et San
Rafael Comac essayèrent de faire une répartition agraire et commencèrent à se disputer
les terres des haciendas et ranchos de la zone…Le Rancho Actipan, le Rancho Cristo
Vivo, la Hacienda de Santa Teresa, la Hacienda de Santa Catarina Mártir (une partie de
celles-ci étant constituée de marécages et de terrains inondables), la Hacienda de
Morillotla, la Hacienda de la Concepción et la Hacienda de San Martinito. Certaines ont fait
l’objet d’un examen minutieux dont les dotations de San Andrés Cholula, San Rafael
Coma, San Antonio Cacalotepec et Santa María Tonantzintla » (Velasco Santos, Paola,
2005 : 38). Cette dispute s’est accentuée avec la proclamation de la Constitution de 1917
et l’article 27 qui a établi l’ejido comme nouvelle forme de possession de la terre au profit
d’un village, une communauté ou des paysans. Pour appuyer cette initiative, le 15
182
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
septembre 1928, la Commission Agraire Locale126 a donné 756 hectares, 40 ares de terres
qui appartenaient aux haciendas de La Concepción (423 ha.), San Martinito (255 ha.) et
Morillotla (78 ha.), situées dans le village de San Andrés Cholula. C’est de cette façon
qu’entre 1920 et 1933 se sont constitués les ejidos de San Bernardino Tlaxcalancingo, San
Andrés Cholula, Santiago Momoxpan et de la Trinidad Chautenco à l’ouest de la ville de
Puebla (carte 10).
Dans les années 30, à Mexico, on construisit le quartier de Las Lomas de Chapultepec et
dans les années 40 et 50, ceux de Polanco, Ciudad Satélite, Las Lomas, Las Águilas,
Olivar del Conde, etc. A Puebla ont commencé à surgir les premiers grands lotissements
(fraccionamientos) « il est caractéristique qu’à partir des années 50 tous les nouveaux
quartiers portent comme premier nom celui du lotissement (fraccionamientos) et
commencent à se différencier parce qu’ils constituent des sites exclusifs pour la classe
moyenne et haute. D’autant plus qu’ils présentent dans leurs projets les conceptions de la
modernité » (Montero Pantoja, C., 2002 :183). Le premier grand lotissement de ce type à
Puebla a été celui de San Francisco (1938) qui a été construit sur l’emplacement
qu’occupait le moulin du même nom, puis a suivi La Paz (1940), bâtie sur l’ancien terrain
du rancho San Juan (situé sur la colline du même nom et sur une partie des ejidos de San
Jerónimo Caleras) et La Libertad, ensuite Gabriel Pastor, Jardines de San Manuel, Bella
Vista, El Mirador, San José de Vista Hermosa, Rincón del Bosque et la Calera. En même
temps ont surgi les premières colonias qui résultaient de ventes illégales sur des ejidos,
comme c’est le cas de la colonia La Libertad « les occupations illégales des terres ejidales
sont plus anciennes et plus nombreuses au nord-ouest et au nord de la ville car les ejidos y
sont plus anciens et plus proches de la ville. On observe en particulier l’urbanisation, entre
1950 et 1965, de l’ejido La Libertad…Au sud de la ville et tout le long de la voie rapide vers
Cholula, l’urbanisation des ejidos est plus récente (après 1977) » (Melé, Patrice, 1994:
141).
126
Cette Commission a été instaurée par le gouverneur de l’état Luis G. Cervantes le 5 juin 1915 et
était chargée de réviser et de mettre en œuvre les restitutions de terres après les pétitions.
183
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Carte 10. Ejidos à l’ouest de la ville de Puebla.
Entre 1920 et 1933 se sont formés les ejidos de San Bernardino Tlaxcalancigo, San Andres Cholula,
Santiago Momoxpan et la Trinidad Chautenco, situés à l’ouest de la ville de Puebla.
Source : Dessiné sur la base de la carte d’Ejidos y Haciendas des Archives Historiques de la
municipalité de Puebla. Note: La source ne dispose pas d’échelle, ni de date.
A Santa Fe il y a eu également des occupations illégales de terrains, mais à des fins plus
économiques qu’à Puebla. A quelques kilomètres au sud-ouest du village de Santa Fe, en
direction du Contadero et de Santa Lucía se trouvait un banc d’agrégats pierreux : sable
gris, gravier, sable grossier et cailloux, essentiels pour l’élaboration du béton. L’exploitation
de ce banc a commencé à la fin des années 30 à la hauteur du kilométrique N° 8½ de
l’ancien chemin vers Toluca. Les premières extractions se sont faites en creusant des
tunnels, comme le rappelle un ancien mineur qui a travaillé dans la zone: « mon père
travaillait déjà depuis environ 1940, il a commencé à creuser des tunnels avec des
espèces de chariots tirés par chaînes, c’est ainsi que fonctionnaient les premières
carrières » (Interview 9).
L’exploitation des sablières se réalisait sous le contrôle de particuliers bien qu’un grand
nombre d’entre eux ne soient pas forcément propriétaires du terrain, comme nous l’a
expliqué un habitant du village de Santa Fe qui fut mineur pendant des années : « Les
sablières étaient des domaines appartenant à une famille et c’est elle qui donnait
l’autorisation, les louait ou l’exploitait pour son propre compte » (Interview 8). A ce propos,
l’ancien mineur souligne : « elles ont été achetées soi-disant par les propriétaires et ils
184
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
travaillaient avec ce qu’ils appelaient ‘une demande de concession pour exploiter le
minerai » (Interview 9). Nous devons remarquer que, lors du travail sur le terrain, nous
n’avons trouvé aucun permis octroyé par le gouvernement aux particuliers pour exploiter
les matériaux alors que généralement cette activité ne peut se réaliser qu’avec une
concession du gouvernement. Ce qui est sûr, c’est que la famille Flores a exploité pendant
très longtemps les carrières. Un mineur, habitant du village l’explique : « la première a dû
être, je crois, La Mexicana, Monsieur Herculano Flores était le père des trois frères Flores.
Comment s’appelaient-ils ? Ernesto et les autres, je ne me souviens plus…eh bien il est
arrivé à Mexico en 1938 ou en 1940 et c’est lui qui a commencé à travailler avec un chariot
à la carrière » (Interview 8). Chez les Flores, il y avait le père, Herculano et ses fils
Enrique, Ernesto et Germán, tous, propriétaires des carrières 8½, La Mexicana et Petrus.
A mesure que la ville de Mexico s’est étendue, la demande de matériaux de construction a
augmenté ainsi que le nombre de sablières et de mineurs à Santa Fe. De nouvelles
techniques furent employées, « bientôt les carrières ont commencé à travailler à ciel ouvert
avec des bulldozers et des pelles mécaniques pour creuser le sol, c’est à ce moment-là
que j’ai commencé à aller à la carrière » raconte cet ancien mineur (Interview 9). Plus tard
surgirent les carrières El Triángulo, La Arcon S.A. I et II, La Fe, Escorpión, La Rosita, Cruz
Manca, Peña Pobre et la Totolapa, comme on peut l’observer sur la photo 21. La Totolapa
travaillait 24 heures sur 24, tous les jours de la semaine, comme l’explique ce mineur « la
nuit, elle était éclairée et on extrayait des matériaux, on pouvait y aller à trois heures du
matin ou à minuit pour charger les camions de sable ou de gravier. Les autres carrières
ouvraient à 4 heures et demie du matin et terminaient à 6 heures du soir mais celle-ci
fonctionnait jour et nuit » (Interview 9).
185
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 21. Santa Fe, 1965.
Au sud-ouest du village de Santa Fe se sont établies les carrières ainsi qu’une décharge d’ordures.
Source: Dessiné sur photographie aérienne, provenant de SERVIMET.
L’essor des carrières a attiré les habitants de Santa Fe et des villages alentours. Beaucoup
gagnaient leur vie en conduisant les machines, comme chauffeurs, manutentionnaires,
administrateurs ou vendeurs. L’ancien mineur continue : « au début j’ai travaillé à la
carrière comme ouvrier en chargeant les camions, puis j’ai acheté mes propres camions et
grâce à cela j’allais à la carrière pour acheter les matériaux que je transportais sur les
chantiers. Il y avait beaucoup de travail parce que c’étaient les seules carrières du District
Fédéral » (Interview 9). Une femme qui a vécu près de Santa Fe, dans la colonia Zenón
Delgado nous a dit : « mon mari a travaillé dans les carrières parce que son père avait
beaucoup de camions et embauchait des chauffeurs, quand il venait à en manquer, mon
mari faisait le travail, ensuite, il a eu son camion et, après il a commencé à vendre les
matériaux directement aux chantiers » (Interview 16). Cet habitant du village de Santa Fe
186
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
et ancien mineur commente: « Il y avait toujours quelqu’un qui y travaillait et qui t’entraînait
à y aller. C’est ainsi que mon père a commencé, il a fini par posséder une paire de
camions et j’en conduisais un et mon frère l’autre et du coup, on était les trois dans les
carrières ». Sa femme qui est, elle aussi, originaire de Santa Fe, est intervenue pour
ajouter: « Mon père aussi y a consacré sa vie. Il allait charger les camions de matériaux,
ensuite il a commencé à progresser et il a acheté ses camions et il les chargeait de sable
et ainsi, il a fini par posséder 15 ou 16 camions…même des poids-lourds » (Interview 8).
Les carrières ont fourni du travail aux fesantinos127 mais aussi aux émigrants provenant de
la campagne, mais ces derniers ne possédaient souvent pas de logements. C’est ce qui
obligeait certains à habiter dans les espèces de grottes que les carrières avaient laissées
ou à occuper leurs terrains de travail en improvisant une habitation à l’aide de tôle ondulée,
carton et plastique dans des conditions précaires et sans services, comme l’explique Lopez
Zarate : « la grande nécessité de logement pour les travailleurs, le degré élevé
d’exploitation et les bas salaires que ceux-ci percevaient ont constitué un champ fertile
pour les premières appropriations illégales de terrains à l’intérieur des carrières. Les
mineurs installaient leurs habitations sur des sols instables, dans des cavernes, au pied de
pentes dangereuses, de talus, dans un environnement insalubre et en l’absence
d’infrastructures » (López Zarate, M. et Ochoa Méndez, J., 1995:58). Il faut ajouter
également, qu’étant donné que le travail dans les carrières ne comportait aucune
réglementation ni contrôle de la part du gouvernement et était laissé à la charge de
quelques particuliers, il s’est produit une rapide dégradation de la zone et une
transformation de ses caractéristiques topographiques. Ce qui avait été autrefois les
collines de Santa Fe couvertes de forêts de chênes, de cèdres et de fougères était
maintenant une zone avec des failles profondes, des talus verticaux, et d’énormes cuvettes
parfois inondées. La seule voie, qui était auparavant la route Santa Fe-La Venta-Toluca se
terminait par une pente dangereuse sur un terre-plein de largeur variable « dont le
minimum est de 20 mètres. En plus, le long de son parcours et des deux côtés, il y a des
talus ayant une hauteur variable oscillant entre 50 et 70 mètres, au-dessus des carrières
qui se trouvent des deux côtés du chemin » (Gómez Daza, J. B., 1986 :1).
Ce panorama a inspiré le commentaire d’Aguayo Spencer : « A deux lieux de la capitale du
royaume, raconte un vieux livre, il existe un village situé sur un coteau. Lieu actuel de
passage d’un centre d’excursions, le village n’a aujourd’hui aucun autre attrait qu’un petit
bois, des carrières de sable et une usine de matériaux de guerre…Cette petite localité qui
n’a aujourd’hui aucune personnalité et se trouve presque oubliée a été, à sa meilleure
127
Nom utilisé par les habitants de Santa Fe pour se dénommer
187
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
époque, un foyer de sainteté » (Aguayo Spencer, Rafael, 1946 : 208). En 1950, bien que la
ville de Mexico ait continué à s’agrandir vers Santa Fe, la localité conservait encore ses
caractéristiques de village. Sa population comptait cette même année 6990 habitants
(Ministère de l’économie, D.G.D.E., 1950) c'est-à-dire une augmentation de 288% par
rapport à 1900.
4.3.1.
Sur le territoire des « oubliés »
Toutefois, la dévastation de la zone devait s’aggraver davantage étant donné qu’au cours
des années 50, dans l’un des énormes trous laissé par les carrières, s’y installa une
décharge à ciel ouvert (on peut voir sa situation sur la photo 21 ci-dessus). On ignore
l’origine de cette décharge. Selon quelques sources consultées, il semble que tout a
commencé à l’arrivée de Luis Téllez ancien responsable de la décharge d’ordures
d’Aztahuacán, accompagné d’environ 200 personnes qui se consacraient à la pepena
(ramassage et triage des ordures128) et la revente des déchets récupérés (Castillo Berthier,
Héctor, 1990 ; Jorquin Sánchez, María Elena et Lozada Villalón, Rosalinda, 1988 : 57-58).
En effet, en 1958, le DDF (Département du District Fédéral) a autorisé par décret, la
création de ce qui prétendait être un centre d’enfouissement d’ordures et pour ce faire a
utilisé le terrain qu’occupait l’une des carrières « on exproprie la carrière de sable du nom
La Esperanza, située à la borne N°9 de l’ancienne v oie de tramways à la Venta, d’une
superficie de 79 425 m2 » (Journal Officiel de la Fédération. Lundi 6 janvier 1958). De cette
façon, le DDF a créé officiellement « la décharge de Santa Fe » qui comptait
approximativement 7 hectares et a chargé Luis Tellez de son fonctionnement.
128
“Pepena” est un mot d’origine nahuatl qui signifie enlever, ramasser (pepenaliztli: lever). Le
pepenador passe son temps à choisir et récupérer des objets parmi les ordures pour son usage
personnel ou sa revente. Dans le cas de Mexico il est important de noter que bien qu’il existe des
personnes qui sont chargées de récupérer du matériel dans les ordures soit en le ramassant, le
transportant ou en lui donnant une utilité finale, tous ceux qui récupèrent du matériel ne sont pas
pepenadores car pour être considéré comme tel il faut être reconnu et inscrit dans un groupe et
même souvent vivre sur la décharge.
188
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
De son côté, Gutiérrez Moreno connu comme le tsar des ordures129 a donné à Fernando
Benítez, sa version de l’origine de la décharge de Santa Fe : « En 1970, j’avais vingt-huit
ans et je suis fils de pepenadores. On vivait dans des baraquements, sur les ordures, on
mangeait des déchets ou des plantes qui y poussaient, des pourpiers, des pastèques ou
des citrouilles et on ne pouvait prendre un bain que lorsqu’il pleuvait. On travaillait de 6
heures du matin à 6 heures du soir pour gagner 2 pesos par jour. Les vieux leaders
vendaient les choses, démolissaient les baraques des mécontents, violaient les femmes,
s’amusaient à pisser dans le pulque130 ou la bière qu’ils nous obligeaient ensuite à boire et
moi la colère m’a pris comme si j’avais le feu et on s’est révolté. Les travailleurs étaient de
mon côté. Les leaders avaient corrompu le chef du service de nettoyage du DDF et la
police. Les policiers et les agents des services spéciaux sont arrivés pour nous chasser et
m’ont arrêté. Les travailleurs sont allés à la délégation et ils ont été obligés de me libérer.
C’est alors que la décharge Santa Fe a été créée et les leaders ennemis s’y sont
installés » (Benítez Fernando, 1984 : 71).
A la décharge de Santa Fe, on recevait les déchets ramassés par le service de nettoyage
et transportés par les camions appartenant au DDF. Pour les pepenadores, les ordures
représentaient une richesse et une source de revenus étant donné qu’une fois triées et
sélectionnées, on les vendait comme matière première. D’une certaine manière, cette
richesse a attiré davantage de travailleurs, de personnes presque sans revenus, peu
scolarisés ou analphabètes. La majorité était des émigrants provenant de la campagne131
ayant trouvé sur la décharge un espace pour vivre et travailler. Mais l’accès à cette source
de revenus n’était pas libre et le contrôle était assuré par Luís Téllez qui dut bientôt le
partager avec Fernando Ríos Rayado surnommé el ratón (la souris) et plus tard avec son
propre fils Pablo Téllez Falcón132. A la mort de Fernando Ríos, Pablo Téllez reprit le
129
Il a été leader des pepenadores des décharges de Santa Cruz Meyahualco et Santa Catarina. Il
a réussi à contrôler les pepenadores du District Fédéral grâce à l’appui des autorités
gouvernementales. Né en 1942 à Mexico, il a été, à partir de 1965, président de l’Union des
pepenadores des décharges du DDF (qui comprennent Santa Fe et Cerro de la Estrella). Le pouvoir
et les influences dont il a joui lui ont permis d’occuper des postes importants dans l’administration
publique. En 1979, il était député suppléant, puis député fédéral et plus tard devait occuper des
postes à la délégation Ixtapalapa. Il est mort le 19 mars 1987, assassiné par l’une de ses
maîtresses et laissant l’héritage de son empire à sa veuve Guillermina de la Torre et son fils
Cuauhtémoc Gutiérrez de la Torre. La vie de ce personnage plein de mythes et de conflits a inspiré
les ouvrages Basura de oro. El asesinato de Rafael Gutiérrez Moreno, lider de los pepenadores
(Bambi, 1993) et le roman en français Le roi des ordures (Vautrin Jean, 1997).
130
Boisson fermentée provenant de l’agave.
131
Le travail réalisé par Esquivel Carballeda et Fuentes Márquez au début des années 80 sur la
décharge de Santa Fe montre que 38% de la population était originaire d’autres décharges ou
habitaient illégalement dans des zones adjacentes ; 50% étaient originaires des états de
Guanajuato, Guerrero, Michoacán, Tlaxcala, Puebla, Querétaro et Veracruz et les 12% restant
provenaient de l’État de Mexico (Esquivel Carballeda, L. et Fuentes Márquez, A., 1981 : 155).
132
Pablo Téllez Falcón “est né en 1939 dans une décharge proche de l’asile de fous nommée la
Castañeda….A mesure que la ville s’est agrandie, le dépôt s’est déplacé au Pedregal, au Toreo, à
189
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
contrôle de la décharge, mais à partir de 1972 il dut la partager de nouveau avec un autre
groupe de pepenadores représentant les intérêts de Rafael Gutiérrez Moreno. Ceux-ci
envoyés par le tsar des ordures provenaient de la décharge de Santa Cruz Meyehualco. La
décharge de Santa Fe se trouve alors divisée en deux groupes, correspondant chacune à
la partie basse et la partie haute de la décharge. Dans la partie basse (environ 60% du
terrain) étaient installés approximativement 40% des pepenadores syndiqués à l’Union des
Pepenadores des décharges du DDF et dirigés par Rafael Gutiérrez Moreno dont le
représentant était Pedro Ruiz Aldana, surnommé el perico (le perroquet) remplacé en 1985
par José Flores Valdez dit el dientón (grandes dents). Dans la partie haute se trouvaient
les pepenadores du Front Unique, représenté par Pablo Téllez Falcón (on peut observer
cette distribution sur la figure 11). Dans les années 70, selon la base de données du DDF
la décharge de Santa Fe couvrait une zone de presque 40 hectares où étaient déversées
approximativement 3000 tonnes d’ordures par jour. C’était la seconde décharge la plus
importante de Mexico après celle de Santa Cruz Meyehualco qui couvrait 160 hectares.
Malgré la clause du décret de 1958, la décharge de Santa Fe n’a jamais fonctionné comme
centre d’enfouissement d’ordures. En réalité, il s’agissait d’une décharge à ciel ouvert où
l’on estime que 729 familles sont venues vivre (Castillo Berthier, Héctor, 1990). « La
décharge de Santa Fe, vécue de l’intérieur et non vue du ciel est dramatique. Sur les
montagnes d’ordures fraîches que vomissent les camions s’acharnent 300 hommes et
femmes, 500 énormes chiens et quelques chèvres. Ces ordures vraiment sont des ordures
absolues. A chaque famille correspond un tas de misères, les restes des plats, les déchets
des cuisines et des marchés, les ordures si convoitées et si dangereuses des hôpitaux de
la Sécurité Sociale, la paperasse que sécrètent les bureaucrates du Ministère de
l’Education Nationale, les branches et le gazon coupés dans les jardins ou la boue ou la
terre que produisent les tunnels du métro, des égouts ou des voies rapides…Quant à nous,
élevés dans l’horreur de la saleté, dans le besoin de nous délivrer de la matière organique
destinée à la pourriture, ici ce qui est sale, malodorant, nauséabond configure un enfer où
les diables noirs évoluent comme des spectres suivis de chiens rassasiés et colériques »
(Benítez, Fernando, 1984 : 72-76). Les pepenadores étaient des enfants, des jeunes, des
adultes ou des vieillards des deux sexes, et travaillaient des journées de 8 heures en
moyenne quelque soit leur l’âge, 7 jours sur 7. Ils n’avaient pas le statut de travailleurs
indépendants car, comme le souligne Castillo Berthier (1990), ils étaient subordonnés à
leurs dirigeants qui, à la manière des caciques, ne leur permettaient ni de vendre ni de
Santiago Ahuizotla, à Portales, à la Magdalena Mixuca et finalement à Santa Cruz Meyehualco
(délégation Ixtapalapa). Pablo a suivi le mouvement en se profilant peu à peu comme l’un de ses
leaders » (Benítez, Fernando, 1984 : 73). A partir de 1973, Pablo Telléz a pris la tête de la seconde
congrégation la plus forte des travailleurs, le Front Unique de Pepenadores de Santa Fe.
190
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
retirer du matériel sélectionné sans autorisation mais seulement de s’approprier quelques
objets pour leur usage personnel. C’est le leader qui commercialisait les produits une fois
qu’ils avaient été sélectionnés et le prix variait en fonction de l’article (papier, carton, verre
blanc, de couleur, etc.). « Pour chaque 10 pesos que gagnent les pepenadores, ceux qui
les exploitent en obtiennent 100 » (Esquivel Carballeda, L. et Fuentes Marquez, A., 1981 :
125).
Figure 11: La décharge de Santa Fe.
Au milieu, la partie
connue comme “haute” et
habitée par les membres
du Front Unique de
Pepenadores sous la
direction du leader Pablo
Téllez. A droite, la partie
« basse » occupée par
l’Union de Pepenadores
de la décharge du DDF,
du leader José Valdés.
Source: Repris de
Jorquin Sánchez María
Elena et Lozada Villalón
Rosalinda, 1988: 67-69.
Note: La source ne
dispose pas d’échelle.
Groupe de logements de
la partie basse.
Source: Pablo Téllez
De même que les premiers mineurs, les premiers pepenadores se sont installés dans les
grottes et ont commencé petit à petit à construire leur maisons c’est-à-dire une pièce
ronde, de quelques mètres carrés, fabriquée avec le matériel récupéré sur les ordures:
carton, tôle ondulée, plastique, matelas et quelques meubles. Nous reprenons ici quelques
descriptions des sociologues de l’UNAM qui ont fait des recherches à la décharge :
« Lorsqu’on arrive à la zone de la décharge de Santa Fe, on n’aperçoit pas immédiatement
191
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
les ordures car il existe un espace de 4 à 6 mètres de large au bord et au même niveau
que la route où se situe une frange de baraquements construits avec du matériel de
récupération…Pour le pepenador et sa famille, il y a deux options : l’une est d’établir son
habitation sur la frange de 4 à 6 mètres de large située au bord de la route et l’autre est de
s’établir à 15 ou 20 mètres plus bas, au-dessous du niveau de la route, c'est-à-dire au fond
du ravin. Perpendiculairement à la grand-route de Santa Fe, il existe une voie asphaltée
uniquement les 150 premiers mètres et qui continue avec des ramifications de sentiers en
terre tassée permettant l’accès aux différentes sections de la décharge ; elle est empruntée
par les Services de nettoyage du DDF et d’autres véhicules » (Esquivel Carballeda, L. et
Fuentes Marquez, A., 1981 : 72-73). « Un ravin profond et aride, à moitié rempli d’ordures;
des maisons en tôles ondulées aux toits de carton, des rue sans pavés, des tas d’ordures
répartis de façon irrégulière, des gens et des camions en mouvement: en résumé, un
paysage désolant auquel s’ajoute une odeur fétide » (Jorquin Sánchez, María Elena et
Lozada Villalón, Rosalinda, 1988 : 55).
Un pepenador de la décharge de Santa Fe qui est aujourd’hui à son compte travaillant pas
très loin de là où se trouvait la décharge, nous a raconté: « rends-toi compte que j’avais
donc là ma maison en carton et étions là parmi les ordures…Alors nous vivions au milieu
des déchets et des rats avec le peu que nous avions. Mes enfants et moi, nous venons de
la décharge » (Interview 10). Comme on peut l’observer sur la photo 22, entre l’espace
occupé par les logements des pepenadores et la décharge il n’y avait que très peu de
distance car les maisons étaient proches du lieu de déversement des ordures et
fréquemment les pièces de la maison servaient aussi d’entrepôt pour garder le matériel
ramassé pendant la journée. S’il ne tenait pas dans la pièce, on l’entassait à l’extérieur,
mais cet environnement affectait la santé des gens en les exposant aux odeurs malsaines,
aux infections gastro-intestinales, à une faune nocive, aux tourbillons de poussière, aux
inondations, etc. Dans le film, il y a un extrait du documentaire « Pepenadores » réalisé en
1992 par Rogelio Martínez Merling sur le Bord de Xochiaca où l’on peut observer les
conditions de vie précaires des pepenadores, similaires à celles de la décharge de Santa
Fe (film).
192
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Photo 22: La décharge de Santa Fe.
Dans la
décharge,
l’espace
d’habitation et
de travail se
partageaient.
Source: Pablo
Téllez
Entre les
montagnes
d’ordures
s’organisait le tri
des déchets.
Les proches des
leaders
accédaient à de
meilleures
zones avec des
déchets plus
précieux.
Source:
SERVIMET
Comme l’a montré Castillo Berthier (1990), il existait dans le traitement des déchets de la
ville de Mexico des rapports de pouvoir confus que cachent des intérêts économiques et
politiques liés aux ordures et à leur richesse. Dans ce sens, les leaders des pepenadores
profitaient du nombre important de familles pour offrir services et faveurs aux hommes
politiques et aux fonctionnaires publics particulièrement ceux du PRI (le Parti
Révolutionnaire Institutionnel). Le bénéfice était réciproque, et Rafael Gutiérrez Moreno
s’est même servi de ces relations pour arriver à occuper des postes dans l’administration
publique. Ces liens avec le pouvoir servaient aussi à obtenir des services comme des
livraisons d’eau potable par camion-citerne, ou l’installation de lignes électriques pour
alimenter les logements133. De leur côté, les familles de pepenadores pouvaient jouir de
133
Un autre exemple, au début des années 80, Pablo Téllez a reçu en donation, de la part de la
délégation Alvaro Obregón une surface de terrain pour construire 211 logements qui ont été
terminés en 1985. Ce lotissement porte le nom d’Antonio Carillo Flores mieux connu sous le nom du
193
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
ces rares services publics en échange de faveurs et de servilité envers leurs leaders. Sur
les relations entre les pepenadores et les leaders, on peut voir l’extrait du reportage
présenté par Ricardo Rocha, au cours du programme « Detrás de la Noticia » (Televisa,
1996. Voir film).
La division territoriale de la décharge de Santa Fe pouvait se distinguer aussi grâce à la
couleur des maisons, car le leader de la partie haute distribuait de la peinture bleue et
verte alors que ceux de la partie basse peignaient leurs maisons en blanc et rouge (Jorquin
Sánchez, María Elena et Lozada Villalón, Rosalinda, 1988). Les deux zones manquaient
de systèmes d’évacuation des eaux usées, ce qui fait que les eaux sales se répandaient
aux alentours, les ravins faisant fonction d’égouts. C’étaient les leaders qui assignaient les
zones de travail : « Chaque famille résidant sur la décharge a un ou deux déversements
assignés, elle sait le numéro de sa benne et l’heure approximative à laquelle elle arrive, à
moins qu’elle ne soit tombée en panne…la famille à laquelle correspond la benne va trier
les ordures en s’aidant d’un croc, elle apporte aussi les autres instruments de travail. Les
pepenadores se perdent dans des tas d’ordures malodorantes, ils observent d’abord quel
genre de matériel domine et quel est celui qui a le plus de valeur pour commencer à
l’extraire en premier. Tous peuvent ramasser indistinctement verre, papier, tôle, carton, os,
boîtes de conserve, caoutchouc, chiffons, etc.…Les pepenadores nomment ‘raclage’ le fait
de remuer les ordures pour trouver encore plus de produits. Généralement, ce sont les
enfants qui se consacrent à cette opération et leur travail n’est pas vain. Plus tard, le
matériel trouvé est transporté pour être pesé. Celui qui est chargé de peser le matériel
rapporté par chaque personne, fait le compte et paye le salaire » (Esquivel Carballeda, L.
et Fuentes Marquez, A., 1981 : 97-98).
La journée du travail du pepenador était très mal payée raison pour laquelle toute la famille
participait au travail, comme nous l'a expliqué le pepenador interviewé « ainsi comme tu
peux le voir, les ordures rapportaient un peu plus d’argent qu’un autre travail, tu retirais un
peu de fric à la semaine mais en te crevant tous les jours, c’est comme tout, tu dois te
crever, non ? Et ça parce que les leaders payaient pas cher. Tu réunissais le matériel
trouvé et tu étais obligé de leur vendre à eux tout ce qui était recyclable, tu me
comprends ? Et on le vendait aux propres leaders parce que toi, tu ne pouvais pas le
vendre ailleurs, c’était interdit » (Interview 10). Les pepenadores trouvaient ce dont ils
avaient besoin dans les ordures : vêtements, chaussures et aliments. En effet, peu de
«Corbeau» (El Cuervo) et se trouve à 3 km. au nord-ouest de la décharge, à la limite de l’avenue
Tamaulipas.
194
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
familles disposaient de revenus suffisants pour acquérir les produits que les vendeurs
ambulants leur proposaient dans leurs camionnettes, à l’entrée de la décharge.
Les relations de travail entre le leader et le pepenador étaient de type informel et ce dernier
ne jouissait d’aucune protection sociale ni d’aucun genre de prestation. Le leader exerçait
son pouvoir comme un cacique, un patriarche, et ses faveurs, ses bienfaits et sa protection
se payaient avec le travail et la servilité. Luís Téllez, le premier dirigeant de la décharge de
Santa Fe a fait construire une école primaire. On dit aussi qu’il payait les festivités de la
fête de la Vierge de la Guadeloupe, le 10 mai (Fête des Mères) et à la manière d’un bon
protecteur, il payait de sa poche l’alcool et le repas. « Cette position de ‘propriétaire des
vies et des objets’ qu’adoptaient les contremaîtres envers les pepenadores leur permettait
d’avoir un contrôle absolu sur les travailleurs avec le soutien, à l’extérieur de la décharge,
des fonctionnaires de l’État et des syndicats qui légitimaient le pouvoir exercé par ceux-ci.
A l’intérieur, ils s’appuyaient sur leurs affidés et assistants qui répandaient chez les
pepenadores la terreur et la peur d’être battus, voire assassinés, pour exercer ainsi
pleinement leur pouvoir » (Castillo Berthier, Héctor, 1990 : 80).
La peur constante de perdre les faveurs du leader ou la crainte de représailles, ont fait du
trieur d’ordures une personne méfiante envers l’« étranger », celui qui vient du dehors134.
C’est l’impression qu’a eue Fernando Benítez : « à Santa Fe, il n’y a ni rires ni
plaisanteries. Ma présence les offense et ils me regardent non pas avec une haine
compréhensible mais avec un souverain mépris. Ils semblent me dire : ‘Qu’est-ce que tu
viens faire, t’assurer que tes déchets sont notre vie ?’ » (Benítez Fernando, 1984 : 76).
Grace à la méfiance des pepenadores envers les regards extérieurs et le rejet de la
société, le groupe est solide, même si encore aujourd’hui un grand nombre de membres ne
font plus partie de la corporation. Le pepenador que nous avons interviewé et qui a
abandonné le groupe, il y a plus de quinze ans, a bien montré cette attitude envers moi :
« sois pas surpris, je sais que tu ne vas pas m’emmerder, c’est comme tout, on veut garder
notre gagne-pain. C’est comme toi, comme celui qui s’occupe des pneus, comme celui que
tu vois dans un bureau, comme celui qui fait l’aumône, on a tous besoin du fric…Donc ici
c’est ma source de revenus, je ne sais rien faire, je ne sais rien, je sais un peu lire et écrire
mais je ne sais rien. Je passe mon temps à ramasser les ordures de deux, trois entreprises
134
Castillo Berthier a utilisé la sociologie participative pour pourvoir accéder au groupe des
pepenadores de la décharge de Santa Fe. Il a dû travailler dans les ordures et avec les
pepenadores pendant trois ans. De mon côté, l’entretien que j’ai réalisé avec le pepenador que j’ai
rencontré près de Santa Fe a été fort difficile, non seulement parce que le chef de famille esquivait
constamment mes questions, mais parce que dans ses réponses et ses attitudes il laissait
transparaître une certaine méfiance envers moi et l’usage de mon information, en m’avertissant
plusieurs fois de ne pas la divulguer et surtout de ne pas la transmettre à l’un des leaders par peur
de représailles envers lui ou sa famille bien qu’il ait quitté le groupe depuis des années.
195
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
et je me maintiens avec cela. Il ne s’agit pas d’autre chose et c’est comme tout. Tout ce
que tu vois autour de moi, m’a demandé beaucoup de travail, hein ? Si tu parles tu me
causes des problèmes, une fois ça m’est arrivé…Tel que tu nous vois tous sales, une fois,
nous étions dans la décharge et des gens comme toi sont arrivés. Ils ont vu ma fille toute
crasseuse et ils m’ont dit comme toi, non ? Seulement une photo et finalement ils l’ont
publiée dans un prospectus de Mère Thérèse de Calcutta, semble-t-il, pour des donations.
Et comme toi, ils disaient que c’était pour un travail de je ne sais pas quoi. Ensuite ils
s’enrichissent aux dépens de nous et non, ça ne se fait pas, parce que moi, je me fais
avoir » (Interview 10).
Sur la décharge, cette cohésion sociale était plus profonde « il y a toujours un rejet évident
que les pepenadores subissent quotidiennement de la part de la société et cela les obligent
à rester isolés comme un clan fermé et marginal, opprimés par un cacique légitimé par
l’État même » (Castillo Berthier, Héctor, 1991 : 26). Sur la décharge, seul le leader pouvait
autoriser la présence d’un étranger ou de quelqu’un de nouveau pour travailler au
ramassage. Le pepenador interviewé l’explique ainsi : « oui, donc, je suis allé bosser très
jeune à la décharge, c’est pour ça que je te dis que moi, j’y ai été toute ma vie…j’ai
toujours été dans les ordures, depuis que je suis môme, c’est que les ordures sont très
convoitées, tous veulent y travailler, c’est comme ça…j’ai commencé tout petit, j’allais
ramasser mes ballons et, tu sais, ensuite, des jouets et peu à peu je me suis fait des
relations. Pour qu’on t’y accepte, c’est dur » (Interview 10).
Le territoire et le nombre de pepenadores de la décharge se sont accrus. En 1985, celle-ci
occupait une superficie de 69 ha où l’on déversait en moyenne 2 650 tonnes d’ordures par
jour. Cette source de travail alimentait environ 5 000 pepenadores (Castillo Berthier,
Héctor, 1990 : 163). Pendant cette période, l’agglomération de la ville de Mexico s’est
agrandie en suivant la route des bennes et s’est rapprochée de la zone de la décharge,
raison pour laquelle les autorités du DDF ont commencé à s’interroger sur l’impact des
montagnes d’ordures (voir photo 23).
Cette image de marginalité et de précarité qui s’est dessinée à Santa Fe avec les carrières
et la décharge, s’est aggravée à cause d’un autre élément. A la fin des années 70, Santa
Fe est devenu le territoire des bandes de jeunes (chavos banda) et comme le dénonçaient
les médias : « les premiers ont été ‘Los Panchitos’ qui semaient la terreur à Santa Fe.
Maintenant les bandes de jeunes et même d’enfants se sont multipliées dans cette zone à
l’ouest de la ville » (Hernández, R., 20 septembre 1982). Ces bandes étaient formées
généralement d’adolescents socialement et économiquement marginaux, habillés à la
196
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
Punk et utilisant un langage particulier « ils unissent leur rancune sociale à l’appétit naturel
transgresseur de leur âge…ils ont besoin de se venger d’une société qui les a méprisés et
obligés à vivre dans la violence quotidienne » (García Robles, Jorge, 1985 : 246).
Photo 23. La décharge de Santa Fe.
En 1985 la décharge
occupait une
superficie de 69 ha
et 2650 tonnes
d’ordures arrivaient
en moyenne par jour.
Dans la décharge
travaillent environ
5000 pepenadores
(Castillo Berthier
Héctor, 1990: 163)
Source: SERVIMET
Source: Pablo Téllez
Les noms de ces groupes tels que los Panchitos135, les buk (bandas unidas kiss), les
crocodiles, les nazis, les boxers, les bourreaux ou les rebelles punk apparaissent dessinés
135
Los Panchitos est l’une des bandes les plus importantes et redoutées du District Fédéral. Créée
en 1978 par trois jeunes portant le prénom de François (de là le nom du groupe) et provenant de la
colonia Observatorio avait pour zone d’influence divers quartiers des délégations Álvaro Obregón,
Miguel Hidalgo et Cuajimalpa. On estime qu’elle a réussi à réunir plus de 500 éléments. En 1987 la
bande a inspiré le réalisateur Arturo Velasco qui a tourné un film sur eux intitulé « La banda de los
Panchitos ».
197
Chapitre IV
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
(tags) sur tous les murs des alentours de Santa Fe, le long de l’ancien chemin vers Toluca
jusqu’aux décharges. Les bandes non seulement se sont appropriées la zone de Santa Fe
avec leurs graffitis mais aussi avec leurs concerts de rock. Dans une certaine mesure, on
peut dire que leurs rencontres souvent violentes avec d’autres bandes ou avec la police
ont fait que : « Santa Fe acquiert de la notoriété à cause de la présence des Panchitos qui
représentent les conditions où l’on vit depuis toujours dans les zones marginales. Ces
personnages sont continuellement associés aux problèmes de la délinquance et de la
drogue ainsi qu’à certaines manifestations culturelles s’exprimant à travers une façon
différente de s’habiller et de parler » (Rodríguez López, Y., 1994 : 19).
Au début des années 80, les bandes se sont multipliées et, selon les calculs des autorités
de la délégation Álvaro Obregón, on estimait qu’il y avait 300 bandes en 1982. Ceci a
conduit inévitablement à une image de Santa Fe reflétant un territoire de bandes, de
violence et de péril. Les médias ont bien exploité cette représentation, en soulignant les
aspects les plus choquants et négatifs de ces groupes, souvent associés aux bandes
délictueuses. Cette information a circulé au cours les journaux télévisés et dans la presse
écrite, stigmatisant Santa Fe comme un lieu dangereux. La revue Proceso a publié à cette
époque : « pendant la journée, le quartier est tranquille, il semble qu’il ne s’y passe rien,
mais à mesure que le soir tombe les jeunes apparaissent dans les rues….La tombée de la
nuit impose ‘‘l’état de siège’’. Les voisins rentrent chez eux. Quiconque ose sortir doit être
conscient des risques qu’il court : « donne-moi une cigarette » ou « un peu de fric pour une
bouteille » peuvent être le prétexte pour frapper, attaquer ou même tuer » (Hernández, R.,
20 septembre 1982 : 19).
Contrairement à ce que les autorités et les journalistes disaient, les habitants de Santa Fe
se défendent en disant que les jeunes qui portent des jeans moulés, des vestes de cuir,
des T-shirts imprimés représentant des groupes de rock, les cheveux longs et des bottes
(habillement qui caractérise les bandes de jeunes) venaient des colonias voisines, comme
Observatorio, Tacubaya, La Cañada, Alfonso XIII, América ou Santo Domingo. Ainsi l’a
assuré un habitant du village « à Santa Fe il n’y avait pas de bandes, mais au contraire
celles-ci venaient d’en bas et quand nous savions qu’elles arrivaient, nous préférions rester
chez nous. Souvent, quand ils avaient commis quelques délits, ils venaient se cacher ici
car les ruelles et les chemins ne permettaient pas à la police de passer et ils connaissaient
de bonnes cachettes » (Interview 8). De même s’exprimait le résident de la colonia Bejero :
« le seul endroit où il y avait une bande c’était sur la décharge, ils s’appelaient les Buks, et
c’est alors qu’on a accusé Santa Fe d’être la terre des Panchitos alors que ceux-ci
venaient de beaucoup plus bas, d’Observatorio, de par là, près de Tacubaya et ils venaient
198
Chapitre IV
Santa Fe et Angelópolis, une stratégie commerciale ou de croissance urbaine ? Les origines des projets
de temps à autre. Quand ils passaient l’avenue, ils étaient nombreux, c’était presque
toujours le vendredi soir ou le samedi parce qu’ils organisaient leurs concerts au-dessus
d’ici, là où étaient les carrières, ils s’installaient sur des terrains vagues et commençaient à
boire, à danser, à fumer ; ils étaient vraiment nombreux et quand ils montaient par ici, on
entendait tinter leurs chaînes, les bâtons avec lesquels ils frappaient et ici ont commencé à
apparaître des groupes de choc qui les agressaient. Donc ils n’étaient pas très bien reçus,
on savait que les Panchitos allaient arriver et on se préparait pour les contenir et on prenait
des mesures dans les écoles » (Interview 12).
Originaires de Santa Fe ou non, les bandes se sont appropriées physiquement et
médiatiquement le territoire. Si on avait demandé dans les années 80 ce qu’était Santa Fe,
la réponse aurait très certainement tourné autour du Santa Fe de Vasco de Quiroga et de
ce qui en restait : une église, un ermitage et une source ; en ajoutant que les bois, les
vergers et les terres agricoles avaient disparu pour devenir un territoire de la périphérie de
Mexico. Là où vivaient et travaillaient les marginaux ou Los olvidados (les oubliés) comme
le dépeint Luís Buñuel dans son film mythique des années 40 (voir film). A Santa Fe ce
n’était donc plus les indiens ni les pauvres de la Colonie qui cherchaient refuge. Dans les
années 80, ce lieu était devenu celui de la pauvreté, de tous ceux qui se trouvaient rejetés
par le monde moderne. A Puebla, dans un autre contexte, la périphérie ouest se dessinait
aussi comme étant le refuge des oubliés de la Révolution car les ejidos étaient l’objet
d’occupations et de constructions illégales privées de tous services, où se concentrait une
population aux revenus les plus bas.
Face à ces conditions physiques et sociales, les gouvernements se sont proposé de
renverser les dynamiques économiques et sociales qui se développaient à la périphérie
ouest autant de Mexico que de Puebla et ces intentions devaient se concrétiser dans les
deux projets urbains de Santa Fe et d’Angelópolis, comme nous l’expliquerons par la suite.
199
5. La transformation urbaine : la naissance
d’un quartier
Dans les années 80, le Mexique sortait d’une crise économique après la dévaluation du
peso face au dollar et la chute des prix du pétrole. Le gouvernement du PRI, sous le
mandat de José López Portillo (1976-1982) devait marquer la fin d’un modèle de
croissance fondé sur le développement industriel. En 1982, le gouvernement du président
Miguel de la Madrid Hurtado (ancien ministre de la Programmation et du Budget pendant le
sexennat antérieur) s’est lancé dans la restructuration de l’économie pour tenter de placer
le pays dans la dynamique mondiale du moment. La formulation du Plan National de
Développement 1982-1988 reflétait cette intention en déplaçant le moteur de l’économie
des exportations de matières premières aux manufactures et aux services.
Le groupe de ministres de cette période présidentielle avait, pour la plupart, fait leurs
études à l’étranger ; cela leur a donné une disposition et une ouverture pour adopter les
changements nécessaires pour sortir le Mexique de sa crise économique et en faire un
pays développé, comme ils avaient l’habitude de l’annoncer dans leurs discours. Ce sont
eux qui ont décidé de suivre la voie du néolibéralisme économique que d’autres pays tels
que l’Angleterre ou les Etats-Unis appliquaient déjà depuis longtemps. Parmi ces
fonctionnaires, il faut nommer Carlos Salinas de Gortari qui prêtait son appui au président
comme ministre de la Programmation et du Budget et qui ultérieurement est devenu
président de la République. Celui-ci a redéfini le rôle des entreprises publiques et a
démarré leur privatisation, en cherchant à réduire la taille de l’État. Son bras droit était
Manuel Camacho Solís qui a d’abord été sous-secrétaire du même ministère puis député
fédéral et enfin, à partir de 1986, ministre du Développement Urbain et de l’Environnement,
poste qu’il devait occuper deux ans. Un autre collaborateur important de Carlos Salinas de
Gortari était Manuel Bartlett Díaz qui fut ministre de l’Intérieur et donc le bras politique de
toute opération de réformes de l’État136.
136
Controversé, car durant son mandat au ministère de l’Intérieur, le journaliste Manuel Buendía a
été assassiné. Crime non élucidé, mais d’après les journalistes, le ministre aurait été compromis. Le
nom de ce ministre a figuré aussi dans les enquêtes menées par la DEA et cela en raison de
l’assassinat d’un de ses agents, Enrique Camarena. Enfin, on ne peut oublier son poste de
président de la Commission Fédérale Electorale pour les élections de 1988 où Salinas de Gortari
devait être déclaré vainqueur après des élections très contestées.
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Depuis le début du sexennat de Miguel de la Madrid, s’imposa la nécessité de planifier et
aménager le territoire. Pour cela, a été créé un nouveau ministère fédéral appelé du
Développement Urbain et de l’Ecologie (SEDUE137). Il a remplacé l’ancien Ministère des
Etablissements Humains et des Travaux Publics (SAHOP). Un autre objectif du
gouvernement était de stimuler la participation sociale et de coordonner les actions des
communes avec les initiatives privées. Cela se fit grâce aux Comités de Planification pour
le Développement formés de représentants des différents secteurs sociaux; ils étaient
chargés d’intervenir dans le processus de planification gouvernementale. Toutefois, et cela
malgré les divers instruments de l’administration publique tels que le Plan National de
Développement, le Programme National du Développement Urbain et du Logement ou le
Programme de Réaménagement Urbain et de Protection Ecologique etc. peu de solutions
se sont avérées viables. Dans le cas spécifique de la ville de Mexico, les désastres qui
sont survenus tels que l’explosion de San Juan Ixhuatepec en 1984 et le séisme de 1985,
ont gravement affecté la population.
En 1988, Carlos Salinas de Gortari arrivait au pouvoir et pendant son mandat devait
encore plus clairement prédominer une vision économique de style néolibéral138. Le Plan
National de Développement a établi comme priorité de l’État : la promotion, le contrôle et la
coordination de la macroéconomie. Ainsi, les actions du gouvernement ont-elles cherché
en priorité à réactiver le commerce extérieur et à moderniser le pays dans tous les
secteurs de la production et par conséquent dans toutes les villes : « comme faisant partie
de la correction globale de l’économie mexicaine, on a mis en marche une stratégie pour
obtenir une ville plus concurrentielle, aussi bien sur le plan national qu’international tout en
lui permettant de compter sur des finances publiques saines qui ne dépendent plus du
subside fédéral et qui rendent possible l’agrandissement de l’infrastructure si coûteuse
mais si indispensable. On a pensé promouvoir des investissements pour moderniser
l’industrie déjà existante en la rendant concurrentielle et en l’obligeant à respecter ses
responsabilités quant à l’environnement. Outre les nouveaux investissements dans des
industries qui ne polluent pas et ne gaspillent pas d’eau, on a décidé aussi d’encourager
des investissements dans le secteur des services dans le but de créer de nouveaux
emplois et d’augmenter les recettes de l’Etat » (Gamboa de Buen, J., 1994 : 97).
137
La SEDUE a été créée en 1983 (Journal officiel de la Fédération. 25 mars 1983) pour remplacer
le Ministère des Etablissements Humains et des Travaux Publics (SAHOP) créé en 1976. La
SEDUE est devenue en 1992 un sous-ministère, rattaché au Ministère du Développement Social,
SEDESOL (Journal Officiel de la Fédération. 25 mai 1992).
138
Pendant cette période on a privatisé le système bancaire, vendu les entreprises d’État, signé
l’ALENA et on a rétréci encore davantage l’appareil gouvernemental.
202
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Quelques uns des acteurs principaux du sexennat de Miguel de la Madrid sont réapparus
sur la scène politique pour s’intégrer à l’administration de Salinas de Gortari. Manuel
Bartlett a occupé d’abord le poste de ministre de l’Éducation en lançant des réformes du
système éducatif du pays puis, en 1993, celui de gouverneur de l’état de Puebla139. Patricio
Chirinos Calero occupa, le poste de ministre du Développement Urbain et de l’Ecologie et
devait être remplacé en 1992 par Luis Donaldo Colosio, l’année même où ce ministère
devenait celui du Développement Social (SEDESOL). Manuel Camacho Solís a occupé le
poste de chef du Département du District Fédéral (DDF) de 1988 à 1993 et deux de ses
collaborateurs ont eu la tâche spécifique de conduire sa politique et les activités qui en
dériveraient : le premier, Juan Enriquez Cabot, fils de l’ex-ministre du Tourisme pendant le
sexennat de Miguel de la Madrid140 et le second, Marcelo Ebrard actuel chef du
gouvernement du District Fédéral pour le PRD (Parti de la Révolution Démocratique)
descendant du fondateur des grands magasins El Puerto de Liverpool. Le travail de
Camacho Solis au DDF a reçu le soutien également de Jorge Gamboa de Buen, à la
Direction Générale de l’Aménagement Urbain et de la Protection Ecologique chargée de la
mise en ordre et de la régulation du développement urbain à Mexico141.
Le cabinet des ministres de Salinas a lancé les directives qui devaient imposer aux villes le
défi d’attirer de nouveaux investissements pour rénover les activités économiques
spécialement dans les secteurs technologique, commercial et financier. Ces conditions ont
eu une incidence directe sur les exigences des villes dans la mesure où les politiques
prétendaient opérer des changements grâce à l’aménagement des espaces, le plan
d’occupation des sols ainsi que l’image urbaine et architecturale. C’est dans ce cadre que
divers projets urbains ont été créés afin de moderniser les villes ; lesquels, selon Adolfo
Guilly, devaient introduire de nouveaux acteurs :
« Un nombre croissant d’observateurs (l’auteur compris) pensent que la direction de
l’Etat mexicain est passée ou est en train de passer aux mains d’un nouveau bloc de
pouvoir, surgi des entrailles de la bourgeoisie post-révolutionnaire au cours d’un
processus accéléré de concentration de ses capitaux ainsi que d’un renforcement de
ses liens avec le capital transnational (en particulier celui des Etats-Unis) durant les
quinze dernières années. A grands traits, ce bloc est constitué par une triple alliance
entre le capital de grands groupes économiques mexicains (qui se sont affirmés et ont
été sélectionnés au cours de ce processus) dans lesquels se concentre le pouvoir
139
L’un des derniers postes qu’il a occupé dans l’administration publique est celui de sénateur de la
République (2000-2006).
140
Juan Enriquez est le fils d’Antonio Enriquez Savignac considéré comme le fondateur de Cancún.
En effet, en 1969 la Banque du Mexique a intégré le Fonds d’infrastructure touristique (Infratur) afin
de développer un programme intégral de centres touristiques. Enriquez Savignac a dirigé les
recherches pour identifier de nouveaux sites et c’est ainsi qu’ont surgi Cancún et Ixtapa Zihuatanejo.
Gustavo Díaz Ordaz devait approuver le projet qui a ensuite été capitalisé par Luís Echeverría
Álvarez. En 1974, année où Quintana Roo est devenu un état, on inaugurait à Cancún le premier
hôtel. Juan Enríquez Cabot a fait ses études à Harvard et dirige actuellement le Life Science Project
Harvard Business School et est membre du Centre d’études latino-américaines David Rockefeller.
141
Directeur actuel du groupe immobilier Danhos.
203
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
économique du pays ; le capital d’Etat étroitement lié au pouvoir politique et le capital
transnational établi dans le pays, qui a lui aussi été l’objet dans ce laps de temps d’un
processus de sélection et d’épuration »
Le capital du pays s’est dirigé vers d’autres secteurs économiques. De cette façon la
prédominance et le niveau de spécialisation qu’avaient acquis les activités tertiaires ont
donné un nouveau sens à la ville, en la plongeant dans un processus de modernisation où
les espaces financiers et commerciaux se sont remarqués. Santa Fe et Angelópolis
matérialisent cette nouvelle vision. Mais si dans l’aménagement de l’espace urbain
interviennent divers agents (entreprises privées, institutions publiques et privées,
organisations, associations, individus) tissant des relations de toutes sortes, au Mexique la
responsabilité de la direction du développement urbain correspond aux trois niveaux du
gouvernement : celui de la fédération, de l’état et de la municipalité142. En ce sens et dans
les transformations de Santa Fe et d’Angelópolis, on peut se demander jusqu’où va cette
attribution et quel a été le rôle de l’Etat dans ce processus mais aussi comment sont
intervenus les autres acteurs et particulièrement l’initiative privée et en tout cas quels ont
été les projets urbains, quelle a été leur vision et quels en ont été les coûts économiques,
sociaux etc.
5.1.
L’intervention des pouvoirs publics, les raison de leurs travaux
Dans la mise en forme de ce qui allait devenir Santa Fe et Angelópolis sont intervenus
différents niveaux de gouvernement. A Mexico, Santa Fe a fait partie de ce qu’on a appelé
les mégaprojets, parmi lesquels figuraient la rénovation écologique de Xochimilco et la
revitalisation du centre historique de la ville y compris le projet Alameda. Ces grands
projets ont été conçus comme des axes d’investissements public et privé dans la ville. A
Santa Fe, la figure dominante était le gouvernement fédéral qui représentait à cette époque
142
Ceci est indiqué dans les articles 27 et 115 de la Constitution ainsi que dans la loi Générale de
Peuplements Humains approuvée en 1976 et modifiée en 1981 et 1983. Cette dernière réforme a eu
lieu dans le cadre de ce qu’on a appelé le Système National de Planification Démocratique
découlant de la loi Nationale de Planification Démocratique (approuvée en 1982). Selon cette
conception, la planification est coordonnée (entre différents niveaux de gouvernement), concertée
(entre le pouvoir public et les groupes sociaux et l’initiative privée) et participative (faisant intervenir
divers groupes sociaux et des organes de consultation). D’un autre côté, l’article 115 de la
Constitution octroie aux états et communes la faculté de légiférer en matière de planification et mise
en ordre des centres de population et des conurbations, en participant à des actions conjointes avec
la fédération.
204
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
la centralisation du pouvoir politique et économique du pays. En même temps il était
chargé de la gestion urbaine du territoire du District Fédéral à travers le Département du
District Fédéral. A Puebla, au contraire, le gouvernement de l’état était responsable du
projet Angelópolis et c’est lui qui a décidé de consacrer une partie importante de ses
ressources au développement de la capitale de l’état. Dans les deux cas, les
administrations respectives (fédérale et étatique) ont joué un rôle important en participant
activement au développement et à la promotion des différentes zones afin d’encourager
l’établissement de nouveaux investissements. Ceux-ci constituaient en effet la raison
essentielle de chacun des projets même si l’on peut trouver des argumentations différentes
dans chacun des cas.
5.1.1.
Santa Fe, un projet de développement contrôlé et de régénération
urbaine.
Au début des années 80, les terrains proches du village de Santa Fe se trouvaient encore
fortement affectés par l’activité des carrières, la décharge d’ordures et les habitations
précaires et insalubres. Ces facteurs physiques et sociaux ont décidé le gouvernement
fédéral à intervenir pour réparer les dégâts. Les premiers essais ont eu lieu en 1981, alors
que Carlos Hank González143, proche collaborateur de López Portillo, se trouvait à la tête
du Département du District Fédéral. Par l’intermédiaire des Services Métropolitains SA de
CV (SERVIMET)144, le gouvernement fédéral a acquis divers terrains dans la zone connue
sous le nom de Santa Fe-Contadero. L’accord n° 68 p ublié dans la Gazette Officielle du
DDF fait référence à cet achat dont il ne précise ni la localisation, ni le montant ni
l’extension, bien qu’il mentionne son but : « sur lesquels on réalisera divers chantiers tels
143
Originaire d’Atlacomulco, (état du Mexique), ce fonctionnaire occupe d'abord des postes à
CONASUPO (1961-1969), puis devient gouverneur de l’état de Mexico pour le PRI (1969-1975).
Pendant son sexennat commence l’urbanisation de Ciudad Nezahualcoyotl et Cuatlitlán Izcalli. En
1976, il est nommé régent du DDF et c’est pendant son administration que sont tracées les grandes
voies rapides (ejes viales) et que l'on construit le marché d’Abastos. En 1988, il occupe deux ans le
Ministère du Tourisme et en 1990 est nommé ministre de l’Agriculture et des Ressources
Hydrauliques. Il favorisera alors la refonte de l’article 27 de la Constitution.
144
En 1977, c’est Hank González qui a constitué Services Métropolitaines (SERVIMET), comme
une entreprise immobilière du District Fédéral. Le capital initial de l’entreprise paraétatique s’élevait
à 100 millions de pesos. Le DDF a retenu 969 actions sur les 1000 qui ont été émises; la
Compagnie Industrielle d’Approvisionnement et les Systèmes de Transport Collectif et Electrique en
ont retenu 10 chacun faisant ainsi du DDF le sociétaire majoritaire. L’entreprise faisait partie de
l’administration publique et dépendait indirectement de l’exécutif fédéral, elle possédait un Conseil
d’administration sous la direction du régent du DDF et en tant qu’entreprise d’État elle était régie par
les dispositions du droit public et privé.
205
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
que la réinstallation des logements illégaux, la construction de voies, de centres éducatifs,
la création d’espaces verts, de centres de services, etc. » Le troisième point du même
document autorisait l’entreprise SERVIMET à réaliser des chantiers « les travaux de
nivellement ainsi que l’utilisation des matériaux qui en proviennent ont pour but la
régénération écologique et sociale de la zone de Santa Fe, l’entreprise SERVIMET et les
tiers qu’elle embauchera à ces fins ne seront pas soumis au paiement des droits pour
l’exploitation de matériaux pierreux » (Gazette Officielle du DDF, 1° août 1981 : 17).
De cette façon, le DDF et plus particulièrement son titulaire Hank González ont donné à
SERVIMET la faculté d’exploiter directement ou à travers des tiers, les matériaux des
carrières145 en échange du nivellement des terrains affectés. Auparavant, dans un autre
texte publié le 1° novembre 1979, sous le titre d’A ccord n° 132, on avait donné ces mêmes
attributions à SERVIMET, bien que dans ce cas, l’objectif fût la mise en conformité des
voies et le droit de passage. L’accord comprenait « les terrains qui avaient été utilisés
autrefois comme chemins vicinaux, les droits de voie et de tramway depuis le km. 8 au
km.12,5 du chemin Santa Fe-Contadero » et de la même manière, les entreprises
embauchées par SERVIMET pouvaient profiter des matériaux qu’on obtiendrait des
travaux (cité dans la Gazette Officielle du DDF. 1° août 1981).
Mais les intentions du gouvernement pour profiter des terrains de Santa Fe devaient
s’éclaircir bientôt, lorsqu’en octobre 1981, José López Portillo a décrété l’attribution d’un
terrain d’approximativement 20 ha en particulier pour la construction d’un centre éducatif
dans les terrains connus sous le nom de Peña Blanca. Achetés par SERVIMET146, ces
terrains étaient d’une certaine façon propriété du DDF, (Journal Officiel de la Fédération.
Vendredi 9 octobre 1981). La donation a bénéficié à l’Université Ibéro-américaine (UIA),
institution de caractère privé et d’inspiration chrétienne fondée par la Compagnie de Jésus.
Les anciennes installations de l’université se trouvaient depuis 1961 dans la colonia
Campestre Churubusco, rue Via Láctea, au sud de la ville, mais le 14 mars 1979, un
tremblement de terre affecta sérieusement ses bâtiments. Le terrain de Santa Fe
représentait donc une opportunité attrayante puisqu’il possédait une plus grande superficie,
toutefois il représentait pour l’université un défi dans la mesure où il s’agissait d’un
contexte difficile étant donné que le terrain était situé à la périphérie de la ville ; il manquait
des voies de communication et l’endroit était à quelques mètres seulement de la décharge
145
En réalité la faculté d’octroyer des concessions pour l’exploitation des carrières relève
exclusivement du gouvernement fédéral par l’intermédiaire de ce qui était alors le Ministère de
l’Energie, des Mines et de l’Industrie Paraétatique.
146
Selon les données du DDF, 55,20% de la superficie du projet de Santa Fe étaient des terrains
appartenant à SERVIMET, 6,40% au DDF et 33,40% à des particuliers. 4,92% était propriété de la
commune et des ejidos (Gazette Officielle du District Fédéral, 12 septembre 2000 : 36).
206
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
d’ordures et des carrières. La direction de l’institution a exprimé ses inquiétudes dans un
article publié dans la revue Proceso, « à première vue le site ne nous enthousiasme pas
beaucoup, mais nous avons dû l’accepter en voyant qu’il existait un programme de
réhabilitation qui prévoit la construction d’infrastructures et de services…Au nord et au sud,
il y a des carrières de sable et des décharges qui seront vite transformées en espaces
verts. En outre il est limitrophe du CIDE (Centre d’Investigation et d’Enseignement
Economique) et de la nouvelle maison du président de la République López Portillo »
(Ibarra, María Esther, 1° février 1982).
Effectivement parmi les rares riverains de Santa Fe se trouvait le président de la
République lui-même qui la dernière année de son mandat, s’était fait construire une
résidence. Quelques-unes des personnes interviewées pensent que c’est la véritable
raison pour laquelle on a développé Santa Fe. En février 1981, on a commencé la
construction de « la colline de José López Portillo » mieux connue sous le nom de « la
colline du chien » (à cause du surnom populaire du chef d’état), en face des carrières et de
l’autre côté de la route Mexico-Toluca, exactement dans la colonia Lomas de Vista
Hermosa (délégation Cuajimalpa). Les médias n’ont pas omis cette information et Proceso
a publié à de nombreuses occasions, des informations sur cette construction « elle a une
superficie de 122 681,28 m2…15 563 m2 de construction des quatre maisons sur les douze
hectares sur la colline » (Correa, Guillermo, 13 septembre 1982 ; Marín, Carlos, 19 février
1983 : 6-11).
La résidence du président assurait d'une certaine manière le développement tant désiré
pour cette zone. Ainsi l’UIA a commencé, en 1982, la construction du campus sur les plans
des fameux architectes Francisco Serrano Cacho, Pedro Ramírez Vázquez et l’ingénieur
Rafael Mijares. Pour assurer la construction de l’université et son accès, on a réalisé cette
même année la construction d’une voie de 25 kilomètres (voir la photo 24) qui unissait le
village de Santa Fe au terrain de Peña Blanca où commençaient les travaux de l’université.
C’est le gouvernement fédéral qui s’est chargé de la voirie par l'intermédiaire du Ministère
des Etablissements Humains et des Travaux Publics147. A la hauteur du village de Santa
Fe, on a agrandi l’ancien chemin vers Toluca pour en faire une avenue. Cette habitante de
la colonia Bejero se souvient : « Soudain, les travailleurs sont arrivés, ils ont fermé
l’avenue en bas et au bout du village, plus ou moins depuis le kilomètre 8½ jusqu’à Belén,
là où sont les supermarchés Boscoso et Aurrerá. Ils ont donc tout fermé et ils ont dit
‘reculez, parce qu’on va agrandir l’avenue’. Alors les gens ont protesté mais les machines
étaient déjà là. Des négociateurs leur ont dit qu’ils allaient leur donner des matériaux pour
147
SAHOP
207
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
reconstruire leurs maisons, qu’ils allaient régulariser leurs terrains étant donné que
beaucoup n’avaient pas de titres de propriété, et qu’ils allaient tout régler, mais ils n’ont
rien fait. C’était en 1982-83, à tous ces gens ils n’ont rien donné et ils ont fait les travaux
d’extension, comme ils le voulaient, parce qu’avant ce n’était qu’un simple chemin. Eh oui,
il y avait beaucoup de trafic de bennes à ordures, de transports en commun, de camions
qui transportaient du matériel, c’était ce qui passait le plus par ici. Mais ceux du
gouvernement n’ont rien dit, on s’est rendu compte de ce qui arrivait quand ils ont fermé
les rues et commencé à démolir les maisons. Personne n’a été indemnisé, il y avait de la
boue partout et tu devais aller jusqu’en bas, dans la boue, pour prendre ton bus »
(Interview 12)
Photo 24: Construction de l’avenue Vasco de Quiroga, 1982.
L’avenue Vasco de Quiroga donne accès à la nouvelle zone de Santa Fe, de même que l’autoroute à
Toluca et la prolongation Paseo de la Reforma. Source: SERVIMET
La photo 25 montre les bâtiments de l’UIA lors de leur inauguration en 1988. A ce propos,
un habitant du village de Santa Fe raconte : « La première chose qu’ils ont faite c’est
l’Ibéro (l’Université Ibéro-américaine), mais d’abord ils ont posé la première pierre et je me
rappelle que longtemps c’est resté comme ça sans construction. Ça c’était environ en
1982, quand au cours d’une cérémonie l’Ibéro a posé la première pierre. Ensuite ils ont fait
la rue principale qui s’appelle maintenant avenue Vasco de Quiroga. La construction, c’est
López Portillo qui l’a réalisée …pour avoir une sortie, un accès plus facile à la route de
Toluca et relier Reforma à la colline du chien…ainsi la colline du chien et Santa Fe se sont
trouvées divisées par la route de Toluca et la maison du président est restée du côté de
Cuajimalpa, dans la zone chère de Bosques. Alors Portillo a fait cette avenue pour avoir un
accès rapide à Reforma et Constituyentes ». (Interview 8).
208
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Photo 25: Installations de l’Université Ibéro-américaine, Santa Fe, 1988.
Les bâtiments de l’Université Ibéro-américaine ont été inaugurés en 1988. A l’époque, les carrières et la
décharge se trouvaient près de l’université. Source: SERVIMET
L’UIA n’était pas le premier organisme éducatif à s’établir dans la zone de Santa Fe car le
CIDE (Centre d’Investigation et d’Enseignement Economique), institution publique
d’enseignement supérieur, était déjà située au kilomètre 16,5 de l’ancienne route MexicoToluca. On y trouvait également le Centre International des Affaires Agricoles, la « Maison
de l’Agronome » et à la hauteur du kilomètre 14,5148ce qui avait été le siège de la
Commission Nationale des Cultures de Fruits (Conafrut), les deux dépendant du Ministère
de l’Agriculture. Mais à cette date, il n’y avait aucune construction près des carrières ou de
la décharge et en ce sens, l’UIA a été la première. Toutefois et étant donné son caractère
d’institution privée, elle a provoqué le mécontentement de la population riveraine, en
particulier des bandes de jeunes, comme le montrent les titres de la presse du moment :
« C’est la lutte de classes pas des titres. Les bandes de Santa Fe se déclarent en guerre
contre l’Ibéro » (Puig, Carlos, 6 juillet 1987) ; « L’Ibéro plus chère que jamais occupant
aujourd’hui le territoire des marginaux » (Hinojosa, Oscar, 6 juillet 1987) ; « la cohabitation
des prolos et des riches » (Barabino, Graciela, 1° octobre 1988).
Jusqu’à maintenant les actions du gouvernement à Santa Fe ne suivaient pas un plan
spécifique bien que l’accord de 1981 mentionne l’existence d’un « Programme de
Régénération Ecologique et Sociale ». Toutefois, nous n’avons trouvé aucun document ou
référence qui puisse prouver l’existence du programme. A cette époque, seuls SERVIMET
et son directeur, l’architecte Roque González Escamilla149, étaient chargés des travaux
148
Ces terrains ont été transférés au projet Santa Fe après un accord signé le 25 mai 1993 entre la
SEDESOL et le DDF mais jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas été inclus dans les projets de cette zone.
A ce jour, on pense qu’ils pourraient être occupés par le Campus Cuajimalpa de l’UAM (Université
autonome métropolitaine), institution publique d’enseignement supérieur.
149
Quand Carlos Hank González était gouverneur de l’État de Mexico (1969-1975), il a occupé le
poste de directeur de projets de l’Institut d’Action Urbaine et d’Intégration Sociale (AURIS),
organisme décentralisé créé pendant son sexennat et chargé de réaliser une grande partie des
chantiers publics de l’état.
209
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
réalisés dans la zone. Et de nouveau, nous citons la revue Proceso qui, dans son n° 391,
spécifie quels étaient ces chantiers « le boulevard extérieur de la route Mexico-Toluca avec
un passage inférieur, la bretelle Toluca-Prolongement Viaducto, un passage inférieur et un
tunnel du nom Peña Blanca-Chula Vista Hermosa et la construction de deux bassins de
régulation pour contrôler l’affluent des fleuves Tacubaya et Becerra ». Et il semble que, dès
cette date, on envisageait la construction d’un centre commercial, comme mentionne la
revue : « on prévoyait la formation d’un sous-centre urbain de services qui contribuerait à
fortifier l’autosuffisance de cette zone qui, on le savait déjà, serait ou sera le centre
commercial, près de l’endroit où s’établira la nouvelle Université Ibéro-américaine »
(Ramírez, Ignacio, 30 avril 1984 : 18).
Selon ce que précisait l’accord de 1981, SERVIMET a cédé les travaux de nivellement et
d’exploitation des carrières aux entreprises Meroca SA de CV, propriété de l’ingénieur
Melchor Rodríguez Caballero et aux Constructeurs d’Infrastructure Mexicaine SA
(Codimex) appartenant à Federico Escobedo Garduño. Mais en plus, SERVIMET a octroyé
à la première entreprise immobilière la réalisation des routes et lui a vendu, en 1982, les
terrains Mina 8½, une fraction de Peña Blanca et Peña Blanca IV qui représentaient une
superficie totale de 693 567 m2. Sur ces terrains, Meroca a projeté un lotissement
résidentiel et le centre commercial, comme l’affirme le numéro de Proceso cité ci-dessous :
« Sous prétexte qu’il fallait compléter les plans de développement urbain des délégations
Cuajimalpa et Alvaro Obregón, les mineurs et les habitants de Santa Fe ont été dépouillés
de leurs droits de propriété. SERVIMET a acheté à d’autres propriétaires leurs terres, à
des prix dérisoires pour les revendre ensuite à l’entreprise immobilière Meroca à 75 pesos
le m2. L’entreprise a fractionné environ 600 000 m2 et au bout d’un an, en 1982, elle
vendait à 15 000 pesos le m2 » (Ramirez, Ignacio, 30 avril 1984 : 16). Alors que CODIMEX
n’a obtenu le permis d’exploiter les carrières La Mexicana et l’Encino150 que pour une
durée de cinq ans.
Malgré les concessions faites aux entreprises privées, il a fallu attendre 1983 pour que
commencent, de façon très lente, les véritables travaux de nivellement de la zone. Ceci dû
150
Ce permis s’est étendu jusqu’à l’année 2000 quand le terrain El Encino a été exproprié à la suite
d’un décret publié le 10 novembre par le gouvernement de Mexico à la tête duquel se trouvait alors
Rosario Robles. Le terrain avait déjà été exproprié en 1984 mais un recours d’amparo contre
l’expropriation a permis à Federico Escobedo Garduño d’en conserver la possession. Le décret de
2000 avait pour objectif de construire l’avenue Carlos Graef Fernández mais pour la deuxième fois,
ce chef d’entreprise a réussi à se protéger grâce à un autre recours d’amparo et empêcher de cette
façon la construction de la voie, ce qui devait entraîner en 2005 le procès contre Andrés Manuel
López Obrador pour la levée d’immunité du chef du gouvernement du District Fédéral. D’un autre
2
côté, 716 000 m du terrain 81/2 ont été récupérés par SERVIMET en 1986. L’entreprise a estimé à
cette époque la valeur du terrain à 2 270 millions de pesos. L’argument pour casser le contrat avec
MEROCA SA de CV a été que la vente avait été réalisée de façon illicite.
210
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
en grande partie au fait que la réalisation des travaux dépendait du délogement des
familles qui se trouvaient sur ces terrains. En 1984, le gouvernement fédéral et le
Département du District Fédéral, dont le chef était alors Ramón Aguirre Velázquez (19821988), ont commencé à agir de façon plus déterminante. Finalement, le projet envisagé
depuis 1981 paraissait viable et pour le réaliser, le gouvernement a considéré nécessaire
l’expropriation des terrains. Ainsi, en 1984, selon le principe d’utilité publique, le
gouvernement a exproprié une superficie de 426, 35 ha. de terrains et de carrières de la
zone Santa Fe-Contadero (carte 11): Tepecuache, Preconsa, Jalalpa, Tlapizahuaya, El
Hospital, Tlayacapa, Aureli-Viadas, Particulares, El Pedregal, Carlos A. Madrazo, Prados
de la Montaña I, II, III et IV, Héctor Velásquez Cardona, Casa Blanca, La Alemana,
Soyohualán, El Triángulo, La Ponderosa, Jorge Cravioto, Escobedo, Cruz Manca et La
Mexicana (Journal Officiel de la Fédération. Vendredi 27 juillet 1984).
Carte 11. Terrains expropriés de la zone Santa Fe-Contadero, 1984.
L’expropriation des terrains en 1984 affecta aux propriétaires des carrières et particuliers qui habitaient dans la
zone. Source: Dessiné sur le plan de la Zone Spécial de Développement Contrôlé Santa Fe, SERVIMET.
Le gouvernement de Miguel de la Madrid a exposé les arguments suivants en se servant
de l’instrument juridique d’expropriation: « transformer la zone en fournissant de meilleures
conditions de vie à ses occupants, en rénovant la localité selon les exigences
urbanistiques
actuelles
ainsi
qu’en
constituant
des
réserves
territoriales
écologiques….pour une planification correcte de la zone, la préservation et la régénération
écologique et pour la destiner à des lotissements afin de loger les personnes des couches
populaires…pour la construction de bâtiments publics et de jardins ainsi que la création
211
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
d’une nouvelle décharge de déchets et pour d’autres usages qui puissent bénéficier à la
population » (Journal Officiel de la Fédération. Vendredi 27 juillet 1984 : 21).
