extrait de mon mémoire

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extrait de mon mémoire
Question n°3.
a) Quels sont les messages essentiels de la Bhagavad Gita (BG) ?
Qu’est-ce que la BG – structure, forme, protagonistes – contenu : margas et leur
interdépendance relative, immortalité de l’âme (sva-) dharma – symbolique
psychologique – commentaires de citations
La Bhagavad-Gîtâ signifie en sanscrit « Le Chant du Bienheureux » et représente la base
philosophique de plusieurs darshana ainsi que le socle de toute la culture hindoue au point
que même Gandhi l’a considérait comme son « eternal mother » et l’a nommée « The One
Book »18. Personne ne connaît précisément quand ce texte « sacré » a été écrit, mais plus ou
moins tous les chercheurs de l’Inde sont d’accord de le situer après la grande période des
Upanishad, vers le Ve siècle av. J-C. La Bhagavad-Gîtâ a peut-être été conçue dans sa forme
originelle comme un poème indépendant qui a été plus tard introduit dans sa place officielle,
c’est-à-dire dans le grand poème épique de l’Inde, le Mahabharata19. Le Mahabharata est un
poème énorme – on dit huit fois la longueur de l’Iliade et de l’Odyssée mises ensemble, ou
bien quinze fois la Bible – et veut dire en sanscrit « la Grande Aventure Humaine ». Il
raconte l’histoire de la guerre entre deux clans d’une famille royale de l’Inde du Nord : un
clan est formé par les Pandava qui sont décrits comme les symboles du Dharma, donc de la
loi, de la vertu et de la justice et sont guidés par le prince guerrier Arjuna, le héros de la Gîtâ,
et ses quatre frères ; l’autre clan est composé par les cent cousins très méchants, fils du roi
Dhritarashtra, les Kaurava, qui représentent l’adharma, l’injustice, donc le mal en général.
En réalité l’histoire est plus subtile que cela : il y de la droiture chez les Kaurava, en les
personnes de Drona et de Bhishma par exemple et Krishna devra utiliser le mensonge et la
ruse pour s’en sortir, ce qui est censé être « adharmique ». Néanmoins, à la fin de l’épopée
toute la Terre est en ruine et presque tous les combattants ont été tués.
La Bhagavad-Gîtâ, étalée sur dix-huit chapitres, prend place dans le champ de bataille du
Kurukshetra au début de la guerre pour rétablir le dharma. Les Kauravas ont toute une armée
et Arjuna n’a que son char et ses chevaux et il choisit Krishna pour guide - l’autre
personnage emblématique de cet ouvrage. Accablé par la peur, angoissé, désespéré,
complètement en proie au doute devant la bataille qui risque d'entraîner la mort des membres
de sa famille, Arjuna jette ses armes et refuse de se battre. Krishna alors utilise ce signe pour
commencer à lui enseigner la signification de la vie et de la mort, de la réincarnation, du
18
19
Pour cette citation je n’ai pas de références spécifiques puisque j’ai toujours entendu dire ainsi
Jean-Claude Carrière, Le Mahabharata, CD et livre de poche
15
détachement, de la pratique spirituelle et de l’inconcevable profondeur de la réalité. Ses
enseignements veulent essentiellement montrer la manière la plus excellente pour atteindre la
réalisation de soi en reconnaissant le voile de la réalité telle qu’elle est.
Notamment, Krishna invite Arjuna à se rendre compte que « les sensations physiques, le
froid et la chaleur, sont impermanents, vont et viennent, ainsi que le plaisir et la douleur.
Elles ne sont dues qu’à la rencontre des sens avec la matière et il faut apprendre à les tolérer
patiemment sans en être affecté »20. Ou encore, « Bien qu’éprouvant de l’attraction et de la
répulsion pour les objets des sens, les êtres incarnés ne doivent se laisser dominer ni par les
sens, ni par leurs objets, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle »21.
Krishna affirme ainsi que la victoire des hommes sur l'existence matérielle se base sur la
gestion des opposés comme face de la même médaille. Une fois que ce concept est
profondément compris, les hommes pourront découvrir l’unité de la vie et atteindre la
libération de l'ignorance.
