Carrefour2007_9-10A
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2007/9-10A ∙ année 11 Carrefour. de l’économie « Créer les conditions d’un fonctionnement compétitif, durable et équilibré du marché des biens et services en Belgique. » Le SPF Economie et l’Airbus A380 Publication mensuelle du Service public fédéral Economie, P.M.E., Classes moyennes et Energie http://economie.fgov.be fax: 02 277 55 07 e-mail: [email protected] Un numéro d’essai peut être demandé par écrit à: Carrefour de l’économie City Atrium, Bloc C, 7e étage rue du Progrès 50 B-1210 Bruxelles La reproduction de données afin de les utiliser dans d’autres études est autorisée à condition de mentionner clairement et précisément la source. Les articles - même nonsignés - n’engagent que leur(s) auteur(s). Editeur responsable: Lambert Verjus, rue du Progrès 50, B-1210 Bruxelles. Numéro d'entreprise: 0314.595.348 ISSN 1370 - 7213 S4-07-0198/0832-07 LE SPF ECONOMIE ET L’AIRBUS A380 AVANT-PROPOS Le SPF Economie, et plus particulièrement la Direction Aéronautique et Défense de la Direction générale Potentiel économique, participe à l’élaboration et au suivi d’un certain nombre de contrats de financement des programmes de recherche technologique, notamment du programme Airbus. Le présent article entend montrer comment, grâce à des avances sans intérêt octroyées par l’Etat, des entreprises belges peuvent apporter une contribution innovante au développement du nouvel Airbus A380 et ainsi améliorer le niveau technologique de l’économie belge en général. 2 La promotion de l’innovation constitue, en effet, un élément clé de la mission du SPF Economie et, dans un contexte plus large, de la stratégie de Lisbonne, que l’Union européenne et ses Etats membres visent à mettre en pratique. INTRODUCTION : L’AIRBUS A380, UNE INNOVATION DE POIDS La société Airbus a été fondée en 1970. Il s’agissait d’un consortium de constructeurs aéronautiques européens (français, allemand, britannique et espagnol) qui ont rassemblé leurs forces afin de mieux faire face à la concurrence des constructeurs américains, qui dominaient le marché. Le premier appareil commercialisé, l’A300, a connu un succès limité. Il a fallu attendre le début des années 80 pour qu’Airbus réussisse une percée avec l’A320, qui sera suivi de plusieurs variantes telles que l’A319 et l’A321, la série des A330-A340 et la série des A340-500/600. En l’an 2000, les diverses entreprises nationales membres du consortium, à l’exception de BAE (British Aerospace) ont fusionné en une seule entité appelée EADS (European Aeronautic, Defense and Space Company). En 2001, BAE et EADS ont fusionné à leur tour pour constituer l’Airbus Integrated Company, qui a son siège principal à Toulouse. En décembre 2002, le programme de l’A380 a officiellement été lancé. Avec une capacité standard de 555 passagers ou de 850 en classe économique uniquement, il s’agit du plus gros avion commercial jamais mis au point. Le 27 avril 2005, l’A380 a réussi son premier vol d’essai depuis Toulouse. D’une hauteur comparable à celle d’un building de 7 étages et d’une envergure de 80 mètres, ce super jumbo est 16 mètres plus large que le Boeing 747, qui détenait auparavant le record du plus grand avion au monde. Le prix catalogue de l’A380 avoisine les 230 millions d’euros. La production d’un tel appareil implique bien évidemment le recours à de nombreux soustraitants. Cela représente plus ou moins 100 sous-traitants directs et si l’on compte tous les sous-traitants indirects présents dans la chaîne d’approvisionnement, ce nombre est multiplié. La part des activités sous-traitées dans le total des coûts d’un avion est passée d’une moyenne de 50% dans les années 70 à une moyenne de 80% durant la décennie actuelle. Vous trouverez au schéma 1 un aperçu de la chaîne d’approvisionnement de l’A380.1 Schéma 1: chaîne d’approvisionnement de l’A380 Fabricant des équipements originaux / Intégrateurs (par exemple, Airbus, Rolls-Royce, Snecma) ↑ Fournisseurs de premier niveau (grands sousensembles) Fournisseurs de second niveau (petits sous-ensembles) ↑ Fournisseurs de l’industrie aéronautique (“Build-to-print”) ↑ Fournisseurs généraux (matériaux) Source: RAND Europe, 2003. 