Extraits Résurrection des Maures

Transcription

Extraits Résurrection des Maures
Tito Giro
LA RÉSURRECTION
DES
MAURES
THRILLER
PIA EDITIONS
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* Ceci est une œuvre de fiction. Les situations décrites sont purement imaginatives. Les
citations réelles de personnages publics existants sont mises entre guillemets, tous autres
propos leurs étant attribués relèvent du fictif romanesque.
Nouvelle Édition de La Résurrection des Maures
© Pia Éditions – Janvier 2014
ISBN 978-2-917849-05-7
Depôt légal janvier 2014
www.piaedition-21th.com
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Yes they can !
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EXTRAITS pdf!
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Prologue
Au
292 Vauxhall Bridge à Londres, même le moins superstitieux des météorologistes se crut victime d'un sortilège. Jamais la plus pessimiste des prévisions n'aurait auguré un brouillard de pareille persistance sur le Comté d'Essex. Or, l'événement du 3 avril 2009 nécessitant que les
brumes matinales se dispersent rapidement on dut se plier à
l'évidence, Marine One l'hélicoptère du président des USA
ne pourrait pas décoller de Regent Park. Dès lors, prévenu
par le Foreign Office (1), le couple Obama quitta la résidence de Winfield House à 7 h 15 UK (2) à bord d'une des
Cadillac accompagnant tous les voyages présidentiels. Paradoxalement, ce fut donc englué dans les embouteillages
londoniens que l'homme le plus puissant de la planète rejoignit l'un de ses deux Boeing 747. Son arrivée à Strasbourg n'étant prévue qu'à 11 h françaises, les plannings seraient tenus. Le spacieux et confortable module arrière de
celle que les Américains surnommaient en riant "l'Obamamobile", était un véritable bureau d'où le président pouvait
(1) Foreign Office : Ministère des Affaires Etrangères (2) H.UK : Heure anglaise.
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contacter l'ensemble du monde. Pensif, il songeait aux propos du G20 lorsque le voyant de sa ligne directe avec la
vice présidence (1) se mit à clignoter. Deux heures trente du
matin sonnaient alors à Washington DC.
- Hi ! Joe, quoi de nouveau depuis notre entretien ?
La gravité du Président parut s'amplifier, à mesure de la
réponse.
- OK. Passe-le-moi.
- Où en sommes nous Léo (2) ? Je t'écoute…
Le visage était tendu. Son épouse le remarqua et eut un
frisson, ne pouvant effacer de sa mémoire l'image du
Ground Zero (3). La conversation continuait, incisive.
- Combien de victimes ?
Le chiffre fut communiqué.
- Shit ! Ne m'explique pas comment. C'est à Langley (4)
de régler ce type de problème. Mon rôle reste strictement
politique.
De nouveau, le silence régna dans la limousine géante.
- Seules importent les conséquences immédiates. Pour
préparer le terrain, il me faut gagner du temps avant d'arriver à Strasbourg. Abrège !
D'une main, il gribouilla un mot à l'attention du commandant de son avion pour lui intimer de prendre un peu de
retard et glissa l'ordre à son ordonnance par la vitre séparant les compartiments du véhicule. L'entretien avec le patron de la CIA fut écourté en deux phrases.
- Nous n'avons rien à "cirer" de la susceptibilité des Services Français. Quant à nos agents, que le job soit réalisé
avec professionnalisme. Bye – Il raccrocha.
Anticipant les retombées politiques issues de ces nouvelles, le président s'appuya à droite de la banquette et, les
yeux clos, joignit ses majeurs en I sur sa bouche.
(1) Vice-président des USA : Joseph R. Biden. (2) Leo: Leon Panetta Patron du CIA. (3) Ground
Zero : Emplacement de l'attentat du 11 septembre 2001. (4) Langley : Siège du CIA.
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- Comment sommes-nous arrivés à pareille situation ? –
murmura-t'-il.
Puis se tournant vers sa femme, il esquissa un sourire qui
se voulait rassurant.
- Ne t'inquiète pas"Meesh". Ce n'est pas la fin du monde.
Juste le genre de responsabilité politique qu'un chef d'État
se doit d'assumer.
Cette dernière estima inutile d'en savoir plus, de même
qu'elle n'avait rien demandé au sujet d'un précédent coup
de fil nocturne. Barack l'informerait en temps voulu. La
bête politique, qui fut son jeune stagiaire chez Sydney et
Austin en 1989, était un mélange de flegme et d'humour
conjugués. Un immense sourire, des yeux rieurs et une décontraction sportive offraient, au monde, une image cachant l'acuité de son intelligence. Il venait d'en faire preuve
durant les précédentes 48 heures, calmant d'un propos sibyllin, l'excitation franco-allemande du G20. Michelle
Obama regarda par la fenêtre défiler les Sweet homes britanniques. Rencontrer Carla Sarkozy, que l'on disait gaie et
intelligente présageait une récréation, l'accueil chaleureusement British des Ladies, n'ayant pas été des plus drôles.