L’expropriation a eu des effets réversibles sur les contrats d’acquisition et de propriété des
terrains. Le document a constitué en quelque sorte un « passons l’éponge » grâce auquel
tous les terrains sont devenus propriété du gouvernement du DDF. En échange, le
gouvernement a indemnisé ceux qui pouvaient démontrer qu’ils étaient en possession des
terrains. Dans les cas contraires, on a procédé à l’expulsion, comme cela a été le cas dans
les colonias Valentín Gómez Farias, Carlos A. Madrazo et Kilomètre 8½ (Ramirez, Ignacio,
30 avril 1984 :18). L’expulsion a été confiée au DDF par l’intermédiaire des délégations
Alvaro Obregón et Cuajimalpa. Quelques propriétaires ont posé des recours d’amparo151
pour récupérer leurs terrains entamant alors de longs procès. Parmi ceux-ci figuraient les
mineurs Flores Maldonado et Escobar Garduño152. L’un des propriétaires de cette zone
nous a expliqué comment il a réussi à récupérer ses droits de possession :
« Le terrain original était très grand, il couvrait toute La Mexicana et une partie de
Prados de la Montaña, tout appartenait à mon grand-père. Quand il est mort, mon
oncle, le fils aîné, qui s’appelait comme mon grand-père, a commencé à vendre comme
si cela lui appartenait…..mon oncle avait 22 ans et il a vendu des biens qui
appartenaient à des membres de la famille et qui les possédaient depuis longtemps.
Juste avant l’expropriation, ils s’y opposèrent et luttèrent pour obtenir une révision. Le
gouvernement leur paya une indemnisation et c’est comme cela que le terrain devint
propriété du DDF. Mais les ventes que mon oncle a réalisées en 1944 sont illégales,
parce qu’il s’est servi du nom de mon grand-père qui était mort…selon ce qu’on sait,
ces terrains et d’autres encore, appartenaient à mon arrière grand-père, depuis les
années 1830 environ. Mais peu à peu on a perdu beaucoup d’informations, même le
cadastre n’a pas les plans originaux….c’est mon père qui s’est battu pour ces terrains
et avec raison. D’abord contre ceux qui voulaient se les approprier et ensuite contre le
gouvernement….En 1981, il a récupéré une partie du terrain et a commencé à le
travailler, en exploitant les matériaux mais ensuite l’expropriation de 1984 est arrivée,
ses beaux-frères eux-mêmes l’ont prévenu et lui ont dit ‘c’est maintenant que tu l’as
récupéré aux gens qui l’avaient, que le gouvernement te l’enlève et contre lui tu ne vas
rien pouvoir faire’. Et c’est alors qu’il s’est protégé avec un recours d’amparo et ça a été
une lutte quotidienne pendant 4 ans dans les tribunaux. Il fallait se documenter
etc.…Bon, il a même reçu des menaces, des coups de feu, enfin ! Jusqu’à ce qu’en
1988 il récupère définitivement le terrain grâce à l’amparo » (Interview 25).
L’expropriation marqua, le début de la régénération de Santa Fe. Cependant, après le
tremblement de terre de 1985, l’intérêt pour cette zone passe au second plan et pendant
plusieurs années on ne devait plus rien y faire, on devait même envisager la disparition de
SERVIMET. Toutefois, c’est en 1987, quand on a actualisé le Programme Général de
Développement Urbain du District Fédéral qu’a resurgi l’idée de créer un pôle de services à
151
Un recours d’amparo est promu par un particulier contre une loi, un règlement, un décret ou toute
autre décision d’une autorité.
152
Les propriétaires mécontents étaient nombreux, selon les données de SERVIMET, en 1991, sur
le total d’hectares expropriés, on en avait indemnisé 78% et 12, 5% étaient protégés par un amparo,
8% n’avaient pas été indemnisés et 1,5% n’avaient pas été réclamés (Direction d’Affaires
Juridiques, SERVIMET, 30 juillet 1991).
212
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Santa Fe, destiné d’abord à servir la population riveraine. On a également envisagé de
délimiter une partie de la zone de Cuajimalpa-Santa Fe pour la conservation écologique et
réduire la croissance urbaine. Comme le souligne le texte même du programme « il s’agit
d’une zone de grande importance historique et culturelle. Grâce à ses caractéristiques
topographiques, on peut en faire un site d’intérêt naturel et il faut prêter une attention
spéciale à sa conservation et sa préservation en évitant l’exploitation irrationnelle du sol »
(Gazette Officielle du DDF. 24 avril 1989 : 19).
Plus tard, le Programme Partiel de Développement Urbain de la délégation Alvaro Obregón
(1987) a repris l’un des objectifs celui de « protéger et conserver l’authenticité et l’identité
de cette zone typique (e village de Santa Fe) » et plus loin encore « améliorer les politiques
d’utilisation des déchets de Santa Fe afin que ceux-ci puissent être industrialisés...
Transformer les décharges en centres d’enfouissement technique qui puissent plus tard se
régénérer pour fonctionner comme des espaces verts et de loisirs » (Gazette Officielle du
DDF. 24 avril 1989 : 41). En ce qui concerne le développement des voies de circulation, il
faut mentionner la construction de la Prolongation Paseo de la Reforma et de l’Avenue
Vasco de Quiroga. En accord avec ces objectifs, le même document envisage la création
d’une « zone spéciale de développement contrôlé des décharges de Santa Fe, la
sauvegarde du patrimoine architectural et la délimitation de la zone patrimoniale » (Gazette
Officielle du DDF. 24 avril 1989 : 41).
Le Programme Général de Développement Urbain du District Fédéral et le Programme
Partiel de la Délégation Alvaro Obregón allaient fournir un soutien plus ferme à la
réhabilitation de Santa Fe, où effectivement les conditions environnementales constituaient
le problème majeur. A savoir, la pollution produite par la décharge, l’érosion des sols, la
déforestation causée par l’activité des carrières et surtout la pollution des nappes
phréatiques. Dans un calcul présenté dans un Mémoire Technique de SERVIMET, on
estime que les superficies affectées étaient les suivantes : « exploitation minière 280 ha.;
problèmes de déforestation et érosion des sols 306 ha.; décharge à ciel ouvert 34 ha.;
surface déboisée à conserver 30 ha. » (SERVIMET, 1994a : 19).
5.1.1.1. Le macroprojet : le début de l’histoire du nouveau Santa Fe
Avant la publication, en 1987 des Programmes, Général du Développement Urbain et
Partiels des délégations, le gouvernement d'une certaine manière, était déjà intervenu
dans la problématique environnementale de Santa Fe. Déjà en 1986, SERVIMET avait
213
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
réduit les zones de décharge d’ordures et avait commencé la requalification d’autres zones
destinées à la plantation d’arbres. Toutefois pour le traitement des tonnes d’ordures, il a
fallu créer un centre d’enfouissement technique sur une surface d’environ 35 ha. dans le
terrain annexe à Prados de la Montaña III. Le centre d’enfouissement a commencé à être
opérationnel en mars 1987153. Mais au début, on a permis aux pepenadores de continuer
leur travail aux deux endroits, autant sur la décharge que sur le centre d’enfouissement,
bien que sur ce dernier, de façon plus contrôlée car ils devaient respecter des horaires et
laisser les travailleurs du DDF s’occuper aussi des déchets. De cette manière, le centre
d’enfouissement d’ordures a marqué, pour la première fois, une séparation entre l’espace
de travail et celui du logement pour les pepenadores « aucun pepenador ne vivait à Prados
Montaña ; aussi bien ceux de la partie haute que ceux de la partie basse. Tous rentraient
tous les jours chez eux sur l’ancienne décharge et la surveillance aussi bien pendant les
heures de travail que pendant celles de repos revenait au DDF. Le premier inconvénient
auquel se sont heurtés les travailleurs fut l’accès au lieu de travail vu qu’ils devaient
parcourir 1km. ½ à pied, le deuxième c’est qu’ils devaient travailler loin de chez eux et de
leur famille ce à quoi ils n’étaient pas habitués » (Castillo Berthier, Héctor, 1990 : 163).
La décharge Santa Fe a été fermée officiellement en mai 1987. Une partie des familles des
pepenadores contrôlées par Pablo Téllez ont occupé les logements qu’elles s’étaient faits
construire auparavant dans le lotissement Carillo Flores (Le Corbeau). Les autres
pepenadores avec ceux de la partie basse se sont établis en face du centre
d’enfouissement d’ordures Prados de la Montaña, sur un terrain appelé Tlayapaca et
assigné par le DDF. Cette extension de plus de 14 ha. a été retirée du patrimoine du
District Fédéral par un décret publié en 1988, l’objectif c’était de le céder « en faveur des
bénéficiaires du programme de relogement des pepenadores de Santa Fe…afin qu’il soit
destiné à la construction de logements, de cours, de services collectifs et de porcheries »
(Gazette Officielle du DDF. 24 octobre 1988 : 11). Pour le relogement des pepenadores à
Tlayapaca, on a construit 546 habitations de 64 m2, avec des murs en briques et des toits
de tôle ondulée, matériel donné par le DDF et le Ministère de l’éducation (Alvarez Lona, A.
L. et López López, Rogelio, 1999). Le pepenador que j’ai interviewé faisait partie des
familles déplacées à Tlayapaca. Il raconte : « non, la décharge de Santa Fe était immense,
on était plus de 800 familles ; et après cela quand on nous a dégagés de là, on nous a
envoyés à Tlayapaca parce qu’on était du PRI (parti du gouvernement), on appartenait au
153
Malgré les précisions du décret de 1958, la décharge de Santa Fe n’a jamais fonctionné comme
un centre d’enfouissement d’ordures à la différence de Prados de la Montaña où l’on a appliqué
toutes les techniques de traitement et de confinement des déchets. La méthode utilisée consistait à
éparpiller les déchets puis à les compacter en les réduisant à une taille minimum pour les couvrir
ensuite de terre à la fin de chaque journée en installant des torchères pour brûler le biogaz.
214
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
PRI. A ce moment-là le président était Miguel de la Madrid, c’est lui qui nous a relogés…A
Tlayapaca on avait ces espèces de salles de classe préfabriquées et c’est là qu’on vivait »
(Interview 10).
L’entrée à Tlayapaca était marquée par un arc et donnait accès directement au parking. A
quelques mètres se trouvait une salle à usage multiples où l’on a installé une crèche et pas
très loin la maternelle « Tzicalco », l’école primaire « General José Ma. Tapia Freyding »,
une chapelle consacrée à la Vierge de la Guadeloupe (où le prêtre de l’église du village de
Santa Fe venait officier la messe) et une porcherie. L’une des maîtresses de la maternelle
nous a expliqué la distribution du terrain à Tlayapaca :
« Ils avaient des maisons en tôle mais dans les pires conditions parce qu’ils vivaient à
quinze dans une petite maison. C’était comme une commune, un lieu où tout est à
tous. Oui, ils avaient un endroit où dormir, par exemple, le papa dans une chambre et
les enfants dans une autre. La construction des murs étaient en ciment, en briques
mais les toits étaient en tôle ondulée et par temps de chaleur c’était infernal et quand il
faisait froid on se gelait…à l’entrée il y avait comme une espèce d’arc…l’endroit était
petit, il y avait des terrains de foot et comme c’étaient des pepenadores ils habitaient la
rue du carton qui faisait le coin avec la rue du verre ou du métal, du fer » (Interview11).
A Tlayapaca non seulement les allées ont repris les noms des matériaux récupérés dans
les ordures mais on y a respecté l’ancienne division socio-spatiale de la décharge de Santa
Fe, la rue « du verre » séparait les deux groupes. Les travailleurs qui appartenaient au
Front Unique de Pepenadores de Pablo Téllez, c’est-à-dire environ 1305 personnes (348
familles) se sont établis du côté est, tandis que l’Union des pepenadores des Décharges
du DDF (José Valdés) avec environ 1937 personnes (426 familles) a pris le côté ouest
(Juárez Guevara, M., 1998 : 14). A Tlayapaca, les services étaient réduits, l’eau était
distribuée à l’aide de camion-citerne et on obtenait l’électricité avec des installations
illicites.
Le transfert des pepenadores de la décharge de Santa Fe à Tlayapaca n’a pas été facile.
Ce sont les leaders qui se sont chargés de convaincre et d’assigner les logements aux
familles. Bien qu’on ait obtenu le terrain grâce à une donation, les familles n’avaient pas de
titres ou de documents qui puissent certifier leurs propriétés. Leur possession se limitait à
la promesse de la part des leaders de faire les démarches nécessaires pour obtenir les
titres de propriété. A cela il faut ajouter qu’il y avait toujours des rumeurs selon lesquelles
on allait fermer le centre d’enfouissement d’ordures ce qui provoquait chez les
pepenadores une grande incertitude car ceci signifiait la perte probable de leur foyer et de
leur source de travail. Comme nous l’a expliqué la maîtresse de la maternelle, ce sentiment
était partagé par le groupe « surtout ce qui les unissait était de sentir toujours la menace
d’être chassés des lieux et oui, on entendait dire ‘on va nous chasser’ et soudain on me
215
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
demandait ‘qu’est-ce qu’on va faire Madame ?’ De fait, une fois, je ne sais pas exactement
pourquoi ou comment il y a eu un incendie, et on a dit qu’il avait été provoqué par un parti
(voir film). Je me souviens que j’ai organisé une collecte et la directrice n’était pas d’accord
parce qu’elle ne voulait pas que je me compromette, elle disait que c’était des problèmes
politiques, ‘ne te mêles pas de ça parce que tu vas te faire tuer’, me disait-elle » (Interview
11).
En même temps que le gouvernement commençait à fermer la décharge et s'occuper du
relogement des pepenadores, il entamait les négociations pour mettre fin au travail dans
les carrières comme l’explique l’ancien mineur que nous avons interviewé :
« Donc, les carrières ont été fermées peu à peu parce que le gouvernement a eu des
pourparlers avec les propriétaires des carrières comme avec les leaders des
pepenadores. Ceux du gouvernement ont commencé à interdire le travail dans les
carrières. Pour y arriver, il y avait au début un chemin par en haut, puis on leur a donné
la permission de faire une entrée en bas parce que les mineurs ont discuté avec le
gouvernement afin qu’on leur laisse exploiter toute la partie d’en haut qui correspond à
l’ancien chemin vers Toluca, là où est maintenant l’Alameda. Avant, c’était une colline
qu’ils ont détruite et le premier chemin aux carrières se trouvait par là. La carrière était
sur une espèce de colline et les camions montaient par un chemin en colimaçon, c’est
là que passaient les camions, puis les terrains ont été saisis. Cela a débuté l’année de
Miguel de la Madrid Hurtado, quand on a commencé à restreindre le travail. Alors, on a
pris d’autres boulots, par exemple dans les trous que laissaient les carrières, on a
commencé à jeter les gravats suite au tremblement de terre de 1985. On y a jeté
beaucoup de gravats et on en tirait aussi de l’argent…Certaines fois, je continuais à
retirer du sable des carrières, mais peu à peu ils ont commencé à recouvrir la décharge
et à en faire un centre d’enfouissement d’ordures. Ce boulot ce sont les Services
Métropolitains qui nous l’ont donné, vers 1987ou 1988. On retirait de la terre pour
couvrir les ordures et ainsi elles se comprimaient peu à peu avec des cheminées pour
que le gaz sorte et ensuite, à la fin, on jetait de la terre dessus pour planter du gazon.
On peut encore voir les cheminées quand on se promène vers l’Ibéro. On a donc
travaillé sur les deux centres d’enfouissement qui ont été faits, celui où se trouve
aujourd’hui l’Alameda et l’autre, dont j’ai oublié le nom, et qui est devenu un espace
vert…Je crois que c’est à cette époque que commença le projet de la nouvelle zone.
D’abord on a terminé l’avenue et on nous a embauchés pour commencer à niveler les
terrains, enlever les énormes trous des carrières, à tasser là où est aujourd’hui Televisa
et le centre commercial, là où était les carrières 8½ et la Totolapa. Après on a continué
avec la Peña Colorada, la carrière de Cruz Manca, La Mexicana, La Fe et
Petrus…mais bon ça faisait déjà un moment que je ne retirais presque plus de sable,
ce boulot s’achevait » (Interview 9).
Effectivement, en 1988, les activités de la décharge avaient cessé et en grande partie
celles des sablières ou des carrières. Les pepenadores ont été relogés, les premières
voies de communication de la zone étaient construites (la Prolongation de Reforma et
l’Avenue Vasco de Quiroga) et l’UIA a commencé à recevoir les premiers étudiants dans
les locaux de Santa Fe. La photo 26 montre la zone à la fin de 1989, lorsque les activités
de la décharge avaient cessé.
216
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Photo 26. Santa Fe, 1989.
Les installations de l’Université Ibéro-américaine et
derrière le centre d’enfouissements d’ordures
Alameda Poniente. Source: SERVIMET
Le centre d’enfouissements d’ordures
Source: SERVIMET
Effectivement les premières actions du gouvernement à Santa Fe avaient pour objectif la
régénération du lieu. En enterrant les ordures et en fermant les carrières, on prétendait
éliminer la pollution, les mauvaises odeurs et l’image de précarité de la zone pour
commencer ainsi l’histoire de la nouvelle Santa Fe. Cet objectif a pris encore plus
d’importance à partir de décembre 1988, avec l’arrivée de l’équipe de fonctionnaires de
Carlos Salinas de Gortari dont l’intention était de moderniser le pays en termes
économiques, sociaux et démocratiques.
Pour la ville de Mexico, la nouvelle administration a lancé une double stratégie « d’un côté,
elle a ouvert de nouvelles zones de développement pour absorber la pression immobilière
et de l’autre, elle a introduit un processus de récupération des zones centrales qui lors des
dernières décennies s’étaient dépeuplées et détériorées » (Fondo de Cultura Económica,
1994 : 909). C’est selon ce même schéma que devaient surgir les macro-projets
d’investissements et entre autres celui de Santa Fe qui, selon les mots des fonctionnaires
de la ville, a été conçu comme une espèce de succursale du monde occidental qui devait
aider à attirer des entreprises technologiques. Le directeur de SERVIMET à l’époque, Juan
Enriquez Cabot, parlait de Santa Fe « comme du Cambridge mexicain, une zone où
s’uniraient les entreprises, les centres de recherches et les universités ; un pôle
secondaire, autosuffisant, exceptionnel et exemplaire » (Xanic, Alejandra, 16 mai 1999).
217
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Pourquoi réaliser un projet aussi ambitieux à Santa Fe et non dans une autre zone de la
ville ? Pour répondre à cette question nous citons l’explication donnée par SERVIMET,
dans son dépliant informatif sur le projet:
« La zone ouest de Mexico a connu une croissance de population déséquilibrée par
rapport à son expansion territoriale ce qui explique que la demande de logements mais
aussi de commerces et de services n’ait pas pu être satisfaite. Au début, la participation
du DDF à Santa Fe a surgi du fait que les habitants du lieu vivaient dans l’insécurité
constante étant donné que leurs logements étaient établis dans leur majorité sur les
coteaux d’une pente instable et pleine de crevasses résultant de l’exploitation minière
sur laquelle s’ouvraient le chemin Santa Fe-Contadero et l’ancien chemin de fer vers
Toluca. Toutefois, à mesure qu’avançaient les études sur cette zone, le DDF à l’aide de
ses Services Métropolitains a découvert que cette superficie offrait de grandes
possibilités pour développer une localité urbaine à croissance contrôlée qui remplisse
les objectifs de récupérer et régénérer la zone dévastée pendant des années et de
canaliser la demande d’espace insatisfaite à Mexico…De cette façon le DDF favorisera
la croissance de la ville de manière qu’elle soit adaptée aux besoins de la grande
métropole ce qui renforcera les secteurs de l’économie, favorisera la création d’emplois
et créera pour la ville une énorme réserve territoriale et écologique » (SERVIMET,
1994b)
A la même question, un fonctionnaire du développement urbain à la délégation Alvaro
Obregón en 2005 a répondu en faisant allusion aux problèmes de l’environnement, mais
aussi en laissant entrevoir les enjeux politiques : « donc, avant tout, vu la menace sur
l’environnement qui sévissait dans la zone et aussi parce qu’il s’agit là de décisions
politiques qui concernent le développement de certaines zones particulières de la ville »
(Interview 26). Quand il parle de décisions politiques, le fonctionnaire fait allusion à la
demeure de Lopez Portillo et à ses intérêts personnels pour améliorer les alentours de la
zone. Selon le directeur de planification du Ministère du Développement Urbain et du
Logement du DF (SEDUVI), les raisons économiques avaient davantage de poids :
« D’un côté, le problème de Santa Fe c’étaient les décharges, les carrières et les
ravins. Et de l’autre, la situation stratégique parce qu’il était uni à la route de Toluca et
disons qu’il était comme le prolongement de Reforma, l’une des principales zones
économiques de la ville ….qui arrivait jusqu’à Las Lomas mais avec Santa Fe s’ouvrait
la possibilité de la continuer vers Toluca, ville importante aussi, pour l’économie. Au
niveau des entrepreneurs et des emplois, on a donc décidé que l’expansion se ferait
ici….c’est pas la même chose vers l’est, par exemple, en pensant à Nezahualcóyotl ou
la sortie vers Puebla, car ce ne sont pas les mêmes conditions économiques. En effet,
c’est par l’est qu’entre la marchandise à Mexico, mais ce n’est pas par l’est qu’elle en
sort et ce n’est pas non plus là où sont installées les grandes entreprises de la ville,
parce que toute la zone de Nezahualcóyotl, de la Vallée de Chalco ont une vocation
beaucoup plus orientée vers le logement » (Interview 3).
Toutefois, la zone de Santa Fe n’offrait pas encore des terrains tout à fait aptes pour
couvrir les objectifs prétentieux de la nouvelle administration gouvernementale, comme le
souligne un Mémoire Technique de Gestion de SERVIMET; en 1988 dominait la
problématique suivante :
-
218
Réfutations du décret d’expropriation.
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
-
Inconsistance dans la documentation du patrimoine du DDF acquis par
l’intermédiaire de SERVIMET.
-
Réalisation d’actions mais sans l’existence d’un plan.
-
Malentendus dans les concessions pour l’exploitation des carrières.
-
Permanence d’habitations illégales.
-
Problématique sociale et d’emploi parmi les pepenadores.
-
Suspension des travaux d’urbanisation de la part du DDF. (SERVIMET, 1994a : 4)
Pour rendre réalisable le projet gouvernemental, on a donc élaboré, en 1989 le Plan
Général d’Occupation des Sols et de Régénération de Santa Fe. L’application du plan
concerne environ 850 ha. Pour l’élaboration du document, le gouvernement a eu recours à
des architectes renommés: c’est Abraham Zabludowsky qui a été chargé de la vaste zone
de Peña Blanca et du terrain 8½ où il a projeté l’installation de bureaux. De son côté,
Ricardo Legorreta planifiait La Fe où il a établi ce qu’il a appelé un Centro de Ciudad
(centre-ville) et Teodoro González de León s’est chargé des zones de logements qui se
concentraient dans ce qu’il a nommé La Loma, sur les terrains connus comme
Tlapizahuaya et l’Hôpital. L’entreprise d’ingénieurs Colinas de Buen a réalisé l’architecture
paysagère et les projets d’aménagement des espaces verts. De cette façon, dans le plan
général se trouvait défini le nouveau caractère économique de Santa Fe. En 1990, le Plan
Général d’Occupation des Sols s’intégra au Programme d’Amélioration et de Régénération
de Santa Fe. La superficie du programme comprenait les terrains achetés par SERVIMET
pendant les années 70, en même temps que ceux qui avaient été expropriés en 1984. Le
document a reçu, en 1992, l’aval de la Coordination Générale d’Aménagement Urbain et
de Protection Ecologique du District Fédéral154 dont le directeur était Gamboa de Buen. On
a créé également la Commission de Coordination du Programme d’Amélioration et de
réhabilitation de Santa Fe155, chargée de donner suite à l’exécution du programme.
En outre, pour développer les zones constructibles définies dans le plan de 1989 et le
programme de 1990, en octobre 1993, le gouvernement fédéral, a décrété et cédé, à titre
gratuit 2 056 111m2 de la zone en faveur de SERVIMET. C’est à dire environ 48% des
terrains expropriés en 1984 et que nous présentons sur la carte 12. De cette manière, le
gouvernement formalisa la responsabilité de SERVIMET pour la réalisation des travaux, la
construction de l’infrastructure, la vente de terrains ainsi que le droit de jouir des honoraires
résultant des différentes opérations et des travaux. Finalement, en 1995, toutes ces actions
ont eu pour résultat, la publication d’un accord où l’on approuvait la Zone Spéciale de
154
Aujourd’hui Ministère du Développement Urbain et du Logement (SEDUVI):
Conformée par le DDF et le Ministère du Développement Urbain et Ecologie (SEDUE), elle a
opéré de 1988 à 1994 :
155
219
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Développement Contrôlé Santa Fe et où l’on incluait le Plan Général de 1989. Une Zone
Spéciale de Développement Contrôlé156 est un instrument administratif et opérationnel qui
permet de réguler la croissance de la ville dans des superficies présentant des
caractéristiques et des problématiques particulières (dans la seconde partie, nous
approfondirons l’étude des actions gouvernementales et l’utilisation de la ZEDEC Santa
Fe).
Carte 12. Santa Fe, terrains désincorporés au patrimoine du DDF par décret en 1993.
Source: Dessiné sur le plan de la Zone Spécial du Développement Contrôlé Santa Fe, SERVIMET.
156
Connues comme ZEDEC par ses sigles en espagnol les premières ont été créées en 1987 par la
Commission Coordinatrice du Développement Rural pour s’occuper en priorité des zones de
conservation écologique, ensuite elles ont été appliquées au domaine urbain par l’intermédiaire du
Programme Général du Plan Directeur de Développement Urbain du District fédéral, afin de
préserver des zones ou des quartiers présentant un intérêt particulier pour la ville. La prolifération
des ZEDEC dans le District Fédéral à la fin des années 80 s’explique parce que ses habitants y ont
trouvé un recours pour participer aux changements d’affectation des terrains et freiner dans
quelques cas la pression des entreprises immobilières, la congestion urbaine et la détérioration de
la qualité de la vie : En 1994, on en avait approuvé 22 dans le District Fédéral et 17 autres étaient
en attente (Gamboa de Buen, J., 1994 ; Sánchez Mejorada, Ma. Cristina, 1993). Les Zones
Spéciales de Développement Contrôlé ressemblent à ce qu’on appelle en France une Zone
d’Aménagement Concertée (ZAC).
220
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
5.1.2.
Angelópolis, un programme de réserves territoriales.
A Puebla, les motifs pour développer une nouvelle zone n’étaient guère éloignés des
motivations du projet de Santa Fe, dans le District Fédéral. Toutefois, les circonstances ont
été différentes parce que dans la capitale de l’état de Puebla, on se trouvait face au
problème du manque de surfaces constructibles. Comme nous l’avons expliqué au chapitre
4, avec le décret de 1962 le gouvernement de l’état a essayé de résoudre le problème en
annexant les communes de San Jerónimo Caleras, San Felipe Hueyotlipan, San Miguel
Canoa, Resurrección et Totimehuacán (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel
de l’état de Puebla, 30 octobre 1962). Cependant, dans les années 80, les perspectives
d’expansion ont commencé à se diriger vers l’ouest, en suivant la voie connue comme La
Recta vers Cholula, zone où l’on avait pensé développer un couloir urbain spécialisé en
services « bien qu’on n’ait réalisé aucun plan ou programme précis, le gouvernement de
l’état a acheté des terrains dans cette zone, dès 1980, afin de pouvoir décentraliser les
services publics qui avaient besoin d’importantes superficies » (Melé, Patrice, 1994 : 110).
Cette tendance s’est renforcée en 1986 avec le Programme d’Aménagement Territorial de
la Région Cholula, Huejotzingo et San Martín Texmelucan auquel participaient 22
communes. L’objectif principal du document était de régulariser l’occupation du sol et
d’orienter les investissements de la zone ouest et nord de la commune de Puebla157
(Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Mardi 25 novembre
1986). Ce programme prévoyait la construction de l’aéroport Hermanos Serdán et du
couloir industriel Quetzalcóatl, ce dernier prioritaire pour l’installation d’industries et pour
canaliser ainsi la conurbation avec les communes de San Martín Texmelucan et
Huejotzingo.
Plus tard, en 1988, pendant le gouvernement de Mariano Piña Olaya (1987-1992)
l’expansion de la ville dans cette même direction devait s’accentuer encore davantage
avec la construction de l’autoroute à péage Puebla-Atlixco. Cette nouvelle voie augmenta
les possibilités d'urbaniser une vaste superficie située entre la route qui menait à Cholula et
la nouvelle autoroute où la majorité des terrains étaient des ejidos destinés à la culture du
maïs et du nopal. La construction de l’autoroute a provoqué une spéculation sur les
157
Le programme avait été considéré dans le Plan de Développement Urbain approuvé le 2 février
1979 mais il a dû attendre l’administration du gouverneur Guillermo Jiménez Morales (1981-1987)
pour être réalisé. Les 22 communes concernées étaient : Calpan, Coronango, Cuautlancingo,
Chiautzingo, Domingo Arenas, Huejotzingo, Juan C. Bonilla, Nealtican, Ocoyucan, San Andrés
Cholula, San Pedro Cholula, San Felipe Teotlancingo, San Gregorio Atzompa, San Jerónimo
Tecuanipan, San Martín Temelucan, San Matías Tlalancaleca, San Miguel Xoxotla, San Nicolás de
los Ranchos, San Salvador el Verde, Santa Isabel Cholula, Tlahuapan et Tlaltenango.
221
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
terrains, quelques riverains et ejidatarios attirés par l’intérêt économique en ont profité pour
fractionner leurs possessions et effectuer des ventes illégales à des agents immobiliers.
Les premiers terrains qui ont épousé cette dynamique sont ceux qui bordaient la voie de
communication. Les acheteurs de leur côté, ont acquis les lots dans l’espoir qu’ils auraient
un jour les titres de propriétés. La direction du Parque del Arte (Parc de l’Art), situé dans la
zone d’Angelópolis, à quelques kilomètres de ce qui était auparavant l’autoroute d’Atlixco,
évoque ce processus : « la ville a commencé à s’agrandir vers le sud-ouest mais s’arrêta
aux ejidos parce qu’il existe une loi qui interdisait aux ejidatarios de vendre. Pendant des
années, les propriétaires ont commencé à vendre de façon illégale. Ils divisaient les
terrains et ensuite se présentaient devant les délégués du PRI pour que ceux-ci les
régularisent …toute cette zone et une autre partie qui se situe près de la route vers Cholula
sont devenues la pomme de discorde et l’envie de tous, entrepreneurs, hommes
politiques » (Interview 20). Un acheteur de l’un de ces terrains nous a raconté son
expérience :
« C’était il y a environ 15 ans. Et cette zone était encore en transition, c’étaient des
ejidos, il y avait des terres de culture sur cette partie. C’était idéal pour vivre. C’était
comme à la campagne, tu n’étais ni à Cholula, ni à Puebla mais dans un lieu
intermédiaire. La route existait depuis quelques années et tu étais bien placé par
rapport aux deux villes. Ensuite il y a eu tout ce processus de vente, toujours en
sachant bien que tu étais en train d’acheter sur un ejido. Toi aussi comme acheteur tu
connais les risques, tu en prends possession, tu deviens propriétaire, eh bien non, mais
tu crées quelques droits sur le terrain. Le prix était à cette époque de 7 000 pesos le
2
m . Le promoteur a sectionné des lots à sa façon, seul l’ejidatario signait les documents
de vente. Tu arrivais à un accord qui t’obligeait à verser mensuellement 7 000 pesos.
Et moi, il m’est arrivé une chose bizarre, parce qu’un jour, en examinant le plan des
promoteurs qui avaient un bureau ici, dans le centre, plus ou moins officieux, parce qu’il
n’y avait ni raison sociale ni rien, j’ai vu son plan et le résultat est que je n’avais pas
d’accès, mon terrain ne donnait sur aucune rue ….à ce moment sur la zone il y avait
déjà beaucoup de propriétés mais c’étaient des grandes maisons, construites mais
dispersées. Le vendeur m’a changé de terrain et j’ai même dû lui payer un supplément
2
parce qu’il était plus grand, ma propriété s’était agrandie et mesurait 360 m , quelque
chose comme ça » (Interview 23).
Les prix auxquels fait allusion cette personne sont en « vieux pesos »158 et le fait que les
terrains aient été vendus sans services ou infrastructures les rendaient meilleur marché.
Pour avoir une idée plus claire de la spéculation sur les ejidos de la zone, nous citons
Rappo Miguez et Cortés Sánchez : « l’ejido de San Bernardino Tlaxcalancingo a été
affecté par la construction de l’autoroute à 4 voies qui relie les villes de Puebla et d’Atlixco
(l’autoroute). Grâce à ces travaux, les terrains de l'ejido ont augmenté considérablement de
valeur et le gouverneur Piña Olaya a fait pression sur le commissaire ejidal pour qu’il les
vende…la majorité des ejidatarios ont accepté de transférer 160 ha. qu’ils possédaient
encore, pour le prix de 6000 pesos (vieux pesos) le m2, quand sa valeur commerciale était
158
A cause de la réforme monétaire réalisée pendant le gouvernement de Salinas de Gortari, à
partir du 1° janvier 1993, on a enlevé trois zéros à la monnaie. Un nouveau peso est l’équivalent de
mille vieux pesos.
222
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
14 fois plus élevée » (Rappo Miguez, S. et Cortés Sánchez, S., 1993 : 57). Les
transactions et ventes illégales ont continué et se sont même multipliées. En 1989, le
gouvernement de l’état a décidé d’exproprier une partie de ce qui avait été l’Hacienda
Concepción, située le long de la route d’Atlixco (aujourd’hui boulevard Atlixco) au bénéfice
de deux institutions éducatives privées, le Collège Institut Andes159 et l’Université Ibéroaméricaine pour la construction du campus Golfo-Centro160. Un an plus tard, le
gouvernement construit, juste à côté de l’UIA, l’Hôpital du Niño Poblano qui, comme son
nom l’indique, assure les soins aux enfants. Sur la photo 27, on peut apprécier les
infrastructures de la zone au début des années 90 et sur la photo 28 les premiers
bâtiments construits. La présence de ces institutions montre clairement l’intention du
gouvernement d’en faire une zone spécialisée dans les activités tertiaires.
Pour justifier ses intentions, l’administration de l’état a publié en 1990 un accord qui
modifiait le Programme d’Aménagement Territorial de la Région Cholula, Huejotzingo et
San Martín Texmelucan de 1986 et définissait des nouveaux plans d’occupation des sols,
en les orientant essentiellement vers le logement, l’équipement et les services publics. La
superficie concernée était de 2 934, 35 ha. sur les communes de Puebla, San Pedro
Cholula, San Andrés Cholula et Cuautlancingo. Le document indique les motifs des
modifications :
« La forte croissance de population qu’a connue la ville de Puebla ces dernières
années a entraîné le débordement de sa superficie urbaine jusqu’aux communes
périphériques provoquant une occupation des surfaces irrégulières et désordonnées…
la dynamique d’expansion naturelle de Puebla et Cholula a provoqué une tendance à la
conurbation physique, évidente ces dix dernières années, des expansions suburbaines
dans les zones existant entre les deux villes et encore plus notable le long des voies
qui les relient » (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla.
Mardi 18 décembre 1990).
159
L’Institut Andes est une école primaire privée fondée par les légionnaires du Christ (mouvement
Regnum Christi).
160
Ce campus faisait partie du programme de croissance de l’UIA à l’intérieur de la République
après la construction de ceux de León (Guanajuato), Tijuana et Torreón. Le Campus de Puebla a
été construit sur une superficie de 17,5 ha. et commença à fonctionner en 1991.
223
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 27. Premières installations dans la zone d’Angelópolis, 1993.
L’Université Ibéro-américaine et l’Hôpital du Niño Poblano, les premiers bâtiments construits dans la zone.
Source: Dessiné sur photographie aérienne, INEGI
Le gouverneur a renforcé l’accord de 1990 à travers un acte déclaratoire161 qui faisait de
cette superficie une réserve territoriale pour l’expansion urbaine (Journal Officiel du
Gouvernement de l’état de Puebla. Vendredi 21 décembre 1990). La coordination des
communes et la gestion du territoire incombaient à l’exécutif de l’état par l’intermédiaire du
Ministère des Etablissements Humains et des Travaux Publics de l’état de Puebla
(SAHOPEP)162. Grâce à la modification faite en 1990 au Programme d’Aménagement
Territorial de la Région et à l’Acte Déclaratoire sur les Réserves Territoriales,
l’administration de Piña Olaya a rendu plus explicite l’intérêt gouvernemental pour le
161
Un acte déclaratoire est un instrument juridique qui rend opérationnel ce que la loi établit mais il
n’acquiert pas le statut de loi par lui-même.
162
En 1992, Ministère du Développement Urbain et Ecologie de l’état de Puebla (SEDUEEP), en
1999, Ministère du Développement Urbain, de l’Ecologie et des Travaux Publics (SEDURBECOP) et
depuis 2005, Ministère du Développement Urbain et des Travaux Publics.
224
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
potentiel de la zone ouest et les deux instruments ont légitimé juridiquement leurs
intentions pour concentrer dans la zone des logements, des commerces, des services et
de l’équipement urbain.
Photo 28. Réserve Atlixcáyotl.
L’Hôpital du Niño
Poblano a été
inauguré en
1989.
Source: Yadira
Vázquez, 2004
L’Université
Ibéro-américaine
a ouvert en 1991
ses installations
à Puebla.
Source: Yadira
Vázquez, 2004.
De cette façon, en juillet 1991, le gouvernement de l’état a sollicité auprès de
l’administration fédérale, plus précisément du Ministère de Développement Urbain et de
l’Ecologie (SEDUE) et du Ministère de la Réforme Agraire, l’expropriation de quatre ejidos
à usage agricole et limitrophes de la municipalité de Puebla. L’expropriation d’une
superficie de 1 081, 51 ha. a été réalisée en 1992. Les ejidos expropriés étaient ceux de
San Andrés Cholula (696,95 ha.), San Bernardino Tlaxcalancingo (140,69 ha.), les deux
appartenant au territoire de la commune de San Andrés Cholula, ainsi que l’ejido de
Santiago Momoxpan (84,95 ha.) de la commune de San Pedro Cholula et La Trinidad
Chautenco (158,92 ha.) de la commune de Cuautlancingo. L’expropriation a été réalisée
au profit de la SEDUE qui s’est donnée pour tâche « la réalisation d’actions pour
l’aménagement urbain et écologique ainsi que la création et l’ampliation de réserves
territoriales et de superficies pour la croissance urbaine, le logement, l’industrie, le
tourisme » (Journal Officiel de la Fédération. Lundi 4 mai 1992 : 45).
225
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
La création de la zone réservée à la croissance urbaine de Puebla faisait partie d’une
tendance initiée pendant le sexennat de Miguel de la Madrid avec le Programme National
de Réserves Territoriales (dont était chargée la SEDUE). Dans ce contexte, les réserves
territoriales étaient conçues comme des superficies limitrophes à une agglomération
urbaine et susceptibles d’être utilisées pour l’expansion urbaine163. L’expropriation, comme
celle faite à Puebla, devint l’instrument adéquat pour accéder aux réserves territoriales.
Dans le cadre du programme fédéral, il y avait la coordination entre l’état et la fédération,
mais c’est SEDUE qui a reçu la faculté d’agir comme demandeur et bénéficiaire des
expropriations.
Et comme dans le cas des expropriations qui avaient eu lieu à Santa Fe en 1984, le décret
d’expropriation de Puebla de 1992, a soutenu, une fois de plus, un processus déjà en
marche étant donné qu’avant la promulgation du document, le gouvernement avait tenté
d’acheter les terrains aux ejidatarios eux-mêmes, comme le soulignent Rappo et Cortés :
« l’offre du gouvernement consistait à leur faire accepter les 5000 vieux pesos par m2 qu’on
leur offrait, ce qui était beaucoup mieux que les 3000 vieux pesos qu’on allait leur payer
quand le décret serait émis…même avant que le Ministère du Développement Urbain et
d’Ecologie sollicite l’expropriation au Ministère de la Réforme Agraire, le gouvernement de
l’état possédait déjà les terrains et par son intermédiaire ceux-ci ont été accaparés par des
promoteurs anonymes » (Rappo Miguez, S. et Cortés Sánchez, S., 1993 : 57).
Une fois qu’on eut publié officiellement l’expropriation, les propriétaires des terrains de la
zone en ont pris peu à peu connaissance, comme l’explique un acheteur de l’un de ces
terrains : « je l’ai su par l’intermédiaire de la presse. A un moment, ils sont allés mettre un
panneau dans la région qui disait que pour raison d’utilité publique, le gouvernement de
l’état réquisitionnait tous ces terrains et la presse disait qu’on allait nous payer 4000 vieux
pesos le mètre carré, c’est à dire qu’après l’avoir payé 7000 je me suis dit, j’ai perdu !
Curieusement cette partie de l’ejido a interposé un recours d’amparo, moi je croyais encore
qu’il allait être possible de récupérer ma parcelle, le procès a duré environ 8 ans, jusqu’à
ce que finalement ils aient décidé en faveur de l’expropriation » (Interview 23).
A partir de ce qui a été publié dans le décret, les prix d’indemnisation aux propriétaires
variaient entre 3888 et 5121 vieux pesos le m2. « En décembre 1992, dernier mois de
l’administration de Piña Olaya et aussi de la revente de ces terrains, leur valeur
commerciale à l’état de broussailles était vingt fois supérieur » (Rappo Miguez, S. et Cortés
Sánchez, S., 1993 : 58). Les prix de l’expropriation ont provoqué le mécontentement des
163
En France sont connues comme réserves foncières.
226
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
occupants. Certains habitaient déjà leurs maisons et c’est la raison pour laquelle ils n’ont
pas accepté facilement d’abandonner leurs propriétés. Cela a été le cas de la partie qui
correspond aujourd’hui aux colonias San Miguel la Rosa, Concepción Guadalupe Sur,
Ampliación Guadalupe Norte, Nueva Frontera, Santiago Momoxpan et Real Britania. Et
comme à Santa Fe, l’amparo a été le recours légal pour ne pas être délogé de chez soi
« le gouverneur a commencé à vendre les terres ejidales sans en avoir la possession
formelle puisque c’est le Ministère du Développement Social (ancien Ministère du
Développement Urbain et Ecologie) qui les avait en son pouvoir et que par conséquent
elles n’étaient pas inscrites au Registre public de la propriété fédérale » (Rappo Miguez, S.
et Cortés Sánchez, S., 1993 : 58). Face à cette situation, le gouvernement de l’état n’a pas
hésité à avoir recours à un autre instrument juridique pour légitimer ses actes. Ainsi en juin
1992, la législature du Congrès local a approuvé une initiative par l’intermédiaire de
laquelle on autorisait le titulaire de l’exécutif à saisir, à titre onéreux, par donation ou
transmission, les hectares expropriés. Grâce à cette mesure, l’administration de l’état a
obtenu officiellement le droit de vendre les terrains, même avant que ne soit déterminé le
plan d’occupation des sols, comme le précise la loi de Peuplements Humains. Cependant,
officiellement les propriétés continuaient à appartenir au gouvernement fédéral étant donné
que jusqu’à cette date, on n’avait pas encore fait le transfert officiel au gouvernement de
l’état.
Dans ce contexte d’irrégularités et d’inconsistances, en 1993, peu avant que ne se termine
le sexennat de Carlos Salinas de Gortari, Manuel Barlett Díaz devenait gouverneur de
l’état de Puebla164. Le nouveau gouvernement a continué avec l’idée de développer un
projet modernisateur dont la ligne politique découlait du modèle néolibéral. Pour ce faire,
on a créé un nouveau Plan de Développement de Puebla qui inscrivait comme axe des
politiques publiques « la modernisation pour le développement économique » en la
définissant comme « la recherche de productivité; et en ce qui concerne le développement
social, notre politique est la recherche de l’égalité » (Gouvernement Constitutionnel de
l’état de Puebla, 1993 : 32). On envisageait entre autres cinq programmes régionaux
(Sierra Norte, Sierra Nororiente, Angelópolis, Mixteca et Sierra Negra). Mais avant de
mettre en pratique le projet Angelópolis dans la capitale de l’état, l’administration a dû
affronter le problème de la vente et de la possession des terrains expropriés comme nous
l’a expliqué Bartlett Díaz qui était alors le gouverneur :
164
Joseph-Marie Cordoba, qui a été l’assesseur du Président Carlos Salinas de Gortari, a publié le
24 mars 2006 une lettre dans le journal Reforma où il explique que Bartlett Díaz a demandé au
Président de la République qu’il lui donne le gouvernement de Puebla (son état natal) en
reconnaissance -dit la lettre- de sa conduite aux élections présidentielles de 1988 qui ont donné le
triomphe à Carlos Salinas de Gortari.
227
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
« Le gouvernement fédéral avait exproprié les gens de la nouvelle zone sans effectuer
les démarches auxquelles l’y oblige la loi. A savoir que le gouvernement de Puebla
devait présenter le projet d’occupation des sols correspondant à cette zone et que ce
projet devait obéir aux règles du développement social. C'est-à-dire, tant pour le
logement populaire, que pour l’équipement urbain, que pour les parcs. C’est un
catalogue qu’on te donne et c’est pour cela qu’on les a expropriés. Si tu ne respectes
pas l’objectif social, la cause d’expropriation ne marche pas et tu perds tout le terrain.
Alors, avant que le gouvernement local (l’ancienne administration) ait remis tout en
ordre pour que le gouvernement fédéral puisse leur remettre formellement les terrains,
ils les ont revendus à un prix ridicule, ils faisaient des affaires avec une simulation de
prix, ils vendaient à 4 pesos (nouveaux) et ils avaient pratiquement déjà tout vendu »
(Interview 13).
Finalement, entre 1992 et 1994, le gouvernement de l’état a demandé au gouvernement
fédéral le processus de transfert des ejidos expropriés165. Pour gérer la problématique des
propriétaires, le gouvernement a créé la Commission Interinstitutionnelle pour la
Régularisation des Etablissements Humains, un organe de coordination entre les
dépendances de l’état (l’Institut du Cadastre, le Ministère des Finances, l’Institut du
Logement Populaire de Puebla, le Ministère du Développement Urbain et d’Ecologie) et les
communes. Mais le gouvernement a eu recours à des mesures plus drastiques, le 16 août
1994, le Congrès de l’état décida d’annuler les ventes réalisées par l’administration de Piña
Olaya en s’appuyant sur l’illégitimité de l’acte, étant donné qu’il ne respectait pas ce que
précisait la loi des Biens Publics (où l’on spécifie que l’administration fédérale doit faire
d’abord le transfert des terrains) et la loi Générale de Peuplements Humains. A ce propos,
l’ancien gouverneur Bartlett a argumenté : « alors, nous avons dû, comme faisant partie de
ce programme et c’était d’extrême importance, nous avons dû récupérer tout ce qui avait
été vendu de façon illégale. Un par un, nous avons récupéré tous les terrains. Comme il
existait à la mairie la preuve qu’on n’avait payé que ‘trois fois rien’ pour chaque terrain, eh
bien, on rendait ces trois fois rien et on récupérait la propriété. On a récupéré toute la terre
sauf quelques terrains, par là tout petits qu’on n’a pas pu reprendre. Mais on a tout
récupéré et on a fait le programme de développement qu’ordonne la loi en respectant
toutes les étapes, le plan d’occupation des sols a été approuvé comme cela faisait partie
du processus, et c’est ainsi qu’on a pu compter sur le terrain pour le développement
urbain » (Interview 13).
A ce propos, aussi bien à Santa Fe qu’à Puebla, les expropriations qui ont eu lieu montrent
clairement à quel point, cet instrument légal correspondait davantage aux circonstances et
aux besoins du gouvernement de renverser les différents processus d’appropriation ou de
vente réalisés par des particuliers et des entrepreneurs. Ceci, pour ensuite incorporer de
165
L’ancien ejido de Santiago Momoxpan a été transféré le 27 janvier 1993; l’ejido de la Trinidad
Chautenco et celui de San Bernardino Tlaxcalancingo, le 22 décembre 1992 et celui de San Andrés
Cholula, le 12 avril 1994.
228
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
nouvelles superficies qui permettraient de donner cours à d’autres processus de
modification de l’espace urbain. Les termes utilisés par P. Melé pour décrire le processus à
Puebla peuvent parfaitement s’appliquer aussi à Santa Fe : « l’administration quotidienne
de la croissance urbaine est essentiellement pragmatique et s’adapte dans chaque cas
particulier aux corrélations de force, aux nécessités politiques et au poids local de la
spéculation » (Melé Patrice, 1994 : 128).
Si en effet la législation qui régit les actions du gouvernement au Mexique est étendue et
complexe, la publication de la loi Générale de Peuplements Humains en 1976, a offert aux
administrations un soutien juridique qui leur a permis d’intervenir directement dans le
processus de modification de l’espace urbain. Cette législation prévoyait un autre
instrument précieux : l’expropriation, qui dans les cas de Santa Fe et d’Angelópolis a été
utilisée pour garantir la marge de manœuvre du gouvernement qui a argumenté la cause
d’utilité publique. Comme l’établit l’article 27 de la Constitution politique des Etats-Unis
mexicains « les expropriations ne pourront se réaliser que pour cause d’utilité publique et à
l’égard d’une indemnisation »166 Pour clarifier le sens de cause d’utilité publique, nous
citons l’article premier de la loi Fédérale d’Expropriations qui mentionne, entre autres
causes, ce qui suit :
« I. L’ouverture, agrandissement ou alignement de rues, la construction de chaussées,
ponts, chemins et tunnels…III. L’embellissement, agrandissement, assainissement des
localités et des ports…XI. La création ou amélioration d’agglomérations et de leurs
sources de vie propres… » (Gouvernement Fédéral des Etats-Unis Mexicains, 2006).
Dans l’article 93 de la loi agraire, on ajoute aussi :
« I. L’établissement, exploitation ou conservation d’un service ou fonction publiques ; II.
La réalisation d’actions pour l’aménagement urbain et écologique ainsi que la création
et l’agrandissement de réserves territoriales et de superficies pour le développement
urbain, le logement, l’industrie et le tourisme…V. Régularisation de la possession de
surfaces urbaines et rurales… » (Gouvernement Fédéral des Etats-Unis Mexicains,
2006).
La même loi de Peuplements Humains spécifie dans son article 4 « on considère d’intérêt
public et de bénéfice social la détermination de provisions, réserves, usages et
destinations de superficies et terrains des agglomérations contenues sur les plans ou
programmes de développement urbain ». Et l’article 5 spécifie qu’ « on considère d’utilité
publique : I. La fondation, conservation, amélioration et croissance des localités ; II.
L’exécution de plans ou de programmes de développement urbain ; III. La constitution de
réserves territoriales pour le développement urbain et le logement ; IV. La régularisation de
la possession de terrains dans les localités ; V. L’édification ou l’amélioration de logements
166
En 1992, une réforme à cet article a favorisé l’incorporation de propriété sociale (ejidal et
communal) au marché immobilier urbain.
229
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
d’ « intérêt social » et populaire ; VI. L’exécution de travaux d’infrastructures, équipement
et services urbains ; VII. La protection du patrimoine culturel des localités ; et VIII. La
préservation
de
l’équilibre
écologique
et
la
protection
de
l’environnement… »
(Gouvernement des Etats-Unis Mexicains, 1993).
Dans ce sens, il est clair que le droit d’imposer à la propriété privée les modalités que dicte
l’intérêt public est exclusivement du ressort de l’État et c’est pour cette raison que dans la
planification, urbaine on fait fréquemment recours à lui, car d’une certaine manière il facilite
les actions du gouvernement167. La cause d’utilité publique qu’on a arguée pour les
expropriations à Santa Fe a été « l’amélioration des localités dans la zone de Santa FeContadero et Santa Lucía-Santa Fe », tandis que dans les communes de Puebla, il
s’agissait de « la réalisation d’actions pour l’aménagement urbain et écologique ainsi que
la création et l’agrandissement de réserves territoriales et de surfaces pour le
développement urbain, le logement, l’industrie et le tourisme » (Journal Officiel de la
Fédération. Lundi 4 mai 1992). Chaque expropriation a eu ses coûts, non seulement en
termes économiques mais aussi sociaux. A Santa Fe, elle affecta directement les
pepenadores, les mineurs et d’autres particuliers. A Angelópolis, l’expropriation affecta les
ejidatarios et les acheteurs illégaux. Dans les deux cas, la loi a stipulé le paiement d’une
indemnisation quand on peut prouver le droit à la propriété. Mais du point de vue des
autorités gouvernementales, l’utilité publique était évidente dans les deux cas, car la ville
obtiendrait les bénéfices économiques du développement d’une nouvelle zone prête à
accueillir des entreprises qui créeraient des emplois.
En d’autres termes, s’il est certain qu’une expropriation s’appuie sur un principe d’utilité
publique, celui-ci ne bénéficie pas forcément à l’ensemble de la communauté ou de la
population et il est certain également que les critères qui définissent l’utilité publique
peuvent être remis en question si l’on tient compte de la population affectée et qu’ils
peuvent même devenir insoutenables168. A Puebla, « l’intérêt des riverains et des habitants
s’est opposé aux décrets, créant un conflit social et politique très sérieux qui a remis en
167
Dans le District Fédéral, pendant l’administration 1988-1994, on a exproprié “4 370 ha. –plus de
six fois la superficie des trois sections de Chapultepec…727 à l’Ajusco, 2 657 à Xochimilco, 683
dans la Sierra de Guadalupe, 73 à San Lorenzo Tezonco-Tláhuac et 85 dans la troisième section du
Bois de Chapultepec » (Gamboa de Buen, J., 1994 : 125). A Puebla, le gouvernement de Bartlett a
exproprié 6 pâtés de maison du centre historique pour l’élaboration du projet Paseo San Francisco.
168
A ce propos, il est intéressant d’observer ce qui est arrivé après l’expropriation de 5 000 ha. de
terrains agricoles de la commune de San Salvador Atenco pour la construction du nouvel aéroport
de la ville de Mexico. Le gouvernement fédéral du président Vicente Fox a décrété l’expropriation en
2001, mais l’opposition des habitants et des paysans affectés a provoqué l’abrogation du décret et
son annulation en août 2002. On peut aussi rappeler le cas de l’Encino, à Santa Fe où
l’expropriation pour faire une rue n’a pas obtenu tous les arguments d’utilité publique et a été
repoussée.
230
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
question la gestion gouvernementale du moment » (López Tamayo, Nicolas E., 1994 :
121). « La publication de l’expropriation de 1 081 ha. dans le Journal Officiel, les pressions
exercées par la police de l’état contre les riverains et les ejidatarios à partir du milieu de
l’année 1991 et l’imminence d’un délogement ont abouti à partir de juin 1992, à une
protestation massive des groupes d’ejidatarios affectés ainsi que des habitants installés sur
ces terres. Ces personnes expropriées ont interposé des recours d’amparos, sollicité des
audiences, invoqué la souveraineté du Congrès local, demandé l’intervention de l’exécutif
fédéral et proposé des solutions. Pendant tout un semestre ont eu lieu des sit-in continus,
des manifestations et des déclarations mais le gouvernement de Piña Olaya resta inflexible
dans sa décision d’exproprier et à son tour de revendre les terres » (Rappo Miguez, S. et
Cortés Sánchez, S., 1993 : 58).
A un niveau pragmatique, on peut dire que l’expropriation à Santa Fe a été synonyme de
« nettoyer l’endroit » et à Angelópolis de « transformer la propriété communale des
ejidos ». Dans les deux cas, il s’agissait de rendre les zones aptes à l’urbanisation ce qui
représentait un processus permettant à l’État d’abord de céder une vaste zone propice à la
croissance de la ville et ensuite de minimiser et contrôler les effets de la spéculation et
l’occupation illégale des terres. Phénomènes déclenchés par les actions mêmes du
gouvernement en construisant l’infrastructure des voies de communication et en
permettant l’établissement d’institutions publiques et privées sans planification préalable ou
sans l’existence d’un plan d'occupation des sols défini.
5.2.
Le zonage des nouveaux territoires
Une fois que le gouvernement fédéral eut transmis les terres expropriées à Santa Fe et
Angelópolis, leurs gouvernements respectifs se sont immédiatement chargés de mettre en
marche une autre série d’instruments pour rendre possible leur urbanisation. A Santa Fe,
on a réussi grâce à la délimitation d’une Zone Spéciale de Développement Contrôlé
(ZEDEC); tandis qu’à Puebla, suivant un processus plus complexe, l’instrument essentiel a
été le Sous-programme de Développement Urbain pour les Communes de Cuautlancingo,
Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula, qui dérivait de la publication, en 1993,
du Programme de Développement Régional Angelópolis ou Programme Angelópolis 231
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
comme on l’appelle habituellement-. Nous décrirons ci-dessous chacun des deux
instruments.
5.2.1. La Zone Spéciale de Développement Contrôlé Santa Fe
L’idée de conduire la croissance urbaine à Santa Fe à travers une Zone Spéciale de
Développement Contrôlé a été envisagée dès 1987, dans le Programme Général du Plan
Directeur de Développement Urbain du District Fédéral et les Programmes Partiels de
Développement Urbain de la délégation Alvaro Obregón et Cuajimalpa. Toutefois, à Santa
Fe, l’application du dit instrument ne s’est formalisée qu’en 1995. Les raisons de la création
de la ZEDEC Santa Fe étaient « de profiter de façon adéquate de sa situation, d’impulser
sa réhabilitation et l’améliorer…de pouvoir canaliser la demande d’espace urbain
insatisfaite à Mexico avec des zones spécifiques qui permettent le développement de
commerces, de logements, de bureaux, d’infrastructures, d’équipements, d’espaces verts
et de protection écologique…créer un centre où se concentrent une série d’activités,
principalement de services qui permettent de donner à la ville une alternative de
développement qui satisfasse la demande croissante de terrains constructibles » (Journal
Officiel de la Fédération. Mercredi 11 janvier 1995 : 26-27).
De cette façon, la ZEDEC devait encadrer la participation du gouvernement et de l’initiative
privée pour la construction d’un nouveau centre urbain, bien qu’en réalité, l’autorisation du
document, en 1995, est venue formaliser les actions que le DDF et SERVIMET avaient
réalisés auparavant, comme la disparition de la décharge d’ordures, la fermeture des
carrières et l’élaboration du Plan Général d’Occupation des Sols de 1989. En ce sens, la
ZEDEC Santa Fe a édicté des normes complémentaires pour l’occupation des surfaces
définies dans le Plan Général. Celles-ci concernent le type de construction et
l’aménagement paysager, par exemple on y spécifie de laisser entre 30% et 60% de
superficie libre de construction pour la destiner aux espaces verts ou aux parkings (pour
permettre la filtration d’eau de pluie et la recharge des nappes phréatiques) ; les
installations du réseau électrique, téléphonique et les canalisations sont souterraines ; les
rues, trottoirs et allées sont recouverts de pavés ; la hauteur maximum des bâtiments est
de 22 mètres et ceux-ci obéissent au principe de la « cinquième façade », de façon qu’on
ne puisse observer sur les toits ni tuyaux, ni antennes ni annonces publicitaires.
232
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
En outre, dans la superficie de la ZEDEC on a incorporé quelques quartiers avec une
utilisation irrégulière du sol, comme les colonias Carlos A. Madrazo, El Pedregal et Gómez
Farias169et au sud du ravin de la Becerra, la colonia Jalalpa établie dans des conditions
géographiques difficiles et une forte densité de population. Selon SERVIMET, pour les trois
premières colonias, la ZEDEC a prévu leur relogement et dans le cas de la dernière la
dotation de services, l’amélioration des logements et la régularisation des titres de
propriété comme l’explique l’entreprise dans son dépliant informatif. Ce même document
souligne que la ZEDEC a prévu le relogement d’environ 300 familles de travailleurs des
carrières (établies dans les terrains Cruz de Palo, Peña Blanca, La Rosita et Cruz Manca)
et des pepenadores. Pour ce faire, elle a destiné deux lotissements « le premier se trouve
46, avenue Tamaulipas, dans la Colonia Santa Lucía et se compose de 174 lots. Le
second, formé par 70 lots de 90 m2 chacun, intégré dans la localité de San Mateo
Tlaltenango »170. En ce qui concerne les pepenadores, le document précise « qu’ils ont été
transférés dans un campement provisoire, proche du centre d’enfouissement d’ordures
Prados de la Montaña qui, par son caractère temporaire, a été doté uniquement de
services et d’équipements de base. Cet établissement devra disparaître lorsqu’on fermera
le centre d’enfouissement d’ordures et que les pepenadores seront de nouveau transférés
aux abords du terrain qui servira de nouveau dépôt d’ordures » (SERVIMET SA de CV,
1992).
La ZEDEC Santa Fe a envisagé la récupération des zones boisées et la préservation des
ravins ainsi que de la nappe phréatique. Pour ce faire, elle a prévu la reforestation des
ravins, la canalisation du fleuve Tacubaya, l’installation d’un réseau de collecteurs d’eaux
usées, d’un bassin régulateur pour contrôler les eaux pluviales ainsi que la construction
d’une usine de recyclage des eaux usées pour l’arrosage des espaces verts. Comme le
montre le Tableau VII, plus de 25% de la superficie de Santa Fe a été réservée aux
espaces verts et protégés, ce pourcentage couvrant les ravins Becerra, Tepecuache,
Tlapizahuaya, Tlayapaca et Jalalpa. Mais aussi les parcs Alameda Poniente, construit sur
le lieu de l’ancienne décharge et inauguré en 1993 avec une superficie d’environ 49ha., et
Prados de la Montaña (35 ha.), construit sur le lieu du centre d’enfouissement d’ordures
qui avait été fermé définitivement le 18 juillet 1994. Sur le dépliant informatif de
SERVIMET, on annonçait que « ces extensions, en s’ajoutant aux superficies préservées
169
L’expulsion des habitants de ces colonias a commencé en 1984, à l’exception de quelques
habitants de la colonia Carlos A. Madrazo qui ont réussi à y rester grâce à des recours d’amparos.
Actuellement, la colonia domine la zone sur une petite colline à l’entrée de Santa Fe.
170
Malgré l’exactitude de l’information gouvernementale, pendant le travail de terrain nous n’avons
pas trouvé ces lotissements. Le seul qui existe avenue Tamaulipas est celui qui a pour nom « El
Cuervo » et qui est le résultat des négociations de l’un des leaders des trieurs d’ordures avec le
gouvernement, comme nous l'avons déjà expliqué.
233
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
comme réserve écologique et territoriale et aux espaces verts qu’auraient nécessairement
les terrains urbanisés, permettraient à la ZEDEC Santa Fe de compter sur une extension
de terrains boisés comparable à la première section du Bois de Chapultepec »
(SERVIMET, 1994b).
Le reste de la superficie a été destiné au développement urbain : 20% pour le logement,
essentiellement des résidences unifamiliales ou plurifamiliales concernant des familles aux
revenus moyens ou élevés ; 34% pour l’équipement, l’infrastructure, les commerces et les
services à la population et 21% pour les bureaux, ceux-ci correspondant à l’affectation
économique-tertiaire que l’on voulait donner à cette zone « les terrains considérés à
l’intérieur du polygone de la ZEDEC auront une portion réservée au logement plurifamilial
et/ou aux commerces et /ou aux bureaux privés et/ou aux services touristiques et/ou à
l’équipement » (Journal Officiel. Mercredi 11 janvier 1995).
Tableau VII. Occupation du sol à la ZEDEC Santa Fe.
Zones
Hectares
Pourcentage
Espaces verts et de protection écologique
215
25.3
Voies de circulation
195.5
23
Habitation
170
20
Centres commerciaux
30
3.5
Centres d’éducation
31
3.6
Centro de Ciudad (Centre Ville)
16
1.9
Peña Blanca
57
6.7
Equipement et services culturels
34
4
Bureaux
102
12
850
100
Total
Source: SERVIMET 1994.
Sur la carte 13 on observe les répartitions dans la superficie de la ZEDEC Santa Fe. La
distribution étant la suivante :
-
Peña Blanca où ont été installés des bureaux et l’Université Ibéro-américaine,
-
Prados de la Montaña, zone scolaire ;
-
Centro de Ciudad où se sont regroupés des bureaux, des commerces et des
logements ;
-
La Loma, La Mexicana et Jalapa: logements;
-
La Fe, bureaux et services touristiques ;
-
Arconsa Estrella y Totolapa: commerces ;
-
Alameda Poniente et une partie de Prados de la Montaña : espaces verts ;
-
Prados de la Montaña I, destiné à une zone résidentielle et un terrain de golf.
234
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Carte 13. Zone Spéciale de Développement Contrôlé Santa Fe, 1995.
Source: Dessiné sur le plan général de la Zone Spéciale de Développement Contrôlé Santa Fe, SERVIMET.
5.2.2. Le Programme de Développement Régional Angelópolis
Face au défi d’incorporer la capitale de l’état de Puebla aux dynamiques de modernisation
pour attirer les investissements nationaux et internationaux, le gouvernement de M. Bartlett
a eu recours au bureau des conseillers nord-américains McKinsey pour l’élaboration du
Plan de Développement de l’état. Ceux-ci sont aussi les auteurs des cinq programmes
régionaux parmi lesquels le Programme de Développement Régional Angelópolis dont
l’objectif était de « raffermir la zone métropolitaine de la ville de Puebla en faisant un centre
économique, culturel et touristique de niveau international » (Journal Officiel du
Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Vendredi 10 septembre 1993). A ce
propos, l’ancien gouverneur de l’état nous a tenu les propos suivants :
« A Puebla et sa zone de conurbation, le problème urbain était très grave…Par
exemple, le système de circulation était pratiquement saturé, on n’y avait pas construit
d’infrastructure depuis des années et cependant la croissance provoquait déjà de
graves problèmes de circulation. Le problème de l’eau potable était critique, la ville
manquait d’eau et on n’avait eu recours à aucun programme important en matière
d’eau potable, il y en avait quelques-uns comme le Plan Moctezuma qui prétendait
amener l’eau depuis la zone de Libres Oriental et on avait continué de perforer des
puits dans la ville. Autre problème les égouts, il n’y avait aucune construction en
235
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
matière d’égouts et les eaux usées se déversaient dans les deux fleuves qui passent à
Puebla, l’Alseseca et l’Atoyac ; de véritables conduites d’eaux usées à l’air libre qui
débouchaient sur le barrage de Valsequillo…Le centre historique, avec des problèmes
de circulation et de stationnement. En général, ce sont ces problèmes que l’on releva
au début de la campagne électorale et c’est ce qui a provoqué le besoin de trouver une
solution intégrale » (Interview 13).
Pendant la campagne électorale de Bartlett Díaz, celui-ci a réalisé une consultation
publique171 pour détecter les problématiques de l’état d’où devait surgir ce qui deviendrait
plus tard les directives des programmes régionaux « s’appuyant sur les requêtes et
aspirations de tous les secteurs de la population de Puebla » (Gouvernement
Constitutionnel de l’état de Puebla, 1996 : 2). Le Programme Angelópolis comme les
autres, a cherché à créer une solution générale pour la région, par l’intermédiaire d’ « un
ensemble de projets d’infrastructure urbaine et d’amélioration des services qui conduisent
à un développement intégral, soutenu et ordonné » (Gouvernement Constitutionnel de
l’état de Puebla, 1996 :1). Et comme à la ZEDEC de Santa Fe, le Programme Angelópolis
s’est proposé de lancer dans la capitale de l’état une série de stratégies et de projets pour
favoriser la modernisation, la création et le fonctionnement des espaces urbains afin que la
ville puisse s’intégrer aux circuits internationaux d’attraction de capitaux.
Les directives générales du Programme Régional Angelópolis dérivèrent dans un second
document, le Programme Régional d’Aménagement Territorial de la Zone Centre-ouest.
Par l’intermédiaire de ce dernier, on a établi la planification, l’aménagement, la régulation
et le contrôle de la croissance des noyaux de population de la région et on a précisé la
politique ainsi que les directives d’utilisation de sols pour une superficie globale de 1 494,
30 km2 (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla, 25 mars
1994). Le Programme Régional d’Aménagement (comme le Plan de Développement de
l’état et les cinq programmes régionaux) a été créé par une deuxième entreprise
américaine, comme l’a expliqué l’ancien gouverneur :
« J’ai eu recours à la Banque Nationale des Travaux Publics (BANOBRAS) car celle-ci
avait pour fonction d’aider précisément au développement urbain. Ainsi on m’a remis
une liste d’urbanistes qui pouvaient faire ce que je demandais…Alors j’ai eu recours à
ces experts et aucun n’a été capable de s’engager à réaliser le programme dans les
délais. Mon objectif était qu’il soit prêt avant les élections pour pouvoir offrir quelque
chose de concret au cours de la campagne électorale…On avait besoin d’un travail très
rapide et évidemment de bonne qualité. Personne au Mexique n’a pu s’engager à le
faire, alors j’ai eu recours à une entreprise étrangère qui s’appelle HKS (HKS Inc).
Quelqu’un m’a recommandé de chercher à l’extérieur ce que je ne pouvais pas trouver
à l’intérieur du pays, alors j’ai cherché et l’une de ces entreprises était HKS au
Texas….Nous avons eu une réunion avec deux ou trois personnes de cette entreprise
et des gens de mon staff de campagne. Il y avait le candidat à la présidence de Puebla,
Rafael Cañedo qui avait déjà été régisseur de la municipalité. Le président du PRI
171
Alors qu’il n’avait pas encore été élu gouverneur, Bartlett a réalisé cette consultation publique par
l’intermédiaire de forums de participation et de discussion. Les requêtes de la population ont été
reprises pendant la campagne politique et plus tard dans le Plan de Développement de l’état.
236
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
municipal et des personnes qui connaissaient parfaitement le thème urbain de
Puebla…on leur a dit exactement ce qu’on voulait. Je peux te dire que ceux à qui on a
proposé de le faire ici, au Mexique, nous ont répondu des choses inadmissibles…Ceux
du Texas sont partis et une semaine après, ils revenaient avec le projet » (Interview
13).
Les consultants HKS Inc. ont proposé trois grands projets : la construction du Périphérique
Ecologique, le Programme de Rénovation du Centre Historique (nommé Développement
de la Promenade du Fleuve San Francisco, Desarrollo Paseo Río San Francisco) et
l’Aménagement de la Conurbation à l’ouest de la ville. De chacun de ces trois programmes
ont surgi d’autres documents. En ce qui concerne l’aménagement de la conurbation de la
zone ouest la ville, il a fallu délimiter les superficies nécessaires pour la croissance urbaine
et à cet effet, on a émis un nouvel acte déclaratoire de conurbation de la ville de Puebla
laissant sans effet celui de 1979. La nouvelle conurbation a eu six communes
supplémentaires : Domingo Arenas, Huejotzingo, Juan C. Bonilla, San Martín Texmelucan,
Tlaltenango et Xoxtla, cette nouvelle région comptait au total 14 communes172 (Journal
Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla, 18 mars 1994). Le
gouvernement a émis aussi un autre acte déclaratoire pour les « réserves, destinations et
utilisation des superficies du Programme Régional d’Aménagement Territorial de la Zone
Centre-ouest de l’état de Puebla » (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de
l’état de Puebla. Vendredi 8 avril 1994).
Ce dernier acte déclaratoire comprend l’attribution des terrains pour la zone de conurbation
de la capitale. Parmi ces terrains on y a défini des réserves écologiques, des zones de
transition, des zones fédérales fluviales, des zones industrielles ou prioritaires pour
l’extension urbaine, des zones pour les voies de circulation ou pour les lignes électriques,
les canalisations, des usines d’épuration des eaux usées et une zone pour le périphérique.
De même qu’au commencement du Programme d’Amélioration et de Réhabilitation de
Santa Fe, pour respecter le plan d’occupation des sols prévu dans l’acte déclaratoire de la
zone Centre-ouest de Puebla, on a nommé en mars 1994, un organisme gouvernemental :
La Commission Inter-municipale de Conurbation de la Zone Centre-ouest, réunissant le
Ministre du Développement Urbain et de l’écologie et les 14 présidents municipaux
concernés par la région. Malgré toutes ces mesures, le gouvernement de l’état a élaboré
un document supplémentaire, le Programme Sous-régional de Développement Urbain pour
les Communes de Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula
(Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Mardi 9 août 1994).
Cet instrument a inclus un plan de zonage secondaire pour deux superficies non contiguës,
172
Puebla, Amozoc, Coronando, Cuautlancingo, Cuautinchan, Domingo Arenas, Huejotzingo, Juan
Crisóstomo Bonilla, Ocoyucan, San Martín Texmelucan, San Miguel Xoxtla, San Andrés Cholula,
San Pedro Cholula et Tlaltenango.
237
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
situées à l’ouest de la commune de Puebla, qui ont été nommées « Unités Territoriales ».
La première, qui a pris le nom de Solidaridad (en 1997 a changé pour celui de
Quetzalcóatl, comme on l’explique plus bas), elle couvrait une superficie de 243,87 ha. et
occupait les terrains des ejidos de Santiago Momoxpan et la Trinidad Chautenco,
expropriés en 1992. La seconde, plus au sud, ayant pour nom Atlixcáyotl, comprenait
837,64 ha. qui avaient appartenu aux ejidos de San Bernardino Tlaxcalancingo et San
Andrés Cholula. Les deux unités s’étendaient sur 1 081,51 ha. et s’ajoutèrent aux 2 934
ha. du Programme des Réserves Territoriales de 1990, comme nous l’expliquons sur le
Tableau VIII et le montrons sur la carte 14.
Tableau VIII. Occupation du sol du Programme des
Réserves Territoriales 1990.
Zones
Hectares
Pourcentage
Préservation écologique
983
33.5
Equipement urbain
337.4
11.5
Voies de circulation
440.2
15
1 173.8
40
2 934.4
100
Hectares
243.87
Pourcentage1
8.31
837.64
28.54
1 081.51
36.85
Habitation
Total
Zones
Unité Solidaridad-Quetzalcóatl
Unité Atlixcáyotl
Total superficies unités
1
. Concerne la surface totale des réserves territoriales.
Source. Elaboré avec information du Programme de Développement
Régional Angelópolis.
De même qu’à Santa Fe, on a envisagé à Puebla pour les réserves territoriales une
utilisation de sols qui a permis de spécialiser le territoire en zone de commerce, services et
logements. Et comme à Santa Fe, les réserves territoriales de Puebla comptaient des
colonias produit d’occupations irrégulières des terres, telles que Santiago Momoxpa,
Ampliación Momoxpa, Concepción Guadalupe. De plus, dans le processus d’urbanisation
des unités territoriales, le gouvernement a dû adopter des actions différentes pour chacune
d’elles, du fait qu’elles étaient séparées.
238
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Carte 14. Programme du Développement Régional Angelópolis, 1993.
Source: Elaboré avec information du Programme de Développement Régional Angelópolis.