1 RAND Europe, 2003, “Market study on the international aeronautical sector and its impact on the Netherlands”, Leiden, Nederland. p. 32. Disponible en ligne sur: http://www.nivr.nl/Images/Sitepages/Volume%201%20General %20report.pdf Carrefour de l’économie.2007/9-10A Tout comme pour les modèles Airbus précédents, les entreprises belges contribuent également au développement de l’A380. Pour ce faire, l’industrie belge doit mettre au point de nouvelles technologies et méthodes de production, de nouveaux matériaux, … Les autorités belges ont dès lors estimé opportun, comme dans le cas des autres programmes Airbus, de soutenir ces entreprises dans leurs recherches. Le 1er décembre 2000, le Conseil des ministres a décidé d’allouer une enveloppe de 195 millions d’euros au développement de l’A380. La teneur et la raison de ce soutien vous seront expliquées ultérieurement. Alors que la contribution belge se limitait auparavant aux sociétés aéronautiques « classiques », tells que la SABCA, la Sonaca et FN Moteurs (désormais Techspace Aero), elle s’est aujourd’hui étendue à 14 entreprises, parmi lesquelles on retrouve de nombreuses PME. L’INTERVENTION DES POUVOIRS PUBLICS DANS LE DÉVELOPPEMENT DE L’A380 d’euros à l’octroi d’avances remboursables à l’industrie belge afin d’intervenir dans ses coûts non récurrents (coûts de recherche et de développement) liés au programme Airbus 380. Le budget engagé porte sur la période 2001-2006. Comme par le passé, ce montant est inscrit pour moitié au budget du SPF Economie et pour moitié au budget du SPP Politique scientifique. Dès lors que la politique industrielle relève d’une compétence régionale, la conclusion d’un accord de coopération entre l’Etat fédéral et les 3 Régions s’imposait. Un tel accord a vu le jour le 20 novembre 2001. Il prévoit la mise sur pied d’un comité de suivi chargé de veiller à l’égalité de traitement entre toutes les firmes participantes. Le tableau 1 donne un aperçu des firmes belges ayant conclu un contrat de financement avec l’Etat belge, des sous-ensembles qu’elles produisent dans le cadre du programme A380 de même que de leur position dans la chaîne d’approvisionnement (« supply chain »). Le 1er décembre 2000, le Conseil des ministres a décidé d’affecter une enveloppe de 195 millions Tableau 1: 3 Date du contrat Entreprise Sous-ensemble Chaîne d’approvisionnement Belairbus/Sonaca Elément de fuselage - coque de nez 05-12-2002 Fournisseur de sous-ensembles - Celluliste Belairbus/Sonaca/ Asco/ Eurair Bords d’attaque des ailes et leur mécanisme de mise en mouvement 05-12-2002 Fournisseur de sous-ensembles - Celluliste Belairbus/ ASCO Eléments des supports moteur 05-12-2002 Fournisseur de sous-ensembles - Celluliste SABCA Elément de fuselage - coque arrière 05-12-2002 Fournisseur de sous-ensembles - Celluliste Europlasma Traitement des hublots pour les rendre résistants aux griffes 25-07-2003 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Europlasma Traitement des mousses pour les rendre hydrophobes et pour leur donner des propriétés retardatrices de flammes 25-07-2003 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Europlasma Traitement des textiles pour leur donner des propriétés retardatrices de flammes 25-07-2003 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Septentrio Récepteur PolaRx A380 GNSS 30-09-2003 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Carrefour de l’économie.2007/9-10A Techspace Aero Compresseur basse pression des moteurs GP 7000, GP7000/7200 01-10-2003 Fournisseur de sous-ensembles - Motoriste ASCO Train d’atterrissage avant éléments du mécanisme 06-10-2003 Fournisseur de sous-ensembles – Equipementier ASCO Train d’atterrissage principal éléments du mécanisme 06-10-2003 Fournisseur de sous-ensembles – Equipementier Barco Ecrans avec base de données informatique de navigation 06-10-2003 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Advanced Products Joints en polymère pour conduites d’air 03-09-2004 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier LMS Plateforme informatique de gestion des outils de conception (CAD) 09-11-2004 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier XenICs / FOS&S Système de mesure dynamique par capteur optique des tensions 22-02-2005 