jocaste reine - Comédie de Genève
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jocaste reine - Comédie de Genève
D OSSIER PÉDAGOGIQUE J OCASTE R EINE DE NANCY HUSTON MISE EN SCÈNE GISÈLE DU SALLIN 19 A U 29 N O V E M B R E 2009 MARDI, VENDREDI MERCREDI, JEUDI, SAMEDI DIMANCHE CONTACT CORALIE LA VALLE + 41 / (0)22 320 52 22 [email protected] WWW.COMEDIE.CH 20 H 19H 17 H J OCASTE R EINE DE N ANCY H USTON MISE EN SCÈNE G ISÈLE S ALLIN A la genèse de J ocaste Reine, un constat significatif : depuis plus de deux mille ans, les auteurs de tragédie ont tu la parole de Jocaste, mère et épouse d’Œdipe. Sous l’impulsion de Gisèle Sallin, fascinée par le mystère de cette figure féminine restée silencieuse, Nancy Huston a donné la parole à Jocaste. Dans cette pièce, Huston aborde les motifs récurrents de son œuv re : l’ érotisme, la maternité, l’amour, la création. Avec : Véronique Mermoud, Olivier Havran, Cédric Simon, Jean-Nicolas Dafflon, Raïssa Mariotti, Anne Schwaller, Chantal Trichet, Frank Michaux. Scénographie et costumes Musique Cheffe de chant Chorégraphie Technique et lumière Réalisation des cos tumes Coiffures et maquillages Jean-Claude De Bemels Anne-Marie Fijal Sylviane Hugunenin Galeazzi Tane Soutter Jean-Christophe Despond Fabienne Vuarnoz Katrine Zingg Pour accompagner votre sortie au théâtre, la Comédie de Genève vous propose des activités pédagogiques : • • • des répétitions ouvertes pour voi r les artistes à l ’œuvre. des rencontres dans les classes avec les artistes . des visites du théâtre dévoilant l 'envers du décor. Pour organiser vos parcours pédagogiques : [email protected] Dossier réalisé par Carine Corajoud Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 2 S OMMAIRE G EN ES E D ’ U N E C R ÉA T I O N ................................................................................................................... 4 JOCASTE REINE, LE TEXTE LE M YT H E LA PA R OL E D E .............................................................................................................. ................................................................................................... 6 D I A L O GU E J OC A ST E ................................................................................ 7 A VE C G L O SSA I R E S O PH O C L E ............................................................................ 9 DE LA PIÈCE .............................................................................. 13 LE SPECTACLE ........................................................................................................................................ 14 E N T R ET I EN A V EC G I SÈL E S A L L I N , M ET T E U R E E N S C ÈN E ...................................... 14 E N T R ET I EN A V EC A N N E -M A R I E F I J A L , C O M PO SI T R I C E ........................................ 17 N A N C Y H U S T O N ................................................................................................................................ 19 Q U E ST I ON S LA N A N C Y H U ST O N ....................................................................... 20 R EL A T I ON À L A M ÈR E C H EZ POURSUIVRE P OU R À N A N C Y H U ST ON ................................................. 21 E N C L A S S E ............................................................................................................... 22 EN S A V O I R PL U S … .................................................................................................................. 23 Annexe : H EN R Y B A U C H A U , Œ D I PE SU R L A R OU T E ( E XT R A I T ) ............................. 25 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 3 G ENESE D ’ UNE CRÉATION Jocaste Reine est né de la rencontre entre la metteure en scène Gisèle Sallin et l’auteure Nancy Hus ton. En 2007, la romancière assiste à une représentation de Mère courage à Paris, dans une mis e en scène de Salli n. Elle es t d’emblée fascinée par l’interprétation de Véronique Mermoud, actrice pour laquelle elle écrira le rôle de Jocaste. Les trois artistes se lient rapidement d’amitié. Après plusieurs échanges épistolaires , Gisèle Sall in fait un pas de plus auprès de l’auteure en lui proposant un projet qui lui tient à cœur : réécrire le mythe d’Œdipe selon le point de vue de Jocaste. G I S ÈL E S A L L I N À N A N C Y H U ST ON , 24 N OV EM B R E 2007 Chère Nancy Huston, J’aimerais vous parler du personnage de Jocaste que je trouve fascinant. […] La plupart des personnages du théâtre antique ont été relus et réécrits par les auteurs dramatiques et par les compositeurs. Mais, à ma connaissance, il y a un vide sur Jocaste et je n’ai trouv é aucune œuvre théâtrale qui lui donne la parole. Dans la pièce de Sophocl e, lors qu’elle comprend qu’Œdipe sait tout, elle quitte la scène et va se pendre. On en est resté avec c e silence. Pour moi , le roi Laïos, s on premier époux , est l e tyran de l’histoi re. C’es t lui qui a peur de l’oracle. Il a peur d’être supplanté par son fils auprès de Jocaste. C’est Laïos qui ôte Œdipe à Jocaste. Et c’est elle, la mère, qui sauve la vie de son enfant en le confi ant à un berger. Le fait qu’elle le retrouve après qu’il a résol u l’énigme de la Sphinge devrait représenter une joie ou un vertige ou un effroi non encore abordé. Cette circonstance énigmatique qui lui permet de tenir son enfant dans ses bras en même temps que ce jeune homme inconnu, par elle devenu roi, cette circ onstance lui permet de sortir du dés ert affec tif dans lequel elle errai t et la déliv re de la stérilité. […] J’aimerais entendre une Jocaste que Véroni que Mermoud pourrait jouer avec son talent, sa voix et toute l ’expérience de ses 60 ans. J’aimerais qu’elle parle avec un Œdipe de 40 ans, père de quatre enfants. Ce qui m’intéresse, c’es t le personnage de la mère. En l’occurrence une mère de tous les vertiges, pourrait-on dire ! Reine, épouse, veuve, épouse à nouveau, mère et grand-mère à demi ! Reine pendue à son écharpe rouge. Reine du silence, jusqu’à ce que quelqu’un lève ce voile rouge et remplace ce silence par une parole inventée. Nous savons que ce n’est pas un hasard si elle se tai t. Mai s aujourd’hui nous sommes dans un temps qui peut l’écouter et peut-être entendre l es imbrications de son fabuleux mystère. Je ne sais pas si un tel sujet vous intéresse ? […] Dites-moi ce que vous en pensez. Gisèle Sallin 1 1 Na is san ce de Jo ca ste R ei ne. Cor r es pon dan ce G is èl e Sal li n- Nan cy H ust on, 20 09. