Impressions et réactions des Français musulmans

Transcription

Impressions et réactions des Français musulmans
Impressions et réactions
des Français musulmans
Michel Morineau
Dans ce contexte, la bonne nouvelle, me dit Yamin, c’est
le résultat du sondage IFOP ! Réalisé pour Le Monde, Le
Point et Europe 1, ses résultats ont été publiés début
octobre, 15 jours à peine après l’effondrement des Twin
towers à New York - le sondage lui-même ayant été
effectué fin septembre. La comparaison avec deux
enquêtes similaires en 1989 et 1994, fait apparaître en
effet que la pratique religieuse musulmane est en hausse
(qu’il s’agisse de la prière quotidienne, de la fréquentation
de la mosquée ou de l’observation du jeûne du Ramadan),
mais que loin de pâtir de cette évolution, l’intégration des
musulmans a progressé : l’islam, comme l’écrit Le
Monde, est mieux accepté par la société française tandis
qu’un nombre accru de musulmans estime que la laïcité
permet à toutes les religions de s’exprimer.
C
ette enquête met aussi en évidence «l’apparition d’une classe
moyenne supérieure, dans laquelle les pratiquants sont plus
nombreux que les non-pratiquants». C’est dans cette catégorie
que l’on trouve aujourd’hui une bonne partie de l’encadrement associatif musulman, comme ceux qui participent aux travaux de réflexion
à la Ligue des droits de l’Homme sur l’Islam et la Laïcité. Ceci
explique-t-il cela ? La bonne nouvelle – qui est aussi une heureuse
surprise –, c’est que le contexte lié aux attentats n’a pas inversé une
tendance de fond, à savoir l’amélioration de l’image de l’islam dans la
société française.
Et même si les réponses font apparaître que les mots à connotations
négatives pour qualifier l’islam sont toujours majoritaires dans l’opinion publique non musulmane, le fait est là : une inversion de
tendance s’est sérieusement amorcée. Elle donne confiance à ceux qui
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
179
agissent pour son intégration dans le respect des lois républicaines
sans pour autant les inciter à dissimuler, et a fortiori édulcorer, leur
identité et leur croyance. Le 11 septembre n’aurait donc pas aggravé,
pour le moment, la représentation que les Français se font de l’islam
et des musulmans. Pourtant l'événement a porté un coup au moral
des militants.
Si la condamnation des attentats est unanime dans la communauté
musulmane, il est intéressant de regarder d’un peu plus près les différents commentaires qui l’accompagnent. Nous rendrons compte ici de
quelques échos recueillis auprès des responsables associatifs cités plus
haut. C’est leur point de vue ou celui de leur entourage, rien d’autre,
mais ces points de vue ont valeur de témoignages ; on s’apercevra
qu’ils corroborent largement d’autres échos rendus par la presse de
ces dernières semaines.
On pourrait établir une sorte de chronologie des réactions qui partirait du jour même des attentats jusqu’à la date de la rédaction de ce
texte et qui s’articulerait autour d’expressions dominantes relevées
dans les discussions. Première réaction, le jour même : «C’est bien fait,
il fallait s’y attendre !», puis dans un second temps, peut-être en considération de la gravité des faits : «C’est pas des musulmans qui ont fait ça,
c’est un coup monté !». Ensuite et un peu plus tard l’analyse se déplace
sur les conséquences des attentats : «C’est pain bénit pour l’extension
sans limite de l’impérialisme américain et des politiques sécuritaires» et
enfin en dernier ressort sur les effets en France : «Gare aux retombées sur
nous, vigie-pirate ce sera d’abord vigie-arabe !».
«Fallait s’y attendre, c’est bien fait !»
Les expressions recueillies «au pied des tours» sont souvent sans
nuances, les plus virulents, m’a-t-on dit, étant d’ailleurs les moins
croyants. La longue, très longue souffrance des pauvres trouverait là
son exutoire incandescent. «J’ai pas réalisé vraiment le jour même, mais
après je me suis dit que c’était inévitable. Ca aurait dû arriver plus tôt».
