Faut-il avoir peur du progrès technique Corrigé rédigé
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Faut-il avoir peur du progrès technique Corrigé rédigé
1 FAUT-IL AVOIR PEUR DU PROGRÈS TECHNIQUE ? Plan : I) Il faut avoir peur du progrès technique Nous avons de sérieuses raisons de craindre le progrès technique qui menace l'humanité et ses fondements. La peur doit ramener l’homme au sacré et engendrer une prise de conscience salutaire. A) Prométhée déchaîné B) Le risque technologique et technocratique C) L'éthique de la peur II) La peur du progrès technique est sans fondement réel Il faut davantage redouter la technophobie que le progrès technique lui-même. A) La technophobie et ses apories B) La démagogie de la peur, par la peur : l'exemple de l'écologie profonde C) La logique du bouc émissaire III) Une éthique du progrès technique plutôt qu’une éthique de la peur Ce n'est pas de peur que nous avons besoin, mais d'une réflexion lucide sur les finalités et les conditions d'utilisation des avancées techniques. A) Progrès technique et bonheur B) Technique et responsabilité : l'exemple des biotechnologies C) Les enjeux techniques, éthiques et politiques du progrès technique 2 La question «faut-il avoir peur du progrès technique ?» est pour le moins paradoxale : pourquoi devrions-nous craindre l'amélioration continue de nos instruments et savoir-faire ? Si l'on entend par progrès la transformation graduelle dans le sens d'un mieux, force est de constater que les avancées techniques permettent à l'homme de dominer la nature, de vivre plus confortablement, plus longtemps. Le progrès technique, au lieu de nous inquiéter, devrait nous rassurer. Comment expliquer alors que ce dernier, plutôt que d'être envisagé comme un progrès, c'est-à-dire un développement positif, soit souvent perçu comme néfaste ? La catastrophe nucléaire de Fukushima semble ainsi donner raison au discours des Cassandre qui accuse la civilisation technicienne de mener l'humanité à sa perte. La peur serait la seule attitude responsable face aux menaces que le progrès technique fait peser sur l'humanité. Mais n'est-il pas étonnant de faire d'une émotion ressentie face à un danger, réel ou imaginé, l'objet d'une exigence éthique ? Le verbe «falloir» de l'intitulé du sujet suggère, en effet, que la «technophobie» est une crainte motivée susceptible de provoquer une réaction salutaire d'autolimitation. Or la généralisation de la peur est-elle la réponse adéquate à la situation actuelle ? Si le progrès technique peut être considéré comme un facteur de libération, tout en étant à l'origine de notre descente aux enfers, la question est de savoir quelles conditions il doit satisfaire pour être au service de l'homme. Entre la contemplation fascinée du progrès technique et sa diabolisation, l'issue ne se trouve-t-elle pas dans la soumission résolue des moyens que nous nous sommes donnés aux fins que nous nous fixons ? * En premier lieu, comment se fait-il que les progrès les plus spectaculaires de la puissance technique engendrent la peur ? A-t-on des raisons sérieuses d'avoir peur et, surtout, qu’attend-on du sentiment de peur ? Les constats que chacun peut faire fournissent une première explication au sentiment général d'inquiétude que les technologies cristallisent, notamment celles qui n'ont pas été testées sur une longue période : les organismes génétiquement modifiés, les téléphones portables, les nanotechnologies, etc. Que ce soient le nucléaire, les manipulations génétiques ou encore les risques écologiques, chacun voit bien que la puissance que l'homme acquiert sur la nature et sur lui-même fait peser sur l'humanité une double menace : celle d'une mise en cause des équilibres biologiques; celle d'une altération eugénique des fondements biologiques de l'humanité. L'homme, dont le comportement est désormais contrôlable par le moyen d'agents chimiques, est lui-même passé au rang d'objet de la technique. Ainsi, ce n'est pas le progrès technique en tant que tel qui inquiète (une machine à laver vaut somme toute mieux qu'un lavoir, un vaccin mieux qu'un grigri !), mais la démesure, l'ampleur, l'accélération, les effets pervers des mutations technologiques depuis 1945. Conçue pour contribuer au bonheur humain, la technique peut aujourd'hui détruire l'humanité. Prométhée, qui symbolise le progrès technique illimité, est déchaîné, et ce dans tous les sens du terme. C'est