Ces enseignements, narrés sous forme de dialogue, sont tellement précieux qu’on ne
finirait jamais de vouloir les entendre. Ils se divisent structurellement en trois grandes parties
qui sont connues comme « les trois voies classiques du yoga », en sanscrit les marga. Cette
triade est incontournable et est constituée par le Karma Yoga, le Bhakti Yoga et le Jnana
Yoga. Les marga apparaissent dans tous les chapitres. Toutefois, mon impression propre me
suggère que leur répartition paraisse comme suit : le Karma Yoga – qui veut dire « yoga par
les actes » ou « yoga de l’action juste » - est décrit dans les six premiers chapitres et utilise
l’action désintéressée comme exercice spirituel ; le Bhakti Yoga – qui veut dire « yoga de la
dévotion » ou « yoga de la participation amoureuse » - est décrit dans la partie centrale du
texte (chapitres 7-12) et consacre corps et âme toutes les activités à l’énergie universelle
qu’on appelle Dieu ; le Jnana Yoga – qui veut dire « le yoga de la connaissance » ou « yoga
de l’étude » - est décrit dans les derniers six chapitres et apprivoise la quête spirituelle du
point de vue intellectuel de la lecture des textes sacrés ou de la réflexion. «Certains
contemplent l’Esprit éternel à travers la Méditation, d’autres par le Jnana Yoga et d’autres
par le Karma Yoga »22. En fait, chacune des voies du yoga peut conduire à l’appréciation et à
la pratique des autres voies du yoga, Jnana menant à Bhakti ou vice-versa et ainsi de suite.
La Bhagavad-Gîtâ a ainsi popularisé le Yoga, d’autant que ce mot est présent comme titre
dans tous ses chapitres. Sa trame de fond est une porte ouverte vers la vie intérieure et
extérieure à la fois. En entraînant une action juste, sans désir et en renonçant à ses fruits,
Arjuna, le symbole du chercheur de vérité ou du pratiquant du yoga, arrive au coeur même de
l’existence. Par contre, quand il est envahi par les angoisses et les peurs, il représente chacun
d’entre nous, chaque être humain dans sa condition de base : la souffrance. Mais en réalité,
nous ne sommes pas faits pour ces souffrances car nous sommes éternels et ne vivons que de
façon passagère dans ce monde illusoire. Tous les êtres humains souffrent, mais bien peu
s'interrogent sur leur nature réelle de cette condition. Or, nul n'est vraiment parfait s'il n'a pas
questionné la souffrance, s'il ne l'a pas refusée et choisi d'y trouver remède. L'homme ne peut
être considéré comme chercheur de vérité que lorsque cette interrogation germe en son esprit.
Si nous cherchons sincèrement, alors, comme Arjuna, nous trouverons également la
direction, symbolisée dans la Gîtâ par Krishna.
Krishna dans le chapitre XI se révèlera à Arjuna comme étant le Dieu, huitième avatar de
Vishnou, symbolise l’intelligence suprême, l’enseignant spirituel, le Guru. Selon notre
personnalité, ou notre destinée, le maître se manifestera soit physiquement, en un être
20
B-G, II.14 - Stephen Mitchell, Bhagavad Gita. A New translation, éd. Three River Press, 2000 - traduction de
l’anglais faite par moi-même
21
B-G, III.34 – idem pour la note 22
22
B-G, XIII.24 – idem pour les notes 22, 23
16
humain, soit sous la forme d’un guide intérieur, la fameuse « voix intérieure ». Le Maître
nous guide lentement vers le niveau que lui même a atteint en donnant les instructions qui
permettront avec le temps et de la pratique de trouver un sens à la vie et être ainsi plus lucide,
tant dans nos pensées que dans nos actions.
Finalement, l’objectif de la Bhagavad-Gîtâ n’est pas de comprendre si Arjuna doit se
battre ou pas. Ceci ce n’est qu’une question secondaire ! La question primordiale est de
savoir comment il doit apprivoiser le « champ de bataille », symbole de la vie elle-même, de
la quotidienneté : « How should I live ? »23.
Une fois qu’on vit selon les concepts de la Bhagavad-Gîtâ dans la réalité de tous les
jours, l’équilibre et l’harmonie devraient envahir chaque domaine de notre existence. On
affinerait une intuition et la clarté concernant ce qui est juste pour nous et pour chaque
individu, raison même de notre « incarnation ». Ce concept est connu dans la tradition
indienne comme « sva-dharma », soit sva, le soi et dharma24, le destin, et ouvre la porte à
d’autre grands thèmes de la philosophie orientale comme « la réincarnation » (en sanscrit,
samsara) et « la loi de cause à effet » (en sanscrit, karma).