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 4 J OCASTE R EINE , le texte Dans une Thèbes décimée par la peste, la subli me Jocaste prodigue des soins à son peuple. Dans l’intimité du palais, c’est aux siens qu’elle donne son amour, à Œdipe passionnément – son époux, son fils –, à Antigone la rebelle, à Ismène et à ses garçons. Mais la malédiction rôde. Et colle à la peau de cette lignée, malgré les révélations qui pourraient faire chavirer le desti n. Cette tragicomédie contemporaine rompt le si lence de Jocaste, dépositaire de secrets de famille inouïs. Jocaste parle et s a parole bouscule les tabous, nos croyances, les relations parents-enfants. Dans une langue directe et musicale, Nancy Huston affi rme l ’amour humain contre la fatalité, revisite les notions du masculin et du féminin, la psychanalyse freudienne et les fondements de notre société. Elle offre ici une de ses rares pi èces de théâtre. Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 5 LE MYTHE Le mythe est bien connu : Jocaste et Laïos, rei ne et roi de Thèbes, apprennent par l’oracle de Delphes que, s’ils ont un enfant ens emble, ce dernier tuera son père et épousera sa mère. Mal gré ces prédictions , un fils naît à la cour, que ses parents abandonnent à sa naiss ance sur le mont Ci théron pour tromper le desti n, en lui liant les pieds avec une lanière (d’où le nom d’Œdi pe, « pieds enflés »). Le nouveau-né est recueilli et él evé par le roi et l a rei ne de Corinthe. Un jour, Œdipe apprend la prophétie et quitte ses parents adoptifs pour év iter d’accomplir le présage. Crois ant en chemin Laïos, son père biologique, il se prend de querell e avec lui et le tue. Il arrive ens uite aux portes de Thèbes , gardées par la Sphinx qui pose aux voyageurs une énigme jusqu’alors irrésolue : « Qu’est-ce qui marche à quatre pattes le matin, à deux le midi et à trois le soir ? » Œdipe répond juste : « C’est l’ homme ». Le monstre se tue et Œdipe est accueilli à Thèbes en bienfaiteur. Il es t promu roi de la ville, en épousant la reine Jocaste. Quatre enfants naissent de cette union, Antigone, Ismène, Etéocle, Polynice. Quelques années plus tard, une peste s’abat sur la ville et l’oracle c onsulté répond : « Il faut expulser le meurtrier de Laïos ». Les révélations du devin Tirésias font comprendre la vérité à Œdi pe. A cette nouvelle, J ocaste se pend. Œdipe, quant à lui, se crève les yeux et, fuyant Thèbes, commence une longue v ie d’errance avec sa fill e Antigone, seule restée fidèle à son père. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 6 LA PAROLE DE J OCASTE Pour donner la parole à Jocaste, Huston propose une réécriture de l a pièce de Sophocle, Œdipe roi , sel on le poi nt de vue de la reine de Thèbes, car ce personnage possède, selon l’auteure, un potentiel resté inex ploré. Pour cela, Huston inverse la perspective : elle ne nous relate pas les aspects politiques et civils de la tragédie, mais l’expérience de Jocaste au quotidien, selon son regard de mère, d’épouse, d’amante et de reine. Nancy Huston Jocaste a très peu de répliques dans l a pièce de Sophocle, mais les répli ques qu’elle a sont fortes. Ce n’est donc pas une femme banale, ce n’est pas une épouse obéissante et effacée, c e n’est pas un personnage qui a un comportement mécanique, ell e est v rai ment quelqu’ un et pourtant elle meurt avec son mystère. Or, pour avoi r la vie qu’elle a vécue, pour avoi r les quatre enfants , les deux maris, cette vie de rei ne de Thèbes, elle a dû forcément beaucoup parl er, elle a dû avoir beaucoup vécu, souffert, être en interaction avec les autres ; seulement c ette interaction-là n’ est pas sur la scène du monde où se passent les grands événements politiques, dont il est question. J’ai donc choisi d’intervertir les deux places, de mettre l’intérieur en vue, sur la scène, et de ramener le politique dans les coulisses. C’est pour cela que les deux frères, Etéocle et Polyni ce se battent en silence tout le temps, c’es t à eux que revient le silence dans c e texte. Créon aussi est inexistant parce que lui, pour le coup, est un personnage un peu plus mécanique. On assiste à l a vie, à la conversation intime d’ Œdipe, de s on épous e-mère et de ses enfants, parce que, même si on le sait, on oublie qu’ils ont fai t quatr e enfants ensemble, ce qui implique des jours et des j ours d’ interaction intens e. Et il s s’aiment encore, cel a est très cl air dans le tex te de Sophocle, c’est un couple amoureux après toutes c es années de mariage, avec des enfants entre 13 et 20 ans. Cela veut di re que ça s’es t bien passé entre eux, à l a fois sur l e plan de l’érotisme et s ur le plan de l a vie de famille. Ils s’entendent, Œdipe doi t respecter beaucoup Joc aste, ça ne devait pas être courant à l’époque, donc elle devait avoir une parole qui méritait d’être entendue. 2 Gisèle Sallin Pour éc rire Jocaste Reine, Nancy Huston s’est gl issée dans les deux fabl es d’Œdipe : celle de Sophocle dont elle suit le déroulement des événements et le chant ; cell e de Freud, qui a nommé complexe d’ Œdipe certains comportements de l’enfant face à ses parents. L’auteure nous montre une Jocaste au milieu des siens. Une Jocaste épouse, mère de quatre enfants, reine, soignant sa ville malade de la peste. Elle aime passionnément Œdipe, s on mari. Nancy Huston donne la parole à Jocaste à travers les femmes de la pièce : ses filles et sa serv ante. Elle l eur transmet les s ecrets de famille véhiculés par l es femmes : les horreurs s ubies avec le tyran Laïos, le tabou de l’impuissance mascul ine, et enfin l a révél ation de l’identité d’ Œdipe faite à Antigone – secret que c elle-ci entraînera dans s a tombe. Ces révélati ons bousculent en douceur mais définiti vement les deux mythes, en même temps qu’ell es mettent en lumière le sil ence des femmes dans l’histoi re du monde. 3 2 Entretien à la TSR, www.theatreosses.ch 3 Note d’intention à la mise en scène de Jocaste Reine Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 7 Citations de Nancy Huston Ce sont des personnages qui existent depuis 3000 ans, que nous avons réanimés avec un autre regard. Cela non pour les moderniser à toute force, ni pour les trahir, mais pour essayer de creuser un peu plus le sens infiniment riche que leur avaient donné Sophocle et Euripide. Je ne conçois pas Jocaste seule mais par essence en interaction. Faite de ses liens, comme le sont les femmes – comme nous le sommes tous en fait. Jocaste Reine©Isabelle Daccord Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 8 D IALOG UE AVEC S OPHOCLE Dans Œdipe roi de Sophocle, Jocaste apparaît dans une unique scène, où elle raconte à Œdi pe l’abandon de son premier enfant. Œdipe commenc e alors à douter de ses origines. Huston réinterprète cet épis ode, plaçant Jocaste au milieu des siens en créant le rôl e de ses quatre enfants et de leur servante, Eudoxia. L’occasion pour l’auteure d’aborder des