le constat sans appel que fait Hans Jonas dans Le principe responsabilité : «ce que l'homme peut faire aujourd'hui et ce que par la suite il sera contraint de continuer à faire, dans l'exercice irrésistible de ce pouvoir, n'a pas son équivalent dans l'expérience passée». Les dimensions de l'action humaine se sont, en effet, formidablement amplifiées, du fait de l'extension sans précédent, dans le temps et dans l'espace, de la portée de nos actes. L'incidence des techniques retentit jusqu'à l'horizon le plus lointain, en sorte que leur contrôle nous échappe absolument. Songeons à la puissance destructrice de l'arsenal nucléaire, aux déchets radioactifs, aux modifications souvent irréversibles du climat, à la disparition de certaines espèces vivantes, pour ne parler que des effets les plus visibles. Il semble donc légitime d'avoir peur du progrès technique : la « technophobie » n'est pas seulement une réaction d'ignorance, perceptible, quoique diffuse, chez les plus mal informés, mais un sentiment fondé en raison, étayé d'arguments sérieux, de preuves à l'appui, de rapports d'experts émanant, le plus souvent, d'instances chargées de prévoir les risques technologiques (exemple du Commissariat à l'énergie atomique). Comme le montre Ulrich Beck dans La société du risque, «la production sociale de richesses est systématiquement corrélée à la production sociale de risques». Le XXe siècle a été particulièrement riche en catastrophes : deux guerres mondiales, Auschwitz, Nagasaki, Bhopâl, Tchernobyl, Seveso... Les risques technologiques sont d'autant plus inquiétants qu'ils provoquent des dommages irréversibles, n'épargnent personne, pas même les riches et les 3 puissants, et restent la plupart du temps invisibles (on apprend plus tard qu'on y a échappé de justesse !). En prenant les moyens pour des fins, la civilisation technicienne fait apparaître de nouvelles dépendances pour l'homme. Les techniques, en effet, sont bien davantage que des outils : ce sont des pensées, mais objectivées, instrumentalisées; ce sont des sciences, mais appliquées, qui dépendent de plus en plus des techniques, au point d'en être à peu près indissociables (on parle de «technosciences»). De là une puissance démultipliée qui devient d'autant plus effrayante qu'elle s'autonomise davantage : les moyens tendent à nous imposer leurs fins, ou plutôt à valoir comme telles (l'efficacité devient une valeur en soi). Nos techniques finissent par nous gouverner. La machine semble partout évincer l'homme qui n'en est qu'un rouage (on pense ici à la célèbre scène du film de Chaplin, Les Temps modernes, où Charlie, victime du travail à la chaîne, est devenu lui-même un morceau de la machine). De même, comme le souligne Jürgen Habermas dans La technique et la science comme idéologie, le progrès technique a permis une formidable extension du contrôle et de la domination sociale. La puissance libératrice de la technologie tourne à «l'instrumentalisation de l'homme» et débouche sur un univers totalement administré, où l'autonomie de la conscience n'a plus son mot à dire face au pouvoir en place. Mais qu'attend-on au juste de la « technophobie » ? La peur n'est pas seulement une réaction négative, irrationnelle, à caractère affectif marqué. Elle possède aussi un versant positif : elle invite à s'interroger sur le sens et les effets possibles de ce que l'on ne connaît pas, ou pas assez. Hans Jonas préconise une «éthique pour la civilisation technologique » qui doit entretenir un sentiment de peur. Hans Jonas assigne, en effet, à la peur une double fonction, éthique et théorique : la peur relève d'abord d'une injonction morale, car nous n'avons pas le droit de prendre le moindre risque susceptible d'hypothéquer la possibilité même de l'existence humaine; la peur est également un principe de connaissance, puisqu'elle devient notre guide dans le repérage des dangers. Il s'agit, au final, d'une peur de type spirituel qui doit être soigneusement distinguée de l'angoisse, aveugle et aveuglante. Hans Jonas fait ainsi de la crainte le principe fondamental qui peut nous ramener au sacré: pour défendre l’homme, nous avons besoin de la menace contre l’image de l’homme ! Face aux risques accrus que la technique doit affronter, l'attitude rationnelle consiste à choisir comme si le pire devait se produire, dès lors qu'il est seulement possible : il convient de prévoir l'imprévisible afin de prévenir