Et puis, avec la belle franco-italienne, les paparazzi se "rinceraient l'objectif" d'un duo et non plus des seuls gestes et
couleur de la nouvelle First Lady.
Quelques instants plus tard, la limousine s'arrêtait sur le
tarmac de Standsted-airport au pied d'Air Force One. Le
couple présidentiel, du haut de la passerelle salua en direction de leurs hôtes, invisibles dans le Pea soup fog. Il était
8 h 30 UK, soit une heure de moins qu'en France. Vu la grisaille se furent les hurlements des réacteurs du Jumbo Jet
qui confirmèrent à l'assistance que le décollage avait eu
lieu. Tous les agents, du Secret Intelligence Service aux
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simples Bobbies en faction dans l'aérogare, soufflèrent.
Pour eux, le G20 était fini. Une bonne pinte de Newcastle
Brown Ale (1) s'avérait méritée.
À l'autre bout de Londres dans la salle d'attente de Heathrow-airport, Frédéric Letellier reporter à Conjoncture
Française terminait son article sur ce sommet décevant.
(1) Newcastle Brown Ale : Bière anglaise réputée
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Chapitre 1
Chaque fois qu’il baissait le volet roulant de son
épicerie,
Raymond Cugnasse s’imaginait cloué au lit victime d’un
lumbago. Aussi, pour limiter les risques, le magasin n'était
clos que le soir. À l’heure du déjeuner, une vitrine crasseuse couverte d’un rideau rayé, protégeait les condiments,
boîtes d’épinards, liquides et spiritueux. Aucun étranger ne
passant plus à Sainte Anatolie depuis des lustres, l’épicier
avait moins à craindre d’un cambriolage que l'invasion de
cafards, blattes et autres cancrelats.
Pourtant, le 15 septembre 2006, un observateur aurait pu
constater qu’en rupture avec une habitude trentenaire,
l’épicier fermait boutique en milieu d’après-midi. Après
s’être relevé de son périlleux exercice, Raymond Cugnasse
colla un post-it sur une lame de sa machine à tours de reins,
signalant à son aimable clientèle que les lieux seraient clos
jusqu’au lendemain. Après avoir vérifié la serrure graisseuse, le commerçant essuya ses mains sur son pantalon,
réalisant trop tard qu’il portait une tenue réservée aux occasions festives, obsèques et réunions du conseil municipal.
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Pestant contre sa distraction, il s’assura ne pas avoir trop
graissé la serge et se dirigea vers l'hôtel de ville. De toute
façon, ce costume serait bientôt remplacé par une veste à la
mode et le store manuel par un rideau électrique.
Sainte Anatolie était une bourgade de neuf cents âmes,
nichée dans l’arrière-pays toulonnais. Ancien passage vers
la grande Bleue, le village avait été déconnecté du monde
par la création des autoroutes qui griffaient maintenant les
Maures d’est en ouest et du nord au sud. Les commerces
fermaient progressivement, laissant à l’épicerie de Raymond le soin de sustenter une population âgée. Comme
toujours, les jeunes étaient partis à la ville, l’école avait
disparu. Il fut question de supprimer le bureau de poste,
sous le gouvernement Raffarin ce qui avait offert au village
une éphémère gloire médiatique, une interview du maire
étant passée au JT de Jean Pierre Pernoult. Profitant du micro, l’élu de Sainte Anatolie avait évoqué la désertification
de sa commune et l’inexploitation d'un foncier qui offrait
une vue inouïe sur la Méditerranée. La chose, sans intérêt
pour le commun des téléspectateurs, interpella cependant
un certain David Giberstein qui en informa sa direction
new-yorkaise.
Raymond Cugnasse traversa la place principale, coupant
par le terrain de pétanque désert à ce moment de la journée.
En septembre les persiennes ne s’ouvraient qu’avec la brise
du soir. Vers dix-neuf heures, le claquement des volets et
l’apparition de chaises aux portes d’entrée rappelaient
l’existence des derniers autochtones. La mairie se trouvait
en bout du mail (1). Cette bâtisse en briques foraines se distinguait des maisons du bourg, toutes de plain-pied, par
son perron surmonté du sigle de sa destination.
(1) Mail : Allée publique souvent située au centre des villages du Sud.