thèmes qui lui sont chers et souvent restés tabous : le sentiment amoureux, l a maternité, la sexualité féminine. Comparais on entre les deux œuvres 4. Sophocle, Œdipe roi 5 J O C A S T E : Va, absous -toi toi-même du crime dont tu parles , et écoute-moi. Tu verras que j amais créature humaine ne posséda rien de l’art de prédi re. Et je vais t’en donner la preuve en peu de mots. Un oracle arriva jadis à Laïos, non d’Apollon lui -même, mai s de ses serviteurs. Le sort qu’il avait à attendre était de périr sous le bras d’ un fils qui naîtrait de lui et de moi. Or Laïos, dit l a rumeur publique, ce sont des brigands qui I’ont abattu, au croisement de deux chemins, et d’autre part, l’enfant une fois né, trois jours ne s’étaient pas écoulés , que déjà Laïos, lui li ant les talons, l’avait fai t jeter sur un mont désert. Là aussi , Apollon ne put faire ni que le fil s tuât son père, ni que Laïos, comme il le redoutait, pérît par la main de son fils. C’était bien pourtant le destin que des voix prophétiques nous avaient signifié ! De ces voix-là ne tiens donc aucun compte. Les choses dont un dieu poursuit l’achèvement, il saura bien les révéler lui-même. Œ D I P E : Ah! comme à t’entendre, je sens s oudain, ô femme, mon âme qui s’égare, ma raison qui c hancelle ! J O C A S T E : Quelle inquiétude te fait soudainement regarder en arrière? Œ D I P E : Tu as bien di t ceci : Laïos aurait été tué au croisement de deux chemins? J O C A S T E : On l’a di t alors, on le dit toujours. Œ D I P E : Et en quel pays se place l’endroit où Laïos aurait subi ce sort? J O C A S T E : Le pays est l a Phocide; le carrefour est celui où se joignent les deux chemins qui viennent de DeIphes et de Daulia. […] Œ D I P E : Malheureux ! Je crains bien d’avoir, sans m’en douter, lancé contre moimême tout à l’heure d’étranges malédictions. Dan s u n pr em i er pr oje t, l ’au teur e et la m et teur e e n scè ne dés ir a ie nt pr opo se r le s pi èc es de S oph oc le et d e Hu sto n en dypt iq ue, a fi n de m on t r er le s deu x fa ces d e l’ hi s toir e. G isè le Sa ll in les a cr éée s f ina le m ent de f aço n au ton om e et le s a jou ée s en a lt er na nce a u th éât r e des O sse s. 5 T r ad uct io n d e Pa ul M a zo n 4 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 9 Nancy Huston, Jocaste Reine (scène 4) I S M È N E : Ra co nte en cor e, m èr e. A N T I G O N E : On sa it qu e c e t en fan t a pér i. .. I S M È N E : M a is on ne sa it c om m e nt. J O C A S T E : C’ es t vr ai , m es chér ie s. Je peu x m ai nte nan t, je cr o is, Vo us en dir e p lu s lon g sur ce t é pi sod e p éni bl e. Qu’ en pen se s- t u, Eu do xi a ? E U D O X I A : Ou i, m a r ei ne. L a r ou e t our ne : Le p et it dev ie nt gr an d, te s fi ll es ser ont fe m m e s Et aur ont af fa ir e à d es ho m m es de to ute s sor tes . El le s p eu ven t t ’e nte ndr e . J O C A S T E : Ob nub il é d onc p ar l a t er r eu r d e c e f il s, Laïo s ten ta d’a bor d d e l e t uer e n m on se in ( de cet te hi sto ir e so r di de, fil le s b ie n- a im ée s, Je vou s fai s gr â ce des dé t ail s. ..) . Ses te nta ti ve s De m eur tr e ay ant é cho ué, l’e nfa nt naq ui t. S i b eau ... Qua nd il eu t tr oi s jour s, al or s que je l ’a ll ait ai s, Laïo s, i vr e m or t , m au vai s, m ’a r r ac ha l ’en fan tea u Don t m êm e le no m n ’é tai t pas en cor e c ho is i, Le sus pen di t p ar ses p ied s m inu sc ul es et fi t m ine De lu i fr ac as ser le cr âne c ontr e l e m ur d e m ar br e . L’e nfa nt s’ épo um o nai t, so n pe ti t v is age to ut cr a m o is i Et m o i, lo uve dé m en te. ... . D’ exp ér i en ce, je s ava is Qu’ il ne fa ll ai t p as co ntr e r le r oi da ns c es m om ent s. Les fl am m es de sa r ag e n ’ en ser a ien t m ont ée s q ue p lus ha ut, Et i l a ur a it pu nou s é tr a ng ler l’ un et l’ autr e.. . M e j eta nt do nc au x p ied s de m on m ar i. Je lu i e m br a ss ai le s gen o ux … e t… T out en le l ai ssa nt, à cô té de notr e f i ls hur lan t, F air e de m o i ce qu ’i l v ou la it, J’ar r ac ha i d e l ui c e c om pr om i s : Au l ieu de s uppr im er l ’e nf ant de van t m es ye ux. Il m e lai s ser a it le do nner à un ber ger Po ur q u’ il ai ll e l’e xp os er , non lo in de T hè bes , Sur l e m o nt C ith ér on : m or t c er ta ine , là au ss i. M ai s d ou ce au m oi ns , p ar m i les f leur s et le s ven ts. A N T I G O N E : E t c ’e st av ec c ette h ist oir e- l à, m am an, Que tu ve ux m e co nv ain cr e de m e m ar ier ? I S M È N E : M er ci de no us l’ a voir d it. M er ci , m èr e. Ec out e ! l e ven t d e l a m on tagn e Cha nte l a v ie de to n pr em i er f il s. J O C A S T E : He ur eu se m en t q ue je vou s ai … A N T I G O N E : M ai s ou i. M ai s ou i, m am a n. T u nou s a s. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 10 L E « P YTHANALYSTE » Jouant des mythes modernes et anciens, Huston interpelle à la fois la puissance des dieux et celle de la psychanalyse par son personnage du « pythanalyste » 6. Elle relativis e la portée du mythe d’Œdipe, mettant en évidence son anc rage dans un contexte bien précis. El le brise les représentati ons, les tabous et les i dées reçues sur les rapports entre parents et enfants. Elle remet surtout en caus e le mythe de la maternité comme donnée biologique, en se demandant si Œdipe est vraiment le fils de Jocaste, pour n’avoir été materné par ell e que trois jours. Nancy Huston Je pense que le dogme psychanalytique, dans la mesure où c’est un dogme, est en grande partie une fable. Les fables nous aident à comprendre notre vie 7. On est incapable de comprendre ce qu’on vit di rectement, parc e qu’on vit beaucoup trop de choses. Il faut que ça s’ aligne en récits, il faut qu’on puisse se raconter l ’histoire de notre vie, qu’on puisse en faire quelque chose de sensé, et la fable de la psychanalyse est une fable des plus puissantes , qui nous a aidés en Oc cident à faire sens à notre vie. Mais je pense que dans d’ autres parties du monde les gens ont d’autres approches, d’autres façons de comprendre qui sont exactement aussi valables et qui les ai dent avec autant d’efficacité à surmonter les dilemmes auxquels ils sont confrontés . 8 Véronique Mermoud Jocaste est forcément une femme de pouvoi r, par la place qu’elle occupe et par sa filiation, mais surtout c’ est une égale d’ Œdipe. En cela, la pièce est profondément révolutionnaire. Jocaste se bat pour sauver son peuple et sauver vi ngt de bonheur avec Œdipe. Elle refuse la soumission aux dieux, aux oracles , aux prêtres. J’aimerais que les spectateurs sortent de la sall e avec plein de ques tions, notamment cell e-ci : « Q u’est-ce qu’ être parent ? » Faire un enfant, c’est facile. Mais l’élever, c’est une autre aventure. On parle toujours d’inceste, quand on parle de la rel ation entre Œdi pe et Jocaste. Mais Joc aste n’a nourri son enfant que trois jours avant d’être forcée de l’abandonner. Es t-ell e sa mère ? 