l'irréversible. A l'instar du pari pascalien, il faut parier sur l'improbable comme possible et éviter tout ce qui peut y conduire. L’éthique de la peur doit s’exprimer positivement dans une éthique de la précaution et de la responsabilité, sans réciprocité assignable, à l’égard des générations futures. Nous avons le devoir d'assurer les conditions de survie de l'humanité future. Alors que chez Hobbes la peur est la passion politique par excellence dont le ressort est l'égoïsme, nous avons affaire ici à une peur éminemment altruiste. Le résultat attendu est une réaction salutaire de prise de conscience débouchant très concrètement sur le moratoire. Ainsi, en 1975, la conférence d'Asilomar appela-t-elle à un moratoire sur les manipulations génétiques, afin d'éviter que des bactéries génétiquement modifiées ne se dispersassent dans l'environnement. A la question «faut-il avoir peur du progrès technique ?», la réponse est, hélas, du côté des oiseaux de mauvais augure : nous avons effectivement des raisons de craindre le progrès technique au vu des dangers qu'il fait courir non seulement à l'humanité, mais à l'ensemble de la planète. La « technophobie » accède ainsi au statut de sentiment rationnel, soucieux de ses motifs, dont la prétention est de fonder une nouvelle éthique pour la civilisation technologique. L'extension de la portée de nos actes, induite par la technique, se solde par une extension de la responsabilité à l'égard de l'humanité que nous laisserons après nous. Plus la connaissance des conséquences inattendues de nos actions est infime, plus notre responsabilité à l'égard des générations futures est urgente. Mais cette prétention de faire de la peur la panacée, pour séduisante qu'elle soit, n'est-elle pas abusive ? Estce vraiment de peur que notre civilisation a besoin ? La généralisation de la peur que préconise Hans Jonas n'est pas à la hauteur du destin technologique de l'homme. D'une part parce que la « technophobie » fait feu de tout bois : elle cristallise toutes sortes de sophismes, d'idées fausses, de préjugés, d'à-peu-près; savoir de quoi on a peur, c'est déjà n'avoir plus peur ! D'autre part parce que la peur risque de conduire à l'immobilisme, à la démagogie, à des formes sournoises de misanthropie. Par une sorte de farce de l'histoire, le discours 4 «technophobe» fait étrangement écho au discours «technophile» : il constitue un renversement de l’apologie du même progrès technique qui a animé notre civilisation depuis le XVIIIe siècle. A y regarder de plus près, la « technophobie » amalgame des peurs contradictoires et s'installe sans toujours dire de quoi exactement elle a peur. La peur a-t-elle affaire à l'incertain ou au certain ? Est-ce la certitude de la disparition programmée de l'humanité ou sa possibilité qui angoisse ? Crainton l'erreur, la bavure, des techniques encore plus dévastatrices que les nôtres, ou exercées à une plus grande échelle ? Le catastrophisme, fût-il éclairé, ressortit à une sorte de fatalisme inavoué qui fait de la destruction une force obscure opérant en sous-main. Le consensus de la peur puise dans l'irrationnel de pacotille de quoi alimenter son propre nihilisme. Les raisons semblant justifier la peur sont aussi fabriquées par la peur elle-même qui se nourrit, comme on le sait, de mille et une raisons tout aussi vagues les unes que les autres, de sorte que le peureux se conforte dans sa peur grâce à une rationalisation inattaquable. La peur ne serait efficace, en outre, qu'à la condition qu'elle produisît un geste salutaire : celui du moratoire. Mais la peur, en général, engendre tout sauf le geste qui sauve. On voit mal comment le sentiment de la peur, précisément parce qu'il s'agit d'un sentiment, pourrait déboucher sur une conduite rationnelle. Il est bien sûr des craintes heureuses qui nous protègent du danger : celui qui n'aurait jamais peur serait inconscient et par là même dangereux, pour lui-même, pour les autres. Mais la crainte, pour être bénéfique, doit être nettement circonscrite. L'ennui, avec la peur, c'est qu'elle est communicative, qu'elle dégénère très vite en panique comme nous l'enseigne amplement l'histoire. Au XIXe siècle, la mise en service des premiers trains à vapeur déclencha une véritable psychose : pouvait-on rouler au-delà de 100 km/h sans effets délétères sur le corps humain ? La hantise de la vitesse gagna les populations et fut l'objet d'intenses