L'âme conditionnée a oublié son dharma, sa nature première, et à cause de cet oubli, tout
ce qu'elle entreprend ne fait que l'empêtrer davantage dans les filets du karma. Ignorant la
voie libératrice, elle doit se réincarner, changer de corps, vie après vie, pour subir les
conséquences de tous ses actes. Ainsi, nous jouissons et souffrons des suites de nos actes,
inconscients dans la dualité, depuis des temps immémoriaux.
Alors … "Pourquoi sommes-nous sujets à la souffrance?", "D'où venons-nous?", "Où
irons-nous après la mort?" ... La Bhagavad-Gîtâ est la réponse sacrée à ces mystères en nous
permettant de vivre pleinement, dans la sagesse et dans la joie, la création, la préservation, et
la destruction, qualités indissociables de l’activité incessante de l’éternel recommencement
de la nature et de ses cycles.
23
Stephen Mitchell, Bhagavad Gita. A New translation, éd. Three River Press, 2000, p. 18.
Il y a plusieurs traductions pour définir le mot dharma, chacune doit être adapté au contexte. Mais en ligne
générale dharma veut dire : règle, loi, destin, ordre cosmique …
24
17
b) Quels aspects de cette œuvre sont-ils importants à vos yeux ? Comment les vivezvous dans vos cours de yoga et au quotidien ?
Aspects : personnes, évènements, énoncés, symboles – conséquences pratiques pour
le quotidien et l’enseignement
Comme vu précédemment dans la question 3a, la Bhagavad-Gîtâ est un prodigieux
poème philosophique et religieux de l’Inde ancienne qui au sens strict ne fait pas partie de la
révélation védique, en sanscrit la shruti. Elle appartient en effet à la célèbre épopée Le
Mahâbhârata, elle même smriti. Pourtant, le texte est révéré à tel point qu’on l’a élevé au
rang d’Upanishad, sous le nom de Gitopanishad ; la Bhagavad-Gîtâ intègre ainsi par détour la
shruti. Elle ne se présente sous forme d’un travail aphoristique mais comme un dialogue
sacré entre les deux protagonistes Krisna, l’incarnation du dieu Visnu, et Arjuna, le prince
guerrier venant de la caste des Ksatriya.
Les aspects majeurs de cette œuvre, les personnes, les évènements, les énoncés, les
symboles sont nombreux et tous d’une importance insondable. En premier lieu, on retrouve
la métaphore de la guerre comme confusion et combat intérieur. Elle appartient à moi ainsi
qu’à tous les êtres, et est symbolisée dans ce contexte par le conflit meurtrier entre deux
nobles familles, les Kauravas et les Pandavas. L’éternelle lutte entre le bien et le mal se
traduit ici très clairement : il y a cent Kauravas, la multiplicité de nos tendances négatives,
mais seulement 5 Pandavas, nos attitudes positives. Après de nombreuses tribulations, il peut
sembler que les actions égoïstes dominent mais, à la tombée du jour, les Pandavas gagnent la
bataille : la sagesse et la compassion triomphent sur l’ignorance, le désordre et l’égoïsme.
Cette bataille symbolise la voie de l’ignorance s’opposant au chemin de la sagesse – la
bataille constante que chacun d’entre nous doit livrer, à la fois intérieurement et
extérieurement, entre une pensée positive et une pensée négative. Pour le chercheur de vérité,
le yogi, la bataille indique le processus de yoga par lequel il peut transformer ses penchants
pour l’ignorance en penchant pour la réalisation suprême spirituelle. Tout naturellement, le
champ de bataille devient le champ de la vie, celui du sva-dharma, du devoir propre à chacun
en cette vie. Le champ de bataille se déroule comme un tapis de yoga sur lequel le yogi
cherche par la pratique à trouver la direction de sa vie.
C’est la base de tout mon enseignement !
18
Le chercheur sincère apprend ainsi à reconnaître que l’ignorance et la sagesse sont issues
de la même source qui est unitaire. Il apprend à respecter cette dualité dans le monde
manifesté sans y apporter du jugement et sans s’y identifier.
Particulièrement, Krishna dit : et « Oh meilleur des hommes [Arjuna], celui que
n’affectent ni les joies ni les peines, qui, en toutes circonstances, demeure serein et résolu,
celui-là est digne de la libération » 25.