9 Jocaste Reine©Isabelle Daccord M ot- va li se ent r e « p yth ie » – l’ or a cl e d e Del phe s – et « p sy cha nal ys te ». Ce tte th ém a ti que es t cel l e de l ’e ssa i de Hu st on, L’ Es pè ce fab ul atr i ce . 8 Entretien à la TSR, www.theatreosses.ch 9 Journal de La Comédie, n° 54, oct.-nov. 2009. 6 7 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 11 LE CO RYPHÉE Pas de théâtre sans c hœur dans la Grèce antique. Voix collective d’un pays ou d’une cité, le chœur a pour statut de commenter l’action par des méditations. Le coryphée, chef du c hœur, est l e seul à entrer en dialogue avec les protagonistes. Huston ne garde dans Jocaste Reine que ce dernier personnage. Elle en renouvelle le statut, en lui conférant un carac tère comique et en jouant de la distance historique, puisqu’ell e l’ ancre à l’époque moderne. Le coryphée est le regard du public du XXI e siècle, doué d’un recul sur l e destin d’Œdipe et sur le fameux « complexe » freudi en. LE CORYPHÉE Enigme sur énigme. A côté de cell es-ci, Celle de la Sphynx était du pipi de chat ! C’est maintenant, après sept mille jours de vi e c ommune, Qu’il lui demande pour l a première fois Comment, où et quand s on premier mari est mort, A quoi il ressemblait, et qui l’accompagnai t ce jour-là ? C’est maintenant, après sept mille jours de vi e c ommune, Qu’elle lui fai t enfi n part de l’oracl e de Laïos, « Si jamais tu as un fils , tu mourras de sa main », Lui narre la naissance de son premi er enfant Et évoque les sorts divergents de l’un et de l ’autre qui, D’après elle, prouvent la fausseté du présage ? Mais de quoi ont-ils bien pu parl er tout ce temps, Nom d’un nom ? Passés le premier regard, les premiers mots (« Sal ut, tu me pl ais »), n’ont-ils même pas échangé Quelques informations de base ? Oh ! Je ne parl e pas De ques tions compliquées, genre : « D’où viens-tu ? » « Qui sont tes parents ? » – mais de choses banales, Du style… « T’as fais quoi hier, dis ? » « Hier ? Voyons laisse-moi réfléc hir… Ah oui ! Hier, Juste avant de tuer la Sphynx, j’ai buté cinq mecs Au croisement des Trois -Routes. » « Tiens , Quelle coïncidence ! Pas plus tard qu’hier, mon époux A été buté j ustement à c et endroit ! Mais, bon, C’est pas tout ça. Marions-nous, beau gosse, J’ai hâte qu’on se retrouve ensemble au plumard ! » Joc as te Re ine , scè ne 9 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 12 G LOSSAIRE DE LA PIÈCE Cronos : Dieu personni fiant l e temps. Il mutila son père et dévora ses enfants, à l’excepti on de Zeus, qui le détrôna. Zeus : Fils de Cronos , dieu du Ciel et maître des dieux , il règle la justice sur Terre. Apollon : Fils de Zeus et de Léto, dieu du soleil , de la beauté, des arts et de la divination. Athéna : Fille de Zeus et de Prudence, déesse de la sagesse et de l’intelligence. Appelée aussi Pallas Athéna. Déesse guerri ère, elle sortit toute armée du corps de Zeus . Hymen : Dieu du mariage. Donc, littéralement, hymen veut dire mariage. Léda : Femme de Tindare, convoitée par Zeus, qui se change en cygne pour la s éduire. Elle eut de lui les jumeaux Castor et Pollux. Adonis : Dieu phénicien de la végétation, adoré dans le monde grécoromain. Tué à la chasse, il pass e une partie de l’année aux enfers et l’autre parmi les vivants, auprès d’ Aphrodi te. Vénus : Déesse romai ne des jardins, de la beauté et de l’amour. Chez les Grecs, elle s’appelle Aphrodite. Daphné : Nymphe aimée d’Apollon et métamorphosée en laurier. La Sphynxe : Monstre de l’Egypte pharaonique, à corps de lion et tête humaine, gardien des sanctuaires funéraires. Son mythe se répandit en Grèce, pri ncipalement dans la tragédie d’Œdipe. La Pythie : Prophétesse de l’oracle d’Apollon à Delphes. Nymphe : Divinité fémini ne représentée sous les traits d’une jeune fille et personnifiant divers aspects de la nature. Satyre : Demi-dieu rustique à j ambes de bouc, avec de longues oreilles pointues, deux cornes et une queue, et au corps couvert de poils. Les hétaïres : Prostituées d’un rang social élevé. Les vestales : Prêtresses de Vesta. Elles entretenai ent le feu sacré et étaient astreintes à la chasteté. Les Amazones : Dans la mythologie grecque, peuplade de femmes guerrières des bords de la Mer Noi re. Elles tuaient leurs enfants mâles et brûlaient l e sein droit de leurs filles pour que c elles-ci tirent mieux à l’arc. Les éphèbes : Dans l’Antiquité grecque, ces jeunes gens (18-20ans) d’une grande beauté étaient soumis à un système de formation civique et militaire qui durait des années. L’Olympe : Massif montagneux de Grèce et point culminant du pays 2917m. Les Grecs anti ques en faisaient la résidence des dieux. Thèbes : Ville qui eut un temps l’hégémonie sur toutes les cités grecques (de 371 à 362 av J C), elle fut détruite par Alexandre le Grand en 336 av J.-C. Delphes : Important centre religieux dédié au dieu Apollon ; il y rendai t ses oracles par la bouche de la Pythi e. Corinthe : Ville située près de l’isthme du même nom qui relie le Péloponnès e au reste de la Grèce. Dans l’Antiquité, rivale d’ At hènes et de Sparte. Ell e fut détruite en 146 av J.-C par les Romains. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 13 LE SPECTACLE « ET VOUS, JOCASTE, QUE PENSEZ-VOUS DE CETTE HISTOIRE ? » ENTRETIEN AVEC GISÈLE SALLIN, METTEURE EN SCÈNE Propos recueillis par Ev a Cousido Gisèle Sallin©Isabelle Daccord Véronique Mermoud©Jean Mayerat Parcours exemplaire que celui de la metteure en scène Gisèle Sallin. En 2003, elle reçoit l’anneau Hans-Reinhardt, la plus haute di stinction du théâtre suisse. L’année suivante, elle est nommée Chevalier de l'O rdre des arts et des lettres. En 1979, elle fonde, avec la comédienne Véronique Mermoud, le Théâtre des Osses qu’elle dirige depuis avec un émerveil lement impressionnant. Son leitmotiv ? Ces mots de Brecht : « Faire du théâtre avec l e sérieux d’ un enfant qui s’amuse ». EVA COUSIDO Gisèle Sallin, comment est née l’aventure de Jocaste Reine ? GISELE SALLIN Depuis longtemps déjà, j e travaille sur la figure d’Œdi pe, à travers notamment l ’œuvre de Sophocle et cell e de Henry Bauchau. Le silence de Jocaste m’interpellai t, alors qu’elle est la mère, la reine et l’épouse. Même s’il s e comprend aisément, puisqu’i l est lié à un tabou. Pas si facile de demander : « Et vous , Jocaste, que pensez-v ous de cette histoire ? ». Mais le grand intérêt d’ un mythe est qu’il soit sans arrêt revi sité et j’étais très curieuse de s avoir c omment notre époque