polémiques dans la presse, notamment en Angleterre; elle fut même relayée par de prestigieux scientifiques. Cette hantise, qui fait sourire aujourd'hui, relevait pourtant de la pure aberration. Où l'on voit qu'il ne faut pas se tromper de registre en confondant la paralysie, générée par la peur, et la méfiance, dont l'esprit critique ne saurait se passer. Tandis que la peur ne débouche, le plus souvent, que sur des conduites magiques, superstitieuses, propitiatoires, qui font les choux gras des gourous de tous poils, la méfiance est au fondement de l'attitude responsable. Se méfier, en effet, c'est être sur ses gardes, douter, vérifier l'information, anticiper les conséquences de ses actes, s'abstenir volontairement, même s'il est vrai que la méfiance, poussée à l'extrême, peut confiner à la suspicion généralisée, source, à son tour, d'immobilisme. Nous verrons que ce sont les demi-habiles, voire les ignorants, qui croient que les techniciens ne savent pas ce qu'ils font. Ajoutons que lorsque la peur devient collective, elle est entretenue par ceux qui sont prêts à l'instrumentaliser pour de sombres raisons. La généralisation de la peur fait le lit des démagogues. Elle s'abreuve à la misanthropie ambiante dont Luc Ferry a décrit les avatars inquiétants dans son livre Le nouvel ordre écologique. Ainsi l'écologie profonde, qui se veut impitoyable à l'endroit de la civilisation technicienne, accusée du crime d'anthropocentrisme, finit-elle, de proche en proche, par céder à la fascination des modèles politiques autoritaires. Luc Ferry montre bien en quoi le discours de l'écologie profonde recoupe, sous certains aspects, les thèses du nazisme : dans les deux cas, «c'est à une même représentation romantique et/ou sentimentale des rapports de la nature et de la culture que nous avons affaire, liée à une commune revalorisation de l'état sauvage contre celui de (prétendue) civilisation.» On glisse vers un nouvel intégrisme qui n'hésite pas du reste à retomber dans les formes les plus extravagantes de l'anthropomorphisme (les écologistes profonds prétendent, en effet, savoir ce qui est le mieux pour l'environnement naturel). En sacralisant la nature sous prétexte de liquider la tradition humaniste, le discours technophobe occulte le fait que tout dans la nature n'est pas respectable. Les défenseurs de cette nouvelle icône qu'est «Dame Nature» oublient que s'ils avaient vécu au Moyen Age, leur espérance de vie n'aurait pas dépassé la trentaine d'années. Les ennemis du progrès technique oublient d'où nous venons. L'homme a dans une large mesure domestiquer la nature pour en atténuer la violence. La rébellion contre la nature constitue l’essence de la technique et celle de l’humanité, comme nous l'indique déjà Platon dans Protagoras (320d-321d) : la technique est une ruse qui permet à l'homme de pallier les insuffisances de sa condition originelle; la technique est à l'homme ce que l'instinct est à l'animal : un moyen de se défendre contre un monde hostile dans lequel l'homme est d'abord nu ! Il est par ailleurs de bon ton d’accuser le progrès technique d’être responsable de tous les maux de l'humanité. Mais la logique bien connue du bouc émissaire n'est jamais innocente. Est-ce le progrès 5 technique qui doit être mis en cause ou bien ceux qui le confisquent à leur avantage, en le pliant à leur choix politico-économique ? Ne se trompe-t-on pas d'adversaire ? Or ce n'est pas le moyen qu'il convient d'incriminer, et encore moins la fin qu'il est censé porter (l'abondance, le bien-être), mais son détenteur. En sorte que la « technophobie » obscurcit le problème, occulte les enjeux politiques, c'està-dire l'usage que l'on fait du progrès technique. C'est ce que rappelle très justement François Dagognet à propos de l'énergie nucléaire : «de même que Tchernobyl ne prouve pas la nocivité de l'énergie nucléaire mais seulement la déficience de la politique industrielle soviétique et de son administration (la bureaucratie), les malheurs qu'on attribue à l'appareil technique viennent moins de lui que du libéralisme qui le dévoie à son seul profit» (L'essor technologique et l'idée de progrès). On en conclut qu'il faut davantage se méfier de la « technophobie » que du progrès technique luimême, surtout lorsque la peur est mise au service de discours obscurantistes dont on a pu mesurer qu'ils sont tout sauf innocents. L’évidence de départ qui voyait