L’attentat suicide est en premier lieu interprété comme une expression
exacerbée de la révolte contre la misère, les humiliations subies depuis
tant d’années : comme toutes les révoltes, elle couve longtemps avant
d’éclater. L’identification à la cause palestinienne est immédiate et elle
est revendiquée comme un trait identitaire. «La frappe des civils c’est
inadmissible, mais pas de regret pour le Pentagone qui est responsable de tous
les maux des Palestiniens. Ce sont les armes et les avions américains qui
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
180
Réactions des Français musulman
frappent là-bas», d’où certains «rodéos» dans des cités avec le kéfié
palestinien !
«C’est pas des musulmans qui ont fait ça !»
«Aujourd’hui je ne suis pas sûr qu’il s’agit d’un attentat islamiste. Ils sont
peut-être arabes, mais il n’y a pas de revendications précises». Un autre de
mes interlocuteurs est encore plus précis, quelques jours après le 11
septembre : «A la façon dont est conduite l’enquête, je ne crois pas que ce
soit Ben Laden. Comme par hasard on retrouve le passeport de l’un des terroristes à quelques blocs des Twin Towers ; surréaliste ! Alors que plusieurs
milliers de victimes restent introuvables. La CIA dans l’enquête sur l’assassinat de JFK a apporté comme preuve que Lee Harvey Oswald, l’assassin
présumé du président américain, avait pris des cours de russe, preuve qui
confortait la conscience et les peurs d’une opinion publique en pleine guerre
froide. Ben Laden tombe donc à pic ; en plus il vaut 25 milliards de $.
Désigner Ben Laden comme coupable, c’est un peu naïf car ce serait beaucoup
plus inquiétant s’il s’agissait d’une action individuelle hors «réseau». AlQaïda c’est du pipeau ! Ca tient pas la route ! Ca satisfait les consciences
occidentales ! Le scénario de l’élimination de Ben Laden existait déjà avant
même le 11 septembre».
La deuxième réaction au fur et à mesure du dévoilement de la
gravité des faits met donc en cause l’origine islamique de l’attentat.
«C’est trop important, ça nécessite trop de préparation et de moyens, ça a l’air
trop bien organisé : qu’est-ce qu’il y a derrière tout ça ? Et à qui profite le
crime ?». La thèse de la manipulation ou du complot contre l’islam
mûrit alors dans les esprits. La prudence s’impose car «on ne peut
donner aucune caution islamique à ces attentats et il faut chercher les auteurs
en évitant les conclusions hâtives» (T.Ramadan – Le Monde – 2 oct.). Mais
les musulmans doivent refuser d’être suspectés. «En effet, les services
secrets d’un Etat aux objectifs pervers ou tout autre groupe politique antiaméricain pourraient avoir commis de tels actes en laissant des indices d’une
filiation très évidente avec les réseaux de Ben Laden». Cette prudence est
d’autant plus forte que ces responsables musulmans notent, non sans
raison, que les noms des coupables sont immédiatement avancés le
jour même des attentats, avant même d’avoir les preuves formelles
qui tarderont d’ailleurs à être apportées ! Suspect !
Ce réflexe de mise en garde contre des accusations sans preuves
peut se comprendre chez nos concitoyens musulmans qui ont l’habitude d’être stigmatisés dès qu’un fait grave présente l’apparence
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
181
d’une origine musulmane ; si l’opinion publique commence à faire la
différence entre islam et islamisme, un musulman pratiquant reste
majoritairement vécu comme un intégriste et il est sommé en permanence de faire la preuve de sa bonne foi, si on peut dire ! D’autre part,
cette autodéfense qui consiste à dénoncer la trop grande précipitation
des Occidentaux à voir les musulmans derrière chaque délit portant
atteinte à la sécurité se nourrit des incohérences et des paradoxes des
politiques occidentales : on stigmatise d’un côté les islamistes, mais de
l’autre on négocie secrètement avec eux la défense d’intérêts – pétroliers entre autres – comme le livre de J.C. Brisard et G. Dasquié – Ben
Laden, la vérité interdite - l’a donné à lire deux mois plus tard (voir les
bonnes feuilles du Monde du 13 novembre). Tout cela relève certes de
la complexité des enjeux internationaux mais cette complexité-là
échappe souvent à la raison et au simple bon sens des gens et, du
coup, tout devient suspect «pour le musulman en particulier car il en bave
trop pour ne pas se méfier des évidences».