La réserve Solidaridad (ou Quetzalcóatl) a une superficie inférieure et on y trouvait la
majorité des colonias irrégulières, raison pour laquelle y prédominent des logements. A
l’inverse, la réserve Atlixcáyotl était une zone étendue à caractère agricole et par
conséquent susceptible de toute modification. Selon le plan d’occupation des sols du
Programme Sous-Régional, sur un total de 1 081, 51 ha. presque la moitié de la superficie
était destinée aux logements, comme le montre le tableau IX et la carte 15. Et
contrairement à Santa Fe, à Puebla, une grande partie des habitations était réservée à des
familles aux revenus moyens et bas : 18,97% de la superficie était occupée par des lots
munis de services et 13,23% par des logements subventionnés par l’Etat, contre 15,9%
destinés aux foyers à revenus moyens et aisés. 24,35% de la superficie était occupée par
les voies de circulation ; 16,40% par l’équipement social dont une grande partie
correspondait à des espaces verts ; 6,44% par des commerces et des services liés au
tourisme (hôtellerie restauration) et 4,70% destinés aux équipements municipaux et aux
écoles.
239
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Tableau IX. Répartition des Superficies des Réserves Territoriales
Atlixcáyotl et Quetzalcóatl
Hectares
Hectares
Zones
%
Zones
%
Habitation
520.26
48.10
Equipement
50.8
4.70
Lots avec services
205.20
18.97
Supermarché
19.58
1.81
Pied de maison (pie
de casa)
93.96
8.69
Commerce et usage mixte
4.16
0.38
Habitation sociale
49.13
4.54
Ecole particulière Andes
8.57
0.79
Habitation moyenne
65.14
6.02
Université Ibéro américaine
17.92
1.66
Habitation
résidentielle haute
106.83
9.88
Ecoles primaires
0.10
0.01
Equipement Social
177.39
16.40
Maternelle
0.47
0.04
Parc Métropolitain
57
5.27
Commerce et Services
Touristiques
69.70
6.44
Parc de l’Art
32
2.96
Couloir Urbain
13.91
1.29
Parque Unidad
Deportiva
4
0.37
Touristique et récréatif
9.72
0.90
31.50
2.91
Centre commercial
29.12
2.69
2
0.18
Hôpital privé
4.45
0.41
Parc de quartier
16.02
1.48
Université Privée
4.50
0.42
Hôpital « Niño
Poblano »
16.27
1.50
Parc récréatif
8
0.74
Services et souscentres
18.6
1.72
Voies
263.36
24.35
Parc Récréatif de
zone
Squares
TOTAL
1081.51 Ha.
Source: Plan de zonage secondaire. (Journal officiel du gouvernement constitutionnel de
l'état de Puebla. Mardi 9 août 1994)
Aussi bien à Santa Fe qu’à Puebla, l’utilisation de sols a défini le caractère et la distribution
des territoires. Ces zonages sont considérés comme réglementaires car ils permettent à
l’État de réguler la production de l’espace urbain. Cela en a fait des prescriptions, car ils
ont été aussi utilisés à leur tour par le DDF, SERVIMET et le gouvernement de l’état de
Puebla (respectivement) pour la commercialisation des zones. De cette façon, les
investisseurs pouvaient être sûrs que ce qui avait été projeté à moyen terme serait
respecté, qu’on donnerait suite à la réalisation des travaux d’infrastructures et que l’on
contrôlerait le caractère de la zone. Pour les chefs d’entreprises et les promoteurs
immobiliers, ceci offrait la certitude que leur projet ne serait pas contesté par les voisins et
permettrait une certaine facilité dans le traitement des demandes de permis de construire,
comme nous l’expliquons plus bas.
240
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
Carte 15. Les réserves territoriales Atlixcáyotl et Quetzalcóatl, 1994.
Source: Selon Programme Sous-régional de Développement Urbain pour les communes de Cuautlancingo,
Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula.
241
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
5.3.
La coordination, l’Etat comme agent immobilier
Avec le décret d’octobre 1993, le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire du DDF, a
autorisé SERVIMET à gérer directement l’exécution de la ZEDEC Santa Fe, ainsi que la
gestion et la commercialisation des terrains. L’organisme paraétatique, comme n’importe
quelle autre entreprise de l’État, possédait un statut juridique qui lui permettait de gérer ses
ressources de manière indépendante. Elle avait la capacité de réaliser des actes
commerciaux, de tirer un profit et d’aspirer ainsi à une suffisance financière173 comme si
elle était une société anonyme.
Pendant les premières années de son fonctionnement, l’entreprise a travaillé en relation
étroite avec l’administration publique. L’un de ses objectifs essentiels était d’« appuyer et
de favoriser le développement immobilier des secteurs public et privé aussi bien pour le
DDF que pour les autres organismes et dépendances qui l’exigeaient » (SERVIMET SA de
CV, 1988 : 8). Pendant des années, l’activité principale de l’entreprise a été l’administration
des parkings du DDF (environ 14 000 places) mais elle est intervenue aussi comme agent
concertateur entre le secteur public et privé dans la réalisation de travaux et d’opérations
de promotion pour le développement urbain du District Fédéral. En ce sens, ses objectifs et
ses stratégies se trouvaient fort proches de ce que stipulaient les plans et programmes
gouvernementaux. Au début, les budgets de l’entreprise étaient même contrôlés par le
Ministère de la Programmation et du Budget.
Lorsque l’architecte Roque González Escamilla se trouvait à la tête de SERVIMET (1978 1982), on a établi les bases de ce qui allait devenir postérieurement la ZEDEC Santa Fe. A
partir de la fin des années 70, SERVIMET a été chargé des travaux de nivellement des
terrains. Mais une participation plus intense commença quand l’entreprise décida
d’acquérir divers terrains à Santa Fe. Ces opérations ont été sustentées par l’un des
objectifs de SERVIMET qui consistait à « éviter l’avancée effrénée de la spéculation sur les
terrains et immeubles situés dans la zone d’influence des travaux publics réalisés par le
173
Même si au moment de sa fondation, l’entreprise possédait des ressources publiques, les
organismes de contrôle de l’administration publique fédérale ou locale ne pouvaient pas intervenir
dans la gestion des ressources ni réaliser des audits car ses revenus ne provenaient pas de
transferts de fonds publics ni de la perception d’impôts, l’entreprise possédant pour cela un comité
de contrôle et un audit.
242
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
gouvernement de la ville. Capter au profit du DDF et à son propre profit une partie de la
plus-value que produisaient les travaux publics réalisés à Mexico grâce à l’acquisition
opportune de terrains situés en des lieux stratégiques » (SERVIMET SA de CV, 1988 : 11).
Selon des rapports de l’entreprise, pendant le sexennat 1978-1982, le capital et les actifs
sont passés de 100 millions de pesos (capital initial au moment de sa fondation) à 2 063
millions de pesos (SERVIMET SA de CV, 1988).
Toutefois, le démarrage des plans à Santa Fe et l’activité de SERVIMET ont été affectés
par des changements dans l’administration publique, essentiellement par la création en
1983 du Ministère du Développement Urbain et d’Ecologie (SEDUE). Le Ministère a
modifié l’occupation de sols pour le logement et le commerce, au profit de la création d’une
réserve écologique avec le décret d’expropriation de juillet 1984. Cela a affecté
directement le patrimoine que SERVIMET possédait dans cette zone, à savoir environ 2
millions de m2 (SERVIMET SA de CV, 1997). A la fin de 1984, on a même envisagé la
liquidation de l’entreprise et parmi les raisons administratives mentionnées, il faut ajouter le
scandale politique provoqué par des opérations d’achats peu claires et des donations dans
cette zone de la part de l’ex-gouverneur du District Fédéral Carlos Hank González et du
directeur de l’entreprise paraétatique Roque González Escamilla (Ramírez Ignacio, 30 avril
1984). Cependant, après le tremblement de terre de 1985, la décision a été annulée en
laissant à l’entreprise son rôle principal comme agent immobilier du District Fédéral et par
conséquent comme promoteur de Santa Fe. De fait, en 1986, on a utilisé 350 000 m2 du
patrimoine administré par l’entreprise pour la construction de l’autoroute Mexico-Toluca.
Celle-ci est intervenue directement comme représentante du DDF dans les négociations
entre les mineurs et les pepenadores, et a été chargée des travaux de réhabilitation de la
décharge et du centre d’enfouissement d’ordures.
En 1987, SERVIMET constituait, via divers acquisitions et transferts, une grande partie de
sa réserve patrimoniale à Santa Fe. En 1988, sous la direction de Juan Enríquez Cabot,
l’entreprise s’est fixée de nouveaux objectifs afin d’augmenter ses facultés, assainir ses
finances et devenir un organisme auto-finançable. Le régent du District Fédéral de
l’époque, Manuel Camacho Solís, a confié davantage de fonctions à l’entreprise : agent de
publicité, agent immobilier pour les travaux et l’acquisition d’immeubles pour les
particuliers, les communes, les états et la fédération (SERVIMET SA de CV). Une fois
défini le Plan Général de Santa Fe (1989), et par conséquent l’utilisation des sols,
SERVIMET a commencé la promotion dans la zone174. Ainsi, comme un véritable agent
174
Activité qui a pu se réaliser grâce au transfert des superficies réalisé en octobre 1993 et à l’acte
déclaratoire de la normativité de la ZEDEC en janvier 1995.
243
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
immobilier, elle est devenue promoteur du développement urbain et responsable des
travaux du DDF.
Dans le cas de Puebla, les actions pour la création et la promotion des réserves
territoriales, sont passées par les structures et les procédés propres à l’administration
publique. Concrètement, on a d’abord conçu la création d’une Coordination du Programme
de Développement Régional Angelópolis chargée d’établir les liens entre les trois niveaux
de gouvernement (commune, état, fédération) et avec les différents ministères de l’état
concernés. Cela a rendu possible une meilleure coordination des stratégies, des objectifs
et des actions du programme. Le témoignage de l’ancien gouverneur nous aide à
comprendre le rôle de cet organisme :
« Nous, ce qu’on a fait, c’était créer une unité spéciale pour la gestion du projet…avec
des installations comportant tout le nécessaire et un staff, un coordinateur de projet qui
était Jesús Hernández, c’est lui qui s’est occupé des étrangers depuis le début (HKS
Inc), un coordinateur qui travaillait avec un spécialiste de chacune des actions, eau,
travaux, ceci et cela…cette unité régionale ou de développement régional était celle qui
gérait les opérations quotidiennes de tous les projets. Pourquoi avons-nous créé cette
unité avec l’expression à la mode de « management entrepreneur »? Moi, j’avais
l’expérience du Ministère Fédéral de l’Education où j’ai eu la tâche de mettre en œuvre
la décentralisation avec le personnel du ministère et cela n’a pas fonctionné. Cela n’a
pas marché parce que ceux qui réalisent le travail de tous les jours n’ont pas le temps
de faire un planning. S’ils travaillent et se consacrent réellement à ce qu’ils font, ils ne
peuvent pas. L’autre activité demande les 24 heures de la journée…Cette expérience
m’a amené à faire la même chose à Puebla, les fonctionnaires ordinaires ne sont pas
capables et n’ont pas le temps de le faire un planning eux-mêmes. Ils ne sont pas
formés pour le faire même quand ce sont eux qui réalisent l’activité programmée, ce
sont deux tâches différentes, donc on a embauché Mc Kinsey comme opérateur et
superviseur et on a créé cette unité de développement » (Interview 13).
La coordination du programme faisait partie de l’organigramme de l’administration de l’état
comme un staff de soutien pour la mise en œuvre et l’évaluation du Programme Régional
Angelópolis et elle s’est chargée aussi de la gestion avec les intervenants extérieurs, c'està-dire les cabinets américains d’architecture et d’urbanisme HKS Inc. et de conseil
stratégique Mc Kinsey & Company175.
C’est le Ministère des Finances qui s’est chargé les premières années de la gestion des
ressources et, pour ce faire, on a créé un fideicomiso auquel participaient les 14
communes de la Région Angelópolis. Le contrôle et l’audit des ressources revenaient au
Ministère du Développement, d’Evaluation et du Contrôle de l’Administration Publique
(SEDECAP en espagnol et ancien Ministère de l’Audit Général de l’État, avant 1996). Plus
tard, lors de la dernière année de l’administration Bartlett, on a créé un fideicomiso
175
Le siège d’HKS Inc. se trouve à Dallas, Texas. Le cabinet a été fondé en 1939 et compte
actuellement divers bureaux dans différentes villes du monde, y compris Mexico. McKinsey &
Company fondé en 1926, est spécialisé dans l’assistance stratégique et technique à divers projets
au niveau international.
244
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
public176 destiné uniquement à gérer les réserves territoriales Atlixcáyotl-Quetzalcóatl.
Dans la constitution du fideicomiso participaient, la Banque Bilbao Vizcaya Mexico du
groupe financier BBV-PROBURSA, le Ministère du Développement Urbain, de l’Ecologie et
des Travaux Publics (SEDURBECOP) dont le ministre, Eduardo Macip Zuñiga177, était le
directeur du Fideicomiso. Le Fideicomiso a concentré toutes les ressources financières
destinées aux réserves territoriales, ainsi que celles résultant de la commercialisation des
terrains, et, par conséquent, il a dû les canaliser pour exécuter des travaux publics dans la
zone. Mais surtout, l’objectif prioritaire était « de garantir la continuité du Programme de
Développement Régional Angelópolis et d’assurer l’urbanisation et la construction des
infrastructures, des commerces et des logements sur la réserve territoriale AtlixcáyotlQuetzalcóatl, obéissant ainsi à l’objectif prévu dans le Plan de Développement de l’état de
1993-1999 » (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla.
Mercredi 20 janvier 1999 : 6).
Le Fideicomiso des réserves a retiré à la SEDURBECOP sa part directe de responsabilité
dans la promotion et la commercialisation des terrains. Le Fideicomiso s’est
institutionnalisé en devenant une entreprise paraétatique ayant pour but d’assurer les
ressources et les structures nécessaires pour garantir le fonctionnement et le
développement des réserves territoriales et donner ainsi de l’assurance aux capitaux
investis. Dans ce sens il est comparable au rôle joué par SERVIMET à Santa Fe. Le
directeur du Fideicomiso nous a expliqué la fonction principale de l’organisme :
« administrer la réserve territoriale avec les ressources obtenues par la vente des terrains.
Lorsqu’il a des ressources, il les investit dans les travaux de la zone : recueil et évacuation
d’eaux pluviales, égouts, routes, trottoirs, et autres infrastructures…cela inclut aussi la
régularisation de la propriété de quelques terrains à l’intérieur de la réserve » (Interview
24).
La séparation entre les fonctions du Fideicomiso et la SEDURBECOP dans la gestion des
réserves territoriales a été graduelle. Au début, le Fideicomiso dépendait du même
ministère, ce qui a duré jusqu’à 2002, lorsque l’administration du gouverneur Melquíades
Morales Flores (1999-2005) a fixé pour l’entreprise une structure et un organigramme
176
Un fideicomiso public est par définition un secteur de l’administration publique de l’État qui
s’intègre en général à des instances du gouvernement et à une institution fiduciaire (BANOBRAS,
NAFIN ou une banque privée) pour mettre en marche des alternatives d’investissements dans un
but spécifique. La figure juridique du fideicomiso envisage une conduite plus transparente des
ressources financières destinées à l’acquisition de biens, ou à la construction d’infrastructures ou à
la gestion des réserves territoriales. On peut même à l’intérieur du même organisme utiliser d’autres
instruments de financement tels que les certificats, les bons et les billets à ordre.
177
Il occupera plus tard le poste de directeur du fideicomiso public des réserves territoriales
Atlixcáyotl-Quetzalcóatl.
245
Chapitre V
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
propres en installant ses bureaux dans les réserves mêmes. Malgré les bonnes intentions,
jusqu’à ce jour, le Fideicomiso n’a pas géré de façon autonome les réserves territoriales
car officiellement les terrains ne lui ont pas été cédés, comme nous l’a indiqué le directeur :
« toutefois, le Fideicomiso n’incorpore pas toutes les superficies disponibles de la réserve
mais seulement une partie et c’est la raison pour laquelle la SEDURBECOP continue à
gérer principalement tout l’aspect légal de la régularisation des propriétés. Ainsi, le
Fideicomiso ne gère que les biens inclus dans le Fideicomiso et le ministère s’occupe de
toutes les autres surfaces, c’est ce qui fait la différence. Et en plus la SEDURBECOP est
l’instance qui fait respecter la législation et nous, on est un organisme qui se met en
rapport avec eux » (Interview 24).
Aussi bien à Santa Fe que dans les réserves territoriales de Puebla, la coordination et
l’intervention des différents niveaux de gouvernement ont servi à créer la dynamique de
développement urbain prévue dans les projets. Mais les instruments utilisés dans chacun
des cas ont été utiles également : les expropriations, la ZEDEC Santa Fe et le Programme
Sous-régional de Développement Urbain des Communes de Cuautlancingo, Puebla, San
Andrés Cholula et San Pedro Cholula. L’expropriation a permis d’incorporer de nouveaux
territoires à la dynamique de croissance de la ville et a légitimé en même temps la décision
gouvernementale de développer ces espaces. Tandis que les autres instruments (la
ZEDEC et le Programme) ont été les supports nécessaires pour la modernisation des villes
à travers la transformation des territoires. Les organismes de coordination (SERVIMET et
l’administration de l’état de Puebla) ont été les responsables directs du processus de
transformation spatiale et ont joué un rôle important comme représentants des intérêts de
l’État face aux investisseurs privés et aux agents sociaux concernés. Non seulement ils
devaient s’impliquer dans la gestion des ressources des projets mais aussi, comme nous le
verrons plus loin, ils intervenaient comme agents immobiliers dans la promotion et la
commercialisation des nouveaux espaces urbains.
Par l’intermédiaire de ces actions, l’État a incorporé de façon ordonnée de nouveaux
territoires à la ville et a résolu la problématique de l’appropriation illégale de la terre, liée en
quelques cas du fait du caractère collectif de la propriété. Face aux gens qui détenaient
une propriété dans la zone, le rôle de l’État s’est limité à contrôler, sans jamais résoudre
les problèmes de fond. L’État n’a jamais donné une solution aux conflits sociaux dérivés de
l’expropriation, il se limita à gérer les oppositions surgissant dans la population. Mais il faut
reconnaître que les différents groupes dépossédés n’avaient pas les éléments nécessaires
leur permettant de dépasser la simple remise en question du processus parce qu’ils ne
possédaient pas toutes les conditions légales de leur côté. De cette façon, on peut dire que
246
Chapitre V
La transformation urbaine : la naissance d’un quartier
l’élan de la modernisation économique s’est traduit dans des projets de ville qui obéissaient
aux intérêts politiques et privés mais dans lesquels on ignorait les exigences sociales qui
auraient dû accompagner ce processus, comme nous le verrons plus loin.
247
6. La consolidation de Santa Fe et
Angelópolis
La priorité dans l’aménagement de Santa Fe et des réserves territoriales QuetzalcóatlAtlixcáyotl, c’était de spécialiser les zones en activités tertiaires. Les gouvernements de la
fédération et de l’état ont joué un rôle important, en s’appuyant sur des instruments
essentiels comme la ZEDEC Santa Fe et le Sous-programme de Développement Urbain
pour les Communes de Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula.
Les textes et d’autres instruments et mécanismes de gestion ont opéré pendant le
processus de transformation spatiale, comme des intermédiaires entre le gouvernement et
les investisseurs. Schématiquement ces outils peuvent être regroupés en trois types:
a) Les organismes de coordination qui ont favorisé, l’organisation, la gestion et le
contrôle des différentes étapes des projets. Il faut souligner le caractère
paraétatique de ces organismes, c’est le cas de SERVIMET et du Fideicomiso des
réserves territoriales qui grâce à cette particularité ont eu une large marge de
manœuvre.
b)
Les instruments juridiques, car s’agissant de l’administration publique, toute
opération était encadrée par une législation qui établissait les domaines de
compétence, de responsabilité et de coordination entre les différents niveaux de
gouvernement, ministères et secteurs sociaux.
c) Enfin les mécanismes financiers, parce que la participation de l’État ne s’est pas
limitée uniquement à l’élaboration et à l’application de textes. Il a fallu mettre en
place des conditions favorables pour attirer les premiers investisseurs.
En ce sens, les instruments et le travail de l’Etat se trouvaient en accord avec les besoins
des entreprises, en créant une alliance Etat-initiative privée. Néanmoins, dans le projet
urbain de Santa Fe comme dans celui de Puebla, le gouvernement a assumé totalement
les risques de l’investissement initial et comme n’importe quel promoteur immobilier, c’était
lui le principal responsable de la création des conditions optimales pour offrir aux
entreprises les avantages d’une localisation privilégiée. Les promesses du gouvernement
ont été soutenues par des documents officiels, mais son rôle comme promoteur des
nouvelles zones, son implication pour rendre les terrains constructibles et trouver des
investisseurs, ont été les facteurs cruciaux pour l’envol de Santa Fe et d’Angelópolis. Le
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
gouvernement a ainsi joué le rôle d'agent régulateur, de promoteur et surtout d’agent
immobilier.
6.1.
Investissement-urbanisation-commercialisation-investissement; une
stratégie en or
Les zones résidentielles de standing se sont traditionnellement concentrées à l’ouest des
villes de Mexico et Puebla. Les préférences pour cette localisation se justifient en partie à
cause des conditions physiques. Dans la capitale du pays, cette zone constitue l’une des
plus hautes de la ville, il y a des collines, des zones vallonnées, une végétation variée, des
terres fertiles, et beaucoup d’eau. A Puebla, l’ouest de la ville se caractérise aussi pour sa
fertilité et la présence de cours d’eau. A mesure que ces agglomérations se sont élargies,
la demande de terrains constructibles a augmenté, de même que le prix des terrains
adjacents. Cette croissance a donné une nouvelle orientation aux terres agricoles
limitrophes, en fournissant de l’espace pour développer de nouvelles activités sociales et
économiques. « La possession juridique d’un morceau de terrain qui, comme tel, n’a pas
une grande valeur, implique, dans la pratique, la possibilité de percevoir une rente
périodique » explique S. Jaramillo, « le propriétaire associera à la perception d’une rente
périodique la perception d’un intérêt et de cette façon considèrera la possession de son
droit juridique sur la terre comme l’équivalent de la possession d’un capital » (Jaramillo,
Samuel, 1985 : 146).
Il s’ensuit que l’intérêt de prolonger la croissance de la ville vers la zone ouest à Mexico et
à Puebla entraînera tout un processus de transformation urbaine. Mais comme nous
l’avons déjà expliqué, au niveau des deux zones il y avait des conditions physiques et
sociales qui limitaient la disponibilité des terres urbanisables. A Santa Fe, le facteur décisif
était d’ordre environnemental, étant donné la détérioration de la zone et la topographie
accidentée. A Puebla, les limitations étaient légales et sociales à cause du caractère
juridique des propriétés qui se trouvaient sous le régime ejidal. Ces facteurs rendaient
difficiles la croissance urbaine d’autant plus que les deux zones se trouvaient à la
périphérie de la ville ne communiquant que par quelques routes ou des autoroutes à
péage. Toutefois les pressions pour incorporer ces terres au développement de la ville
250
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
étaient plus puissantes « il faut s’attendre à ce que cette somme soit plus élevée là où les
terratenientes ont une position privilégiée comme dans les grandes villes à croissance
rapide où les terrains périurbains sont rares et où la propriété est relativement
concentrée » (Jaramillo, Samuel, 1985 : 155) C’est pour cette raison que l’intervention de
l’État a été déterminante car, grâce à elle, on a supprimé les restrictions au changement
d’occupation des sols et un virement de 360° s’est opéré en rendant ces terres et ces
terrains accessibles et disponibles aux investisseurs.
Pour Santa Fe et Angelópolis, les stratégies ont été analogues : dans un premier temps, le
gouvernement jouait le rôle d’investisseur en prenant possession du terrain et en avançant
de cette façon un capital initial aux propriétaires expropriés. On observe même que
SERVIMET avait déjà acquis des terrains à Santa Fe dans les années 70 et qu’à la suite
de l’expropriation les superficies qu’elle possédait dans cette zone atteignaient, en 1988,
90% de sa réserve patrimoniale. De la même façon, à Puebla, les terrains des réserves
territoriales ont été obtenus à la suite d’une expropriation et les montants des
indemnisations ont été couverts par l’administration fédérale au prix des terres à usage
agricole sans considérer les constructions quand elles existaient ni les cotations du
marché.
Plus tard, le gouvernement-investisseur a dégagé davantage de ressources pour les
travaux d’aménagement des superficies. A Santa Fe, il a d’abord fallu niveler les terrains et
SERVIMET en a été chargée, en faisant appel à 11 entreprises de travaux publics. La
façon de payer les travaux de nivellement faisait suite à un accord qui donnait le droit aux
entreprises de commercialiser les matériaux extraits « entre 1983 et 1988 5 millions de m3
de sable et autres matériaux pierreux ont été extraits » (SERVIMET SA de CV, 1988). En
même temps que l’on nivelait les terrains, la construction des avenues Vasco de Quiroga
et Prolongación Reforma commençait ce qui devait faciliter l’accès à cette zone. Plus tard,
dans les années 90, le gouvernement fédéral a construit les autoroutes à péage MexicoToluca et Cuajimalpa-Naucalpan. Selon les données d’Olivera Martínez, pour le
gouvernement, les montants destinés à l’achat des terrains et pour la construction des
autoroutes ont atteint 275 millions de dollars178. De plus, dans l’investissement initial, il a
également été envisagé la fermeture de la décharge d’ordures et la construction de deux
centres d’enfouissement. Pour la seule réalisation du centre d’enfouissement Prados de la
Montaña, le DDF, par l’intermédiaire de son programme métropolitain de déchets solides a
acquitté entre 1989 et 1993 environ 9,6 millions de pesos (Gamboa de Buen, J., 1994 :
192), équivalents à 3 millions de dollars.
178
Considérant le change à 3 pesos pour un dollar (1993).
251
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Selon une information publiée par SERVIMET, « l’investissement de la période 1989-1993
a été destiné aux travaux de terrassement et à la réalisation du Plan Général…pendant la
période 1990-1991, SERVIMET a construit l’infrastructure de la première étape
correspondant à la zone de bureaux Peña Blanca ainsi que le terrain où est établi le centre
commercial » (SERVIMET SA de CV, 1997 : 99-100). Le Tableau X, montre les détails des
montants investis en travaux publics par l’entreprise paraétatique entre 1989 et 1994. Au
total, on estime que pendant cette période, le gouvernement a investi environ 245 000
millions de pesos c’est à dire plus de 75 000 dollars et entre 1995 et 1997, 136 millions de
pesos. « Avec les activités développées depuis le début du projet, en 1989, et celles
réalisées pendant la période 1995-1997, SERVIMET a investi à Santa Fe environ 100
millions de dollars en travaux publics…cet investissement a permis d’urbaniser
approximativement 1 800 000 m2, créant en moyenne 9 000 emplois par an » (SERVIMET
SA de CV, 1997 : 107).
Tableau X. Investissement en travaux publics, ZEDEC Santa Fe 1989-1994
Année
1989
1990
Investissement public
1 571
13 864
(millions de pesos)
Equivalent en dollars
581
4 780
(milliers)
Source: SERVIMET SA de CV, 1997 : 104.
1991
1992
1993
1994
39 820
52 279
60 302
77 846
13 273
15 842
18 279
22 341
A l'inverse de Santa Fe, les réserves territoriales de Puebla n’ont pas eu besoin de travaux
de viabilité car la majeure partie de la superficie était des terres agricoles. Dans la réserve
d’Atlixcáyotl, la première transformation indispensable, fut le changement d’affectation de
l’autoroute à péage vers Atlixco. Elle est devenue une voie urbaine prenant le nom de
boulevard Atlixcáyotl. Le péage qui se trouvait à la limite de la commune de Puebla a été
déplacé de 8 kilomètres à l’ouest, en direction d’Atlixco et aujourd’hui, à cet endroit, s’élève
le Monument aux Anges que l’on peut voir sur la photo 29. De la même façon, la route
fédérale vers Atlixco est devenue le boulevard Atlixco. Grâce à ces modifications, les
principales barrières physiques pour la croissance urbaine de l’ouest de Puebla ont été
éliminées.
L’investissement public dans les réserves territoriales a été fait dans le cadre du
Programme de Développement Régional Angelópolis qui recevait, depuis le début, le
soutien du gouvernement fédéral : « le 6 juillet 1993, le Président de la République, Carlos
Salinas de Gortari a présenté le Programme de Développement Urbain et Régional
Angelópolis, il a déclaré son ouverture officielle et a annoncé de considérables ressources
financières de la part de la fédération et de l’initiative privée » (Journal Officiel du
252
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Vendredi 10 septembre 1993 : 3). A
Puebla, les sommes investies dans le Programme Angelópolis provenaient donc de
transferts fédéraux, mais aussi de l’état et des communes (y compris les apports des 14
communes de la région) et de prêts. Cette dernière source de revenus était fournie par la
Banque du Développement et la Banque Mondiale, aide indispensable pour que puisse
démarrer le projet des réserves territoriales, après la crise économique de 1994. L’Etat a
canalisé les ressources investies dans les réserves par l’intermédiaire du Ministère des
Finances y compris celles qui ont été gérées par le Fideicomiso Public, le Ministère du
Développement Urbain, de l’Ecologie et des Travaux Publics (SEDURBECOP) et la
Coordination du Programme Angelópolis. La multitude des ressources rend difficile la
connaissance des montants destinés uniquement aux réserves territoriales. Mais dans un
rapport du gouvernement, il est estimé qu’entre 1993 et 1995, l’Etat a dépensé environ
56,66 millions de pesos (environ 18,88 millions de dollars) pour la planification urbaine,
dont 32 millions de pesos pour l’acquisition de terrains, 24,66 millions de pesos pour les
études préalables au projet et 16,3 millions pour le projet lui-même dont la SEDURBECOP
avait été chargée (lotissement, infrastructure, services) sur les 200 ha. situés dans les
réserves territoriales Atlixcáyotl-Quetzalcóatl (Gouvernement Constitutionnel de l’état de
Puebla : 154).
Photo 29. Boulevard Atlixcáyotl.
Le monument aux
Anges s’élève à
l’endroit où se
trouvait le péage de
l’ancienne autoroute
vers Atlixco.
Source: Yadira
Vázquez, 2005.
253
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Afin de rendre les terrains urbanisables à Santa Fe et dans les réserves territoriales,
l’investissement public était nécessaire179. « Considérés dans leur ensemble, les travaux
d’infrastructures transforment les terrains vagues ou agricoles en sol urbanisable, cette
modification provoque réellement une transformation essentielle de l’occupation et du prix
du terrain. Avec la transformation de terres non urbaines en sol urbanisé, les superficies
augmentent et par conséquent la frontière se déplace en attribuant le caractère de terrains
périphériques à potentiel urbain à des nouveaux terrains et à de nouvelles zones »
(Terrazas Revilla, Oscar, 1996 : 39). D’un autre côté, le financement public dans la
construction des infrastructures s’explique par la magnitude des montants et par le
caractère collectif des travaux, selon les mots de S. Jaramillo « pour que les terrains
puissent être considérés urbains, ils doivent être équipés d’une série d’éléments qui
donnent de la valeur, comme les services publics, les voies de communication etc., dont
l’installation peut rarement être entreprise par des capitaux particuliers » (Jaramillo,
Samuel, 1985 : 154).
Mais, toutes ces modifications à Santa Fe et Angelópolis ont été faites avec la certitude
que ces zones apporteraient davantage de bénéfices pour l’administration publique.
D’abord, parce qu’une fois éliminés les obstacles à l’urbanisation avec les travaux
d’infrastructure, les terrains qui ont pris de la valeur ont accédé automatiquement au
marché immobilier. De plus, les aménagements ont éliminé les inconvénients de
l’isolement en facilitant les transferts entre le centre et ces périphéries. Deuxièmement, les
ventes futures des terrains allaient permettre d’obtenir les ressources financières
nécessaires pour d’autres projets et finalement, parce que les futures activités
économiques et les nouveaux logements allaient augmenter les recettes fiscales pour les
administrations locales. SERVIMET et le gouvernement de l’état de Puebla ont défini une
stratégie semblable pour favoriser l’établissement des premiers investisseurs. Celle-ci a
consisté à définir des zones prioritaires pour la promotion des terrains afin d’attirer avant
tout, les grandes entreprises. En effet le gouvernement, en sa qualité de promoteur, s’est
montré très clair dans ses intentions et c’est ainsi que le gouverneur de l’état de Puebla luimême, Manuel Bartlett, et le directeur de SERVIMET, Juan Enríquez Cabot, se sont
impliqués directement dans des réunions, des interviews et des visites sur les zones, pour
convaincre les possibles acquéreurs de terrains, c’est-à-dire des entreprises locales et
internationales.
179
Dans la théorie de la rente foncière (dérivant de la théorie générale de la rente élaborée par K.
Marx), les investissements de l’État jouent un rôle décisif comme éléments de transformation des
terrains. Cela est possible via la rente différentielle type I (qui a son origine dans les conditions
physiques du terrain, à savoir localisation, fertilité, accessibilité, etc.) (Jaramillo, Samuel, 1985;
Terrazas Revilla, Oscar, 1996).
254
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
A Santa Fe, la promotion et la commercialisation des terrains a commencé avant même
que les travaux d’infrastructure ne soient terminés. Les garanties d’acquisitions et la
promesse d’obtenir des plus-values élevées sur les terrains encore occupés par les
carrières et les ordures, étaient implicites dans le Plan Général de 1989. Toutefois les
investisseurs potentiels étaient méfiants et sceptiques face au panorama général et l’état
des lieux. Pour cette raison, le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire de SERVIMET,
n’a pas hésité à offrir des conditions attrayantes pour l’achat des terrains et à établir des
accords pour simplifier les démarches. L’ancien directeur de la section administrative de
SERVIMET (entre 1999 et 2002), nous a expliqué la façon de procéder avec les
investisseurs. SERVIMET recevait un paiement correspondant à une partie du prix du
terrain et le reste était soldé en échange de la réalisation de travaux dans la même zone
« au début, on a proposé aux entreprises d’échanger une partie du prix du terrain par des
travaux et infrastructures mais ensuite nous n’avons pas renouvelé ce type d’accords et on
a procédé comme dans n’importe quelle autre vente. Oui, au début, quand il n’y avait pas
de rues, SERVIMET proposait ‘je vais te vendre ce terrain qui vaut 5 millions de pesos, tu
payes 2 millions, mais pour le reste tu te charges de faire les rues aux alentours, tu as une
limite de temps pour faire tous les travaux’ » (Interview 14).
Effectivement le début de la mise en route de Santa Fe a été marqué par le scepticisme
des investisseurs vis-à-vis des circonstances physiques de la zone, tandis qu’à Puebla,
l’envol des réserves territoriales et la participation de l’initiative privée ont été freinés par la
crise de fin 1994. Toutefois, aussi bien dans le projet d’Angelópolis qu’à Santa Fe, la
présence de l’Université Ibéro-américaine a été un facteur détonateur. Et il faut remarquer
que la présence de l’université privée dans les deux cas a été possible grâce à la donation
des terrains. En ce sens, le gouvernement fédéral, à Santa Fe et celui de l’état, à Puebla
ont réussi, à attirer la première entreprise dans la zone180. De cette façon, l’UIA a été
pionnière et a permis de donner confiance et prestige aux projets, en quelque sorte
l’université a servi de « missionnaire pour prêcher la bonne volonté gouvernementale ». A
Puebla, ce schéma a été complété par l’Institut Andes et la construction de l’Hôpital del
Niño Poblano provoquant un changement drastique dans le prix des terrains181. Tout ceci a
eu lieu bien avant qu’on ne décide de l’utilisation des sols dans le cadre du Sous-
180
Comme nous l’avons expliqué au chapitre 5, la donation à l’UIA de Santa Fe a eu lieu en 1981
mais les bâtiments ne seront inaugurés qu’en 1988. A Puebla, la donation a eu lieu en 1989 et le
campus a commencé ses activités en 1991.
181
Les investissements privés et publics affectent la rente foncière dans la mesure où ils
augmentent la rente différentielle de type II qui a son origine dans l’intensité de capital investi sur les
terrains.
255
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Programme de Développement Urbain pour les Communes de Cuautlancingo, Puebla, San
Andrés Cholula et San Pedro Cholula.
Ce qui est certain, c’est qu’aussi bien Manuel Bartlett que le directeur de SERVIMET, Juan
Enríquez Cabot, ont été des personnes clés pour les deux projets, dans la mesure où ce
sont eux qui ont matérialisé, d’une certaine manière, ce qui était stipulé dans les textes.
L’ex-directeur de la section administrative de SERVIMET nous a précisé l’influence
d’Enríquez Cabot dans le projet Santa Fe, « c’est vraiment lui qui a été le génie, celui qui a
dit ‘ceci a de la valeur’…ce gars mettait ses bottes et arrivait dans la boue pour vendre les
terrains et accrocher les investisseurs et il leur disait : ‘regardez ici, imaginez-vous qu’il va
y avoir des édifices, rêvez !’, leur disait-il et comme ça il a commencé à les attirer et à les
amener. C’est lui qui a réellement concrétisé Santa Fe » (Interview 14). Selon des chiffres
publiés par SERVIMET, entre 1989 et 1994, on a mis à la disposition du capital privé
approximativement 1,8 millions de m2 dont 1,5 millions de m2 (150 ha.) ont été vendus à
des investisseurs nationaux et étrangers. Ces opérations ont engendré des revenus pour
environ 800 millions de nouveaux pesos ce qui a permis à l’entreprise d’augmenter son
actif de 87,80 millions en décembre 1988 à 710 millions de nouveaux pesos en 1994182
(SERVIMET SA de CV, 1997).
A Santa Fe comme à Angelópolis, l’achat des premiers terrains matérialisa les
transformations prévues dans les plans d’occupation des sols et favorisa l’augmentation
des prix sur la zone183. Mais en outre il a permis de mener à terme l’objectif
d’autofinancement des projets puisque les premiers investissements privés ont permis de
soutenir les travaux subséquents. « En conformité avec la ligne politique du Plan National
de Développement 1988-1994, Servimet a orienté ses activités vers l’autosuffisance
financière et la création de ressources afin d’obtenir une meilleure efficacité dans sa
gestion » (SERVIMET, 1994 : 1). Effectivement et comme le souligne le Mémoire de
gestion 1988-1994, ces pratiques correspondaient aux tendances préconisées par la
« modernisation administrative ». C'était la simplification de la bureaucratie et surtout elle
préconisait une réduction de la part du budget de l’État dans différents domaines qui
seraient maintenant assumés par l’initiative privée. Dans ce contexte, la stratégie qui
consistait à faire de Santa Fe et Angelópolis deux projets urbains d’autofinancement était
conséquente et on prétendait ainsi créer un cycle investissement-urbanisationcommercialisation-investissement.
182
183
En 1989, l’entreprise avait 687 employés et en 1991 ils étaient 885 (SERVIMET SA de CV).
Pour l’augmentation des rentes différentielles de type I et II.
256
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
A son tour, la vente des premiers terrains s’est traduite par une augmentation des prix au
mètre carré et la zone acquit plus d’attraction et de prestige184. Les premières entreprises
établies ont servi de référence pour en attirer d’autres. O. Terrazas donne à ce processus
le nom de « schéma circulaire immobilier » qui consiste au changement d’affectation d’un
terrain à partir de la constitution d’une zone avec l’introduction de divers services urbains et
la réalisation de constructions. L’auteur le schématise de la façon suivante :
« a) Le processus commence dans les conditions caractéristiques d’une zone urbaine,
avec un capital investi préexistant dans diverses actions réalisées par l’État lui-même
et par différents acteurs sociaux. b) Le processus se précipite avec la réalisation d’une
œuvre ou action urbaine significative, comme peut l’être l’édification de quelque
équipement social attractif suivie de l’installation d’un centre commercial privé ou de la
réhabilitation d’une série de bâtiments en cours de détérioration…c) L’action
immobilière réalisée se trouve en conséquence devant une augmentation des prix
‘potentiels’ du terrain dans la zone par la double voie de la rente différentielle II, pour le
capital directement investi dans un ou plusieurs terrains de la zone, et de la rente
différentielle I pour l’amélioration de la situation urbaine qui découle précisément des
actions ou investissements réalisés…e) Pour les propriétaires du terrain, acteurs
urbains qui s'octroient finalement les rentes foncières, l’occasion ou la nécessité se
présente, du point de vue de la rentabilité immobilière, d’adapter les rentes reçues
réelles aux rentes ‘potentielles’, ce qui se traduit par une augmentation autant des
loyers que du prix même des immeubles de la zone…g). Les rentes potentielles du
terrain se matérialisent selon différents rythmes, soit par la voie de la vente de
l’immeuble, une modernisation et de nouveaux types de locataires, ou par
l’augmentation des loyers…On commence ainsi un nouveau ‘cycle immobilier’ qui
tournera au rythme relativement lent de la croissance générale de la ville… » (Terrazas
Revilla, Oscar, 1996 :57-58)
SERVIMET a été le précurseur de cette stratégie de développement appliquée à Santa Fe,
comme le confirme celui qui devait occuper le poste de directeur général de l’entreprise
jusqu’en 1982, « l’actualisation du foncier, la modernisation du cadastre et l’actualisation
des coûts des services publics, sont un énorme potentiel de financement. Nous avons
trouvé dans le financement privé un mécanisme important pour donner une solution aux
innombrables travaux d’infrastructures urbaines et de services publics à partir desquels la
réalisation de Santa Fe a été possible » (González Escamilla, Roque, 2005). La stratégie
de SERVIMET a consisté à installer pour la première fois un schéma de développement
urbain financé avec des ressources provenant d’une entreprise d’État et du secteur privé.
D’une certaine façon, on peut dire que SERVIMET a fonctionné selon un schéma
d’entreprise privée appliquée à des fins publiques ; l’ancien directeur l’exprime en ces
termes : « Santa Fe accrédite la capacité du gouvernement et de la société à concrétiser
des projets de grande vision métropolitaine, à passer de la planification à l’administration et
au financement efficace du développement urbain » (González Escamilla, Roque, 2005).
184
Quand SERVIMET a réalisé les premières acquisitions de terrains à Santa Fe, à la fin des
2
années 70, l’entreprise a payé à 180 vieux pesos le m dans la zone de la Ponderosa. En 2000,
2
l’entreprise a évalué le m à 550 dollars (SERVIMET SA de CV).
257
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Un autre exemple de cette stratégie du gouvernement fédéral a été la construction, entre
1996 et 1997, de la bretelle Santa Fe II, connue aussi comme Porte Santa Fe185 étant
donné qu’elle marque l’entrée de cette zone. La construction de l’œuvre a été réalisée à la
suite de l’échange de terres commercialisables et la création d’un fideicomiso entre
SERVIMET, INVERLOMA (du groupe immobilier La Loma) et le Groupe financier Bital.
SERVIMET a apporté des terrains dans la zone connue comme La Loma et INVERLOMA,
a payé les terrains en construisant la bretelle et la voie Bernardo Quintana qui donne accès
à la zone de La Loma186. L’investissement de Porte Santa Fe est estimé à 70 millions de
pesos (SERVIMET, 1997). Sur la photo 30 on peut apprécier la bretelle de 36 m. de haut
conçue par Teodoro González de León. La forme comprend deux murs triangulaires en
béton avec des grains de marbre et du sable rose soutenant trois ponts et les routes qui
facilitent l’accès depuis la Prolongation Paseo de la Reforma, Constituyentes et l’autoroute
Mexico-Toluca. D’un autre côté, l’œuvre a servi aussi à réactiver les investissements à
Santa Fe après la crise économique de la fin de 1994.
Photo 30. Porte Santa Fe.
A gauche la construction de la Porte Santa Fe (1996-1997). L’image à droite montre les
routes qui facilitent l’accès à Santa Fe : la Prolongation Paseo de la Reforma, Constituyentes
et l’autoroute Mexico-Toluca. Source: SERVIMET.
185
La superficie où se situe la bretelle d’accès Porte Santa Fe correspond à l’ancien lit de l’affluent
nord du fleuve Tacubaya (aujourd’hui canalisé) qui courait entre deux collines vers l’est. Cet endroit
était connu comme la Honda parce qu’il y avait un étang qu’on a comblé ensuite pour y installer un
parc qui n’existe plus.
186
Cette même stratégie a permis au gouvernement de López Obrador la construction des Ponts
des Poètes à Santa Fe, inaugurés en 2004 et qui ont relié les avenues Carlos Lazo et Centenario.
L’œuvre a coûté 850 millions de pesos, liquidée avec 38 ha. de terres de Santa Fe destinées au
groupe CAABSA qui, par l’intermédiaire de ses filiales Cañada Santa Fe, Río Santa Fe et Cumbres
Santa Fe, a apporté les fonds nécessaires à la construction des ponts (Interview 17).
258
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
L’organisation et le fonctionnement de SERVIMET comme une entreprise privée, ont
conforté l’image que l’on voulait donner à Santa Fe, à savoir d’efficacité financière et de
modernité administrative. L’ancien directeur administratif l’a expliqué « le gouvernement ne
pouvait pas mettre de l’argent dans l’entreprise parce que techniquement Santa Fe c’était
un projet privé, c’était comme un lotissement privé. Alors les rues, l’éclairage, le tout, était
financé par le promoteur et c’est lui qui commercialise et qui urbanise…le gouvernement
n’a jamais donné un sou à Santa Fe, alors, comment tout cela a-t-il été conçu ? Eh bien,
avec le produit des ventes des terrains. On vendait un terrain et on obtenait 30 ou 40
millions de pesos et immédiatement on embauchait trois ou quatre entreprises et on
commençait à ouvrir des voies, faire des trottoirs, des usines de traitement de l'eau, des
égouts » (Interview 14).
On peut synthétiser la stratégie appliquée d’abord à Santa Fe et ensuite dans les réserves
territoriales de Puebla de la façon suivante :
a) Le gouvernement de la fédération à Santa Fe, de l’état à Puebla s'est emparé d’une
portion de terres a travers des achats ou en faisant des expropriations. Les
superficies étaient bon marché parce qu’elles n’étaient pas aptes à la croissance
urbaine.
b) Par l’intermédiaire d’instruments légaux et notamment les décrets, les portions de
terre ont été séparées des biens publics au bénéfice d’entreprises paraétatiques ; à
Santa Fe, SERVIMET et à Puebla à partir de 1999, le Fideicomiso Public des
réserves territoriales. Dans le cas de SERVIMET, l’entreprise s’est chargée de
réaliser les premiers travaux qui allaient rendre les terrains urbanisables. A Puebla,
c’est l’administration de l’état qui s’est chargé des travaux.
c) SERVIMET et le Fideicomiso Public des réserves territoriales se sont occupés de la
gestion et de la commercialisation des terrains, étant donné qu’elles avaient la
capacité de négocier directement avec les investisseurs. Mais elles ont mis en
avant un fonctionnement et une image d’entreprise « privée » pour donner
confiance aux investisseurs. Néanmoins le caractère juridique leur permettait de
gérer des fonds qui ne provenaient pas forcément du trésor public et par
conséquent, ils n’étaient pas étiquetés à l’intérieur d’une ligne budgétaire. De cette
façon, les montants produits par la vente des terrains n’ont pas été assujettis au
contrôle même de l’administration publique (audits, rapports, etc.).
d) Enfin, les investissements publics et privés réalisés pendant les premières étapes
du projet ont eu des répercussions directes sur la valeur des terrains, en faisant
monter les prix. Il faut ajouter à cela que les premiers investissements privés faits
par des entreprises renommées, ont provoqué une augmentation encore plus
259
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
considérable des prix qui ont atteint rapidement des cotations en dollars. Ainsi il y a
une grande différence entre le premier prix d’acquisition fondé sur le coût estimé
lors des expropriations et celui de la vente, ceci permettant au gouvernement de
récupérer la plus-value générée par l’introduction des infrastructures (en voirie,
services) et dans ce cas, par la spéculation entrainée par le projet.
A titre d’exemple de ce processus, dans les réserves territoriales de Puebla, quand il y a
eu la possibilité d’urbaniser ce qui constituait encore des terrains communaux, des
ejidatarios et des promoteurs privés ont installé les premiers lotissements d’une façon
illégale et ont vendu au prix de 7 000 vieux pesos le m2. En 1992, quand eut lieu
l’expropriation, le gouvernement a estimé la valeur des indemnisations entre 3 000 et 5 000
vieux pesos le m2. Ces prix étaient considérablement plus bas que ceux que l’on calculait
sur le marché immobilier. En 1994, une fois que le gouvernement eut approuvé le
programme gouvernemental avec l’occupation du sol et que les premières transformations
furent
commencées (comme la construction du périphérique écologique et
la
transformation de l’autoroute d’Atlixco en voie urbaine), les prix des terrains flambèrent. Il
faut y ajouter le fait que des institutions éducatives et hospitalières s’y sont établies. Ainsi,
quand le gouvernement commença la commercialisation des terrains, le prix du m2 atteignit
5000 nouveaux pesos, c'est-à-dire l’équivalent à 5 000 000 vieux pesos le m2.
Du point de vue des autorités gouvernementales, la ZEDEC Santa Fe et le Programme
Sous-Régional de Puebla ont résolu le problème de la croissance urbaine, ont permis
d’attirer de nouveaux investissements, de gagner en terme de plus-value et de créer des
emplois directs « si on ne l’avait pas appliqué, Santa Fe aurait été occupée peu à peu et de
façon désordonnée parce qu’on aurait cherché à résoudre les problèmes à court terme.
Face à cette perspective, on a opté pour un projet de développement clair, ordonné et
autofinancé » (Gamboa de Buen, J., 1994 : 131). Mais l’envol de ces deux zones n’a pas
été aussi évident que ce que prévoyaient les autorités car les premiers investissements par
des entreprises privées n’ont pas suffi à donner l’élan souhaité. Pour cette raison et une
fois de plus, il a fallu l’intervention des fonctionnaires publics, qui se sont impliqués
directement dans la promotion du projet, pour réussir finalement à activer le cycle qui a fait
prospérer les deux zones.
260
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
6.2.
L’intervention du secteur privé: les pionniers
Dans la dynamique du marché immobilier, l’investissement privé joue un rôle essentiel. Ce
sont les grandes entreprises qui généralement déploient de grands investissements pour
développer des œuvres significatives (comme c’est le cas des centres commerciaux, des
centres d’affaires, ou ensembles résidentiels). Au contraire les petits propriétaires,
achètent généralement pour construire leurs maisons, des bureaux ou des locaux
commerciaux. Dans les mégaprojets de Santa Fe et Angelópolis, les premiers
investissements privés appartenaient au premier groupe. Le gouvernement s’est adressé
essentiellement aux entrepreneurs et aux sociétés immobilières pour leur vendre de vastes
superficies. Pour cette raison, on ne doit pas être surpris de voir que ce sont de grands
édifices destinés aux activités tertiaires qui ont été construits les premiers, prioritaires dans
les programmes gouvernementaux de modernisation des villes de Mexico et Puebla. C’est
essentiellement ce secteur qui s’est développé à Mexico, pendant le sexennat de Carlos
Salinas de Gortari, « de 1989 à 1993, la construction de bureaux, commerces, hôtels,
restaurants, écoles et universités, formant le secteur des services, a couvert un total de
8366 000 m2 pour un investissement d’environ 25 000 millions de nouveaux pesos »
(Gamboa de Buen, J., 1994 : 117). Cet investissement s’est concentré surtout à Reforma,
Palmas, Bosques de la Lomas, Interlomas et bien sûr à Santa Fe.
La commercialisation de Santa Fe et celle des réserves territoriales QuetzalcóatlAtlixcáyotl a été faite par zones, dans l’intention de permettre aux premiers investisseurs
de fonctionner comme des détonateurs créant ainsi une réaction en chaîne dans les
projets. L’exécution de la ZEDEC Santa Fe a été prévue en deux étapes, la première
orientée vers le développement de la zone des bureaux de Peña Blanca et le centre
commercial Santa Fe (terrains destinés aux services et commerces) et la seconde
comprenant le Centro de Ciudad et la zone d’habitation de La Loma. A Puebla, la
promotion de la réserve territoriale Atlixcáyotl s’est centrée sur les terrains qui bordent les
axes de circulation avec une vocation commerciale.
A Santa Fe, les ventes ont porté rapidement leurs fruits. Selon les données fournies par
Olivera Martínez, l’investissement privé entre 1989 et 1994 a été de « 5,4 millions de
nouveaux pesos, ce qui a entraîné la construction de 2,4 millions de m2 de bureaux, écoles
et commerces » (Olivera Martínez Patricia, 1999 : 146). Gamboa de Buen qui a été
directeur de l’Aménagement Urbain et de la Protection Ecologique du District Fédéral
261
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
pendant ce sexennat a publié les chiffres suivants : « investissement privé concerté : 4 000
millions de nouveaux pesos ; emplois créés : 18630 ; emplois fixes calculés : 32 980 »
(Gamboa de Buen, J., 1994 : 240). SERVIMET a publié les chiffres suivants en 1997 : « les
travaux publics et la vente de terrains dans la zone ont amené les investisseurs et
promoteurs privés à réaliser la construction des divers complexes immobiliers, un
investissement estimé à 2000 millions de dollars pour l’édification d’environ 2 700 000 m2 »
(SERVIMET SA de CV, 1997 : 107). Les premières acquisitions ont eu un impact positif
immédiat, non seulement par les montants investis et les emplois créés mais aussi du fait
qu’elles attiraient de nouveaux acheteurs et entraînaient davantage de ventes de terrains.
« Entre 1992 et 1993, on a réussi à consolider la zone de bureaux de Peña Blanca, la zone
du Centro de Ciudad d’activités mixtes, en ouvrant comme nouveaux fronts d’urbanisation
la zone de bureaux et de commerces Cruz Manca ainsi que la zone scolaire de Prados de
la Montaña. La superficie urbanisée pendant cette période a atteint 619000 m2 avec un
investissement de 108,8 millions de pesos » (SERVIMET SA de CV, 1997 : 100).
Les premières sociétés intéressées par Santa Fe ont investi leurs capitaux quand le projet
se trouvait encore sur le papier. L’un des premiers a été le Groupe Televicentro SA187qui a
acheté, fin mars 1988, un terrain de 180 000 m2 dans l’espace Peña Blanca. Auparavant
cette superficie avait été acquise par la compagnie immobilière Meroca, SA de CV, quand
en 1982 elle est intervenue pour le nivellement des terrains à Santa Fe. D’autres terrains
appartenaient à l’entreprise : « ayant pour nom Mina 8 ½ sur l’ancienne route MexicoToluca, situés dans la délégation Alvaro Obregón et qui couvraient une superficie de 525
567 m2 ; Peña Blanca, dans le village de Santa Fe avec une superficie de 150 000 m2 ; une
autre partie de Peña Blanca dans la même délégation avec une superficie de 18 000 m2 et
Peña Blanca IV, situé au niveau du km. 9 de la route Santa Fe-Contadero, avec une
superficie de 82 000 m2 » (Ramírez, Ignacio, 17 mars 1984 : 11-12). Les terrains de
MEROCA ont été récupérés en 1986 après un procès juridique complexe et l’intervention
du Ministère des Finances (SECOGEF), du DDF et de SERVIMET. De cette façon
SERVIMET a pu récupérer les actifs lui permettant d’augmenter le patrimoine de
l’entreprise « à 2 270 millions de pesos, au prix de 1986 et d’agrandir sa réserve territoriale
de 32% » (SERVIMET SA de CV, 1988 : 38). La superficie a été vendue presque
immédiatement à Televicentro qui a commencé la construction d’un complexe d’environ
90000 m2 pour y installer des bureaux et des studios de télévision.
187
Ce groupe contrôle Televisa, l’une des deux grandes entreprises privées de communication et de
chaînes de télévision du pays, l’autre étant Televisión Azteca.
262
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
A partir de 1989, sur cette même superficie de Peña Blanca se sont incorporés d’autres
sociétés : Bimbo a acheté 13000 m2 pour construire un immeuble administratif ; Fondo
Opción a construit sur une superficie de 20122 m2 ; Plaza Reforma a édifié un ensemble
de 5 bâtiments de bureaux sur une superficie de 20000 m2 ; plus tard, en 1990, HewlettPackard de Mexico a acheté un terrain de 20000 m2 (sur la photo 31, on peut observer
quelques-unes de ces constructions). C’est cette même année qu’ont été achetés les
terrains destinés à recevoir les grandes surfaces commerciales. Le Groupe DESC a acheté
le terrain de l’ancienne carrière la Totolapa pour la construction du mall et le Groupe Cifra
en a acquis un autre de 17 950 m2. En 1991, les ventes du Centro de Ciudad ont
commencé, l’entreprise immobilière Arquitectota achetant divers terrains pour y construire
des immeubles d’habitations et de bureaux parmi lesquels les projets Corporativo Cantera,
Par del Parque et Parque Santa Fe. Coronado SA a acheté 7500 m2 pour construire le
complexe de bureaux Calakmul. D’autres capitaux provenaient d’entreprises immobilières
telles qu’ICA-Promesa et le cabinet d’architectes Salomón Helfon devait construire
l’immeuble de bureaux Salón 505, Lazaro Shemaria, etc. Dans le film, on peut voir les
images des premières constructions de Santa Fe montrant l’ampleur et l’intensité des
travaux qui devaient transformer la zone en peu de temps (voir film).
La commercialisation des premiers terrains de Santa Fe a fourni d’énormes revenus à
SERVIMET « les niveaux de rentabilité atteints par l’entreprise et le flux impressionnant de
ressources obtenues principalement par ses opérations immobilières, ont créé les marges
suffisantes pour que SERVIMET puisse induire le développement d’œuvres et d’actions de
grande envergure sans charges au budget de la ville, comme la restauration de l’Auditorio
National, le Service d’attention et d’Urgences 08, la rénovation du Zoo de Chapultepec, le
Musée interactif pour enfants le Papalote et le parc d’expositions Exhibimex ». (SERVIMET
SA de CV, 1997 : 23)
A Puebla, la commercialisation de la réserve Atlixcáyotl a pris plus de temps188, en partie à
cause de la proximité du District Fédéral, grande concurrente en termes d’attraction
d’investisseurs, mais aussi par la crise de la fin de l’année 1994 qui a entraîné la
contraction de l’industrie du bâtiment. Pour ces raisons, en 1998, le gouvernement a eu
recours à l’entreprise immobilière internationale Jones Lang Lasalle189qui a organisé une
vente aux enchères de 101 ha. (12 terrains) à caractère commercial et d’habitations. Grâce
à cette stratégie, il a réussi à ouvrir ces superficies aux investisseurs locaux, nationaux et
internationaux, à augmenter leur valeur et réaliser les ventes à court terme. Le résultat a
188
Malheureusement nous n’avons pas eu accès aux chiffres demandés pour la vente des terrains.
Jones Lang La salle est une entreprise immobilière présente dans plus de 50 pays
(http://joneslanglasalle.com.mx/es-MX/services/Serviciosenterrenos/)
189
263
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
été la commercialisation de 35 ha, opération qui a été payée immédiatement, ce qui a
permis au gouvernement de ne pas avoir recours à d’autres financements à moyen terme.
Photo 31. Premiers investisseurs à Santa Fe, 1989.
Immeuble
d’Hewlett Packard
de Mexico.
Source:
SERVIMET
Travaux dans la
zone Centro de
Ciudad, spécialisé
en commerces,
habitations et
bureaux.
Source:
SERVIMET
6.2.1. L’implantation des nouveaux malls, le début de la consolidation
L’installation du centre commercial à Santa Fe et Angelópolis a contribué à la consolidation
et à la densification des zones urbaines. Comme il était prévu dans le zonage
gouvernemental, le centre commercial Santa Fe a ouvert ses portes en 1993, sur les
anciens terrains de la sablière la Totolapa (d’où la colonia tire son nom). Le terrain a été
acheté d’abord par SERVIMET « au mois de septembre 1988, l’achat de 430 000m2 s’est
concrétisé par un montant de 10000 pesos par m2 du terrain nommé ‘La Totolapa’. le DDF
exigera une partie d’environ 160000 m2 où la DGCOH (Direction Générale de Construction
et Opération Hydraulique) construira un bassin régulateur d’eaux pluviales pour éviter les
inondations dans la zone de Santa Fe » (SERVIMET SA de CV, 1988 : 38). Plus tard, en
1990, c’est Juan Enriquez Cabot qui devait attirer les promoteurs du centre commercial
264
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
pour qu’ils investissent dans le projet. Comme cela avait été fait avec d’autres entreprises,
les conditions pour l’établissement du mall ont été négociées. Une partie de la valeur du
terrain évaluée à environ 300 millions de dollars a été réglée à SERVIMET et le reste a été
investi dans divers travaux, comme l’explique une publication de l’entreprise paraétatique,
« pendant sa construction, le Centre Santa Fe a contribué à la construction de la voie
Prolongación Vasco de Quiroga, de l’avenue Potosí et du tunnel qui relie la zone de
Bosques de las Lomas à Santa Fe » (SERVIMET SA de CV, 1997 : 205). Cette information
a été confirmée dans l’interview que nous avons réalisée auprès des cadres de la section
de projets du centre commercial « la vente des 5 ha. de terrain a été payée 50% en dollars
et 50% en infrastructures. C’est alors qu’on a construit les tunnels qui vont jusqu’à la zone
de Bosques et le prolongement de cette avenue (Vasco de Quiroga), on a canalisé une
rivière qui provient de toute la zone de Cuajimalpa. Réellement, il s’agissait d’un
écoulement naturel qui s’appelait alors le fleuve Tacubaya…On l’a canalisé sur une portion
de 305 mètres et on a fait le bassin régulateur qui est ici à côté du centre commercial »
(Interview 2). Concrètement, les promoteurs du centre commercial ont payé une partie du
terrain qu’ils occupent grâce à la construction de ce qui est aujourd’hui la voie Roberto
Medellin et qui relie l’avenue Vasco de Quiroga à l’avenue Paseo de los Tamarindos (qui
fait communiquer Bosques de Las Lomas et Santa Fe) ; le prolongement de l’avenue
Vasco de Quiroga ; la rue Juan Salvador Agraz et la canalisation du fleuve Tacubaya. Sur
la photo 32 on peut observer la construction du centre commercial.
Photo 32. Centre commercial Santa Fe, 1992.
Construction des grands magasins El Palacio de Hierro (à gauche) et d’El Puerto de Liverpool (à droite).
Source: SERVIMET
265
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Selon les mots de l’architecte du cabinet Sordo Madaleno interviewé, « le centre avait tout
pour réussir : une bonne implantation, les voies Prolongación Paseo de la Reforma et
Vasco de Quiroga, les grands magasins et l’appui du DDF » (Interview 4). La localisation
du centre commercial a offert aux entreprises immobilières et aux sociétés de la grande
distribution la possibilité de se rapprocher du marché des quartiers de Bosques de la
Lomas, Vista Hermosa et Lomas de Chapultepec qui ont un fort pouvoir d’achat. L’appui
des autorités du DF à l’implantation du mall a donné confiance, comme devait le souligner
l’un des directeurs du groupe DESC quelques mois avant l’inauguration, « nous espérons
aider au décollage de la zone qui est déjà assez avancée dans son développement. Nous
désirons non seulement qu’elle serve à attirer les bureaux et les commerces qui ont déjà
commencé à s’y établir depuis plusieurs années mais aussi qu’elle contribue à
l’établissement de logements. Il convient que la ville s’agrandisse vers cette zone, étant
donné qu’elle dispose déjà d’une infrastructure pour s’étendre de façon ordonnée, grâce à
la bonne réglementation dont on dispose pour son développement » (Harry Möller
Publicidad, 1993 : 3). Selon ce même point de vue, l’architecte du cabinet Sordo Madaleno
poursuit « Santa Fe (le mall) a été l’un de nos premiers projets dans la zone. A cette
époque, il n’y avait pas autant de bâtiments...le centre commercial Santa Fe est un
détonateur très important et je crois qu’il a marqué le projet parce que grâce à lui Santa Fe
a décollé. A ses alentours, on a commencé à construire des tours d’habitations, des
maisons, des bureaux et ceci l’a propulsé vers le succès » (Interview 4). Les directeurs de
la section de projets du centre commercial Santa Fe sont d’accord : « le centre commercial
est comme la locomotive de la zone, car suite à sa construction, il y a eu beaucoup de
bâtiments et de voies qui ont été construits. De nombreux terrains se trouvaient coincés
entre la route fédérale et cette zone et grâce au centre commercial, on a pu réaliser
davantage de voies de communication, cela a permis l’implantation de toutes les tours de
bureaux qui sont sur l’avenue Vasco de Quiroga » (Interview 2).
Effectivement, l’implantation du centre commercial a permis la densification de la zone de
bureaux Peña Blanca et Centro de Ciudad, et a éveillé l’intérêt d’autres investisseurs pour
faire démarrer la seconde étape du projet urbain à La Loma. En 1994, « on a terminé la
construction de l’infrastructure de la zone Centro de Ciudad ; on a initialisé le
développement de la zone scolaire et la zone de La Potosí destinée à l’installation
d’agences et de services automobiles. Les premiers travaux d’infrastructure sur la zone de
La Ponderosa ainsi que sur la zone d’habitation La Loma ont débuté » (SERVIMET SA de
CV, 1997 : 101). En 1996, INVERLOMA, par l’intermédiaire du Groupe La Loma, qui
possédait 335 000 m2 de terrains à La Loma et d’autres entreprises immobilières comme
Rancho Santa Fe (qui avait acheté en 1994 une superficie de 27 855 m2), ont commencé à
266
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
construire des ensembles résidentiels. Sur la photo 33, on apprécie le projet de La Loma et
la voie Bernardo Quintana qui relie la zone d’habitation au reste de Santa Fe. Dans le
Centro de Ciudad et la zone de La Ponderosa (cette dernière proche du centre
commercial), se sont établies d’autres sociétés comme Mercedes Benz ; Mobil Oil ;
Banamex ; Groupe Jorisa ; Quaker State ; Tequila Cuervo ; Sheraton Hôtels ; Automobiles
Hermés-Jaguar ; Hôpital ABC ; Reichmann ; Groupe Rioboo ; etc.
Photo 33. La Loma, 1996.
Maquette de La Loma. Source: SERVIMET
Travaux et infrastructure à La Loma.
Source: SERVIMET
Cinq ans après l’ouverture du centre commercial Santa Fe, on a de nouveau, expérimenté
ce phénomène « détonateur » avec l’inauguration du centre commercial Angelópolis, dans
la réserve territoriale Atlixcáyotl. Le centre commercial a été envisagé dès le début du
projet et il a constitué l’un des premiers investissements de la zone, comme on le constate
dans les documents du gouvernement : « la création de centres commerciaux de premier
niveau, financés par le capital privé ainsi que la possibilité d’individualiser l’offre existante
de marchés, dans ce dernier cas, faire les démarches nécessaires pour assurer des crédits
qui facilitent aux locataires leur acquisition » (Journal officiel du Gouvernement
Constitutionnel de l’état de Puebla. Vendredi 10 septembre 1993 : 7). Jusqu’au début des
années 90, la ville ne jouissait pas de grands centres commerciaux, le marché était
potentiel et on y incluait les visiteurs d’autres états du sud-est du pays comme Tlaxcala,
Veracruz, Oaxaca, Chiapas, etc. L’alliance Sordo Madaleno-Liverpool-Palacio de Hierro a
décelé l’opportunité d’investir dans le marché et a commencé sa recherche de terrains
pour réaliser le projet. Les investisseurs se sont rapprochés du gouvernement de l’état, au
moment où l’on commençait la planification des réserves territoriales. Cette conjoncture
leur a permis de négocier l’emplacement, comme le souligne l’architecte du cabinet Sordo
Madaleno, « on avait pensé le faire à un autre endroit, pas là où il est actuellement, mais
après avoir parlé avec Monsieur Manuel Bartlett, qui était alors gouverneur, nous avons
finalement décidé qu’on allait le faire là où il se trouve actuellement » (Interview 4).
267
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Le terrain choisi est juste à côté de la colonia Concepción de la Cruz et il a été acheté en
1994 lorsque le péage existait encore à la hauteur de la rivière Atoyac. Au voisinage se
trouvaient l’Hôpital Niño Poblano, le Collège Andes et l’Université Ibéro-américaine. Les
voies n’existaient encore que sur le papier, ce qui a permis aux autorités
gouvernementales d’adapter le projet des réserves aux nécessités du mall, comme l’a
expliqué la direction du centre commercial, « c’était en 1994, on a alors choisi ces terrains
sur lesquels nous sommes établis, pour cela il a fallu adapter les voies, la bretelle d’accès,
etc., étant donné qu’au début il semblait que le centre commercial était en dehors de la
ville. Mais avec la voie Jean Paul II, le centre commercial s’est retrouvé à l’intérieur de
celle-ci et à peine à 20 minutes du centre » (Interview 6).
Pour le groupe de promoteurs, le centre commercial de Puebla représentait le premier
grand mall -ou fashion mall, selon ses termes, que l’on construisait dans la ville. C’était une
bonne occasion d’investissement, comme l’a souligné l’ex-gouverneur Bartlett : « quand je
suis arrivé au gouvernement, les investisseurs cherchaient déjà à s’installer, ils étaient en
train de construire partout dans le pays…Puebla est une ville régionale, donc l’idée d’y
faire un centre commercial a fait que tous les gens qui viennent du sud ne sont plus obligés
d’aller jusqu’à Mexico parce qu’ici, on trouve les mêmes choses que là-bas » (Interview
13). Pour le gouvernement de l’état, l’établissement d’un grand centre commercial était
l'élément essentiel pour faire démarrer le projet Angelópolis et les investissements dans la
capitale de l’état, comme le confirme le cabinet d’architectes Sordo Madaleno : « ces
terrains ont été vendus ex professo pour qu’on y fasse un centre commercial, le
gouvernement nous a montré l’avant-projet, comment ils pensaient le faire…et réellement
cela a été un détonateur pour l’édification de beaucoup de bâtiments, de commerces et de
logements aux alentours » (Interview 4). A ce propos la direction du mall précise, « en plus,
le centre commercial a entraîné tout le développement de la zone, ici avant, il y avait des
terres de labour et aujourd’hui, il y a des entreprises importantes qui font que Puebla
continue à générer des emplois » (Interview 6).
L’implantation du premier grand mall à l’américaine à Puebla, au moment même de la
construction des grandes voies telles que le boulevard du Niño Poblano, le périphérique
écologique et la bretelle d’accès, ont permis à la réserve Atlixcáyotl de se développer.
Comme l’a affirmé la direction du centre commercial Angelópolis « le centre commercial a
eu avant tout un impact économique important non seulement parce que ses investisseurs
sont nationaux mais aussi parce que nous disposons d’entreprises internationales. Quel
gouvernement va rejeter les investisseurs qui apportent des capitaux à la ville ? »
(Interview 6). Grâce à l’établissement du mall, d’autres investisseurs privés se sont
268
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
intéressés à cette zone, comme c’est le cas du Groupe Comercial Mexicana et Home Mart,
comme le montre la photo 34.
Le projet Angelópolis a eu du succès, même si les difficultés financières provoquées par la
crise économique de 1994 ont marqué le début des travaux, comme l’affirme l’ancien
gouverneur « l’investissement privé du centre commercial a été fait avec la confiance que
donne le gouverneur, tu leur dis ‘ici on va faire un centre commercial, regarde sur le plan,
une rue va passer par ici et une autre par là. Quand ils commencent à investir, ils attendent
qu’on fasse tout aux alentours, parce que ce centre, je ne peux pas le mettre n’importe
comment, il a besoin d’une série de paramètres, avenues, ponts, circulation, liaisons avec
les routes, hôtels, hôpitaux, beaucoup de choses pour le compléter…enfin tout ça fait
partie du programme Angelópolis et on a réussi, grâce à la volonté politique » (Interview
13).
Photo 34. Centre commercial Angelópolis, 1998.
Construction du
centre commercial
Angelópolis.
Source: Fideicomiso
des Réserves
Territoriales.
Les travaux des voies
rapides et à côté, la
construction du
centre commercial
ainsi qu'une
succursale Comercial
Mexicana.
Source: Fideicomiso
des Réserves
Territoriales.
269
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
6.3.
Les limites de l’intervention publique
Malgré la confiance des investisseurs privés dans les projets urbains et la volonté politique
exprimée dans les textes gouvernementaux, autant à Santa Fe qu’à Angelópolis, une série
de contrariétés devaient se présenter étant donné le caractère même des projets, leur
implantation mais surtout à cause de la logique de fonctionnement de l’administration
publique. Peu à peu, les documents initiaux devaient être modifiés délimitant la portée des
deux projets tels qu’ils avaient été envisagés.
6.3.1.
Le temps : les modifications aux textes
Le premier facteur qui affecta le développement des projets urbains de Santa Fe et des
réserves territoriales de Puebla a été le fait des altérations successives apposées aux
textes gouvernementaux. A Santa Fe, la première modification a eu lieu en 1997, quand on
a actualisé les Programmes de Développement Urbain des Délégations Alvaro Obregón et
Cuajimalpa190. Les deux programmes incluaient dans les annexes ce qu’on appelle, depuis
lors, le Programme Partiel de Santa Fe (Gazette Officielle, 31 juillet 1997). Celui-ci
conservait l’objectif essentiel de ce qu’avait été la ZEDEC, comme nous l’a expliqué le
directeur du Ministère du Développement Urbain et du Logement du District Fédéral
(SEDUVI), « le texte s’occupe plus spécialement des zones qui exigent un traitement
spécial, que ce soit pour leur situation physique, pour leur vocation à certains types
d’occupation du terrain » (Interview 3). En ce sens, le nouveau document a ratifié la
distribution et l’occupation des sols établis par ce qui avait été la ZEDEC Santa Fe, mais à
la différence que dans le Plan Général d’Occupation des Sols du Programme Partiel, on
observe l’annexion d’une partie, au sud-ouest du projet original, comprenant le ravin
Hueyatla (cette superficie est présentée sur la carte 16 en hachurée). Néanmoins dans le
texte du Programme Partiel et dans les annexes techniques on ne fait pas référence à
l’annexion de la nouvelle superficie (Gazette Officielle, 31 juillet 1997).
190
Actualisation faite dans le cadre du nouveau Programme Général de Développement Urbain du
District Fédéral, publié au Journal officiel le 15 juillet 1996.