Dans ce contexte, il y a un autre élément rempli d’une symbolique puissante. Il s’agit de
la métaphore du « char d’Arjuna ». Cette image, très connue en Inde pour son contenu
didactique, était déjà apparue dans la Katha-Upanishad comme « l’allégorie du char et de
son conducteur » : le char serait le corps physique, ses cinq chevaux les cinq sens, les rênes le
mental qui maintient les cinq sens, le passager - l’âtman – l’âme qui regarde (Arjuna), et le
conducteur - la buddhi – la grande intelligence instinctive et intuitive, non liée au mental
(Krisna). C’est une image qui résume la pensée philosophique indienne en deux croyances
intimement liées : « l’immortalité de l’âme » et « la réincarnation », autres thèmes
incontournables de la Gîtâ. Ces deux fascinantes hypothèses proposent une vision globale de
l’existence et trouvent leur confirmation idéologique dans les mots de Krisna, qui dit,
toujours dans le même chapitre : « À l’instant de la mort, l’âme prend un nouveau corps,
aussi naturellement qu’elle est passée, dans le précédent, de l’enfance à la jeunesse, puis à la
vieillesse. Ce changement ne trouble pas qui a conscience de sa nature spirituelle »26; et
encore … « L’âme ne connaît ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais
d’être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n’eut jamais de commencement, et
jamais n’aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps »27. Ainsi, le Seigneur bienheureux, les
êtres, la nature matérielle et le temps sont tous éternels et tous intimement liés. Seul la loi de
cause à effet, le karma (du sanscrit KR-, ‘faire’, ‘action’) n'est pas éternelle. Ses effets
emprisonnent l’être dans ces passages de vies successives dans différents corps comme une
roue qui n’arrête pas de tourner, et peuvent toutefois provenir d'actions très anciennes, soit
négatives soit positives. Tous ces effets en général ont une seule cause, le désir28. La bonne
nouvelle de la Gîtâ est que la flamme du désir peut être éteinte et que la roue du karma peut
être stoppée et anéantie par la discipline des sens et de l’esprit, par le renoncement aux fruits
de l’action, par le détachement, par la connaissance et la dévotion (Karma Yoga, Jnana Yoga
et Bhakti Yoga29). On est clairement face à un traité très profond de psychologie humaine !
Finalement, un autre aspect important à mes yeux est l’exposé sur la triade des guna
(triguna) qui montre encore une fois le lien de la Bhagavad-Gîtâ avec d’autres perspectives
ou courants philosophiques yoguiques indiens comme le Samkhya darshana. Notamment,
dans le 14ème chapitre (un des chapitres sur le Jnana Yoga, le yoga de la connaissance
ultime), Krisna énonce de manière détaillée les qualités de la Nature, prakriti. Ces trois guna
influencent l’énergie matérielle et c’est grâce à leur interaction que s’opèrent la création, le
maintien et la destruction de l’univers. Voici de suite les qualité de la nature: sattva, la vertu
attachée au bonheur et à la connaissance ; rajas, la passion de l'instinct lié à l'action; tamas,
l'obscurité donnée par l'ignorance ou par la méconnaissance (avidya) qui enchaîne le vivant à
la stupidité, la paresse et l'engourdissement. Les guna déterminent la façon d’être, de penser
et d’agir de l’âme qu’ils conditionnent. Une lutte constante entre eux a lieu sans arrêt (encore
25
B-G, II.15 - Stephen Mitchell, Bhagavad Gita. A New translation, éd. Three River Press, 2000 - traduction de
l’anglais faite par moi-même
26
B-G, II.13, idem pour la note 27
27
B-G, II.20, idem pour la note 27, 28
28
Le thème du désir a plutôt une connotation bouddhiste, mais à mes yeux, dans ce contexte, les concepts de
karma peuvent se joindre
29
Voir aussi la question 3a
19
un renvoi à la métaphore de la bataille) pour former plusieurs différentes combinaisons qui
détermineront les caractéristiques prédominantes du conditionnement de l’âme. Le fait de
comprendre comment s’opère le conditionnement matériel aidera le chercheur à trouver le
bonheur et la stabilité « dans cette vie », mais peut aussi l’aider à aller plus loin, comme le
recommande Krishna, et à s’élever au-delà des trois guna, là où se trouve Dieu, la conscience
vaste du purushottama, conçu comme le créateur suprême, qui est à l’origine de cette
matérialité et qui nous invite constamment à la transcender pour le connaître et le rencontrer.