En tout cas, il aura fallu beaucoup de diplomatie dans bien des
endroits, dans les associations, les quartiers, les collèges et les lycées,
pour expliquer aux jeunes issus de l’immigration les raisons des trois
minutes de silence, quasiment imposées sous la pression de l’émotion,
au lendemain des attentats. Le caractère exceptionnel de cette réaction
mondiale organisée à la mémoire de victimes américaines disparues
sous le feu islamiste ne pouvait pas ne pas susciter des interrogations:
pourquoi seulement pour elles ? Cette question trouve encore sous la
plume de T.Ramadan sa forme conceptualisée : «Trois minutes de silence
pour les victimes des attentats, c’est bien, mais combien offrirons-nous
d’énergie aux morts d’Afrique, d’Irak et de Palestine pour montrer que nous
refusons les logiques de guerres qui sont des meurtres et pour faire entendre
qu’un innocent afghan vaut un innocent américain ?»
«C’est pain bénit pour les politiques sécuritaires et l’extension de
l’impérialisme américain» !
«Il n’y a pas de choc des civilisations. Les talibans étaient de mèche avec les
qui sont trop contents de cette formidable aubaine car ils vont pouvoir
renforcer leur impérialisme. D’ailleurs, la riposte américaine dans sa philosophie comme dans sa forme ne correspond pas au fait que le monde a changé.
Elle reste fidèle à sa ligne politique traditionnelle : sa fin (finalité) justifie les
moyens, tous les moyens. Nous verrons à l’avenir surgir d’autres Ben Laden
(pas forcément islamistes d’ailleurs) selon les intérêts et les scénarios
USA
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
182
Réactions des Français musulman
américains».
Au fur et à mesure que l’événement recule dans le temps, l’analyse
géostratégique semble reprendre le devant des préoccupations et à cet
égard l’impact des «guignols de l’info» sur Canal + paraît considérable sur ces responsables musulmans, certains déclarant se remettre
à regarder la télévision à cette occasion alors que c’était un exercice
révolu depuis longtemps ! «Les guignols reflètent notre opinion». Cette
répartie de Ben Laden en particulier, citée de mémoire : : «Vous êtes
pessimistes, vous les Occidentaux. Je crois que je vous ai fait du bien ; vous
n’avez jamais été aussi unis. Tu peux mettre la police partout, les gens ne
disent rien. Tu fais baisser la délinquance, et tu vas contrôler tous les gouvernements du monde pendant trente ans. Les gens travaillent avec le cœur pour
l’amour de la patrie. Vous avez un ennemi commun, moi ! Alors que vous
étiez bien embêtés depuis la fin du communisme pour justifier le budget de
l’armement. Vous l’aviez rêvé, Ben Laden l’a fait !».
Les atteintes aux droits de l’Homme en Russie, en Tunisie et ailleurs
«sont blanchies» en quelque sorte par les réactions aux attentats. Pour
un de mes interlocuteurs, c’est là la preuve du «deux poids deux
mesures» qui caractérise les relations internationales telles que les
USA les conçoivent. Et d’ajouter «s’il fallait bombarder un pays pour
lutter contre le terrorisme, il fallait alors commencer par l’Arabie saoudite,
centre nerveux du financement du terrorisme international». Tout le
monde sait, comme tout le monde sait qu’entre le désert afghan et le
riche sous-sol saoudien, «faut pas confondre»! Et comment expliquer
aux citoyens ordinaires la logique d’une politique internationale qui
fait alliance – même provisoirement – avec un dictateur (le président
pakistanais) dénoncé sans ménagement dans les mois précédents par
les Occidentaux, (pour arriver à quelles fins ?), alors qu’il y a fort à
parier sur les risques d’une guerre civile au Pakistan, dans les mois à
venir, guerre civile dont ces mêmes occidentaux pourraient bien se
laver les mains ? Or, me disent mes interlocuteurs, la seule politique
qui pourrait réellement changer les choses et ouvrir une ère nouvelle
serait celle «qui mettrait fin à la gestion sécuritaire de l’islam dans le monde
en donnant un vrai pouvoir à l’ONU sur la question palestinienne et l’embargo sur l’Irak».