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Electronic paratus Circuits imprimé pour la gestion des commodités passager 14-04-2005 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Barco Ecrans avec base de données informatique de maintenance 09-09-2005 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier ASCO Chariot du mécanisme de rentrée des bords de fuite 27-03-2006 Fournisseur de sous-ensembles – Equipementier Samtech Logiciel d’analyse de la structure 19-12-2006 Fournisseur à l’industrie aéronautique – Equipementier Ap- 4 Pour commencer, nous allons expliquer les raisons de l’intervention des pouvoirs publics. Celles-ci ont trait, d’une part, à la théorie économique portant sur la recherche, le développement et l’innovation et d’autre part, à la structure et aux circonstances spécifiques de l’industrie aéronautique. Nous examinerons ensuite la forme et les modalités de cette intervention. • RETOMBÉES TECHNOLOGIQUES (« SPILL-OVERS ») ET EXTERNALITÉS POSITIVES DE LA RECHERCHE ET DU DÉVELOPPEMENT Shumpeter a été le premier économiste à souligner l’importance de l’innovation et de la connaissance pour la croissance économique et la création d’activité économique. Selon la nouvelle théorie de la croissance (« New Growth Theory »), une économie ne peut croître à long terme que par le progrès technologique. Ce même principe est également à la base de la stratégie de Lisbonne, adoptée par les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne en 2000. L’industrie aéronautique est un secteur de haute technologie, particulièrement axé sur la connaissance et repoussant sans cesse ses limites. Elle constitue par conséquent un puissant moteur de Carrefour de l’économie.2007/9-10A l’économie de la connaissance. Ainsi, le développement de matériaux légers, d’instruments de précision, d’applications électroniques, etc. ouvre ultérieurement la voie à des applications dans d’autres secteurs tels que l’industrie automobile ou le secteur médical. Ces retombées technologiques vont également de pair avec une amélioration de la conception et des processus de production. La question se pose dès lors de savoir pourquoi le marché n’investit pas « de lui-même » des moyens optimaux dans la recherche et le développement, conformément à la théorie économique du marché parfait, régi par les mécanismes de marché. La réponse à cette interrogation constitue également la justification théorique de l’intervention des pouvoirs publics dans les coûts de recherche et de développement. La raison pour laquelle le fonctionnement du marché aboutit à un sous-investissement dans la recherche et le développement est liée à l’existence d’échecs du marché. L’innovation génère ce qu’on appelle des externalités ou effets externes positifs. Ce concept a été développé pendant l’entre-deux-guerres par l’économiste anglais Arthur Pigou. On parle d’externalités lorsque les coûts-bénéfices globaux (pour la société en général) de la production diffèrent des coûts-bénéfices privés (pour une entreprise individuelle). Une entreprise va peser le pour et le contre de ses décisions économiques en termes de coûts et bénéfices. Le résultat de cette réflexion ne sera pas forcément optimal pour l’ensemble de la société, étant donné que les coûts-bénéfices globaux sont différents des coûts-bénéfices privés. Comme déjà mentionné ci-dessus, l’innovation donne lieu à des externalités positives. Il se peut que le rapport coûts-bénéfices privés (au niveau de l’entreprise) soit négatif alors que les coûtsbénéfices globaux (au niveau de la société) sont positifs. On peut, par exemple, penser aux effets positifs des techniques moins polluantes (émettant moins de CO2 ) sur la société, à l’impact du développement de moteurs peu bruyants sur les riverains des aéroports ou encore à la mise au point par une entreprise d’un nouveau matériau qui, par la suite, pourra être utilisé par d’autres entreprises dans le cadre d’autres applications (c’est-à-dire un produit ayant des retombées technologiques ou « spill-over »). L’entreprise ne profite pas de l’ensemble des bénéfices mais elle assume tous les coûts en matière de recherche et de développement. C’est la raison pour laquelle le mécanisme du marché ne va pas