dans le progrès technique l’origine des maux de notre civilisation se révèle, en réalité, bien peu convaincante. La « technophobie » n’est assurément pas le remède le plus efficace aux dangers inhérents à la mauvaise maîtrise par l’homme des nouvelles technologies. Notre époque, malgré ses inévitables défauts, mérite mieux que l'épouvantail de la peur. Plutôt que d'une éthique de la peur, n'est-ce pas d'une réflexion lucide sur la nécessaire maîtrise de notre puissance technicienne que nous avons besoin ? S'il ne faut pas avoir peur du progrès technique, ce n'est bien sûr pas en vertu d'un optimisme béat. Il convient précisément de faire le deuil de l'idée de progrès par la technique, qui verse dans celle de la technique cause de tous nos maux. Entre la peur et la fascination, il faut tracer le chemin d'une stratégie audacieuse qui soit à la hauteur des enjeux de notre civilisation. Contrôlée par l'homme, c'est-à-dire au service des fins qu'il s'assigne, l'avancée de la technique ne saurait l'inquiéter. Rien ne nous autorise à céder au catastrophisme ambiant: le progrès technique n’est pas étranger au monde des valeurs et des finalités; il prend même sa part à l’accouchement de cette nouvelle éthique qui est la rançon inévitable du destin technologique de l’homme. On a beaucoup reproché à Descartes d'avoir voulu, selon l'expression fameuse du Discours de la méthode (6e partie), nous rendre «comme maîtres et possesseurs de la nature». De là viendrait tout le mal - le pillage de la nature, son saccage, son «arraisonnement» (Heidegger, La question de la technique), la bombe atomique, le travail à la chaîne et même les camps d'extermination ! C'est omettre la conjonction «comme», qui maintient une certaine distance. Dans cette optique, la technique ne vise pas à transgresser les lois de la nature; elle s'y soumet, au contraire, afin d'obtenir d'elle, par la ruse, des effets comparables à ceux du commandement divin. Si la technique est censée nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature, c'est bien que nous ne le sommes pas et ne le serons jamais ! L'usage de la puissance technicienne est destiné, en réalité, à une sagesse pratique visant à l'amélioration des conditions de vie de l'homme et, surtout, à la conservation de la santé, «laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie» (Descartes, ibid.). Or si nous sommes si réceptifs au discours des Cassandre, c'est sans doute parce que nous avons longtemps idolâtré le progrès technique. La charge contre la civilisation technicienne est proportionnelle à l'espoir que nous avons naïvement investi dans le progrès technique; l'amour se transmue souvent en haine, qui est d'autant plus forte que l'amour a été grand. Dans la notion de progrès technique, il y a justement celle de progrès. Science et technique ont été investies de la mission providentielle de réaliser le paradis sur Terre. La généralisation du bien-être est alors le signe et la condition du bonheur. La technique du confort est pour notre époque son ultime raison d'être. Cette confusion conceptuelle est à la source de tous les malentendus. On comprend alors qu'ayant fait de l'aisance artificiellement obtenue notre objectif essentiel, la découverte des périls qui montent avec elle nous apparaisse sous les traits d'une nocivité intrinsèque de la technique. Force est pourtant de constater que, dans une civilisation aussi attentive à connaître les conditions de son bien-être, jamais la technique ne s'est assortie de tant de précautions. Nous vivons à l'âge de la réflexivité technique entendue comme le regard de l'expert sur sa propre pratique. Les techniciens savent ce qu'ils font contrairement aux idées reçues : leurs risques sont mesurés, contrôlés, soupesés. Il y a des sciences de la décision, de l'action. On est loin du mythe de Frankenstein, de l'apprenti sorcier, du savant fou, qui a nourri l'imaginaire des artistes. La réflexion éthique à propos des techniques est à la fois un fait et une exigence. La question de la responsabilité n’est pas seulement un 6 rappel à l’ordre désespéré: la bioéthique est contemporaine des biotechnologies; ces dernières suscitent objectivement en grand nombre les questions d’éthique (manipulations génétiques, don d'organes, fécondation médicalement assistée...) qui sont amenées à un débat public. Les problèmes nouveaux posés par l’accélération des mutations dans le domaine