270
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
En décembre 1997, Cuauhtémoc Cárdenas, candidat du Parti de la Révolution
Démocratique (PRD) devenait le premier chef élu du gouvernement du District Fédéral. Le
Département du District Fédéral est remplacé par le gouvernement du District Fédéral, en
modifiant ainsi le fonctionnement en vigueur depuis 1928 dans l’administration publique de
la ville (où les autorités centrales et celles des délégations dépendaient directement du
Président de la République qui avait la faculté de nommer et déplacer le régent du
Département du District Fédéral). En septembre 1999, Rosario Robles Berlanga occupait
le poste de chef du gouvernement pour succéder à Cárdenas qui y avait renoncé pour
disputer la présidence de la République. En matière urbaine, la conjoncture politique du
District Fédéral annonçait un projet plus social et qui ne se souciait pas uniquement de
répondre aux demandes spécifiques des investisseurs. Ces changements ont eu une
incidence sur l’actualisation des Programmes Partiels du District Fédéral et parmi eux,
celui de Santa Fe, avec la nouvelle version du Programme Partiel de Développement
Urbain de la Zone de Santa Fe, publié le 12 septembre 2000.
Carte 16. Programme Partiel Santa Fe, 1997.
L’actualisation du Programme Partiel Santa Fe n’a pas modifié l’occupation du sol de la ZEDEC
Santa Fe mais il a compris le ravin Hueyatla.
Source: SERVIMET
Le Programme Partiel Santa Fe 2000 respectait l’occupation du sol définie depuis 1989 et
repris postérieurement par la ZEDEC Santa Fe, mais corrigeait quelques discordances,
principalement celles des superficies apparues dans le texte de 1997 (nous présentons la
comparaison entre ces trois documents sur le tableau XI). Le texte de 2000 mentionne
également :
271
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
− le changement dans la zone de la Ponderosa, là où fonctionnait l’une des
dernières sablières, l’utilisation du sol a été modifiée et il est passé de logements
d'habitation à celui de logements avec bureaux et services;
− à La Loma, changement d’habitations en celui d’habitations avec des services;
− à Tlayapaca, originairement défini comme services, modifié en équipements et
zone scolaire ;
− à La Mexicana, où l’équipement éducatif s’est intégré ;
− à la Fe, où l’on transforme d’habitations en habitations et services, bureaux et
services touristiques et d’autre part on incorpore l’équipement éducatif, là où
l’Université privée, Institut Technologique d’Études Supérieures de Monterrey
(ITESM) prévoyait de construire un campus;
− l’incorporation de zones pour le ravitaillement, et là, se sont installées des
supérettes et des pompes à essence (Journal officiel du District Fédéral, 12
septembre 2000 : 42-43).
Dans la version de 2000, on a aussi ajouté officiellement les 87,85 ha. appartenant à la
zone de Hueyatla « afin d’agrandir la réserve territoriale de la ville en partant du fait qu’il
s’agissait de sols ayant une vocation analogue à celle qui se présente dans la zone du
Programme Partiel de Santa Fe et qui font partie aussi de son aire d’influence » (Journal
Officiel du District Fédéral, 12 septembre 2000 : 6). La modification de 2000 a permis une
utilisation des sols pour habitations avec services, bureaux, équipements pour l’éducation
et commerces de proximité à Hueyatla ; destinée aussi à la préservation écologique des
ravins Tepozcuautla, Atzoyapan et une partie du ravin Helechos. Elle a de plus modifié les
hauteurs maximales permises à Santa Fe en fonction des niveaux et non des mètres
comme on l’avait établi dans la ZEDEC, les plus élevés étant ceux de La Loma, la
Ponderosa et Tlayacapa (18 étages).
Parmi les autres modifications prévues dans la version de 2000, on établissait de nouvelles
voies (celles qui devaient permettre la circulation avec les zones ouest, nord et sud de la
ville) et la dernière étape des avenues Vasco de Quiroga et Carlos Graef Fernández au
sud-ouest de la zone de Santa Fe191. La modification comptait également la construction
191
Comme nous l’avons déjà mentionné, pour la réalisation des nouvelles rues, Rosario Robles
Berlanga qui se trouvait à la tête du gouvernement du DF, a publié un décret d’expropriation le 10
novembre 2000 qui affectait deux fractions du terrain nommé El Encino. Le propriétaire du terrain a
déposé un recours d’amparo et un tribunal fédéral a décrété cette expropriation contraire au droit.
Le jugement du tribunal devait entraîner le desafuero (levée d’immunité et de droits comme chef du
gouvernement du District Fédéral) d’Andrés Manuel López Obrador en 2005.
272
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
d’infrastructures sur les zones à urbaniser : la première étape de l’usine de traitement des
eaux usées et la construction d’une sous-station électrique.
De cette façon, en 2000, la superficie comprise dans le projet de Santa Fe a augmenté de
9,6%, ce qui a eu une répercussion directe sur l’augmentation des superficies destinées
aux espaces verts, à la préservation écologique, aux lieux d’habitation ; à l’équipement
éducatif, aux services, à la culture et aux commerces. A son tour, le Programme Partiel a
assuré, pour les années à venir, le développement de nouvelles superficies et l’utilisation
d’un peu plus de 59 ha. de terrains disponibles à La Mexicana, Cruz Manca, La
Ponderosa, La Potosí, La Fe et Arconsa Estrella, d’une valeur estimée à 598 459 dollars.
Ceci a permis de continuer les constructions dans la zone malgré l’Arrêté 2192, promulgué
par Manuel López Obrador alors chef du gouvernement du District Fédéral, en décembre
2000.
Tableau XI. Usages du sol à Santa Fe: comparatif ZEDEC et Programmes Partiels
1
ZEDEC
Programme Partiel Programme Partiel
1997
Zones
Zones vertes et de protection écologique
Voies
Habitation
2
2000
2
Hectares
%
Hectares
%
Hectares
%
215
25.3
319.27
34.26
306.94
32.95
195.5
23
138.73
14.89
165.76
17.80
170
20
272.65
29.26
275.29
29.55
Centres commerciaux
30
3.5
31.51
3.38
28.37
3.05
Centres d’éducation
31
3.6
30.38
3.26
33.81
3.63
Centro de Ciudad
16
1.9
14.08
1.51
13.77
1.48
Peña Blanca
57
6.7
---
---
---
---
Equipement et services culturels
34
4
50.5
5.42
47.07
5.05
Bureaux
102
12
49.53
5.31
44.70
4.80
Equipement et infrastructure
----
----
14.49
1.55
15.027
1.61
Industrie
----
---
10.50
1.12
-----
------
Equipement pour la distribution
alimentaire
----
-----
-----
-----
0.753
.08
850
100
931.65
100
931.65
100
Total
1
2
Source: SERVIMET 1994.
Source: Gazette Officielle du District Fédéral, 12 septembre de 2000.
192
Cet Arrêté 2 (Bando 2) a été introduit dans le cadre du Programme Général de Développement
Urbain du District Fédéral (1996). L’objectif était de favoriser le peuplement de la zone centrale et de
réduire les constructions sur les terrains protégés et les ravins situés sur les lieux de recharge des
nappes phréatiques au sud et à l’ouest de la ville de Mexico. D’un côté, l’Arrêté 2 diminue la
construction d’immeubles d’habitations et d’extensions commerciales dans les délégations de
l’ouest et du sud, plus spécifiquement Alvaro Obregón, Coyoacán, Cuajimalpa de Morelos,
Ixtapalapa, Magdalena Contreras, Milpa Alta, Tláhuac, Tlalpan et Xochimilco et de l’autre il cherche
à favoriser la croissance de la population dans les délégations de Miguel Hidalgo, Benito Juárez,
Cuauhtémoc et Venustiano Carranza.
273
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
A Puebla, le Programme Sous-régional de Développement Urbain des communes de
Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula a subi à son tour une
série de transformations. La première a eu lieu le 17 décembre 1997, quand Manuel
Bartlett était encore gouverneur de l’état. Le motif principal de la modification, tel qu’il est
exprimé dans le texte, consistait à « mieux profiter des ressources du gouvernement et
faire front à la crise financière qui a retardé les investissements et l’exécution des projets
des réserves territoriales Quetzalcóatl et Atlixcáyotl » (Journal Officiel du Gouvernement
Constitutionnel de l’état de Puebla. Vendredi 19 décembre 1997 : 20). Grâce à cette
actualisation, on espérait optimiser l’utilisation des surfaces mais à la différence de ce qui
avait eu lieu à Santa Fe, on respectait les hectares des réserves territoriales. Les
superficies destinées à la voirie et au logement diminuaient mais, dans le cas de la
dernière rubrique, on augmentait les densités en espérant rentabiliser le coût de
l’investissement public en infrastructures. Le gouvernement de l’état a ainsi incorporé des
programmes promus par le gouvernement fédéral pour financer le logement destiné aux
familles à faibles revenus « pour couvrir (une demande) d’environ 22 720 logements, outre
la dotation de 5 335 lots dotés de services pour les populations à faibles revenus »
(Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Vendredi 19
décembre 1997 : 25).
Dans cette nouvelle version, la réserve territoriale Solidaridad a pris le nom de
Quetzalcóatl adoptant ainsi celui de la voie de circulation la plus importante de la zone. En
plus, on a insisté pour transformer les réserves territoriales en une zone autosuffisante en
termes de commerces, services, équipements urbains et sociaux, services liés à l’hôtellerie
et restauration. Cela en augmentant la superficie leur étant attribuée de manière à
contribuer à la décentralisation de la ville. Sur la réserve Atlixcáyotl, on a destiné une partie
à la préservation écologique avec deux espaces verts et de loisirs : le Parc Métropolitain et
le Parc de l’Art.
Avant qu’arrive à son terme le sexennat du gouverneur M. Bartlett, on a réalisé une autre
modification
au
Programme
Sous-Régional
(Journal
Officiel
du
Gouvernement
Constitutionnel de l’état de Puebla. 18 décembre 1998) et trois autres pendant
l’administration du gouverneur Melquiades Morales (1999-2005) : l’une en 2000 (Journal
Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Mercredi 14 juin 2000),
l’autre en 2003 (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. 10
janvier 2003) et la plus récente en 2004 (Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel
274
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
de l’état de Puebla. Lundi 13 septembre 2004). Nous présentons sur le Tableau XII les
modifications du Programme Sous-régional.
De façon générale, les cinq modifications au Programme cherchaient à donner plus de
flexibilité et de capacité au projet pour pouvoir s’adapter aux changements socioéconomiques et urbains de Puebla. Dans chacune des versions, on envisage une nouvelle
problématique à résoudre. Dans la version de 1997, il s’agissait avant tout d’y incorporer
les programmes fédéraux pour le logement social et de créer des espaces de préservation
écologique ; dans celle de 1998, on lui concédait davantage d’équipements urbains et
d’habitations. En 2000, on cherchait à contrôler les effets et les impacts du développement
précipité de la zone au détriment de la préservation écologique et l’on prenait en compte
les nouvelles demandes pour obtenir plus de surfaces commerciales. Dans la version de
2003, on a augmenté les espaces d’équipements urbains et sociaux et on a réduit les
hectares destinés à la préservation écologique et dans la dernière modification, on ajoutait
le facteur « durable » selon les termes signalés dans le texte : « l’action qui intègre des
critères et des indicateurs d’environnement, de caractère économique et social qui tend à
améliorer la qualité de vie et la productivité de la population avec des mesures appropriées
de préservation et de protection de l’environnement, le développement économique
équilibré et la cohésion sociale sans compromettre les besoins des futures générations »
(Journal Officiel du Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Lundi 13 septembre
2004 : 7).
Plus concrètement, et comme montre le tableau XII, tous les changements dérivant du dit
instrument se traduisent par une augmentation des superficies destinées au commerce,
aux services touristiques et à l’équipement urbain et social. L’ajustement des extensions et
des vocations des terrains a obéi aux exigences de la demande et du développement de la
zone. Par exemple, en 2000, on a attribué une partie de l’équipement urbain de la réserve
Atlixcáyotl à la construction du complexe administratif Ciudad Judicial Siglo XXI193. En
2004, les changements ont était faits pour formaliser les donations réalisées un an
auparavant à deux institutions privées d’éducation supérieure, l’ITESM et l’Université
Anahuac194. Cette dernière modification a permis de reconnaître comme constructibles les
terrains de l’Université del Valle de Mexico, qui a commencé à fonctionner en 2005 ; le
193
La première étape a été inaugurée en juillet 2003. Dans le complexe se sont concentrés les
ministères et organes de justice de l’état, établis auparavant dans le centre historique. Cette
première étape comprend les bâtiments de la cour de justice.
194
Le gouvernement de l’état a donné à l’Université ITESM (connu aussi comme Tec de Monterrey)
environ 25 ha. sur les 48,07 qui avaient été destinés en 1997 au Parc Métropolitain, et elle a ainsi
pu ouvrir sa succursale de Puebla, en août 2003. De la même manière, l’Université Anáhuac,
institution privée des Légionnaires du Christ a reçu un terrain en 2004.
275
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
parc d’attractions Vallée Fantastique195, ouvert en décembre 2004 et le Centre Culturel
Auditorio Siglo XXI dont la conception a été dévolue à l’architecte Pedro Ramírez Vázquez
et qui occupe un terrain de 5, 5ha. (inauguré en janvier 2005). On peut apprécier ces deux
dernières constructions sur la photo 35
Tableau XII. Répartition des surfaces selon leurs destinations dans les Unités
Territoriales Quetzalcóatl-Atlixcáyotl, 1994-2004.
Usage
1994
1997
1998
2000
2003
2004
Hectares
%
Hectares
%
Hectares
%
Hectares
%
Hectares
%
Hectares
%
Habitation
520.26
48.1
466.25
43.11
476.73
44.08
431.33
39.88
423.15
39.12
429.22
39.69
Commerce et
services
touristiques
69.70
6.44
132.63
12.26
131.72
12.18
167.73
15.53
161.22
14.90
155.52
14.38
Equipement
urbain et social
177.39
16.4
180.76
16.71
224.98
20.8
221.01
20.45
228.95
21.16
247.89
22.92
Equipement
récupérable
50.8
4.70
55.22
5.10
----
----
----
----
-----
-----
-----
-----
Préservation
écologique
-----
-----
103.51
9.57
103.51
9.58
161.03
14.88
162.38
15.01
137.80
12.74
263.36
24.35
143.12
13.25
144.57
13.36
100.13
9.25
105.81
9.78
111.08
10.27
100
1081.51
100
1081.51
100
1081.51
100
1081.51
100
1081.51
100
Voies
Total 1081.51
Source: Programme Sous-régional du Développement Urbain des municipalités Cuautlancingo, Puebla, San
Andrés Cholula y San Pedro Cholula 1994 et actualisations 1997, 1998, 2000, 2003, 2004.
Photo 35. Réserve Atlixcáyotl
Le parc d’attractions Vallée Fantastique (Valle
Fantástico). Source: Yadira Vázquez, 2005.
195
Le Centre Culturel Auditorio Siglo XXI dont la
conception a été dévolue à l’architecte Pedro
Ramírez Vázquez Source: Yadira Vázquez, 2005.
Il s’étend sur 7 ha. appartenant également au Parc Métropolitain et achetés par le chef
d’entreprise mexicain Carlos Peralta Quintero, propriétaire du complexe industriel IUSA (Industrie
Unies SA) dont l’activité principale est la fabrication de produits en cuivre mais qui investit aussi
dans les télécommunications, l’agriculture, les biens fonciers, une équipe de base-ball « les tigres »
et l’élevage de taureaux de combat. Le propriétaire actuel du parc de loisirs est l’ancien sociétaire
de Peralta Quintero, le chef d’entreprise de Puebla, Ricardo Henaine Mezher qui a des intérêts dans
l’équipe de base-ball « les perroquets », l’aéroport Hermanos Serdán et le journal l’Heraldo de
Puebla.
276
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Pour illustrer ces modifications et la façon dont les surfaces se sont adaptées aux
demandes, nous avons pris comme exemple le Parc de l’Art qui a d’abord été conçu
comme une partie de la réserve écologique. La direction du par cet de l’association Puebla
Vert nous explique en quoi elle a été affectée par ces processus de changements :
« Cette partie où se trouve le fleuve et toute cette frange, là où est le centre commercial
et encore toute cette superficie, on l'a décrétée comme étant un parc de 110 ha. L’idée
était de former une barrière entre la ville et la nouvelle zone. C’est Piña Olaya qui a
décidé de l’expropriation et avant de terminer le sexennat, il a commencé à vendre des
2
terrains à bon prix. Imagine qu’il disait, ‘je te vends le m à 500 pesos et par derrière tu
m’en donnes 500’ alors beaucoup ont acheté comme ça. Quand ça a commencé, on
s’est organisé ; un groupe d’habitants de Puebla, moi, entre autres, et l’association
Puebla Verde, parce qu’ils ont commencé à vendre là où devait être l’espace
vert…Quand Bartlett est arrivé, il a demandé ‘Qui a acheté ici ?’ et il leur a rendu leur
argent…Bartlett a repris toute la gestion de la réserve, mais la première chose qu’il a
faite c’est d’enlever 70 ha. au parc…Le parc était sur les terrains actuels du centre
commercial et on l’a changé là où est maintenant le Tec de Monterrey et le parc
d’attractions…Alors ils prennent 50 ha. et laissent là où est le centre commercial
quelques 40 ha. pour ce qu’on appelait le Parc Métropolitain…A la veille du départ de
Bartlett, (il est parti le 1° février), et entre le 29 et le 30 janvier ils changent l’occupation
du sol et installent Cost-co, l’île d’Angelópolis et ne laissent que 14 ha. au parc, ceux
que tu vois maintenant. Nos voisins d’en face sont l’Ibéro, l’Institut Andes et l’Hôpital
Niño Poblano et dans la partie arrière du parc il y a une avenue, un parking et
aujourd’hui le Théâtre de la Ville (Centro cultural Siglo XXI). Du coup, on est resté avec
ces 14 ha. et ils en changent le nom, ce n’est plus le Parc Métropolitain mais il devient
2
le Jardin de l’Art, c’est mal dit, parce qu’un jardin de 5000m , c’est un parc, c’est pour
ça qu’on lui a redonné le nom de Parc de l’Art…Mais après cela le gouvernement
annonce qu’il allait faire le théâtre de la ville, alors cette fois, oui, on s’est réuni, on a
obtenu 2 000 signatures et on a publié un manifeste dans le journal pour protester pour
qu’ils ne le fassent pas sur le seul espace vert de la zone. Il n’y avait rien pour que les
gens fassent du sport, pas de parcs, rien, de plus, il y a un déficit de 200 ha. d’espaces
verts dans la ville de Puebla. Donc ici, Melquiades m’a fait venir et il nous a dit qu’il ne
ferait pas le Théâtre sur la surface du parc et le Fideicomiso des réserves nous a
apporté un capital de 6 millions de pesos pour démarrer le projet du parc » (Interview
20).
Le parc de l’Art a ouvert ses portes en août 2004 sur une superficie de 14 ha. On a
construit un petit lac que l’on peut apprécier sur la photo 36. Il dispose aussi d’une piste
pour courir et faire de la bicyclette ainsi que des jeux pour enfants. Jusqu’au 2008
l’association Puebla Verde était chargée de la gestion de l’espace, raison pour la quelle
l’entrée était payante. Désormais c’est le gouvernement qui gère ce parc.
277
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 36. Parc de l’Art, réserve Atlixcáyotl.
Affiche à l’entrée du parc avec les prix d’accès.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
6.3.2.
Lac à l’intérieur du parc.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
Le territoire, au-delà des limites politico-administratives
La division politico-administrative dans les projets urbains peut occasionner des conflits.
C’est ce qui est arrivé à Puebla dans la mesure où la croissance de la ville a entraîné la
modification des limites de la commune de la capitale et l’intégration de localités proches.
Comme nous l’avons déjà expliqué dans les chapitres précédents, le premier de ces
changements a eu lieu en 1943, quand les localités de La Libertad et San Pablo
Xochimehuacan (à l’ouest et au nord-ouest respectivement) ont cessé d’être des
communes pour s’incorporer formellement à la capitale de l’état comme conseils
auxiliaires. La seconde transformation remonte à octobre 1962, avec l’annexion des
communes de San Jerónimo Caleras, San Felipe Hueyotlipan, San Miguel Canoa,
Resurrección et Totimehuacan qui, de la même façon, sont devenues des conseils
auxiliaires du gouvernement de Puebla. Cette dernière modification marque les nouvelles
limites du territoire de la capitale en ce qui concerne l’ouest de la ville. L’Article 2 du décret
de 1962 spécifie les frontières avec les références suivantes: « A partir du pont
d’Echeverría et suivant en amont le fleuve Atoyac jusqu’à sa confluence avec les fleuves la
Barranca ou Río Zapatero à travers Ejido de Temoxtiltla, Ejido de Cacalotepec, Hacienda
Castillotla et Hacienda Mayorazgo appartenant à la commune de Puebla, on suit en amont
le cours de la Barranca sur les terrains de l’ejido de San Andrés Cholula, de la Hacienda
Concepción Buenavista (où se termine la commune de San Andrés Cholula) et des terrains
de Romero Vargas, limite entre l’Ejido de Romero Vargas, Hacienda Zavaleta et Hacienda
Santa Cruz avec l’Ejido de la Trinidad, limitrophe de l’Hacienda Santa Cruz avec le village
de Momoxpan, limitrophes des villages de Cuautlancingo, la Trinidad et Sanctorum avec
les terrains de la Trinidad ; on continue la lisière ouest de l’Hacienda d’Apetlachico
278
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
jusqu’au lit du fleuve Atoyac en amont de Barranca Honda, on continue le lit du fleuve vers
le Nord jusqu’à ce qu’on rencontre un point de départ c’est-à-dire la Barranca
d’Atlacomonte, tout ceci appartenant à la commune de Cuautlancingo » (Journal Officiel du
Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. 30 octobre 1962).
Toutefois ces limites ont été remodifiées après la création des réserves territoriales
puisque les expropriations ont eu lieu dans les trois communes limitrophes de la capitale
(Cuautlancingo, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula). Dans le processus de remise
des superficies expropriées sont intervenues diverses institutions correspondant aux trois
niveaux du gouvernement. Plus particulièrement, pendant l’administration de Manuel
Bartlett, on a fait un usage minutieux de nombreux instruments légaux et administratifs, en
essayant d’encadrer l’intervention gouvernementale dans le projet et dans les limites
exigées par la loi196. Cependant, et malgré toutes les précautions prises, on a omis le fait
que les réserves territoriales modifieraient indirectement les limites des quatre communes
impliquées et dans ce sens, autant le gouvernement de l’état que les communes ont
dédaigné de faire une éventuelle modification au décret de 1962. Cette omission allait
provoquer un conflit politico-administratif entre les communes de Puebla et San Andrés
Cholula.
Les discordances entre les communes ont commencé en 1996 quand, à la mairie de San
Andrés Cholula s’est installé, pour la première fois, un gouvernement opposé au PRI et
appartenant au Parti Action Nationale (PAN)197. L’administration de San Andrés Cholula
s’est appuyée sur l’Article 115 de la Constitution pour réclamer les droits qu’elle pouvait
exercer sur les réserves territoriales198, particulièrement sur une frange d’environ 8,5 km2,
délimitée par le fleuve Atoyac et le ruisseau Zapatero de la réserve Atlixcáyotl, étant donné
que cette superficie correspondait aux anciens ejidos de Tlaxcalancingo et San Andrés
appartenant tout deux à sa zone territoriale. Pour cette raison, en 1998, la mairie a réclamé
ses droits territoriaux, en s’appuyant en plus sur ce qui était stipulé dans le décret de 1962
196
Pendant l’administration 1993-1999 ont été élaborés 18 plans et programmes.
Au début de l’administration Bartlett, lorsque le projet des réserves territoriales a démarré, les
trois niveaux de gouvernement et les communes concernées appartenaient au PRI ce qui, à un
moment donné, devait faciliter la coordination des .diverses actions.
198
La réforme de 1983 à l’article 115 de la Constitution des Etats-Unis Mexicains établit dans la
fraction V, les facultés des communes en matière de développement urbain : « A) Formuler,
approuver et administrer le zonage et les plans de développement urbain municipaux ; B) Participer
à la création et administration de ses réserves territoriales…. » Plus loin dans le paragraphe VI, elle
établit : « Quand deux (ou plus) agglomérations situées sur les territoires municipaux de deux (ou
plus) entités fédératives forment ou tendent à former une continuité démographique, la Fédération,
les entités fédératives et les communes respectives, dans la mesure de leur compétence,
planifieront et régulariseront de façon conjointe et coordonnée le développement de ces dites
agglomérations conformément à la Loi Fédérale en la matière. (Gouvernement des Etats-Unis
Mexicains, 2007)
197
279
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
qui reconnaît le fleuve Atoyac comme référence entre les limites des communes de
Puebla, Ocoyucan, San Andrés Cholula et Cuautlancingo.
Mais les dissonances entre l’administration de San Andrés Cholula et celle de Puebla ont
pour cause d’autres raisons politiques et économiques où interfère le paiement des droits
et des impôts générés dans la zone (impôt foncier, services de l’eau, des égouts, permis
de construire et de fonctionnement etc.) comme en témoigne un article publié dans le
journal local, La Jornada de Oriente, « les colonias qui se trouvent dans le lieu même du
conflit représentent 10% du total des revenus de la commune de Cholula » (Juárez
Galindo, I., 3 décembre 1999). Selon les estimations faites par l’administration de Cholula,
les ressources que génèrent les impôts des entreprises et des logements situés dans la
frange du conflit sont de l’ordre de 12 millions de pesos par an.
Dans une tentative pour résoudre le problème, la commune de Cholula a eu recours à la
population affectée qui, jusque là, avait été absente du processus gouvernemental de
transformation urbaine (comme nous l’expliquons plus loin). Pour ce faire, la commune a
installé 8 tables rondes le 30 juin 2002, auxquelles ont participé les habitants des colonias
affectées : Residencial Zavaleta, Rincón de San Andrés, Universidad Madero, La Cuchilla,
Campestre Villa Alejandra, Flor de Nieve, Arcoiris del Sur, Estrella del Sur, Concepción la
Cruz, Geo villas, Universidad Ibéroamericana, San José Vista Hermosa, Ampliación
Concepción Guadalupe et des zones commerciales. Dans la consultation, les résidents ont
pu manifester à quelle commune ils voulaient appartenir. La mairie nous a indiqué qu’un
peu plus de 10 500 personnes y ont participé, dont 76% étaient d’accord pour appartenir à
la commune de San Andrés Cholula. Grâce à ce nouveau soutien, les présidents
municipaux du moment, Luis Paredes pour la commune de Puebla (du PAN) et Guillermo
Paisano pour celle de San Andrés Cholula (PAN), ont signé un accord de coordination
inter-municipale par lequel on respectait le fleuve Atoyac comme limite entre les deux
communes. Malgré ce dit accord, on n’est encore arrivé formellement à aucune solution
définitive. Le manque de clarté des textes et des procédures s’ajoutant aux changements
dans les administrations des communes et de l’état ont entraîné l’ajournement du recours
définitif. Normalement, c’est à la législature locale que revient la responsabilité d’émettre
les normes et procédures à travers lesquelles le conflit peut se résoudre199. En ce sens, en
2007, le Congrès de l’état (appartenant dans sa majorité au PRI) n’a pas reconnu l’accord
199
Selon ce qui est stipulé dans l’article 115 de la Constitution Politique des Etats-Unis Mexicains,
au paragraphe II. Le même règlement est prononcé dans l’article 57, fraction IV de la Constitution
de l’état de Puebla qui donne au Congrès la faculté d’ « Ériger ou supprimer des communes ou des
villages ainsi que signaler ou changer leurs limites ou dénominations en accord avec ce qu’émet la
loi Organique Municipale. » (Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla, 1997).
280
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
de 2002, raison pour laquelle la commune de San Andrés Cholula (appartenant au PAN) a
contesté devant la Cour Suprême de Justice de la Nation.
Dans la pratique, le conflit territorial a fait qu’une partie des contribuables des réserves
paye leurs impôts à la commune de Puebla et une autre à celle de San Andrés Cholula. En
ce qui concerne les deux mairies, il existe un manque de définition dans les responsabilités
et les compétences pour la gestion de la zone Quetzalcóatl-Atlixcáyotl. Cette absence de
détermination n’est pas due uniquement au conflit territorial mais au fait que
l’administration de l’état a toujours été chargée de la commercialisation et de la gestion des
réserves territoriales (par l’intermédiaire de ses ministères et surtout du Fideicomiso
Public). Comme nous l’a expliqué le directeur chargé de la régularisation des réserves
territoriales au Ministère du Développement Urbain de l’état (SEDURBECOP) : « le
Fideicomiso gère les questions financières bien qu’en réalité ce Fideicomiso n’a
commencé à fonctionner que depuis l’année 2000, auparavant il dépendait du Ministère
des Finances et à partir de 2000 c’est le Fideicomiso Public de la réserve territoriale
Atlixcáyotl-Quetzalcóatl qui le fait…Et à la SEDURBECOP, on s’occupe de la régularisation
des quartiers où les habitants n’avaient pas les documents de propriété en règle et tout ce
que cela implique, on fait un relevé de terrain, on révise les documents, on est responsable
de la planification ou, dans certains cas, des modifications mais en ce moment, on ne fait
que de la régularisation » (Interview 28). Les administrations municipales ne se
compromettent que dans des tâches très spécifiques telles que l’émission de permis de
construire et les services de propreté, d’égouts et d’éclairage public. C’est ce que nous a
expliqué un fonctionnaire du développement urbain de la commune de San Andrés
Cholula :
« On remet les permis de construire et de fonctionnement selon l’utilisation du sol
contenu dans le Programme (Sous-régional) et d’après les modifications faites par la
SEDURBECOP et le Fideicomiso. En théorie, ce qui nous est attribué, ce sont les
services, parce qu’évidemment, ici, on a installé les égouts, les chaussées
goudronnées. Mais c’est le Système Opérateur des Services de l’Eau Potable et des
Egouts de la commune de Puebla (SOAPAP) qui a mis en place les collecteurs
pluviaux, l’assainissement, etc. Eux, ils ont mis l’infrastructure parce que c’est à eux
que les habitants ont payé les droits, mais nous, on nous a rien payé ; à eux, oui, mais
pourtant aujourd’hui, si des collecteurs nouveaux doivent être faits dans la commune,
c’est à nous de les faire. C’est le cas dans différentes colonias bien que SOAPAP n’ait
rien installé, il touche souvent les droits en utilisant les collecteurs de San Andrés sans
les avoir mis. Mais la même situation se produit pour notre commune ; San Andres
touche des droits sans en avoir construit l’infrastructure, c’est une problématique aussi
bien pour notre commune que pour Puebla. Il y a eu certaines pannes ou limitations du
service des eaux et tout est confusion, rien de plus ; parce que finalement SOAPAP est
un organisme décentralisé qui n’appartient ni à la commune de Puebla ni à la
commune de San Andrés » (Interview 15).
281
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Au cours des visites réalisées dans les réserves territoriales, on a pu remarquer que le
service de propreté et de sécurité à Atlixcáyotl est assuré par la commune de San Andrés
Cholula (voir photo 37).
Photo 37: Collecte des déchets à Atlixcáyotl.
Dans la réserve Atlixcáyotl, la collecte des déchets est
assurée par le service de la municipalité de San Andrés
Cholula. Source: Yadira Vázquez, 2006.
A Santa Fe, on retrouve une problématique assez proche de celle d’Angelópolis où il est
difficile de distinguer clairement quelles sont les fonctions et responsabilités des autorités
gouvernementales. Mais dans ce cas, l’origine du problème se trouve dans le fait que la
ZEDEC Santa Fe s’est établie à la frontière politico-administrative de deux délégations200.
60% du projet urbain de Santa Fe appartient à la délégation Alvaro Obregón (536 ha.) et le
reste à la délégation Cuajimalpa. A la suite du tracé du Plan Général de 1989 de Santa Fe,
des terrains se trouvaient sur les limites des délégations, ce qui a encore compliqué la
gestion de la zone. La résolution de cette problématique est apparemment moins complexe
qu’à Puebla car les deux délégations dépendent du Gouvernement de la ville de Mexico et
de lui émanent toutes les dispositions concernant les limites administratives. En ce sens, à
partir de la modification de l’article 9 de la loi Organique de l’Administration Publique du
District Fédéral, on a redéfini les limites entre les deux délégations et on les a établies le
long de l’avenue Carlos Lazo. (Journal Officiel de la Fédération. 30 novembre 1994).
200
Les délégations ont la responsabilité de la réalisation des travaux publics de peu d’importance
comme les petites réparations des rues; ils gèrent la dotation des services publics comme l’eau, la
collecte des déchets ; la sécurité, l’émission des permis de conduire, les licences commerciales et le
registre d’état civil entre autres fonctions. En matière de développement urbain la délégation est
chargée de l’élaboration et de l’exécution d’une partie des programmes du DF ; elle est responsable
de l’élaboration et de la réalisation des programmes de la délégation et de la remise des permis de
construire.
282
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Cependant et malgré cette redéfinition, le problème de la dotation des services persiste
encore à Santa Fe. L’indétermination dans les compétences découle du rôle joué par
l’ancien Département du District Fédéral à Santa Fe. Celui-ci en effet dans son effort pour
offrir l’autosuffisance, garantie et confiance au projet lui a donné un traitement particulier.
Et comme cela est arrivé dans les autres mégaprojets réalisés pendant le sexennat de
Salinas de Gortari, Santa Fe n’a reçu le consensus ni de la population ni des autorités des
délégations réduisant la moindre ingérence des organes administratifs dans le projet. Les
deux délégations n’ont été que de simples exécutantes des décisions du pouvoir central et
cette affirmation est valable aussi dans le cas des communes concernées dans la création
des réserves territoriales de Puebla. A Santa Fe, SERVIMET a joué le rôle de gérant, un
intermédiaire entre les habitants, les entreprises privées et les autorités gouvernementales,
ne laissant aux délégations que l’exécution de tâches très spécifiques. Comme par
exemple dans le processus d’évacuation de la population établie de manière illégale à
Santa Fe, SERVIMET se montra comme étant le négociateur direct avec les mineurs et les
pepenadores, elle a même apporté directement 175 millions de pesos pour le relogement
de 220 familles (SERVIMET SA de CV, 1988). Les délégations par contre, n'ont eu pour
responsabilité que de coordonner des actions parfois violentes, pour l’évacuation définitive
des terrains.
Le processus de développement à Santa Fe, analogue à celui qu’a connu Angelópolis, a
mené à la création d’une zone d’exception, une espèce d’îlot, ou un morceau de territoire
avec un fonctionnement spécifique à l’intérieur même de l’administration de la ville.
Comment peut-on expliquer cette singularité ou selon quels fondements l’administration
publique peut-elle fonctionner ainsi ? A Santa Fe, celui qui était directeur administratif de
SERVIMET nous a expliqué que « le propriétaire des terrains de cette zone était Servicios
Metropolitanos SA de CV et que en tant qu’entreprise elle cherchait à gagner de l’argent.
C’est pour cela que le gouvernement a créé SERVIMET car l’objectif du gouvernement, en
soi, n’était pas de gagner. Il ne pouvait gagner de l’argent, par définition, donc il a créé
cette entreprise, une sorte de filiale et c’est là que SERVIMET a agi comme étant
pratiquement le propriétaire de tout cela, même si les délégations se trouvaient
impliquées » (Interview 14). Effectivement et comme on l’a expliqué, SERVIMET, une
entreprise paraétatique a joué le rôle de promoteur immobilier et de ses actions devait
émaner presque toute l’urbanisation de Santa Fe. On a écarté du projet non seulement les
deux délégations mais aussi le Ministère du Développement Urbain et de l’Ecologie de la
fédération (aujourd’hui SEDESOL) parce qu’en raison d’une modification de la loi Générale
des Biens Nationaux le 25 mai 1987, l’entreprise a pu réaliser l’achat et la vente
d’immeubles dans le District Fédéral sans être obligée de réaliser d’autres démarches
283
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
auprès du dit Ministère. De la même façon et à l’exception des autoroutes et de l’avenue
Vasco de Quiroga, une grande partie de la voirie a également été gérée par SERVIMET et
construite par des entreprises privées, ce qui, a limité aussi l’intervention du Ministère du
Développement Urbain et du Logement du District Fédéral.
A Santa Fe, la planification et la dotation d’infrastructures et de services revenaient à
l’entreprise qui avait la charge de la promotion immobilière, c'est-à-dire SERVIMET. Cette
décision à laissé de côté les institutions publiques chargées normalement de ces fonctions,
en produisant de sérieuses répercussions, comme c’était le cas des réserves de Puebla.
Sur les deux territoires, il s’est créé un « no man’s land » où les deux délégations
concernées, et les communes dans le cas de Puebla, ne reconnaissent pas leurs
responsabilités quant à la dotation des services publics201. Cette situation se manifeste
dans l’interview réalisée en 2005 auprès d’un fonctionnaire du développement urbain de la
délégation Alvaro Obregón:
« La délégation remet les permis de construire, connus aujourd’hui comme ‘déclaration
des travaux’ cela a changé l’année dernière et c’est une formalité qu’il faut remplir au
guichet d’accueil. Les déclarations de travaux sont remises selon ce qu’autorise
SEDUVI comme utilisation du sol, ceci est déterminé dans le Programme Partiel qui, à
son tour, est contenu dans le Programme de Développement Urbain des délégations.
Le dernier est celui de 2003 et on a déjà présenté une proposition de modification qui
est sur le point d’être approuvée par l’Assemblée. Bon, nous nous chargeons aussi de
fournir quelques services dans la zone, comme le ramassage des ordures et l’éclairage
public. Toutefois, à Santa Fe, il n’y a guère d’ingérence de notre part et c’est la même
chose pour la délégation Cuajimalpa vu que c’est SERVIMET qui est chargé
d’administrer la zone. Nous, on se charge seulement des espaces verts et SERVIMET
est l’instance chargée de coordonner et administrer les terrains. Mais comme je te le
dis, de façon plus spécifique, nous faisons la planification et l’aménagement des ravins
et des espaces verts qui sont protégés, nous l’avons établi ainsi dans un accord avec
SERVIMET» (Interview 26).
Face à notre insistance à propos de cette imprécision des responsabilités entre les
délégations et les dépendances chargées du développement urbain dans le District
Fédéral, le fonctionnaire a repris :
« Santa Fe n’a pas été un projet comme les autres réalisés dans la ville, car tout a été
à la charge de SERVIMET. Ce sont eux qui ont tout fait, depuis la planification jusqu’à
la dotation des services. Jusqu’à maintenant il n’y a pas eu de transfert de fonctions
aux délégations, et effectivement cela fait qu’il y a une indéfinition. Tout ça, dans la
pratique, entraîne des déficiences et c’est là qu’intervient l’Association des Colonos de
Santa Fe. Ceux-ci font des travaux pour leur compte comme les élargissements de
rues etc. eux aussi ont embauché ‘la police bancaire et industrielle’ (privée) et cela va à
l’encontre des fonctions de protection de la ville, ce qui crée des conflits avec la force
publique. Mais l’Association de Colonos veut se charger de beaucoup de choses et
pour ça, ils sont en train de demander des fonds publics et cela, selon la loi, ce n’était
pas possible, à moins de le faire via un fideicomiso, comme ils l’ont d’ailleurs fait. Parce
qu’aujourd’hui, ils en ont signé un avec le Gouvernement de la ville de Mexico mais
201
En principe, cette indétermination à Santa Fe n’affecte pas comme à Angelópolis le paiement des
impôts car ceux-ci sont versés directement à la Trésorerie du District Fédéral, indépendamment de
la délégation où se trouve le terrain.
284
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
dans ce fideicomiso, il est clair que n’intervient plus ni SERVIMET ni les délégations.
Mais comment vont-ils nous demander des services ? Si nous ne sommes pas dans ce
fideicomiso et si en plus, et c’est là le plus important, nous ne recevons pas d’argent
pour le faire ?. Nous, on n’a que l’accord avec SERVIMET pour l’amélioration des
ravins et on le fait, toutefois avec toute cette problématique, les deux délégations sont
en train d’opérer dans cette zone, oui, il y a des bennes de ramassage des ordures,
oui, il y a l’éclairage public et oui, on envoie la police, au cas où c’est nécessaire »
(Interview 26).
Comme le souligne le fonctionnaire de la délégation Alvaro Obregón, une partie des
services à Santa Fe marchent grâce à l’intervention des particuliers. « Le principal
problème ici c’est l’eau » affirme un employé du concessionnaire automobile Jaguar qui
nous a expliqué que l’entreprise de vente de voitures de luxe achète en moyenne 8
camions citerne par semaine pour avoir de l’eau. Devant cette situation, le fonctionnaire de
la délégation Alvaro Obregón a expliqué que l’origine du problème vient de l’usine de
traitement de l’eau qui ne fonctionne pas comme on l’avait prévu dans le plan de la
ZEDEC. « Ici on en revient encore à la même chose, SERVIMET n’a pas fait les
collecteurs qui apparaissaient dans le projet et il en a été de même avec l’usine de
traitement des eaux usées. Celle-ci, je crois que c’est Guadalupe Rivera Marín qui l’a faite,
quand elle était déléguée ici202. L’usine a été terminée, mais comme on n’a pas les
collecteurs, elle ne sert à rien. Et là, il y a une déficience grave, on peut dire qu’à cette
date, les services d’eau potable et d’eaux usées ne fonctionnent pas à 100%, mais cela
vient surtout d’un manque de fonds et du conflit existant avec SERVIMET. Je crois que
ceci va se résoudre au moment où l’on va éclaircir et définir les fonctions de chacun, c'està-dire lorsque le transfert de fonctions et de ressources nous sera fait et que SERVIMET
cessera de se charger de la zone » (Interview 26).
Il y a à Santa Fe un problème de dotation d’eau potable mais aussi de traitement des eaux
usées car toute la zone n’est pas entièrement desservie par le réseau. Selon des données
de la même délégation, plus de 60% des eaux usées se déchargent dans des ravins et des
fosses septiques, en polluant l’environnement (comme on peut le voir sur la photo 38).
L’usine de traitement des eaux usées a été construite sur le terrain connu comme La
Cuevita, limitrophe de l’avenue Tamaulipas, dans la colonia Jalalpa (la seule usine de toute
la délégation Alvaro Obregón et construite spécialement pour la zone de Santa Fe).
L’opération a été dévolue à la Direction Générale de Construction et d’Opération
Hydraulique du District Fédéral (DGCOH) responsable aussi de la construction du bassin
régulateur qui se situe à côté du centre commercial. Toutefois l’usine n’est pas
opérationnelle vu que la situation du terrain et la pente prononcée entre Santa Fe et
202
Fille du peintre Diego Rivera et déléguée d’Alvaro Obregón pour le PRD pendant l’administration
1997-2000.
285
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Jalalpa n’en ont pas permis le fonctionnement adéquat. En plus le réseau de collecteurs
d’eaux usées n’est pas terminé, et de cette manière il est impossible de faire arriver l’eau
jusqu’à l’usine. Et comme dans le cas d’Angelópolis, le fond des problèmes à Santa Fe ce
sont des raisons économiques, comme le fonctionnaire de la délégation Alvaro Obregón a
continué à nous l’expliquer: « SERVIMET doit cesser d’administrer et de gérer le projet de
Santa Fe et ainsi le gouvernement aura la possibilité de remettre officiellement les
ressources nécessaires aux délégations pour faire démarrer les projets qui sont étranglés,
comme la centrale électrique, l’usine de traitement de l’eau, les collecteurs, enfin tous ces
problèmes qui empêchent la zone de fonctionner à 100%, mais ici il faut convaincre aussi
l’Association de Colonos pour qu’elle arrête d’intervenir et qu’elle nous laisse agir »
(Interview 26). Et comme le souligne ce fonctionnaire, cette situation et la défaillance des
entités publiques, entraîne l’intervention d’un troisième acteur privé : l’Association de
Colonos de Santa Fe.
L’Association a été créée, en 1994, sur l’initiative d’un groupe de chefs d’entreprises
établie à Peña Blanca, à savoir Automobiles Hermer, Banque Serfín, Impulsora
Corporativa de Inmuebles, Corporativo Opción Santa Fe II, Université Ibéro américaine,
Parc Santa Fe, Inmuebles Hogar, Hewlett Packard de Mexico203. Peu à peu d’autres
entreprises ont adhéré à l’association civile ainsi que des habitants de la zone. Le
responsable des relations publiques de l’association nous a décrit la fonction principale de
l’organisme :
« Intervenir auprès des délégations et du gouvernement pour la gestion de la zone et
des colonos, par exemple goudronner les chaussées, ramasser les ordures, s’occuper
des marchands ambulants qui ne sont plus là, los franeleros (ceux qui surveillent les
voitures sur la voie publique)…Les délégations et le gouvernement de la ville de
Mexico se renvoient la balle et ne font rien ici. On n’a pas de ramassage d’ordures, on
a des problèmes d’eau, d’égouts, de surveillance, ceci en ce qui concerne les
habitants. Et les sociétés, elles ont des problèmes de transport pour leurs employés et
manquent d’endroits où l’on puisse manger…Le gouvernement n’a pas donné les fonds
nécessaires pour faire des travaux, normalement, depuis le projet original, on pensait
faire une usine de traitement de l’eau, ce qui jusqu’à maintenant n’a pas été fait, alors
qu’on continue à construire davantage d’édifices d’appartements et de bureaux. Il y a
beaucoup d’entreprises qui achètent leur eau et s’approvisionnent avec des camionsciternes » (Interview 22).
203
www.colonossantafe.com
286
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Photo 38. La Loma Santa Fe.
L’usine de traitement des
eaux usées a été construite
sur le terrain connu comme
La Cuevita, dans la colonia
Jalalpa, mais elle ne
fonctionne pas. En
conséquence, les eaux
usées de La Loma se
déchargent dans des ravins,
en polluant l’environnement.
Source: Yadira Vázquez,
2006.
Comme une dernière tentative pour résoudre la problématique des services à Santa Fe,
l’Association a même proposé au gouvernement de la capitale de prendre en charge la
gestion de la zone. En 2004, des négociations avec le gouvernement local, ont amené à la
conformation d’un fideicomiso afin de permettre à l’organisme de recevoir et gérer les
ressources publiques que le gouvernement de la ville obtient de la zone. Ces ressources
seraient investies dans les travaux de Santa Fe, comme l’a expliqué le représentant de
l’association :
« Il y a un an, on a signé un accord avec le gouvernement pour créer un fideicomiso qui
nous permettrait de recevoir l’argent perçu par l’impôt foncier, en plus d’autres apports
du gouvernement. Au total on devait recevoir environ 200 millions de pesos par an pour
que nous puissions décider en pleine autonomie ce à quoi nous voulions le destiner,
mais surtout pour payer les services de la zone. Après la signature de l’accord, nous
n’avons reçu qu’un premier apport de 20 millions et jusqu’à maintenant nous n’avons
pas reçu le reste et cela fait un an. A dire vrai, l’origine du problème c’est que le
gouvernement ne sait pas combien on touche pour l’impôt foncier. De mars à octobre,
nous avons arrêté les travaux que nous avions en cours, les ressources ne suffisent
pas. Le gouvernement fait un calcul, mais il est certain que la Trésorerie n’actualise pas
sa base de données et elles sont fausses, ce qui fait que le gouvernement ne sait pas
combien il touche pour l’impôt et il n’a pas respecté les montants pour le fideicomiso. Il
y avait une proposition des habitants pour que nous recevions directement le paiement
de l’impôt foncier et que, de cette façon, l’association puisse s’occuper de la gestion
sans passer par la Trésorerie, ni le gouvernement. Mais la Constitution ne permet pas
que l’on nous verse directement l’impôt foncier. Comme tu pourras t’en rendre compte,
entre le gouvernement de la ville de Mexico, les deux délégations, SERVIMET et nous,
il y a une imprécision des fonctions. Nous tâchons, dans la mesure du possible, de
continuer à ne pas manquer à nos obligations et à administrer le fideicomiso, bien
qu’on n’ait pas les ressources. Nous représentons les résidents auprès des autorités ;
nous touchons les cotisations et donnons des services, qui relèvent du gouvernement !
Et tout ça, bien sûr, sans avoir d’affrontement avec les autorités parce que sinon tout
deviendrait plus compliqué » (Interview 22).
L’indéfinition ou la superposition de fonctions de la part des instances publiques a favorisé
l’intervention de l’initiative privée et des habitants qui ont essayé pour leur compte de
remédier aux problèmes du fonctionnement de Santa Fe. Ainsi, il est courant que des
287
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
services soient fournis par les délégations mais aussi par des entreprises privées. Lors de
nos visites de la zone, nous avons observé des bennes de ramassage d’ordures de la
délégation Alvaro Obregón, (comme on peut voir sur la photo 39), mais aussi des
patrouilles de sécurité publique des délégations en même temps que des véhicules de
surveillance privée appartenant à la police bancaire et industrielle. Autre exemple: sur les
terre-pleins des voies et dans les parcs, les arbres et la pelouse sont entretenus par des
entreprises établies dans la zone. Des panneaux sur les espaces verts indiquent le nom de
chaque société qui paye l’entretien et en même temps elle se fait de la publicité.
L’Association de Colonos, réalise des travaux d’entretien des rues, des trottoirs et de
l’éclairage public. Les travaux sont financés grâce aux ressources des membres de
l’Association et à l’argent du fideicomiso (film).
Le rôle joué par l’Association de Colonos, les entreprises et les habitants du lieu face aux
limites du gouvernement dans la gestion de Santa Fe, nous amène à nous pencher sur la
participation citoyenne dans le processus de transformation des zones urbaines telles que
Santa Fe et Angelópolis.
Photo 39. Services à Santa Fe.
A Santa Fe, le ramassage des ordures est fait par la délégation Alvaro Obregón.
Source: Yadira Vázquez, 2005-2006.
6.3.3. Et la participation citoyenne?
Le Président Miguel de la Madrid Hurtado a instauré ce qu’on a appelé le Système de
Planification Démocratique qui préconisait la planification de l’Etat de façon décentralisée
et démocratique. En accord avec ces principes, les plans, y compris les programmes de
développement urbain, devaient être soutenus, concertés et réalisés avec la participation
de l’ensemble des acteurs urbains : hommes politiques, concepteurs, spécialistes,
associations et habitants.
288
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Est-ce que dans les cas de Santa Fe et Angelópolis, on peut parler de projets concertés et
soutenus par la population ? Revenons aux années 90, au moment de l’apogée de Santa
Fe et au début du projet d’Angelópolis. A l’échelle du projet politique national, le mot clé
était la modernisation et, comme nous l’avons déjà dit, l’urbanisme ne pouvait échapper à
cette vision. Dans ce cadre, les projets pour la ville ont été l’expression d’une volonté
politique pour la modernisation. Ainsi, cet objectif est alors devenu une affaire non plus du
ministère du développement urbain mais du pouvoir exécutif direct. Au District Fédéral,
c’est devenu la priorité de la présidence de la République et des services dont était chargé
le régent du Département du District Fédéral, Manuel Camacho Solís. Le grand projet de
modernisation de Mexico s’est ainsi imposé pour le gouvernement, sur un axe dont le
début se trouve au centre historique et va vers l’ouest jusqu’à Santa Fe. Cette image de
modernité a été achevée avec la rénovation de l’Auditorio National, le Zoo de Chapultepec,
l’inauguration du Musée de l’Enfant, la construction du Centre National des Arts et les
gratte-ciels du Paseo de la Reforma204. A Puebla, le gouverneur de l’état s’est joint au
projet modernisateur du pays, se donnant pour objectif de récupérer ce qui a fait la
grandeur de la capitale grâce à l’instrumentation de projets moteurs comme l’ont été la
rénovation du centre historique, la construction du Périphérique Ecologique et des réserves
territoriales. Mais bien que les instruments gouvernementaux et le discours politique aient
été bien imprégnés des mots « démocratie » et « participation citoyenne », dans la
pratique, les mégaprojets ont été réalisés sans avoir toujours le soutien de la population.
Le projet de Santa Fe a été légitimé essentiellement par la participation de trois grands
spécialistes : les architectes Abraham Zabludowsky, Ricardo Legorreta et Teodoro
González de León. A Puebla, la réalisation des plans par les entreprises étrangères
(McKinsey pour le Plan de Développement de l’état et HKS pour le Programme Régional
Angelópolis) a été une référence qui s’accordait à l’idée d’insérer la ville dans un processus
de mondialisation. Néanmoins ces deux mégaprojets ont entraîné des critiques et des
oppositions de la part de divers secteurs de la population. A Santa Fe, le gouvernement
prétendait fonder le projet sur la création d’une Zone Spéciale de Développement Contrôlé
« les ZEDEC ont permis de réguler avec consensus et légitimité l’évolution des zones plus
compliquées : elles concilient les intérêts généraux de la ville avec les intérêts particuliers
des communautés qui veulent préserver et, s’il est possible, améliorer leur qualité de vie »
(Gamboa de Buen, J., 1994 : 130). La ZEDEC Santa Fe a essayé ainsi d’avoir une
incidence sur le territoire et les groupes sociaux établis illégalement sur la zone. Selon
204
A la hauteur de Chapultepec, on peut contempler une tour de bureaux de 150 m. qui constitue
une nouvelle icône de la modernité. Ce projet qui a été achevé en 2005 est connu comme la Torre
Mayor.
289
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
cette dynamique, le gouvernement aspirait à faire converger les intérêts des habitants déjà
établis avec ceux des nouveaux, c'est-à-dire, les pepenadores, les mineurs et les bandes
de jeunes avec les grandes entreprises.
Autant à Santa Fe qu’à Puebla, le principal argument était le bénéfice économique que les
deux projets produiraient en captant pour la ville la plus-value de l’expansion urbaine et la
revalorisation de terrains qui jusque-là n’étaient pas aptes pour accueillir des investisseurs.
Pour ce faire, une fois les entreprises établies, elles créeraient des emplois qui
entraîneraient l’amélioration des conditions de vie de la population locale. « La meilleure
politique de promotion des investissements est de transformer la ville de Mexico pour
donner plus de confiance aux entrepreneurs » a assuré le régent du Département du
District Fédéral de l’époque, Manuel Camacho Solís, « grâce à ces projets, la ville a capté
plus de 17 000 millions de nouveaux pesos en investissement, qui au lieu d’être investis à
court terme en dehors du pays, font aujourd’hui partie du patrimoine de la ville et favorisent
la création d’emplois » (Eleazar Franco, 26 mai 1993 : 1). Lors d’une visite à l’état de
Puebla en 1997, le président Ernesto Zedillo a affirmé que le Programme de
Développement Régional Angelópolis a répondu à la problématique urbaine de la
commune « il a permis de surmonter les retards historiques dans les services d’égouts en
passant de 18% de couverture en 1990 à 80%… Il faut aussi souligner, en ce qui concerne
la voirie, la construction du Périphérique Ecologique »205.
Malgré tous les bénéfices économiques promus par les projets, les tentatives pour faire
grandir la ville de façon ordonnée ont provoqué des polémiques et des protestations de la
part des habitants. Pour l’essentiel, parce qu’on n’a pas su écouter les demandes sociales
et parce que la modernité s’est montrée insensible au coût social payé principalement par
les personnes frappées d’expropriation par l’état dans un exercice d’autorité unilatérale. Au
District Fédéral, par l’intermédiaire du DDF, de la délégation Alvaro Obregón et de
SERVIMET, on a négocié le relogement des foyers illégaux et on a également essayé de
résoudre les litiges dérivés de l’expropriation. Tout cela afin de limiter dans la mesure du
possible les réactions sociales qui puissent nuire à l’image politique du futur pré-candidat à
la présidence, Manuel Camacho Solís. « Comment est-il possible qu’on établisse un
développement urbain de première classe quand, à quelques pas de là, les gens vivent
dans des maisons en carton sans électricité ? » a exprimé Enrique Jiménez, représentant
des habitants du village de Santa Fe, dans un journal de diffusion nationale, « les habitants
craignent qu’il arrive la même chose qu’en 1984, lorsque les autorités ont agrandi l’avenue
principale, Vasco de Quiroga, en détruisant des maisons. Les autorités ont dit qu’elles
205
zedillo.presidencia.gob.mx/pages/disc/jun97/20jun97/-2.htm
290
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
allaient dédommager les gens…mais ils n’ont pas reçu un sou » (Claudia Fernández, 4
juillet 1993 : 30).
A ce moment-là, le PRD s’est opposé à la politique en vigueur du sexennat de Carlos
Salinas de Gortari et Manuel Camacho Solís. Des représentants de ce parti ont manifesté
avec les riverains du projet de Santa Fe contre celui-ci : « après avoir lu un document sur
le projet Santa Fe (qui a fait l’objet jeudi dernier d’une reconnaissance de la part de la
Chambre de commerce de Dallas, Texas), ils ont signalé que l’expansion immobilière dans
le secteur commercial et des services n’offre aucune alternative réelle de développement
social dans la délégation et transforme Santa Fe en une zone ‘élitiste’ » (Juan Manuel
Venegas, 24 avril 1993). Des protestations se sont faites entendre pendant toute la durée
du projet, principalement de la part des habitants du village de Santa Fe qui se sont
organisés autour du Comité de défense de l’avenue Vasco de Quiroga « les habitants
pauvres de Santa Fe ne permettront, sous aucun motif, que les autorités réalisent le projet
commercial car, avant cela, elles devront résoudre le problème des bandes de jeunes et
celui du manque de services publics dans la zone » (José Contreras, 18 juin 1994).
L’administration de Carlos Salinas de Gortari s’occupa du problème des bandes de jeunes
en cherchant à se rapprocher des groupes organisés et dérivés de ces mêmes bandes.
L’un d’eux était le Conseil Populaire des Jeunes de Santa Fe A.C.206, une association civile
qui organisait des événements sportifs et culturels afin de s’occuper d’une certaine
manière de la problématique des adolescents et des bandes de jeunes, comme s'est
expliqué l’un des dirigeants à l’hebdomadaire Proceso: « nous voulons canaliser l’énergie
des jeunes en bonne et due forme. On va démontrer que l’on sait travailler et que si on ne
fait rien, c’est parce qu’on ne nous en donne pas l’occasion. Si c’est vrai qu’il y a ici
beaucoup d’addiction à la drogue, c’est vrai aussi qu’on peut la laisser pour se mettre à
étudier. La seule chose qu’on demande, c’est qu’on nous respecte, que la police cesse de
nous extorquer, qu’elle arrête de nous poursuivre, qu’elle nous laisse agir » (Hernández,
R., 20 septembre 1982 : 19). Pour minimiser le mécontentement des bandes de jeunes à
cause du projet gouvernemental de Santa Fe, le Conseil Populaire des Jeunes a reçu
l’appui financier du gouvernement par l’intermédiaire du Conseil National des Ressources
pour l’Attention aux Jeunes (CREA). Grâce à cet appui économique, le Conseil a même
ouvert deux centres sociaux, en 1986, (à Santa Fe et à La Mexicana) où non seulement on
offrait des ateliers et des cours aux jeunes mais aussi à toute la population en général. En
206
Le groupe a surgi au début des années 80 dans la colonia La Mexicana, sous le nom de « Grupo
Juvenil Santa Fe ». En 1983, le groupe s’est consolidé comme association civile et a pris le nom de
Consejo Popular Juvenil Ricardo Flores Magón et finalement, en 1990, il a adopté le nom de
Consejo Popular Juvenil Santa Fe.
291
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
1989, quand sont apparus les premiers signes visibles du développement de Santa Fe
avec l’ouverture de l’UIA et quand le démarrage du mégaprojet Santa Fe s’est formalisé, le
gouvernement de Camacho Solís a offert davantage de soutien au Conseil Populaire des
Jeunes. A titre d’exemple, le gouvernement a donné 91 millions de vieux pesos au Conseil
pour agrandir le Centre d’Orientation, de Formation et d’Occupation Populaire (fondé en
1986 pour donner des formations, pratiquer des sports, donner des aides juridiques et des
services sociaux) ; grâce à ce centre, on a démarré des projets productifs financés par le
Programme National de Solidarité (Pronasol) et le gouvernement a même repris le modèle
développé par le Conseil Populaire National des Jeunes pour créer un programme en lui
donnant le nom de Projet National de Participation des Jeunes (géré par Pronasol).
S’ajoutant à ces actions gouvernementales, l’UIA a développé des programmes de
services et d’aide sociale pour les habitants du village de Santa Fe, cherchant ainsi à
atténuer les discordes créées par la présence des grandes entreprises, capter les groupes
d’opposants et réduire le mécontentement résultant de l’antagonisme de classe.
A Puebla, l’objectif d’améliorer les conditions de vie de la population de la capitale devait
passer par les intérêts des ejidatarios207. Selon l’ex-gouverneur Bartlett, le programme
Angelópolis a surmonté d’autres obstacles et a été réalisé grâce à la volonté politique « il y
a quelque chose qui est plus important que tout, c’est la volonté et la capacité politique. S’il
n’existe pas derrière ces projets une détermination politique pour les faire, ils ne se feront
pas. Parce que tu affrontes mille problèmes, je pourrais te parler de quelques uns mais je
peux te dire que la seule chose qui les ait résolus, c’est la décision politique de les mener à
bien. Parce que tu vas à l’encontre de milliers d’intérêts particuliers. L’entreprise HKS a
considéré le projet comme un modèle au niveau mondial. L’un des directeurs de
l’entreprise me disait qu’ils avaient beaucoup de programmes de développement comme
celui-ci et que très peu se faisaient, ou alors on en faisait une partie seulement, mais tel
qu’ici, à Puebla, il y en a peu » (Interview 13). Cette volonté politique s’est manifestée dans
la réalisation du projet, mais sans avoir ni une véritable cohésion ni une participation de la
population car, même si au début de la campagne de Bartlett, il a été organisé une
consultation citoyenne, celle-ci n’a servi que de référence pour déterminer la problématique
de l’état et une fois les propositions gouvernementales élaborées et contenues dans le
Plan de Développement et dans les différents programmes, les autorités n’en ont pas
informé la population et elle n’a pas été prise en compte par la suite. Ces pratiques des
207
Les ejidatarios et les habitants de Tlaxcalancingo se sont opposés à l’expropriation sur 80 ha. de
leur territoire. Le mécontentement a augmenté quand le Programme de Sous-développement s’est
formalisé et c’est alors qu’ils ont réussi à travers les protestations à freiner temporairement les
projets gouvernementaux. Cependant leur opposition n’a pas duré longtemps étant donné que le
mouvement s’est dissous suite à l’assassinat de l’un de ses dirigeants, crime qui n’a jamais été
éclairci par les autorités.
292
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
pouvoirs publics, en ce qui concerne la modernisation des villes comme celles de Mexico
et de Puebla, démontrent que les intérêts publics ont rejoint surtout ceux des grands
entrepreneurs et des promoteurs privés. Une preuve de cela est, comme nous l’avons déjà
expliqué, les modifications successives du Programme Sous-régional de Développement
Urbain des communes de Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro
Cholula qui se sont adaptées aux besoins des nouvelles entreprises telles que le
Tecnológico de Monterrey qui, de la même façon, s’est établi à Santa Fe.
Le Campus Santa Fe du Tecnológico de Monterrey, a été construit en 2001, sur le terrain
de Tlayapaca et pour cela il a fallu déloger les familles de pepenadores qui l’occupaient.
Depuis 1994, le gouvernement avait prévu que Tlayapaca serait dégagé bien qu’on ne
connaisse pas bien les accords et les négociations qui ont eu lieu entre les leaders et les
autorités du DDF pour que plus de 500 familles abandonnent le terrain. José Valdés a
déclaré, en 1993, à l’Universal, journal de diffusion nationale : « nous sommes favorables à
sortir d’ici du moment qu’on nous offre une source de travail sûre et une colonia pareille ou
meilleure que celle où nous habitons. S’il s’agit d’un terrain à nous, on paiera ce qu’il faut
et de cette manière on pourra construire un patrimoine, comme c’est arrivé à la colonia
Renovación et Santa Cruz (Díaz, A., 25 août 1993)208. Quelques mois plus tard, le DDF a
offert aux pepenadores soit un appartement soit une indemnisation de 30 000 nouveaux
pesos pour les familles qui accepteraient de quitter Tlayacapa « environ 150 ont accepté
l’indemnisation et ont abandonné leurs maisons ; 450 autres ont accepté des appartements
à Ixtapalapa » (Castillo, G., 1° octobre 1994). En réalité deux ensembles d’habitations ont
été créés, l’unité Berta Von Blumer, située dans la colonia Cerro de la Estrella de la
délégation Ixtapalapa et occupée par les familles représentées par José Valdés et
l’ensemble Manuel M. López, dans la délégation Tláhuac, destiné aux pepenadores du
groupe de Pablo Téllez. Selon l’information fournie par les journaux, ces appartements
mesurent 40 m2 et n’ont pas été cédés à titre gratuit mais ont été financés par un crédit du
Fideicomiso pour le Logement et le Développement Urbain du District Fédéral (FIVIDESU).
« Le DDF subventionnera les logements qui sur le marché doivent coûter 70 ou 80 000
nouveaux pesos mais que, grâce au subside du DDF, les pepenadores ne paieront que 17
000 nouveaux pesos » (Castillo, G., 28 septembre 1994).
La seconde offre des autorités de la capitale aux pepenadores concerne leur source de
travail. Chaque leader a obtenu l’une des deux centrales de traitement des déchets solides
inaugurées en 1994. L’une se trouve dans la colonia San Juan de Aragón (délégation
208
L’Unidad Renovación se trouve dans la délégation Ixtapalapa et Santa Cruz sur la décharge
d’ordures de Santa Cruz Meyahualco.
293
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Gustavo A. Madero) et est dirigée par José Valdés, l’autre occupe le Bordo Poniente, au
niveau du kilomètre 22 de l’autoroute Mexico-Puebla, sous la direction de Pablo Téllez (la
veuve du « roi des déchets », Guillermina Torres contrôle la décharge et la centrale de
Santa Catarina, comme on le montre dans le film). Pour les pepenadores, il est clair que
leurs leaders ont accepté de délocaliser Tlayapaca en échange de pouvoir continuer à
contrôler le triage des ordures et profiter de la vente des produits, comme nous l’a
manifesté le pepenador interviewé « parce que c’est toujours pareil, toi, comme leader et
moi, comme gouvernement, tout pour ta famille et, rends-toi compte, qu’à toutes ces peaux
de vaches on leur a donné la centrale de recyclage…et ça représente beaucoup de
revenus, non ? » (Interview 10). Les pepenadores ont attribué aux leaders la vente directe
du terrain à une entreprise mais cette version est démentie par les autorités qui
argumentent que le terrain a fait partie de l’expropriation de 1984, raison pour laquelle la
zone a été déclarée « d’utilité publique » et que par conséquent elle a toujours appartenu
au patrimoine du gouvernement, comme l’a publié le journal Uno más Uno (Uno más Uno,
21 septembre 1994).
Les pepenadores considèrent aussi que leurs leaders ont pactisé avec les autorités du
DDF pour qu’ils renoncent aux droits qu’ils avaient sur le terrain de Tlayapaca. On dit aussi
que ces mêmes dirigeants les ont menacés de les priver de leur travail et de les chasser
du terrain, comme l’affirme Juárez Guevara, dans son travail de recherche sur Tlayapaca
« et on leur a fait signer de force cet accord » (Juárez Guevara, M., 1998 : 45). D’autre
part, le journal Reforma a publié le témoignage d’un pepenador qui affirme : « ce qui arrive,
c’est que nous avons été trompés par nos leaders: Pablo Téllez du Front Unique de
Pepenadores et José Valdés de l’Union des Pepenadores ne nous ont jamais averti qu’il
existait un décret et qu’on était en train de nous faire des appartements ailleurs » (Hidalgo,
J. A., 25 septembre 1994). Le pepenador que nous avons interviewé nous a dit à ce
propos : « Tlaya (Tlayapaca), c’est un décret présidentiel qui nous l’a donné, mais nous,
sacrés ignorants, on ne lui a jamais donné de validité parce qu’on s’en tenait à ce que
disaient les leaders, non ? Et on ne lui a jamais donné de légalité devant notaire, rien à ce
décret. Peu à peu, quand le PRI a perdu et que sont arrivés la Rosario Robles et le
Cuauhtémoc Cárdenas, ce sont eux qui ont exploité cette terre. Mais évidemment le
gouvernement ne va jamais te parler de ça parce que ça a été une magouille du PRD.
C’est une magouille de la Rosario et du Cuauhtémoc et là, comme nous on était du PRI et
eux du PRD, tu sais comment sont les choses. Cela s’est passé comme ça et c’est quand
ils ont vendu, et je ne sais pas comment ils se sont arrangés mais aujourd’hui, c’est le TEC
de Monterrey. Finalement les leaders ont trempé dans la combine et vraiment on s’est fait
avoir » (interview 10).
294
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
Ce qui est vrai c’est qu’une partie des pepenadores ont refusé de quitter Tlayapaca en
s’appuyant pour défendre leur possession sur le décret présidentiel de 1988 (Gazette
officielle du DDF, 24 octobre 1988). Le DDF et la délégation Alvaro Obregón considéraient
que le décret avait perdu sa validité dans la mesure où les pepenadores n’avaient jamais
acheté le terrain. Comme une autorité de la délégation Alvaro Obregón l’a expliqué au
journal Reforma « quoique le décret dise que les pepenadores pouvaient acquérir le terrain
à titre onéreux, cela ne s’est pas réalisé car le DDF, après avoir passé en revue les
programmes à long terme, a décidé que le terrain n’était plus utile aux pepenadores étant
donné que les décharges avaient été réinstallées dans des lieux très éloignés de
Tlayapaca et qu’ainsi il perdait sa fonction qui était de rapprocher les soi-disant
bénéficiaires de leur centre de travail » (Medina, Gabriela, 11 octobre 1994). Le
mécontentement des pepenadores venait aussi du fait qu’ils devaient maintenant payer
leur logement alors que jusqu’ici ils avaient habité sur la décharge de Santa Fe et
Tlayapaca sans avoir rien à payer. « Nous n’avons jamais payé parce que nos leaders
nous disaient de tout laisser entre leurs mains, mais ils nous ont fait enlever les maisons
en tôles que nous avions pour vendre le matériel et ils nous ont dit qu’avec cet argent ils
allaient nous donner des maisons, mais on a vu qu’on s’était fait avoir » (Hidalgo, J. A., 25
septembre 1994).
Environ 100 familles ont refusé de quitter Tlayapaca et, selon les témoignages des
autorités, ces personnes n’étaient pas seulement en désaccord mais beaucoup
provenaient de l’ensemble de logements El Cuervo et étaient les enfants ou petits-enfants
des pepenadores qui vivaient à cet endroit et qui espéraient obtenir quelque bénéfice de la
situation. Finalement les familles ont dû résister à toutes sortes de répressions, comme
l’explique le pepenador que nous avons rencontré, « si tu ne partais pas de Tlayapaca, les
leaders ne te donnaient pas de boulot et tous ceux qui sont restés ont cherché du travail
sur d’autres décharges, je crois que la plus proche était celle d’Huixqui (Huixquilucan),
voire celle de Palo Solo, là bas, plus haut » (Interview 10). Non seulement les leaders leur
ont refusé le travail dans les centrales de déchets mais les autorités du District Fédéral les
ont délogés de force. Une première tentative a eu lieu à l’aube, le 24 septembre 1994,
quand un groupe de policiers est entré dans le lotissement Tlayapaca pour en faire sortir
ses habitants. Selon les rapports des journaux, on y a détruit les maisons et même l’église
(Hidalgo, J. A., 25 septembre 1994). « On en bave, c’est vachement dur, parce que ça fait
rager, quand on te chasse » dit le pepenador interviewé, « Grâce à Dieu, moi, j’ai toujours
été astucieux, et j’avais un endroit où me mettre, mais les gens qui n’en avaient pas, des
gens plus pauvres, imagine, des petits vieux, des enfants, la nuit, quand ils sont en train de
295
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
dormir et quand ces peaux de vache nous attaquent, tu es là endormi et ils se font avoir
quand les sacrés flics arrivent » (Interview 10).
Les pepenadores ont recommencé à occuper Tlayapaca et devaient être délogés une
deuxième fois le 29 décembre 1998 sous le nouveau gouvernement de la ville de Mexico
dirigé par Cuauhtémoc Cárdenas Solórzano (du PRD) « et ils nous ont chassés de
nouveau grâce à la force publique. Par exemple, dans le cas de ma mère, eh bien, elle
était dans ce cas là, alors elle a eu des problèmes avec le gouvernement et à partir de là, à
elle et aux autres on leur a fait des tas d’ennuis, des procès, on leur a soutiré de l’argent
parce qu’ils ont été remis en liberté sous caution, on les a accusés de troubles à l’ordre
public. Si tu t’opposes au gouvernement c’est impossible que tu t’en sortes, jamais tu ne
vas pouvoir ; jamais tu ne vas pouvoir contre le gouvernement » (Interview 10). De la part
des autorités de la capitale, cette seconde tentative se justifiait par le décret émis le 15
décembre 1997 par le gouvernement du District Fédéral au travers duquel on permettait à
SERVIMET d’exproprier 95 000 m2 de Tlayapaca, comme le montrent les informations du
journal du matin de Televisa dans le film. Après des expulsions et des répressions, le
gouvernement du District Fédéral a obtenu le terrain en 1999, et cette même année, on
formalisait la vente d’environ 13 ha. au TEC de Monterrey qui devait commencer ses
activités à Santa Fe, en août 2001209.
Ces exemples montrent que, dans les projets urbains de Santa Fe et d’Angelópolis, les
autorités gouvernementales qui sont intervenues dans le processus de production ont
adopté une position où l’urbanisme est l’affaire de spécialistes tandis que la participation et
la concertation des habitants n’ont lieu que dans des circonstances forcées. Le résultat est
que la production de l’espace urbain consiste à concevoir des projets unilatéraux, ce qui
entraîne une conception de la ville morceau par morceau, difficilement conciliable avec une
vision plus globale de la ville.
Après la crise financière des années 80 et le sexennat du président Salinas de Gortari,
l’objectif dominant était de faire du Mexique un pays du « premier monde, plus occidental»,
209
En 1997, le TEC de Monterrey s’est intéressé à un terrain dans la zone de La Fe, cette même
année, SERVIMET a commencé les démarches nécessaires pour laisser sans effet le décret de
1988 en faveur des pepenadores. En 1998, SERVIMET a vendu Tlayapaca à l’entreprise
immobilière Inverloma (appartenant à Poniente Santa Fe) et selon les déclarations de la
paraétatique, une partie du montant payé a servi à payer les familles des pepenadores pour qu’elles
déménagent du lotissement. A son tour, Poniente Santa Fe a vendu le terrain en 1999 au TEC de
Monterrey. Le manque de clarté et l’irrégularité des opérations ont amené l’Assemblée législative du
District Fédéral à faire une enquête en 2001 sur SERVIMET et le directeur du moment, Carlos
Hereida Zubieta, accusé de vendre Tlayapaca 97 millions de pesos quand sa valeur était estimée à
148 millions.