relirait cette fabl e par l e prisme des deux grandes révolutions que le 20 e siècle a connues : l’une accomplie par les femmes et l’autre par la découverte de l’inconscient. EC Et pourquoi avoir pensé à Nancy Huston ? GS Je me suis aperçue que Nancy Huston était la seule auteure contemporaine que nous lisions tous au Théâtre des Osses. Quand nous avons joué Mère Courage de Brecht, à Paris, je l’ai donc invitée. Et ell e est venue. Le courant a passé, je lui ai dit mon étonnement face au silence de Jocaste… EC Et elle a répondu par Jocaste Reine ?! GS Oui ! Nous avons al ors mené toute une correspondance épis tolaire, de mai 2007 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 14 à mai 2009, qui est d’ailleurs publiée par les éditions des Osses 10. Nancy Huston apporte au mythe une nouvelle pièce, une pi èce moderne, qui fait que l e mythe peut continuer de se raconter et de viv re. EC Pourtant, paradoxalement, cette pièce est une vraie bombe lancée sur ce mythe… GS Nancy Huston colle à la tragédie et au récit de Sophocle, tout en s’ inspirant de la lecture freudienne de la fable. Mais par une révélation inédite de Jocaste – que nous laisserons aux s pectateurs le plaisi r de découvrir –, le mythe d’ Œdipe vole en éclats définitivement. C’est à la fois très drôle et d’une force ex traordinaire de la part de l’auteure. EC Une pièce tragique, oui, et cependant intensément optimiste. Jocaste propose en effet une vraie vision de la vie, face à la peste qui dévore sa ville. GS Jocaste est émi nemment moderne sous la plume de Huston, ell e es t engagée et athée. Pour sauver la vi lle du virus, Œdi pe écoute les dieux, elle, ell e agit et refus e l’impuissance. Elle croi t en la vie, aux solutions rationnelles et sensées, ici et maintenant. Idem face à la révélation du li en de pa renté avec Œdi pe. Ell e fai t confiance à l’amour contre la fatali té. Elle refus e de détrui re vingt ans de bonheur. Avant de savoir, ce couple s’est aimé en toute innocence. Ce que Jocaste montre à son époux alors, c’est que, s’ils ont pu s’aimer ainsi, c’est justement qu’elle n’est pas sa mère. Elle l’a porté et mis au monde. Mais elle ne l’a connu que trois jours, avant d’être forcée de l’ abandonner. Les vrais parents sont ceux qui se lèvent tous les matins pour aimer, c onsoler et éduquer l’enfant. EC « Qu’est-ce qu’être parent ? » C’est effectivement une des questions fondamentales de ce texte. GS Jocaste Reine rend ses lettres de noblesse à l’amour parental et remet le sang à sa juste place. Le s ang rejoint la li gnée et souvent le pouv oir. EC Elle s’inscrit clairement à la suite de son essai, L’Espèce fabulatrice, qui montre notre besoin vital d’histoires. Quand Œdipe ne comprend pas, il se raconte des histoires, qu’il prend pour la vérité. GS Ce personnage est constitué d’histoires fausses, comme le démontre joyeusement le Coryphée. A travers cette figure, Nancy Huston garde le rythme et le sens des interventions du chœur dans la tragédie de Sophocle. Mais elle en fait un personnage c ritique, qui pointe les incohérenc es de cette fable que nous avons gobée telle quelle depuis des millénai res. Il intervient comme un spectateur contemporai n, qui c onnaît bien l’histoire et n’ en est pas dupe. Dans ce sens-là aussi, la pièce mène une vraie révolution, douc e mais radical e. EC On l’a vu, ce texte réussit à être à la fois dans l’Antiquité et dans la modernité. La langue même de Huston rappelle ces strates : c’est une langue concrète, très actuelle, et aussi élaborée, chantée, lyrique. Comment traiter alors l’esthétique d’un tel spectacle ? 10 E n v ent r e à l a lib r air ie de la C om éd ie de G enè ve. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 15 GS C’est un casse-tête chinois. Je ne veux ni être dans un péplum ni être en jeans et tee-shirt. C’est aussi une vraie difficulté pour le scénographe qui doit créer un espace qui permettra la succession de tableaux – puisque la pièce es t écrite ainsi –, tout en évoquant un pal ais atemporel. Même difficulté pour les costumes ! EC Laissons un peu de côté Jocaste Reine pour parler du Théâtre des Osses. Quels étaient les enjeux de votre projet pour ce lieu, que vous dirigez depuis 30 ans avec une énergie magnifique ? GS Il y avait trois ax es très précis, qui sont toujours valables aujourd’hui. Le premier, c’étai t de développer la durée du jeu. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, comme comédi enne, nous répétions s ix semaines et nous j ouions trois semaines. L’histoi re du théâtre romand était d’abord l’histoi re de la répétition, avant d’être cell e de la représentation. Il s’agis sait de prolonger le temps des représentations. Le deuxième, c’étai t d’avoir le choix des œuvres. Et le troisième était l’ égalité entre les hommes et les femmes, une égalité de sal aire et de travail. Il fall ait générer un théâtre qui en moyenne proposerait autant de travail aux femmes qu’aux hommes, que ce soit dans le domaine de la production et de l’administration que dans celui de la création. Je dis bi en en moyenne, car il ne s’ agit pas d’un dogme rigi de. Un autre point était aussi essentiel. Presque comme corollai re à cette représentation féminine, il s’agissait de veiller à la non-représentation des tyrans . Ras-le-bol de ces beaux héros qui tuent et qui représentent les hommes de manière tellement réductrice ! Septembre 2009 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 16 E NTRETIEN AVEC A NNE -M ARIE Propos recueillis par Sara Nyikus F IJAL , COMPOSITRICE Jocaste Reine a été conçu de manière musicale. En élaborant son œuvre, Huston a imaginé des parties chantées, notamment pour le rôle de Jocas te. Ses deux fils, pour leur part, sont muets dans la pièce et n’interviennent que dans des parties dansées, simulant des c ombats et marquant ains i leur rivalité. Depuis le début de l’éc riture, « j’entendais » de la musique derrière l e texte à certains moments, j’entendais chanter Jocaste… Il n’y a en gros que trois ou quatre moments indi qués comme chantés dans l a pièce […], mais moi j’i maginais une présenc e plus importante de la musi que, sans qu’elle soi t envahissante, « des cordes », ai-je di t à Anne-Marie. Nancy Huston 11 SARA NYIKUS Ecrire de la musique pour une pièce de théâtre est un exercice particulier. Comment avez-vous travaillé pour Jocaste Reine ? ANNE-MARIE FIJAL J e savais que Nancy Huston souhaitai t que je sois la musicienne de sa nouvelle pièce. Elle avait demandé à Gisèle Sallin de me rencontrer. Al ors j’avais lu la pièce, deux fois avant de venir à Givisiez pour une première semaine de travail en avril 2009. J’ai essayé d’être une éponge, c’est-àdire que je suis venue sans a priori en me disant