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Trois voitures, immatriculées 75, étaient garées au bas des
marches. L’épicier reconnut la Jaguar noire S-Type du représentant de la Westing-Tramp Cie, ainsi que le gros 4x4
de l’architecte. Inquiet d’être en retard, il consulta sa vieille
Lip et pénétra dans la maison du peuple. Après avoir embrassé Simone, secrétaire perpétuelle des lieux, l’arrivant
salua des personnes qui attendaient dans le hall et poussa la
porte de la salle du conseil. Le maire, entouré d'élus municipaux, devisait devant une maquette encombrant le feutre
de la grande table. Derrière l’épicier, le battant laissa passer
les représentants de la DDE qui arguèrent sans complexe
du mauvais état des chaussées pour justifier leur retard.
Voyant son monde réuni, Louis Escarfitte, premier élu
de la commune, toussota pour s’éclaircir la gorge.
- Messieurs les conseillers et agents de l’administration,
cette réunion a pour objet d’apporter la dernière main au
projet sur lequel nous œuvrons depuis trois ans. Les arrêtés
et permis ont été notifiés. Nous sommes opérationnels et je
vous remercie du travail accompli.
Il y eut un bruissement de satisfaction dans l’assistance.
Après une pose d’orateur, le tribun reprit.
- J’ai convoqué le promoteur, l’architecte et leur bureau
d’étude pour finaliser les calendrier et date d’ouverture du
chantier. Y a-t-il des questions ?
Quelques doigts s’étant levés au sujet de points insignifiants, on introduisit les visiteurs. Ces derniers semblaient
issus d’un jeu des sept familles, tant leur aspect respectif
reflétait l’activité professionnelle. En file indienne, ils serrèrent les mains des présents, eux-mêmes en rangs
d’oignons. Quelques propos furent échangés entre ceux qui
se connaissaient. David Giberstein, la quarantaine semi bedonnante, le cheveu noir cosmétiqué, costume sombre
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Smalto, gourmette en or et Rollex, représentait la branche
Française de la société Westing-Tramp & Cie. Il était accompagné de son Directeur du développement, jeune cadre
dynamique arborant la même tenue que son supérieur, mais
en taille M de chez Célio.
Le maître d’œuvre, Philippe Desormeaux, patron people
d’un atelier d’architecture en vogue, s’était déplacé. Il était
accompagné d’assistants chargés de dossiers à sangle. Le
crâne dégarni, l’architecte portait en catogan les restes périphériques de sa chevelure grisonnante Les manches roulées de sa veste déstructurée, laissaient apparaître un jeu de
bracelets tressés sur des avant-bras bronzés.
Ce beau monde installé, le premier élu de la commune prit
la parole rappelant, en quelques mots, la genèse du sujet les
réunissant. Dans le fond, l’affaire était la suivante.
- La société Westing-Tramp & Cie avait acquis deux
cents hectares d'anciennes oliveraies stériles sur la commune de Sainte Anatolie. Ces terrains bénéficiant d'un arrêté de ZAC en 92, n’avaient pas été bâtis pour cause de crise
immobilière. Aussi, lorsque le promoteur américain avait
proposé, en 2003, d’acquérir ces terrains bâtissables la région s’était mobilisée. La construction d'une centaine de
villas donnerait un second souffle au secteur, une sorte de
résurrection. Certes, il y eut quelques écolos en mal de Larzac pour porter l’affaire en justice, mais les chevelus barbus durent abdiquer devant la détermination des autochtones. Les tribunaux confirmèrent le POS et après trois ans
d’effort un arrêté préfectoral de lotir avait été délivré.
Pour conclure, Louis Escarfitte pointa un index boudiné
en direction d'une maquette, qui occupait le tiers de la salle.
- Voici, messieurs, le résultat virtuel de trente six mois
de labeur.
Vingt-trois yeux, le premier adjoint étant borgne, se di16
rigèrent vers la réduction de la commune et tout particulièrement sur le domaine de Pardaillac. Ce dernier, remodelé,
était sillonné d’avenues et découpé en grandes parcelles.
Ce quadrillage comportait un golf 18 trous, une piste d'aérodrome et des maisons aux piscines hollywoodiennes. Les
volumes généreux des constructions donnaient une idée du
standing concocté et de la clientèle attendue.
Le maire gagna la miniature. Plus petit que ne laissait supposer sa grosse tête, il espérait beaucoup des résultats de la
future présidentielle pour avoir des mensurations de chef
d’état. S’appuyant sur la vitrine en plexiglas, l’élu invita
David Giberstein à développer le calendrier du chantier.
L'imbroglio technique qui suivit eut pour effet d’assoupir
une partie des conseillers municipaux. Raymond Cugnasse,
en retard d’une sieste, se mit à faire des rêves érotiques,
qui ne laissèrent d’inquiéter sa voisine, car il parlait en
dormant. Pour éviter le pire, mademoiselle Lespinasse décocha au dormeur quelques coups de pieds sous la table.