Ensuite, dans le 17ème chapitre, Krishna explique les diverses influences des guna dans le
quotidien, telles que l’action, l’austérité, le sacrifice, l’adoration, la charité ou même le type
de nourriture. C’est aussi pour cette raison que la Bhagavad-Gîta est pour moi un manuel
d’instruction pour vivre dans cette dimension cosmique, une dimension apparemment
illusoire mais pourtant concrète, réelle et sérieuse. La Gîtâ me donne depuis de nombreuses
années des clefs importantes et essentielles pour sortir de ma guerre intérieure et de ma lutte
pour la maîtrise de soi. Je ne fais pas de commentaires sur l’efficacité de ces clefs ou sur ma
façon de les utiliser, mais, au fil du temps, j’ai constaté des améliorations sur la qualité de ma
vie. Mon écoute envers la vie elle-même est de loin meilleure ainsi que mon discernement et
mon détachement du fruit de l’action. Les théories sur les guna m’ont nettement aidée à
comprendre davantage ma nature profonde et à nourrir de mieux en mieux mon corps
physique, mon corps mental et mon corps émotionnel. Notamment je pratique le végétarisme
avec des tendances plutôt « veganistes 30» et j’adore la nourriture sattvique.
Il est évident que mes cours me ressemblent et que je partage avec mes élèves ma vision
de la vie, désormais conditionnée par la lecture de la Gîtâ depuis la tendre enfance.
Didactiquement, j’insiste beaucoup sur la compréhension de la notion de désir qui peut se
faire très écrasante pendant la pratique posturale. Le désir de réussite est le plus commun des
désirs et se manifeste dès que l’ego peut tirer quelque chose de quelconque situation. Un
cours de yoga peut se présenter ainsi comme un défi égotique de vouloir arriver à fixer une
jambe derrière la tête et se soulever sur les bras, ou à toucher les tibias avec le visage dans la
position de la pince assise ou, encore pire, à vouloir se détendre à tout prix. J’encourage mes
élèves à reconnaître ce désir d’abord et ensuite je leur propose de l’observer. Je les
questionne sur leur réel intérêt de pratiquer le yoga - « Pratiqueraient-ils pour la réussite ou
pour la connaissance de soi et de ce qui est dans le présent ? » - et puisque souvent je me
pose la même question dans ma pratique personnelle, peu importe à mes yeux la réponse
qu’ils me donnent. L’essentiel est de devenir conscient car, comme Arjuna nous le montre,
les prises de conscience cessent la lutte intérieure et lancent l’action juste.
La Bhagavad-Gîta touche donc aux vérités universelles et nous invite tous à sortir de
l’illusion sur nous-mêmes en nous donnant une chance de nous découvrir autres et
finalement de vivre bienheureux.
30
De l’anglais Vegan, un mode de vie qui inclus le régime alimentaire végétalien (c’est-à-dire avec exclusion de
tout produit de dérivation animal comme miel, œufs, etc.) et qui est fondé sur le refus de l’exploitation et de la
cruauté envers les animaux.
20
Question n°4.
a) À quelle tradition la Hatha Yoga Pradipika appartient-elle ?
Historique – ce qui est particulier au tantrisme – Shiva/Shakti/ Chakra / Kundalini /
Nadi – richesse des exercices et des moyens
Shiva’Shakti, Sparoow Designs,
Swaroop Roy Deviant Art Collection, 2010-2013
La Hatha Yoga Pradipika (ci-après HYP) est le texte de référence de la tradition
philosophique indienne connue comme le « Tantrisme ». Ce principe philosophique appelé
aussi le tantra, de la racine sanscrite TAN- étendre, évoquerait le fait de « tisser la
connaissance » et de « l’étendre »31. On situe ce courant philosophique dans le contexte de
l’époque classique, c’est-à-dire entre le IIe siècle av. J-C et le IIe siècle après J-C, mais il
continuera à s’élaborer jusqu’au XVe siècle – période dans laquelle on situe l’écriture de la
HYP, pour enfin se diffuser en Occident pendant le XXe et XXIe siècle.
La HYP a été rédigée en sanscrit par le swami32 Swatmarama et comprend 5648 mots
étendus sur quatre chapitres33 : le premier, « Sur les Asana », décortique les postures de base
avec leur contre-indications et effets sur le métabolisme tout en touchant la relation avec la
nourriture ; le deuxième, « Sur le Pranayama », est l’éloge du prana en tant qu’énergie vitale
liée au souffle capable de restaurer le parfait équilibre de santé ; le troisième, « Sur les
31
Anoula Sifonios, Philosophie indienne –Hatha-yoga-pradipika, Cours 6, ESY Lausanne 2011, p.1
Du sanscrit ‘celui qui sait’, ‘qui est maître de lui-même’. Le swami est un moine ou un prêtre qui a prononcé
des vœux, notamment de célibat, qui est au service des autres et qui a renoncé au monde afin de se consacrer
pleinement à l’effort de l’expérience directe de la plus haute réalisation spirituelle. Source Wikipedia
33
Mon texte de référence est le suivant : The Hatha Yoga Pradipika. For those who have an intense urge for
Spirit and wisdom, it seats near them, waiting, de Swami Swatmarama, traduit par Pancham Sinh en 1915, éd.