Ces questions et ces analyses paraîtront sans doute un peu
sommaires aux initiés mais ils auraient tort de décréter qu’elles sont
simplistes – même s’ils le pensent - car pour nos concitoyens musulmans dans notre pays, elles ne le sont pas, quoi qu’on dise. Ce qu’ils
pensent et ce qu’ils disent doit être pris en considération car c’est à
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
183
partir de là qu’on peut faire de la pédagogie sur les valeurs de la
démocratie républicaine. L’importance que les pouvoirs publics accordent à juste titre à la paix civile et les félicitations qu’ils adressent en
saluant «le sens des responsabilités» de la communauté musulmane
après le 11 septembre ne doivent pas pour autant les dispenser de
considération et d’explications !
«Gare aux retombées…»
Ils tendent le dos ces animateurs de la communauté, ils sont
inquiets, très inquiets même ! D’un côté ils ne se sentent nullement
responsables ni impliqués par ces attentats qui n’ont rien à voir avec
l’islam tel qu’ils le comprennent et le pratiquent ; ils rejettent totalement cette violence. «Les terroristes sont des fils de riches. Il n’y a aucune
sympathie pour eux dans mon milieu». Mais de l’autre, ces événements
exacerbent un malaise, une souffrance qui est la leur : ils sont socialement mal traités, ils sont religieusement montrés du doigt et ils sont
politiquement mal acceptés comme citoyens membres à part entière
de la communauté nationale. Il faut alors contenir son dépit, un dépit
entretenu par une contrariété qui ne se résorbe pas vite : leur volonté
d’être, à part entière et comme ils le sont de fait , à égalité de droit avec
leurs concitoyens qui eux n’ont pas les stigmates de l’émigration.
Les attentats sont évidemment loin d’arranger les choses. Ils conduisent à davantage encore les montrer du doigt et à les suspecter (la
rumeur incriminant un Maghrébin dans l’explosion de l’usine AZF qui
a couru grand train à Toulouse avant d’être démentie, non sans peine,
les a beaucoup frappés). Mais dépenser son énergie à se disculper de
ces attentats c’est risquer aussi de faire passer son dépit au second
plan, or il doit s'exprimer et être compris.
Ce qui est le plus redouté c’est la mise à l’index : «Les prières dans les
entreprises ne se font plus ; ça se vit mal et des règlements de comptes pourraient avoir lieu à propos des acquis concédés». Et un de mes interlocuteurs d’ajouter : «Jusqu’ici seuls les responsables associatifs étaient visés,
maintenant c’est tout le monde». Le sondage IFOP dont il est question au
début laisse pourtant à penser que l’opinion publique évolue - peutêtre même plus vite que l’opinion des responsables politiques et des
administrations qui inventent et mettent en place les dispositifs sécuritaires - mais cette évolution est fragile et sujette à des régressions. De
toutes façons elle est encore loin de faire l’unanimité !
«Au vu des réactions après le 11 septembre, le modèle français
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
184
Réactions des Français musulman
d’intégration semble le meilleur. A côté de celui de la Grande-Bretagne ou des
USA où il n’y a pas de cohésion sociale véritable, notre modèle a fait la preuve
de sa cohésion ; l’intégration est plus authentique même s’il faut rester
prudent car il comporte également des failles. Il faut banaliser la présence des
musulmans en France et aider les femmes musulmanes en particulier à s’intégrer. Les agressions à l’égard de jeunes femmes musulmanes avant et après
le 11 septembre sont à mettre au registre du machisme ambiant qui subsiste
dans la société». La jeune femme musulmane qui s’exprime ainsi
résume un autre aspect, et non des moindres, des difficultés à être.
Elle conclut, et sa conclusion sera aussi la mienne après ces détours
impressionnistes sur l’après-11 septembre chez quelques responsables
français de la communauté musulmane : : «Ben Laden n’est pas un héros.
Il catalyse les frustrations de ceux du tiers-monde ou des banlieues qui subissent le système. Je suis française et musulmane par conviction, seulement,
comme le disait Jean-Jacques Rousseau : «Barbarus hic ego sum, quia non
intelligor illis» : je suis un barbare ici parce qu’ils ne me comprennent pas !
Des passerelles ont été créées ; il faut les généraliser, parce que nous avons un
destin commun».
Michel Morineau, directeur des études et des recherches à la Ligue de
l’Enseignement
CONFLUENCES Méditerranée - N° 40 HIVER 2001-2002
185