296
Chapitre VI
La consolidation de Santa Fe et Angelópolis
grâce à l’ouverture économique et les investissements étrangers. Sur le plan spatial, cette
nouvelle image du pays s’est traduite par un boom dans le bâtiment dont les mégaprojets
et les centres commerciaux sont le meilleur exemple. De cette façon, Santa Fe ou
Angelópolis (à l’échelle de la ville de Puebla) prétendaient être les expressions de la
modernisation à laquelle on désirait appartenir.
Santa Fe et Angelópolis correspondent bien à cette idéologie néolibérale où les villes
rivalisent pour la captation d’investissements étrangers en prétendant ainsi gagner un
projet pour la ville entière, doté d’une image et d’un avenir qui assurent le développement
économique et social de leur population. Et comme le mentionne Oscar Terrazas,
l’investissement public a un impact pour la croissance de la ville :
« 2) Il conduit et dirige en mesure le sens et le rythme de la croissance urbaine par la
voie de l’investissement direct de fonds en infrastructures et équipements dans les
zones périphériques et, d’une certaine façon, influence en termes quantitatifs
l’expansion de la ville. 3) Il influence significativement les utilisations des terrains autant
à la périphérie qu’à l’intérieur de la ville moyennant les investissements en travaux
d’aménagement affectant ainsi les conditions du marché immobilier et par conséquent
les caractéristiques des édifications existantes et programmées ainsi que les activités
qu’elles hébergent. 4) Dans ce processus, les actions de l’État affectent de façon
inégale l’ensemble des éléments de la structure urbaine, étant donné qu’en ayant une
influence sur la localisation des activités, les mouvements possibles de population sont
affectés, raccourcissant ou allongeant les allées et venues au travail, à l’école ou aux
magasins, ce qui a un impact sur les coûts de la vie des habitants. 5) De cette manière,
l’État a une influence décisive sur la distribution des classes sociales quant à la
localisation de leur lieu de résidence contribuant ainsi à la configuration du cadre actuel
de ségrégation urbaine » (Terrazas Revilla, Oscar, 1995 : 40).
Il est certain que la diversité et l’importance des entreprises qui se sont établies dans la
zone (universités privées, sièges, centres de commerce, de loisirs et de culture)
contribuent à l’activité économique et à la création d’emplois et de ce fait une diversité
surgit dans les concepts urbains et architecturaux qui reflètent la modernité de la ville.
Mais, il est aussi incontestable que ces entreprises ont entraîné une croissance accélérée
de la zone, souvent sans l’infrastructure nécessaire, provoquant de fortes répercussions
sur les conditions urbaines, architecturales et économiques des alentours et aussi l’oubli
d’autres zones de la ville en renforçant les inégalités de l’espace. En ce sens, les résultats
de Santa Fe et d’Angelópolis se minimisent face à l’impact social et environnemental et
avant tout parce qu’ils ont eu pour dénominateur commun leur application verticale et le
système d’imposition dérivé d’une vision gouvernementale et de la volonté politique.
L’intervention publique, en matière urbaine, s’est réduite à la production d’un projet, à la
gestion efficace des moyens publics et privés, au rôle de facilitateur, favorisant les
conditions pour stimuler les investissements privés dans la ville. Pradilla Cobos écrit à ce
propos : « face à la crise économique et fiscale les gouvernements cherchent, à n’importe
quel prix, à attirer l’investissement sur leur territoire, moyennant des infrastructures et des
297
Chapitre VI
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
services gérés par le capital privé ou des mégaprojets immobiliers de tous genres,
intérieurs ou périphériques, privés de tout objectif social » (Pradilla Cobos, Emilio, 1993 : 67).
Il nous reste dans les prochains chapitres à approfondir encore davantage les résultats de
cette forme de production de l’espace urbain par mégaprojets. Nous constaterons les
retentissements d'un manque d’intégration à une vision plus intégrale de la ville. De ce fait,
la constitution de la réserve territoriale s’est limitée à la disposition de la terre dans un
marché destiné exclusivement aux promoteurs privés et aux entreprises, à travers des
processus extrêmement complexes. De plus, on peut observer qu’aucune action pour
éviter les problèmes de spéculation foncière et de ségrégation sociale n’a été appliquée
298
Partie 3. Du pôle urbain au fragment de
ville : les limites de la modernisation
urbaine
7. Les nouveaux pôles urbains, du mall à la
zone
Le concept de corridors urbains a commencé à s’appliquer dans les villes mexicaines à la
fin des années 70. Il s’agissait d’établir, le long d’un axe important, une zone à usage
mixte, c’est-à-dire de réunir en un même lieu des habitations, des services et des
commerces. A Mexico, les corridors urbains se sont développés le long de l’avenue Paseo
de la Reforma, Anillo Periférico, avenue Insurgentes, Revolución, Presidente Masaryk, etc.
Cependant, un certain nombre d’entre eux se sont créés de façon spontanée, grâce aux
investisseurs et aux promoteurs privés qui ont préféré s’établir le long d’avenues ayant
d’importants flux de circulation. C’est le cas des grands magasins, des centres
commerciaux, des bureaux, des hôtels et des institutions financières comme la Bourse
Mexicaine de Valeurs (Bolsa Mexicana de Valores). Les corridors urbains constituent un
vaste réseau de circulation de véhicules, de biens et de personnes. De grands projets
immobiliers s’y intègrent comme des nœuds commerciaux et des services210, en
permettant à leur tour la croissance et l’expansion de la ville211.
Santa Fe et Angelópolis ont vu naître un nouveau modèle de structuration de l’espace,
avec une forte participation du gouvernement et d’investisseurs privés pour la création d’un
lieu de centralité, une espèce de pôle tertiaire. Santa Fe212 particulièrement, s’inspira du
modèle des technopoles développées aux Etats-Unis à partir de 1950, où il s’agissait de
rassembler dans un même espace des établissements scolaires, des laboratoires de
recherche et des entreprises. Néanmoins, à Santa Fe et à Angelópolis, les processus de
production de l’espace urbain n’ont permis en un même lieu que la concentration
d’activités tertiaires, sans réussir à devenir de véritables technopoles. De plus, l’espace
210
Les urbanistes mexicaines les nomment des 'centres suburbains'. Ces endroits se trouvent
généralement en périphérie d’une ville et nombreuses activités économiques et sociales y sont
concentrées. Il peut s’agir de villages absorbés par la tache urbaine, de nouveaux développements
résidentiels, de grands centres commerciaux et de bureaux.
211
Pour Oscar Terrazas les corridors urbains sont des 'axes de la métropolisation'. Et ils sont
essentiellement les principales voies de communication de la ville menant vers l’extérieur, comme
peuvent l’être les routes fédérales, les autoroutes, les voies de chemin de fer. Ces voies suivent
généralement le tracé des anciens chemins espagnols et sont devenues des supports routiers pour
le transport, l’infrastructure, les équipements, le commerce, les services et l’industrie. Pour cet
auteur, ces axes ont une valeur analogue aux Central Business District (CBD) des villes nordaméricaines (Terrazas Revilla Oscar, 1995).
212
La Cambridge mexicaine, comme Juan Enríquez Cabot appelait ce complexe.
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
urbain ne s’est pas constitué de façon homogène autour de ces deux espaces, car la
localisation de sièges d’entreprises y a été privilégiée, essentiellement des sociétés liées
aux processus de production à l’échelle mondiale ; c’est-à-dire des sociétés capables de
s’intégrer aux dynamiques locales et globales de circulation des capitaux, des
marchandises et de l’information.
Santa Fe et Angelópolis ont attiré de nouvelles entreprises mais aussi la relocalisation de
certaines déjà établies dans la ville, la plupart d’entre elles spécialisées dans les services
et le commerce. Santa Fe et Angelópolis représentent aussi l’intégration des stratégies
spatiales des entreprises aux politiques des gouvernements locaux. Comme nous l’avons
expliqué précédemment, afin d’attirer les investissements, les hommes politiques ont joué
un rôle déterminant et ont été particulièrement sensibles à la création d’un développement
prestigieux générant des emplois qualifiés. C’est pourquoi l’originalité de chacune de ces
deux zones repose sur la synergie qu’il y a eu entre la vision économique défendue par les
leaders politiques et celle des grands chefs d’entreprises du pays.
Santa Fe et Angelópolis ont été l’objet d’intérêt de la part des grandes entreprises mais
aussi des établissements éducatifs privés et des grandes sociétés immobilières.
Particulièrement le développement du marché de bureaux connu comme AAA a été lancé,
c’est-à-dire des bâtiments avec des fonctionnalités et des services, telles que des réseaux
de communication multimédia, des services technologiques, des systèmes automatisés,
de la vidéosurveillance, etc. Ces immeubles sont généralement destinés à accueillir les
sièges d’entreprises transnationales, des services financiers, ainsi que le tourisme
international213. C’est pourquoi les particularités de Santa Fe ou d’Angelópolis ont fait que
les urbanistes les appellent 'espaces mondiaux' (Olivera Martínez Patricia, 1999 : 335),
'produits de la globalisation' (Tamayo Segio et Wildner Kathrin, 01/02/2002) ou encore
'archipels de la modernité' (Tamayo Sergio, 2001). Et parmi ces structures urbaines, le
centre commercial est présent comme un lieu de consommation transnationale et comme
un nœud dans le tissu urbain.
213
A Mexico, ces types d’activités se trouvent aussi dans les corridors urbains des avenues
Insurgentes, Periférico Sur, Paseo de la Reforma, Presidente Masaryk, ainsi qu’à Palmas
302
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
7.1.
Le rôle du mall, un centre régional?
Dans quelle mesure le centre commercial s’est-il développé comme un point nodal des
zones urbaines ? Comme nous l’avons mentionné dans la première et dans la deuxième
partie, les centres commerciaux de Santa Fe et d’Angelópolis ont été conçus dans les
projets urbains comme détonateurs de chacune des zones. L’implantation de centres
commerciaux a influé, dès le début des projets, sur la promotion des zones, elle a aidé à
diffuser une image de modernité que l’on souhaitait donner à la ville et a connoté
favorablement le projet aux yeux des investisseurs et des habitants. Grâce à cette
dynamique, l’image d’extrême pauvreté de Santa Fe a changé et cette zone est devenue
l’une des plus opulentes de Mexico où sont concentrés richesse des entreprises,
consommation et habitat prestigieux. A Puebla, le centre commercial est à l’origine de
quelque chose de similaire, comme l’explique la direction du mall : « on l’identifie
facilement, c’est pour ça que nous avons choisi le nom d’Angelópolis, parce que cela
renforce une connotation positive et maintenant la zone est aussi connue sous ce même
nom. Nous avons été les premiers à s’appeler Angelópolis et maintenant Volkswagen
s’appelle aussi Angelópolis. Les zones résidentielles les plus importantes s’appellent
comme ça aussi. Je ne sais pas, par exemple, Anzures ce n’est pas pareil que Polanco ou
Santa Fe et la périphérie de Santa Fe. En ce sens Angelópolis, dans la ville de Puebla,
c’est la zone d’investissements, de croissance des entreprises et des enseignes
internationales » (Interview 6).
Les deux centres commerciaux se caractérisent par leur concentration de biens et de
services destinés à satisfaire la demande de la population locale, mais ils se distinguent
également par leur offre qui concerne une consommation de produits de luxe. L’intention
n’est pas fortuite, comme l’a expliqué la direction d’Angelópolis : « le concept développé
est le Fashion Mall. Il inclut des enseignes reconnues internationalement telles que Zara,
Mango, C&A. Ce concept est unique à Puebla » (Interview 6). En effet, les deux malls
visent à satisfaire la demande de la population aux revenus élevés et moyens. Ceci
explique que les loyers des locaux soient chers et que beaucoup de commerces qui
s’établissent là-bas soient des succursales de grandes enseignes et des franchises locales
et internationales. Comme l’a remarqué la direction du centre de Puebla : « Angelópolis a
inclus de nouveaux concepts commerciaux, pionniers sur le marché de Puebla. Tuzzi est
d’abord arrivé à Puebla ici chez nous, Swatch s’est établi en tant que boutique et non
comme un stand, Zurich est là en tant que boutique, avec tous les produits suisses »
(Interview 6).
303
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
L’un des graphiques apparaissant sur la figure 12 montre qu’à Santa Fe (celui de gauche),
un peu plus de 37% des commerces sont des franchises nationales et internationales ;
41% des commerces individuels ; et que le reste des locaux est occupé par des
succursales de chaînes nationales ou étrangères. Le deuxième graphique correspond à
Angelópolis, où la proportion de commerces fonctionnant d’après le système de franchises
est plus importante, puisqu’elle représente 52% des établissements. Les commerces
individuels occupent 23% de la superficie et les magasins de chaînes 25%. A Santa Fe, la
forte proportion de commerces individuels s’explique parce que la plupart sont des
magasins pour des créateurs de mode, des décorateurs d’intérieurs ou des coiffeurs, alors
qu’à Angelópolis ce type d’établissements est moins important et concerne des magasins
de vêtements, d’accessoires ou des restaurants. Dans les deux malls, une bonne partie
des franchises commercialisent des vêtements, des accessoires de mode, ou bien sont
des fast-foods (il y a à Santa Fe environ 43 restaurants et 18 à Angelópolis, dont 65% et
55% respectivement sont des franchises). Mais la consommation globalisée et de luxe ne
se limite pas aux franchises, car l’intégration verticale et horizontale des grands magasins
a fait que la plupart des enseignes situées à Santa Fe et à Angelópolis (Liverpool, El
Palacio de Hierro, Sears, C&A) achètent à des sous-traitants ou acquièrent des produits
importés.
Figure 12. Type d’établissements dans les malls Santa Fe et Angelópolis, 2005.
23%
37%
41%
52%
1. Negocio individual
2. Negocio en cadena
3. Franquicia
22%
A Santa Fe, la forte proportion de commerces
individuels s’explique parce que la plupart sont des
magasins pour des créateurs de mode, des
décorateurs d’intérieurs ou des coiffeurs
Source: Répertoire d’établissements du centre
commercial.
25%
1. Negocio individual
2. Negocio en cadena
3. Franquicia
A Angelópolis la proportion de commerces
fonctionnant d’après le système de franchises est
plus importante, la plupart étant des magasins de
vêtements, accessoires de mode ou de fast-foods.
Source: Données collectées lors des visites au
centre commercial.
Les deux administrations considèrent que l’offre commerciale permet d’attirer des clients
de la zone mais également venant d’endroits plus éloignés. Santa Fe reçoit en moyenne
vingt mille visiteurs par jour, comme l’assurent les cadres dirigeants de la section de
projets du mall : « en semaine ils viennent des bureaux, mais normalement beaucoup de
gens viennent de Toluca, de la zone-est de la ville, de partout parce que j’ai vu des
304
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
plaques de voitures d’autres états » (Interview 2). « Nous avons du succès » déclare
l’administration d’Angelópolis, qui affirme avoir une affluence de trente mille personnes par
jour en moyenne « parce que le marché de Puebla est extraordinairement dynamique et
que cela se reflète sur la rentabilité du centre commercial et sur les commerçants. Le
centre est arrivé à se développer et a eu du succès à Puebla » (Interview 6).
Chacun des malls offre des concepts uniques sur le marché local et en effet cela retentit
sur le flux de clients. C’est le cas d’établissements tels que La Ciudad de los Niños ou le
Golf Range214 de Santa Fe et les bijouteries d’Angelópolis telles que Cartier, Swatch ou
Zurich. En ce sens, les gestionnaires de ces deux centres insistent sur le caractère
régional des malls bien qu’ils ne fournissent pas de statistiques détaillées à ce sujet. A
Santa Fe, les cadres de la section de projets affirment « l’aire de chalandise a augmenté.
Par exemple un établissement qui attire de très loin, c’est la Ciudad de los Niños. Il y a des
périodes où des excursions sont organisées depuis d’autres états. Il y a deux services, un
le matin et un autre l’après-midi, et ça se remplit avec trois ou quatre mille enfants. Ils
viennent se divertir, ils ne viennent pas acheter…Et j’ai aussi vu des gens qui venaient
faire des achats de divers endroits, surtout en cette période (de Noël), des gens viennent
du nord, du sud, de n’importe où dans le pays » (Interview 2). La direction d’Angelópolis
affirme que « le centre commercial capte 35% de l’affluence automobile de la ville et,
comme je l’ai déjà commenté, d’autres états aussi comme Tlaxcala, Oaxaca, Veracruz. Le
gouvernement le sait, alors il a cherché à avoir une présence dans le centre. Les
fonctionnaires sont venus nous voir pour solliciter un espace pour une exposition, parce
qu’ils connaissent l’impact et l’importance du centre dans la région » (Interview 6).
A ce propos, le dirigeant d’El Puerto de Liverpool commente : « à Santa Fe, bizarrement,
ceux qui achètent ne sont pas les voisins mais ceux qui viennent d’un peu plus loin…et làdessus les nouvelles voies construites par le gouvernement du District Fédéral (les Ponts
des Poètes) nous ont aidés parce que des gens qui avant allaient à Insurgentes ou à
Perisur viennent maintenant ici parce que ça leur fait plus près » (Interview 5). A Palacio
de Hierro on a la même impression, comme l’exprime le directeur de la section de projets
immobiliers « Santa Fe attire des gens de Toluca, les gens viennent jusqu'à Santa Fe
comme nous nous allons à Perisur. De Toluca ils vont à Santa Fe, même si l’autoroute
n’est pas donnée…A Puebla c’est pareil, ce centre attire des acheteurs de passage, parce
214
Golf Range comprend 38 trous pour la pratique du golf, des pièges de sable et un magasin.
L’adhésion coût 100 000 pesos et les mensualités oscillent entre 700 et 11 000 pesos selon l’accès
à d’autres installations (gymnase, piscine, spa). Il faut ajouter à cela la location d’équipement, 70
pesos pour les clubs et 70 pesos le seau de 50 balles. Les cours coûtent 230 pesos l’heure ou 140
pesos la demi-heure.
305
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
que malheureusement le sud-est du pays est oublié de Dieu. Il y a Galas et Fábricas de
Francia, Chedraui mais rien d’autre…Et Santa Fe n’a pas terminé sa croissance
fulgurante, des tunnels spéciaux ont été faits pour que les gens de Bosques puissent venir
facilement ainsi que des ponts, mais ce n’est pas fini. Moi, je trouve que c’est devenu le
magasin le plus élitiste de Palacio, ou même en général de tout le centre…parce que tu
peux trouver beaucoup de chauffeurs dehors, pendant que leurs patrons sont à l’intérieur.
Mais qu’est-ce qu’ils y font ? Ah bah, les patrons sont là pour jacasser ou ils attendent, ils
prennent un café, ils font un tour, peut-être qu’ils achètent aussi, mais on dirait qu’ils y vont
plutôt pour les affaires, c’est un centre très élitiste…Puebla prend son envol, ce n’est pas
un magasin négligeable, sa taille est plus petite, mais les ventes vont bien, elles ne nous
préoccupent pas. Moi je crois que ça fait aussi plus vite penser aux magasins suivants,
comme celui de Monterrey et surtout à un plan de développement en province » (Interview
7).
Et même si l’attraction des deux centres commerciaux est régionale, ils insistent sur le
caractère international du mall à travers les types d’établissements, de services, de
produits et d’enseignes qu’ils contiennent. Il est vrai que d’une certaine manière, ils sont
liés aux systèmes de fonctionnement de l’économie globale (à travers l’image de la
consommation transnationale ou des systèmes productifs). Mais concrètement, les deux
centres ont une aire de chalandise d’abord locale (comprenant les zones alentours et
d’autres parties de la ville) et en moindre importance régionale (d’autres états de la
République).
Dans les deux malls, le concept de tourisme commercial s’y développe, au travers de
certains établissements, bien que l’offre soit surtout réservée aux visiteurs nationaux215.
Ceci peut-être corroboré dans les parkings des deux centres commerciaux, où l’on trouve
fréquemment des véhicules avec des plaques provenant d’autres états de la République
(état de Mexico, Tlaxcala, Querétaro, Michoacán, Guanajuato, Oaxaca, Chiapas, Tabasco,
etc.). A côté de l’entrée du parking du centre commercial de Santa Fe, sur l’avenue Vasco
de Quiroga on trouve même des autobus de compagnies privées qui attendent les
personnes venues au centre commercial depuis d’autres états du pays. De même, des
services de compagnies commerciales ont été mis en place dans les zones de Santa Fe et
d’Angelópolis. L’entreprise Estrella Roja organise quatre départs chaque matin depuis
Puebla. L’autobus fait des escales à des points importants de la ville, comme l’ambassade
des Etats-Unis, et a pour destination finale le centre commercial de Santa Fe. De même la
215
A l’exception de quelques touristes étrangers, comme nous avons pu l’observer lors de nos
visites au centre commercial de Santa Fe pendant les périodes de vacances.
306
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
compagnie Tip propose un service toute la semaine, le matin, et l’après-midi un autobus
fait le trajet de Santa Fe vers Puebla. L’entreprise Autobuses de Oriente ADO (Autobus de
l’Est), organise des départs toutes les heures depuis Angelópolis en direction de Mexico.
L’entreprise Interjet propose aussi un service de transport toutes les heures depuis
l’aéroport de Toluca jusqu’à Santa Fe et vice-versa. Ces services de transport permettent
aux personnes habitant dans d’autres villes de se rendre au centre commercial le matin et
d’y rester la journée entière si elles le souhaitent. Sur la photo 40, on peut voir les autobus
privés qui attendent à côté du centre commercial Santa Fe, ainsi que le panneau
publicitaire du service ADO situé en face du centre commercial Angelópolis. Selon cette
entreprise, elle étudie actuellement la possibilité de réaliser le transport de passagers
arrivant des différents terminaux de Mexico directement jusqu’à la zone d’Angelópolis.
Photo 40. Services de transport privé à Santa Fe et Angelópolis.
A côté de l’entrée du parking du centre commercial de Santa Fe, sur
l’avenue Vasco de Quiroga on trouve même, des autobus de compagnies
privées qui attendent les personnes venues au centre commercial depuis
d’autres états du pays. Source: Yadira Vázquez, 2006.
A Angelópolis l’entreprise
ADO organise des départs
depuis Angelópolis vers
Mexico. Source: Yadira
Vázquez, 2006.
L’image du centre commercial comme un espace de représentation de la consommation
internationale, fonctionnel et moderne a aussi été utilisée comme une locomotive dans les
zones urbaines. Le rapprochement fait entre le nom du centre commercial, le programme
gouvernemental et la nouvelle zone, contribue à renvoyer cette image. En ce sens, la
direction du mall d’Angelópolis explique : « Puebla est une ville de la région ayant une offre
et une infrastructure avec importantes écoles, universités…et Angelópolis est vraiment
important pour la ville de Puebla…Ici, avant, il n’y avait rien et maintenant tu peux voir des
zones avec des entreprises importantes, des zones résidentielles opulentes, comme La
Vista qui a un hôtel luxueux et un club de golf unique dans le pays, important à l’échelle
mondiale car des tournois de golf internationaux s’y sont déroulés. Angelópolis a créé des
emplois pour des milliers de familles, c’est pour cette raison que pour nous il est important
de faire attention au développement et au concept du centre. Si on négligeait tout ça on
307
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
perdrait une source d’emplois pour Puebla et les familles perdraient leur moyen de
subsistance. Angelópolis a apporté de nombreux bénéfices à la ville et ce qu’il s’y passe
de bien comme ce qu’il s’y passe de mal fait la ‘Une’ et tout est amplifié. Angelópolis est le
centre de l’intérêt du public et des médias de Puebla »(Interview 6). La modernité et
l’internationalité que renvoie le centre commercial se reproduisent dans les zones urbaines
d’Angelópolis et de Santa Fe, conçues dans cette perspective dès le début des projets
gouvernementaux. Quelle est l’importance réelle des zones urbaines de Santa Fe et
d’Angelópolis ? Quels types d’activités s’y sont établis ? Se sont-elles réellement
consolidées comme des pôles où sont concentrées des sociétés et des entreprises
d’envergure internationale comme le prévoyaient les projets ?
7.2.
Le pôle de croissance urbaine : une zone tertiaire dite internationale
aux implications locales
Santa Fe et Angelópolis ont été créés afin de répondre à la demande de croissance
urbaine des villes de Mexico et de Puebla, mais une attention particulière a été portée sur
ces deux territoires pour qu’ils reflètent le dynamisme du développement du secteur
tertiaire moderne. La dynamique mise en œuvre par le gouvernement pour la création de
ces deux espaces urbains a joué un rôle déterminant en faveur de l’établissement de
grandes sociétés. Ceci découla de l’offre et des prix des propriétés car seules les grandes
entreprises générant des profits significatifs purent assumer les coûts élevés du terrain à
Santa Fe et Angelópolis. Comme nous l’avons expliqué précédemment, cette pratique fut
liée aux tendances macroéconomiques et aux programmes gouvernementaux, car la
déconcentration industrielle du District Fédéral, qui débuta dans les années 70, poussa les
manufactures à s’installer dans d’autres villes, et les bureaux administratifs et les sièges
corporatifs se concentrèrent à Mexico.
A Santa Fe, les axes structurants sont les avenues Vasco de Quiroga et Prolongación
Paseo de la Reforma. Cette dernière est considérée par O. Terrazas comme « l’axe le plus
dynamique de la métropole, car depuis l’expansion de la ville au début du siècle, qui se fit
depuis les rues Madero-Plateros, l’avenue Juárez, le Paseo de la Reforma, le
prolongement de la Reforma jusqu’à l’autoroute vers Toluca, cet axe s’est constitué
308
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
comme le siège de la bourgeoisie de la ville et, par conséquent, des services que cette
classe sociale demande » (Terrazas Revilla Oscar, 1995 :335). Dans la structure urbaine
de Santa Fe, il y a un usage homogène du sol où prédominent les bureaux. SERVIMET
commença la vente de terrains à Santa Fe dans la zone Peña Blanca, d’environ 57
hectares. Les raisons furent stratégiques, car ces premières ventes à de grandes sociétés
permirent à l’entreprise paraétatique d’obtenir les fonds nécessaires pour entreprendre le
développement d’autres zones. A leur tour, la reconnaissance économique des premières
entreprises établies dans la zone assura l’image de prestige que l’on souhaitait donner et
suscita l’intérêt de nouveaux investisseurs pour développer le marché immobilier.
Televicentro fut le premier consortium à acheter à Peña Blanca (1988). D’autres
entreprises suivirent : Bimbo, qui acheta en 1989 ; Conjunto Opción Santa Fe (1989) où se
trouvent aujourd’hui les bureaux de Mobil Oil et de General Electric ; Hewlett-Packard
(1990) ; Corporativo Santa Fe I (1991) occupé par le groupe financier Santander-Inverlat
(anciennement Serfín) ; Quadro Magno (1992) où se trouve Corporativo CitigroupBanamex ; IBM (1992) ; Corporativo Plaza Reforma (1994) où se sont établis General
Hipotecaria, Hitachi, SAI Consultores, ABN Arnro Bank, Volvo Trucs, Intel Tecnología ;
Corporativo Pirámide où se trouvent le groupe Invertierra, PAPSA, Mac’Ma, Alestra, Cigni
Santa Fe ; Corporativo Premier occupé par EDS, Federal Express et Sun Microsystems.
Comme le montre la photo 41, les entreprises de Santa Fe se sont aussi établies dans la
zone appelée Centro de Ciudad (« Centre Ville »), une zone où l'utilisation du sol pour
l'habitat et les commerces a été autorisée dans le but de générer davantage d’activités
pour la population, c’est pourquoi les immeubles d’habitations se mélangent avec les
commerces et les services. L’unique parc public en service de tout Santa Fe s’y trouve
également puisque la Alameda Poniente et Prados de la Montaña (les anciens centres
d’enfouissement) sont fermés. Le parc occupe un peu plus de 1,2 ha. et a été construit
avec des ressources fédérales en 1997 (selon les chiffres de SERVIMET, le coût fut
d’environ 2,8 millions de pesos). Le parc a été pensé comme le cœur de Santa Fe, d’où
son nom, Centro de Ciudad. Cependant les autorités n’entretiennent pas cet espace vert
qui présente donc des dégradations et des signes de négligence (comme nous pouvons le
voir sur la photo 42). Sur le périmètre du parc se trouvent des immeubles d’habitations qui
partagent ce lieu avec d’autres types de locataires tels les ensembles de bureaux
Calakmul (1991) ; Pasaje Santa Fe (1992) ; Elipsum ; Santa Fe 2000 ; Corporativo Visión ;
Corpo Fe ; Corporativo Cantera; Parque Santa Fe (1991); Magnus; Corporativo Parque;
Plaza Parque; Par del Parque; Milenium Santa Fe; Santa Fe Plaza; etc. Ces constructions
abritent les entreprises Quaker State ; José Cuervo ; les concessionnaires d’automobiles
309
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Hermer (1992), Mercedes Benz et Ford; Sheraton Suites; Maxcom; Nadro; FEMSA CocaCola; en plus de quelques bars, cafés et restaurants.
Photo 41. Entreprises, commerces et services à Santa Fe.
A Santa Fe prédominent les bureaux, les commerces et les services éducatifs et de santé privés.
Source: Dessiné sur photo aérienne 2006 proportionnée par SERVIMET. Données de l’Association de
Colonos et du travail de terrain. 2008.
310
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Le centre commercial et les installations de Golf Range se trouvent à Totolapa. D’autres
immeubles de bureaux ont été construits récemment dans cette zone, tels que Diamante
Santa Fe, Torre Blanca et Eurocenter, où se sont établies les entreprises Goodyear et
Ericsson. Il y a aussi une succursale du magasin spécialisé en papeterie Office Depot, en
plus des concessionnaires d’automobiles Jaguar, Volvo et Toyota. Les terrains de Cruz
Manca, La Fe, Prados de la Montaña et une partie de La Mexicana, se trouvent
actuellement en développement, puisque la promotion de ces zones à usage mixte a
commencé à la fin des années 90. Cruz Manca est l’une des zones les plus denses de tout
Santa Fe. Là, sur cette dernière zone ont été construits les complexes de bureaux World
Plaza, Punta Santa Fe, Intelicorp, Aicon, Zentrum, Santa Fe 505, Grand Santa Fe, Opción
Santa Fe II, Qurvic. C'est là aussi que se sont établies des entreprises telles que Daimler
Chrysler, Telefonía Móvistar, Intell Corporativo, Banorte, etc. Quant à La Fe, Banobras,
3M, Sony, German Centre, Plaza Marine et Torre Acuario s’y sont établis.
Photo 42. Zone Centro de Ciudad, Santa Fe.
A Centro de Ciudad se trouvent les immeubles de
bureaux et d’habitations. Au centre de la photo on
peut voir le parc public de toute la zone.
Source: Carlos Carriuz, 2004, [email protected].
Le parc du Centro de Ciudad présente des signes
de dégradation à cause du manque d’entretien des
autorités publiques.
Source: Yadira Vázquez, 2005.
A Angelópolis, la structure urbaine est plus hétérogène. Les surfaces commerciales et de
bureaux sont surtout situées le long du boulevard Atlixcáyotl. Cela a affermi cette voie
comme étant un axe structurant et un corridor urbain où prédominent les commerces,
comme nous pouvons le voir sur la photo 43. Jusqu’à 2007, peu d’immeubles de bureaux
avaient été construits dans cette zone. Parmi ceux-ci, fonctionnent actuellement Torre
Angelópolis et Torre Bosques, où se sont installées des entreprises telles que Siemens,
Banorte, Deloitte. D’autres entreprises locales s’y sont établies, comme Grupo Milenio
(presse écrite), Sicom (système d’information et de communication de l’état de Puebla),
Servimsa (logistique, services et nettoyage industriel), Helios Herrera Consultores S.C.
L’administration de l’Etat a placé certaines de ses dépendances dans cette zone, telles
311
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
que les bureaux du Fideicomiso des Réserves Territoriales (Fideicomiso de las Reservas
Territoriales) et le complexe administratif Ciudad Judicial Siglo XXI. Mais la zone se
démarque avant tout par son côté commercial. Divers concessionnaires automobiles y
sont concentrés, ce sont des entrepreneurs locaux et cela crée une espèce de
spécialisation dans cette branche, puisque le long du boulevard Atlixcáyotl on peut trouver
les concessionnaires de Volkswagen, Honda, Nissan, Renault, sous des noms tels que
Fórmula Angelópolis, Reyes Huerta, Angelópolis Vehículos, Peregrina Angelópolis, MG
Rover, Toyota, Mazda Mercedes Benz, etc. Nous pouvons voir certains d’entre eux sur la
photo 44.
Santa Fe plus qu’Angelópolis, s’est confirmé comme étant un centre d’affaires où des
grands groupes économiques se sont établis. On peut les apercevoir très facilement.
D’abord, les bâtiments se distinguent par leur hauteur (à Peña Blanca les restrictions
urbanistiques ont permis la construction de bâtiments jusqu’à 22 mètres de hauteur et à
Cruz Manca jusqu’à quarante étages). Ensuite, d’un point de vue architectural une image
de modernité a été développée à travers des styles hybrides et d’avant-garde. De plus, les
dernières tendances de design, de technologies, d’informatique et de télécommunications
y ont été incorporées. C’est pourquoi ces bâtiments dits intelligents et fonctionnels
appartiennent au marché immobilier type AAA. Ils combinent les dernières avancées
technologiques, avec des matériaux de construction de pointe, ainsi qu’une fonctionnalité
high-tech pour y ajouter de la valeur. Certains comprennent même un héliport sur le toit.
312
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Photo 43. Entreprises, commerces et services à Angelópolis.
A Angelópolis se concentrent surtout des entreprises et des commerces nationaux.
Source: Photo aérienne 2006, proportionnée par le Fideicomiso de la Réserve Territoriale. Données
collectées pendant le travail de terrain, 2008.
313
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 44. Concessionnaires automobiles à Angelópolis.
Les concessionnaires automobiles avec des entrepreneurs locaux s’y sont concentrés, le long du boulevard
Atlixcáyotl, créant une spécialisation dans cette branche. On y trouve des concessionnaires Volkswagen,
Honda, Nissan, Renault, Toyota, Mercedes Benz, etc. Source: Yadira Vázquez, 2005.
Les immeubles de Santa Fe ou d’Angelópolis prétendent devenir les icônes des grandes
sociétés qu’ils accueillent. C’est pourquoi une bonne partie d’entre eux possède une
valorisation marchande marquée par leur forme, leur nom et les logos d’entreprises. Ce
sont des références architecturales du capital privé, des symboles du luxe, de la
consommation et de l’économie internationale. La plupart sont le produit d'une architecture
d’auteur, c’est-à-dire qu’ils ont été dessinés par de grandes figures de la scène
internationale, telles que Pedro Ramírez Vázquez216, Francisco Serrano217 ou Teodoro
González de León218 (le tableau XIII présente les sociétés et les entreprises établies dans
les deux zones et citent quelques architectes). L’architecture d’auteur est plus présente à
216
Il a étudié à l’Ecole Nationale d’Architecture (Escuela Nacional de Arquitectura). Sous la
présidence de José López Portillo il a fait office de ministre de la SAHOP (Ministère des
Etablissements Humains et des Travaux Publics). Parmi ses œuvres il faut citer le Musée National
d’Anthropologie, le Musée d’Art Moderne, le Stade Aztèque, la Basilique de Guadalupe, etc.
217
Fils d’architecte, il a réalisé des études d’architecture à l’Université Ibéro-américaine (Universidad
Iberoamericana). Des années plus tard, il a réalisé le dessin de cette même université à Santa Fe
ainsi que l’ambassade du Mexique en Allemagne. En 2003 il a reçu le Prix National des Sciences et
des Arts.
218
Diplômé de l’Ecole Nationale d’Architecture de l’Université Nationale Autonome de Mexico
(UNAM), il a travaillé dans l’atelier de Le Corbusier et réalisé de nombreuses œuvres avec Abraham
Zabludovsky, un autre architecte de renom. Parmi ses œuvres les plus représentatives se trouvent
Le Collège du Mexique (El Colegio de México), le Fonds de Culture Economique (el Fondo de
Cultura Económica), le Musée d’Art Contemporain Rufino Tamayo, la rénovation du Conservatoire
National de Musique, etc.
314
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Santa Fe qu’à Angelópolis ; néanmoins dans les deux zones, les immeubles et les gratteciels servent à représenter une œuvre architecturale, un emblème de l’esthétique
moderne.
A Santa Fe, chaque nouvelle construction entre en concurrence avec celles qui existent
déjà. Elles sont de plus en plus imposantes, luxueuses et avant-gardistes, reflétant
l’originalité de l’auteur et la modernité des dessins et des techniques. La monumentalité
des édifices prétend se démarquer dans les formes, les détails et les finitions de manière
ambitieuse. A titre d’exemple, on peut voir sur la photo 45 la hauteur de certaines
constructions ainsi que la diversité des formes. A Santa Fe, l’espace urbain se distingue
comme « une espèce d’archipel dans un océan » selon S. Tamayo, qui utilise cette
métaphore pour se référer à l’architecture des édifices modernes qui se démarquent dans
l’espace de Mexico, résultat de la prédominance de l’économie et de la politique basées
sur l’argent et le pouvoir. « Pour l’instant, Santa Fe s’exprime comme si c’était une enclave
du 'premier monde' dans le 'tiers monde'…ce centre commercial reflète un nouveau
concept des centres indépendants et autonomes » (Tamayo Sergio, 2001).
La concentration de tours et de bâtiments, les formes, les matériaux et les procédés de
construction employés font de Santa Fe une vitrine des créations contemporaines,
représentées comme si elles se trouvaient exposées dans un musée à ciel ouvert de
l’architecture moderne. Si pendant la deuxième moitié du XXe siècle, Mexico a été
construite avec les dessins de Luis Barragán, Mario Pani, Rafael Mijares et Pedro Ramírez
Vázquez, pendant la dernière décennie et le début du XXIe siècle les projets de Teodoro
González de León, Abraham Zabludovsky, Ricardo Legorreta et Agustín Hernández se
démarquent dans le paysage de la capitale (voir tableau XIII). Tout cela grâce aux
mécènes, avec parmi les plus importants, le gouvernement et les grandes entreprises, qui
ont permis la construction de ces œuvres architecturales. A Angelópolis, cette dynamique
se reproduit, bien qu’à une échelle plus limitée et avec moins de ressources, mais tout
comme à Santa Fe, l’architecture sert à exprimer des valeurs idéologiques. Avec elle, les
transnationales, depuis leurs sièges, transmettent le message du pouvoir économique sur
lequel elles se fondent. Des édifices imposants, des enseignes et des panneaux
publicitaires de marques se mêlent et impriment au paysage un caractère marchand,
comme on peut le voir dans le film. Santa Fe ou Angelópolis se présentent donc comme
des territoires imposants de la ville ou des archipels de la modernité, en reprenant la
métaphore employée par S. Tamayo. Le Santa Fe moderne –et non le village traditionnel
et historique– est même recommandé comme un endroit à visiter et où faire ses achats
dans les guides et les circuits touristiques du District Fédéral (CONACULTA 2003).
315
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 45. Immeubles à Santa Fe.
L’architecture, la hauteur et la qualité des
matériaux des immeubles expriment le pouvoir
économique concentré à Santa Fe.
Source: Yadira Vázquez, 2006.
A Centro de Ciudad et Peña Blanca se concentrent la
plupart des entreprises.
Source: Carlos Carriuz, 2004, [email protected].
L’idée de l’archipel de S. Tamayo suit la ligne développée dans les travaux de François
Ascher avec la Métapolis (1995) ; d’Olivier Dollfus (1996) avec l’archipel mégapolitain
mondial ou de Pierre Veltz et l’économie d’archipel (1996). De ce point de vue, l’archipel
est formé par des nœuds, produits de l’économie mondiale, interconnectés par des flux de
capitaux, d’informations, de marchandises et de populations. « Certes, la dispersion
géographique des activités économiques exige que se reconstituent des ‘centralités’, à
savoir des villes globales ‘concentrant des fonctions de commandement’, mais cette
extension géographique passe par l’émergence d’une économie d’archipel dont les
caractéristiques sont diverses » (Mongin Olivier, 2005: 178). Et même si des villes comme
Mexico ou Puebla peuvent ne pas être considérées comme globales dans leur totalité,
elles possèdent des territoires constitutifs de l’économie globalisée219. De telle façon que
ces espaces globalisés ou nœuds centraux peuvent être illustrés par Santa Fe et
Angelópolis qui fonctionnent sur le territoire comme des pôles ou des îlots car ils ne
présentent pas de continuité spatiale, bien qu’ils soient unis entre eux par des réseaux
technologiques, commerciaux et financiers qui les lient à d’autres pôles au niveau mondial.
Ainsi, cet ensemble de nœuds s’intègre comme des archipels qui étendent leurs liens avec
moins d’intensité vers d’autres parties de la ville.
La globalisation et l’intégration à l’échelle mondiale est un processus d’exclusion car entre
un archipel et un autre, il y a des domaines qui ne font pas partie du réseau, qui restent
complètement exclus du système et séparés de ces lieux modernes et mondiaux. En
219
Le terme de ville globale a été forgé par Saskia Sassen (1991). Pour l’auteur ce type de ville se
développe à partir des années 1980 et concerne surtout de grandes villes occidentales (Londres,
New York, Los Angeles, etc.) ou capitalistes comme Tokyo. Néanmoins en 1999, l’auteur reconnaît
la ville de Mexico comme étant aussi une ville globale.
316
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
suivant cette idée, pour Padrilla Cobos (1997) les territoires de la globalisation sont
homogénéisés par le capital à l’échelle mondiale. Ils se caractérisent précisément par leur
discontinuité et leur nombre réduit sur le territoire. Ces pôles sont des lieux d’interaction de
l’économie à l’échelle locale, régionale, nationale et internationale, étant donné que leur
fonctionnement est fondé sur les technologies de l’information qui leur permettent d’être en
contact avec d’autres points de la ville, du pays et du monde. On y observe une forte
concentration d’entreprises locales, étrangères et transnationales, qui attirent à leur tour
l’installation de services spécialisés (finances, conseil légal et comptable, recherche et
design, technologies, communications, marketing, entretien, nettoyage, sécurité, etc.),
ainsi que des travailleurs fortement qualifiés.
Selon Parnreiter la prolifération et l’accumulation des activités tertiaires dans certaines
zones de la ville sont entraînées par la globalisation : « il est vrai que la globalisation a
apporté une certaine décentralisation (surtout des activités industrielles), mais elle a
également apporté de nouvelles tendances de centralisation. La formation de systèmes
productifs demande une gestion et un contrôle centralisés. Les principaux sièges des
entreprises, d’où l’économie est contrôlée et gérée, s’établissent dans les métropoles. De
plus, la complexité croissante des réseaux d’entreprises donne plus d’importance aux
services pour les producteurs (services financiers, juridiques, assurances, immobiliers).
Ceux-ci sont également concentrés dans les villes mondiales. Etant donné que les
entreprises les plus importantes y ont leur siège, la demande de ces services est plus
grande. C’est pour cela que les villes globales abritent non seulement les secteurs
économiques les plus dynamiques, mais également les activités-clé nécessaires à
l’articulation de l’économie mondiale » (Parnreiter Christof, 1998: 25). Ce raisonnement
peut expliquer pourquoi à Santa Fe il y a une plus forte concentration d’entreprises qu’à
Angelópolis, car les sièges et les représentations des entreprises continuent à s’installer
dans les grandes villes. Ceci concerne directement Mexico, où se trouve une vaste offre
de biens, de services, de main d’œuvre et aussi de moyens de communication et de
télécommunication. Saskia Sassen affirme à ce propos : « Parmi les nouvelles
géographies construites à l’échelle planétaire autour du concept de centre, celle qui
s’impose d’emblée est celle qui relie entre eux les carrefours internationaux, les grandes
places financières et les principaux centres d’affaires, à savoir: New York, Londres, Tokyo,
Paris Francfort, Zurich, Amsterdam, Los Angeles, Sydney et Hong-Kong entre autres
auxquels s’ajoutent désormais des métropoles telles que Bangkok, Taipei, Sao Paulo et
Mexico » (Sassen Saskia, 1999). De même, Olivera Martínez explique dans son travail sur
les espaces mondialisés à Mexico : « Toutes les entreprises interviewées (27 au total) ont
signalé que leur localisation à Mexico était idéale (deux d’entre elles ont aussi mentionné
317
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
les villes de Guadalajara et de León), autant pour l’infrastructure existante que pour le
marché de biens et de services. La raison invoquée le plus fréquemment pour leur
implantation à Mexico est la qualité de l’infrastructure, très supérieure à celle de n’importe
quel autre centre du pays » (Olivera Martínez Patricia, 1999 : 255-256).
Les avantages offerts par Mexico se superposent aux inconvénients concernant les durées
des déplacements, les coûts des loyers, la pollution, etc. C’est pour cela qu’à Santa Fe
sont concentrées non seulement des grandes sociétés, mais également les services visant
la production (assureurs, consultants, services financiers, immobiliers, technologiques,
administratifs, légaux, etc.). D’où l’établissement d’hôtels dans les zones de Centro de
Ciudad et La Fe, qui proposent leurs services non seulement aux touristes mais également
aux entreprises. Celles-ci appartiennent à de grands groupes nationaux et internationaux
(Fiesta Inn, Novotel, NH Cristal, Sheraton Suites, Fiesta Americana) et offrent des
prestations de haut niveau (cinq étoiles et grand tourisme). Les hôtels et les services de
luxe sont stratégiques pour le tourisme d’affaires car ils comprennent des espaces de
travail, des technologies d’information, des salles de réunion et des espaces pour des
expositions et des conventions. Le Parc d’Expositions et de Conventions Bancomer
« Expo Santa Fe » à La Fe, participe à cette offre de services à la production. La
réalisation à été faite par CAABSA (les promoteurs du centre commercial), sur une
superficie de 32000 m² couverts et 5 125 m2 à l’air libre pour des expositions industrielles
et commerciales.
Une autre explication de cette différence entre la concentration d’entreprises entre Santa
Fe et Angelópolis est que ce dernier n’a pas fini sa consolidation urbaine. De plus, Puebla
est essentiellement un point de communication vers le sud du pays. Pour se diriger vers le
nord, vers les Etats-Unis, où se trouve le marché le plus important pour la consommation
de produits intermédiaires et finaux, il est nécessaire de passer par Mexico -ceci malgré
les efforts du gouvernement de l’Etat pour élargir les réseaux logistiques-. A Puebla, les
connexions internationales de transport dépendent encore beaucoup de la capitale de la
République. Dans ce sens, Santa Fe, lui, a l’avantage d’être relié à deux aéroports
internationaux, l’un à Mexico, à 30 km et l’autre à 40 km à Toluca (voir la carte 17). De fait,
il existe un service de transport terrestre gratuit, offert par la compagnie aérienne Volaris,
permettant de se rendre de Santa Fe à l’aéroport de Toluca. Ce dernier connaît une plus
grande affluence de vols nationaux et internationaux (3369 et 163 respectivement, en
2006, selon les données du Ministère des Communications et des Transports) que
l’aéroport Hermanos Serdán de Puebla (1141 vols nationaux et 173 internationaux).
318
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Carte 17. Aéroports liés à Santa Fe.
Santa Fe est relié à deux aéroports internationaux, l’un à 30km à Mexico même et le deuxième à 40 km à
Toluca. Source: Dessiné sur carte google maps (http://maps.google.com), 2007.
De plus, comme nous l’avons déjà mentionné, la crise économique de fin 1994 a altéré le
modèle de développement de Santa Fe et d’Angelópolis, avec un impact plus important
sur ce dernier. Ceci a montré, d’une certaine manière, la fragilité des mégaprojets et du
marché immobilier face aux fluctuations de l’économie. Il en résulte que les attentes
d’investissement n’ont pas été satisfaites dans ces deux zones et l’occupation des zones a
été ajournée, surtout à Angelópolis. Par conséquent, à Santa Fe de nombreux espaces qui
ont été commercialisés depuis 1994 ont été acquis par des entreprises immobilières
investissant dans la construction de tours de bureaux pour les mettre ensuite à disposition
du marché immobilier. De telle façon que beaucoup de sociétés et d’entreprises établies à
Santa Fe louent leurs espaces. Ceci leur permet d’obtenir une plus grande flexibilité et plus
de rentabilité car elles ne possèdent pas d’actifs fixes, comme l’a expliqué le travailleur de
FEMSA : « là où se trouve Coca Cola, tout est loué, ils pourraient sans problème
construire un édifice pour y mettre tous les bureaux, mais les directeurs disent que leur
problème ce sont les 2% d’impôts sur les actifs. Ils préfèrent payer un loyer qui pour
l’instant est déductible et d’ailleurs ils le déduisent, plutôt que d’avoir leur propre
immeuble…Ici à Santa Fe, Coca Cola loue ses bureaux dans un immeuble de 9 étages et
dans un autre à côté, ils louent un troisième étage. Par contre les terrains de l’usine de
Tlalnepantla sont à eux. Construire n’est pas un problème d’argent mais ils doivent trouver
cela rentable » (Interview 18). Un autre cas est l’entreprise de téléphonie Movistar qui loue
à Cruz Manca les vingt étages de l’immeuble Aicon. Cela lui permet d’avoir des frais
passifs et donc de les déduire des impôts.
319
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Néanmoins, les avantages fiscaux ne sont pas suffisants pour assurer l’occupation des
bureaux à Santa Fe, et il semblerait que l’essor économique et constructif du lieu est juste
apparent. Selon les données publiées dans la dernière actualisation du Programme Partiel
de 2000, seuls 255,9 hectares étaient urbanisés et construits, ce qui représente 43% des
594,98 hectares de sol urbain (Gazette Officielle du District Fédéral, 12 septembre
2000 :20). Quant au marché de bureaux, la croissance de ces espaces dans d’autres
zones de Mexico n’a pas cessé, ce qui a directement affecté Santa Fe. En 1993 la
superficie de bureaux des quartiers Reforma, Lomas, Polanco, Bosques de la Lomas,
Insurgentes, Periférico Sur et Santa Fe a été estimée à 98,36 ha et en 1995 ce chiffre a
atteint 146,1 ha. (Mercado Angel, 1997 : 162). En 2004, ce segment du marché immobilier
a été évalué à 500 ha, distribués sur neuf zones : Reforma, Polanco, Lomas Palmas,
Bosques de las Lomas, Santa Fe, Periférico Sur, Insurgentes, Interlomas et Lomas Altas.
Fin 2004, on attendait que 31 ha soient ajoutés à l’offre et seuls 8% de ceux-ci se
trouvaient à Santa Fe. La même année, Santa Fe a eu environ 4,4 ha de la demande
totale d’espaces de bureaux de la ville (Colliers International, 2005). Selon la revue
spécialisée Metroscubicos.com, cela n’était pas suffisant, car fin 2004 il a été calculé que
Santa Fe disposait d’une offre d’espaces à louer de 63,8 ha, dont 17,7 étaient encore
disponibles, soit environ 27% de l’offre (Boltvinik Jana, 30/11/2004 :18).
Lorsque O. Terrazas parle d’axe de croissance de la ville de Mexico vers l’est, il indique
qu’il a été le plus dynamique, mais il soutient également la thèse selon laquelle sa
croissance a été limitée. « Ainsi, en termes qualitatifs, bien qu’il ait été réalisé sur cet axe
les plus grands investissements de capital du siècle concernant le secteur immobilier, le
nombre réduit des consommateurs potentiels fait que sa croissance sur le territoire soit elle
aussi limitée. C’est pourquoi l’axe de la bourgeoisie, des transnationales et des franchises,
a ainsi atteint son extension finale, mais il continuera à subir des transformations
drastiques au niveau de l’intensité avec laquelle le sol est utilisé et en ce qui concerne le
montant des locations immobilières » (Terrazas Revilla Oscar, 1995). Toujours dans cette
idée, nous pouvons expliquer pourquoi ces dernières années ont été construites d’autres
tours de bureaux plus hautes à Cruz Manca. Ce qui a directement affecté le prix des loyers
à Santa Fe, qui en 2005 oscillait entre 18 et 24 dollars mensuels le m2, un coût
relativement bas si on le compare avec celui des zones de Lomas, Palmas, Polanco et
Reforma qui connaissent une demande supérieure et où le prix fluctue entre 20 et 28
dollars (Colliers International, 2005). Néanmoins cet essor du marché immobilier à Santa
Fe fait que la zone occupe la quatrième place pour son importance comme pôle de
concentration de bureaux après Insurgentes, Polanco et Reforma-Palmas. Mais
l’information exposée précédemment indique que pour le moment, la zone de Santa Fe,
320
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
malgré le dynamisme apparent reflété par les nombreuses constructions qui s’y réalisent,
comprend une suroffre de bureaux et connaît des difficultés pour trouver des occupants.
On peut alors voir des étages et même des immeubles entiers qui s’annoncent à vendre
ou à louer, comme le montre la photo 46. De plus, il reste encore des zones à construire.
En effet, selon des données fournies par SERVIMET, à Santa Fe il restait en 2004 plus de
48 hectares susceptibles d’être vendus. Ces ventes apporteraient sans doute davantage
de développements immobiliers et feraient que les zones consolidées de longue date
comme Peña Blanca et Centro Ciudad soient confrontées à une concurrence plus
importante, résultant de la création de nouveaux édifices, avec des espaces plus
modernes et de meilleures adéquations technologiques. Effectivement, c’est à Peña
Blanca et Centro Ciudad que l’on peut voir le plus grand nombre de surfaces à louer ou à
vendre.
Photo 46. Edifices à louer et à vendre à Santa Fe.
Santa Fe connaît des difficultés pour trouver des occupants pour les bureaux, l’une
des raisons, c’est la suroffre de ces espaces dans la zone et dans la ville. Source:
Yadira Vázquez, 2006.
Ces données montrent que si dans un premier temps les projets de Santa Fe et
d’Angelópolis annonçaient des zones dynamiques où les activités tertiaires de la ville se
concentraient et se liaient aux processus de mondialisation, pendant leur consolidation les
321
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
résultats ont été contrastés. D’un côté, Santa Fe se démarque non seulement par son offre
immobilière de bureaux, mais également parce que c’est effectivement là-bas que se sont
établis de grands consortiums transnationaux et des services de production. Peña Blanca,
par exemple, est la zone ayant la plus forte densité d’entreprises établies par mètre carré.
A Angelópolis, cette dynamique n’a pas atteint son but car les entreprises établies sont
essentiellement locales. Ces résultats nous obligent à nous demander quelle est
l’importance de ces activités établies dans les deux zones à l’échelle de la ville.
En analysant le Produit Intérieur Brut entre 1960 et 2003, on peut voir que le secteur
tertiaire, concentré à Mexico, a diminué sa participation au niveau national de 40% à 36%
(INEGI, 2003). Cette diminution s’explique par l’importance croissante de l’attrait d’autres
villes de l’intérieur de la République comme Toluca, Puebla, Cuernavaca et Querétaro
pour les activités tertiaires. Le dernier recensement économique de l’INEGI (2004) permet
d’observer plus en détails ce qui se passe dans les délégations Álvaro Obregón (qui
représente 60% de la superficie de la zone de Santa Fe) et Cuajimalpa (40% restant). En
2003, Álvaro Obregón concentrait 4,86% des établissements dédiés au commerce et
5,30% des services du District Fédéral. Comme nous pouvons le voir sur les graphiques
des figures 13 et 14, ces chiffres sont plus élevés que ceux de Cuajimalpa qui concentrait
respectivement 1,22% et 1,05%. Cependant et comme le montre le premier graphique
(figure 13), les délégations, Iztapalapa, Cuauhtémoc, Gustavo A. Madero et Venustiano
Carranza comptent davantage d’établissements commerciaux. Les pourcentages les plus
élevés concernant les établissements de services se trouvent dans les délégations
Cuauhtémoc, Iztapalapa, Gustavo A. Madero et Benito Juárez (figure 14). Tout cela
démontre que les délégations où se trouve Santa Fe ont un poids relativement limité quant
au nombre d’activités tertiaires au sein du District Fédéral. Néanmoins, et comme nous
l’avons déjà dit l’importance de Santa Fe est essentiellement due au nombre, à la taille et
au renom international des entreprises qui s’y sont établies.
Comme c’est le cas dans d’autres villes, les activités tertiaires à Puebla ont gagné en
importance. A l’échelle de l’état, le poids de la ville est remarquable, puisqu’en 2003 elle
concentrait 31,26% des établissements commerciaux et 39,65% des services. Le travail de
S. Flores González met en relief le rôle du secteur pour la capitale dans les années 80 :
« la potentialité économique et le volume de la population, ainsi que la spécialisation dans
la prestation de certains services, fait que la zone centrale de la ville a renforcé son rôle
régional, en conservant de fortes interrelations fonctionnelles avec les principaux centres
de cette unité métropolitaine…Dans les années 80, le secteur tertiaire s’est développé de
façon importante, en particulier les activités commerciales. En effet, sont apparus d’une
322
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
part les nouveaux centres commerciaux (vastes et fonctionnels), d’autre part une quantité
de plus en plus importante de vendeurs ambulants qui occupent une partie des rues du
Centre Historique et de certaines rues voisines, tant à la gare routière que vers certains
marchés municipaux périphériques » (Flores González Sergio, 1993 : 78). Et comme l’a
estimé l’auteur220, en 1985 le Centre Historique était la zone commerciale la plus
importante, puisqu’elle concentrait 28,3% des entreprises : « le Centre Historique de la
ville (zone 2) concentre une partie des établissements analysés, mais également des
établissements de vêtements, d’alimentation et de services » (Flores González Sergio,
1993 : 12). Au niveau de son importance, la zone sud-ouest221 vient juste derrière le
Centre Historique, avec 21,77% des locaux commerciaux. L’auteur explique cette
distribution par le fait que, jusqu’aux années 90, la zone centre et les zones voisines
concentraient 60% de l’activité commerciale, mais également divers édifices du
gouvernement étatique et de la municipalité. Il est donc fort probable que la zone
d’Angelópolis contribue à la déconcentration commerciale et administrative, avec
l’établissement de dépendances gouvernementales, comme c’est le cas de la Ciudad
Judicial Siglo XXI.
Figure 13. Établissements commerciaux par délégations au District Fédéral, 2004..
20
18,60
18
16,96
16
14
12,03
12
9,47
10
8
6
4,29
4,54
4,86
4,01
1,22
4,11
4,44
5,16
3,13
4
2
4,64
1,36
1,18
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0
Les délégations Iztapalapa, Cuauhtémoc, Gustavo A. Madero et Venustiano Carranza concentrent la
plupart des établissements commerciaux du District Fédéral.
Source: Recensement économique (INEGI, 2004).
220
Dans le cas de Puebla, les données disponibles des recensements économiques ne donnent pas
de détails, contrairement à celles du District Fédéral où elles sont présentées à l’échelle des
délégations. Pour réaliser les calculs, S. Flores González a obtenu les données de l’annuaire de
1985. Il y a recensé un total de 3 785 établissements commerciaux distribués dans 37 zones.
221
Appelée zona Esmeralda « zone Emeraude » par S. Flores, elle part du Centre Historique en
suivant les avenues Reforma et Juárez vers les quartiers La Paz et las Animas.
323
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Figure 14. Etablissements de services par délégation au District Fédéral, 2004.
20
17,80
18
16
14,57
14
11,90
12
10
8,64
7,63
8
6
6,37
5,77
5,30
4,42
4
2
4,64
4,19
2,55
1,05
1,25
2,92
0,71
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0
Les pourcentages les plus élevés concernant les établissements de services se trouvent dans les
délégations Cuauhtémoc, Iztapalapa, Gustavo A. Madero et Benito Juárez.
Source: Recensement économique (INEGI, 2004).
324
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
SANTA FE
Tableau XIII. Sociétés et entreprises établies à Santa Fe et à Angelópolis, 2006.
Zone
Entreprise/Inmueble
Promoteurs
General Hipotecaria, Hitachi, SAI Consultores, ABN
Amro Bank, Volvo Trucs, Intel Tecnología, Grupo
Financiero Santander Serfín, Mobil Oil, General
Electric, IBM, PAPSA, Mac’Ma, Alestra, Cigni, EDS,
Federal Express, Unisys, bureau de change Value,
Chevez Ruiz Zamarripa.
Televisa Santa Fe et passage Santa Fe, de
l’architecte Ricardo Legorreta
Hewlett-Packard, des architectes Teodoro González
Peña Blanca de León et J. Francisco Serrano, construit en 1994.
Bimbo (1993) des architectes Gustavo Eichelman et
Gonzalo Gómez Palacio
Société IBM à Santa Fe de Nuño Mac Gregor
Plaza Reforma (1994) de Legorreta Arquitectos
Société Banamex-Citibank des architectes Serrano
Cacho, Susana García Fuente et Pablo Serrano
Orozco (1996-2002)
Santa Fe I et II du cabinet Sordo Madaleno
Société Plaza Reforma de Ricardo Legorreta
Mercedes Benz, Quaker State, Ford, MaxCom
telecomunicaciones, Comex, Centro Alemán de
Industria, Danone México, Anderson Windows,
Bancomer, Ford, Ericsson, Mc Donald’s
Calakmul Coronado (1996) de l’architecte Agustín
Hernández Navarro
Plaza Santa Fe des architectes Imanol Ondorica et
Alvaro Ysita
José Cuervo Corporativo, Torre Acuario et Société
Centro de
Ciudad
Hérdez de Sordo Madaleno
FEMSA Coca Cola, Coca Cola Femsa du bureau
ardite+RDT Arquitectos (1997-2000)
Par del Parque des architectes Javier Jiménez et Luis
Gutiérrez
Corporativo Visión de J. Francisco Serrano et Susana
García Fuentes
Sheraton Suites de l’architecte Héctor Alonso
Rebaque
Totolapa
Jaguar, Volvo, Toyota, Goodyear, Ericsson
Cruz Manca
Opción Santa Fe II, Daimer Chrysler; Santa Fe 505,
Qurvic, Telefonía Móvil, World Plaza, Intell
Corporativo, Intelicorp Santa Fe, Movistar,
Eurocenter, Torre Blanca, Iusacell, Punta Santa Fe
La Fe
Centro de Exposiciones y Convenciones Bancomer
Expo Santa Fe México, Fiesta Inn et Fiesta
Americana (de l’architecte José Picciotto), Novotel,
3M, Banobras, BMW, Sony, Plaza Marine et German
Centre, Parque Corporativo La Fe
Euro Center, Hotel Santa Fe NH
RESERVE
ATLIXCAYOTL
Ponderosa
Blvd.
Atlixcáyotl
Concessionnaires : Volkswagen, Honda, Nissan,
Formula Angelópolis, Reyes Huerta, Renault,
Angelópolis Vehículos, Peregrina Angelópolis, MG
Rover, Toyota, Milsa Ford, Lincoln Puebla, Volvo,
Chrisler, Villa Florida Hotel Suites, Fiesta Americana
et les entreprises Deloitte, Société Bosques
Inmuebles hogar, société
immobilière Centro, parc
Santa Fe, ICA, groupe
Opción, groupe Promesa,
Impulsora Société
d’immeubles,
dévelopement, G.C.,
groupe Invertierra,
Premezclados de cemento
mexicano, Santa Fe
Corporativo Premier,
Société Pirámide, Mexvisa,
Mustri.
Arquitectoma Desarrollo,
Bankboston, Jorisa,
Mexvisa, Corporación
Moss Santa Fe, Passage
Santa Fe, Société
immobilière Emar, Société
Cantera, Santa Fe Plaza,
Milenium Santa Fe,
Société Santa Fe,
Haldemann Powell and
Partners.
CAABSA, DESC,Probin.
MDC Inmobiliaria de
México, Desarrollos Santa
Fe, Panorámica Santa Fe,
ICA, Santa Fe SA de CV.,
GICSA
CAABSA, Promotora,
Société hôtelière Santa Fe,
Corporación Moss, Société
immobilière Metropolitana,
Jar Estate Corporation,
Opción La Fe.
Groupe Bal,
Desarrolladora
Metropolitana, Promotora
Vasco de Quiroga,
Construbosques.
Fana Inmobiliaria, ZVA
Group, Groupe Proyecta.
Source: Elaboré à partir de données recueillies lors du travail de terrain.
325
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
7.2.1.
Services et Equipement, une offre privée
Les entreprises, tout comme les habitants installés sur les territoires de Santa Fe et
d’Angelópolis, ont besoin de commerces et de services, ce qui était prévu par les plans
gouvernementaux des deux zones. De fait à Angelópolis, les commerces ont été les
premiers à s’installer dans cette zone, notamment avec l’établissement du centre
commercial,
suivi
des
supermarchés
Comercial
Mexicana,
Cost-co
et
Auchan
(actuellement remplacé par un deuxième Comercial Mexicana). D’autres grandes surfaces
spécialisées se sont établies dans cette zone telles que : Office Max, Home Depot et les
magasins de meubles La Casa del Mueble, Muebles Dico, Muebles Rosend et Hermanos
Vázquez. D’autres commerces et services aux particuliers (restaurants franchisés,
Teléfonos de Mexico, des magasins de proximité, des agences de voyages et des
banques) s’y sont établis mais dans des centres commerciaux comme La Isla Angelópolis,
Parque Milenium (où se trouvait Auchan), Palmas Plaza (avec un Sport City), Pabellón del
Ángel, Plaza Mazarik et Plaza Gastronómica.
A Santa Fe, les services se trouvent avant tout à Centro de Ciudad, où l’on peut voir une
forte concentration de restaurants, de cafés et de bars, environ 38 distribués sur
seulement six pâtés de maisons. D’autres établissements commerciaux se trouvent à La
Totolapa où est situé le centre commercial ainsi que le magasin spécialisé en papeterie
Office Max. A Arconsa Estrella, le groupe Cifra (désormais Wal-Mart) a acquis en 1991 un
terrain pour y installer deux supermarchés : un Superama et un Sam’s. Il y a aussi trois
superettes : deux Seven Eleven (à Centro de Ciudad) et un Oxxo (à Cruz Manca), qui
restent ouverts 24 heures sur 24. Par consèquence à Santa Fe et à Angelópolis se sont
essentiellement concentrés différentes marques de supermarchés appartenant à un même
groupe, Wal-Mart à Santa Fe et Comercial Mexicana à Angelópolis, ainsi les magasins
n’entrent pas en concurrence avec d’autres marques. Cependant cette situation a changé
depuis 2008 avec l’overture d’un Wal-Mart dans la zone d’Angelópolis. De plus, les
magasins spécialisés en papeterie, ainsi que les clubs-entrepôts, profitent de leur
localisation pour destiner une bonne partie de leurs produits et services aux entreprises
établies dans la zone.
Un autre type d’offre de services concerne les établissements éducatifs. A Santa Fe, les
institutions qui se sont installées avec le développement du projet sont situées dans la
zone de Prados de la Montaña (environ 31 hectares), sauf l’Université Ibéro-américaine,
326
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
qui s’est établie dans le Centro de Ciudad222. Les écoles Mazenod, Eton et Monte Verde
(cette dernière des Légionnaires du Christ) comprennent des sections de maternelle,
primaire, collège et lycée. Deux autres institutions assurent la formation à des niveaux
secondaire (lycée) et supérieur : le Pinecrest Institute et l’Université Westhill (accréditée
par les systèmes d’éducation mexicain et états-unien). Le Tecnológico de Monterrey ainsi
que l’Université Ibéro-américaine proposent une éducation de niveau supérieur, incluant
les troisièmes cycles et les spécialisations. Toutes les écoles de Santa Fe sont privées et
beaucoup d’entre elles figurent parmi les plus chères du pays, avec des prix qui en 2005
oscillaient entre 1500 et 8000 pesos mensuels (entre 150 et 800 dollars environ), selon le
niveau éducatif, ceci sans tenir compte des frais d’inscription ni des extra pour les services
supplémentaires (ateliers, installations sportives, transport, etc.). Des établissements
éducatifs communs pour Angelópolis et Santa Fe sont l’Université Ibéro-américaine, le
Tecnológico de Monterrey, ainsi que l’Institut Andes des Légionnaires du Christ, qui tout
comme l’école Monte Verde à Santa Fe, comprend une école primaire et un collège privés.
Le coût de l’éducation à Santa Fe et à Angelópolis limite le nombre de personnes pouvant
y accéder. A priori ce type de services s’adresse à la population de ces zones, mais le
prestige et le nom des institutions leur permettent de recevoir des élèves venant de plus
loin, et même d’autres états ; parmi leurs étudiants se trouvent des enfants d’hommes
politiques et d’entrepreneurs. Contrairement à ce qui se passe à Santa Fe où l’éducation
est uniquement privée, dans les réserves territoriales de Puebla il existe des écoles
primaires et des lycées publics. Dans la zone de Quetzalcóatl, il y a deux jardins d’enfants,
une école primaire, deux collèges et deux lycées et à Atlixcáyotl on trouve une crèche,
deux collèges et deux lycées mais pas d’école primaire publique.
Les services de santé d’Angelópolis sont également fournis par des institutions privées et
publiques. Parmi les institutions privées se trouvent la Torre Médica, l’Hôpital Puebla, le
Centre International de Medicine et l’Hôpital Ángeles et parmi les institutions publiques, les
services spécialisés en pédiatrie de l’Hospital del Niño Poblano (Hôpital de l’enfant de
Puebla). A Santa Fe par contre, les services de santé sont le fait d’une institution privée,
l’hôpital privé ABC (Clínica Amistad Británico-Mexicana « Clinique Amitié AngloMexicaine »). Quant aux loisirs, la principale offre de ces deux zones est due à des
entreprises privées. A Santa Fe, ces espaces sont concentrés dans le centre commercial
(le Golf Range, Sport City, la Ciudad de los Niños, le complexe cinématographique
Cinemex, etc.), alors qu’à Angelópolis l’offre du centre commercial (quatorze salles de
222
Comme nous l’avons déjà expliqué, l’Université Ibéro-américaine et le Centre de Recherche et
d’Enseignement Economiques (Centro de Investigación y Docencia Económicas, CIDE) se trouvent
dans la zone de Santa Fe depuis les années 80 et dès le début du projet gouvernemental.
327
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
cinéma Cinépolis) est complétée par la piste de patinage Ice Park (située à Parque
Milenium), le parc d’attractions Valle Fantástico, un Sport City, Exersite Gimnasio et le
parc de l’Art, l’unique de toute la zone, dont l’entrée coûtait 10 pesos car il était géré par
l’association « Puebla Verde » (Puebla verte). Depuis 2008 ce parc a été pris en charge
par le gouvernement, l’entrée est désormais libre.
Le tableau XIV à la fin de cette sous-partie contient des informations sur les services à
Santa Fe et à Angelópolis. De même, les images filmées dans ces deux territoires
montrent le paysage formé par la concentration des commerces et des services (voir film).
Et si dans les deux zones l’attrait de certains services peut avoir un impact régional, il est
vrai aussi que la plupart sont proposés par des entreprises privées et par conséquent cette
offre ne peut pas toujours être à la portée des personnes ou des habitants de la zone,
comme l’explique un acheteur de terrain dans l’une des réserves et qui depuis, est
exproprié. Il vit désormais dans la colonia Gobernadores, située dans cette même réserve
territoriale Atlixcáyotl :
« Peu à peu nous avons commencé à voir d’autres types de développements qui ne
faisaient pas partie du projet initial, comme le parc d’attractions ou le Tecnológico de
Monterrey. Ces changements brusques de l’affectation du sol pour lesquels le
gouvernement s’est justifié, qui en a bénéficié ? Pas nous en tous cas… Par exemple
ici à Gobernadores, il n’y a pas d’école, ni de marché ni de parc, le projet originel a été
mal conçu, je ne sais pas mais ils auraient pu faire au moins un espace vert ou bien
des équipements pour les habitants. Pour nous il n’y a pas d’école, pour des milliers de
familles il n’y a pas d’école. L’équipement scolaire est le Tec de Monterrey, l’Ibero,
l’Andes, des écoles pour un autre niveau économique auxquelles nous n’avons pas
accès, alors notre équipement n’est pas ici, et encore moins nos espaces verts, mais
les autorités diront qu’il y a le parc de l’Art, le parc d’attractions, qui pour eux sont
censés être nos espaces verts ou nos équipements, mais tu n’y as pas accès
librement…pour entrer dans le parc de divertissements tu dois payer, pour le Tec, eh
bien tu dois y étudier sinon tu ne peux pas marcher sur sa pelouse, l’Ibero c’est pareil, il
n’y a que le parc de l’Art mais pour y entrer il faut aussi payer. Alors cet aménagement
n’a pas été fait pour nous, ils n’ont pas pensé à nous, moi je crois qu’ils n’ont même
pas tenu compte de l’utilité de jardins et de parcs ni des besoins des gens » (Interview
23).
A Santa Fe il se passe quelque chose de similaire quant aux espaces verts, puisque le
seul parc public de la zone est celui de Centro de Ciudad. L’Alameda Poniente et Prados
de la Montaña (l’ancienne décharge et le centre d’enfouissement) ont été pensés dans le
projet originel comme espaces verts avec des installations sportives. Cependant lors de
notre travail de terrain nous avons pu vérifier qu’ils étaient fermés tous les deux et que l’on
ne pouvait pas y avoir accès. Même les rares installations sportives de l’Alameda Poniente
sont abandonnées (voir photo 47). De telle façon que l’unique parc de toute la zone est à
Centro de Ciudad, mais comme nous l’avons déjà expliqué, il n’est pas entretenu par les
autorités gouvernementales, comme le constate également l’habitant interviewé de la
colonia Bejero : « ce qui autrefois était la décharge, ils en ont fait un centre
d’enfouissement et maintenant c’est la Alameda Poniente mais c’est fermé…Ici cette zone
328
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
est le Centro de Ciudad. Seule le jardin a coûté 40 millions de pesos, et Zedillo (le
Président) est venu l’inaugurer, je me rappelle. Et maintenant il est un peu laissé à
l’abandon, il y a même des bancs cassés et des ordures partout » (Interview 12).
Photo 47. Parc Alameda Poniente à Santa Fe
Le parc Alameda Poniente est actuellement fermé au public pour manque d’entretien.
Source: Yadira Vázquez, 2006.
La négligence de la part des autorités publiques pour l’entretien des espaces verts de
Santa Fe s’explique par le conflit, mentionné précédemment, concernant l’absence d’une
définition des responsabilités et du financement entre le gouvernement du District Fédéral,
les délégations, SERVIMET et l’Association de Colonos de Santa Fe. Cette situation a fait
que, comme pour d’autres domaines, ce sont l’association et les entreprises elles-mêmes
qui se chargent de l’entretien des autres espaces publics tels que les terre-pleins centraux,
les trottoirs et les rues. « Regardez, les terre-pleins là-bas, ou le petit rond-point »
commente cet habitant de la colonia Bejero « celui-ci par exemple a un panneau
publicitaire de McDonald’s, c’est l’espace vert que les entreprises elles-mêmes protègent,
chacune protège un terre-plein. Au lieu de protéger l’écologie des alentours, ils protègent
juste ça. On dirait que c’est parce que les délégations ne prennent pas en charge la zone.