Mal ou bien lui en prit, car le rêveur croyant à une invite,
entreprit une main chaude en somnambule. À 18 h 30, le
maire toqua la table de sa règle pour stopper les propos
techniques et réveiller ses colistiers. Heureusement, car le
sommeil de l'épicier avait pris un tour libidineux, sa voisine
n’opposant qu’une résistance de principe à l’exploration de
ses dessous. Les élus furent ravis que les dates d'ouverture
des travaux de génie civil aient été fixées pendant leur
somme. Ce fut à l’unanimité, moins une abstention, que les
résolutions furent adoptées, Raymond Cugnasse ayant levé
le bras avec un temps de retard. La deuxième partie de
l’ordre du jour était plus intéressante pour l’auditoire. Cette
dernière traitait des prospectives d’occupation. Le jeune directeur commercial de la Westing ajusta sa mèche gominée
et son pantalon à pinces. Il sortit de son cartable une liasse
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de feuilles aux armes de la WTC. Le programme se traduisait par la création d’une résidence, comprenant cent cinquante demeures entourées de vastes jardins privatifs. Les
bâtisses, répertoriées dans un catalogue, avaient des styles
très différents. Il y en avait, autour du golf, près de la piste
d’atterrissage ou plus isolées au cœur d'oliveraies. On trouvait du style californien, New Orléans, Victorien et même
Provençal pour satisfaire aux desideratas de l’architecte des
Bâtiments de France. La clientèle, exclusivement étrangère,
était en majeure partie anglo-saxonne. Il s’agissait de retraités argentés soucieux de calme et de sécurité. L’orateur
préféra ne pas s’étendre sur ce point et aiguilla son propos
sur les pourcentages de réservations enregistrées aux EtatsUnis.
Le conseil municipal était constitué des derniers commerçants, d'éleveurs ovins et propriétaires terriens. L’arrivée
d'étrangers fortunés sous-entendait le redémarrage d'activités moribondes. Aussi, durant la période de gestation les
habitants avaient-ils projeté de moderniser leurs exploitations. L’épicier créerait une superette, le boulanger un
fournil franchisé, l'estaminet deviendrait un saloon. Les
particuliers aménageaient des chambres d’hôte. Marguerite
Lespinasse, finement conseillée par le Crédit Rural des
Maures, avait investi dans la création d’un Washmatic (1)
pour que les arrivants puissent laver leur linge.
La séance étant close, l’architecte proposa aux représentants de la Westing-Tramp & Cie, de faire un saut sur le
terrain. Le maire les retint.
- Messieurs, avant de partir, faites-nous le plaisir d’être
des nôtres pour un vin d’honneur.
Une employée de mairie, fit son apparition, poussant une
(1) Washmatic : Laverie self-service.
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table roulante, porteuse de boissons et zakouskis encore
emballés. Raymond Cugnasse, remis de ses songes érotiques, constata horrifié que le Champagne proposé venait
d’un Hypermarché des Courlis. Pestant, il se promit d’en
parler à Louis Escarfitte, trouvant indécent que la municipalité favorise le concurrent d’une commune voisine. Ce
centre commercial, équidistant d'Hyères et Sainte Anatolie,
était situé sur la rive gauche de l’ancienne RN 97. Cette
voie avait aussi un rôle frontalier entre la zone d’activités et
une cité de triste réputation. Ce fut donc du bout des lèvres
que l’épicier sanatolien éclusa cinq coupes du FeuillateBrut, acquis au détriment des Blanquettes de son arrièreboutique.
Vers 18 heures, les participants se dispersèrent. Entassés
dans le 4x4 de l’architecte, les intervenants du privé gagnèrent Pardaillac. La grille de la propriété franchie, ils prirent
une voie pierreuse pour rallier la Tuc des Oliveraies, point
culminant du tènement. Il s’agissait d’un lacis qu’une 4 L
Renault des années 60 aurait passé sans encombre, mais
Philippe Desormeaux, heureux d’utiliser son véhicule hors
des trottoirs parisiens, conduisait comme un pilote du Camel Trophy. Le chemin s'arrêtait sur un promontoire, à michemin du sommet. Là, les baroudeurs, en costume noir et
mocassins pointus, se dispersèrent pour admirer le paysage.
Entre eux et l'horizon s’étendaient les anciennes oliveraies
du domaine, une plaine aux couleurs ocre et verte ponctuée
de villages, sur fond de Méditerranée. Seule ombre au tableau, les lettres lumineuses d'une zone commerciale et des
barres HLM distinguables à l'est. Cependant, ce témoignage
de vie économique et sociale pouvait être camouflé.
L’architecte anticipa la question de David Giberstein.
- Nous veillerons à escamoter cette vue, par la création
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d'une rangée arborée au Sud du coteau de la Tuc. D'ailleurs
le sommet restera sauvage à cause d'un blockhaus indestructible de 39/45.
- Bonne initiative – répliqua le directeur de la WestingTramp & Cie, parcourant du regard les limites du domaine.