que j’allais me mettre à l’écoute. Cette semaine de travail a permis de trouver les lignes architecturales du spectacle, grâce aux convers ations avec la metteure en sc ène, avec le scénographe et avec la chorégraphe. Si on veut parler en termes music aux, cette première semaine nous a permis de nous mettre au diapason, de trouver l e « la ». Après cette rencontre, je suis partie en Grèce pour un conc ert. Je n’ai pas commencé à c omposer là-bas, mais j’ai récol té des sons pour le spectacle. J’ai travaillé avec des acteurs grecs formidabl es qui avaient en eux la mémoire du peuple thébai n mourrant de la peste il y a des milliers d’années et je sui s revenue à Paris avec des cris, des gémissements hall ucinants qui seront di ffusés tout au long du spectacle. De retour chez moi, je me suis mise à ma table et j’ai pensé que j’allais construi re ma musique autour de ces bruits. Mais ça n’a pas du tout été le cas parce que le texte de Nancy ne correspondait pas à ça. Je devais faire avec un texte qui n’était pas grec ni antique. Et là, j’ai eu très peur… SN Et le déclic, c’était quoi ? A-MF Le déclic pour c omposer fut de très bi en comprendre le texte. Il y a des moments j’étais perdue. Je me disais que le texte était inchantable parce qu’il y avait trop de voyelles. Finalement, j’ai réalisé qu’il fallai t que je me positionne non pas par rapport au texte mais par rapport à l’ état d’âme de Jocaste. Et c’est l àdessus que je me suis appuyée pour trouver la matière musicale. Pour la scène du labyrinthe, par exemple, j’avais fait deux versions et j’ai fi nalement opté pour la plus violente. J’aimerais que le labyrinthe que j’ai cré é en musique diffus e de la peur, un moment très inconfortable, parc e que juste avant cette scène, Jocaste comprend l e lien de sang qui la lie à Œdipe. Qu’est-ce qu’ell e va faire avec ça ? … Et elle entre dans la déambulation. SN Vous avez choisi un quatuor à cordes pour la composition de Jocaste Reine, pourquoi ? 11 Na nc y Hu sto n, let tr e à Gi sèl e Sa ll in , l e 5 no ve m br e 200 8. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 17 A-MF Les cordes étaient déterminées au départ parce qu’ils font partie des tout premiers instruments, avec les instruments à vent. Mais les vents n’allaient pas avec le texte de Nancy qui parle de la femme. Le défi était de trouver à la fois le son de l’intimité et le son qui peut être en dehors de l’i ntimité… et je pense que les cordes contiennent ça. Le piano, ça n’allait pas parce que c’est trop préci s. Or, il y a beaucoup de moments où je travaille sur des quarts de ton… et ça c’est très lié au texte. SN Peut-on dire deux mots sur le style de la musique de la pièce ? A-MF C’est di fficile : il a fallu trouver la ligne entre deux abîmes. Je me rends compte que je me suis totalement concentrée pendant 6 semaines – 10 heures par jour – sur « comment être il y a 3000 ans et être aujourd’hui », av ec juste trois instruments à cordes, quelques tambours et une voix. Il n’y a pas un seul accord classique dans ma composition mais il y a des intervalles entre les sons qui sont porteurs d’une possible harmonie. SN Le chant est très présent dans la pièce de Nancy Huston. Est-ce que vous avez pensé à Véronique Mermoud en écrivant ces chants ? A-MF Oui, j’ai pens é complètement à elle. J’ai v u que c’étai t quelqu’un de colérique, d’extrêmement exigeante et qui a c ertainement un sens de la démesure. Je me suis dit que j’allais travailler dans ce sens-là. C’est du « sur mesure » en sachant que c’est difficile. Mais ce qui m’importe pour l e c hant c’est que dans le fond, Jocaste chante toujours même si elle parle. Si Véronique est dans le rythme et si elle écoute énormément sa partenaire musicale, elle va trouver un lieu de rencontre qu’on appelle l’euphonie… Et si le rythme est là, il y aura le sens et je serai très heureuse. Septembre 2009 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 18 N ANCY H USTON Nancy Huston©John Foley-Opale Nancy Huston voi t le jour le 16 septembre 1953 à Calgary, dans l’Ouest du Canada. A six ans, sa vie est bouleversée par le départ de sa mère qui s’ en va refaire sa vie ailleurs. A 15 ans, autre changement : la famille de Nancy déménage sur la côte Est des Etats -Unis . Elle entamera ensui te ses études universitai res à New York, avant d’avoir l’occasion de les poursuiv re à Paris , où elle s’installe en 1973. Pour l a jeune Nancy de 20 ans , Paris est une vraie rencontre : elle est passionnée par les travaux de Roland Barthes, qui dirigera son mémoire en sémiologie à l’Ec ole des Hautes Etudes en Sci ences Soc iales. Elle commence à écrire dans sa langue d'adoption en 1976, collaborant à plusieurs journaux et revues liés au mouvement des femmes. Son premier roman Les Variations Goldberg paraît en 1981. A partir de l à elle alterne, d’abord exclusi vement en français , romans, essais, liv res pour enfants , scénarii, dramatiques radio et lectures -spectacles. Cantique des plai nes (Prix du Gouverneur Général en 1993), écrit, pour une fois, dans sa l angue maternell e, marque un tournant. Auj ourd'hui ell e éc rit dans les deux l angues et se traduit ellemême dans les deux sens. Son parcours d’ écrivain a été jalonné de succès, notamment avec le Prix Goncourt des lycéens en 1996 pour Instruments des ténèbres et plus récemment le Prix Femina en 2006, pour son dernier roman Lignes de Faille. En 2005, elle a été nommée Chevalier des Arts et des Lettres en France et Officier de l’Ordre du Canada. Nancy Huston es t également musicienne, jouant de la flûte et du piano. La musique est d’ailleurs une source permanente d’ins piration pour beaucoup de ses romans. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 19 J OCASTE R EINE AVANT TOUT Q UESTIONS À N ANCY H USTON Propos recueillis par Ev a Cousido. Entretien avec l 'auteure, de passage au Théâtre des Osses, quelques j ours avant la première à Fribourg, en septembre 2009. EVA CO USIDO Nancy Huston, quand Gisèle Sallin vous a demandé de faire parler Jocaste, vous a-t-il semblé évident de rompre ce silence ? NANCY HUSTO N Au début, j’ai hésité. Parce que je trouvais ce thème trop « hustonien » et que j e ne veux pas être cl assée « écrivain monothème ». Mes œuvres parlent énormément de la materni té et de ses ambival ences. Mais après avoir relu les différentes versions du my the, anciennes et contemporaines, c e silence m’a scandalisée. Sophocle en fai t pourtant un v rai personnage, avec un caractère intense. Ce n’est pas simplement une belle femme qu’on déplace sur l’échiquier du pouvoi r. Elle existe fortement, mai s peu. Et chez lui encore, ce qui m’a fait beaucoup réfl échir, c’est qu’il laisse clai rement entendre, dans l es