automatiquement créer une situation optimale. Il s’agit là d’une forme d’échec du marché. En récompensant une entreprise pour son innovation, notamment en la subventionnant, l’Etat corrige cet échec du marché, puisque les externalités positives sont « internalisées » via l’octroi de subsides. Par ailleurs, le système des droits de propriété intellectuelle constitue un autre moyen pour contrer une partie des échecs du marché, dès lors qu’il permet à l’entreprise de tirer profit de l’utilisation des résultats de ses recherches par des tiers. S’agissant de l’industrie aéronautique en particulier, une étude britannique a démontré, chiffres à l’appui, que le rendement social (« social return ») de la recherche et du développement dans le secteur est considérablement supérieur 2 3 4 au rendement privé. Pour les cas considérés et sur une base annuelle, le rendement privé varie de 9% à 43% tandis que les bénéfices sociaux associés aux retombées technologiques sont estimés dans une fourchette allant de 10% à 160%2. Outre les externalités, l’échec du marché en termes de recherche et de développement peut également s’expliquer par la communication d’une information imparfaite et asymétrique. La recherche et le développement se caractérisent par une prise de risques importante et un haut degré d’incertitude. Par conséquent, en cas d’information imparfaite et asymétrique, les investisseurs privés ne vont pas se presser au portillon pour financer des projets qui sont pourtant valables. L’affectation des moyens financiers (et par analogie, de la main-d’oeuvre) sur ces marchés n’est dès lors pas optimale. Certains projets qui pourraient contribuer au bon fonctionnement de l’économie ou de la société ne voient néanmoins jamais le jour. • STRUCTURE SPÉCIFIQUE DU MARCHÉ DE L’INDUSTRIE AÉRONAUTIQUE Tout d’abord, force est de constater que le développement d’un nouvel avion n’a rien à voir avec celui d’une nouvelle bouteille de coca-cola. Il requiert des investissements considérables dans le domaine de la recherche et du développement3, dans des nouvelles lignes de production, etc. Le besoin de capitaux est donc important pour financer les coûts dits non récurrents, c’est-àdire les coûts qui ne doivent être assumés qu’une seule fois au cours du processus de production et qui ne peuvent pas directement être facturés à un seul client. Le total des coûts non récurrents en matière de recherche et de développement pour l’A380 est estimé à 11 milliards USD4. En raison des coûts fixes élevés, indépendants du succès ou non du programme, la vente de 250 appareils seulement sera source de déception sur le plan financier, tandis que la vente d’au moins 300 avions permettra d’engranger de beaux bénéfices. On peut donc en déduire que le marché implique une prise de risque élevée. Par ailleurs, les intégrateurs tels que Boeing et Airbus essaient de faire supporter ce risque par leurs sous-traitants DTI, Prosperity for All, septembre 2003, p. 28, http://www.publications.parliament.uk/pa/cm200405/cmselect/cmtr- dind/151/15105.htm#note39 Pour l’industrie aéronautique dans sa globalité, il s’agit d’une moyenne de 12% du chiffre d’affaires qui est investi dans la recherche et le développement. (NIVR, 2005) Harrison, M . J., 2003, “US versus EU Competition Policy: The Boeing-McDonnell Douglas Merger”, American Consortium on European Union Studies (ACES), Cases on Transatlantic Relations, No. 2, Washington DC. Harrison, M. J., 2003, “US versus EU Competition Policy: The Boeing-McDonnell Douglas Merger”, American Consortium on European Union Studies (ACES), Cases on Transatlantic Relations, No. 2, Washington DC. p. 2. Carrefour de l’économie.2007/9-10A 5 et partenaires se trouvant en amont de la chaîne de production. Un système de financement basé sur un remboursement en fonction des ventes rend variables un certain nombre d’investissements fixes. Ensuite, le marché se caractérise aussi par la durée de la période d’amortissement des coûts. Cela prend des années avant qu’un nouvel appareil ne puisse être commercialisé et dès lors, les recettes ne sont envisageables qu’à long terme. De plus, toutes les compagnies aériennes ne renouvellent pas leur flotte immédiatement après le lancement d’un nouveau modèle. Il