Il y eut un silence, durant lequel il resta pensif, avant que
de reprendre.
- À propos, où en sommes-nous de la sécurisation de
l’ensemble. Vos appels d’offres devraient être bouclés sur
ce poste ?
- Exact. Je voulais vous en parler. Nous avons retenu une
boîte extrêmement sérieuse, loin d’être la moins disante,
mais dont les capacités répondent à nos exigences.
- Ah bon! Pour avoir déjà œuvré sur ce type de produit ?
- Pas exactement. Les entreprises de notre pays n'ont pas
d’antécédents en la matière. Vous savez, la France n’est
pas rodée à ce type de réalisation.
- C’est vrai. Quels ont été vos critères de sélection ?
- La TEMIX a réalisé des enceintes pour des centrales nucléaires et diverses technopoles classées Secret défense. Ce
sont des professionnels correspondant à nos besoins.
- Je vous fais confiance Philippe. Vous savez qu’il s'agit
d’un gros poste VRD, si ce n’est le majeur.
- Effectivement. À ce sujet, j’ai été étonné, que votre
commercial en ait si peu fait état dans son exposé.
- Détrompez-vous, c’était volontaire. Cette affaire de sécurité est un atout pour les résidents, pas forcément pour la
population extérieure.
- Vous évoquez la teneur des retombées économiques ?
- Oui. De vous à moi, ces dernières seront nulles au plan
sectoriel. Nous avons constaté le phénomène. Notre clientèle fait partie de ces gens qui font le tour du monde, dans
un paquebot super-market, sans jamais monter sur le pont,
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voir la mer ou descendre aux escales.
Quelques oiseaux traversèrent l’azur. Plus bas, le bourg
de Sainte Anatolie se préparait à l’heure du Pastis. Un gros
hélicoptère militaire, survolé en altitude par deux avions de
chasse, traversa l’horizon, en direction de l’Est.
- Chirac est à Brégançon. Probablement pour sa dernière
saison – Supputa l’architecte.
Les collaborateurs et invités qui s'étaient dispersés sur le
tertre rejoignant la voiture, David Giberstein reprit.
- Faites-moi passer l'ordre de démarrage des travaux,
Phil. Je serai à New-York dans quinzaine et souhaiterais
annoncer l’ouverture du chantier aux actionnaires.
Les grillons du soir chantaient quand les feux arrière du
Range Rover sport HSE disparurent au fond de l’avenue de
Château Pardaillac
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Chapitre 2
Une des roue du caddy d’Aïcha avait rendu l’âme depuis
longtemps et c’est un tricycle à roulage asymétrique que la
malheureuse tractait de son quatre pièces jusqu’à la zone
commerciale située de l’autre coté de la passerelle.
- La putain de leur race – jurait elle tout bas – cela fait
des mois que je demande aux hommes de réparer ma poussette et ils sont toujours occupés à ne rien faire.
Son tchador enfoncé jusqu’aux oreilles, le front dégagé
jusqu’à hauteur du tatouage bleu surplombant ses sourcils,
elle était vêtue d’un saroual coloré et chaussée de Tong retenus par des orteils aux ongles à henné écaillé. Aïcha vivait à la Glacerie depuis une vingtaine d’années et parlait
mal français, hors les phrases nécessaires à se faire comprendre aux supermarchés et services publics. Cette méconnaissance apparente de la langue, lui permettait de passer aux caisses moins de dix articles avec un chariot rempli
à ras bord, aux guichets administratifs sans ticket, de voyager en car avec une carte périmée et finalement, bénéficier
de petits avantages admis d’âmes compréhensives. Elle le
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méritait un peu, n'ayant pas la vie facile. À cinquante sept
ans passés, Aïcha avait cinq enfants, dont trois en métropole. Ses fils s’adressaient à elle en sabir zonard, la considérant comme indissociable du faitout, des casseroles et de
l'entretien du logement.
Allah et l'érection permanente de son époux Mustapha,
dont les spermatozoïdes étaient heureusement mollassons,
l’avaient gratifiée de quatre garçons et une fille. Les deux
aînés vivaient au pays. Leila, Bachir et Camel étaient nés
en France avant que leur géniteur ne soit mis au chômage.
Malgré leur malheur social, ils tenaient à l’étroit dans un
appartement de trois chambres. À 11 h du matin l’air était
déjà chaud. Le caddy bancal lui arrachait les bras. Courageuse, elle avançait à petits pas, économisant ses forces
pour escalader la passerelle. Celle-ci, enjambant la voie rapide, permettait à la population de La Glacerie d’accéder
aux hypermarchés des Courlis. Ce passage piéton suspendu
évitait d’avoir à transiter par l’échangeur, distant de 2 Km.