Bon, parce que le gouvernement du District Fédéral les a séparés et a tout laissé à
SERVIMET » (Interview 12). Le type de panneaux publicitaires auquel se réfère le voisin
apparaît sur la photo 48.
329
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 48. Terres pleins centrales à Santa Fe
A Santa Fe, l’entretien des espace publics est à la charge de l’Association de Colonos et des entreprises
établies dans la zone. Source: Yadira Vázquez, 2005.
Ce type d’offre de biens, de services et d’espaces privés, affecte également les travailleurs
de la zone, parce que l’un des problèmes auxquels ils sont confrontés chaque jour est le
manque d’endroits pour manger. Les vendeurs ambulants tirent profit de ces conditions,
comme nous l’a expliqué le directeur de planification de SEDUVI : « mon frère travaille
dans un cabinet de notaires à Santa Fe et son principal problème comme employé est de
trouver où manger…au Sanborns du centre commercial tu tiens les quinze premiers jours,
peut-être qu’économiquement tu peux tenir plus longtemps, mais après tu dis non, je veux
des sopes223, de la cuisine faite maison…Et à Santa Fe tu n’en trouves pas…et là une
dame penserait, parce que c’est comme ça que les cocinas económicas224 commencent, je
ne peux pas mettre une cocina económica ici pour les gens des bureaux parce que les
loyers sont vraiment très chers…Et c’est alors qu’arrivent les premiers vendeurs
ambulants, qui se sont installés en face du centre commercial, là-bas c’est plein de
vendeurs ambulants qui proposent des amuse-gueules et de la comida corrida, en plus ils
ont même de jolis petits auvents blancs, des tables, des uniformes, propres et presque
nice…et puis tu vois les jeunes, ou les gens qui travaillent là-bas, qui sont des gens qui
travaillent dans les services ou bien des employés spécialisés, eh bien ils mangent là.
Parce que c’est plus économique et parce que ça se rapproche plus de ce qu’ils veulent »
(Interview 3). L’association de colonos est également intervenue sur ce point, mais pour
essayer d’empêcher l’établissement des commerçants ambulants, comme l’a expliqué le
responsable des relations publiques : « Ça c’est un groupe de six qui a obtenu des
autorisations de la délégation, tu sais bien que ça ne manque jamais. Apparemment la
223
Fine galette de maïs recouverte de purée de haricots, de fromage et de sauce piquante.
Au Mexique ce sont de petits restaurants qui préparent de la cuisine locale. C’est la façon la
moins coûteuse de manger car ils proposent la comida corrida, c'est-à-dire, des repas composés
d’une soupe, de plusieurs plats au choix et d’un dessert, le tout pour environ 3 euros.
224
330
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
délégation les a autorisés à être en face du centre commercial jusqu’à fin décembre
(2005), je crois qu’ils sont sur le point de les faire partir, ces jours-ci. Mais avant, à l’entrée
de l’Ibéro il y avait beaucoup de vendeurs ambulants, au total on en avait compté 230 et
les franeleros (ceux qui surveillent et lavent les voitures sur la voie publique), qui s’étaient
appropriés les trottoirs de Centro de Ciudad, ne sont plus là depuis longtemps et je ne
crois pas qu’ils reviennent parce que nous avons parlé avec les délégations et elles ne
peuvent plus leur donner d’autorisations » (Interview 22).
Effectivement, les vendeurs ambulants ont été chassés en janvier 2006, bien que la
question de la restauration des employés ne soit pas encore réglée. Certaines entreprises,
surtout les plus grandes, ont des cantines, comme l’a commenté un employé de FEMSA
Coca-Cola : « nous avons un restaurant, pour environ cent personnes ou cent vingt et la
majorité des travailleurs y mangent, sauf les directeurs, seuls certains y vont » (Interview
18). Les employés des petits bureaux, pour leur part, se rendent dans les fast-foods du
centre commercial, bien qu’ils ne suffisent pas toujours, car entre 14h et 16h, le terme de
fast-food perd son sens étant donné le temps passé dans les longues files d’attente afin
d’acquérir les aliments, ou à trouver une table disponible. D’autres travailleurs choisissent
de préparer eux-mêmes leur repas chez eux et de les consommer dans les espaces
prévus à cet effet à l’intérieur des bureaux. Les travailleurs disposant de plus de temps
pour manger vont dans les commerces se trouvant dans le village de Santa Fe.
L’Association de Colonos reconnaît cette problématique de Santa Fe, comme l’exprime le
responsable des relations publiques : « certaines entreprises ont des selfs pour les
employés. D’autres employés, qui peuvent se le permettre, vont manger aux restaurants
du Centro de Ciudad, mais les autres, les employés qui ne gagnent pas assez d’argent,
n’ont nulle part où manger alors ils vont au parc manger leur sandwich et laissent leurs
détritus que personne ne ramasse » (Interview 22). Malgré les efforts des entreprises et
les plaintes de l’Association de Colonos, il n’existe aucune offre d’alimentation adéquate
pour les travailleurs de Santa Fe. Une partie des travailleurs et des vendeurs ambulants se
sont donc approprié des espaces qui n’avaient pas été prévus à cet effet, comme le
montre la photo 49. Dans la photo 50 on peut voir certains des vendeurs ambulants
installés à Santa Fe et Angelópolis.
Pour le directeur de planification de SEDUVI, le manque de lieux de restauration pour les
employés est l’une des autres déficiences de la planification de Santa Fe : « dès la
construction des bâtiments, il faudrait penser à tout. Tu réfléchis à l’endroit où tes
employés vont manger. Mais la plupart des grandes entreprises de construction n’y
pensent pas. Ils te disent qu’il n’y a pas d’endroit pour ça, enfin qu’il n’y en a pas pour ces
331
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
gens-là, alors tu n’as plus que la tamalera225 qui arrive dans sa petite voiture, ou les tacos
sudados226 pour les travailleurs qui sont là-bas et sur les chantiers, ça oui, il y a toujours
une voiture qui vient vendre un repas ou des tacos pour dix pesos, la plupart sont des
vendeurs ambulants de ce type, mais qui ne sont pas plus installés que ceux qui sont en
face de la zone du centre commercial. Parce que ceux-là, ce sont des vendeurs ambulants
pour de vrai, ils arrivent à vélo et repartent à vélo, juste pour servir les ouvriers et les
maçons pendant l’heure du repas, c’est ça le but » (Interview 3).
Photo 49. Appropriation des espaces publics à Santa Fe.
Les employés profitent du parc Centro de Ciudad à Santa Fe pour y manger et
jouer au football. Source: Yadira Vázquez, 2005.
La rue est utilisée pour y manger les repas que les employés apportent de chez
eux. Source : Yadira Vázquez, 2008.
225
Vendeuse de tamales. Les tamales sont faits d’une pâte de maïs farcie de viande, de haricots, de
piments, enveloppée dans des feuilles de maïs ou de banane, cuite à la vapeur
226
Un taco est une galette de maïs enroulée avec un ou plusieurs ingrédients à l’intérieur. Los tacos
sudados sont tenus au chaud dans un sac en plastique, d’où leur nom. Les vendeurs de tacos
sudados ont l’habitude de les transporter dans un panier.
332
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Photo 50. Vendeurs ambulants à Santa Fe et Angelópolis.
Les commerçants ambulants s’installent dans les parties moins visibles de Santa Fe, comme à la
Ponderosa (de gauche à droite) ou même à l'entrée du centre commercial, à La Mexicana, ou dans la
zone scolaire de Prados de la Montaña. Source: Yadira Vázquez, 2005-2006.
A Angelópolis la vente d’aliments préparés s’installe sur les trottoirs des principaux axes de circulation.
Source : Yadira Vázquez, 2008.
333
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
SANTA FE
RESERVES
PUEBLA
RESERVE PUEBLA
SANTA FE
Tableau XIV. Commerces et services à Santa Fe et à Angelópolis, 2006.
Zone
Entreprise
Promoteurs
Commerce
Totolapa
centre commercial Santa Fe, Office Max
CAABSA, DINE,
groupe Liverpool,
Palacio de Hierro
Arconsa
Superama, Sam’s Club.
groupe Cifra
Estrella
Centro de
Seven Eleven
Ciudad
Cruz Manca Seven Eleven, Oxxo, station essence
PEMEX
Blvd.
centre commercial Angelópolis, Cost-co,
groupe Liverpool,
Atlixcáyotl
Office Max, Comercial Mexicana, La Isla de Palacio de Hierro,
Angelópolis, Pabellón del Ángel, Mega
Sordo Madaleno,
Comercial Mexicana, La casa del Mueble,
groupe Comercial
Mazarik Plaza, Meubles Dico, Salinas y
Mexicana, groupe
Rocha, The Home Depot, Palmas Plaza,
Proyecta
Hermanos Vazquez, station essence
PEMEX
Divertissement
SANTA FE
Totolapa
Golf Range, Sport City, la Ciudad de los
niños, Cinemex
Blvd.
piste de patinage Ice Park, Cinépolis,
Atlixcáyotl
Parque Valle Fantástico, Parque del Arte,
Sport City, Exersite
complexe culturel Puebla siglo XXI (2005)
de Pedro Ramírez Vázquez
Institutions Educatives
Université Ibéro-américaine des architectes
Francisco Serrano Cacho, Rafael Mijares et
Pedro Ramírez Vázquez.
Prados de la école Eugenio Mazenod, école Eton, école
Montaña
Monte Verde, institut Prinecrest, université
Westhill,
Centro de
Ciudad
Tlayapaca
RESERVES
PUEBLA
Blvd.
SANTA FE
RESERVE
PUEBLA
Atlixcáyotl
Ponderosa
Tecnológico de Monterrey ITESM de
Ricardo Legorreta
Tecnológico de Monterrey, Université Iberoaméricaine, Université Anáhuac, école
Andes, école primaire Rodane, jardin
d’enfants Fausto M. Ortega, collège de téléenseignement fédéral 73, jardin d’enfants
Hagáis, jardin d’enfants Cadete Francisco
Marquez, collège Fédéral pour Travailleurs
No. 4, lycée Colegio de Bachilleres
Services de Santé et autres
The American British Cowdray Medical
Center (ABC Hospital), temple catholique de
l’Opus Dei
Centre International de Médecine, hôpital
del Niño Poblano, hôpital Ángeles, temple
catholique Iglesia del Camino
Source: Elaboré avec des données recueillies lors du travail de terrain.
334
Poniente Santa Fe,
société immobilière
los Prados, institut
Sepya, société
immobilière Williams
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
7.3.
Un accès limité
Depuis l’époque de la colonisation, l’ancien chemin vers Toluca a servi de liaison entre
Mexico et Santa Fe. Cette communication s’est renforcée en 1847 avec la construction
d’une ligne de tramways qui fonctionnait avec traction animale227. Le premier tronçon
menait du Zócalo à Tacubaya et à la fin du XIXe siècle il arriva à Santa Fe, comme le
décrit Fernández de Castillo : « De Cartagena (une place où se trouve désormais l’avenue
Jalisco) partait une autre voie qui passait devant le Portal de Magdalena, puis devant
l’église San Juan, puis suivait le chemin vers Nonoalco pour continuer vers Santa Fe ; plus
tard, cette ligne arriva jusqu’à la Venta » (Fernández del Castillo, A., 1991 : 447).
Des années plus tard, la traction hippomobile fut remplacée par l’électrique228 et le trajet
entre Tacubaya et Santa Fe ne dura plus qu’une demi-heure alors qu’auparavant il durait
une demi-journée. Le tramway permit de structurer Santa Fe fortement liée à Mexico et
principalement à Tacubaya. L’habitant du village de Santa Fe, interviewé s’en souvient :
« à cette époque, la limite de la ville se trouvait précisément à Tacubaya et de Tacubaya à
Santa Fe il n’y avait rien. Un train allait tout doucement de la commune de Tacubaya à
Santa Fe…il passait par le village, il y a même une partie de Santa Fe qu’on appelle el
cambio (le changement) et qui se trouve vers la banque Bital. Là-bas, il y a un tianguis et il
y avait même une statue de Vasco de Quiroga, mais en 1978 des gamins, des vandales,
lui ont enlevé une main et quelques doigts, alors pour que ça ne se reproduise pas elle a
été mise sur le parvis de l’église. Le changement de voies du tramway se trouvait
précisément là-bas, c’est pour ça qu’aujourd’hui encore on l’appelle el cambio, parce que
le train arrivait et changeait de voies à cet endroit-là. En 1954 deux trains se sont rentrés
dedans et ça a fait beaucoup de morts, 60 ou 70 personnes » (Interview 8). L’accident a eu
lieu en 1953, comme on peut le lire dans un article réimprimé par le journal La Prensa en
2004 : « deux tramways du début du XXe siècle…l’un descendait de La Venta vers
Tacubaya, l’autre arrivait en sens contraire. Ils se sont écrasés dans une collision
effrayante à environ 70 mètres de l’arrêt Belén…selon les premières investigations
réalisées au milieu de la confusion, l’accident serait dû aux freins du tramway qui
descendait…L’équipement, ancien et en mauvais état, serait la cause principale de
227
Ils étaient connus comme tranvías de mulitas ou de sangre « tramways de mules » ou « de
sang », car ils étaient tirés par des mules ou par des chevaux.
228
Les travaux d’électrification de l’itinéraire Tacubaya-La Venta ont été terminés en 1913.
335
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
l’accident » (Villarreal Arreola, J., 24/03/2004). Les défaillances fréquentes du tramway
influeront sur la fermeture de la ligne Tacubaya-La Venta en 1957.
D’après Oscar Terrazas (1995), l’expansion de Mexico peut être schématisée suivant des
axes constitués par les principales voies de communication vers l’extérieur (comme le
furent les chemins royaux, les lignes de chemin de fer et aujourd’hui les routes). A Santa
Fe, l’autoroute Mexico-Toluca et le prolongement de l’avenue Vasco de Quiroga (ancien
chemin vers Toluca) se sont en quelque sorte affirmées comme les axes structurants de la
croissance vers l’ouest : « le plus ancien, car il a vu le jour avec la première grande
conurbation répertoriée dans la Vallée de Mexico, à laquelle ont participé, pendant les
premières décennies du siècle, Mexico et Tacubaya-Mixcoac. L’axe s’est étendu sur la
délégation Miguel Hidalgo vers Álvaro Obregón, Cuajimalpa et Huixquilucan » (Terrazas
Revilla Oscar, 1995: 334).
La prépondérance de l’automobile comme moyen de transport, a fait que l’avenue Vasco
de Quiroga s'est adaptée aux besoins de la circulation de véhicules motorisés et
actuellement, seuls certains tronçons conservent un nom en référence au passé. Du
périphérique jusqu’à la colonia Cristo Rey, elle s’appelle Camino Real vers Toluca, puis
Camino de Santa Fe et enfin, à la hauteur du village de Santa Fe jusqu’aux terrains de la
Ponderosa dans la nouvelle zone de Santa Fe, elle porte le nom de Vasco de Quiroga.
Cette voie d’environ 10 kilomètres présente sur toute sa longueur, divers services:
équipements publics, locaux commerciaux, tianguis, écoles, banques. Tout cela se partage
entre les piétons et la circulation à double sens, la chaussée de seulement quatre voies et
les trottoirs, ce qui n’est pas toujours évident229. Sur la photo 51 on peut voir l’avenue
Vasco de Quiroga, sur laquelle on remarque aussi la différence de densité des
constructions. On aperçoit au fond la nouvelle zone de Santa Fe, où se trouvent les plus
hauts édifices.
Pour arriver à Santa Fe, il est aussi possible de prendre le prolongement Paseo de la
Reforma et l’autoroute vers Toluca. En septembre 2004 une autre voie a été installée,
appelée Pont des Poètes (Puente de los Poetas, car les différents ponts portent les noms
d’Octavio Paz, de Jaime Sabines et de Carlos Pellicer). Cette route comporte six voies et
enjambe les ravins Los Helechos et Atzoyapan, pour relier Santa Fe au sud, avec l’avenue
Centenario et la Calzada de Las Águilas (photo 51).
229
Les autorités de la capitale estiment que 40000 véhicules circulent chaque jour sur cette avenue.
Sur toute sa longueur, il n’y a que deux passerelles piétonnes (l’une construite en 2007) et sept feux
rouges. De plus, le mercredi, le jeudi et le vendredi, un tianguis s’y installe, coupant la circulation sur
l’une des voies.
336
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Photo 51. Voies d’accès à Santa Fe
L’ancien chemin vers
Toluca depuis
l’ensemble
d’habitations Santa
Fe. Au fond, les hauts
immeubles de la
nouvelle zone de
Santa Fe.
Source: Delegación
Álvaro Obregón,
2007.
Le Pont des Poètes
inauguré en 2004. La
voie permet la
connexion entre
l’avenue Carlos Lazo
et l’avenue
Centenario. La
construction a eu un
coût de 850 millions
de pesos.
Source: Yadira
Vázquez, 2005.
De même, à Puebla, suite à l’avènement de l’automobile, les routes et les autoroutes ont
remplacé les anciens chemins royaux230 et le chemin de fer231. Dans la zone d’Angelópolis,
les principales liaisons avec le centre historique sont le boulevard Atlixco, formé de trois
voies (ancienne route fédérale vers Atlixco) et le boulevard Atlixcáyotl avec huit voies
(ancienne autoroute vers Atlixco, que montre la photo 52), en plus des avenues
Prolongación 11 Sur, Circuito Juan Pablo II, Boulevard las Torres et Périphérique
Ecologique.
230
Notamment le chemin royal qui reliait Mexico au port de Veracruz (et qui passait par Río Frío,
San Martín, Huejotzingo, Cholula et Puebla), ainsi que les chemins royaux en direction de Tlaxcala,
Atlixco, Orizaba et Oaxaca.
231
A partir de 1860, les premières lignes ferroviaires reliaient le territoire de Puebla à diverses
destinations. Le chemin de fer en direction de Matamoros passait par les districts de Cholula, Atlixco
et Matamoros jusqu’à l’état de Morelos, en 1869 on inaugura le chemin de fer mexicain PueblaApizaco, en 1888 le chemin de fer interocéanique Mexico-Puebla-Veracruz et le chemin de fer du
sud Puebla-Oaxaca.
337
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 52. Voies d’accès à Atlixcáyotl
L’autoroute vers
Atlixco, aujourd’hui
transformée en
voie urbaine pour
accéder à la zone
d’Atlixcáyotl.
Source: Yadira
Vázquez, 2006.
Au Mexique, généralement les projets de développement d’une nouvelle zone urbaine ne
sont pas accompagnés d’une stratégie de transport en commun ou public. Et Angelópolis
ou Santa Fe ne sont pas des exceptions, l’absence d’autres moyens de transport rend
difficile l’accès à ces zones et fait de l’automobile le moyen privilégié pour y arriver. Pour
les personnes n’ayant pas de véhicule, il existe des services de transport privé, c’est-à-dire
des autobus appartenant à des particuliers232 et les taxis. Pour se rendre à Angelópolis, il
existe les routes 29, 45 et 14 des colectivos. A Santa Fe, les peseros233 relient certaines
stations de métro à la zone. Il y a peu de temps le Réseau de Transport de Passagers
(Red de Transporte de Pasajeros, RTP) du gouvernement du District Fédéral à commencé
232
Les colectivos, connus également sous le nom de microbus, sont de petits bus qui circulent selon
des itinéraires précis et qui ont remplacé d’une certaine manière le transport public dans des zones
où il n’y a ni métro ni bus. Les unités ont une capacité moyenne de 22 passagers assis, sans
compter ceux qui voyagent debout. Dans le District Fédéral on les appelle peseros et leur prix est de
2,5 pesos pour un trajet de moins de 5 km, 3 pesos entre 5 et 12 km et 4 pesos pour plus de 12 km.
Quant aux colectivos de Puebla, ils coûtent 5 pesos quelque soit la distance parcourue.
233
Depuis la station Tacubaya de la ligne de métro numéro 1, on peut prendre la route 5 des
peseros qui part également du métro Observatorio. Les routes 15 et 5 partent respectivement de la
station Mixcoac et Villa de Cortés
338
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
à desservir la zone de Santa Fe grâce aux itinéraires 9C, de Puerta Grande au centre
commercial ; 76, de la Villa (Basilique de Guadalupe) au centre commercial, par les
avenues Reforma ou Las Palmas ; la route 118, du métro Tacubaya au village de Santa
Rosa Xochiac et qui traverse Santa Fe, la route 115, du métro Tacubaya à Cuajimalpa en
passant par le centre commercial et le 120, de la station de métro Zapata au village de
San Mateo Tlaltenango, en passant sur l’avenue Tamaulipas. Les services d’autobus sont
bon marché (2 pesos) et sont utilisés par la population à faibles revenus qui vit dans les
villages proches de Santa Fe. Comme nous l’a expliqué un agent de surface d’El Puerto
de Liverpool qui arrive au magasin à 6h30 du matin : « j’habite dans le village de San
Mateo (pas très loin de Santa Fe). Avant il n’y avait pas de transport alors je venais à pied,
je mettais à peu près 45 minutes. Le plus difficile c’était en décembre, quand il fait le plus
froid, parce que j’embauche tôt, mais depuis quelques années il y a un autobus et
maintenant je mets un quart d’heure » (Interview 27).
Cependant à Santa Fe cette offre n’a pas été suffisante par rapport au nombre de
personnes qui arrivent chaque jour dans cette zone pour y étudier ou pour y travailler. Les
chiffres disponibles ne sont pas exacts puisque selon les estimations des autorités de la
capitale, en 1999 avaient été créés « environ 141000 emplois intérimaires (dans le
domaine de la construction)…et approximativement 35000 emplois permanents » (Gazette
Officielle du District Fédéral, 12 septembre 2000 : 18). La revue Expansión a publié
d’autres données : « selon les calculs de Cushman & Wakefield, seuls 40% des 35000
employés de la zone vivent dans celle-ci ou dans des quartiers voisins (Bosques de las
Lomas et Las Lomas). Les autres doivent passer par les quatre avenues reliant Santa Fe
au périphérique de la capitale » (Moran Quiroz Roberto, 02/09/2004 : 5).
Les
différents
moyens
de
transport
sont
parfois
insuffisants
pour
acheminer
quotidiennement tout le flux de personnes, ce qui engendre un autre problème à Santa Fe,
surtout pour les travailleurs n’ayant pas d’automobile et qui doivent quelquefois traverser la
ville pour se rendre à leur lieu de travail. Face à cette situation, les grandes entreprises
interviennent une fois de plus pour offrir une solution à leur personnel, en utilisant des
services de transport privé. Coca-Cola est l’une d’elles, comme l’explique l’employé
interviewé « il y a deux bus, l’un part du métro Auditorio et l’autre du centre, c’est là qu’ils
sont garés, en attendant de se remplir. Je crois que celui du centre part à 7h30 et que celui
d’Auditorio part plus tard. Les gens qui les prennent, connaissent les horaires et ça leur
convient, parce comme ça ils ne payent pas le transport…Moi j’arrive avec la voiture de
fonction, elle appartient à l’entreprise. En arrivant au bureau je la gare et je prends la
camionnette de mon patron, qui appartient aussi à l’entreprise, parfois je passe le prendre
339
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
chez lui avec cette camionnette…Il parait que les employés ne sont pas satisfaits d’être ici
parce qu’on les a fait venir jusque là et que beaucoup d’entre eux viennent de l’autre bout
de la ville. Ça leur fait perdre du temps et parfois de l’argent, parce que si tu ne prends pas
le bus de l’entreprise tu dois payer le métro plus le bus ou le pesero et si c’est une heure
de pointe et que tout est plein à craquer, le seul moyen d’arriver à l’heure c’est de prendre
un taxi » (Interview 18). Par ailleurs, les taxis ont commencé à fonctionner comme des
colectivos. Garés aux sorties des stations de métro Tacubaya ou Observatorio (les plus
proches de la zone) ils attendent quatre ou cinq personnes de façon à ce que le prix de 25
pesos pour le trajet jusqu’à Santa Fe, soit divisé entre tous les usagers.
La nuit, les déplacements sont plus difficiles car les transports collectifs sont moins
fréquents. Ceci oblige les employés qui finissent tard à payer des taxis de sitio (une station
avec des taxis reconnus comme officiels et à un prix de course un peu plus élevé, environ
10 pesos plus cher). C’est le cas des travailleurs du centre commercial, qui terminent leur
journée de travail après 21h, comme nous l’a expliqué cet habitant de la colonia Bejero :
« Deux de mes nièces travaillent ici à Liverpool, mais les pauvres elles sont exploitées. Ce
qu’elles gagnent ce ne sont presque que des commissions sur les ventes, parce que le
salaire n’est pas bon. Il y a des fois où ça marche bien pour elles et d’autres fois où elles
doivent se contenter de leur salaire. En plus les horaires sont lourds parce qu’elles sortent
à 9 ou 10 heures du soir. Des fois l’entreprise fournit le transport, parce qu’à cette heure-ci
on ne trouve presque plus rien, mais seulement jusqu’à une station de métro ou un arrêt
de bus et à une heure précise, alors si elles n’arrivent pas à temps elles doivent payer un
taxi de sitio et ça leur revient plus cher » (Interview 12).
Les autorités de la capitale sont conscientes des problèmes de transport à Santa Fe, mais
ce n’est pas pour cela qu’elles en tiennent compte, comme nous l’a laissé entendre le
directeur de planification de SEDUVI : « il existe des lignes de transports collectifs, mais ils
ne sont pas suffisants, parce qu’au fur et à mesure que la zone se développe, il y a de plus
en plus de population flottante…parfois les gens s’arrangent avec les taxis pour qu’ils
passent les chercher et qu’ils les amènent aux stations de métro, à Observatorio ou à
Auditorio…La secrétaire de mon frère nous racontait qu’en arrivant au métro Auditorio, il y
avait tellement de monde qui voulaient prendre les microbus pour aller à Santa Fe qu’ils se
mettaient à trois ou quatre et qu’ils payaient un taxi, ça revenait au même, question
prix…Et quand tu débauches et qu’il est très tard il fait noir, il n’y a presque plus de
transports parce que c’est une zone tertiaire…La zone, elle a été tellement bien planifiée
que le coté humain et le vécu quotidien ont été oubliés, alors les problèmes de transport
sont monnaie courante » (Interview 3).
340
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
De tout Santa Fe, la zone qui connaît le plus de problèmes d’accessibilité est La Loma.
Comme le montrent les images filmées, l’avenue Ing. Mariano Hernández Barrenechea est
l’unique entrée et l’unique sortie permettant de traverser le ravin Becerra (environ 1,2
kilomètre). Depuis le rond-point de l’avenue Vasco de Quiroga et en prenant l’avenue
Javier Barrios Sierra on arrive à cette avenue. Une fois à La Loma, l’avenue Bernardo
Quinatana, l’unique rue de la zone, commence (film). Sur ces avenues, le transport
collectif n’y passe pas et le seul moyen pour y arriver, c'est à pied ou en taxi. L’employé de
Coca-Cola nous l’a expliqué : « regarde tous ces gens qui arrivent là-bas, eh bien ce sont
des travailleurs qui viennent ici à La Loma, mais comme l’autobus n’arrive pas jusqu’ici, ils
viennent à pied ou ils se partagent le taxi, je ne sais pas combien ça coûte, mais la plupart
d’entre eux sont des employés de maison. Pour eux, 5 pesos de taxi c’est important, c’est
plus cher qu’un pesero, 5 pesos à l’aller et 5 au retour et tous les jours, ça ne vaut pas la
peine vu ce qu’ils gagnent à la journée. Alors ils préfèrent faire le trajet à pied, en arrivant
et en repartant aussi, parce qu’il n’y a pas de transports pour eux » (Interview 18).
Au manque de transport public vient s’ajouter le flux important de véhicules qui passent
par Santa Fe et qui cause des problèmes de circulation aux heures de plus grande
affluence, généralement du lundi au vendredi de 7h à 11h du matin et à partir de 18h. A
ces heures-là, entrer dans la zone de Santa Fe peut prendre jusqu’à 30 minutes en
arrivant par Paseo de la Reforma, par Palmas ou encore par l’avenue Vasco de Quiroga.
Apparemment, les nouvelles avenues Pont des Poètes n’ont pas amélioré la circulation,
comme l’a signalé le journal Reforma ; « ces voies étaient une alternative pour améliorer la
circulation, mais aujourd’hui aller à Santa Fe par le périphérique ou par les ponts de los
Poetas c’est pareil, on perd autant de temps et on perd en qualité de vie » (Fimbres
Sergio, 18/06/2007).
Le nombre de véhicules particuliers à Santa Fe entraine également un problème de
stationnement, surtout dans les zones où se trouvent les entreprises, comme l’a mentionné
cet employé de Coca-Cola : « comme j’ai la voiture de l’entreprise je peux me garer dans
le parking de l’entreprise, moi, je n’ai pas de problème, mais sinon, c’est vraiment la galère
de trouver une place par ici, avec l’Ibéro, c’est la pagaille » (Interview 18). « Peu à peu
Santa Fe se peuple davantage et la demande de places de parking augmente »,
commente le fonctionnaire de planification de SEDUVI, « le parking de l’Ibéro a été
agrandi. Et bon ça c’est pour la partie scolaire, mais pour tous les autres immeubles de
bureaux, même si le règlement sur les constructions est respecté, règlement qui dit que
pour tant de mètres carrés tu dois construire tant de places de parking, même avec ça, la
341
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
demande reste insatisfaite. Et tu vas à Santa Fe, au centre commercial, le samedi ou le
dimanche et tu ne trouves pas de place pour te garer…le centre commercial n’y arrive plus
avec autant de visiteurs, moi j’ai passé trois quarts d’heure à chercher une place dans le
parking de Santa Fe, c’est ridicule, non ? » (Interview 3). En effet, même l’administration
du centre commercial reconnaît être confrontée à ce problème, c’est pourquoi ils
envisagent un projet d’agrandissement des parkings, comme nous l’ont expliqué les
cadres de la section de projets du mall, « maintenant nous avons davantage de voitures et
c’est un problème. Dans le parking, nous avons 5 057 places marquées au sol et elles ne
sont pas suffisantes, les gens se garent là où c’est interdit, alors on arrive à 6000 voitures
en moyenne. Le jour le plus difficile c’est le dimanche…on va agrandir le centre
commercial de 150 000 mètres carrés et on envisage de mettre plus de places de
stationnement » (Interview 2). Ce type de problème ne s’est pas manifesté avec la même
intensité dans la zone d’Angelópolis, car la voirie n’y est pas saturée, il n’y a pas
d’embouteillages, sauf aux heures de pointe (de 8h à 9h, de 13h à 14h et de 18h à 19h).
Mais tout comme à Santa Fe, les transports collectifs ne desservent pas toute la zone, ce
qui oblige les personnes à finir leurs trajets à pied, en taxi ou vélo.
Les caractéristiques de l’accessibilité soulignent que la conception et le fonctionnement
d’Angelópolis et de Santa Fe ont été faits autour de l’automobile. Le premier facteur
entrant en compte, c’est la situation périphérique de ces zones. Le deuxième facteur est
l’aménagement des différents espaces, auxquels ont été inclus tous les éléments
nécessaires pour la circulation routière et non piétonne. Enfin, la plupart des accès sont
des voies à grande vitesse et difficiles à traverser à pied à cause du manque de passages
prévus à cet effet. Face à cette situation on se demande si flâner est encore possible à
Santa Fe ou Angelópolis. L’employé de Coca-Cola répond d’une certaine manière à notre
question avec ses propres mots : « le problème dans cette zone c’est que si tu veux la
parcourir entièrement tu es obligé de prendre la voiture, il y a des rues que tu ne peux pas
traverser à pied. Moi je passe mon temps dans la voiture de l’entreprise alors je la connais
bien, mais beaucoup de mes collègues ne font que venir à leur travail et rentrer chez eux.
En fait, comme nous avons tout ici au bureau, ce n’est pas la peine d’aller au centre
commercial ou au Sam’s. Et quand tu sors du travail c’est pareil, si tu n’as pas de voiture
tu prends le bus de l’entreprise, sinon tu dois payer ton transport et aller en pesero »
(Interview 18).
Ghorra-Gobin réfléchit à ce genre d’espaces et écrit : « la modernité a accumulé des
objets urbains autonomes et a engendré un vide traversé par des infrastructures entraînant
une sérieuse domination des réseaux sur le territoire au détriment de toute autre structure.
342
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
Elle a ainsi complètement négligé la valeur des espaces publics comme l’espace privilégié
de l’apprentissage de l’altérité, comme la mise en scène de la société civile dans sa
diversité sociale et culturelle et comme support matériel de la construction d’une identité
collective, qui bien qu’ancrée spatialement, se vit sur le mode éphémère » (Ghorra-Gobin
C., 2001: 13). La modernité manifeste à Santa Fe et à Angelópolis met en évidence que le
tracé de chacun d’eux a été fait en pensant à l’usage de la voiture et non des personnes,
et de ce fait, le piéton a été ignoré dans ces espaces urbains. Les distances et la
complexité des rues font des déplacements à pied un exploit au cours duquel il faut
esquiver toutes sortes d’obstacles, comme on peut le voir dans les scènes filmées dans
les deux territoires (voir film). A Angelópolis, où il y a moins de voitures, certains
travailleurs choisissent de circuler en vélo, alors qu’à Santa Fe, les gens qui l'utilisent ne le
font qu’à des fins sportives ou pour le plaisir.
En ce sens, le fonctionnaire de planification de SEDUVI commente : « les arrêts de bus
sont très loin les uns des autres, il vaut mieux t’arrêter au premier que tu vois et ne pas en
chercher d’autre, parce que sinon tu marches un bon bout de temps et tu finis par te
perdre. Le problème c’est que la zone est évidemment économique et non faite pour y
vivre » (Interview 3). Le caractère fonctionnel et économique qui prévaut à Santa Fe et à
Angelópolis fait que peu de gens peuvent s’y aventurer pour flâner. Et ceux qui le font
s’exposent aux regards pesants des conducteurs, des policiers, du personnel et des
systèmes de sécurité. Le piéton est une espèce d’étranger ou d’intrus que l’on peut
interpeller à n’importe quel moment à cause de sa présence insolite. A Santa Fe, il est
encore plus difficile de s’arrêter pour contempler une œuvre architecturale ou pire encore
de prendre une photo ou de filmer. Réaliser ces actions dans ce qui est considéré comme
l’espace public (rues, trottoirs, terre-pleins ou parcs) attire aussitôt les vigiles qui
interdisent de manière presque instantanée ces actions. Dans le meilleur des cas, ils
justifient ces interdictions par la transgression de la propriété privée, argumentant que pour
prendre une photo ou filmer il est nécessaire d’avoir une autorisation de l’entreprise234.
De façon générale, cette expérience difficile pour le piéton se répète à n’importe quel
endroit de Santa Fe et d’Angelópolis. Même à l’extérieur du centre commercial, où les
caractéristiques physiques ne favorisent pas l’accessibilité à pied, comme le fait remarquer
M. Guerrien dans son travail sur la fragmentation de l’espace à Mexico : « les
234
Pendant le travail de terrain et les visites à pied à Santa Fe et à Angelópolis, nous avons été
harcelés par les vigiles et la police. Apparemment, le fait de marcher sur les trottoirs et de prendre
des notes et des photos éveillait des soupçons concernant nos intentions. L’explication que nous
avons reçue fréquemment de la part des vigiles était que ce comportement pouvait faire penser à un
acte pouvant porter atteinte à la sécurité des entreprises et des employés.
343
Chapitre VII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
gigantesques parcs de stationnement, l’architecture de ces enceintes et leur emplacement
généralement le long d’axes de circulation automobile rapides, rendent ces ensembles peu
hospitaliers pour le simple piéton. Comme celui de Santa Fe, le complexe de Perisur,
accroché dans le Sud de l’agglomération à la boucle du périphérique, constitue un
exemple particulièrement marquant de l’isolement par rapport à l’espace environnant »
(Guerrien Marc, 2004: 131). Comme la plupart des grands centres commerciaux
périphériques, Santa Fe et Angelópolis ont suivi le concept architectural du mall américain
et une bonne partie de leur superficie est destinée à l’automobile, limitant l’expérience du
flâneur à l’intérieur de la galerie commerciale.
Entrer à pied dans le centre commercial de Santa Fe ne peut se faire que par la partie
avant de l’ensemble, c’est-à-dire par les accès au parking dans l’avenue Vasco de
Quiroga, car le reste du périmètre du centre commercial est délimité par des murs et du
grillage et derrière se trouvent le parking sur trois niveaux et l’autoroute Mexico-Toluca.
Avant de pouvoir entrer dans l’édifice commercial, le piéton doit encore traverser la vaste
superficie du parking. A Angelópolis les boulevards Atlixcáyotl et del Niño Poblano
entourent le mall (comme le montre la photo 53). Ce sont les principales voies d’accès à
l’ensemble, mais en l’entourant elles rendent difficile l’entrée des piétons. Pendant des
années, les employés du centre commercial arrivant en transport collectif ont dû traverser
dangereusement ces voies pour arriver sur leur lieu de travail. Il n’y a pas de feux de
circulation, ni de passages piétons, ni de passerelles sur aucune des deux voies (jusqu’en
2006 où deux furent construites).Comme l’a raconté un travailleur de El Palacio de Hierro :
« on traverse là où on peut, il n’y a pas d’autre moyen, tu ne peux pas faire le tour jusqu’au
feu de l’Ibéro parce que tu perds beaucoup de temps, entre 15 et 20 minutes de marche
(là-bas, il y a un passage pour piétons). Alors le mieux, c’est de dire au colectivo de te
laisser en face du centre, ils sont déjà au courant, et après tu passes en courant les
contre-allées et les voies principales. C’est plus dangereux la nuit quand la visibilité est
réduite, en plus il y a la glissière de sécurité qui sépare les contre-allées. D’ailleurs un jour
il en manquait un bout, c’est comme ça qu’on l’a retrouvée un matin. Moi je crois qu’ils l’ont
fait exprès pour que les dames passent plus vite, parce que les pauvres elles ne pouvaient
pas la sauter avec leurs jupes » (Interview 19). Et tout comme à Santa Fe, l’entrée dans le
centre commercial d’Angelópolis se fait par les portes du parking car le terrain est délimité
par une grille. Comme on peut le voir sur la photo 53, les centres commerciaux de Santa
Fe et d’Angelópolis se présentent dans le paysage comme des îlots délimités par les
mêmes voies de circulation et les surfaces de stationnement. La taille de ces deux
surfaces joue également sur l’importance et l’insertion des malls dans ces zones.
Visuellement dans le paysage urbain, les édifices sont imposants, s’incorporant mal à
344
Chapitre VII
Les nouveaux pôles urbains, du mall à la zone
l’environnement, cela malgré les efforts du cabinet Sordo Madaleno pour donner à
Angelópolis et aux grands magasins une façade intégrale et agréable. Il en est de même à
Santa Fe, comme le mentionne M. Guerrien: « à Santa Fe, ses façades rectangulaires
unies, ternes et sans la moindre décoration évoquent une sorte de bunker géant »
(Guerrien Marc, 2004: 131).
Photo 53. Les malls Angelópolis y Santa Fe
Source: Gouvernement de l’état.
L’expérience
difficile pour le
piéton se répète à
n’importe quel
endroit de Santa
Fe et
d’Angelópolis.
Même à
l’extérieur du
centre
commercial, où
les
caractéristiques
physiques ne
favorisent pas
l’accessibilité à
pied.
Source: SERVIMET.
Comme nous l’avons démontré au cours de ce chapitre, le centre commercial, à Santa Fe
et à Angelópolis, a non seulement joué un rôle de détonateur pour le développement du
nouvel espace urbain, mais il s’est également introduit dans le territoire comme une
nouvelle centralité soutenue par les fonctions commerciales et sociales du lieu. Pour cela
et pour le caractère particulier de cette zone, s’y sont concentrés davantage d’activités
commerciales et de services qui ont permis à la totalité du complexe urbain de se
consolider comme un pôle, comme un nœud important pour la ville en termes
économiques. Et dans le cas de Santa Fe, c’est depuis cette zone que se font le contrôle
el la gestion de divers groupes d’entreprises et d’industries au niveau local, régional et
international. Alors qu’à Angelópolis, la zone a gagné de l’importance avec l’établissement
d’entrepreneurs locaux, dont l’impact peut arriver à être régional. De cette façon, on peut
dire que les zones de Santa Fe et Angelópolis sont des manifestations de la modernité
économique et politique du processus de globalisation.
345
8. Santa Fe et Angelópolis, fragments de la
ville?
L’élite se résigne à ne plus se satisfaire des villes, et se renferme dans des
ghettos privilégiés : « Ici tout fonctionne si bien qu’on a l’impression de ne
pas y vivre ». Et les avantages compensent la disparition de l’urbain.
(Monsiváis, Carlos, 1995 : 23)
Les chroniques urbaines écrites pas Carlos Monsiváis offrent une autre vision de ce qui
arrive dans la grande ville de Mexico. L’auteur a recours au terme de « ghetto » pour
désigner les zones où vivent les classes privilégiées et dénonce ainsi la supplantation de
l’urbain par les intérêts individuels. Nous faisons référence à ce phénomène mais en
considérant ce que d’autres auteurs nomment comme la privatisation de la ville et ces
conséquences dans la division ou la fragmentation de l’espace urbain.
En Sciences Sociales, la fragmentation peut s’entendre comme la division d’une unité,
cette dernière entendue comme la société ou, dans le cas des études urbaines, la ville. De
ce point de vue, différents auteurs ont élaboré des analyses qui ne se contentent pas
d’aborder la division physique mais considèrent les processus sociaux, économiques et
politiques. F. Navez-Bouchanine souligne que le terme fragmentation a été utilisé dans les
années 60 pour évoquer le fractionnement horizontal et vertical dans la ville ainsi que les
organismes de gestion dérivant du processus de suburbanisation (en faisant une emphase
sur les processus politico-administratifs). L’auteur mentionne que, à la fin des années 80,
la notion de fragmentation s’est étendue et s’est appliquée à l’étude de la société urbaine
et aux formes socio-spatiales éclatées, résultant du capitalisme avancé et de la
mondialisation des processus économiques, principalement dans les villes des pays du
Nord (Navez-Bouchanine, F., 2002). Cette approche insiste sur la continuité du tissu urbain
et les processus de production, en se centrant sur les manifestations de la ville
fragmentée, c'est-à-dire les espaces urbains fermés, comme le sont les ensembles
d’habitations clôturés, les malls et les centres d’affaires. Cette vision a eu une influence sur
les analyses des villes latino-américaines où l’on parle aussi de fragmentation en référence
à l’augmentation des espaces privés, fermés et munis de forts dispositifs de sécurité
(Borsdorf, Axel, 2003 ; Capron, Guénola, 2000 ; Guerrien, Marc ; Janoschka, Michael,
2002 ; Prévôt Schapira, Marie-France, 1999 ; Thuillier, Guy, 2005).
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Dans ce sens, Prévôt Schapira considère que les manifestations de la fragmentation sont
apparues dans les métropoles latino-américaines à partir des années 80 : « Le terme
suppose que ce qui devait montrer un fonctionnement global a explosé en multiples unités
et qu’il n’y aurait plus une unité de l’ensemble urbain. On assisterait, dans le sens
géographique et métaphorique du terme, à une fragmentation de plus en plus marquée du
marché du travail, du système de transport et à une involution du centre » (Prévôt
Schapira, Marie-France, 2001 : 38). Et l’auteur insiste sur l’usage qu’on a donné au
concept pour faire référence aux « processus qui ont fait éclater l’unité de la ville…les
conséquences des nouvelles logiques qui président à la gestion des services privatisés…la
création de territoires ad hoc où se déploient les nouvelles politiques sociales destinées
aux populations pauvres…Enfin, le terme s’emploie pour analyser un phénomène de plus
en plus fréquent dans la grande métropole latino-américaine, la proximité de riches et de
pauvres, mais dans des espaces hermétiquement fermés, ce qui crée des relations
asymétriques entre les deux parties de la ville » (Prévôt Schapira, Marie-France, 2001 : 3839).
Considérant cette dernière dimension, la fragmentation implique autant des aspects
physiques que fonctionnels et sociaux, raison pour laquelle ce genre d’analyse rejoint
fréquemment la ségrégation sociale mais sans qu’on explique forcément les relations ou
les causes entre un phénomène et l’autre. Plus encore, la fragmentation peut dériver sur
une connotation négative, telle que la perte de la totalité de la cohérence sociale ou de
l’espace urbain, comme le remarque Vidal Rojas : « il nous semble que l’association
établie entre les nouvelles formes d’évolution et d’organisation de l’espace urbain, l’idée de
crise comme explication de cet état, le sens et le contenu critique accordés à l’idée de
fragmentation -censée expliquer la ville contemporaine- trouvent leur explication dans un
paradigme explicite : l’unité indivisible de l’espace ville. Dès que cette unité est considérée
rompue, la ville est conçue comme étant en crise, et, par là même, fragmentée, c’est-àdire, cassée, fissurée, morcelée, etc., selon un contenu négatif » (Vidal Rojas R., 2002: 44)
Le risque de ce genre d’associations conceptuelles est d’attribuer uniquement à l’espace
l’explication des phénomènes sociaux, comme le souligne Prévôt Schapira, « sans doute, il
convient d’aborder le terme fragmentation avec la distance critique suffisante et faire
attention aux projections trop simplistes du spatial au social. L’important de cette définition
est qu’elle rehausse la complexité des changements opérés dans la grande ville latinoaméricaine. L’idée est qu’une société en archipel produit un entrelacs de différents
espaces
et
concède une
visibilité
accrue
aux
différences,
aux
replis
et
au
communautarisme de tout genre, ce qui met en danger les formes d’urbanisation passées,
348
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
entièrement construites sur l’existence d’un espace public » (Prévôt Schapira, MarieFrance, 2001 : 40).
Sur cette base, nous pouvons reprendre la notion de fragmentation pour continuer
l’analyse de Santa Fe et d’Angelópolis. Car cette notion nous permet de comprendre, les
nouveaux modèles de production de l’espace urbain où la conception par projet révèle la
production d’une unité dans l’espace, une portion du territoire délimitée, où se concentrent
l’investissement et les activités économiques, au mépris parfois de la totalité de la ville.
Ensuite, l’idée de fragmentation permet une lecture de l’organisation de ces nouveaux
espaces en rapport avec le reste de la ville et aide à comprendre de quelle façon ces
périphéries s’articulent par l’intermédiaire de flux de personnes, d’informations et de
produits, fonctionnant comme un agrégat d’îlots ou des archipels discontinus sur le
territoire.
Divers auteurs ont étudié la croissance de la ville et le surgissement des nouveaux
territoires dans la périphérie. A différents moments, ils ont employé des termes et
qualificatifs divers pour appréhender les nouvelles formes urbaines : Megalopolis
(Gottman, J., 1961), Technoburb (Fishman, Robert, 1987), Edge City (Garreau, Joël,
1991), Ville Archipel (Vidar, J., 1994), Exopolis (Soja, Edward W., 2000), Outer Cities
(Muller Peter, O., 1976), Technopole, etc.235. En effet ces termes correspondent à des
logiques, des temporalités et des contextes différents de ceux de l’Amérique Latine et en
particulier à ceux du Mexique. Toutefois, nous pourrions dire qu’au Mexique, Santa Fe ou
Angelópolis reproduisent d’une certaine manière le phénomène décrit par J. Garreau :
« J’ai nommé ces nouveaux centres urbains Edges Cities. City parce qu’ils contiennent
toutes les fonctions que la ville a eues, bien que ce soit d’une façon séparée où quelques
unes sont arrivées à se reconnaître pour ce qu’elles sont. Edge parce que ce sont des
mondes vigoureux de pionniers et d’émigrants, surgissant en dehors des vieux centres de
villes, là où trente ans avant il y avait des petits villages ou des terres de culture »
(Garreau, Joel, 1991 : 4) Parce Santa Fe et Angelópolis dénotent d’une certaine manière
des phénomènes d'apparition de nouvelles centralités périphériques et évoquent en
quelque sorte les transformations vécues à Mexico et Puebla, où ces nouveaux espaces
répondent davantage au modèle de villes constituées de sous-centres tertiaires. Comment
ces nouvelles formes d’edges cities236 à la latino-américaine se présentent-elles ? Quels
sont les éléments qui les rendent différentes des autres zones de la ville ?
235
A ce propos Oatley, Nick (2001) offre une réflexion plus profonde sur les différents termes
employés pour nommer ces nouveaux territoires (Oatley, Nick, 2001).
236
Comme nous l’avons déjà mentionné, le concept d’Edge City correspond à la réalité nordaméricaine, et J. Garreau souligne même les caractéristiques suivantes pour pouvoir identifier une
349
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Comme nous l’avons souligné au chapitre 7, Santa Fe et Angelópolis se font remarquer
par la concentration des entreprises, des commerces et des services. Mais si l’on évoque
le travail réalisé par G. Caprón et d’autres chercheurs sur les espaces fermés dans la ville,
nous pouvons en tirer d’autres particularités ; « Barra da Tijuca à Rio, Santa Fe à Mexico,
Pilar à Buenos Aires sont des prototypes d’une ville qui se veut nouvelle, en rupture avec
les formes urbaines antérieures: ensembles résidentiels sécurisés, centres commerciaux,
multiplexes, universités privées, cimetières réservés, parcs industriels et sièges sociaux
construisent une ville privée où, symptomatiquement, il est difficile de circuler autrement
qu’en voiture. Dans ces quartiers, les trottoirs sont inexistants, traverser la rue à pied est
dangereux : marcher est le ‘stigmate’ du pauvre, du domestique, du personnel d’entretien
ou de service, qui doit s’astreindre à de longs périples en transports en commun pour
rejoindre son lieu de travail » (Capron Guénola et al, 2006: 206-207). On peut signaler en
outre que cette rupture indiquée par les auteurs entre les formes urbaines antérieures et
les nouvelles zones se crée également à travers la composition du paysage dans son
ensemble, où l’on privilégie les formes qui représentent un mélange de prestige et de
richesse économique. Dans ce sens, le paysage de ces territoires peut être interprété
aussi en termes de pouvoir, comme le fait Zukin : « le paysage représente l’architecture ou
la classe sociale, le genre et les relations raciales imposés par de puissantes institutions.
Dans un sens large, cependant, il enveloppe tout le panorama que nous observons : les
deux à la fois, le paysage du pouvoir ; cathédrales, usines, gratte-ciels et le paysage
subordonné, résistant ou expressions locales des non-puissants ; villages, chapelles,
périphéries et logements. Un paysage symbolique et matériel, situé entre la différenciation
socio-spatiale ou le capital impliqué par le marché et l’homogénéité socio-spatiale du
travail » (Zukin, Sharon, 1991 : 16). De telle façon qu’architecture et forme urbaine non
seulement forment la ville mais marquent ainsi une différence « parce qu’ils forment la ville
et la perception qu’on a d’elle, ils sont matériels et aussi symboliques » (Zukin, Sharon,
1991 : 42).
2
edge city : 5 millions de pieds carrés (approximativement 465 m ) ou plus d’espaces de bureaux ;
2
600 000 pieds carrés (plus de 55000 m ) d’espaces commerciaux ; elle contient plus de population
travailleuse que d’habitants ; elle est perçue par la population comme un lieu unique qui contient
tout, travail, commerces et loisirs ; trente ans avant, l’endroit n’avait pas les caractéristiques d’une
ville, l’espace était constitué de quelques habitations ou de champs de culture. (Garreau, Joel,
1991 :6-7).
350
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
8.1.
L’architecture et la morphologie: les tracés qui donnent de la valeur
Comme nous l’avons déjà expliqué, à Santa Fe, plus qu’à Angelópolis, le paysage se
compose de créations modernes et d’œuvres monumentales d’architectes de renommée
internationale. Sur cette zone, les œuvres d’architecture éclectique suivent le modèle de
l’esthétique internationale. Chacune se présente comme une unité indépendante de son
entourage, comme des îles démarquées par des trottoirs, des jardins où le béton et les
verres réfléchissants défendent à leur tour le monde intérieur contre l’extérieur. La
communication réduite avec les alentours se fait au moyen de panneaux discrets qui aident
à identifier les édifices et sont la seule façon de connaître l’activité, le propriétaire ou le
locataire qu’ils hébergent. Ces immeubles aux dessins distinctifs, de plus en plus
innovateurs, deviennent le symbole du pouvoir économique. Architecture et représentation
rivalisent entre elles pour se faire remarquer dans le paysage. Ainsi, les ingénieurs,
architectes et urbanistes chargés de dessiner ces espaces deviennent les spécialistes du
marketing urbain, produisant surtout à Santa Fe une diversité de formes et de hauteurs.
Les mécènes de cette architecture sont les capitaux locaux et étrangers : entreprises
immobilières et grandes sociétés. La localisation, la taille du terrain, le tracé, la forme de
l’édifice mais aussi les matériaux, la hauteur, la couleur et la texture aident à se faire
remarquer dans le paysage. Peu importe si l’on s’intègre ou non au contexte, ce qui est
important c’est de faire ressortir la valeur de la forme et son contenu. Mais tous les édifices
de Santa Fe ou Angelópolis ne réussissent pas à devenir des icones architecturales. Seuls
le sont ceux qui, grâce à leurs formes innovatrices, arrivent à attirer l’attention de la
population, devenant alors les références de la zone et de la ville. C’est le cas de l’édifice
Calakmul, œuvre de l’architecte Agustín Hernández, bâtiment connu comme « le lavelinge », pour sa forme cubique avec un cercle à l’intérieur (cf. photo 54), il héberge des
bureaux dans le Centro de Ciudad de Santa Fe. A Angelópolis ressortent les tours JV
parce qu’elles sont les immeubles les plus hauts de la ville, avec 25 étages, c’est à dire
presque 100 mètres de hauteur237. D’autres immeubles se font remarquer plus pour leur
fonction, c’est le cas des centres commerciaux et des institutions éducatives comme l’Ibéro
ou le TEC de Monterrey. Ainsi, la forme et la fonction participent à la représentation du
237
Les deux tours de bureaux et d’habitations ne se trouvent pas exactement à l’intérieur de la
réserve Atlixcáyotl, car les bâtiments ont été construits dans la prolongation de la réserve Atlixcáyotl
qui arrive jusqu’au poste de péage d’Atlixco. Cette dernière a été créée sur l’initiative de la
commune de San Andrés Cholula. www.grupojv.com.mx
351
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
paysage de prestige, ils symbolisent le pouvoir de l’économie, de la consommation et de la
connaissance. L’architecture de ces entreprises devient emblématique et rivalise avec
d’autres genres de symboles (comme nous le montrons dans la photo 54), c’est le cas du
monument aux Anges dans la réserve Atlixcáyotl qui représente la fondation de la ville de
Puebla et marque l’entrée de la réserve (située là où se trouvait auparavant le poste de
péage de l’autoroute). Il en est de même du pont Porte Santa Fe (à l’entrée nord-ouest de
Santa Fe). Ce pont sert de liaison avec la prolongation Paseo de la Reforma et indique le
début de la zone moderne238.
Photo 54. Références architecturales à Santa Fe et Angelópolis.
L’édifice
Calakmul (à
gauche) et les
tours JV, sont
devenus des
icônes de
l’architecture
moderne.
Source: Yadira
Vázquez, 2008.
Porte Santa Fe
(à gauche) et le
monument aux
Anges,
marquent
l’entrée des
nouvelles
zones.
Source: Yadira
Vázquez, 2006.
Le Tec de
Monterrey
campus Santa
Fe (à gauche)
et Angelópolis.
Source: Yadira
Vázquez, 2006.
238
Puerta Santa Fe est aussi l’une des voies de circulation les plus importantes de la zone, avec les
tunnels de Bosques de la Lomas et le Pont des Poètes (Puente de los Poetas).
352
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Santa Fe et Angelópolis sont structurées le long de grandes voies de circulation. Ces
tracés donnent aussi forme et articulent les différentes zones239. Il y a, à Santa Fe, trois
principaux axes qui vont d’est en ouest, la prolongation Paseo de la Reforma, l’autoroute
Mexico-Toluca et l’avenue Vasco de Quiroga. Les voies de desserte sont les avenues
Javier Barrios Sierra, Bernardo Quintana et Santa Lucía qui suivent le même sens. Les
axes qui relient les zones du nord au sud sont les avenues Carlos Lazo, Mariano
Hernández Barrenechea et Salvador Agraz ainsi que d’autres rues secondaires. Sur la
réserve d’Atlixcáyotl, les boulevards Atlixco et Atlixcáyotl structurent la zone du nord-est au
sud-ouest tandis que le boulevard du Niño Poblano, l’avenue de las Torres et le
périphérique leur sont perpendiculaires.
Les conditions topographiques et les voies existant antérieurement ont influencé le tracé
de la nouvelle zone de Santa Fe, créant des parcelles irrégulières qui s’alignent aux rues.
Les routes principales constituent souvent des barrières, difficilement franchissables, c’est
le cas de l’autoroute Mexico-Toluca. Mais il y a aussi d’autres barrières naturelles, ce sont
les ravins et les collines au sud-ouest (délimitant les terrains de la Ponderosa et Prados de
la Montaña II) ces éléments marquant les limites de l’accroissement urbain -même si dans
les ravins on observe encore quelques logements-. A Angelópolis, le fleuve Atoyac est une
limite naturelle qui freine les constructions et celles qui se situent sur ses rives offrent de
grands risques pour ses occupants. Mais bien que dans les réserves territoriales les
conditions aient été aptes à l’urbanisation, le tracé des terrains s’est fait en forme
d’alvéoles ce qui a déconcerté les résidents habitués à la forme orthogonale du centre
historique, comme l’a exprimé le directeur de la section des réserves territoriales du
Ministère du Développement Urbain de l'Etat de Puebla : « Ici, étant donné que le terrain
était plat, ils ont pu faire autre chose, mais je crois que ce sont des étrangers qui ont fait le
tracé et ils n’ont rien compris à notre ville, pour nous c’est un labyrinthe et il n’a pas de
raison d’être, parce qu’on aurait pu suivre le tracé orthogonal et traditionnel du centre »
(Interview 28). Le labyrinthe, comme le nomme le fonctionnaire, est composé de grandes
zones, parmi lesquelles on distingue le centre commercial et la zone d’équipements
(l’hôpital du Niño Poblano, l’Ibéro et le TEC de Monterrey). Les autres terrains présentent
des utilisations mixtes, mais les zones ne sont pas identifiées, c’est le contraire de Santa
Fe où il existe 14 zones reconnues par leurs noms (dont la plupart proviennent des
carrières) : Totolapa (centre commercial), Peña Blanca, Centro de Ciudad, La Loma, La
Fe, Cruz Manca, La Potosí, Arconsa, Ponderosa, Tlayapaca, Prados de la Montaña (zone
scolaire), La Mexicana et Hueyatla.
239
A Santa Fe c’est la SEDUVI qui s’est chargée d’établir les sens et les noms des voies et ils ont
été approuvés par la Commission de nomenclature du DDF (commission créée par accord du 21
juin 1984). A Angelópolis c’est la SEDURBECOP qui s’est chargée de ce travail.
353
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
A Santa Fe, les zones qui jouent le rôle d’articulateurs sont le Centro de Ciudad, le centre
commercial et Prados de la Montaña, étant donné que s’y concentrent des services
d’impact local et régional. Les surfaces les plus anciennes s’étendent le long de l’avenue
Vasco de Quiroga et les constructions plus récentes se trouvent à Cruz Manca où l’on
construit actuellement des édifices très hauts, comme on peut l’apprécier sur la photo 55. A
Angelópolis, le rythme de construction a été lent, se développant en premier sur les
superficies les plus proches des grandes voies et de la ville. Toutefois, comme nous
l’avons expliqué au chapitre 7, les terrains de Santa Fe et Angelópolis ne sont pas tous
occupés et certaines superficies sont encore vides, créant une discontinuité dans le tissu
urbain. A Angelópolis, les zones les moins achevées se trouvent dans la direction du
périphérique ainsi que dans quelques zones à usage d’habitation plus éloignées du
boulevard Atlixcáyotl (voir photo 55). A Santa Fe, outre les centres d’enfouissement, il
existe encore des terrains vagues comme, par exemple, à La Mexicana et à La Ponderosa.
Photo 55. Discontinuité et hétérogénéité à Santa Fe y Angelópolis.
A Santa Fe les immeubles contrastent avec les
zones où il n’y pas d’urbanisation.
Source: Yadira Vázquez, 2007.
A Angelópolis les zones plus développées se
trouvent proches des grands axes et de la ville de
Puebla. Mais il reste des terrains vagues vers le
périphérique. Source: Yadira Vázquez, 2007.
Dans les deux cas, de Santa Fe et d’Angelópolis, il faut remarquer la composition urbaine
sous formes d’îlots irréguliers qui entraîne un fonctionnement intérieur par zones avec une
connexion difficile entre chacune d’elles, non seulement à cause des barrières physiques
(ravins, rivières et voies de communications) mais surtout à cause des distances peu
adaptées aux déplacements à pied. Ceci contribue au manque de connexion intra-zones et
354
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
à l’enclavement des quartiers. Il en découle, comme nous l’avons déjà dit, que l’utilisation
de la voiture y est nécessaire. De plus, la différence dans les styles architecturaux, les
formes des terrains et l’homogénéité d’utilisation du sol à l’intérieur de chacune des zones
donnent l’impression d’un manque d’unité de tout l’ensemble.
Le paysage de Santa Fe et d’Angelópolis se complète avec d’autres espaces représentant
un autre type de pouvoir symbolique : les églises. Ces espaces de culte continuent à avoir
de l’importance au Mexique où, selon les données du dernier recensement, 87,99% des
habitants sont chrétiens (INEGI, 2000). A Santa Fe et Angelópolis, la présence des églises
n’a pas été prévue sur le tracé des projets originaux; cependant, sur l’initiative des chefs
d’entreprises et des habitants établis dans la zone, on a destiné des terrains à leur
construction. A Angelópolis, la nouvelle église, d’architecture moderne, a été inaugurée en
2004, elle est située sur le boulevard Atlixcáyotl et consacrée à la Vierge du chemin
(Virgen del Camino). Tandis qu’à Santa Fe, on a annoncé la construction de l’édifice en
2006, sur un terrain faisant face à l’Ibéro et au centre d’enfouissement. L’œuvre est
proposée et financée par l’Opus Dei et des chefs d’entreprises de la zone, l’architecte
Javier Sordo Madaleno en a même donné le dessin que l’on peut voir sur la photo 56240.
Photo 56. Les églises à Santa Fe et Angelópolis.
Source: Yadira Vázquez, 2007.
Source: www.iglesiadesantafe.org.mx
Les espaces symboliques de la religion catholique se sont aussi implantés à Angelópolis (à gauche)
et à Santa Fe. Cette dernière a été dessinée par Sordo Madaleno.
240
www.iglesiadesantafe.org.mx
355
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
8.1.1.
Un ordre presque parfait
Comme nous l’avons expliqué, à Santa Fe et Angelópolis, l’organisation est dicté par les
avenues à grande circulation, la fonction des différents espaces et particulièrement, dans
le cas de Santa Fe, par les normes architecturales qui essaient d’éviter tout genre de
contamination visuelle (panneaux, câbles aériens, antennes, etc.). Cet ordre et
l’architecture sont également porteurs d’un autre genre de signification, celui des concours
et des prix internationaux : « Le Conseil des biens fonciers et la Chambre de commerce de
Dallas ont l’honneur de remettre le premier prix international d’Excellence en
développements urbains au régent de la ville de Mexico, Manuel Camacho Solís, pour sa
vision, la création et l’implantation du projet Santa Fe » (The Real Estate Council, The
Greater Dallas Chamber of Comme, 1993 : 1). En 1996, l’édifice Calakmul Coronado
recevait le premier prix national de l’acier et le premier prix national d’édifice intelligent ; en
1997, le premier prix pour l’édifice intelligent de la Chambre Mexicaine de l’Industrie de la
construction et la mention d’honneur à la Ve Biennale d’architecture mexicaine de 1998. Le
Corporatif Visión des architectes J. Francisco Serrano et Susana García Fuentes a
remporté en 1996 la médaille d’argent à la IVe Biennale d’architecture mexicaine. Le
Centre commercial Angelópolis a été considéré comme le meilleur centre commercial de
l’an 2000 par l’International Council of Shopping Centres.
Malgré l’ostentation et le luxe qui transparaissent à Santa Fe et Angelópolis, ces deux
zones ne peuvent oublier leur passé. Aux alentours d’Angelópolis, il y a encore des
champs de maïs qui feront peut-être rapidement l’objet de la spéculation immobilière,
tandis qu’à Santa Fe, on observe encore des traces de ce qu’ont été les carrières. Il y a
quelques années, on continuait même à extraire du matériel de la sablière La Rosita. Les
tonnes d’ordures sont cachées sous des couches de terre et de gazon. Les anciens
centres d’enfouissement seraient presque ignorés par les visiteurs, mais l’odeur de la
décomposition des ordures arrive quelquefois à imprégner l’ambiance. Les autorités de la
capitale et les habitants eux-mêmes en sont conscients mais ils préfèrent éviter les
questions sur le risque que représentent le biogaz241 et les odeurs.
241
En 1995, le DDF a présenté un projet pour utiliser le biogaz provenant des centres
d’enfouissement de Prados de la Montaña et produire de l’énergie électrique (Panza Saenz, Arturo,
28 mars 1995). On espérait ainsi avoir un meilleur contrôle des émissions de gaz, toutefois on a
abandonné le projet ainsi que l’attention technique aux centres car, comme nous avons pu le
356
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Le paysage de modernité et d’ordre présent à Santa Fe et Angelópolis cache d’autres
formes d’appropriation et d’utilisation des espaces et ceci malgré les efforts des
producteurs de l’espace urbain, autorités publiques, habitants et vigiles qui essaient
d’éviter le désordre, la saleté et la pollution. Ces appropriations sont produites par le
rapport usage, fonction et forme de ces territoires modernes. Il y a une sorte de réponse
des habitants, travailleurs, usagers et visiteurs face aux espaces et formes inadéquats aux
nécessités humaines. Le manque de transports, de zones réservées aux piétons, de
parkings, de parcs et d’endroits pour manger provoquent des manifestations et des
pratiques divergentes, comme par exemple, les vendeurs ambulants dont nous avons
parlé. Il est évident que les consommateurs de ce service ne sont pas seulement les
travailleurs de la construction mais aussi ceux du centre commercial et des bureaux. En
outre, on observe dans les deux zones de l’affichage sauvage collé sur le mobilier urbain,
mais aussi des stations de taxis improvisées et des tags (voir photo 57).
Photo 57. Formes d’appropriation des espaces de Santa Fe et Angelópolis.
Le paysage de modernité et d’ordre présent à Santa Fe et Angelópolis cache d’autres formes
d’appropriation et d’utilisation des espaces et ceci malgré les efforts des producteurs de l’espace urbain,
autorités publiques, habitants et vigiles qui essaient d’éviter le désordre, la saleté, les tags et la pollution.
Source: Yadira Vázquez, 2007.
constater pendant le travail de terrain, un grand nombre des torchères servant à brûler le gaz ont
cessé de fonctionner.
357
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Si en effet Santa Fe et Angelópolis constituent des exemples de territoires du pouvoir
économique, ceci se remarque non seulement dans les habitudes de consommation,
l’architecture et la morphologie urbaine mais aussi au niveau de l'habitat. Sur ce sujet nous
pouvons nous demander, qui sont les habitants de ces espaces ? Quelles sont les
représentations qui se génèrent dans les pratiques et l’habitat à Santa Fe et Angelópolis ?
Prévôt Schapira répond d’une certaine manière à notre question, mais en faisant référence
à Buenos Aires : « Ils représentent l’autre face du changement, parce que les groupes
engagés dans la croissance économique sont, à de nombreux égards, les producteurs et
les consommateurs des nouveaux styles de vie et de ville. Ces groupes sont composés
dans leur majorité de cadres associés aux nouvelles compétences…Quoi qu’il en soit, en
réponse à la croissante incertitude, le nouveau style de vie dont est porteur cette ‘classe de
services’ se caractérise par un rejet croissant de la voie publique et par une relégation à la
sphère privée » (Prévôt
Schapira,
Marie-France,
2001 :
44).
Cependant,
avant
d’approfondir l’analyse des pratiques à Santa Fe et Angelópolis, il est important de
comprendre le processus de production du logement et leur composition dans les deux
zones.
8.2.
Le rêve de vivre à la périphérie : les zones résidentielles de Santa Fe
et Angelópolis
Dans les années 60, Ciudad Satélite représentait la modernité en termes de style de vie
comme le souligne Prévôt Schapira « dans les années 1960, Ciudad Satélite, dans la
périphérie nord de Mexico, vaste ensemble de petites maisons bon marché auquel furent
associés un centre commercial…et un autociné (sans doute le premier en Amérique
Latine), a symbolisé l’ascension sociale et l’entrée du Mexique dans la modernité » (Prévôt
Schapira Marie-France, 1999: 132). L’ensemble représentait la modernité, parce qu’il
répondait au modèle d’habitation suburbain des Etats-Unis242, c'est-à-dire, un groupement
242
Les premières références des suburbs résidentielles américains remontent à Llewellyn Park
(1850) de l’architecte Alexander Jackson à Orange, New Jersey ; Roland Park (1891) de Frederick
Law Olmsted à Baltimore et The Country Club District (1923) à Kansas City de Jesse Clyde Nichols
(fondateur de l’Urban Land Institute). Le deux derniers mentionnés aussi au premier chapitre
comme antécédents des centres commerciaux, ils sont aussi des exemples de développements de
logements qui ont inclus un centre commercial, mais dans le cas du Country Club District de Kansas
City, une association s’est chargée de l’entretien ce qui a constitué l’un des antécédents de ce qu’on
358
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
de maisons chacune entourée de jardins et dans un voisinage tranquille. Le rêve de vivre
dans cette périphérie mexicaine était réservé à la classe moyenne comme l’explique S.
Tamayo, « Ciudad Satélite a ramené l’idée de l’American way of life des suburbs des
Etats-Unis ; elle a été dessinée par Mario Pani et Domingo García Ramos, en 1957, selon
les normes de la modernité du moment. Elle a été habitée par les nouvelles familles de
classe moyenne qui grandissaient en même temps que les nouvelles entreprises
nationales et la bureaucratie de l’État » (Tamayo, Sergio, 2001 : 2003). Ce modèle a surgi
en contrepartie du développement d’autres quartiers de la ville, comme Ciudad
Netzahualcóyotl, là où les colonias résultaient de l’occupation illégale et de l’autoconstruction par les habitants.
A Satélite, comme dans les périphéries américaines, le centre commercial est le symbole
de ce nouveau style de vie « le mall reste un symbole de la prospérité nationale de
l’identité suburbaine » (Clapson, Mark, 2003 : 31. Traduit de l’anglais). Cette identité s’est
renforcée avec d’autres principes, comme l’explique R. Fishman : « Suburbia est plus
qu'un ensemble d’édifices résidentiels, elle exprime des valeurs profondément ancrées
dans la culture bourgeoise que l’on peut rattacher à une utopie bourgeoise…Depuis ses
origines, le monde suburbain de l’oisiveté, la vie de famille et l’union avec la nature se sont
fondés sur le principe de l’exclusion. Le travail se trouvait exclu de la résidence familiale,
les villas de la classe moyenne ont été séparées des maisons de la classe ouvrière, le vert
de la banlieue faisait contraste avec le gris de l’environnement pollué » (Fishman, Robert,
1987 : 4. Traduit de l’anglais). Pour M. Clapson, ces éléments ont défini le cadre de vie qui
rendait la périphérie attrayante « une maison et un jardin aux abords de la campagne avec
de nombreux parcs et agréments étaient essentiels à la vision suburbaine, les deux
fortement mis en relief par les promoteurs et hautement appréciés par les consommateurs.
Toutefois, l’ambiance n’était pas seulement constituée par des qualités matérielles mais
aussi par le genre de personnes qui y habitaient. Pour la majorité des suburbs, le ton social
du voisinage était un rapport inextricable avec la qualité de l’ambiance résidentielle. Les
personnes voulaient vivre avec des gens de même niveau. Donc, la classe sociale a été
d’une importance centrale dans la compréhension de l’aspiration au suburb » (Clapson,
Mark, 2003 : 52. traduit de l’anglais).
Effectivement, comme la périphérie américaine, Ciudad Satélite se distinguait pour son
homogénéité sociale vu que la majorité de ses habitants appartenaient à la classe
moyenne. Quarante ans plus tard, à Santa Fe et Angelópolis, on assiste à la construction
appelle aux Etats-Unis le Common Interest Developments, c'est-à-dire un ensemble de maisons
individuelles, planifiées et administrées par une organisation privée chargée de fournir les services à
la communauté.
359
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
d’une nouvelle version de la périphérie moderne et celle-ci, comme elle l’avait fait
auparavant, se reproduit avec ses propres symboles et valeurs. Dans les projets initiaux du
gouvernement, les zones de logements hébergeraient tous les secteurs de la population.
Le Plan Général de Santa Fe de 1989 comprenait plus de 200 ha. pour le logement,
comme l’annonçait le document « plus de 20% du terrain sera occupé par des zones
d’habitation où l’on construira des logements pour la classe aisée, des logements pour la
classe moyenne et des logements populaires » (SERVIMET, 1990). En réalité, 162 ha. ont
été prévus pour édifier des habitations mono-familiales et plurifamiliales qui ont été
réparties sur Centro de Ciudad, Cruz Manca, La Fe, La Mexicana et La Loma. En
particulier, La Loma est située sur l’une des superficies la plus élevée de la zone, entourée
de ravins et d’arbres elle a été destinée à la construction des logements résidentiels pour
la classe aisée. On prétendait ainsi créer une cohabitation des différentes catégories de
logements à Santa Fe « ces développements résidentiels auront une influence positive sur
l’endroit, non seulement parce qu’ils donneront plus de valeur au terrain mais aussi parce
qu’ils introduiront dans la région des niveaux socioculturels plus élevés qui pourront
contribuer à la promotion du développement des lotissements de logements moyens et
populaires » (SERVIMET, 1990). Malgré les intentions exprimées dans le Plan, pendant le
développement et la commercialisation de la zone, étant donné les caractéristiques et les
prix des terrains, ce sont les entreprises immobilières qui ont acquis la majeure partie des
superficies destinées aux habitations. Celles-ci, à leur tour, ont rentabilisé leurs
investissements en construisant des logements de luxe destinés aux secteurs à revenus
élevés. Le résultat montre une prédominance d’appartements et de maisons pour des
familles aisées.