faut dès lors patienter de nombreuses années avant d’atteindre le seuil de rentabilité, avec des délais d’amortissement des coûts allant de 10 à 15 ans pour les intégrateurs. Ceci vaut également pour les sous-traitants, même si ces délais peuvent parfois être plus courts. Le marché est donc marqué par une grande incertitude. Le monde peut complètement changer sur une période de 10 ans. Il suffit de penser aux événements du 11 septembre 2001. Les ventes présentent donc un caractère cyclique (cf. schéma 25). Schéma 2: nombre d’avions civils vendus par les deux grands acteurs du marché 6 De plus, la période considérable qui va s’écouler entre le début du programme et la réalisation effective de bénéfices est évidemment source d’incertitude, ce qui effraie les investisseurs privés. siment pas à la portée des petites et moyennes entreprises. Les avances accordées par l’Etat permettent à celles-ci de traverser cette « vallée de la mort ». L’entreprise doit pouvoir assurer financièrement parlant pendant cet intervalle, qui est appelé la « vallée de la mort » aux Etats-Unis. Les capitaux propres ou externes investis en 2002 ne porteront leurs fruits que quelques, voire de nombreuses années plus tard. Lorsque l’avion est enfin commercialisé, il faudra encore de nombreuses années avant qu’il ne soit vraiment rentable, ce qui explique que des projets de recherche tels que celui mené dans le cadre de l’A380 ne sont qua- Le schéma 3 donne un aperçu de l’évolution dans le temps de la capacité d’autofinancement des intégrateurs, des sous-traitants fabriquant des grands sous-ensembles et des sous-traitants ordinaires6. On peut voir comment ces derniers ont une marge brute d’autofinancement négative pendant les 8 premières années du programme, ce qui s’apparente à une éternité aux yeux d’une PME. 5 6 US Department of Commerce, 2005, p. 27. RAND Europe, 2003, “Market study on the international aeronautical sector and its impact on the Netherlands”, Leiden, Nederland, p. 31. Disponible en ligne sur: http://www.nivr.nl/Images/Sitepages/Volume%201%20General %20report.pdf Carrefour de l’économie.2007/9-10A Schéma 3: marge brute d’autofinancement d’un intégrateur/fournisseur de grands sous-ensembles et d’un fournisseur de petits sous-ensembles Source: RAND Europe. En outre, l’industrie aéronautique est une industrie fermée. Cela veut dire que l’accès au marché est difficile. On imagine mal un petit entrepreneur belge être invité par le management de Boeing ou d’Airbus pour aller leur exposer ses idées. Au sommet de la chaîne d’approvisionnement, on retrouve une forte concentration avec seulement quelques producteurs finaux au niveau mondial, ce qui laisse aux sous-traitants peu de marge de manœuvre pour négocier. De plus, vu le coût relativement limité du transport, comparé à la valeur des sous-ensembles de haute technologie, la concurrence entre sous-traitants fait rage au niveau mondial. Les principaux fournisseurs d’avions ou de moteurs ont généralement le choix entre divers sous-traitants alors que ces derniers ne peuvent traiter qu’avec un nombre très limité de clients. Compte tenu de la structure spécifique de ce marché et de l’existence d’un certain « nationalisme » dans le secteur, les relations entre fournisseurs sont basées sur une collaboration de longue durée de laquelle sont exclues les personnes extérieures. Les aides d’Etat, bien qu’insuffisantes en elles-mêmes, peuvent, dans certains cas, aider les entrepreneurs à s’infiltrer sur ce marché fermé. 7 Enfin, il faut prendre en considération l’existence du duopole Airbus-Boeing. Ce phénomène se fonde sur 3 éléments : les économies d’échelle statiques (diminution du coût moyen proportionnelle au nombre d’avions vendus au regard des frais fixes élevés), les économies d’échelle dynamiques (diminution du coût moyen proportionnelle à l’augmentation des ventes, qui elle-même découle du fait que l’entreprise « apprend » à produire de manière plus efficiente, plus rapide et moins chère) et les économies de gamme (diminution du coût moyen grâce à une offre plus étendue résultant du fait qu’une partie des investissements n’ont dû être réalisés qu’une seule fois). Sans les aides d’Etat, les 2 producteurs ne seraient pas assez « grands » pour être rentables, ce qui aboutirait à un monopole naturel, où l’un des deux concurrents serait éliminé. L’octroi de subsides permet ainsi de maintenir la concurrence et de contribuer, par là-même, à abaisser le niveau des prix et à stimuler l’innovation (par exemple, compétition pour concevoir l’appareil le plus économe en carburant)7. Tous les éléments mentionnés ci-dessus expliquent pourquoi les Etats soutiennent leur industrie aéronautique. Outre l’intérêt économique, Harisson, 2003, p. 3. Carrefour de l’économie.2007/9-10A 7 certains pays poursuivent un objectif militaire. Ce n’est pas le cas de la Belgique, l’industrie belge étant trop petite pour pouvoir développer des avions de manière indépendante. • FORME DE L’INTERVENTION DES POUVOIRS PUBLICS Plusieurs Etats octroient des aides à leur industrie aéronautique par divers biais : - subsides; - avantages fiscaux; - avances (“launch aid”); - mise à disposition de l’infrastructure (bâtiments, voiries, centres d’essai, …) ; - grands projets militaires de recherche et de développement (subsides croisés). Aucun programme aéronautique n’a été mis en oeuvre ces 30 dernières années sans aides d’Etat8. 8 L’aide allouée par la Belgique prend, quant à elle, la forme d’avances remboursables en cas de commercialisation réussie et en fonction des ventes réalisées. Ce système est appelé dans les pays anglo-saxons le « royalty-based financing (RBF) ». Il ne s’agit pas d’un prêt mais bien d’une sorte de participation au capital, puisque l’ « investisseur » mise sur le succès de l’entreprise dans le cadre d’un financement à risque. La différence réside dans le fait que cet investisseur a un part du chiffre d’affaires plutôt qu’une part des bénéfices. Le système des avances remboursables en cas de succès rend un certain nombre de coûts fixes variables. Si le modèle d’avion concerné ne tient pas ses promesses, les avances qui ont servi à financer une partie des coûts fixes de développement ne doivent pas être remboursées. Les pouvoirs publics assument donc une partie du risque du marché lié au développement d’un nouveau produit. Cela améliore la crédibilité de l’entreprise, qui peut dès lors trouver un financement à de meilleures conditions sur le marché financier. Etant donné que les aides d’Etat octroyées à l’industrie peuvent fausser le jeu de la concurrence, elles sont soumises à certaines règles européennes ou internationales en la matière. La question se pose dès lors de savoir si, en l’occurrence, les 8 9 avances octroyées ont un impact sur la concurrence. La réponse à cette interrogation ne dépend pas du caractère remboursable ou non des avances en fonction de la réussite de la commercialisation, mais plutôt de l’intérêt (ou prime de risque) qui doit être remboursé à l’Etat9. Si cet intérêt est semblable à l’intérêt qui devrait être payé sur le marché privé, dans les mêmes conditions de remboursement, il n’y a pas de distorsion de la concurrence. L’intervention de l’Etat représente un certain pourcentage des coûts réels de recherche et de développement, avec un montant maximum fixé dans le contrat de financement conclu entre l’Etat fédéral et l’entreprise. Pour la recherche industrielle, l’intervention s’élève à 60 % des coûts, tandis que pour le développement préconcurrentiel, elle revient à 40 %. On entend par recherche industrielle (RI) la recherche visant à acquérir de nouvelles connaissances qui serviront à développer de nouveaux produits, procédés ou services ou à améliorer les produits, procédés ou services existants. Quant au développement préconcurrentiel (DP), il revient à transposer les résultats de la recherche industrielle dans des plans, schémas ou projets relatifs à des produits, procédés ou services nouveaux, modifiés ou améliorés. Il comprend également la fabrication d’un premier prototype qui ne pourra pas être utilisé à des fins commerciales. La phase de développement préconcurrentiel étant plus proche du stade de la commercialisation, les arguments théoriques justifiant l’intervention des pouvoirs publics (échec du marché, risque élevé, « vallée de la mort ») entrent moins en ligne de compte, alors que l’effet de distorsion de la concurrence se fait davantage sentir que durant la phase