Des pétitions avaient réclamé le remplacement de ce ponceau par un viaduc, mais la commune s’y était toujours opposée. En effet, les maires successifs, toutes convictions
confondues, savaient qu'un accès routier engendrerait la fin
de la zone commerciale. Les expériences, du Val Fourré de
Mantes ou des 4.000 à La Courneuve, avaient fait école.
Avec les années, La Glacerie enclavée était devenue, une
zone de non-droit aux règles mafieuses. C’était le cancer de
la région, dont on ne parlait qu’en levant les yeux au ciel.
Les efforts d’urbanisme comme les plans de circulation bénéficièrent aux alentours, isolant définitivement les barres.
Ces immeubles HLM avaient été construits dans les années
60 pour recevoir les "pieds noirs" en exil. Ces derniers n’y
avaient jamais séjourné, s’étant vite intégrés à la vie métropolitaine. Puis ce fut au tour de Portugais d’investir les
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lieux. La plupart, travailleurs et parcimonieux, retournèrent
au pays placer le fruit de leur labeur. Il fut alors question de
détruire ces bâtiments obsolètes. L'Administration ayant
laissé le site à l'abandon durant des années, la Sonacotra et
le Préfet décidèrent d'y loger temporairement un surplus
maghrébin. Vingt ans plus tard, l’ensemble chancelant abritait des centaines de familles immigrées, sans emploi ou situation régulière.
Arrivée
en haut de l’escalier, quelque peu essoufflée,
Aïcha attaquait la partie plane du passage suspendu, lorsqu’elle les aperçut à mi-chemin.
- La purée de vous autres. Qu’est-ce que vous foutez là
au lieu d’être à l’école ! Balek (1) – hurla-t-elle.
Ainsi houspillés, les deux gamins sursautèrent, mais se
ressaisirent au vu de l’agresseur et l’absence de danger.
- Casse-toi fatma ! Tu te prends pour un keuf…
Il fallait plus que ça pour impressionner la mère de famille. Elle s’élança, main armée d’un gros concombre issu
de son panier et la puissance d’un rugbyman emporté par sa
masse. Surpris, les agressés déguerpirent, non sans quelques crachats, accompagnés de bras d’honneur.
La femme soupira, les gosses n’étaient plus élevés et faisaient la loi. Sur le plancher de la passerelle, trois morceaux de parpaings en disaient long. Sans le savoir, des
usagers de la voie expresse devaient peut-être leurs vies à
son intervention. Cela n’aurait jamais été que le cinquième
incident de ce type en six ans. Mais, comme on n’avait pas
déploré de mort, les coupables, en général mineurs, furent
relâchés le jour de leur interpellation après un sermon sur
l’illégalité des vols de chantiers. Quant aux amendes, aucun
huissier ne s’aventurait dans cette zone depuis des lustres.
(1) Balek : Allez vous en.
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Maugréant, la femme reprit sa route. Du haut des marches,
elle aperçut les gamins qui discutaient avec les occupants
d’une BMW 530. Probablement des sous-caïds. Les patrons n’arrêtaient jamais leurs belles voitures à découvert.
De toute façon, Aïcha ne craignait pas les représailles. À la
Glacerie on ne touchait théoriquement pas aux vestales.
Chemin faisant, attelée à son chariot éclopé, elle salua
d’autres moukères vêtues par un même couturier, originaire
de Mekhnès ou Boussaâda. Après s’être mutuellement
plaintes de leurs vies et avoir moqué le caractère de leurs
époux respectifs, les femmes se quittaient sur un :
- Incha allah ma tawwelch alina.
Il était 12 h, lorsqu'elle arriva au pied du bloc B-3, reconnaissable aux "tags" à la gloire de Zizou et Sigouléne. En
pied d'immeuble, un tapis de canettes éparses entourait une
file de poubelles, royaume des chats, anus circulaires et
queues dressées en points d’exclamation. L’un des quatre
autobus quotidiens, il n’y avait plus de service le soir après
17 h pour cause d’agressions, déversa son lot de passagers.
Leila courut vers sa mère.
- Oum (1) comme tu es chargée. Pourquoi ne pas m’avoir
attendue pour les courses Quelle tête de mule.
- Yak chmel, à chacun son âge et sa tâche. Tu as passé
ton hiver au lycée, il est normal qu’une jamila (2) comme
toi profite de ses vacances. Par contre, tes frères n’ont toujours pas réparé mon carrosse.
Leila était le trésor d’Aïcha. C’était une belle fille de
dix-sept ans et demi, vivant à l’européenne, gaie et sportive. En terminale S au lycée à Toulon, elle avait rattrapé le
retard pris à l’école primaire et caracolait en tête de classe.
Par prudence, quand la nuit tombait tôt, elle couchait chez
Cyrielle Piriac, une amie bretonne, dont le père militaire
(1) Oum : mère, maman
(2) Jamila : jolie fille.