dernières répliques, que Jocaste sait qui est Œdipe. J’en ai conclu qu’il y a deux espèces de vérité. Cell e de Jocaste et celle d’Œdipe, celle des hommes et celle des femmes. Les premiers sont obsédés par les notions de li gnées et les symboles ; l es secondes sont dans l’immédiat, le concret, elles sont dans l’échange. A partir de l à, je me suis sentie capabl e d’aborder ce thème. EC Vous êtes consciente d’avoir atomisé le mythe d’Œdipe ? NH Jocaste Reine est un heurt – un heurt très violent, une explosion – entre ces deux approches de la vérité. Si le mythe d’Œdi pe est un des récits fondamentaux de notre civilisation, c’est surtout Freud qui s’en est emparé pour en faire un des dogmes de la psychanalyse. Et je suis de moins en moins convaincue par la justesse de son interprétation. EC C’est vrai que c’est un texte anti-dogmatique. Mais votre Jocaste n’est-elle pas un peu idéale ? NH Oui et non. Il faut qu’elle soit étonnante, il faut qu’on soi t étonné par sa force, mais elle a un grai n ! EC Un grain ? NH Elle prononce une phrase qui rév èle sans doute la vérité de cette histoire : si elle a épousé son fils, c’est parce qu’ Œdipe avait davantage le droit d’être sur l e trône qu’ elle ou Créon. En l’épousant, elle lui rend le trône de Thèbes. C’est ce calcul-là qui est un peu fou. D’ où le titre Jocas te Reine : Jocaste est d’abord reine, elle mène une stratégi e politique. Son déli re sur la maternité est aussi fou. Elle est prête à accepter la si tuation qu’elle vi t avec son fils. Mais si elle l ’acc epte, c’es t la fin de la grammaire, la fin du langage. Cette pi èce ne rejette pas les tabous, je ne conseille à auc une mère de coucher avec son fil s ! On a besoin d’un certain ordre… même si ce n’est pas nécessairement l’ordre actuel. J’aimerais que la pièce touche autant les hommes que l es femmes. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 20 LA RELATION À LA MÈRE CHEZ par Sara Nyikus N ANCY H USTON Il n’est pas rare que Nancy Huston explique s on intérêt pour la littérature par le traumatisme de l’abandon de sa mère : « Le lien que j’avais, petite, avec ma mère était un lien d’absence, exclusivement nourri d’ imaginaire et d’évocati ons à travers ses lettres et ses mots », expliquai t-elle, en 2001, au magazine Li re. « C'est pour cela que je suis devenue écrivain, parce qu'il y avait dans ma vi e quelque chose d'incompréhensible qui requérai t un immense et perpétuel effort d'imagination pour tenter de le comprendre. » Av ec ses romans, Nancy Huston essaie de combler le vide de l’absence, ou du moins de mieux cerner cette figure si particuli ère, pour un enfant, qu’est l a figure de la mère. Présente dans chacune de ses oeuvres, tout comme la question de la filiation, la figure maternelle apparaît dans toute la profondeur de son mystère dans deux romans en particulier, La Virevolte (1994) et Prodige (1999). Elle y rejoue le drame initial , tentant de se mettre à la place de cette mère capable d’abandonner ses enfants. Extrait d’un article de Mona Chollet sur l’ouvrage de Huston, Journal de la création Entre l’art et la vie – mais aussi entre l’espri t et le corps, entre la création et la procréati on –, Nancy Huston mani feste un refus viscéral de choisi r. El le mène l es deux de front, sans jamais accorder de prééminence à l’ un ou à l’autre. Dans la dizaine d’essais qu’elle a publiés, elle ne cesse de réfléchir à leur artic ulation ; mais elle donne aussi à voir c ombien cette c onception lui est naturelle. Sa pensée fait feu de tout bois : el le suit l a piste d’un mot, rapproc he des histoi res différentes, relie sa propre expérience, ses sensations physiques, quelque chose que lui a fait remarquer sa fille un j our, à des souvenirs de l ectures ou à l’interprétation d’un mythe ; ell e mêle les références artistiques et les réflexions inspirées par les contraintes l es plus triviales du quotidi en, tissant entre la litté rature et la vi e un réseau serré de correspondances. C’est ce va-et-vient qui, loi n de l’entraver, fai t toute la fécondité de son travail . […] Mi ne de rien, Nancy Huston est un phénomène. Réfléchissez : vous en connaissez beaucoup, des auteurs qui revendiquent leur identité non seulement de femme, mais aussi de mère, et qui sont en même temps reconnues comme des intellectuel les et des créatrices à part enti ère ? Huston est cette anomalie-là : une i ntel ligence féminine, et en même temps une intelligence universelle, dont personne ne peut contester l’apport tant à la fic tion qu’à la réflexion sur la littérature. En un mot, une « romamancière » : c’est el le-même qui forge cet hybri de sacrilège, dans un texte du rec ueil Dési rs et réalités , « Le dilemme de la romamancière » 12. M ona Ch ol le t, « Je su is , don c je pe nse : la r évo lu ti on c oper ni ci enn e de N anc y H ust on », http :// w ww .per ip her ies .ne t /ar t ic le2 54. htm l; Vo ir de la m êm e a ute ur e : « a ncy Hu sto n, r om an ci èr e et es sa yi ste . L ’en tr em êle us e » , m êm e s it e i nter net . 12 Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 21 P OURSUIVRE EN CLASSE Thèmes à débattre, étudier, comparer… • L’actualisation d’Œdipe roi de Sophocle sous la plume de Nancy Huston Comparais on entre les deux pièces : quels éléments sont maintenus par Huston, lesquels sont complétés par la parol e de Jocaste ? Quels sont les points de vue des personnages sur les év énements ? Comment l’ auteur s’empare-t-elle de la structure de la pièce de Sophocle ? • Relire le mythe dans ses différentes versions Comment les artistes se sont appropriés l e mythe d’Œdi pe au cours de l’ histoire ? A quelle époque, dans quel contexte ? Exemples d’œuvres Littérature Œdipe roi et Œdipe à Colone de Sophocle. Les Phéniciennes d’ Euri pide. Les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Œdipe, tragédie romaine de Sénèque. Roman de Thèbes, œuv re anonyme du XII e siècl e. Œdipe de Corneille. Œdipe de Vol taire. Œdipe d'André Gide. La Machine infernal e de Jean Coc teau. Antigone de Jean Anouil h Œdipe sur la route d'Henry Bauc hau. La Mort de la Pythie de Friedrich Dürrenmatt Le Soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face de Wajdi Mouawad Musique Œdipe à Colone (1786), opéra d’ Antoni o Sacc hini. Œdipus rex (1927), opéra d’Igor Stravinski. Œdipe (1931), opéra de Georges Enesco. Cinéma Œdipe roi, film de Pier Paolo Pasoli ni. • La filiation Comment Huston détourne-t-ell e la théorie freudienne des liens filiaux ? Comment envisage-t-elle la filiation, la materni té, les relations parents-enfants ? La maternité est-elle une donnée biol ogique ou construi te par des liens affectifs ? • Le rapport homme-femme Quel est le rapport entre Jocaste et Œdipe ? Quelle image de la femme et de l’homme est véhic ulée dans la pièce ? Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 22 P OUR EN SAVOIR PLUS … Autour de Jocaste Reine Nancy Huston, Jocaste Reine, ed. Actes Sud, 2009. Naissance de Jocaste Reine. Correspondance Gisèle Sallin-Nanc y Huston, novembre 2007-mai 2009, ed. Quoi qu’on die, 2009. Entretien avec Nancy Huston, TSR, www.theatreosses.ch Autour de la figure de Jocaste Deux œuv res qui ont précédemment donné la parole à Jocaste : Hélène Cixous, Son nom d’Œdipe : chant du c orps interdit Michèle Fabien, rev ue di dascalies, n° 1, 1981. Le complexe d’Œdipe Christiane Olivier, Les enfants de Jocaste, 1980. Lecture du complexe d’ Œdipe selon un point de vue féminin. Nancy Huston: bibliographie Romans Les Vari ations Goldberg (1981) Histoire d'Omaya (1985) Trois fois septembre (1989) Cantique des pl aines (1993) La Virevolte (1994) Instruments des ténèbres (1996) L'Empreinte de l 'ange (1998) Prodige: polyphonie (1999) Dolce agonia (2001) Une adoration (2003) Lignes de failles (2006) Essais Jouer au papa et à l 'amant (1979) Dire et interdire: éléments de jurologie (1980) Mosaïque de la pornographie (1982) Journal de la création (1990) Tombeau de Romain Gary (1995) Pour un patriotisme de l 'ambiguïté (1995) Désirs et réalités : textes choisis (1978-1994) Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 23 Nord Perdu, suivi de Douze France (1999) Limbes (2000) Âme et c orps : textes choisis (1981-2003) Professeurs de désespoi r (2004) Passions d'Annie Leclerc (2007) L'Espèce fabulatrice (2008) Correspondance À l'amour c omme à la guerre, c orrespondance entre Nancy Huston et Sam Kinser (1984) Lettres parisiennes, correspondance entre Nancy Huston et Leila Sebbar (1986) La majorité des liv res de Nancy Huston sont publ iés chez Actes Sud. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 24 Annexe : H ENRY B AUCHAU , Œ DIPE SUR LA RO UTE ( EXTRAIT ) Nancy Huston et Gisèle Sallin sont familières de l’œuvre de l’auteur belge Henry Bauchau. En 1994, Salli n a monté de lui Diotime et les lions. Le poème qu’il dédie à Jocaste dans Œdipe s ur la route a été une s ourc e d’inspiration à Jocaste Reine. Jocaste, on c royait l’avoir prévue en rêve. Les y eux l’avaient longtemps , toujours imaginée Et quand on découvrai t l a femme et le bel être c orporel C’était du regard ébloui qui avait contemplé l a Reine Pas celle d’ une cité de marchands, pas Mérope remontant du port avec son panier bleu de poissons sur la tête. La Reine d’un pays d’orgueil, de la citadelle aux sept portes, ouvertes c haque matin par le soleil et fermées le soir par l a nuit. Une cavale de haute rac e, une licorne bl anche avec sa corne de lumière Et comme el le étai t l’évi dence, sous son voile d’ or ou d’ argent, on voyait l’objet désirable Subjuguant de s es vastes yeux le peuple turbulent de Thèbes. Après ma victoire sur l a Sphinx, j’ ai vu Créon, pour lui j’étais un c oureur d’aventures Dont un exploi t énigmati que avait fait le héros des Thébains. Mais j’étais fils de roi, j’ avais montré sans doute quelque vail lance Je ne serais pas son riv al dans la vill e ni dans l’ esprit de sa soeur bien-aimée. Elle a di t qu’ell e tiendrai t sa parole. On m’ a lavé, vêtu de rouge Initié aux usages de Thèbes, mené en cortège au palais Où ce n’est pas elle que j’ai vue, mais la Reine toute dorée, argentée par la lune Et très follement blonde comme était Aphrodite quand elle est sortie de l a mer. Une Reine depuis longtemps sans roi. Une veuve, dans sa profondeur menaçante, avec de grands espaces , des étendues d’ amour i nassouvi. Une menac e pesait sur s a vie, son royaume qu’il fallait adorer ardemment et défendre. C’est ce qu’exigeai t l’imminence de ma passion pour ses ténèbres, ma c ompassion pour sa l umière Et la sourde terreur de mes yeux captivés, capturés par les siens. Pendant que Créon me guidait et qu’elle me remerciait d’av oir sauvé la v ille Je suis resté sans voix, aussi troubl é par sa présence et plus interdit qu’un enfant. Par bonheur Créon m’a dit : La première fois qu ‘on voit la Reine On se prosterne devant elle, c’est ce que veut la coutume de Thèhes. J’ai répondu: Si j e suis roi, j e l’abolis. Elle a souri : Elle est abolie, tu es roi . Tu es le roi qui nous délivre des énigmes. Celui qui fait irruption et qui brus que, l’amour no us a descellés de nous -mêmes et scellés l’un à l’ autre Faisant déborder notre c oupe, emplissant l’antre tout entier, l’antre-deux d’Aphrodite. Il y eut alors une imposs ible attente où dans le s ilence et l’effroi J’ai senti la contradiction, l’inépuisable ressemblance de la morte et de l a vivante. Elle si clai re et de regard immense et la Sphinx avec sa beauté d’ Africai ne et son cops demeuré sauvage. L’une qui posait la question, l’autre qui semblait la réponse. Quand pour la première fois, et c e fut après de très longs jours, nous nous sommes retrouvés seuls Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 25 Sachant que bientôt nous allions nous c onnaître pour de grands travaux d’allégresse Jocaste s’est mise à pleurer. J’ ai cru qu’elle alla it disparaître ainsi que l’ avait fait la Sphinx Elle m’a serré dans ses bras, elle m’a dit : Je te trouve, j e te retrouve. La terreur m’ a saisi, c ‘est alors que j’aurais dû fuir. Qu’elle était belle en me disant, c’était l a Reine qui parlai t. Je trouve Œdipe et je retrouve un homme. Laïos si vite m’avait abandonnée. Je n’ai pas fui, nous nous sommes aimés. Nous s ommes devenus les époux délirants. J’étais le roi, elle était l e royaume. Royaume déchiré par le cri des pythi es. Je suis l’enfant qu’ell e n’a pas défendu. Pourquoi m’a-t-elle abandonné? Pourquoi m’ont-ils assas siné quand l’ oracle a prédit que j e tuerais mon père? Antigone répond : Œdipe, souviens-toi qu’ell e était une enfant, quand elle fut exigée par cet homme de colère. Souviens-toi de s es larmes, du deuil irréparé qui revenait parfois assombrir son visage. Et n’as -tu pas longtemps, avant l’épreuve, avant la peste, n’as-tu pas partagé son surprenant bonheur? Je l’ai vécu comme elle, dit Œdipe, mais quand l e malheur a surgi, c’est sans moi que la Reine a fait face Me laissant seuI abandonnant la vi e qui nous était commune alors que j’espérais encore Inventer un sens au vertige et un futur à ma folie. Reine en rêves d’aveugl e, je sens que ton obscurité me mène vers la lumière inespérée Ainsi que l’a fai t autrefoi s sur la mer, dans notre bateau disloqué par sept jours de tempête La tour à feu qui nous fit découvrir quand nous ne savions plus où étai ent les étoiles La présence merveilleus e de l’Egypte. Jocaste Reine – La Comédie de Genève Dossier pédagogique 26