biomédical ont abouti, depuis les années soixante-dix, à l’institution de comités d’éthique qui, aujourd'hui, fleurissent un peu partout. Ainsi l'expérimentation sur le vivant peut-elle faire l'objet d'un contrôle, d'une censure, voire d'une loi. Par exemple, le clonage humain reste pour l'instant interdit non seulement parce qu'on en ignore les effets, mais aussi pour des raisons anthropologiques, philosophiques, morales d'identité humaine. Le Comité consultatif national d'éthique (CCNE), institué en 1983, a imposé dès 1986 un moratoire sur la recherche sur l'embryon humain. La responsabilité sociale de la science est donc un problème auquel les scientifiques sont de plus en plus confrontés dans leur pratique quotidienne. En sorte que la diabolisation du progrès technique ne relève pas tant d'une réalité objective que de l'ignorance. Mais la maîtrise du progrès technique n'est pas seulement d'ordre éthique et juridique : il s'agit également d'une question éminemment technique, ce qui prouve que la technique n'est pas seulement un ensemble de moyens permettant de réaliser un but. Les moyens sont intimement liés aux fins, ils les anticipent d'une certaine mesure et en disent long sur elles. En effet, la contribution du progrès technique est vitale si l'on veut exercer une écologie raisonnée, une écologie authentique, loin d'une certaine idolâtrie de la nature mâtinée de bons sentiments. La situation nous impose de susciter des solutions technologiques pour réduire les grands déséquilibres planétaires, diminuer les déchets engendrés par les hommes, les émissions de CO2, etc. La technique et la science sont donc, de facto, mobilisées en faveur d’un contrôle humain de la nature. On parle même de «technologie écologique». Que l'on songe aux moteurs non polluants, aux méthodes de culture biologique, à l'organisation, depuis les années 1920, de congrès internationaux pour s’efforcer d’aménager la nature en fonction des besoins d’épanouissement des hommes (exemple de la conférence de Stockholm en 1972 qui a jeté les bases d'une législation internationale sur la protection de l'environnement). La solution est aussi, et peut-être surtout, politique. La technique et la science n'ont pas réponse à tout. Le risque technocratique est encore plus grand que le risque proprement technologique. Il y a technocratie lorsque le soin de régler les problèmes qui concernent la Cité est confié à des experts, en raison de leur compétence. Les experts ne résolvent ces problèmes, le plus souvent, qu'en fonction de leurs connaissances, sans toujours assez prendre en compte les effets lointains qui excèdent le cadre de leur évaluation. Le spécialiste, par définition, adopte rarement une vue d'ensemble, sans compter que les expertises, bien qu'elles se présentent comme objectives, sont toujours peu ou prou orientées et grosses de présupposés qui les relativisent. Dans une démocratie, les experts sont là pour éclairer le citoyen, non pour décider à sa place. Or ce n'est pas parce que le peuple est compétent qu'il est souverain; c'est, à l'inverse, parce qu'il est souverain, qu'aucune compétence ne saurait valoir sans lui ou contre lui. Si le peuple est vraiment souverain, il est exclu que les machines, les technocrates ou les marchés le soient ! Au final, ce qui est en jeu, dans la question «faut-il avoir peur du progrès technique ?», au-delà de son aspect proprement moral et institutionnel, c'est le type de civilisation que nous voulons construire. Prenant acte de l'irréversibilité des avancées techniques dont il convient finalement de se réjouir (personne ne désire revenir à l'âge de la pierre, ni à celui de la traction hippomobile !), quelle politique de civilisation devons-nous mettre en place afin que le progrès technique soit au service de l'homme ? Il ne faut certes pas tout attendre de nos techniques, qui ne sauraient remplacer nos volontés, ne fût-ce que parce que le progrès lui-même n'est pas toujours linéaire, et pas seulement quantitatif. Mais nous n'avons pour autant aucune raison de le diaboliser. Les techniques actuelles, en effet, contribuent déjà à rapprocher les hommes entre eux, à susciter des pratiques collectives (exemple des réseaux sociaux sur internet), à intensifier les échanges, les communications, etc. Sans compter qu'elles appartiennent au domaine du «rationnel» du fait qu'elles s'enseignent, se transmettent. Or tout ce qui rapproche et