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travaillait à l’Arsenal. La jeune fille haussa les épaules.
Malgré la dénégation de sa mère, elle prit le contrôle du
caddy à trois roues
- Les machos ! Ton mari, comme tes fils, pourrait faire
un effort. Seulement voilà, tu n’insistes pas…
- Ils disent avoir mieux à faire qu’à bricoler.
- Et tu crois qu’ils font quoi toute la journée ? Bèba (1) regarde les émissions du Moyen Orient à la télévision.
Elle dressa un doigt vers les balcons, couverts de paraboles rondes donnant aux façades l’allure de vieux paquebots pourris.
- Quant à Bachir et Camel, ils passent leur temps au pied
du bâtiment à droguer avec des copains ou à déambuler en
quête de quelques "deals" pas très nets.
Aïcha s’arrêta de marcher, opinant du tchador
- Tu as peut-être raison, habibti, mais j’ai toujours connu
ça. C’est la vie. Autrefois, dans le bled, les hommes passaient leur temps au café – elle soupira – par contre il n’y
avait pas d’alcool, ni télévision, ni PMU. Juste les cartes,
les dominos et la tchatche.
- En attendant, tu devrais surveiller tes fils. Les jeunes de
la cité ne sont pas tous des exemples à suivre.
- Arroua ! Mes fils sont pas racailles. Ils vont à l’école.
- Peut-être. Mais Bachir fait du business. Vous ne vous
êtes jamais demandés, comment il se payait des blousons
"Lacoste" ou des pompes "Nike" ? Tu connais le prix ?
La vieille eut l’air troublé. Mais n’était jamais avare
d’arguments pour défendre sa progéniture.
- Peut être c’est cher ! Mais ils font des échanges et j’en
ai vu, moi, des souliers de sports au Leclerc à 25 €.
- Je ne pense pas que ce soient les mêmes. Puisque tu ne
veux rien admettre, on en reparlera une autre fois.
(1) Beba : Père, papa
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Elles attaquèrent la montée des vieilles marches en cérame mortadelle, s’agrippant à la rampe piquetée de rouille.
L'odeur de cuisine et la musique Rai annonçaient l’imminence des repas. Au second, les rugissements de pitbulls,
enfermés dans un appartement, leur firent presser le pas.
- C’est curieux, ils se jettent tous les jours sur cette porte
et à chaque passage, je tremble – Murmura Aïcha – Comme si parler bas, avait une incidence sur la hargne des molosses dont les coups bousculaient le chambranle.
- Heureusement que le battant s’ouvre vers l’intérieur,
sinon ils l’auraient démoli depuis longtemps.
- Peut être avec mort d’homme…
Arrivées, fatiguées, mais distraites d'avoir papoter, elles
firent une pause. Les décibels des actualités algériennes du
séjour, conjuguées aux romances du délicat Cheik Mami,
venant d’une chambre, leur firent savoir que la gent masculine était au bercail.
27
Chapitre 3
Un vent de chien balayait Broadway Street, mais dans son
bureau au quinzième étage de la Westing Tower, Patty Anderson n'avait cure du mauvais temps. Ouvrant le dossier
des réservations, elle entreprit de saisir une vente sur son
IBook G4 personnel. Un click sur l’icône "Pardaillac rémunérations" fit apparaître un tableur sur lequel défila, le
montant des primes lui revenant. Après avoir entré les références du dernier contrat, elle entreprit la partie excitante
consistant à mettre le prix dans la cellule appropriée. Le
montant de sa commission s'afficha en bout de ligne et ses
gains cumulés au bas de la colonne.
- Bingo! – Murmura-t-elle – J'ai dépassé les 150.000 $.
Patty Anderson avait de quoi être satisfaite. Embauchée
en 98 par la Westing-Tramp Cie, elle avait été mutée à la
commercialisation sur plans de programmes off-shore. Son
travail, rémunéré à l’intéressement, se traduisait par la
vente d'appartements et maisons de luxe construits en Europe par l’Entreprise. Ce type de produits s’adressait à des
clients américains désireux d'exils au calme. De son bureau
28
à Manhattan, la jeune femme avait ainsi vendu des résidences sur la Costa Brava, les côtes italiennes et le rocher
de Monaco. Les prospects, généralement séduits par une
publicité bien faite, prenaient rendez vous à la Westing
pour admirer les maquettes, voir des simulations 3D et réserver. Ainsi, depuis son seul show room, Patty Anderson,
grande fille blonde aux yeux pervenche, promenait virtuellement ses visiteurs de la Sardaigne au Portugal, leur vendant des logis dans des résidences européennes aux normes
US et occupées par des Yankees. Le dépaysement était ténu, mais ce type d'acquéreurs n'entendait pas changer ses
habitudes. À ce titre, il n’éprouvait pas le besoin d’apprendre les langues, se limitant aux mots nécessaires à faire
des emplettes et prendre son green fee de golf. En cela, sa
philosophie était proche de celle d’Aïcha Bentaya.