A Puebla, le Programme Sous-régional de Développement Urbain pour les communes de
Cuautlancingo, Puebla, San Andrés et San Pedro Cholula de 1994, a destiné un peu plus
de 520 ha. (48% de la superficie des réserves territoriales Quetzalcóatl et Atlixcáyotl) à
l’usage d’habitation. Comme nous en donnons le détail sur le Tableau XV, de la superficie
totale des réserves, 32,3% devait recevoir des logements pour familles à bas revenus,
6,02% pour familles de classe moyenne et 9,88% des logements résidentiels pour des
foyers à revenus élevés. Ces dispositions se sont modifiées peu à peu pendant l’exécution
du programme mais le changement le plus important se trouve dans la version du
Programme de 1997 auquel se sont incorporés les programmes fédéraux de logement
social proposés par la SEDESOL. Grâce à cette décision, on devait parvenir à construire
des habitations couvrant plus largement la population défavorisée et à la fois injecter les
ressources nécessaires pour dynamiser la zone qui se trouvait paralysée suite à la crise de
360
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
1994. C’est ainsi qu’on a appliqué différents programmes et schémas de financement : lots
avec des services destinés aux personnes qui touchaient de 1,5 à 2 fois le SMIG (entre
33,75 et 45 pesos par jour), Prohogar (pour la population touchant de 1,5 à 3 SMIG),
logement en gros œuvre (de 2 à 3,5 SMIG) et logement social (de 3,5 à 5 SMIG).
En 1998, on a ajouté le Programme Fédéral de Crédit et Subside au Logement Progressif
(VIVAH) qui a servi à construire environ 800 maisons dans la colonia Gobernadores de la
réserve Atlixcáyotl. Un habitant de cette colonia avait acheté auparavant un terrain sur
l’une des réserves et ensuite fut exproprié, il nous a expliqué :
« VIVAH 98 est un programme du gouvernement fédéral, de SEDESOL, ce sont des
logements bruts sans finitions mais le gouvernement de l’état offrait les terrains. Pour
qu’on te remette ces logements il fallait appartenir à un groupe « de pauvreté
extrême », gagner moins d’un SMIG, être en train de louer et être dans des conditions
de vie difficiles. En échange, tu devais payer un acompte de 6 000 pesos
(approximativement 660 dollars) et ensuite des mensualités de 300 pesos (34 dollars)
jusqu’à couvrir 25 000 pesos (2 770 dollars). Le terrain mesure 90 m2 (avec une
construction de 24 m2) comme l’indique la norme. C’est excellent ! Parce qu’ils sont sur
la réserve territoriale avec tous les services, relativement bien situés et, à ce prix, ce
n’est pas mal…A Atlixcáyotl, on a construit aussi ce genre de logement d’intérêt social
où le gouvernement fédéral répète le programme au bout de deux ans environ et celuici s’appelle Gobernadores. Cela a été le même processus avec des gens qui offraient
les mêmes exigences et ils ont assigné environ 500 logements » (Interview 23).
Le directeur du fideicomiso des réserves a précisé à propos de ces programmes
gouvernementaux : « Pour le logement, on a donné des stimulants vers 97, 98. Le
gouvernement fédéral a créé divers programmes de logements par l’intermédiaire de FOVI
(Fonds d’Opération et de Financement Bancaire au Logement243) et d’autres institutions
pour faciliter le développement de logements subventionnés. Alors, c'est un habitat qui
fonctionne pour des personnes ayant de faibles ressources. Un autre programme, VIVAH a
été aussi subventionné, il est dirigé par SEDESOL mais il devait aussi compter sur la
participation de l’état et de la commune. Dans ce cas, le gouvernement de l’état a apporté
les terrains et les services d’eau, d’éclairage et de drainage. Le gouvernement fédéral a
apporté 18000 pesos pour chaque logement en gros œuvre et l’acheteur versait 6000
pesos. La valeur du gros œuvre était de 24000 pesos mais le gouvernement de l’état a
apporté le terrain et les services » (Interview 24).
Selon les données du gouvernement de l’état, ces différents schémas de financement ont
généré plus de 30 000 logements sociaux dans les deux réserves (nous donnons le détail
sur le Tableau XV). En ce sens, c’est cela la principale différence entre Angelópolis et
Santa Fe car, dans cette dernière, et jusqu’à maintenant, le gouvernement n’a pas
243
Le FOVI est un fideicomiso public, constitué par le gouvernement fédéral en 1963, pour financer
la construction de logements d’intérêt social.
361
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
construit des habitations populaires et n’a pas non plus appliqué de programme de
financement pour les familles à faibles ressources contrairement à ce qu’on avait annoncé
au début du Plan prioritaire.
D’un autre côté, à l’intérieur des zones de Santa Fe et d’Angelópolis, on a inclus des
quartiers qui à l’origine étaient des lotissements produit de l’auto-construction et établis sur
des terrains non prévus pour cela. C’est le cas des colonias Jalalpa et Carlos A. Madrazo à
Santa Fe; le Fraccionamiento Real Britania et la Colonia Bello Horizonte dans la réserve
Quetzalcóatl et les colonias Las Lajas, Jardines de San José, Ampliación Emiliano Zapata,
El Molinito, Concepción la Cruz, Ampliación Concepción la Cruz, Rinconada del Sur,
Reubicados de Nueva Frontera, Emiliano Zapata, San Miguel la Rosa, Concepción
Guadalupe et Ampliación Concepción Guadalupe, dans la réserve Atlixcáyotl. A Santa Fe,
ces lotissements présentent de fortes densifications (jusqu’à 400 habitants/ha). Ce sont
des maisons de 1 ou 2 étages et le logement se trouve fréquemment partagé avec d’autres
usages comme le commerce ou la petite industrie familiale.
Tableau XV. Logement sur les Réserves Territoriales Atlixcáyotl et Quetzalcóatl
1994, 1997 et 2004.
1994
1997
2004
Type de
Nombre Hectares Nombre Hectares
Nombre Hectares
logement
logement social
4 141
49.13
7 450
81.49
10 922
121.27
terminé
logement
gros œuvre
lots avec services
Prohogar
Résidence revenus
moyens
Résidence hauts
revenus
Total
5 318
93.96
5 811
59.83
5 384
78.24
11 409
----1 843
205.20
----65.14
5 335
9 459
1 591
88.92
94.59
55.59
4 523
9 564
1 521
61.2
67.3
59.98
2 243
106.83
1 802
85.83
1 753
41.23
24 954
520.26
31 448
466.25
33,667
429.22
Source: Programme Sous-régional de développement urbain pour les communes de
Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula, 1994, 1997,2004.
Dans ces colonias, les actions gouvernementales se sont centrées, sur la régularisation de
la propriété244, l’amélioration des conditions de logement et de l’environnement urbain,
comme le spécifie le Plan prioritaire Santa Fe : « ces actions permettront d’élever le niveau
de vie des habitants du secteur et de promouvoir l’établissement de groupes aux revenus
moyens qui jusqu’à maintenant sont la minorité, de telle façon qu’ils aient une influence
positive sur le développement social, culturel et économique de la zone en parvenant à
l’intégration complète du secteur Jalalpa Tlayapaca à l’ensemble de la ZEDEC Santa Fe »
244
C’est la Commission pour la régularisation des actes de propriété (Corett) qui est intervenue pour
la régularisation des terrains situés dans les réserves territoriales de Puebla. A Santa Fe, les
démarches ont eu lieu par l’intermédiaire de SERVIMET et la SEDUVI.
362
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
(SERVIMET, 1990). La version de 1994 du Programme sous-régional de Puebla a pour
objectifs de « réordonner de manière adéquate les établissements existant et de garantir
aux habitants la sécurité juridique de leurs logements. Supprimer les établissements
irréguliers pour permettre à la population à faibles ressources d’acquérir des terrains ayant
les services élémentaires ou d’acheter un logement digne » (Journal Officiel du
Gouvernement Constitutionnel de l’état de Puebla. Mardi 9 août 1994 : 8).
Comme nous l’avons déjà mentionné, une autre partie des logements de Santa Fe et
d’Angelópolis ont été réalisés grâce à l’intervention d’entreprises immobilières privées qui,
attirées par la rentabilité et le prestige des zones, ont acquis de grandes superficies,
fractionné les terrains, y ont construit l’infrastructure, l’équipement et les maisons ou les
appartements en vue de leur commercialisation ultérieure. A Puebla, des petits comme des
grands promoteurs sont intervenus dans la construction de logements pour des secteurs
élevés et moyens de la population. A ce propos, cet habitant de la colonia Gobernadores
exproprié lui aussi d’un terrain de la réserve, a exprimé : « à l’intérieur des réserves
territoriales, une partie a été destinée aux programmes fédéraux et les autres ont été
vendues à des entreprises immobilières où l’on a construit des maisons de l’entreprise
ARA et d’autres dans le même style ; en suivant le même schéma des 4 m. de face sur 15
de profondeur, ils ont construit environ 100 maisons » (Interview 23). Les entreprises
immobilières
privées
qui
sont
intervenues
dans
les
réserves
territoriales
sont
2
essentiellement Geo et ARA qui ont construit des logements standard de 60 m et les ont
commercialisés au prix approximatif de 45 0000 pesos (on peut voir un exemple de ce
genre de maisons sur la photo 58).
Les promoteurs immobiliers privés ont construit également des logements résidentiels pour
des secteurs aisés de la population à Angelópolis comme à Santa Fe, ce genre
d’habitations se caractérise par son organisation en ensembles fermés ou clusters
résidentiels (comme les nomment les promoteurs). Il s’agit d’un complexe de maisons ou
d’édifices entièrement clos par des dispositifs physiques (mur, grilles, clôtures), avec
contrôle des accès (portail automatique, guérite, gardien), une voie principale qui sert
d’accès commun et unique et autour de laquelle se situent les terrains et les constructions.
Dans quelques cas, le groupe résidentiel offre aussi des services et des aires communes
(parking, espaces verts, jeux pour enfants, etc.). L’objectif des entreprises immobilières en
construisant ce genre d’habitations est d’obtenir un meilleur rendement économique et
commercial étant donné que le concept permet au promoteur de diminuer ses coûts en ne
payant qu’un seul branchement aux réseaux municipaux des rues et des services pour tout
l’ensemble. Ce montant est ensuite divisé entre le nombre de lots compris à l’intérieur. Le
363
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
principe veut que l'ensemble d'habitations soit une propriété privée appartenant au
promoteur et en ce sens, c’est lui qui décide du nombre de lots, de la disposition et des
caractéristiques à l’intérieur comme le nombre de rues, la largeur des trottoirs, les
conduites d’eau et les égouts. De plus, ce genre d’organisation résidentielle est géré par
différentes organisations chargées de l’entretien et du fonctionnement de tout l’ensemble.
Photo 58. Logements pour moyens et bas revenus à Angelópolis.
A gauche le modèle standardisé de maisons du promoteur ARA. A droite le quartier de maisons du
programme gouvernemental de lots avec services. Source: Yadira Vázquez, 2006.
Ces formes d’habitat et de propriété sont aussi connues au Mexique sous le nom de
condominios
horizontales
fraccionamientos
cerrados
(condominiums
(fractionnements
horizontaux),
fermés)
ou
privadas
(privées),
condominos
cerrados
(condominiums fermés)245. Ils jouissent d’une reconnaissance juridique puisque quelques
administrations
publiques
locales
ont
promulgué
des
lois
pour
en
réguler
le
fonctionnement. Dans le cas de Puebla, en 1994, on a promulgué la loi de fractionnements
et d’actions urbanistiques246, tandis qu’au District fédéral, en 1998, on émettait la loi de
propriété en condominium d’immeubles. Les ensembles fermés font donc référence à un
type d’habitation particulière et à la fois à une sorte de copropriété où chaque propriétaire
de maisons ou appartements possède aussi une partie des aires communes (sans qu’il
245
En France le même phénomène commence à se manifester dans différentes villes (Belmessous
Hacène, 1/Nov/2002). Connus comme ensembles résidentiels sécurisés, quartiers privés,
ensembles pavillonnaires privés, lotissements fermés, lotissements privés, lotissements enclos,
enclaves résidentielles fermées, etc.
246
L’article 3 de la dite loi définit le condominium comme « le groupe d’appartements, logements,
maisons, locaux ou entrepôts d’un immeuble, construits en forme verticale, horizontale ou mixte à
usage d’habitation, de commerce ou de services, industriel ou mixte et susceptibles d’usage
indépendant pour avoir une issue propre à un élément commun de celui-ci ou à la voie publique et
qui appartiennent à des propriétaires distincts, lesquels auront un droit singulier et exclusif de
propriété sur leur unité de propriété résidentielle et en plus, un droit de copropriété sur les éléments
et parties communes de l’immeuble nécessaires à son usufruit adéquat » (Loi de propriété en
condominium d’immeubles pour le District fédéral, 2003 : 2). La législation de Puebla définit
également dans son article 3 ce genre d’organisations comme « XXI. Développement en
condominium : Regroupement de deux condominiums ou plus construits sur un seul terrain,
conservant chacun pour soi des aires d’usage exclusif et existant des aires d’usage commun » (Loi
de fractionnement et actions urbanistiques de l’état libre et souverain de Puebla, 2003 : 10).
364
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
puisse se les approprier individuellement). A Angelópolis et Santa Fe, ce genre d’habitation
s’est développé comme un modèle pour les secteurs moyens et aisés de la population
mais il a gagné peu à peu d’autres colonias à l’intérieur des zones.
8.2.1.
Les lotissements fermés, une nouvelle segmentation résidentielle ?
La configuration des lotissements fermés n’est pas une exclusivité du territoire mexicain
car il s’est développé dans de nombreuses villes des Etats-Unis, d’Argentine ou du Brésil
soit sous le nom de gated community (Etats-Unis), country club ou quartier fermé
(Argentine), ou condominio fechado (condominium fermé) au Brésil. Toutefois, à Mexico,
depuis le début du XXe, on a commencé à construire les premiers ancêtres de ce genre
d’habitation, comme l’explique González Pozo : « Les privadas (privées) sont formées de
files de maisons de chaque côté d’une seule rue d’accès, généralement fermée et qui
n’avait pas le rang de voie publique. L’une des premières solutions notables de ce genre a
été l’ensemble La Mascota (1913) dans les rues Bucareli, Turin et Abraham González ;
construit par l’ingénieur Miguel Angel de Quevedo. On a continué à édifier des variantes de
cette typologie jusqu’à la décennie des années 40 » (in González Cortazar, Fernando,
1996 : 304). Un autre exemple de ce type de configuration est le Club Campestre, dans la
colonia Churubusco à Mexico. Il a été créé en 1905 comme club de golf et on y a construit
ultérieurement des maisons pour les membres du club, c'est-à-dire des familles de classe
moyenne et aisée. Outre le terrain de golf de 18 trous, le complexe compte 19 logements,
le club, la salle des fêtes, une piscine, un parc avec bassin (Borsdorf, Axel, 2003).
Aux Etats-Unis, les lotissements fermés se sont multipliés à partir de la décennie 80 et
pour quelques auteurs, l’explication de cette augmentation se trouve dans le marché
immobilier (Gottdiener, M., 1997 ; Langdon, Philip, 1994). En ce sens, S. Zukin affirme :
« la nouvelle architecture et les formes urbaines sont plus que jamais produites
pratiquement selon les mêmes conditions sociales que les produits de consommation.
Elles suivent de plus en plus les mêmes modèles de standardisation et de différenciation
du marché. Les variations sont imposées par le marché immobilier et l’environnement de
construction locale. La diversité est aussi favorisée par l’incorporation de vieilles formes
urbaines pour des raisons sentimentales ou esthétiques » (Zukin, Sharon, 1991 : 42). De
ce point de vue, le logement est produit par les promoteurs privés comme une
marchandise de plus et comme telle, en vente sur le marché. Et comme n’importe quel
365
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
produit, le lotissement fermé doit avoir des caractéristiques qui lui permettent de se faire
remarquer au niveau de l’offre immobilière.
Ainsi l’une des différences les plus notables entre les premières privadas réalisées à
Mexico et celles qui ont été récemment construites à Santa Fe ou Angelópolis est
l’augmentation constante des commodités, du luxe et de la sécurité. En faisant une
analogie avec le travail réalisé par Blakely et Snyder (1997) qui ont observé les gated
communities aux Etats-Unis, on peut souligner les caractéristiques suivantes de cette
configuration : « ce sont des aires résidentielles privés qui exercent leur pouvoir privatif par
le contrôle. Il y a des périmètres bien signalés, généralement par des murs, des grilles et
des entrées contrôlées pour prévenir l’intrusion de personnes ne résidant pas dans le lieu »
(Blakely Edward et Snyder Mary Gail, 1997 : 2. Traduction de l’anglais). Les auteurs
signalent aussi que ce modèle d’organisation spatiale se reproduit dans toutes les
catégories sociales et se fonde sur différents concepts dont ils proposent une typologie en
distinguant trois archétypes selon leurs caractéristiques physiques :
1. de style de vie ; entourés de murs et de grilles qui assurent non seulement un
accès réduit mais aussi l’usage privatif de certains équipements collectifs
généralement destinés aux loisirs, comme jardins, terrains de golf, piscines, aires
de jeux, etc.
2. de prestige ; ils symbolisent une distinction et un prestige ; ils sont généralement
bien situés et jouissent d’une situation privilégiée dans la ville (vues panoramiques,
espaces verts, bois, lacs), ils ont été construits pour une population riche.
3. de sécurité ; la motivation essentielle est de se protéger, on se contente d’offrir un
environnement fermé par une grille ou un mur et de contrôler l’accès.
Cette typologie pourrait s’appliquer aux ensembles résidentiels de Santa Fe et Angelópolis
et on pourrait souligner que les lotissements enclos des deux zones mélangent des
caractéristiques des trois genres (style de vie, prestige et sécurité). A Puebla, le premier
ensemble fermé qui a été construit près des réserves territoriales est la Vista Country
Club247. L’ensemble ne se trouve pas exactement à l’intérieur de la réserve Atlixcáyotl mais
sa construction s’est intégrée à la dynamique de croissance de la zone et, pour de
nombreuses personnes, il est même un point de référence. La Vista pourrait correspondre
au genre « style de vie » de Blakely et Snyder, toutefois il présente aussi des
caractéristiques de « prestige et sécurité » étant donné qu’il possède un terrain de golf de
18 trous, des maisons, des grands immeubles d’habitations, un club avec équipement
sportif, une piscine, un tennis ainsi qu’un hôtel appartenant à la chaîne Fiesta Americana.
247
La construction de cet ensemble a commencé en 1995. www.lavistacountryclub.com.mx.
366
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
L’ensemble est protégé par un mur de 4 km et de 3,5 m. de haut, par des systèmes
électroniques et du personnel de surveillance 24 heures sur 24. C’est Carlos Peralta
Quintero,
fameux
chef
d’entreprise
et
propriétaire
de
la
compagnie
IUSA
(télécommunications), qui a fait l’investissement pour le développement du complexe.
L’ancien gouverneur, Manuel Bartlett nous a fait le commentaire suivant à propos de la
participation de l’entrepreneur : « En face, on a vendu des terrains que nous avions
achetés près du périphérique, à Carlos Peralta pour qu’il fasse un nouvel ensemble urbain,
splendide, avec un grand terrain de golf et un hôtel qui soit une autre attraction de la zone.
C’est Peralta qui l’a réalisé car il était sûr qu’il allait y avoir, à un moment donné, tout un
développement de la réserve, une bretelle d’accès et de nouvelles voies » (Interview 13).
A Santa Fe, on a construit un ensemble avec les mêmes caractéristiques dans la zone de
Prados de la Montaña II (voir photo 59). Bosques de Santa Fe a un terrain de golf, des
maisons et des immeubles résidentiels. L’ensemble a été financé par les mêmes
promoteurs du centre commercial, c'est-à-dire la division de développement immobilier du
groupe CAABSA et DINE du groupe Desc. Le complexe couvre 110 ha. et « offre une
communauté résidentielle prestigieuse au niveau socio-économique élevé avec un club de
golf privé de 18 trous » (Groupe Desc., 2005 : 41). Les logements mono-familiaux et le
terrain de golf sont protégés par des systèmes de sécurité avancés et l’accès est limité aux
résidents, associés et invités.
Photo 59. Country Club à Angelópolis et Santa Fe.
Le complexe La Vista Country
Club a été financé par Carlos
Peralta Quintero, propriétaire
d’IUSA. Le complexe possède un
terrain de golf de 18 trous, des
maisons, des grands immeubles
d’habitations, un club avec
équipement sportif, une piscine,
un tennis ainsi qu’un hôtel
appartenant à la chaîne Fiesta
Americana.
Source:
www.lavistacountryclub.com.mx
Prados de la Montaña II, est le
Country Club de Santa Fe. Les
promoteurs sont les entreprises
immobilières CAABSA et DINE
du groupe Desc, (les mêmes que
pour le centre commercial). Les
maisons et le terrain de 18 trous
sont distribués sur 110 ha de
terrain.
Source: Yadira Vázquez, 2007.
367
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Un autre modèle d’ensemble résidentiel fermé existant à Santa Fe est constitué de
grandes tours d’habitations qui partagent un même terrain et des espaces verts tandis qu’à
Puebla c’est plus le type horizontal qui domine. Toutefois dans quelques cas, les
lotissements fermés mélangent des immeubles à usage d’habitations et des résidences
mono-familiales. En ce sens, ce type d’habitat s’adresse à un marché recherchant les
commodités, le luxe et les services et la grande majorité jouit d’une ample variété de
prestations et agréments tels que piscines, pataugeoires, aires de jeux pour enfants,
gymnases, salles de bicyclettes fixes, salles des fêtes ou de réunions, sauna, jacuzzi,
tennis ou paddle tennis, spa, salles de jeux ou à usage multiple, etc. mais aussi
commerces et services : teintureries, laveries, garderies, pharmacies et superettes. Tous
ces éléments peuvent être concentrés à l’intérieur de l’ensemble fermé : « Ce que nous
pourrions appeler le ‘modèle idéal’ des ensembles fermés se cimente sur une philosophie
du prestige social, de la sécurité, de la qualité de l’environnement, la fonctionnalité et
l’autosuffisance administrative…les promoteurs immobiliers offrent des produits différents
selon leurs propres tactiques mercantiles et la conjoncture économique du moment. A
certaines occasions, on offre des logements finis suivant des plans individuels ou
standardisés et dans d’autres cas, on vend la parcelle à édifier que l’on utilise
ultérieurement, selon la modalité de ‘la commande’ » (Cabrales Barajas, Luis Felipe et
Canosa Zamora, Elia, 2001 : 236).
Sur les 45 ha. de La Loma, à Santa Fe, se concentrent diverses formes de lotissements
fermés, tous communiquant par l’avenue Bernardo Quintana (inaugurée en 1997), la seule
voie d’accès publique. Les résidences de La Loma ont été développées par des
entreprises privées, et parmi elles, il faut souligner le groupe La Loma et sa filiale
Inverloma248. L’entreprise immobilière a créé depuis 1973 différents concepts résidentiels,
à Mexico et Santa Fe, elle est responsable de l’implantation de 12 lotissements fermés :
Mirador, Torres Secoyas, Hacienda Santa Fe, El Refugio, El Secreto, Rancho Santa Fe,
Tres Cañadas, Alta Vista, Ventanas, Dos Vistas, las Misiones et Del Lago. Ces deux
derniers sont les projets les plus récents et comptent des services tels que « salles de
réceptions, un restaurant, un bar, une salle de musculation, une autre de cardio, spinning,
un gymnase, douches avec vestiaires, salon de coiffure, cafeteria et une crèche »249.
D’autres promoteurs ayant construit également à La Loma sont le groupe Terrum, Loma de
248
249
www.grupoloma.com.mx.
www.grupoloma.com.mx.
368
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Valle Escondido, Groupe Mexicain de Développement, Celta biens fonciers et Alejandro et
David Achar (nous présentons cette information sur le Tableau XVI).
Selon des estimations réalisées par SERVIMET, il y aurait environ 800 logements
(maisons et appartements) à La Loma d’une superficie variant entre 100 et 300 m2 (nous
donnons un exemple de ceux-ci sur la photo 60). Les prix des loyers d’un appartement
oscillent entre 2000 et 3500 dollars par mois, ce qui est beaucoup plus cher si nous les
comparons avec ceux du Centro de Ciudad où ont été construits les premiers immeubles
d’habitations (sans être configurés en ensembles fermés) où le loyer mensuel fluctue entre
1 000 et 2 000 dollars250. Pour l’achat d’un appartement ou d’une maison à La Loma, la
valeur du m2 peut varier entre 1 600 et 2 500 dollars et s’il s’agit d’un terrain, entre 850 et
1000 dollars. Et de même que pour les immeubles de bureaux, tous ces ensembles
d’habitation rivalisent entre eux en termes de superficie, qualité des matériaux et services
pour attirer les acheteurs.
Photo 60. Lotissements fermés à La Loma, Santa Fe.
La plupart de lotissements fermés de Santa Fe sont concentrés sur les 45 ha de La Loma. Selon les
chiffres de SERVIMET, à La Loma il y a environ 800 logements (maisons ou appartements) d’une
superficie variant entre 100 y 300 m². Source: Yadira Vázquez, 2006.
Chaque nouveau développement résidentiel entre en concurrence sur le marché
immobilier et pour ce faire, introduit davantage de services et de commodités : habitat,
commerces et loisirs peuvent se trouver dans le même lotissement fermé. Une habitante
de Dos Vistas à La Loma a accepté de nous recevoir et de nous montrer son appartement
dans l’ensemble fermé : « Nous avons trois chambres avec salles de bain, puis ce qu’on
appelle le family room qui est la pièce de la télé, le séjour, la salle à manger, les toilettes
une chambre extra qu’on appelle de service avec sa salle de bain, la cuisine, un gardemanger, une pièce-laverie et trois box de parking » (Interview 29). Pour elle et sa famille (le
mari et deux enfants) le lotissement offre d’autres avantages ; « ce qui nous a plu, par
250
A Bosques de las Lomas, colonia proche de Santa Fe, le loyer mensuel fluctue entre 1 100 et 2
300 dollars et à Polanco entre 1 450 et 2 400 dollars.
369
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
exemple, c’est que presque tous les immeubles disposent d’une aire de jeux pour enfants,
le club avec piscine, une salle de jeux qui est plutôt une salle des fêtes, à côté de la
piscine. Presque tous ont un bac à sable pour que les enfants jouent, parce qu’ils adorent
ça, ils ont leur petit terrain de foot, des aires de jeux et il y a un gymnase. Alors, on a
cherché quelque chose qui soit bien, cet édifice en particulier, à chaque étage il n’y a que
deux appartements. Dans les autres, il y en a quatre par étage. En plus, il a un autre petit
gymnase en bas et une salle de réception pour 50 personnes qui est plus petite parce que
l’autre est pour 150 environ...Il y aussi de la sécurité, à l’entrée et dans chaque lobby, il y a
un, comment ça s’appelle ? Un genre doorman et si tu arrives du super en portant tes
sacs, il t’aide ou te rend service…en plus on enlève les ordures, on nettoie les aires
communes, l’ascenseur, l’aire de services, etc. » (Interview 29).
Les lotissements fermés jouissant de plus de commodités se trouvent dans la zone de
Cruz Manca, La Fe et La Mexicana où l’on construit de modernes gratte-ciels. Par
exemple, on est en train de réaliser l’ensemble Santa Fe Cuatro 55 à Cruz Manca et on
l’annonce comme « le seul développement de la zone qui compte un grand jardin avec des
jeux pour enfants…un SKY GYM au 34e étage équipé avec les appareils d’exercices
physiques les plus innovateurs en technologie et avec autant de cardio que d’haltères. En
plus au même étage, il y a un SKY multiple où vous pouvez faire du yoga, des pilates, de
l'aérobic ou n’importe quel sport qui vous plait »251. A côté de cet ensemble, on trouve
Panorama Santa Fe annoncé comme « un ensemble inégalable où le luxe, la fonctionnalité
et l’esthétique se conjuguent…L’aspect de la tour de 34 étages est un hommage aux
formes », en outre, on fait ressortir que le complexe possède « luxe, sécurité, statut, plusvalue et confort, salle de réception pour 170 personnes, piscine, aire de barbotage et
jacuzzi couvert, gymnase, business center, salle à usage multiple, salle de jeux pour
adultes, salles de jeux pour enfants, espaces verts »252. L’ensemble Grand Santa Fe
possède des services tels qu’une salle pour les chauffeurs, un magasin d’agrément, SPA,
sauna et salle de massages253. Parmi les autres ensembles fermés de Cruz Manca, on
peut nommer Santa Fe Pads, Haus, H20 Condominios, City Santa Fe, etc.
A Angelópolis, la concurrence entre les ensembles résidentiels est moins marquée et les
services qu’ils offrent plus limités en comparaison avec Santa Fe. Par exemple, Rincón de
los Reyes est un lotissement récent, composé de maisons, d’immeubles à usage
d’habitations, d’espaces verts, avec éclairage public et surveillance 24 heures sur 24254.
251
www.santafecuatro55.com.mx.
www.panoramasantafe.com.
253
www.grandsantafe.com.
254
www.rincondelosreyes.com.
252
370
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Les Tours d’Argent, sont composées de deux ensembles d’appartements, une salle à
usage multiple (pour 150 personnes), une salle de cinéma (35 personnes), un gymnase, un
paddle tennis, des jardins, des aires de jeux pour enfants, une piscine couverte et une
terrasse avec vue panoramique255. Un autre, l’ensemble Torres Angelópolis possède des
appartements, un gymnase, un bar, une piscine, une pièce 'fourre-tout', un parking pour
visiteurs et des ascenseurs. La photo 61 montre quelques-uns de ces ensembles de la
zone d’Atlixcáyotl où les superficies varient entre 150 et 300 m2 et où les prix d’acquisition
d’un appartement oscillent entre 800 et 1500 dollars le m2, ce qui est significativement plus
cher que la colonia la Paz ou las Animas, proches de la réserve Atlixcáyotl, où le prix du m2
de construction se situe autour de 900 dollars.
Nous avons filmé à Santa Fe et Angelópolis quelques uns des accès aux lotissements
résidentiels fermés. Les ensembles de Santa Fe sont remarquables pour leurs systèmes
de sécurité beaucoup plus complexes qu’à Angelópolis où l’on compte généralement un
poste de contrôle à l’entrée. Sur les images, on peut observer aussi quelques ensembles
fermés d’Angelópolis où se situent des logements sociaux (voir film).
Photo 61. Lotissements fermés à Angelópolis
A Angelópolis les appartements des lotissements fermés coûtent entre 800 et 1500 dollars le m².
Les superficies variant entre 150 y 300 m². Source: Yadira Vázquez, 2006.
Quelle population vit dans les lotissements fermés ? Selon la revue spécialisée dans le
marché immobilier Metroscubicos.com, l’offre d’habitation à Santa Fe s’adresse
essentiellement à « des familles aux revenus élevés qui cherchent des appartements
jouissant de sécurité et d’agréments pour les enfants et pour des cadres ou jeunes
255
www.torresdeplata.com.mx.
371
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
ménages qui désirent vivre près de leurs lieux de travail » (Santa Fe : développements
pour une vie moderne, 30 novembre 2005 : 22). Les promoteurs immobiliers dénomment le
marché cible des lotissements fermés comme DINKS (double income no kids) c'est-à-dire
ménages jouissant de deux salaires et sans enfants ; ou Yuppies (young urban
professionals), cadres professionnels, célibataires ; ou Sunset Communities, retraités
jouissant de revenus conséquents. Cette habitante de La Loma répond à notre question en
décrivant ses voisins d’immeuble : « il y a des familles de notre type, jeunes avec des
enfants petits, maximum, je peux te dire de 8 ans ; ou alors des gens qui sont mariés
depuis longtemps, leurs enfants sont partis et ils sont tous les deux seuls, disons sans
pression, je crois qu’en général ils sont de ce genre » (Interview 29).
Evidemment, les prix des maisons et des appartements des ensembles résidentiels
d’Angelópolis et Santa Fe ne s’adressent qu’à des familles avec ou sans enfants mais
jouissant de revenus importants. Au club de golf Bosques de Santa Fe et La Vista, de
même que dans d’autres lotissements fermés, les prix des propriétés se comptent en
dollars. Un appartement à Bosques de Santa Fe a une valeur approximative de 1 800 000
dollars et le m2 de terrain coûte environ 1500 dollars tandis qu’à La Vista, le m2 loué s’élève
à environ 13 dollars par mois et pour l’acquisition d’un terrain, le m2 peut valoir entre 600 et
1000 dollars (les superficies oscillant entre 600 et 1000 m2). « Les lots, on te les vend en
dollars et, ce qui était mon lot, se négocie aujourd’hui en dollars », commente l’acheteur
d’un terrain à la réserve de Puebla et maintenant exproprié (actuellement habitant à la
colonia Gobernadores), « tu commences à voir toutes ces grandes constructions, le mall
tout avec super luxe, des lotissements fermés, le Club de golf, quelque chose qui avant
était à vocation agricole est devenue maintenant un club de golf…ensuite arrivent les
grands promoteurs de logements, puis les agences immobilières construisent leurs tours
énormes avec des appartements luxueux. Et les concessionnaires d’automobiles, tu les
vois, sur l’avenue et tout ça n’est pas à la portée de n’importe qui » (Interview 23). Le
fonctionnaire du développement urbain à la mairie de San Andrés Cholula a la même
opinion : « c’est une zone chère, le m2 coûte environ 2000 dollars, 2500 à 3000, je te dis
que ça varie si tu vas à Lomas d’Angelópolis ou si tu vas à La Vista, en effet cette zone est
l’une des plus chères de Puebla » (Interview 15).
372
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Tableau XVI. Ensembles d’habitation fermés à Santa Fe et Angelópolis, 2006.
Santa Fe
Zone
Ensembles
Promoteurs Immobiliers
Cruz
Santa Fe cuatro 55, Haus, Panorama Santa Fe, Bosco arquitectos, Mexvisa,
Manca
H20 Condominios, Grand Santa Fe, Vista del
Vista desarrollos residenciales,
Campo, Santa Fe Pads, Punta Poniente, City
Migdal arquitectos, GIM
Santa Fe
desarrollos, GICSA, Conjunto
Residencial Santa Fe
Centre –
Plaza Santa Fe, Par del Parque, Torre 500,
GME-Mexico, Arquitectota,
ville
Residencial del Parque, Pasaje Santa Fe,
Mexvisa, CAABSA, Marcos
Arquitectos SA, Grupo Ciervo
La Fe
Torres Acuario, L’atelier
La Loma Las Misiones, Los Patios, El Secreto,
Grupo Loma, Inmobiliaria
Residencial Mirador, Torres Secoyas, Rancho
Promotora Pedregal, Celta
Santa Fe (de Ricardo Legorreta), Tres Cañadas, Bienes Raíces, Inverloma,
El Refugio Hacienda Santa Fe I et II, Alta Vista, Grupo Terrum; Loma de Valle
Dos Vistas, Las Ventanas, Del Lago, Torres
Escondido, Grupo Mexicano de
Mirage, Real de Santa Fe.
Desarrollo, Alejandro et David
Achar, Casa Real, Baita,
Inmobiliaria Real de Santa Fe,
Rancho Santa Fe, Lomas de
Santa Fe Inmobiliaria, Fondo
GC, GEA Promociones
inmobiliarias
Prados de Bosques de Santa Fe
CAABSA, DINE, Inmobiliaria los
la
Prados, Poniente Santa Fe
Montaña
II
Réserve Atlixcáyotl
La Vista, Rincón de los Reyes, Conjunto Puerta Geo, Ara, Infonavit, Grupo
Paraíso, Residencial San Ángel, Residencial
Gryon, Baklavha, GIA
Lomas del Ángel, El Pilar, Santa Fe, Residencial Residencial, Grupo Proyecta,
Lomas del Ángel, Fraccionamiento Valle Real,
ZVA Group, Grupo Inmobiliario
Vista Real, Son’s, Bosques de los Ángeles,
Constructor M
Cortijo Angelópolis, Fuentes de Angelópolis,
Lomas de Angelópolis, Les Tours d’Argent,
Torres Angelópolis, Il Albore residencial,
Residencial Angelópolis, Bosque de Angelópolis,
Residencial Palmas Angelópolis, Rinconada Sur
Source: Travail de terrain
373
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
8.3.
Une géographie résidentielle divisée
Dans la version 2000 du Programme Partiel de Développement Urbain de Santa Fe, on
calculait qu’il y avait dans la zone une population fixe de 11 680 habitants et flottante de
35000 personnes. Selon les données publiées par l’INEGI en 2000, à l’échelle des
Ageb’s256 on estime qu’en 1999, il y avait dans la zone de Santa Fe une population de
23766 personnes et 5161 logements, tandis qu’à Angelópolis, on comptait 22171
personnes (13729 pour la réserve Atlixcáyotl et 8442 à Quetzalcóatl) et 5705 logements
(3381 à Atlixcáyotl et 2324 à Quetzalcóatl). Toutefois, comme nous le montrons sur la
carte 18, les données disponibles de l’INEGI ne couvrent pas la totalité des nouvelles
zones de Santa Fe et d’Angelópolis vu que les limites des ageb’s ne correspondent pas à
celles définies par le projet gouvernemental et quelquefois y incluent d’autres quartiers
limitrophes. De plus, de nombreuses aires résidentielles construites récemment n’ont pas
été comprises dans le recensement de 2000. D’autres données publiées dans le
Programme Partiel de Développement Urbain de Santa Fe, précisent qu’en 1999 « le total
de nouveaux logements terminés et occupés s’élève à environ 462 dont 153 se situent
dans la zone du Centro de Ciudad…et le reste (309) dans la zone d’habitation La Loma. Le
nombre de logements situés dans la superficie connue comme Jalalpa est estimé à 2024
et on calcule qu’il y a quelques 109 logements installés dans les zones à hauts risques que
l’on trouve encore à Santa Fe…au total, on estime qu’il y a 2609 logements situés à Santa
Fe » (Gazette officielle du District Fédéral, 12 septembre 2000 : 35-44).
256
Aires géostatistiques de base : unités de recueillement et traitement de l’information crées par
l’INEGI.
374
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Carte 18. Agebs des réserves territoriales et Santa Fe
Les données de l’INEGI 2000 ne couvrent pas la totalité des nouvelles zones de Santa Fe et
d’Angelópolis. Les limites définies par les ageb’s ne correspondent pas à celles définies par les projets
gouvernementaux. Source: Dessiné sur la basse du SINCE 2000, INEGI. Yadira Vázquez, 2007.
375
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Le résultat à Santa Fe et Angelópolis c’est une diversité dans les logements. Ils ont été
produits grâce à l’intervention des promoteurs immobiliers, des occupants eux-mêmes ou
du gouvernement dans le cas spécifique d’Angelópolis. A partir de cette constatation et
grâce à l’information réunie pendant le travail de terrain nous avons élaboré les cartes des
photos 62 et 63. Nous y montrons, de façon générale, la distribution des surfaces
d’habitation de la réserve Atlixcáyotl et Santa Fe (sociale, moyenne ou résidentielle).
Comme on peut l’observer, chacune des surfaces d’habitation est bien délimitée et
différenciée de l’autre. A Angelópolis, de façon particulière, il faut remarquer la proportion
des superficies résultant des programmes gouvernementaux de régularisation de la
propriété et du logement social. Ces zones se trouvent essentiellement dans l’unité
Quetzalcóatl et dans la réserve Atlixcáyotl. Dans cette dernière -et comme on l’observe
dans la photo 62- elles se concentrent, au nord du boulevard Atlixcáyotl, dans les colonias
Bello Horizonte, Concepción Guadalupe, Ampliación Concepción Guadalupe, San Miguel
la Rosa, Geovillas Atlixcáyotl, Geovillas la Hacienda, Concepción la Cruz, Conjunto
habitacional Villas de Atlixco, el Pilar, Emiliano Zapata, Ampliación Emiliano Zapata, Nueva
Frontera etc.
376
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Photo 62. Zones d’habitation à Atlixcáyotl
A Atlixcáyotl, les programmes de régularisation de la propriété et de logement social se concentrent au
nord du Boulevard Atlixcáyotl, en partageant l’espace avec des logements pour les classes moyennes.
Les lotissements fermés se trouvent surtout au sud du Boulevard Atlixcáyotl. Source: Photographie
aérienne proportionnée par le Fideicomiso des Réserves Territoriales. Données du travail de terrain.
Yadira Vázquez, 2007.
377
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Le logement pour les classes moyennes257 occupe une partie qui se situe au nord de la
réserve Atlixcáyotl, tandis que les zones résidentielles aisées se localisent essentiellement
au sud du boulevard Atlixcáyotl. Dans ces deux derniers types de logements, la majorité
des maisons et des appartements est organisée dans des ensembles fermés, ce qui
marque une nette différence physique avec les colonias de caractère plus populaire
mentionnées plus haut. Toutefois, cette distribution et séparation du logement n’est pas du
tout homogène dans les réserves territoriales surtout dans la réserve Atlixcáyotl où l’on n’a
pas toujours respecté les plans d’occupation du sol établis dans le Programme Sousrégional de Développement Urbain, comme l’a expliqué l’acheteur d’un terrain qui devait
ensuite être exproprié : « Le gouvernement de l’état et de la commune autorisent la
construction sur des terrains avec des finalités différentes de celles initialement prévues,
comme des commerces sur des espaces verts ou par exemple le non-respect d’une
certaine distance entre les constructions et le périphérique qui normalement doit être de
100 mètres de chaque côté. Lorsque tu en vois le tracé, ces 100 mètres n’existent pas, tu
trouves des quantités de bâtiments à une distance inférieure à ces 100 mètres » (Interview
23). De cette façon, l’état lui-même a permis que les programmes de logements sociaux
bénéficient non seulement aux familles à revenus modestes mais à une frange de
population plus large, comme continue de l’expliquer l’acheteur du terrain : « la sélection
n’a pas été si épurée que cela dans le cas des programmes sociaux parce qu’il y est entré
de tout. Effectivement, ce ne sont pas les plus pauvres qui en ont profité, il y en a même
qui se sont appropriés deux terrains. Oui, il y a des gens avec des revenus qui ont démoli
le gros œuvre et ont construit ensuite leurs maisons avec d’autres dimensions et d’autres
matériaux » (Interview 23).
Il en résulte un mélange perceptible parmi les zones d’habitation ainsi qu’à l’intérieur de
celles-ci. La différenciation s’opère en termes qualitatifs en ce qui concerne les matériaux,
mais se manifeste aussi dans les dimensions des terrains. Pour les secteurs à revenus
modestes et moyens, les terrains varient entre 24 et 60 m2, tandis que dans les zones
résidentielles, les lots mesurent plus de 100 m2. Une autre différence notable s’observe
dans les services complémentaires qui se trouvent à l’intérieur des ensembles résidentiels
fermés (SPA, gymnase, sécurité etc.). Néanmoins, cette proximité spatiale entre les
différents groupes sociaux présente surtout au nord de la réserve d’Atlixcáyotl, n’est pas
toujours bien acceptée : « les sentiments des gens de Puebla, lorsqu’ils voient le
développement Angelópolis, se traduisent par une image spectaculaire d’éclat et de
257
Selon la définition établie par le gouvernement de l’état de Puebla, le logement du type moyen
correspond à des personnes ou familles percevant un revenu de 5 à 10 SMIG minimum et le
logement résidentiel pour classe aisée s’adresse à des personnes ayant un revenu supérieur à 10
SMIG.
378
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
propreté et ils commencent alors à critiquer les constructions en gros œuvre ou populaires
parce qu’ ils pensent qu’elles sont défavorables au développement » exprime ce même
acheteur et il continue à expliquer, « maintenant si tu vas visiter la zone, tu vois une
mosaïque intéressante parce que sur ces colonias tu vois maintenant toutes les formes
d’habitations les plus diverses que tu puisses imaginer et tu te rends compte
qu’effectivement il y a eu des gens qui en ont bénéficié et qui n’avaient pas les ressources
nécessaires, des gens qui immédiatement ont occupé les logements de 24 m2 de
superficie, des gens pauvres. Mais comment tu peux vivre dans 24 m2 ? Donc tu voyais
des choses bizarres, l’armoire était dans le jardin, le lave-linge, le frigo, tout dans le jardin,
très surprenant, mais ils n’avaient pas d’autres solutions…et un autre problème c’est que
les constructions en gros œuvre du gouvernement ont été bâclées : infiltrations, humidité,
drainage bouché, les rues s’effondrent, les poteaux électriques tombent, la pire qualité.
Effectivement ça n’a rien coûté à leurs occupants en termes réels mais la qualité est
déplorable » (Interview 23).
Un commentaire de la direction du centre commercial Angelópolis manifeste le
mécontentement de cette cohabitation entre les différentes classes sociales dans la zone :
« de mon point de vue, le gouvernement ne s’est pas occupé du déroulement du projet
étant donné qu’au début on n’a pas fait de planification de la zone. Il y a eu une survente
aux promoteurs et aux entreprises immobilières et ils n’ont pas fait attention au genre de
logements qu’on devait y établir. Pour cette raison on y a permis les habitations populaires
et aujourd’hui on peut voir des maisons pour des gens modestes à côté d’ensembles
résidentiels et de maisons luxueuses. Et cela est arrivé parce que le gouvernement l’a
autorisé, alors qu’en réalité on aurait dû faire un développement en accord avec les
intérêts de la zone et la préserver davantage, car à l’avenir cela peut affecter beaucoup »
(Interview 6). Comme nous l’avons déjà signalé, la volonté du gouvernement en faveur de
la création et de l’agrandissement des surfaces d’habitation populaire s’explique par le
besoin d’injecter des fonds et de réactiver la zone après la crise de 1994. Les
incommodités par rapport à ces logements sont exprimées fréquemment par les résidents
des lotissements fermés qui semblent désapprouver le fait de cohabiter dans la même
zone.
En ce sens, à Santa Fe, la distribution et la séparation entre les zones d’habitation sont
encore plus marquées. A l’est, (voir photo 63), à l’entrée par l’avenue Vasco de Quiroga,
on trouve la colonia Carlos A. Madrazo et dans l’avenue Tamaulipas, la colonia Jalalpa.
Dans ces deux, les maisons ont été construites sur des terrains envahis par leurs
habitants, raison pour laquelle les propriétés ont été régularisées dans le cadre du
379
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
développement de la ZEDEC Santa Fe. Sur le reste de la superficie de Santa Fe, on peut
trouver de nombreuses résidences nouvelles et vers le sud se trouvent essentiellement les
lotissements fermés. A Santa Fe, comme à Angelópolis, ce sont les caractéristiques
physiques qui nous permettent de différencier l’habitat. Dans les colonias Carlos A.
Madrazo et Jalalpa, les maisons ont étés construites avec différents matériaux. D’un étage
ou plus, les habitations sont parfois en gros œuvre, sans peinture avec des toits de tôle
galvanisée. Parfois, l’accès aux rues étroites et irrégulières ne peut se réaliser qu’à pied et
une rue peut se terminer de façon abrupte sur le vide d’un ravin. Les pentes raides rendent
la montée et la descente dangereuses pendant les pluies, raison pour laquelle on a ajouté
des escaliers aux trottoirs pour faciliter le passage des piétons (voir photo 64). Ces
séparations et différenciations s’accentuent avec la présence des ensembles fermés qui
ressortent dans le paysage par leur luxe et leurs commodités. En outre, l’accès à ces
configurations fermées est réservé aux habitants, travailleurs, fournisseurs ou visiteurs.
Pour assurer cette restriction et protection 24 heures sur 24, les ensembles ont des
entrées contrôlées, des hauts murs en ciment, renforcées par des fils électriques.
Généralement, il y a des caméras, des gardes privés, parfois accompagnés de chiens et
de personnel patrouillant à l’intérieur et à l’extérieur des ensembles.
380
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
Photo 63. Zones d’habitation à Santa Fe
A Santa Fe la différenciation des zones d’habitation est plus maquée. A l’est, se trouvent les colonias
Carlos A. Madrazo et Jalalpa, où les propriétés ont été régularisées par le gouvernement. Au sud se
trouvent les lotissements fermés. Source: Photographie aérienne proportionnée par SERVIMET. Données
du travail de terrain. Yadira Vázquez, 2007.
381
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 64. Logements d’auto-construction à Santa Fe.
Dans les quartiers Carlos A.
Madrazo (haute) et Jalalpa,
les maisons sont le résultat
de l’auto-construction de ses
habitants. Elles ont été
construites avec différents
matériaux, plusieurs sont
habitées en gros œuvre. Sur
les deux images, au fond on
peut apercevoir les
immeubles modernes de
Santa Fe.
Source: Yadira Vázquez,
2006.
A Angelópolis, on observe ces mêmes pratiques sécuritaires dans les ensembles fermés,
pratiques qui ont commencé à avoir une influence dans les zones de logement pour les
classes moyennes et basses. Dans ces derniers, ce sont les habitants eux-mêmes qui ont
pris l’initiative de placer des grilles et des postes de contrôle pour fermer les rues, qui en
principe sont publiques, mais de cette façon les habitants peuvent filtrer l’accès à la rue et
à leur maisons. A titre d’exemple, nous citons El Pilar (photo 65), un ensemble constitué de
logements populaires où les habitants ont profité de la disposition des maisons et des
voies sans issue pour installer des grilles aux entrées et filtrer de cette façon l’accès de la
rue publique. Ces actions représentent une appropriation de l’espace public, sans
fondement légal, bien que les habitants le justifient en argumentant que c’est pour avoir
davantage de sécurité dans les maisons. En faisant une fois de plus référence à Blakely et
Snyder, cette pratique pourrait correspondre au genre d’ensemble fermé avec dispositifs
de sécurité, où les résidents eux-mêmes prennent l’initiative d’installer des grilles, des
cadenas, des guérites aux entrées, ou alors s’organisent pour embaucher des gardiens
privés. A ce propos, Cabrales et Canosa ont observé quelque chose de semblable à
Guadalajara ; « toutefois nous avons signalé que la féodalisation urbaine n’est pas
382
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
uniquement associée à la haute bourgeoisie, le schéma a été repris et adapté pour les
classes moyennes, ce qui signifie que ce qui triomphe réellement est son concept
idéologique et il convient donc de l’analyser de façon critique et d’évaluer ses avantages et
ses inconvénients » (Cabrales Barajas, Luis Felipe et Canosa Zamora, Elia, 2001 : 249).
Photo 65. Logement social à Angelópolis.
Les pratiques de sécurisation
des logements sont appropriées
par les habitants des logements
sociaux à Angelópolis. Comme le
montre l’image, les habitants
installent des grilles aux entrées
pour filtrer l’accès. En haut,
l’ensemble El Pilar où se
concentrent environ 1500
maisons.
Source: Yadira Vázquez, 2006.
La présence des ensembles d’habitation fermés affecte aussi les autres zones de
logement dans un autre sens, comme le signalent les mêmes auteurs : « Une autre
dimension intéressante est son impact sur la formation des prix du terrain. Dans la mesure
où ils créent des valeurs qui se situent au sommet…ils contribuent à créer un effet
d’inflation qui a un impact direct ou indirect sur l’ensemble urbain » (Cabrales Barajas, Luis
Felipe et Canosa Zamora, Elia, 2001 : 248). Et ce phénomène se manifeste à Angelópolis
où les ensembles fermés fonctionnent comme détonateurs pour accélérer la croissance
d’autres zones limitrophes. Dans les quartiers avoisinants et qui ne font pas partie des
réserves, on a observé une augmentation du prix des terrains. C’est ainsi que la commune
de San Andrés Cholula a décidé de faire une seconde phase de développement, ou ce
qu’elle appelle la prolongation du programme Angelópolis, contigüe à la zone de la réserve
d’Atlixcáyotl. Dans cette zone, un terrain peut s’évaluer entre 200 et 300 dollars le m2,
même s’il ne dispose pas de services ni d’infrastructures.
La différenciation et la séparation des espaces d’habitation à Santa Fe et Angelópolis sont
une manifestation de la fragmentation telle que l’explique Emilio Pradilla : « la
fragmentation sociale s’exprime dans la fragmentation territoriale; la différenciation selon la
383
Chapitre VIII
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
rentabilité et la productivité des activités urbaines, leurs lieux et les niveaux de revenus. Un
processus différentiel déterminé par la structure de classe et d’âges par rapport aux
niveaux de revenus crée des territoires distincts, scindés par leur caractère défensif, passif
ou offensif qui contribue à l’isolement et à la séparation des superficies urbaines et de leurs
résidents et occupants » (Pradilla Cobos, Emilio, 1993 : 8). Ceci fait qu’à Santa Fe et
Angelópolis, les distinctions se reproduisent à l’intérieur comme à l’extérieur des zones où
la différenciation avec l’entourage est également marquée par la concentration
d’équipement éducatif, culturel, de santé et de loisirs privés, avec un prix d'entrée élevé,
mais aussi par les infrastructures et voies publiques qui privilégient l’accès en voiture
particulière au détriment des transports collectifs. Tous sont des facteurs qui provoquent la
différenciation à Santa Fe et Angelópolis et rendent ces territoires distincts du reste de la
ville. Comme l’a exprimé cet acheteur du terrain de la réserve d’Atlixcáyotl, par la suite
exproprié : « si tu marches dans la réserve, en particulier celle d’Atlixcáyotl, bon tu circules
sur les voies de circulation parce que pour les piétons il n’y a rien, tu vois que tout est
enclos. Tu ne peux pas entrer au Club de golf, ou au parc de distractions, parce que tu
dois payer, au TEC, tu dois y étudier sinon tu ne peux pas fouler son beau gazon, à l’Ibéro
c’est le même style, le parc des Arts est le seul et encore il faut payer. Alors cette
distribution n’est pas destinée à la majorité des gens ou ils ne l’ont pas prévue. Non, je
crois qu’ils n’y ont pas pensé, parce qu’ils n’ont pas tenu compte des usages et nécessités
des gens qui ne peuvent pas payer » (Interview 23).
L’État est intervenu dans la production et l’occupation du sol urbain à Santa Fe et
Angelópolis à travers différents instruments et textes d’urbanisme (comme la ZEDEC
Santa Fe et le Programme Sous-régional de développement urbain pour les communes de
Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula). Cette forme de
concevoir et d’agir « par projets » a entraîné une concentration des ressources dans une
superficie déterminée de la ville produisant ces archipels de la modernité, fractionnés,
différents et éloignés du reste de la ville comme le souligne S. Tamayo ; « cette
architecture monumentale, de la globalisation qui crée des repères urbains par sa taille,
son usage, l’investissement réalisé et la spéculation immobilière qu’elle engage, au lieu de
faire la ville, la fragmente…Ainsi donc, la globalisation n’a pas produit l’expansion de
superficies urbaines mais la concentration de ressources dans une ample zone qui s’était
déjà définie antérieurement même avant la propre globalisation. Avec plus de certitude, on
peut dire que la ville néolibérale concentre et polarise davantage les différences sociospatiales » (Tamayo, Sergio, 2001 : 195). Car, comme nous l’avons analysé au cours de
ce chapitre, les effets de cette urbanisation par mégaprojets se manifestent à l’intérieur de
la zone mais affecte aussi son entourage. Le résultat a accentué les contradictions socio-
384
Chapitre VIII
Santa Fe et Angelopolis, fragments de la ville ?
spatiales de la ville en marquant les différences comme nous le soulignerons dans le
prochain chapitre.
385
9. De la segmentation commerciale à la
ségrégation sociale
Planifier la ville, c’est à la fois penser la pluralité même du réel et donner
effectivité à cette pensée du pluriel ; c’est savoir et pouvoir articuler.
(Certeau Michel de, 1990: 143)
A Mexico, il y a bien longtemps qu’existe la forme d’habitat collectif où plusieurs logements,
partagent des superficies communes, comme le souligne Ribera Carbo : « depuis le XVIIe
et surtout le XVIIIe, existent des maisons en location. Ce sont les fameuses vecindades qui
appartiennent souvent à l’Église, laquelle a exercé un rôle de propriétaire tolérant. Les
vecindades se sont ajustées au modèle de maison centrée autour d’une cour avec son
couloir de colonnades sur laquelle donnent les portes de nombreux logements d’une ou
deux pièces au plus…C’est là que s’amalgamaient les familles avec des activités
productives et commerciales ; avec les rares services communs que comptaient les
maisons, à savoir des puits, des points d’eau, des lavoirs et des toilettes communs »
(Ribera Carbo, Eulalia, 2003). L’édification des premiers lotissements et colonias au XIXe a
contrasté avec les vecindades où habitaient essentiellement des familles de classe
modeste.
A la différence de ces anciennes configurations, l’ensemble résidentiel fermé se présente
comme un nouveau produit, selon l'explication de Rodríguez et Molla : « le secteur
immobilier met sur le marché un produit ‘logement’ bien ancré dans la société de
consommation. Ce produit fait partie de la consommation de biens économiques et
symboliques d’aujourd’hui. Dans les offres de résidences construites fréquemment dans
des ensembles fermés, il existe une grande variété de produits et de services, l’essence du
produit (objet) et sa fonctionnalité ; seulement une maison, n’est en rien nouvelle et
pourtant l’insistance se fait sur les décors et les adjectifs qui l’enveloppent comme un
produit récent. Ce qui est nouveau, c’est qu’on a inventé et défini des objets et des
nécessités nouvelles » (Rodríguez Chumillas, Isabel et Molla Ruiz-Gomez, Manuel, 2003).
Comme nous l’avons déjà mentionné les résidences fermées de Santa Fe et Angelópolis
offrent une multitude de services fonctionnels, et de loisirs (ascenseurs, parcs de
stationnement, surveillance, magasins, jeux pour enfants, salles de sports, aires de jeux,
piscine, cinéma, etc.). Toutefois, la nouveauté du produit immobilier « ensemble fermé » ne
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
s’appuie pas sur cette idée de concentrer différents logements dans un seul lieu et
partager de cette façon de nombreux espaces et services. Ce qui est nouveau dans ces
résidences, ce sont les attributions qu’on leur donne comme lieux de vie sûrs, comme
l’exposent Rodríguez et Molla : « Il s’agit de créer des émotions d’appropriation symbolique
et d’appartenance sociale, de créer des lieux significatifs à partir de singularités, comme
l’image symbolique des propriétaires sécurisés, catéchisme du marketing immobilier »
(Rodríguez Chumillas, Isabel et Molla Ruiz-Gomez, Manuel, 2003). Pour les promoteurs
immobiliers, la sécurité du lieu est le principal avantage qu’offrent ces lotissements fermés.
Ainsi, pour attirer les futurs acheteurs, la publicité pour ces logements, projette
fréquemment cette image de sécurité en offrant « un environnement de protection totale 24
heures sur 24 » (cf. figure 15).
Figure 15. Publicité des lotissements fermés
Source: Brochure de SantaFe 55, 2006.
La publicité des
lotissements fermés de
Santa Fe (haut) et
Angelópolis (en bas)
projette l’image de luxe
et sécurité. Pour les
promoteurs immobiliers
cette offre, c’est l’un des
principaux avantages
de cette forme d’habitat.
Source: www.torresdeplata.com.mx
Pour Blakely et Snyder, les motivations qui poussent les personnes à préférer l’habitat
dans un tel ensemble fermé, sont diverses: image, prestige, nature, respect de la vie
privée, tranquillité. Mais les résidents recherchent essentiellement la protection, le contrôle
et la possibilité de limiter l’accès aux individus inconnus. Aux Etats-Unis, la ville est perçue
388
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
très fréquemment comme dangereuse et selon les auteurs, cette appréciation permet en
partie d’expliquer l’explosion des ensembles résidentiels surveillés, ces dernières années :
« les communautés fermées font partie de la croissance dramatique de l’industrie de la
sécurité » (Blakely, Edward et Snyder, Mary Gail, 1997 : 126). Dans d’autres villes
d’Amérique Latine, on observe aussi cette tendance : « le développement des ensembles
résidentiels fermés s’inscrit dans un contexte : le discours sécuritaire qui se généralise, la
copropriété ou le lotissement sécurisé qui correspondent à des segments de marché
émergents » (Capron, Guénola, 2006 : 27-28). Ce discours s’affermit d’autres allégories
employées pour se référer à ces lieux : enclaves résidentielles, villes fortifiées,
féodalisation de la ville, villes muraillées, voisinage défensif, privatisation défensive,
militarisation de l’espace, etc. (Billard, Gérald et al. 2005 ; Caldeira, Teresa, 2000 ; Capron,
Guénola et al., 2006).
Cette image de sécurité est présente dans l’architecture et le paysage de Santa Fe et
Angelópolis. A Santa Fe encore plus qu’à Angelópolis, on peut l’expliquer essentiellement
par le fait que les médias et la population associent avec insistance Mexico à l’une des
villes les plus dangereuses du pays avec des indices élevés de délinquance. Même si à
Puebla, les délits ne manquent pas et sont aussi exploités par les médias avides de
scandales258. A ce propos, A. Musset écrit : « Il n’est pas étonnant de constater que la
délinquance, sous toutes ses formes, se présente comme un constituant de la vie
quotidienne. Aux Etats-Unis et en Amérique Latine, les téléspectateurs suivent avec un
intérêt croissant des programmes qui permettent d’assister presque en direct à des scènes
de brutalité et de crime (braquage de banques et de commerces, kidnappings, règlements
de compte, persécutions dans les rues…) » (Musset, Alain, 2007 : 74). Ces scènes
télévisées produisent un sentiment de peur chez les gens. Sur ces perceptions de violence
et de peur parfois fondées sur des faits réels ou imaginaires, Alicia Lindón considère que la
violence se traduit par des actes qui tendent à agresser ou nuire aux personnes, aux
objets, au patrimoine ou aux constructions. Pour l’auteur, la peur, au contraire, est un
sentiment qui surgit face à ces conduites agressives. (Lindón Villoria, Alicia, 2006)259. C’est
cette peur qui donne lieu autant à Santa Fe qu’à Angelópolis à ces pratiques de sécurité
dans les espaces de vie, de travail, de consommation et de culture. Face à ce phénomène,
nous pouvons nous interroger dans quelle mesure cette conception de l’espace a eu une
258
En 2006, deux faits violents ont eu lieu sur la place commerciale « l’Ile d’Angelópolis » où se
trouvent des restaurants et discothèques : au cours d’une bagarre violente, un gardien de parking
est mort d’un coup de feu. Dans une autre circonstance, une ancienne star du foot a été blessée à
la tête par un verre.
259
De son côté, M. Guerrien a analysé la délinquance à Mexico, en faisant une étude spatiale de la
criminalité qui montre quelles sont les logiques du phénomène (Guerrien, Marc, 2001).
389
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
influence sur la configuration spatiale de Santa Fe et Angelópolis et quelles sont les
pratiques des habitants dans ces espaces privés et sécurisés.
9.1.
La sécurité: surveiller et contrôler, que protège-t-on ?
M. Foucault a écrit en 1975 : « le camp, c’est le diagramme d’un pouvoir qui agit par l’effet
d’une visibilité générale. Longtemps on retrouvera dans l’urbanisme, dans la construction
des cités ouvrières, des hôpitaux, des asiles, des prisons, des maisons d’éducation, ce
modèle du camp ou du moins le principe qui le sous-tend : l’emboîtement spatial des
surveillances hiérarchisées » (Foucault, Michel, 1975 : 2002) Ce type d’urbanisme se
retrouve et fonctionne dans les espaces de Santa Fe et d’Angelópolis où existent des
systèmes de protection fort complexes. Les quartiers résidentiels se font remarquer par
leurs hautes murailles, par des grillages électrifiés, des portes munies de judas et par le
personnel de sécurité contrôlant l’accès des non-résidents, inhabituels (travailleur, passant,
vendeur, fournisseur, enquêteur etc.). On interdit l’entrée à l’étranger, à celui qui ne réussit
pas à prouver son identité grâce à quelque document officiel.
Les vigiles surveillent l’extérieur grâce aux caméras vidéo ou en se déplaçant dans des
véhicules. Ils peuvent interpeller des individus au comportement étrange (piétons ou
automobilistes, etc.). Généralement, lorsqu’une personne extérieure désire entrer, elle doit
en justifier le motif (travail, services à domicile, etc.) et donner une référence précise à
l’intérieur. A Santa Fe, où les dispositifs sont plus stricts et complexes, le personnel de
sécurité, après avoir contrôlé l’identité du visiteur, a l’habitude de se faire confirmer par le
résident l’autorisation d’entrée. Si elle est acceptée, la personne peut entrer, mais pour
souligner sa présence temporaire dans le lieu, elle devra porter sur elle un badge bien
visible pendant toute la durée de son séjour260. Les lotissements fermés de La Loma Santa
Fe disposent d’une protection même à l’extérieur, tout le long de l’avenue Bernardo
Quintana (la seule voie publique pour accéder à la zone), fréquemment patrouillée par la
police privée.
260
Dans notre cas, lorsque nous avons rendu visite à cette personne de La Loma pour réaliser notre
entretien, l’un des gardiens nous a accompagnés jusqu’à la piscine où celui-ci nous attendait tandis
que sa fille de 6 mois terminait sa leçon de natation donnée par un professeur particulier.
390
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
Cette protection et cette ambiance sécuritaire a eu une influence sur la famille interviewée,
pour vivre à La Loma Santa Fe :
« Quand nous venions de nous marier, nous cherchions une propriété et Santa Fe
nous plaisait beaucoup pour la tranquillité et la sécurité. Parce que, bon, à Mexico, tu
n’es sûr nulle part, mais nous avons cherché et nous avons commencé par vivre dans
la zone Centro de Ciudad dans un immeuble. Nous étions très contents, très
tranquilles…en semaine, oui, il y a beaucoup de mouvements de bureaux, mais le
week-end, c’est une zone très tranquille et la nuit aussi. Mais pendant la semaine, c’est
un peu le genre de quartier comme Polanco, parce qu’il y a plein de petits restaurants,
il y a beaucoup de mouvement, mais on s’y plaisait. Ensuite nous sommes partis vivre
deux ans, hors d’ici, aux Etats-Unis et quand on est revenu nous voulions être dans
cette même zone qui réellement est cataloguée comme l’une des meilleures de la
ville…On est venu par ici et nous avons trouvé cet endroit qui s’appelle La Loma, qui, à
l’intérieur de Santa Fe, est considéré comme prestigieux…J’ai vécu longtemps en
maison individuelle et à la vérité j’ai vécu aussi à San Pedro de los Pinos qui est une
zone, comme beaucoup à Mexico, très peu sûre et ça te donne des frissons. Mais tant
que tu es en sûreté dans ton appartement, c’est bien et ici je suis tranquille. Parce qu’à
San Pedro de los Pinos, à notre porte, deux fois, avec un pistolet, on nous a volé, la
voiture, deux fois parce que par là, ils volent énormément » (Interview 29).
Pour créer une ambiance de sécurité, l’architecture et l’aménagement des ensembles
fermés jouent, en suivant le principe observer sans être vu, comme dans le panoptique
Bentham. « Le panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu : dans
l’anneau périphérique, on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la tour centrale, on voit
tout, sans être jamais vu » (Foucault, Michel, 1975 : 235). Ce principe fait que le
comportement des personnes s’adapte à cette observation/vigilance presque absolue,
uniquement limitée à l’intérieur du logement. Toutefois, et malgré les systèmes complexes
et les nombreux contrôles d’identité, la dissuasion et la sécurité ne sont pas toujours
garanties dans la zone, comme nous l’a confessé la même habitante de La Loma, Santa
Fe : « dans l’édifice que tu vois d’ici, l’orange, oui, ils sont entrés dans ce bâtiment. La fille
qui vend des appartements vit là et à côté de son logement, ils sont entrés. Je crois qu’ils
étaient de mèche avec le type de la sécurité, ils sont entrés avec une voiture volée au
parking, ils ont volé quelques petites choses et ils sont repartis en laissant la voiture volée
à l’intérieur, tu imagines, les gens affolés. Que je sache, c’est la seule fois, mais comme on
dit, cela peut arriver à tout le monde » (Interview 29).
Il est évident que le besoin de vivre dans une ambiance sûre s’associe au sentiment de
peur et à l’imaginaire de la ville dangereuse. Ceci sans oublier que Mexico et Puebla se
trouvent dans une région sismique active où d’autres genres de dangers sont latents261.
Toutefois, comme nous avons pu le remarquer, le concept de sécurité des ensembles
261
De 1973 à nos jours, il y a eu 4 tremblements de terre à Mexico et Puebla avec une magnitude
supérieure à 7,6 dans l’échelle de Richter : en 1973, en 1980, en 1985 et le dernier en 1999. Il faut
ajouter aussi que les deux villes sont proches du volcan en activité le Popocatépetl.
391
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
fermés ne recouvre pas d’autres genres de précautions tels que les systèmes et normes
antisismiques ou les équipements contre les incendies. Ces facteurs ne représentent pas
une priorité ni pour les promoteurs ni pour les résidents de l’édifice de 17 étages de La
Loma, étant donné que la même personne interviewée a répondu avec surprise : « figuretoi que maintenant que tu me dis ‘extincteurs’, je te dis qu’il y en a mais j’ignore où ils sont
(elle sort de son appartement pour vérifier). Non, ils ne sont pas à l’entrée, non, je crois
qu’il n’y en a pas. Et je crois que s’il y a un tremblement de terre, tu cours non ? Oui il y a
des escaliers et ce sont des escaliers de secours assez grands, à côté des ascenseurs,
mais non, il n’y a pas d’extincteur que je sache ! Et oui, il y a un signal d’alarme à
l’extérieur, général mais il n’y a pas de détecteur de fumée, ni dans les couloirs ni dans les
appartements. Il n’y a pas non plus de signalétique d’issues de secours ! » (Interview 29).
Et en fait, la famille de cette résidence fermée n’a même pas pensé à souscrire une
assurance habitation.
Néanmoins, l’invulnérabilité et la sécurité de l’ensemble fermé est un argument de vente
que le promoteur immobilier met en avant dans sa publicité. Et celle-ci est entendue en
termes de protection contre l’intrus et l’indésirable et non en référence aux systèmes de
protection contre d’autres risques (naturels, terroristes, etc.). Dans le meilleur des cas, on
ne mentionne les références de qualité des constructions qu’en termes de luxe et de
détails des finitions. En ce sens, on peut affirmer que la configuration et les
caractéristiques des résidences fermées de Santa Fe et d’Angelópolis répondent
davantage aux besoins pratiques et aux formes de vie des groupes sociaux qui les
habitent. A cet égard, Cabrales et Canosa évoquent un « modèle idéal » fondé sur une
philosophie du prestige social, la sécurité, la qualité de l’environnement et la fonctionnalité
(Cabrales Barajas, Luis Felipe et Canosa Zamora, Elia, 2001 : 236).
La philosophie de la différenciation que l’on reproduit dans l’ensemble fermé se fonde sur
le cloisonnement fait par les promoteurs immobiliers. A Santa Fe et Angelópolis, ces
habitations sont destinées à une population disposant de revenus élevés qui peuvent payer
les services et les standards de qualité. Comme nous l’avons déjà mentionné, les
caractéristiques et la configuration de l’espace marquent la différence qui se manifeste
également dans les dimensions du terrain, la superficie construite, les densités, le design,
l’architecture et les finitions. Cette prétention se traduit même dans le nom des ensembles
fermés qui évoquent d’autres formes spatiales champêtres, anciennes, ou plus en rapport
avec la nature : « Hacienda, Finca, Rancho, Lomas, Bosques, Lago, Cañada, Palmas,
Valle, etc. ». Ces dénominations sont élaborées comme s’il s’agissait d’une marque de
produit, pour s’intégrer aux slogans publicitaires et remplacent d’autres termes utilisés
392
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
auparavant pour nommer les espaces de la ville, tels que « barrio, colonia ou unidad ».
Ainsi, à Santa Fe ou à Angelópolis, on ne vit pas dans une colonia ni même un lotissement
mais dans un lieu particulier caractérisé uniquement par son nom. Comme on peut le lire
sur les panneaux publicitaires vantant l’un des produits du promoteur immobilier La Loma
à Santa Fe : « El Lago est le seul endroit pour vivre, dans la ville avec un lac à vos
pieds »262.
L’identification à ce type de résidence, avec une différence (réelle ou créée) est utilisée
pour attirer les groupes sociaux qui recherchent une certaine individualisation ou distinction
à travers l’habitat. On établit, grâce à cela, un rapport entre prestige et privilège car on vit
dans un endroit pas comme les autres. Cette manifestation au Mexique, nous renvoie aux
travaux réalisés par les sociologues M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot sur les espaces de la
bourgeoisie à Paris et, comme ces auteurs nous pouvons affirmer que ces manières
d’habiter au Mexique légitiment l’appartenance à un groupe. Dans les résidences
sécurisées se produisent la reconnaissance et l’acceptation entre ceux qui ont un pouvoir
d’achat et décident de vivre et payer pour un endroit fermé et sécurisé et ceux qui n’en ont
pas : « La ville….est pourtant, aussi, un lieu où les familles les plus aisées s’épanouissent.
Regroupées dans quelques quartiers bien délimités, elles y cultivent un entre-soi qui n’est
possible que parce que le pouvoir social est aussi un pouvoir sur l’espace…Cet entre-soi
géographique assure d’abord et avant tout l’un des plaisirs les plus universels, celui d’être
en compagnie de ses semblables, de partager avec eux le quotidien, à l’abri des remises
en cause et des promiscuités gênantes » (Pinçon Michel et Pinçon-Charlot Monique, 2003:
53).
Les résidences fermées ont été créées par les promoteurs privés comme un produit du
marché immobilier où sont préservés les valeurs et symboles du groupe social auquel il est
destiné. La mise en sécurité, à l’abri des autres, sur laquelle se fonde le produit, joue avec
le principe de visibilité, car, paradoxalement, le monde intérieur de ce genre d’habitat qui
se protège et se cache entre de hautes murailles, des portes, et des postes de
surveillance, affiche en même temps et de manière ostentatoire, ce pouvoir sur l’espace de
la ville. Ainsi, les mécanismes de protection sont autant de symboles qui marquent les
différences entre ceux qui peuvent payer pour la sécurité et ceux qui ne le peuvent pas. Le
pouvoir économique et la sécurité s’exhibent, se manifestent, agissent sur le champ de
vision, s’exposant au regard des autres, de ceux du dehors. Les ensembles résidentiels
fermés, dans sa configuration, exposent cette différence et préservent le secret de la forme
de vie qui se cache à l’intérieur (voir photo 66). Car le luxe se manifeste jusque dans les
262
www.grupoloma.com.mx
393
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
mécanismes de sécurité à l’usage d’une technologie avancée. La sécurité s’exhibe pour
dissuader l’intrus ou l’étranger, en même temps qu’elle préserve l’intérieur. Selon les mots
de la résidente de La Loma, Santa Fe : « Ici, La Loma est à part, comme tu peux le voir, la
voie d’accès est peu fréquentée et ici, dans la résidence, l’accès est fermé, et c’est pour la
tranquillité qu’il nous a plu…A la vérité, l’une des choses qui fait que je me sens heureuse,
c’est que j’habite un appartement sécurisé, pour que quelqu’un entre dans l'appartement,
on va me demander la permission, si c'est 'non' il reste à la porte. C'est-à-dire, ce n’est pas
qu’on soit de mauvaise foi, mais c’est ainsi qu’on est en sécurité » (Interview 29).