Pacific Publishing Studio, 2011
32
21
Mudra », développe encore plus l’aspect tantrique autrement dit « vibratoire » de la pratique
yoguique comme le chemin de la kundalini, les mudra et les bandha 34; et quatrième, « Sur le
Samadhi », se dédie au samadhi, c'est-à-dire à la maîtrise du mental et l’absorption de l’être
dans la vibration divine.
Le HYP est, avec la Gheranda Samhita et la Siva Samhita, un des textes classiques les
plus anciens qui ont systématisé le Hatha Yoga. Notamment, contrairement au Yoga Sutra de
Patanjali35 dont le tantrisme en est une continuation, la HYP est de nature pratique et fait une
large place aux postures et au contrôle du souffle que correspondent respectivement au
troisième et quatrième palier du yoga à huit membres, ashtanga. Si les Upanishad avaient
mis l’accent sur la question « Qui suis-je ? » et Patanjali sur « Comment je fonctionne ? », le
tantrisme vise le salut par la libération à travers le corps. En effet, le corps prend ici un rôle
primordial pour que l’individu se réintègre dans une totalité plus vaste, de nature divine,
constituée de deux grands pôles universels, que la mythologie figure sous les aspects de
Shiva et de Shakti. Précisément, Shiva, une divinité de la trimurti36 hindoue, est « le Grand
Suprême » inaccessible, mais il porte en lui son énergie cosmique, sa faculté
d'extériorisation, son émanation créatrice, symbolisée par « la grande Déesse mère-amante »,
Shakti. Ces deux principes sont unis mais en même temps diamétralement opposés, et la
pratique du Hatha Yoga met l'accent sur leur expérimentation en tant que opposés
complémentaires, tels que le masculin et le féminin, le mouvement et l’immobilité,
l’inspiration et l’expiration, la résistance et le lâcher-prise. En particulier, ha signifie soleil et
symbolise Shiva, la conscience créatrice, réalisatrice et masculine, et tha veut dire lune et
symbolise Shakti, l'énergie réceptive, l'intelligence profonde, la faculté d'intériorisation, la
puissance féminine. Ha correspondrait aussi à l'énergie yang dans le taoïsme chinois et tha
équivaudrait au yin. Afin de préserver la transcendance du dieu Shiva, le Hatha Yoga en tant
que pratique s'intègre ainsi dans une métaphysique qui atteint parfois des sommets d'une
finesse rare et devient plus un état d'esprit qu'un ensemble de techniques. De cette façon,
« quand l'homme, par le samâdhi, s'approche de l'extrême puissance de ces archétypes
divins, il en éprouve un amour et une terreur simultanés autant qu'illimités »37.
Les techniques décrites dans l’HYP permettent de stimuler toute la physiologie subtile
faite d’une multiplicité de centres d'énergie et de canaux qui la distribue dans toutes les
cellules du corps. Les centres énergétiques sont appelés « les chakra », du sanscrit ‘valve’ ou
‘roues’ ou ‘vortex’, et les canaux sont connus comme « les nadi », du sanscrit ‘rivière’. Les
chakra et les nadi sont incontournables dans l’aventure yoguique et jouent un rôle de
protagonistes dans les mouvements et les modifications énergétiques dans le corps. Plus
précisément, les chakra sont principalement sept et leur convergence énergétique se situe au
long de la colonne vertébrale. En sanscrit, respectivement du premier à la racine jusqu’au
dernier au sommet de la tête, ils sont appelés muladhara, svadishthana, manipura, anahata,
vishuddhi, ajna et sahasrara.38 Ils seraient dirigés, selon une vision plus occidentale et plus
pragmatique, par les glandes endocriniennes qui règlerent le flux hormonal dans le corps. Ce
flux passerait ensuite par le 72000 nadi qui ont, à leur tour, trois routes principales : le
courant nerveux qui passe à droite de la colonne vertébrale, en sanscrit Ida, le courant de
gauche, en sanscrit Pingala et le canal du milieux, en sanscrit Sushumma. A l’extrémité
34
Ces aspects seront développés plus tard dans le chapitre
Voir question n°2a et 2b
36
La Trimurti est constituée par le dieu Brahma, le créateur, le dieu Visnu qui s’occupe du maintien et le dieu
Shiva, le destructeur. Les trois ensembles gèrent la qualité cyclique de la manifestation
37
Ysé Tardan-Masquelier, Le Yoga: du Mythe à la Réalité, éd. Droguet et Ardant, pp. 68.