de recherche. Cela explique le pourcentage inférieur de l’intervention pour le développement préconcurrentiel. L’intervention des pouvoirs publics peut être augmentée de 10% pour les PME et de 15% pour les entreprises situées dans des régions en retard de développement. Conformément à la législation européenne, les avances ne peuvent jamais dépasser 75% pour la recherche industrielle et 50% pour le développement préconcurrentiel. Tant pour la recherche industrielle que pour le développement préconcurrentiel, les catégories de coûts suivantes sont prises en considération : Rand Europe, 2003, p.34 Magnus, J. R., 2005, “Legal Issues in the Aircraft Subsidies Dispute”, Paper presented to the American Enterprise Institute Conference “Boeing vs. Airbus: an Examination of the Isssues”, 16 mars 2005, Washington DC. p. 4 Carrefour de l’économie.2007/9-10A 1) coûts de personnel : chercheurs, techniciens et autre personnel d’appui s’occupant exclusivement de la recherche; 2) coûts des appareillages, équipements, terrains et bâtiments exclusivement destinés à la recherche; 3) coûts de consultance et de services similaires prestés dans le cadre exclusif de la recherche; 4) coûts généraux supplémentaires découlant directement des activités de recherche; 5) autres coûts d’exploitation (matériel, livraisons, …) résultant directement des activités de recherche. ÉVALUATION • IMPACT SUR LE CHIFFRE D’AFFAIRES ET L’EMPLOI En règle générale, les nouveaux projets de recherche induisent au départ une diminution du chiffre d’affaires ainsi que des résultats d’entreprise négatifs. En effet, les travailleurs exercent pour un temps des activités qui ne sont pas immédiatement productives et qui ne porteront leurs fruits qu’ultérieurement. L’impact réel de l’A380 ne sera perceptible que plusieurs années plus tard. Il est question de tripler, voire quadrupler le chiffre d’affaires dans les 5 prochaines années. La production mais également les réparations et la maintenance seront une source permanente d’activité économique. Après la commercialisation des résultats de la recherche, on peut s’attendre à une forte hausse du chiffre d’affaires et de l’emploi. • RETOMBÉES TECHNOLOGIQUES Les projets de recherche peuvent également donner lieu à des applications en dehors du secteur aéronautique. • INTERVENTION DES POUVOIRS PUBLICS La question a déjà été posée de savoir si les entreprises ne devraient pas investir « d’elles-mêmes » dans la recherche et le développement et si, en fin de compte, le financement public ne fait que remplacer les investissements privés (effet d’éviction). Diverses études10 ont révélé qu’outre l’effet d’éviction, il y a de nombreuses autres additionnalités, particulièrement au niveau des PME. 10 Les avances allouées par l’Etat constituent le seul moyen pour une PME de participer à un programme de longue haleine tel que celui de l’A380 et de survivre pendant la longue période de recherche et de développement. En effet, l’incertitude quant à l’issue du projet ne facilite pas l’obtention d’un financement sur le marché privé. Les avances permettent aussi à l’entreprise de « batailler » pendant des années (10 ans) pour rentrer chez Airbus. Normalement, une PME répond à la demande de clients concernant le développement d’une nouvelle machine. La technologie développée étant souvent innovante, il est très difficile pour l’entreprise de s’imposer dans d’autres secteurs. Il faut ajouter à cela que l’industrie aéronautique est très fermée. Les entreprises y ont la plupart du temps leurs soustraitants attitrés et les nouveaux venus sur le marché dépendent du bon vouloir des acteurs plus importants. L’intérêt d’Airbus pour les produits d’une firme donnée signifie donc souvent le début d’une vraie percée sur le marché. La forme sous laquelle l’aide des pouvoirs publics est octroyée, à savoir les avances remboursables, est jugée très favorablement par la majeure partie des entreprises. Néanmoins, les plus petites parmi celles-ci ont l’impression que certaines règles et procédures sont faites sur mesure pour les grandes entreprises et qu’elles ne sont pas assez flexibles pour répondre à la situation spécifique des PME. Par ailleurs, les PME éprouvent souvent des difficultés à évaluer le