Photo 66. Systèmes de sécurité dans les lotissements fermés.
Le pouvoir sur l’espace est manifeste
dans les systèmes de sécurité des
ensembles fermés. La configuration
et l’architecture du lotissement fermé
affiche à l’extérieur le pouvoir
économique et les différences entre
ceux qui peuvent payer pour la
sécurité et ceux qui ne le peuvent
pas. En haut, la muraille qui protège
le lotissement fermé La Vista à
Angelópolis. En bas, l’entrée à El
Secreto à La Loma, Santa Fe.
Source: Yadira Vázquez, 2006.
Ces modèles de protection et de luxe apparaissent aussi dans les lotissements fermés, au
sud du boulevard Atlixcáyotl, à Puebla, où ces ensembles de logements comprennent des
systèmes de sécurité pour attirer les futurs acheteurs. Et tout comme à Santa Fe, et
Angelópolis, les promoteurs immobiliers utilisent également des attributs symboliques et de
prestige. A propos de ces bâtiments sécurisés, A. Musset écrit, en faisant référence à
Coruscant (ville créée par Georges Lucas dans les films de « La guerre des Etoiles ») :
« c’est le modèle urbain choisi par les habitants de Coruscant qui, pour fuir les dangers
réels ou imaginaires qui les guettent dans la rue, préfèrent se réfugier dans des édifices
fermés comme des fortins assiégés par des barbares. Le modèle des gated communities
apparaît alors comme le résultat d’une longue histoire urbaine caractérisée par
394
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
l’impossibilité de cohabitation, dans un même territoire, de classes sociales ennemies ou
s’affrontant ainsi que de groupes ethniques différents dont les modes de vie sont
incompatibles…Selon le même modèle, l’Amérique Latine a adopté le principe de l’autoenfermement pour garantir ainsi le bien-être des catégories sociales qui se sentent
aujourd’hui menacées par l’augmentation de la violence et de l’insécurité » (Musset, Alain,
2007 : 76-77).
Et pour préserver encore davantage les pratiques des habitants des ensembles fermés, il
existe un conseil chargé de la réglementation, de la gestion et du paiement des charges
(maintien des espaces verts, nettoyage des gymnases, couloirs, ascenseurs, paiement du
service de sécurité, etc.). Dans le règlement sont établies les valeurs qui préservent la
propriété et la vie en commun. La résidente de La Loma explique: « ici tu payes pour des
services, tu achètes l’appartement et tu payes des charges, environ 4000 pesos (400
dollars) qui sont divisées en différentes parties pour l’entretien du club, de la
piscine…Chaque bâtiment a une association de copropriétaires, cinq personnes la
composent : le président, le trésorier et trois membres, je crois, aussi trois secrétaires. Ce
sont les représentants de chacun des bâtiments, mais tout l’ensemble est dirigé par une
entreprise extérieure. Alors chaque représentant par immeuble propose des améliorations,
ils se réunissent une fois par mois et ils présentent leurs doléances à l’entreprise de
gestion. En fait, c'est à cette société que tu règles tes charges, elle paye les policiers, le
nettoyage et les réparations des immeubles » (Interview 29).
Sécurité et règlement se rejoignent pour préserver le standing de la propriété et
l’homogénéité des habitants intra-muros. Néanmoins dans le cas de la résidente de La
Loma, l’identification ou appartenance au groupe social qui habite son ensemble résidentiel
n’est pas du tout claire, car pour elle, les personnes aux revenus élevés vivent autre
part : « la partie qui est là-bas, qui s’appelle Rancho et l’Hacienda, ce sont des maisons qui
valent un million de dollars uniquement pour le terrain, rien de plus et normalement un
terrain de cette taille, tu penses, bon, que c’est un terrain énorme mais non, ce sont des
terrains très petits, vraiment, ce que tu paies, c’est son emplacement. Si tu as de l’argent,
eh bien, tant mieux, mais pour acheter un terrain d’un million de dollars, combien tu crois
que tu dois investir pour construire la maison ? Une somme colossale ! Et c’est pour les
riches ! Nous, vraiment, on n’en est pas là. On commence et c’est difficile, donc, on se
contente de ce qu’on a, et cet ensemble est davantage pour la classe moyenne, bon
moyenne haute. Nous, on l’a considéré comme un investissement pour l’avenir, disons,
bon, OK, on va faire un effort, on va se serrer la ceinture pour acheter et c’est une
opération sur le long terme » (Interview 29). Sur ce manque d’identification au groupe
395
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
social, exprimé par l’habitante de La Loma, M. Guerrien a écrit en faisant référence aux
mexicains : « lorsque l’on demande à nos interlocuteurs à quelle catégorie sociale ils
estiment appartenir, les personnes interrogées répondent systématiquement ‘classe
moyenne’ ou éventuellement ‘classe moyenne haute’. Or nous avons vu, notamment grâce
à l’étude des prix des logements et des caractéristiques de ces populations en termes de
revenus et d’équipement, qu’elles appartiennent incontestablement aux couches sociales
les plus élevées de la capitale…Encore une fois, le réflexe est de se comparer aux
sociétés nord-américaines ou européennes et à leurs ‘classes moyennes’, lointaines dans
l’espace, mais plus proches socio-économiquement. Ainsi, ce qui peut sembler n’être
qu’une approximation conceptuelle traduit en réalité une vraie fracture sociale. Les murs ne
font en fait que matérialiser dans l’espace cette fracture, en séparant le ‘Mexico moderne’
parfaitement intégré à l’économie et la culture globalisées du reste de la ville, empêtré
dans la précarité caractéristique du sous-développement » (Guerrien Marc, 2004: 183184).
Et comme nous l’avons déjà montré, à Santa Fe la comparaison des prix entre les
différentes zones résidentielles montrent que La Loma est l’une des zones les plus chères
de Santa Fe et de Mexico et, dans un certains sens, la même résidente de La Loma
confirme notre information quand nous parlons des prix des loyers: « quand on a loué dans
le Centro de Ciudad, Santa Fe, c’était un appartement de trois chambres, deux salles de
bain, salle à manger-séjour, cuisine, chambre de service et deux places de stationnement.
La première fois, nous avons payé 15000 pesos de loyer mensuel (environ 1500 dollars) et
la dernière fois, avant de déménager ici, nous n’avons loué que trois mois, là bas, dans le
même édifice qui est exactement à côté de Sheraton Suites c’était 17000 par mois (1700
dollars). Le loyer n’a pas beaucoup augmenté en deux ans. Et ici, à La Loma, le loyer, je
n’ai aucune idée de ce qu’il coûte. Je crois, que tu peux louer ici assez bien, je veux dire
que tu peux atteindre 5000 dollars » (Interview 29).
9.1.1.
Une ville à l’intérieur de la ville: nous somme des voisins lointains
La forme d’habitat qui se matérialise dans les ensembles résidentiels fermés de Santa Fe
et d’Angelópolis, présente une double division. D’un côté, la séparation physique et
spatiale en groupes d’habitations dissociés du reste de la ville et de l'autre, une façon de
vivre « entre-soi » qui non seulement sépare les personnes mais aussi la vie quotidienne
396
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
des habitants. Ces ensembles reflètent la séparation ou le cloisonnement socio-spatial
entre le Mexique moderne et le reste de la ville comme y a fait référence M. Guerrien car
finalement, ils constituent une fraction de l’espace, une séparation entre un extérieur et un
intérieur où se ressemblent des semblables. Dans le lotissement fermé, des groupes de
plus en plus homogènes en termes sociaux et économiques y coexistent, comme le
souligne J. Donzelot : « A la concentration ostentatoire du quartier des bourgeois qui ont
fondé la cité et la dominent, succède l’« entre-soi» des riches -et des moins riches- qui la
fuient et ne veulent « faire ville qu’entre eux » (Donzelot Jacques, 1999: 103). A son tour,
cette division physique et cette agrégation sociale affectent les pratiques des habitants et
les manières d’utiliser les autres espaces de la ville car « dans le discours des promoteurs
et des acquéreurs des lotissements fermés, l’urbain s’identifie au chaos » remarquent
Lacarrieu et Thuillier, dans le cas de Buenos Aires (Lacarrieu, Monica B. et Thuillier, Guy,
2001 : 95).
La résidente de La Loma et sa famille fréquentent des endroits aux caractéristiques
semblables à celles de Santa Fe et pour essayer d’échapper au chaos de la ville, ils se
dirigent vers des quartiers peu éloignés tels que Las Lomas ou Polanco. Ils se promènent
en ville mais évitent les endroits représentant un danger (réel ou imaginaire), comme
l’explique elle-même, cette habitante : « je dis que je vis heureuse ici, question sécurité
parce que c’est une zone sympa…je crois que tu t’établis dans un lieu et tu fais ton petit
monde autour : le supermarché, le ciné, les restaurants…A la messe, on y va le dimanche
à Polanco parce qu’ici il n’y a pas d’église et ensuite, au retour, on mange par ici ou par
là » (Interview 29). A ce propos, le travail de Cornejo Portugal a montré que les personnes
qui viennent au centre commercial Santa Fe proviennent dans leur majorité de la zone
ouest de la ville : « Le visiteur moyen du CSF (Centre commercial Santa Fe) travaille le
plus souvent dans la zone ouest de la ville, vit et fait ses courses dans cette même zone et
trouve de plus en plus de services dans les alentours, raison pour laquelle il n’a plus
besoin de se diriger vers le centre ville » (Cornejo Portugal I., 2007 : 151).
Dans le même ordre d’idée, Z. Bauman a pu constater, dans une ville du sud de l’Italie,
que deux personnes d’origines sociales différentes construisent chacune leur propre
géographie de la ville. Ceci en fonction des endroits où elles vivent et qu’elles fréquentent :
« Cette ville, comme d’autres, est très peuplée et chacun a son propre plan de la ville dans
la tête. Les cartes qui guident les mouvements des diverses catégories d’habitants ne se
superposent pas. Mais pour qu’une carte ‘ait un sens’, quelques zones de la ville doivent
être écartées, être dépourvues de sens et en référence à la signification être peu
prometteuses. Recouper ces lieux permet aux autres de briller et d’être comblés de sens »
397
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
(Bauman, Zygmunt, 2003 : 113). Si nous poursuivons cette idée, la famille de La Loma se
construit sa propre carte de Mexico avec plein d’endroits qui ont un sens. Pour elle, cette
carte est formée d’îlots et de parcours, c'est-à-dire de lieux et de trajets où se déroulent
leurs différentes activités, et qu’ils perçoivent comme ordonnés et propres mais surtout
sûrs. Ceci entraîne un manque de connaissance et d’appropriation du reste de l’espace
urbain et contribue à renforcer l’idée que la ville est dangereuse et chaotique263. Ce qui est
au-delà de ses circuits et de ses lieux de fréquentation représente l’inconnu, un risque qui
peut inciter même à l’aventure : « quelquefois, je suis comme une exploratrice. Il y a
quelques mois, mon mari et moi, nous sommes allés en Turibus264 au centre historique.
Oui, ça m’a plu, nous sommes descendus en voiture jusqu’au Musée du Papalote, là on
s’est garé dans le parking et on a pris le Turibus, parce que si tu le prends à l’Auditorio, tu
ne peux pas savoir la queue qu’il faut faire. Alors on l’a pris au musée du Papalote et on
est allé dans le Centre. Le Turibus, c’est bien, parce qu’il y a un policier à l’intérieur qui
veille sur toi. Oui ! On aime bien faire des expériences mais vraiment il y a des choses qui
te freinent un peu quand tu as des enfants. Eh oui, on a un peu la trouille, pourquoi je te
dirai le contraire. Moi je me balade dans la rue et je me balade comme ça (elle fait un geste
de peur) vraiment je ne sors presque jamais sans elle (elle montre la personne qui l’aide au
ménage), je me sens plus sûre avec elle dans la voiture » (Interview 29).
Le trafic automobile est aussi responsable de l’image d’une ville chaotique. Et aujourd’hui,
autant Santa Fe qu’Angelópolis sont victimes de leur propre croissance, car dans les deux
cas, commencent à surgir les inconvénients de circulation dont on prétendait s’éloigner.
Même à Angelópolis, on se plaint des embouteillages265, comme l’a exprimé la direction du
centre commercial : « on observe déjà, en fin d’après-midi, la queue pour passer le feu de
signalisation qui est près du fleuve et on a besoin de davantage de voies pour que tous les
gens qui habitent ici puissent sortir de même que ceux qui viennent dans les zones
commerciales. Ceci est arrivé parce que le gouvernement n’a pas contrôlé l’augmentation
du nombre des logements et a permis que les zones se mélangent » (Interview 6). Le
directeur de la section des projets immobiliers du Palacio de Hierro arrive à la même
conclusion : « le projet du magasin s’est inséré dans le projet d’un centre commercial qui
en plus se trouvait dans un autre projet urbain. Les deux sont très semblables (Santa Fe et
263
A ce propos, nous pourrions nous demander quelle sera la représentation de la ville que se
feront les enfants qui vivent et jouent dans les ensembles fermés ou qui fréquentent des endroits
tels que la Ciudad de los Niños dans le centre commercial Santa Fe. Lugo Laguna reprend
l’hypothèse de Ritzer qui postule la « macdonaldisation » de la société pour s’interroger sur la
marchandisation de l’enfance mais sans approfondir l’impact de ce genre de lieux et d’espaces sur
l’image de la ville qui se construit chez les enfants (Lugo Laguna, Eduardo, 2004).
264
Car rouge à deux étages destiné aux visites touristiques de la ville.
265
Selon des estimations de la Mairie de Puebla, environ 100 000 véhicules circulent chaque jour
dans la zone.
398
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
Angelópolis), bien que peut-être celui de Puebla est à une autre échelle, le centre
commercial était comme un pôle de développement. Ceci génère une quantité d’emplois
ainsi qu’un autre genre de situations, car quand on génère des emplois, cela entraîne aussi
une zone d’habitations tout autour, des problèmes automobile et cela fait boule de neige.
Si le pôle de développement se réalise comme ils l’ont fait dans celle de Puebla, c'est
assez bien ; mais cette zone est collée à des d’habitations de couches défavorisées et ceci
devient la contrepartie. Très près du centre commercial se trouve la partie qui est bonne
mais cela aide à la fois, à maintenir des emplois mais aussi à générer du trafic » (Interview
7).
La dépendance de l’automobile pour accéder à Angelópolis ou Santa Fe ainsi que le
caractère des activités rassemblées, provoquent une augmentation du flux de voitures
dans les rues et les parkings pendant les heures de travail. Dans le cas de Santa Fe, le
matin, le trafic s’accentue, étant donné qu’il y a les ouvertures d’écoles, d’universités et de
bureaux. Le flot des véhicules augmente considérablement de 7 heures et demie à 11
heures du fait qu’aux voitures particulières s’ajoutent les taxis, les bus publics et privés de
certaines entreprises et les peseros. A partir de 18 heures, le trafic prend la direction
inverse et plus tard, pendant la nuit et les week-ends, on n’observe que le mouvement des
habitants du lieu et des visiteurs des zones commerciales. La revue Expansion a publié en
2004 l’estimation suivante : « Selon le Ministère des Transports et de la Voirie, le trafic sur
l’avenue Vasco de Quiroga (l’artère principale de la zone) a augmenté de plus de 40% »
(Moran Quiroz, Roberto, 2 septembre 2004 : 5). La résidente de La Loma s’en plaint :
« Je te dis que j’aime bien aller dans le centre historique expérimenter des choses
nouvelles mais comme mes enfants sont petits, c’est compliqué. La deuxième raison,
c’est le trafic, parce qu’il y a en fait deux accès à Santa Fe qui sont Reforma et
Constituyentes. C'est-à-dire qu’il n’y a rien d’autre pour sortir tout ce monde que ces
voies : vers Polanco, vers le sud, tu dois passer par là ou par Palmas et puis il y a
aussi les nouveaux ponts pour aller au sud…avec toutes les sociétés qu’il y a par là,
tous les gens des bureaux qui descendent à l’heure où ils terminent le travail, cette
sortie là où est Serfin qui débouche sur la route, c’est une folie ! Alors c’est une partie
avec bouchons aux heures de pointe aussi bien à l’arrivée qu’à la sortie. J’ai des
choses à faire à Las Lomas, j’ai le pressing, le tailleur, bon aussi à Polanco. Et
quelquefois je mets des heures pour sortir. Mais le week-end, c’est quand tu peux en
profiter pour faires tes courses parce que tout est tranquille. Beaucoup de gens de la
zone, en profite aussi pour sortir et faire du sport, on court ici même dans la rue (sur
l’avenue Bernardo Quintana) ainsi que dans le petit parc là-bas au Centro de Ciudad et
c’est une bonne balade. Le matin, tu vois beaucoup de gens. Même mon mari a fait son
entraînement ici pour le marathon de New York, dans cette rue. Quand nous courons,
une dizaine de personnes le font aussi » (Interview 29).
A Angelópolis, la différence d’activités dans le temps est moins marquée. D’un côté parce
que le nombre de bureaux est inférieur à celui de Santa Fe et de l’autre parce que les
commerces installés sur le Boulevard Atlixcáyotl surtout les supermarchés et le centre
399
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
commercial attirent continuellement un grand nombre de personnes et de véhicules, même
le dimanche.
Dans le cas de cette résidente de La Loma, les commerces et services de Santa Fe
représentent un avantage même s’ils ne satisfont pas toujours à ses besoins :
« On va se balader au centre commercial, évidemment avant la naissance du bébé, on
allait au ciné qui est tout près. Au petit café, nous allons au Centro de Ciudad, là bas il
y a beaucoup de restaurants pour prendre un verre : il y a le Café de la Selva et il y en
a un autre excellent en face du Sheraton Suites. Nous sortons souvent le dimanche
pour prendre le petit-déjeuner, pour manger à Sushito, ou dans les petits restaurants,
pour aller au ciné à Santa Fe, pour se balader ou acheter quelque chose au Superama
(le supermarché), il y a aussi le Sam’s. Réellement tu as presque tout à Santa Fe,
sinon tu dois aller plus loin, bien qu’il y ait déjà beaucoup de choses qu’on peut se faire
livrer. Par exemple, le pressing et aussi les fruits qui viennent du marché d’Abastos.
Les fruits sont excellents et bon marché. Par exemple, tu appelles le commerçant et tu
lui dis, je veux une papaye pour aujourd’hui, des tomates mûres, deux bananes mûres
et deux à moitié mûres, tu lui spécifies, ah ! Et c’est pareil au Superama hein ? Et les
produits arrivent tel quel, et je te dis que le prix est excellent, et tu peux le faire tous les
jours. Je ne sais pas, un kilo de tomates seulement, ils te le livrent parce qu’ils
desservent toute cette zone. Et moi, en particulier, je commande aussi les fromages et
les produits laitiers. Ce qu’il y a, c’est que nous ne mangeons presque rien qui
contienne des conservateurs, on préfère bio, rien en conserve, emballé ou en
tetrapack. On préfère naturel. Alors j’ai pris contact avec une fille et elle peut me livrer
tout ce qui est fromage, yaourt et elle les élabore sans conservateurs, c'est-à-dire bio,
elle est à Polanco mais elle livre des produits excellents. Et bon évidemment, il y a
beaucoup de petits restaurants dans la zone avec livraison comme dans n’importe
quelle partie de la ville…Et je fais beaucoup de choses par internet, c’est vrai, pour ne
pas aller à la banque parce que maintenant j’ai des virements tous le mois pour régler
les services. La plupart des paiements, je les fais par internet » (Interview 29).
Les pratiques de consommation de cette personne de La Loma intègrent un large spectre.
Cependant, les « lieux avec sens » pour la consommation se limitent à Santa Fe et ses
alentours, des endroits où l’accès dépend en grande partie de la voiture. Cela démontre
que le rapport de cette famille de La Loma avec la ville a abouti à l’élaboration d’une
géographie particulière, composée de quartiers et trajets urbains avec caractéristiques
similaires. A ce propos, Cabrales et Canosa écrivent : « loin de réduire le thème des
lotissements fermés à une optique phénoménologique, il peut aider à définir un cycle
émergeant dans la vie sociale de la ville latino-américaine et à profiler sa nouvelle
géographie sociale. » (Cabrales Barajas, Luis Felipe et Canosa Zamora, Elia, 2001 : 234235). Car loin de représenter une homogénéité dans l’usage de l’espace, la mobilité, les
achats, les loisirs ou la vie quotidienne des habitants, les ensembles résidentiels fermés
cachent une multitude de pratiques sociales qui peuvent varier en fonction des personnes,
du niveau socio-économique, de l’âge, etc. Et cet exemple de la famille de La Loma, offre
une idée de la façon dont les pratiques sociales se modifient du fait d’habiter et cohabiter
dans des espaces clos.
400
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
Les pratiques sociales à l’intérieur des espaces fermés comprennent la sociabilité. A titre
d’exemple, dans le cas de la famille de La Loma, la sociabilité quotidienne s’établit d’abord
avec ses proches : « je crois que nous avons de la chance parce que nous avons de très
bons voisins, parce ce sont des gens corrects. La majorité, ce sont des personnes plus
âgées très courtoises, bon il y a de tout, aussi des jeunes comme nous. A Noël, il y a eu
une réunion et je t’assure que ce sont des gens très gentils. Mon mari me dit que c’est là
qu’on remarque le niveau économique, mais je lui dis que ce n’est pas du tout le cas, parce
que franchement l’argent ne fait pas l’éducation. Il y a des gens qui peuvent avoir de
l’argent et être des gens très impolis et méprisants non ? Il y a aussi la personne qui a son
chauffeur et ses gardes du corps. Mais ici, dans notre ensemble il n’y a pas de gardes du
corps parce que dans d’autres immeubles, il y a même une partie spéciale pour ceux de la
sécurité, les gardes du corps, ici non. Mes voisins sont très corrects, on s’entend bien.
Cette réunion a eu lieu en décembre, mais autrement tout le monde est du style ‘écoute, je
n’ai plus de tomates, passe m’en une’ et du même pour des choses plus sérieuses.
Vraiment très bien » (Interview 29). Ces commentaires nous rappellent les travaux réalisés
par Bourdieu (1979), M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot (2003, 2004) en France, car ces
relations de sociabilité à l’intérieur de l’ensemble fermé de La Loma sont des pratiques de
reconnaissance entre égaux « entre des gens corrects, bien élevées et ayant de l’argent »,
pour reprendre les adjectifs mentionnés par la mère de famille de La Loma. « L’entre-soi
des beaux quartiers favorise l’épanouissement d’un mode de vie, à l’abri des vicissitudes
du monde ordinaire, qui permet la reproduction, d’une génération à l’autre, des positions
socialement dominantes » (Pinçon-Charlot Monique et Pinçon Michel, 2004: 52).
La sociabilité entre semblables fonctionne également dans d’autres activités à Santa Fe et
Angelópolis. Comme nous l’avons montré dans la première partie, le centre commercial est
un lieu de rencontres comme le sont aussi les parcs publics ou privés et les parcs
d’attractions (comme Valle Fantástico à Angelópolis). Le sport constitue une autre activité
qui aide à renforcer les liens sociaux. Mais à Santa Fe ou Angelópolis, on peut s’y adonner
à l’intérieur des ensembles fermés, dans la piscine, les salles du sport ou sur l’aire de jeux
(voir photo 67). Egalement dans les clubs privés tels que le Sport City ou le Club de golf :
« avant, nous allions au Sport City qui est dans le centre commercial », explique la
résidente de cet ensemble, « on y allait parce que l’entreprise de mon mari payait, parce
que ça coûte autour de 50000 pesos par an (environ 5000 dollars) pour chacun ; mais on y
allait parce qu’on le lui payait. Mais on a arrêté d’y aller parce qu’en décembre il y a eu des
kidnappings dans le parking et puis il y a beaucoup de monde et tu mets du temps à te
garer et bon, maintenant comme nous avons le club ici même, réellement nous n’avons
401
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
pas besoin d’y aller. Ici on a tout, seulement tu dois chercher un instructeur à l’extérieur,
c’est comme ça que je fais avec le maître nageur de mon bébé » (Interview 29).
Photo 67. Espaces de sociabilité à l’intérieur des lotissements
fermés, Santa Fe
La piscine, la salle de
sport ou l’aire de jeux
sont des espaces de
rencontre et sociabilité
entre semblables.
Source: Yadira
Vázquez, 2006.
L’église est un autre lieu de rencontres. Les croyants de la zone d’Angelópolis se
réunissent généralement le dimanche à l’église de la Vierge du Chemin (Virgen del
Camino). C’est là qu’ont lieu les cérémonies religieuses et traditionnelles : mariages,
baptêmes, quinze ans, etc. (évènements qu’on rend ensuite publics dans les pages des
journaux locaux à la section société). L’église est promotrice d’autres types d’initiatives
dont l’une est la fondation du Centre d’attention aux handicapés (CINIA sigles en espagnol)
où l’on offre des formations aux personnes atteintes de handicap266. A Santa Fe, l’église,
qui est encore en construction, dispose déjà d’un centre social ou des habitants de la zone
apportent une aide aux populations nécessiteuses des alentours267.
Et comme dans le cas du centre commercial, l’ensemble fermé est aussi un espace où
s’établissent d’autres types de rapports entre les personnes, comme l’a souligné la même
habitante de La Loma : « figure-toi qu’hier je me penchais à la fenêtre, et je regardais l’aire
de jeux. On ne voyait pratiquement que les nourrices avec les enfants, mais presque pas
266
267
www.cinia.com.mx
www.iglesiadesantafe.org.mx
402
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
de mamans. D’un côté tu te dis que c’est triste non ? Parce que c’est bien pour les enfants
qu’ils soient avec leurs mamans. Mais dans mon cas particulier, c’est une grand aide,
parce que pendant que je donne à manger au bébé, elle descend un moment avec mon
autre fille. Elle le fait une fois par jour, environ 40 minutes, sur l’aire de jeux, là où tu sais
que ton enfant est en sécurité parce que tu le vois. Dans mon cas, c’est commode mais je
ne délègue pas trop, parce qu’ici on délègue beaucoup aux femmes de ménage »
(Interview 29).
L’exercice qui consiste à s’identifier entre semblables implique aussi la reconnaissance de
ceux qui ne le sont pas et cette différenciation se reproduit dans l’utilisation de l’espace. A
l’intérieur du lotissement fermé, les différences sont explicites, comme l’a manifesté la
résidente : « tous les immeubles ont deux entrées, l’une principale et l’autre de service ;
deux ascenseurs, l’un principal et l’autre de service Ce dernier est réservé aux
déménagements et aux livreurs, les femmes de ménage doivent aussi l’emprunter. Enfin,
je dis que le fait que le personnel ne peut pas entrer par les ascenseurs normaux, c’est
quand même exagéré mais c’est comme ça » (Interview 29). Les différences se
manifestent même dans les pratiques commerciales, comme l’a signalé une cliente du
centre commercial Angelópolis et provenant de la colonia La Paz268 : « je viens au centre
commercial Angelópolis parce que j’aime beaucoup ses magasins, il y a El Palacio de
Hierro, Liverpool. Quelquefois, je vais avec mes amies prendre le café au restaurant du
Palacio qui est très tranquille le matin. Comme on dit à Puebla le dimanche 'les gens bien'
vont à Angelópolis et les bonnes vont à Auchan (Plaza Milenium). Ah bon, ce n’est plus
Auchan, aujourd’hui c’est la Comercial Mexicana, c’est là que tu vois ces dernières se
réunir le dimanche, eh oui, elles aiment aussi venir à Angelópolis ! » (Interview 30).
Les représentations dans les pratiques spatiales et commerciales de Santa Fe et
Angelópolis permettent aux habitants et consommateurs de se réaffirmer ‘entre soi’, même
s’ils n'expriment pas forcément cette appartenance à une même classe sociale. Et pour
Pinçon Michel et Pinçon-Charlot cette reconnaissance se manifeste aussi par d’autres
moyennes « La magie sociale qui permet de vivre dans l’illusion de l’inné est le résultat
d’un travail social, d’une lente accumulation de capitaux sous toutes les formes possibles.
Il n’y a sans doute pas de condition plus décisive pour occuper des positions dominantes
que de sincèrement croire être fait pour les occuper » (Pinçon Michel et Pinçon-Charlot
Monique, 2003: 94). Parce qu’engager des employés de maison ou des nourrices269 fait
268
Située très près de la zone d’Angelópolis
En général au Mexique, ce genre de travail n’exige pas de qualification et s’exerce avec peu de
garanties sociales et légales. L’engagement d’employées de maison est courant et dépend des
revenus de chacun, on peut disposer de ce service une ou plusieurs fois par semaine, ce qui
269
403
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
partie des pratiques sociales de la vie des ensembles résidentiels fermés. Propriétaires et
employés partagent le même espace « ensemble mais sans être mélangés ». La résidente
de La Loma a une employée de maison à plein temps à qui elle fournit en plus de son
salaire, logement, nourriture et uniforme. Pour parler de son employée, la dame a
l’habitude d’utiliser des termes affectueux qui essaient de cacher toute sorte de
différenciation ou discrimination : « ma niña (enfant) reste ici parce que ce serait très
difficile pour elle de faire l’aller-retour tous les jours. On a une chambre à part avec salle de
bains et c’est là qu’elle reste, celle-ci donne directement sur l’ascenseur de service.
Trouver quelqu’un de qualifié comme elle, oui, c’est un peu difficile parce que quand tu as
des enfants, eh bien, indépendamment du fait que la maison soit propre ou non, tu te dis il
vaut mieux que ce soit une personne soignée qui garde bien les enfants, comme elle.
Beaucoup, je peux te dire la majorité, comme ils ont une chambre de service, ont des filles
(employées) à temps complet. Je crois, que peu de gens par ici ont des filles à la journée »
(Interview 29). Ces rapports n’ont pas échappé à l’objectif de Fernando Sariñana qui a
recréé une scène dans le film « Amar te duele » où l’on voit la famille de Renata (la
protagoniste), qui habite dans un lotissement fermé de Santa Fe, en train de prendre le
petit-déjeuner. Les parents profit de cet instant pour expliquer à leur fille comment l’on doit
traiter les personnes qui ne font pas partie de leur classe sociale (Sariñana, Fernando,
2002) film.
Cette réaffirmation entre personnes « égales » se renforce aussi à travers les associations
de copropriétaires et les administrations des ensembles résidentiels fermés de Santa Fe et
Angelópolis. Comme nous l’avons déjà expliqué, ce sont les habitants mêmes des
ensembles qui forment ces organismes, permettant de préserver la propriété et de
renforcer les liens de sociabilité et de reconnaissance entre soi : « afin de garantir l’espace
privé, la sécurité, la qualité de l’environnement et la fonctionnalité, on a besoin d’autonomie
au niveau administratif…les voisins des lotissements fermés optent pour l’autogestion. De
ce point de vue, il existe de nombreuses variantes. Le dénominateur commun est le
règlement de copropriété qui établit des normes de conduite et une série de droits et de
devoirs pour pouvoir appartenir à cette communauté. Ceci sous-entend le paiement de
cotisations pour veiller à la sécurité, s’occuper de l’administration et de l’entretien des
espaces collectifs » (Cabrales Barajas, Luis Felipe et Canosa Zamora, Elia, 2001 : 239).
A Santa Fe, cette gestion dépasse les ensembles résidentiels vu qu’elle s’exerce aussi par
l’intermédiaire de l’Association de Colonos. Malgré son nom, l’organisme est composé
s’appelle « de entrada por salida ». Les familles aux revenus plus élevés ont l’habitude d’avoir une
ou deux employées qui travaillent toute la semaine à plein temps avec un jour de repos (appelées
« de planta »).
404
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
aussi de chefs d’entreprises, comme l’a expliqué la représentante de l’Association : « oui, il
y a des sociétés qui font partie de l’Association, et en fait l’initiative de créer cette dernière
vient de ces dirigeants de sociétés. Mais en réalité nous sommes principalement là pour
les résidents de La Loma, puisque c’est là où il y a le plus de logements. Quand nous
avons des réunions de travail, nous recevons les représentants des entreprises mais aussi
la mère au foyer qui a un problème spécifique à traiter dans la zone où elle habite. La
majorité des participants sont des chefs d’entreprises mais il y a aussi des habitants du lieu
et les sujets traités ne concernent pas que les sociétés mais la problématique de la zone »
(Interview 22) L’Association ne se charge pas seulement d’intervenir en faveur des colonos
de Santa Fe, mais aussi de remédier aux erreurs des autorités publiques : « les soucis,
nous essayons de les canaliser vers les délégations mais à la fin, les autorités ne font rien
et c’est pour cela que l’association a décidé de s’occuper de tout, et d’offrir des solutions
aux colonos » poursuit cette même représentante. En ce sens, le rôle principal de
l’Association est de garantir la protection de la zone de Santa Fe comme cette personne
continue de l'expliquer: « la sécurité, l’association paie avec les cotisations des colonos,
c’est la police privée270, parce qu’ici on ne voit pas les patrouilles des délégations (police
publique). Nous sommes la zone la plus riche de Mexico et sans protection » (Interview
22).
Comme on l’a déjà expliqué, l’Association veille aussi à ce que les vendeurs ambulants ne
s’installent pas dans les rues de la zone. En effet, le poids de l’Association et des chefs
d’entreprise qui la forment, lui permet d’intervenir pour défendre les intérêts du groupe. En
2004, elle est intervenue auprès du GDF pour s’opposer à l’augmentation de la
densification des terrains de La Mexicana établie dans le Programme Partiel de
Développement Urbain de la zone de Santa Fe271 (Gazette Officielle du District Fédéral, 10
novembre 2004). Les associés ont désapprouvé au début l’idée, à cause du changement
qu’elle occasionnerait dans la zone. En plus ils ont argumenté qu’il y avait un manque de
consensus parmi la population. L’Association a initié un procès: « aujourd’hui, nous avons
un amparo parce que sur le terrain La Mexicana, on n’admet pas de modifications de la
densité » nous explique la représentante, « vu que le gouvernement veut construire des
logements d’intérêt social et, pour cette raison, a décidé d’augmenter les possibilités de
constructions à La Mexicana. Ainsi de 2000 familles qui avaient été prévues, on est passé
270
Protection assurée par membres de la Police Bancaire et Industrielle.
Le terrain de plus de 27 ha. était réclamé par Federico Escobedo en même temps que l’Encino
comme faisant partie de ses propriétés dans la zone. En 2003, suite à un procès, le Gouvernement
du District Fédéral a récupéré le terrain et a décidé de modifier les densités pour passer de 100 à
300 logements par hectare. Jusqu’à aujourd’hui et selon les autorités, cette modification n’a pas eu
d’effet et fait l’objet d’une révision à l’Assemblée Législative du DF bien que le terrain ait été vendu
et qu’on y ait commencé la construction de ce qui sera City Santa Fe.
271
405
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
à 8000, tu imagines ? Comment vont-ils faire s’ils amènent plus de gens que ce qui était
prévu ?, si déjà, pour le nombre que nous sommes, nous avons des problèmes
d’approvisionnement d’eau. Cet amparo est fait pour éviter la construction de logements et
nous y avons eu recours parce qu’on ne nous a jamais consulté sur le sujet. Nous voulons
annuler cette modification. Rien n’a encore été décidé mais je crois que nous allons gagner
le procès. Pour le moment, l’Assemblée du DF semble l’avoir adopté mais ils ne peuvent
pas construire pour l’instant » (Interview 22). L’Association s’engage ainsi à la préservation
des intérêts du groupe et de la zone.
De la même façon, au début de l’année 2005, l’Association a eu recours à un autre amparo
mais cette fois-ci contre le paiement de l’impôt foncier, en contestant son augmentation
démesurée272. La résidente du condominium fermé de La Loma nous a fourni quelques
détails : « oui, avec l’augmentation, je suis allée à l’Association et j’ai recouru à l’amparo,
comme les autres, précisément parce que, selon moi, c’était comme un fideicomiso, je
croyais qu’une partie de l’argent que nous apportions en paiement de l’impôt foncier allait
entrer au fideicomiso de l’Association pour refaire les rues. Ceci aussi nous plaisait car tu
voyais réellement que l’Association te portait de l’intérêt, car on n’a pas l’habitude d’avoir
des rues pleines de trous. Je crois que López Obrador (chef du gouvernement du DF) a
accepté que pendant trois ans l’impôt foncier n’augmente pas, mais la dernière fois, il a
beaucoup augmenté, pour certains 80%, je ne sais pas, de 50% à 80%, selon les cas.
Nous avons eu de la chance, parce que l’année dernière quand nous avons déménagé,
ceci était encore pratiquement en construction, je te dis que nous avons presque inauguré
l’édifice…alors c’était le moment de payer l’impôt foncier. On a obtenu du gérant qui
s’occupait aussi du promoteur de l’immeuble un rabais. Il nous a dit pour cette année, pour
les nouveaux, je vais négocier une cotisation plus basse. Alors, j’ai payé moins d’impôt, ça
a été comme 12 000 pesos par an, mais cette année il est monté à 16 000, alors nous
sommes allés à l’Association pour poser un recours d’amparo. On a payé, je crois que
1000 pesos pour les démarches et pour le moment nous n’avons pas réglé l’impôt tant
qu’ils ne se seront pas mis d’accord » (Interview 29).
L’impôt foncier est devenu le cheval de bataille des associations de colonos face aux
administrations locales. A Santa Fe et Angelópolis, bien que les causes soient différentes
et se manifestent avec leurs particularités, le refus des résidents d’acquitter l’impôt et les
services publics exprime leur désaccord face aux insuffisances des autorités publiques. A
Angelópolis, ils accusent les mairies de Puebla et San Andrés Cholula de manquer de
272
2
Selon des données du Ministère des Finances du DF, la valeur était d’un peso le m en 1993,
151 pesos en 1994 et 3 640 pesos en 2004.
406
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
coordination dans la dotation aux services publics. Pourtant les habitants n’ont pas encore
réussi à s’organiser économiquement ou dans une association comme c’est le cas à Santa
Fe, où l’Association de Colonos gère le fideicomiso signé avec la ville de Mexico en 2004
(voir chapitre 6).
Aux Etats-Unis, les associations de résidents des gated communities sont parvenues à
avoir
plus
d’autonomie financière et
administrative273.
Elles
sont chargées
du
fonctionnement des lotissements fermés, de fournir les services (eau, électricité, etc.) et
elles sont même arrivées à accorder les permis de construire. Les plus importantes d’entre
elles gèrent des budgets significatifs provenant des charges payées par les associés, en
créant une véritable concurrence avec le gouvernement local. Ces formes d’organisation et
d’autogestion comportent une problématique plus profonde en rapport avec la privatisation
des services et des espaces et dont l’impact se reflète sur la ville et la communauté,
comme l’explique Evan McKenzie : « Les sociologues qui ont étudié les CID en Californie
ont découvert qu’au lieu d’éveiller le sens de la communauté, ceux-ci ont développé ‘une
culture de non-participation’ fondée sur la structure même de l’intérêt commun. Les
ensembles sont ‘définis par une copropriété privée’ et une culture qui met en rapport cette
possession de la propriété privée avec liberté, individualité et autonomie plus qu’avec
responsabilité envers les groupes alentours » (McKenzie, Evan, 1994 : 25. Traduction de
l’anglais). On peut faire la même critique à Santa Fe où l’Association de Colonos dirige des
actions en faveur de ses membres et dans une moindre mesure en faveur de l’intérêt
collectif de la population en général (travailleurs, visiteurs, voisins proches). Ceci se traduit
d’une certaine manière par une appropriation ou privatisation des fonctions qui revenaient
auparavant au gouvernement et que l’État par inaction a abandonnées, mais à la
différence près qu’aujourd’hui ces actions et services ne bénéficient qu’à quelques-uns. A
ce propos J. Rifkin écrit : « les CID entretiennent l’idée que l’on peut mercantiliser la propre
expérience de vie comme telle, presque davantage que d’assurer la propriété de
quelqu’un…Les CID sont comme des stations intermédiaires sur le chemin que suivent des
millions de familles qui se trouvent prises entre deux modes de vie : un vieux mode qui
s’appuyait sur la primauté de la propriété et les relations correspondantes et un autre,
nouveau, qui se fonde sur la primauté des relations mercantiles et l’accès à des
expériences de styles de vie en cohabitation » (Rifkin, J., 2000 : 171).
273
Aux Etats-Unis ils sont désignés comme Common Interest Developments (CID initiales qui
signifient développements d’intérêt commun) ; Community Associations (CA, associations
communautaires) ; Residential Community Associations (RCA, associations résidentielles
communautaires).
407
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
En ce sens, les expériences de vie qu’offre la privatisation à Santa Fe ou Angelópolis, se
manifestent dans la suprématie accordée à la voiture au détriment des moyens de
transports publics et collectifs, dans les loisirs chez soi ou dans des lieux privés, dans les
achats au mall ou depuis son domicile, dans l’habitat fermé et dans les rues privatisées,
etc. Le mode de fonctionnement de ces fragments de ville ou de ces espèces de microvilles à l’intérieur de la ville, peut avoir des conséquences en termes politiques, civiques et
sociaux, comme l’assurent Michel Pinçon et Monique Pinçon pour le cas de Paris : « Le
pouvoir social étant aussi un pouvoir sur l’espace, la haute société exprime son unité
profonde par la recherche systématique de l’entre-soi dans l’habitat et dans les lieux de
villégiature. Cette ségrégation, qui est surtout une agrégation des semblables, produit un
effet de méconnaissance par la séparation d’avec le reste de la société » (Pinçon Michel et
Pinçon-Charlot Monique, 2003: 6). A la différence qu’à Mexico, la séparation entre ceux qui
peuvent payer l’expérience de vie sécurisée et ceux qui n’ont pas les moyens de le faire,
s’exprime physiquement à travers les enceintes et le contrôle de l’accès.
Le modèle de fragment de ville reproduit à Santa Fe ou Angelópolis a une influence non
seulement sur les pratiques de ses habitants mais se différencie des autres formes de
construire et vivre la ville. Autrefois, habiter, travailler, consommer, s’amuser étaient des
activités qui se déroulaient dans des espaces indépendants et aujourd’hui tout s’agrège
dans un même lieu274. Les concepteurs et promoteurs de ces espaces préconisent le
principe de vivre « la ville à l’intérieur de la ville » et le précepte se reproduit à des échelles
macro et micro (comme s’ils étaient des fractales). Car la même logique de planification
par mégaprojets luxueux et sécurisés comme les zones urbaines de Santa Fe et
Angelópolis, se répète au niveau de chacun des espaces qui les forment : le shopping
center, les immeubles de bureaux et d’habitations où l’accès est filtré et délimité par des
murs, des parkings et des systèmes de sécurité.
A ce propos, il est intéressant de lire dans la revue Expansion, les critiques des quelques
architectes qui sont intervenus à Santa Fe : « Javier Sordo Madaleno qui a construit le
bâtiment Serfín, admet que les employés ont peu d’endroits pour aller manger ou pour faire
leurs courses. ‘A Polanco, par exemple, on trouve des restaurants à différents prix, une
mercerie, une boutique de photocopies, etc. Cet aspect de la ville a été négligé à Santa
Fe’, explique-t-il. ‘C’est un échantillonnage d’édifices’, déplore Agustín Hernández,
274
Le Corbusier avait autrefois exprimé ces idées dans « La cité radieuse ». Un édifice entouré
d’espaces verts et composé essentiellement de logements (appartements duplex). A L’intérieur, l’un
des niveaux fonctionne comme une rue où l’on trouve des bureaux et quelques commerces
(boulangerie, café, etc.). Au dernier étage et sur le toit, on trouve les services collectifs : une école,
un gymnase, une piscine. Le résultat est un bâtiment qui fonctionne comme une ville verticale.
408
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
l’architecte de l’édifice Calakmul. ‘Comme ensemble urbain, Santa Fe ne va pas passer à
la postérité’. Gustavo Eichelman, l’autre architecte de Bimbo ajoute que les immeubles de
bureaux sont devenus des constructions emmurées et protégées ‘par des systèmes de
sécurité à l’épreuve des gangsters. Tous ces espaces libres où l’on supposait que les
piétons pourraient circuler et participer à la vie urbaine ont perdu leur fonction et se sont
remplis de grilles, de vigiles, de jardins particuliers. C’est un peu aride’ » (Moran Quiroz,
Roberto, 2 septembre 2004 : 7).
Dans les deux échelles, la macro (de la zone) et la micro (du bâtiment), le résultat est un
fragment de l’espace qui concentre les services et les commodités suffisantes pour être
presque indépendant de l’extérieur et pour couvrir les besoins du logement, du travail, de
la consommation et des loisirs. Vivre, travailler, acheter, se distraire dans une ville à
l’intérieur de la ville, c’est ainsi que l’habitant de Santa Fe ou Angelópolis passe sa vie
quotidienne dans une espèce de collection de boules de cristal protégées et préservées de
l’extérieur. « Aussi ces nouvelles communautés urbaines dessinent-elles un immense
archipel formé de quartiers peu intégrés au reste du territoire entre lesquels des relations
privilégiées, voire exclusives, se nouent. Et d’ailleurs, le monde extérieur est perçu comme
menaçant. La richesse se cache, la ville est introvertie » (Prévôt Schapira Marie-France,
1999: 138). Et même le slogan publicitaire du promoteur Gicsa reprend cette idée pour la
vente des appartements dans un lotissement fermé en construction à Santa Fe : « City
Santa Fe. Vis ta ville à l’intérieur d’une ville » Ceci reflète cette idée d’une configuration et
organisation spatiale fragmentée (voir photo 68). City Santa Fe compte 11 immeubles (30
étages en moyenne) et se développe sur une superficie de 42000 m2 « Le concept vise à
ce que ses habitants aient une grande qualité de vie dans un environnement sûr, doté de
prestations telles que, restaurants, banques, cafés, commerces, librairies, pressing,
etc...De même, il dispose d’une surveillance 24 heures sur 24, de 10520 m2 d’espaces
verts protégés, de salles à usages multiples, d’un centre d’affaires, d’’un gymnase et
d’aires de jeux » (González Gottdiener, Isaura, 1° janvier 2006).
409
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 68. City Santa Fe. Vis ta ville à l’intérieur d’une ville
Vivre, travailler, consommer et
se distraire dans une ville à
l’intérieur de la ville. C’est ainsi
que l’habitant de Santa Fe ou
Angelópolis déroule sa vie, dans
une sorte de collection des
boules de cristal protégées de
l’extérieur.
Source: Yadira Vázquez, 2007.
9.2.
Entre la propriété privée et la différenciation: les oubliés de la
modernisation
Les résidences privées de Santa Fe ou Angelópolis représentent un style de vie luxueux. A
la fois, ce sont des éléments qui contribuent à reproduire l’image de prestige économique
qu’on désire projeter dans les deux zones et augmentent la rentabilité foncière. Le laissezfaire néolibéral a fait en sorte que le prix de l’immobilier devienne le déterminant de la
composition sociale et spatiale. Car le prix des produits immobiliers (habitat ou bureaux)
est un frein pour une grande partie de la population275. Selon les termes de J. Rifkin, ces
formes de propriété privée se fondent sur le droit d’exclure les autres et constituent un
facteur de « l’ère de l’accès » caractérisé par la substitution du « paiement pour le droit à
posséder » par « le paiement pour le droit à accéder » (Rifkin, J., 2000). Dans les produits
immobiliers de Santa Fe et Angelópolis, le paiement se transforme en droit à ne pas être
privé d’une qualité de vie et donne le droit à la sécurité, les services ou les distractions. Ce
qui représente pour quelques uns un avantage, un luxe, pour d’autres c'est une preuve
d’exclusion et de division sociale. Car ce qui surgit d’abord comme segmentation du
275
Au Mexique, il y a une distribution de la richesse très inégale. Selon les estimations élaborées
par J.Boltvinik, chercheur en la matière, entre 2000 et 2004 la pauvreté du pays est passée de
79,8% à 80,4% du total de la population (in Garduño, Roberto et Mendez, Enrique, 18 septembre
2005).
410
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
marché immobilier devient une différence socio-spatiale et même une forme de
ségrégation. La vision de Navez-Bouchanine nous aide à comprendre comment se mêlent
les termes de fragmentation, division et ségrégation : « C’est bien la fragmentation comme
processus de fermeture de territoires spatialement délimités et habités par des populations
socialement homogènes qui est ici concernée. Constituant de véritables entités, souvent
désignées par leur enveloppe spatiale, les fragments représenteraient une forme de
division de l’espace qui aurait quelque parenté avec celle désignée par la ségrégation…La
fragmentation se situerait d’emblée dans la coupure, le retrait, la rupture d’avec l’ensemble
social ou politique, alors que la ségrégation apparaît comme un principe d’organisation
hiérarchique mais unitaire…Enfin, la fragmentation signifierait une séparation qui, au-delà
du seul espace résidentiel, concernerait l’espace ‘public’ ou collectif: la centralité sociale et
fonctionnelle de la ville y serait donc au moins autant en question que l’unité globale,
symbolique ou sociale, du peuplement des quartiers » (Navez-Bouchanine F., 2002: 62).
D’un autre point de vue, la ségrégation urbaine dépend de l’accès des différents secteurs
sociaux aux équipements et services collectifs de la ville. Dans cette optique, pour J.
Delgado, la ségrégation à Mexico s’exprime dans l’inégalité de la distribution et la
localisation des services et équipements urbains. La distribution des biens collectifs est en
rapport avec le niveau socio-économique de la population, ce qui produit la coexistence
des zones hétérogènes dans la ville (Delgado, Javier, 1990). Et bien que les analyses de
Delgado ou de Navez-Bouchanine ne se concentrent pas sur des territoires tels que Santa
Fe ou Angelópolis, ces perspectives nous permettent de considérer une dimension
physique et socioéconomique pour comprendre comment les prix des terrains, les
différences entre les caractéristiques des logements, l’équipement et les services ont fait
de ces deux zones urbaines des territoires du prestige, bien différenciées du reste de la
ville.
Santa Fe et Angelópolis se sont construits comme deux territoires prestigieux et
d’exclusion, dans la mesure où ils concentrent et intègrent divers éléments : activités
économiques ; emplois spécialisés et qualifiés ; centres éducatifs renommés; centres
médicaux unis à d’autres services privés ; des lieux de résidence et de consommation
luxueuses. Spatialement, tous ces lieux ont la particularité d’utiliser une haute technologie,
de disposer d’une surveillance constante et des restrictions d’accès. Ils s’adressent
essentiellement aux couches sociales les plus élevées de la population. A cela s’ajoute la
situation à la périphérie de la ville, ce qui en fait des espaces retirés et isolés. De cette
façon, travailler, habiter ou consommer à Santa Fe ou Angelópolis montre que l’on dispose
de la capacité, des moyens et du revenu suffisant pour le faire ; souligne l’appartenance à
411
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
une classe privilégiée et met en évidence non seulement le pouvoir économique mais
l’accès aux avantages sociaux et politiques qu’il entraîne. Le centre commercial, les grands
immeubles de bureaux et les complexes résidentiels fermés de Santa Fe et Angelópolis,
tous reproduisent cette différenciation sociale étant donné qu’ils ont été conçus et bâtis
pour accueillir le commerce, l’emploi et le logement des classes aisées.
En ce sens et en partant d’un autre point de vue, Amartya Sen (Prix Nobel d’économie
1998) souligne que l’étude des inégalités sociales ne doit pas se limiter aux revenus et
l’accès aux biens et services, mais doit tenir compte des « capabilités »276(1992), c'est-àdire la liberté des personnes à atteindre et réaliser un mode de vie propre (pas forcément
en relation avec l’occidental) qui est une façon d’être et de faire. Et dans ce contexte, la
« capabilité » est d’avoir la possibilité effective de réaliser librement un mode de vie avec
des biens utiles qui fournissent du bien-être. Le nombre d’options qu’ont les personnes
mais aussi la liberté d’y accéder et de choisir parmi ces options contribuent au bien-être
humain. Et là aussi entrent en jeu les différences qui surgissent, en termes d’espace et de
concentration d’avantages économiques et sociaux dans certaines zones de la ville. En
termes de Zygmut Bauman : « dans la société de consommation, la liberté d'élection
détermine la stratification sociale. Elle est aussi, le cadre dans lequel ses membres, les
consommateurs, inscrivent leurs aspirations: un vecteur qui dirige les efforts vers le
dépassement et définit l'idéal d'une ‘bonne vie’. Plus grande est la liberté d'élection et,
surtout, plus elle peut s’exercer sans restriction, plus haute sera la place occupée dans
l'échelle sociale, ainsi que le respect public et l'auto-estime. Le consommateur
s'approchera donc de l'idéal ‘d’une bonne vie’ » (Bauman, 2000 :54).
Et si effectivement les zones résidentielles de Santa Fe et Angelópolis ne sont pas à
l’origine des inégalités socio-spatiales de la ville, elles les accentuent en exaltant les
différences qui existent entre les zones de Mexico et Puebla. Comme le remarque Thuillier
lorsqu’il parle des ensembles fermés de Buenos Aires : « Le succès de ce nouvel objet
urbain…a généré dans le monde une littérature universitaire, urbanistique et médiatique
souvent très critique en relation à ces ghettos que l’on accuse de ‘fragmenter la ville’,
fortifier les contrastes sociaux et ‘privatiser’ l’espace urbain. En réalité, la ségrégation
résidentielle entre riches et pauvres est une réalité déjà ancienne dans la majeure partie
des villes du monde » (Thuillier, Guy, 2005 : 6). A Mexico et à Puebla, la division entre
riches et pauvres se matérialise spatialement dans une répartition entre l’est et l’ouest. A
l’est se concentre surtout la population plus défavorisée, avec moins de services et moins
276
En anglais capability (capacité, aptitude, possibilités). Pour Amartya Sen, il prend les sens de
l’ensemble des modes de fonctionnement humain qui sont potentiellement accessibles à une
personne, qu’elle les exerce ou non. En français, le mot est traduit par « capabilité ».
412
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
de grandes surfaces commerciales, comme l’a constaté M. Schteingart dans ses différents
travaux : « Dans ces espaces de pauvreté, on crée rarement des centres commerciaux
modernes comme ceux qui sont apparus et se sont multipliés dans les zones les plus
prospères de la ville…Plus la ségrégation des groupes à revenus élevés est avancée, plus
les centres commerciaux qui les servent sont stratifiés de façon que nous pourrions nous
référer à ces centres comme à des lieux de rencontre et d’échange stratifié » (Schteingart,
Martha, 2002 : 27). Et comme nous l’avons expliqué au chapitre 2, à l’ouest des villes de
Mexico et Puebla se concentrent les quartiers de familles à revenus élevés et c’est là où se
trouvent les grands centres commerciaux. Et dans le cas particulier de Mexico, c’est dans
cette même zone que se concentrent l’investissement et les grands projets immobiliers.
Les inégalités sociales présentes à Mexico et Santa Fe, s’exaltent lorsqu’on construit des
mégaprojets comme Santa Fe ou Angelópolis. La ségrégation dans la ville n’est pas due à
la fragmentation spatiale générée par les ensembles fermés, les centres d’affaires ou les
centres commerciaux certes, mais ces formes urbaines et les pratiques sociales
manifestes, polarisent encore davantage les différences sociales. Car la modernité
exprimée à Santa Fe et Angelópolis s’intègre à l’espace urbain en contrastant fortement
avec son entourage, comme on peut l’apprécier dans la photo 69. A l’intérieur des zones
de Santa Fe et Angelópolis, on favorise l’homogénéité de l’« entre-soi » entre classes dans
des micro-espaces. Vers l’extérieur, l’univers des micro-espaces produit de l’exclusion en
se fermant à l’hétérogénéité qui compose la ville. « Richesse et pauvreté se retrouvent
l’une et l’autre, bien que séparément. Ce sont deux villes qui se juxtaposent et s’excluent à
la fois…c’est un exemple de pratiques qui rejettent la vision d’une ville intégrée. Il reflète
plutôt un nouveau concept de centres indépendants et autonomes » (Tamayo, Sergio et
Wildner, Kathrin, 1° février 2002).
Et la séparation de ces centres urbains est le produit d’un « polygone d’actuation », en
empruntant les termes des planificateurs et des concepteurs, c'est-à-dire la démarcation
sur papier des limites d’action et d’application du projet gouvernemental277. Le périmètre du
polygone enferme les transformations spatiales et en constitue les limites. Cette
délimitation représente une frontière entre la croissance planifiée et ordonnée et la
croissance spontanée et improvisée qui se déroule dans d’autres parties de la ville ou
même dans les quartiers voisins. A ce propos, B. Moulin se demande : « Peut-on parler de
frontières au sein d’un quartier ou de frontières du quartier ? Quand peut-on commencer à
parler de frontières ? C’est-à-dire, quand de simples limites, des rues se transforment-elles
277
La délimitation du polygone de Santa Fe apparaît dans le Plan prioritaire de la ZEDEC Santa Fe.
Celle d’Angelópolis dans le Programme sous-régional de développement urbain pour les communes
de Cuautlancingo, Puebla, San Andrés Cholula et San Pedro Cholula.
413
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
en frontières, en ligne de démarcation ? C’est le résultat d’un processus. C’est la
territorialisation d’une rupture, d’une distinction forte entre ceux qui sont d’un côté de cette
ligne et ceux qui sont de l’autre côté de cette ligne » (Moulin Brigitte, 2001: 51). En d’autres
termes, les limites du polygone d’actuation se sont traduites dans les frontières
symboliques de la modernité urbaine ; une ligne de démarcation concrétisée dans les
avenues et les rues indiquant une volonté politique de distinguer Santa Fe et Angelópolis
du reste de la ville (voir film).
Photo 69. Différences socio-économiques à Santa Fe et Angelópolis
Santa Fe et Angelópolis
accentuent les différences qui
existent à Mexico et Puebla
Les deux premières images
montrent les différences entre
les lotissements fermés de
Santa Fe et les colonias
voisines. La troisième
correspond aux colonias
contigus à la Plaza Millenium
d’Angelópolis. Source: Yadira
Vázquez, 2006.
Aux yeux des autorités publiques, ce genre d’interventions se justifie, étant donné qu’à
travers elles, on donne un sens à la croissance de la ville, comme l’a mentionné le
414
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
directeur du Fideicomiso des Réserves Territoriales de Puebla : « Depuis qu’on a créé le
Programme (Angelópolis), l’objectif a consisté à ordonner une partie de la croissance de la
ville de Puebla et je te dis une partie, car elle s’étend de tous les côtés. Puebla s’étend
vers le nord et elle a des problèmes, vers le sud et elle a aussi des problèmes, etc. Mais
l’objectif était d’ordonner la croissance de la ville vers l’ouest » (Interview 24). A son tour, le
programme gouvernemental a engendré une occupation des terrains plus rentable, grâce à
l’établissement d’activités économiques et des emplois nécessaires face à la diminution
éminente de l’industrie, comme a ajouté le directeur du fideicomiso : « Il y a des zones
commerciales, des zones de logements et donc je crois que le Programme (Angelópolis) a
eu de bons résultats. Il a créé des emplois, il a créé beaucoup de zones scolaires et oui,
ceci a entraîné une meilleure plus-value, c’est un fait. Mais je ne le vois pas comme un
aspect négatif, parce que ce serait négatif si l’on n’avait pas réussi les objectifs du
Programme. Alors si ce Programme s’applique dans un autre point de la ville, un autre lieu
de l’état, je crois que c’est bien. Après, si pour des questions économiques ou politiques,
dans d’autres parties de la ville, on ne parvient pas à avoir un tel développement, ce serait
dommage, mais je crois que ce serait très important que d’autres zones s’étendent de la
même façon. Maintenant, disons que si l’argument est que d’autres parties de la ville n’ont
pas eu ce bénéfice, eh bien, on devrait créer des schémas pour développer ces zones »
(Interview 24).
Et c’est de cette croissance inégale de la ville que surgissent les critiques des projets
gouvernementaux, étant donné que dans sa conception, on a laissé de côté un grand
nombre de gens. Des exclus des bénéfices et commodités de la nouvelle zone mais qui
ont été affectés par les conséquences. A Puebla, le propriétaire d’un terrain à Atlixcáyotl
exproprié par la suite, pense que le plus grave dans le projet Angelópolis c’est la
spéculation sur les terrains : « Qu’est-ce qui est arrivé ? Que loin ou en dehors de ce
polygone, tout fait l’objet de spéculation, tout presque au même prix que dans la réserve,
même sur des terrains ejidales et sans services. Alors la réserve aujourd’hui s’étend mais
aussi la spéculation. A partir de tout ce développement, la ville perd totalement son
équilibre parce que tout l’investissement a eu lieu au sud de la ville et si tu marches vers
les autres points cardinaux, tu trouves des bidonvilles, des ravins et tout l’opposé d’un
développement moderne, qui en vérité ne l’est pas non plus. Mais on a fait un
investissement non équitable en termes de développement urbain » (Interview 23). A cet
égard, et selon l’indice de pauvreté élaboré par le Conseil National de la Population
415
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
(CONAPO278), il existe à Puebla des zones possédant un haut degré de pauvreté. Comme
on peut l’observer sur la carte 19, c’est au nord-ouest et à la périphérie sud-ouest vers
Cholula que se concentrent les zones cataloguées comme les plus pauvres. Un grand
nombre de ces quartiers sont proches d’Angelópolis en générant des contrastes marqués
sur le territoire. Les colonias et villages limitrophes ressentent la croissance des réserves
territoriales, c’est le cas de San Bernardino Tlaxcalancingo, Santa María Tonantzintla ou
même San Andrés Cholula, comme nous l’a souligné le fonctionnaire de la municipalité de
San Andrés: « Il y a eu une pression immobilière même à San Andrés. Mais aujourd’hui les
gens du village savent ce qu’ils vendent, autrefois, il y a quatre ou cinq ans, les gens
vendaient seulement pour vendre. Aujourd’hui les mêmes gens, ceux qui sont originaires
d’ici, ils connaissent la valeur de leurs biens. Il y a ce genre de pression, peut-être
intangible, mais elle existe » (Interview 15).
Carte 19. Niveaux de pauvreté à Puebla, 2000.
En général, la périphérie de la ville de Puebla concentre les plus hauts niveaux de pauvreté. C’est au
nord-ouest et à la périphérie sud-ouest vers Cholula que se concentrent les zones cataloguées comme les
plus pauvres. Quelques-unes se trouvent proches d'Angelópolis en marquant de fortes différences sur le
territoire. Source: Dessiné sur la carte de pauvreté élaborée par CONAPO, 2000.
Les propriétaires des terrains limitrophes des réserves territoriales ont profité de la
spéculation qui a suivi la croissance immobilière et ont commencé à vendre des parcelles
de terrains même ceux à vocation agricole. En suivant cette même tendance, la mairie de
278
L’indice est construit à partir des informations fournies par les recensements de population. Pour
son élaboration, on prend en considération les caractéristiques de la population et du logement
(éducation, caractéristiques et services des foyers, revenus et distribution de la population).
416
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
San Andrés Cholula réalise une seconde étape du projet Atlixcáyotl. Pour les
fonctionnaires municipaux, la suite du projet de développement urbain est une priorité,
même si la commune est encore privée d’autres services, comme par exemple l’eau
courante. Selon des données du recensement, en 2004, 56,42% des logements de la
commune ne disposaient pas de ce service (INEGI, 2005). « La seconde partie s’appelle
Développement Régional Atlixcáyotl sud », explique l’employé de mairie de San Andrés,
« c’est un Plan Partiel de Développement que nous avons fait et dont le plan d’occupation
des sols est voué au logement de haut niveau, ainsi qu’aux commerces et services,
comme la zone d’Angelópolis. Celui ci se trouve dans la zone de Cacalotepec, ce n’est
plus une zone de conflit entre les deux communes (Puebla et San Andres Cholula), disons,
qu’elle appartient à notre commune et étant donné la demande sur la réserve
d’Angelópolis, il n’y a plus de terrains. Alors pour prévenir cela, nous avons créé un Plan
Partiel de Développement, et même dans ce plan, on envisage la nouvelle zone
d’habitation de Lomas d’Angelópolis…ce sera environ 500 ha. et beaucoup d’entreprises
qui ont déjà investi à Angelópolis vont investir là-bas. Il y a les Torres JV, des lotissements
nouveaux en train de s’y développer, etc. » (Interview 15). La nouvelle zone se trouve le
long du boulevard Atlixcáyotl, entre le périphérique et le péage d’Atlixco. Elle est connue
aussi comme « Angelópolis II » et des fonds municipaux ont été investis à côté du capital
privé.
A Mexico, la situation ne diffère guère de celle de Puebla. Les plus affectés par le
développement de Santa Fe ce sont les quartiers et villages des alentours, comme La
Cañada, Presidentes, La Mexicana, Pueblo de Santa Fe, Margarita Maza de Juárez, La
Joya, Tlapechico, etc. La majorité de ces colonias se sont établies avant la nouvelle zone
de Santa Fe, le long des ravins ou près des fleuves et jusque dans les excavations des
anciennes carrières. Au début, ces quartiers étaient mal structurés. Contrairement au
projet de construction de la zone Santa Fe, les maisons de ces colonias sont le résultat
d’un long processus d’autoconstruction. Les plus anciennes étaient élaborées avec des
murs en parpaings ou en briques d’argile cuite. Un certain nombre ont des étages ou un
local en façade avec un commerce. Fréquemment, ces maisons n’ont aucune finition ce
qui donne à la zone une apparence grisâtre, avec des logements inachevés, en gros
œuvre (voir photo 70). Ces colonias ont l’électricité, le téléphone et quelquefois la
télévision par câble. Une grande partie des rues de ces quartiers ont une chaussée sauf
les plus récentes qui se trouvent sur les parties les plus basses des ravins ou près des lits
des rivières, comme La Mexicana, La Cebada, El Arbol, Los Gamitos, Tecolalco. Ces
dernières possèdent des maisons à un ou deux étages, grossièrement construites avec
des toits en tôle galvanisée. Les rues en terre sont étroites et irrégulières, avec des pentes
417
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
prononcées qui suivent la topographie irrégulière du terrain. Plus on descend vers les
ravins ou le cours des fleuves, plus la pauvreté est accentuée.
Les villages voisins de Santa Lucía, Santa Rosa Xochiac, San Mateo Tlaltenango et San
Bartolo Ameyalco ont aussi été affectés par l’accroissement de Santa Fe. Ils sont
aujourd’hui intégrés à l’agglomération urbaine et exposés à la spéculation des terrains,
mais ne disposent pas de tous les services. Par exemple, le village de Santa Rosa, situé à
10 minutes du centre commercial et où, selon des données de l’INEGI seules 87,32% des
maisons ont l’eau courante (INEGI, 2005). En outre, ces colonias et villages manquent
d’espaces verts, d’équipements médicaux, de commerces, d’installations sportives,
culturelles et de loisirs.
Photo 70. Logements dans les ravins à Santa Fe
Les quartiers contigus à la
nouvelle zone de Santa
Fe, comme Margarita
Maza de Juárez, Pueblo
Nuevo, La Joya,
Tlapechico, etc. sont le
résultat d’un long
processus
d’autoconstruction.
Source: Yadira Vázquez,
2006.
Selon la carte de pauvreté élaborée par CONAPO et que nous présentons sur la carte 20,
les zones les plus pauvres du District Fédéral se trouvent au nord et à l’ouest et les
délégations possédant le plus haut degré de pauvreté sont celles de Milpa Alta, Iztapalapa,
Tláhuac et Xochimilco. Et si bien que les délégations Alvaro Obregón et Cuajimalpa ne font
pas partie des plus pauvres du DF, elles offrent un paysage avec de remarquables
contrastes entre des secteurs de fort investissement immobilier à haute plus-value et des
colonias défavorisées et des villages ruraux. Santa Fe est un exemple de ce contraste où
les conditions physiques et l’altitude de La Loma permettent aux habitants des
lotissements fermés de regarder de leur hauteur et de loin le reste de la ville mais aussi de
voir les maisons marginales qui se trouvent au fond des ravins. Pour ceux-ci, c’est l’un des
principaux désavantages de la zone et c’est peut-être pour cette raison qu’on a placé du
côté de l’autoroute Toluca-Mexico et de la prolongation Paseo de Reforma, de grands
panneaux publicitaires qui cachent la vue sur les maisons grisâtres de la colonia Carlos A.
Madrazo (voir photo 71).
418
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
Carte 20. Pauvreté au District Fédéral, 2000.
Les zones les plus pauvres du District Fédéral se trouvent au nord et à l’ouest et les délégations
possédant le plus haut degré de pauvreté sont celles de Milpa Alta, Iztapalapa, Tláhuac et Xochimilco. Et
si bien que les délégations Alvaro Obregón et Cuajimalpa ne font pas partie des plus pauvres du DF, elles
offrent un paysage avec de remarquables contrastes entre des secteurs de fort investissement immobilier
à haute plus-value et des colonias défavorisées et des villages ruraux
Source: Dessiné sur la carte de pauvreté du District Fédéral, CONAPO, 2000.
La même habitante du condominium fermé de La Loma n’a pas caché son
mécontentement face aux grandes disparités du paysage de Santa Fe : « Vraiment, nous
vivons bien. Grâce à Dieu jusqu’ici nous avons pu payer l’appartement, évidemment il y a
eu un apport initial mais nous avons un prêt et cela implique qu’on se limite sur certaines
choses…ce que tu payes, c’est la zone prestigieuse, la sécurité et la tranquillité. Cette ville
est une ville de contrastes, si tu t’en vas par cette rue, là bas, il y a Tres Cañadas. C’est
l’édifice à côté, que l’on voit de la cuisine, c’est un ensemble avec des immeubles comme
ceux-ci et des maisons. De Tres Cañadas, par la fenêtre des appartements, tu vois les
bidonvilles d’en face et je crois que c’est une caractéristique de la ville de Mexico, non ?
D’ici, peut-être, tu vois la zone résidentielle mais si tu ouvres la fenêtre, en face, il y a un
bidonville ; je crois que c’est un peu comme la prolongation du village de Santa Fe. Autre
endroit identique, c’est là où il y a le bâtiment du Pantalón de Tamarindos et là où sont les
édifices de Tamarindos, juste en face, tu as la vue sur tous les gens pauvres, non ? Et ça,
même si tu payais des millions, tu ne pourrais pas l’éviter. » (Interview 29).
419
Chapitre IX
Les Centres Commerciaux au Mexique : limites sociales et spatiales de la modernité urbaine
Photo 71. La colonia Carlos A. Madrazo à l’entrée de Santa Fe.
A l’entrée de Santa Fe, du
côté de l’autoroute TolucaMexico et de la prolongation
Paseo de Reforma, on a
placé des grands panneaux
publicitaires qui cachent la
vue sur les maisons
grisâtres de la colonia
Carlos A. Madrazo
Source: Yadira Vázquez,
2006.
Perspective de Mexico
depuis La Loma, Santa Fe.
Au fond de ravins on peut
apercevoir les colonias
défavorisées proches de la
nouvelle zone.
Source: Yadira Vázquez,
2006.
Dans la trame du film « Amar te duele », on peut capter la ville et ses contrastes. Ulises vit
au village de Santa Fe tandis que Renata, elle, habite dans un condominium fermé. Les
deux souffrent à cause des différences sociales qui les séparent. Ulises rêve d’un monde
idéal, sans contradictions et le représente dans ses dessins. D'une autre façon, les
pratiques de consommation illustrent aussi les différences qui existent sur le territoire de
Santa Fe (film). Tandis que la résidente de La Loma préfère acheter des produits
internationaux ou bio dans les commerces de Santa Fe ou ailleurs, par téléphone, ou en se
faisant livrer ; au village de San Mateo Tlaltenango, à quelques kilomètres au nord-ouest
de Santa Fe, d’autres ménagères achètent les produits que récupère le pepenador (qui
travaillait auparavant sur la décharge de Santa Fe), comme nous avons pu le constater
durant l’interview avec ce dernier. Les mères de famille arrivent au terrain où le pepenador
accumule et trie les déchets, pour acheter des légumes, des fruits, des produits laitiers, du
pain ou de la charcuterie. La majorité de ces produits proviennent des supermarchés, mais
naturellement ce sont des déchets, c'est-à-dire des aliments périmés. Pour ces femmes
aux revenus modestes, l’acquisition d’aliments à l’état douteux est une façon de nourrir
420
Chapitre IX
De la segmentation commerciale à la ségrégation sociale
leurs enfants, comme on peut le constater dans la conversation entre le pepenador et ses
clientes :
Acheteuse 1 :-Dites, à combien vous allez donner le lait ?
Pepenador: Ça n’est pas du lait
A : Alors, qu’est-ce que c’est ?
P : C’est du yaourt, non ?
A : C’est pas du lait?
P : Bon, les deux choses, non ? C’est du yaourt liquide. Hein!, non madame? C’est du
yaourt comme ceux qu’on annonce à la télé, du yaourt avec du lait, du lait avec du
yaourt.
A : Et ça, à combien vous le donnez ?
P : Le trois litres à dix pesos.
A : Non, j’ai pas assez. Et pour cela c’est combien ?
P :Tu me le paieras tout à l’heure.
A :D’accord.
Acheteuse 2 – Dites, aujourd’hui, il n’y a pas de brocolis ?
P : Non, aujourd’hui, j’ai rien. Qu’est-ce que vous payez, juste ça ?
A : Oui, seulement quelques piments, 5 courgettes et le pain, je voulais des brocolis
mais y’en a pas. Bon j’emporte ça c’est toujours quelque chose pour aujourd’hui.
P: Donnez-moi deux pesos » (Interview 10)
Les riverains du village de Santa Fe se sentent plus affectés que favorisés par la nouvelle
zone comme l’a exprimé cet habitant interviewé : « Ici, à Santa Fe, il se trouve que tant
qu’il y avait des sablières en activité, que la zone n’avait qu’un seul chemin d’accès qui
n’était pas terrible, la pression pour acquérir la terre n’existait pas ; on n’a pas revendiqué
le droit aux terrains parce qu’ils n’intéressaient personne. Une fois qu’a commencé le boom
avec l’Ibéro, une fois que c’est arrivé, il y a des gens qui disaient ‘bon, je connais untel, bon
j’ai connu le grand-père de machin mais maintenant les petits-enfants ils n’ont même pas
de documents, même pas de papiers pour prouver quoi que ce soit. Alors, j’y vais, je
m’approprie le terrain et je l’entoure avec un mur, je me lance dans mes dix ans de
possession, après je l’inscris auprès du registre (de propriété) et c’est à moi’. C’est comme
ça que ça s’est passé. Il y en avait d’autres qui achetaient à des gens qui ne savaient rien
et qui vendaient leurs terrains à 50 centimes (de pesos