38
Pour des raisons de consignes structurelles liées à la longueur du texte, ici dans cet espace, je ne vais pas
pouvoir développer la symbolique des chakra ni leur relation systémique avec la conscience
35
22
inférieure de ce canal, dans la zone de l’os sacrum, le coccyx, on trouve le lotus de la
Kundalini. La kundalini, du sanscrit kunda qui veut dire « enroulé sur lui-même » de sa
racine kundal- ‘boucle’, est représentée comme un serpent qui dort enroulé sur luimême trois fois et demi39. Les pratiques proposées par l’HYP l’éveillerent et lui permettrait
de commencer à gravir les six premiers chakra afin de les harmoniser un à un jusqu’à la
fontanelle pour briller dans le septième chakra de la conscience universelle et accomplir sa
puissance et son entière splendeur. Parmi ces pratiques, à part les asana et le pranayama, on
retrouve aussi les mudra et les bandha. Notamment, les mudra sont des « gestes » ou des
postures qui enferment l’énergie, ou le prana, à l’intérieur du corps. Ils l’orientent et la
concentrent dans des zones spécifiques par trois « verrouillages », les bandha : jalandhara au
niveau de la gorge, uddiyana au niveau du diaphragme et mula au niveau du périnée.
Pour récapituler d’une manière simplifiée, l’objectif du tantra est de réunir dans le yoga
ha et tha afin que le pratiquant, le yogin, puisse atteindre des pouvoirs spirituels par l’éveil de
la kundalini, l’énergie vitale et divine dans le corps. Originairement, les pratiques tantriques
avaient le but religieux de se désincarner du corps physique pour sortir de la souffrance par la
purification. De nos jours, vu sous l’angle du Hatha Yoga, son principal objectif est devenu
la santé physique et le bien-être de manière générale. De plus, souvent le tantrisme est mal
interprété car méconnu. Il est plutôt attribué, dans une vision restreinte, aux pratiques
sexuelles et aux orgasmes infinis. Avant toute chose, il est important d’avoir à l’esprit que le
but du tantrisme n’est pas l’orgasme, mais plutôt une quête philosophique dont le but est
d’arriver à un état d’harmonie et d’éveil en pratiquant l’introspection sensorielle par le
développement des sens et par la communion avec l’autre et avec soi-même. La sexualité
constitue seulement un des moyens utilisés pour atteindre l’éveil, et l’acte sexuel, appelé en
sanscrit maithuna, n’est pas une course à l’orgasme mais un moyen de faire monter l’énergie
sexuelle (aussi représentée par la Kundalini) et de la convertir en énergie d’éveil et de
libération.
39
Helena Volet, Polycopié de philosophie orientale, ESY Lausanne, 2011
23
b) Quels concepts ou passages de ce texte sont-ils, de votre point de vue, utiles à
votre enseignement du Yoga ?
Se référer clairement à la HYP – en quoi ses sujets et aspects vous intéressent
personnellement
La HYP représente un des grands classiques fondamentaux de la philosophie indienne
pour l’importance que ce texte tantrique accorde au respect du corps comme instrument de
manifestation de l'individu et comme recherche d'unité avec toutes les modalités physiques et
psychiques qui le composent. Le corps devient ainsi le dépositaire de toute l'expérience de
l'espèce humaine depuis le début de l'évolution.
Pour mon enseignement du yoga, la HYP m’est utile pour une multiplicité d’aspects qui
sont principalement liés à la pratique posturale, respiratoire et « vibratoire »40. Parmi les
aspects posturaux, les asana constituent un point important, voire la base du chemin spirituel,
puisque on les retrouve en première ligne dans le premier chapitre de la HYP.
Etymologiquement asana - de la racine AS- veut dire « être assis »41, implique la dimension
méditative que s’installe dans l’assise, mais le terme s’est élargi à toutes les autres postures
puisqu’elles ont toutes le même intérêt de faire remonter l’énergie dans le corps et atteindre
l’état d’éveil. Les postures principales présentées dans cette œuvre sont quinze dont quatre
principales : siddhasana, padmasana, simhasana et bhadrasana comme indiqué dans le 36ème
verset du 1er chapitre. De plus, « Siddhasana devrait être toujours pratiquée car sur le 84
asana enseignées par Shiva, elle nettoie les impuretés des 72.000 nadi » 42(HYP, 1.41).