montant annuel des avances, puisque le calcul de celui-ci, effectué par les pouvoirs publics, varie d’année en année. Cela peut être problématique pour les petites PME, qui ne disposent que d’une marge budgétaire réduite. Il est également à noter que les crédits mis à disposition ne sont pas des avances au sens strict du terme. Pour les projets déposés en début d’année, le premier versement n’a lieu qu’à la fin de l’année. Tout est donc décalé d’un an. En outre, les paiements s’effectuent sur la base des coûts établis de l’année précédente et des prévisions pour l’année à venir, elles-mêmes fondées sur les dépenses prévues dans le contrat de financement et non pas sur un budget actualisé. Hormis les remarques relatives aux procédures, les entreprises concernées jugent les contacts avec le SPP Politique scientifique et surtout avec le SPF Economie très positifs. Voir Hans Lööf et Almas Hesmati, pour 800 entreprises suédoises en mars 2005. Carrefour de l’économie.2007/9-10A 9 Outre un soutien financier, les pouvoirs publics pourraient aider des PME telles qu’Europlasma d’une autre manière. En effet, dans le secteur aéronautique, il est non seulement important de disposer d’une bonne technologie mais également de susciter l’intérêt des constructeurs (Airbus, Boeing,…). C’est pourquoi, à l’initiative du Président du Comité de direction du SPF Economie, il a été instauré une plate-forme aéronautique fédérale (accord de coopération entre le SPF Economie et le SPP Politique scientifique) visant à offrir un accompagnement optimal à nos entreprises. CONCLUSION L’Etat fédéral soutient les entreprises belges qui mènent des recherches dans le cadre du programme A380. Au total, 19 projets ont été soumis par 14 entreprises, pour un financement global de 145 millions d’euros. Il s’agit de projets innovants, sélectionnés par Airbus en raison de leurs qualités uniques. 10 Les avances octroyées ne sont pas de simples subventions : l’Etat ne « donne » pas son argent. Si le programme porte ses fruits, l’Etat récupère le montant investi via un remboursement sur le chiffre d’affaires. Plus largement, c’est l’ensemble de la société qui bénéficie à long terme de ces avances, tant au niveau de l’emploi que du savoir-faire dans un secteur de haute technologie. Ce type de financement pourrait s’appliquer à d’autres secteurs, bien que le besoin de financement public y soit parfois moins important. Même si les entreprises devaient payer un intérêt Carrefour de l’économie.2007/9-10A sur les avances, ces dernières leur permettraient toujours de surmonter le problème du financement de la recherche et du développement. Force est de constater dans le cadre du programme A380 en particulier que ce ne sont plus seulement les entreprises aéronautiques « classiques » qui reçoivent un soutien mais aussi de nombreux sous-traitants. Il s’agit souvent de petites entreprises très innovatrices qui figurent parmi les meilleures au monde dans leur domaine. Et ce sont précisément ces petites entreprises qui éprouvent les plus grandes difficultés à trouver un financement privé pour leurs activités de recherche, d’autant plus pour les projets aéronautiques, vu que la rentabilité de ceux-ci est postposée pendant de nombreuses années. Il revient donc à l’Etat d’aider ces PME à mettre le pied à l’étrier. Sachant que la participation des entreprises belges au développement de l’A380 est estimée à 4% et qu’Airbus prévoit de vendre de 500 à 750 avions à un prix d’environ 230 millions d’euros pièce, nous évaluons grosso-modo que ce programme va générer un chiffre d’affaires de 4,5 à 7 milliards d’euros pour l’industrie belge. Ce chiffre sera encore multiplié si on compte les livraisons pour d’autres avions via des projets dérivés. La promotion de l’innovation ne s’inscrit pas uniquement dans le cadre de la stratégie économique belge mais bien dans un contexte européen. En effet, conformément à la Stratégie de Lisbonne, l’Europe entend devenir la région la plus compétitive au monde. 11 Carrefour de l’économie.2007/9-10A 12 Carrefour de l’Economie: informations pratiques Carrefour de l’économie est envoyé gratuitement à toute personne intéressée par la publication. 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