empêche l'isolement va bien, à preuve du contraire, dans le sens de la civilisation. Il reste à humaniser encore le progrès technique, à le rendre convivial. Pour ce faire, «la solution de la crise exige une radicale volte-face; ce n'est qu'en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l'homme à l'outil que nous pourrons nous donner des outils justes» (Ivan Illich, La convivialité). Il s'agit ici de substituer à l'outillage industriel, qui aliène l'homme, des outils conviviaux, qui laissent à l'individu la plus grande latitude de modifier le monde à son gré. L'outil «juste» répond ainsi à trois exigences : il est générateur d'efficience sans dégrader l'autonomie 7 personnelle; il ne suscite ni esclaves ni maîtres; il élargit le rayon d'action personnel. Ivan Illich veut dire que les avancées techniques ne servent l'homme qu'à la condition qu'elles contribuent à ouvrir un espace social de convivialité où la parole et le pouvoir de décider prennent le dessus sur les valeurs d'efficacité, de rentabilité, de compétitivité. On dira que c'est déjà en partie le cas : l’engin moderne, devenu plus discret, s’est miniaturisé, simplifié, assoupli, voire embelli; il vivifie, élargit le cadre de notre existence; il ne cesse de renouveler la création artistique dont il est une source constante d'inspiration. La technique, débarrassée de ce qui la dévoie- la technocratie, la soif de profit, le productivisme, l'appropriation privée des grands moyens de production -, nous sauve de notre soumission à la nature qu'elle enrichit ou complète. La multiplication des biens devrait légitimement conduire à leur partage. L'homme peut espérer abolir la domination que ses propres échanges exercent sur lui, et donc agir en tant qu'homme socialisé, ce qui suppose de reconstituer l'ordre social autour de la réalisation collective des besoins humains, mais aussi d'un rapport non instrumental à la nature. C'est du côté de la communication, des relations directes entre les hommes, et non du côté des relations des hommes aux choses, que la liberté humaine peut s'inscrire au cœur de la nécessité et le progrès technique contribuer au progrès général de l'humanité. * Faut-il donc avoir peur du progrès technique ? Face aux risques que le progrès technique multiplie, surtout avec les avancées considérables de la technoscience qui bouleversent de fond en comble les dimensions de nos interventions transformatrices sur le monde et sur nous-mêmes, le sentiment de peur est-il susceptible d'accoucher de cette nouvelle éthique dont la civilisation technologique a plus que jamais besoin ? L'issue n'est ni dans la « technophobie » ni dans l'idolâtrie du progrès technique, encore moins dans la confiance aveugle aux technocrates. Nos techniques nous gouvernent, au moins autant que nous les gouvernons. Mais ce n'est pas une raison pour les diaboliser ou pour attendre d'elles qu'elles résolvent tous nos problèmes. A quelles conditions donc le progrès technique, au lieu de nous inquiéter, peut-il nous redonner confiance en l'avenir ? A la condition qu'il s'accompagne d'une réflexion sur ses finalités (une éthique) et sur ses conditions d'utilisation (une politique). En dehors de ce cadre, on est en droit, en tant que citoyens, non pas de redouter nos propres créations, qui doivent contribuer à notre bonheur et à notre liberté, mais de se méfier de ceux à qui la technique profite. La solution du problème que pose l’ambivalence du progrès technique, écartelé entre les possibilités inouïes d'émancipation qu'il offre et les détournements qui le gauchissent, est donc tout à la fois technique, politique et éthique. La foi dans le progrès ne ressortit pas à un optimisme naïf, mais à un principe d'espérance qui doit travailler à sa concrétisation. Bibliographie : - Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Flammarion, 2001. - John Bellamy Foster, Marx écologiste, Editions Amsterdam, 2011. - Catherine Bréchignac, N'ayons pas peur de la science. Raison et déraison, CNRS Éditions, 2009. - François Dagognet, L'essor technologique et l'idée de progrès, Armand Colin, 1997. - Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992. - Jürgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, 1973. - Ivan Illich, La convivialité, Éditions du Seuil, 1973. - Hans Jonas, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Flammarion, 1990. - Jean-Pierre Séris, La technique, PUF, 1994.