Ensuite, pour ce qui concerne les aspects respiratoires, il y a « la conduite du souffle », le
pranayama, qui se présente comme une autre composante purificatrice du corps. Dans
l’éventail les techniques de pranayama que j’utilise dans mes cours figurent le kapalabhati
ou nettoyage de la tête, les kumbhaka ou « suspensions du souffle » à poumons vides
(rechaka) et à poumons pleins (puraka). Il est important de souligner ce que Swatmarama dit
dans le 16ème verset du 2ème chapitre : « quand le pranayama est pratiqué de manière juste et
appropriée, il anéantit toutes les maladies, mais pratiqué d’une façon inexacte il génère des
maladies ». Cette consigne sollicite l’attention du pratiquant mais aussi bien celle de
l’enseignant que devrait avoir fait lui-même l’expérience profonde de ces techniques avant de
vouloir les transmettre aux autres.
Du point de vue vibratoire, la palette est un peu plus riche puisque au long de mon
parcours yoguique j’ai pu faire l’expérience de beaucoup des notions principales de la HYP.
Néanmoins, je vais citer quelques pratiques de purification comme neti, la purification du
conduit nasal soit avec l’eau soit avec un filet de coton ciré, basti, la purification de
l’estomac, nauli, le contrôle sur les organes involontaires de l’intestin, les bandha et les
mudra43, etc.
Par ailleurs, le tantrisme est teint d’une autre composante à mes yeux très fascinante : sa
position à l’égard de la femme. Puisque le tantra reconnaît l’importance de l’énergie créatrice
dans l’expression du principe féminin, l’HYP deviendrait un texte révolutionnaire pour
l’époque brahmanique qui incluait seulement les hommes dans l’apprentissage du yoga, mais
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Par vibratoire, j’entends la pratique de toutes les techniques tantriques qui travaillent pour la mobilisation de
l’énergie dans le corps et font du yoga un art pour l’éveil mais aussi une discipline pour le mieux-être, le bienêtre et pour la santé tout cours
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Anoula Sifonios, Philosophie indienne –Hatha-yoga-pradipika, Cours 6, ESY Lausanne 2011, p.3
42
Pancham Sinh, The Hatha Yoga Pradipika de Swami Swatmarama, éd. Pacific Publishing Studio, 2011, p. 13
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Voir question n°4a
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hélas encore pour un certain contexte de l’époque contemporaine. Dans le tantrisme les
yogini, féminin de yogi ou yogin, non seulement peuvent pratiquer le yoga mais peuvent
même l’enseigner aux hommes. Elles comme toutes les femmes en générale incarnent le
pouvoir de la grande déesse mère, la Shakti. Dans certains rituels tantriques, la femme,
lorsque elle a ses règles, est traitée comme la reine, puisque elle incarne le « cycle de la vie ».
Personnellement, je tiens beaucoup à transmettre le principe de la Shakti et du féminin
sacré, non seulement pendant mes cours de yoga, mais en général dans toute ma vie de
femme. Aujourd’hui, je reconnais la chance d’avoir été initiée dès mon ménarche44 (mes
premières menstruations) à la vision d’une sexualité tantrique qui commençait par la
connaissance de mon corps et de ses changements continuels et qui allait bien au-delà des
rapports physiques. J’ai ainsi appris à connaître et reconnaître les flux hormonaux de mon
corps et je fais de mes règles un cadeau du ciel, et surtout de la Terre. Je suis tellement
convaincue de l’importance de connaître le cycle féminin, aussi bien pour les femmes que
pour les hommes, que je me suis spécialisée comme « conseillère en sexologie et fertilité »
auprès de la Fondation Symptotherm à Lully sur Morges en Suisse Romande. Je suis
personnellement les femmes qui veulent apprendre la méthode naturelle écologique de
conception et contraception et j’organise régulièrement depuis 2012 des séminaires
d’informations et des cercles de femmes. De plus, pour ce que le yoga tantrique nous apprend
sur les chakra et sur les flux hormonaux qu’ils dirigent, il est important que les femmes
puissent comprendre les effets dévastateurs des hormones de synthèse présents dans les
pilules contraceptives. Je leur propose une méthode alternative à la coutume de la société
dans laquelle on vit, et par le yoga je les encourage et je les accompagne à faire plus
confiance en leur corps et en leur relation avec lui.
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La première fois où, dans le cycle ovulatoire, un individu de sexe féminin a ses règles. Source Wikipedia
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