Les programmes
espagnols et italiens construits avant
2000, consistaient en immeubles proches des flots, voire
les pieds dans l'eau. À Monte Carlo, il s'agissait d’appartements pour affairistes, soucieux de défiscaliser des
miettes de leurs fortunes. Château Pardaillac vu sa situation dans les terres, était atypique. Cette réalisation intéressait des gens qui autrefois auraient acquis sur la Croisette
ou la Promenade des Anglais, mais depuis le second conflit
Irakien et les émeutes françaises de 2006, leur mentalité
avait changé. Malgré un désir de "dépaysement à l'américaine" cette clientèle primait la sécurité. Ce fut à cela que
le marketing office de la Westing s'était attelé.
À 12 heures, l’Intellistation A Pro IBM de son ordinateur
professionnel sonna, lui rappelant la vidéo conférence hebdomadaire avec Paris. Elle ouvrit Skype et David Giberstein apparut à l’écran.
- Hi! Pat comment va ? Quel temps à NewYork ce soir.
29
- Pour la soirée, je ne sais pas encore, mais à midi il
pleut. Tu oublies le décalage horaire mon Cher.
- Exact, je te prie de m'excuser. Ici, nous avons une
fin d'après midi automnale. Comment vont les affaires ?
- À ce jour, le score des réservations frise les 60 %.
L’objectif imparti est largement dépassé.
- Félicitations !
Il y eut un léger parasitage sur l’écran, puis l’image redevint nette. Patty Anderson se déplaça, passant la main
dans ses cheveux pour offrir son meilleur profil à la webcam.
- Ah ! Te revoilà, nous n’avons pas perdu notre satellite.
Merci, je suis satisfaite et croise les doigts pour le reste.
- Toujours aussi prudente.
- Non, lucide, la conjoncture change si vite. Tu sais,
notre clientèle navigue en fonction du contexte politicoéconomique.
- Quel type de prospects as-tu ?
- Aisés. D'anciens businessmen, souvent ex-officiers reconvertis dans les affaires après leur départ de la "grande
muette", comme vous dites.
- Tiens. C’est curieux.
- Non, notre plus gros actionnaire est un fond de pensions militaire. Aussi, suggère-t-il à leurs retraités d’investir chez nous et par voie de conséquence chez lui.
- Astucieux. Un circuit fermé en quelque sorte.
Comme il y avait une tache sur l’écran, au niveau de la
narine gauche de son interlocuteur, Patty passa un kleenex
pour l’effacer et eut un sourire, s’apercevant que c’était une
petite saleté accrochée au nez de David.
- Heu ! Oui, on peut le voir de cette façon.
- Tu n’as pas l’air convaincu. Un problème ?
- Non, non, excuse-moi, j’ai eu un instant de distraction.
30
- Sur un plan technique, êtes-vous satisfaits du duplex
entre John Andretti et Philippe Desormeaux ?
David Giberstein faisait allusion à la collaboration des
cabinets d’architectes new-yorkais et parisiens.
- No problem !
- Le terrassement a commencé et les configurations parcellaires seront visibles avant un mois.
- Ok, envois-moi quelques photos JPG. Les clients aiment être tenus au courant de l'avancement des travaux.
Bien Je pense avoir fait le tour du sujet.
- On se rappelle en cas de points particuliers. Bye Patty.
À la semaine prochaine, même heure.
- Ciao David.
Le visage de Giberstein et sa crotte de nez disparurent de
l’écran. La jeune femme eut envie d’un expresso et gagna
la cafétéria. Devant sa fenêtre, elle regarda dans la brume
en direction des ex-Twins-Towers. Ce réflexe obsessionnel
la quitterait-il avec le temps ?
31
Chapitre 4
Les premiers engins de travaux publics arrivèrent à Sainte
Anatolie le 10 octobre. Leurs porte-chars avaient traversé
le village à 6 h du matin réveillant la population, égratignant les angles saillants des bâtiments, arrachant quelques
fils téléphoniques, emportant la ficelle et les fanions tendus
au travers du mail. Puis, cette bruyante caravane s’était escrimée à grimper le raidillon montant à Pardaillac, effeuillant les ramures, défonçant les bas cotés. Constituée d’une
dizaine d’engins, chenillés ou perchés sur d’énormes
pneus, l’impressionnante écurie de génie civil avait été
parquée à côté des bungalows Algeco (1) du conducteur de
travaux et locaux sociaux. À voir l’alignement de toutes ces
machines, on eut dit le départ des 24 h du Mans. Un trimestre de piquetage avait été nécessaire pour matérialiser
le tracé sur lequel se déchaîneraient les 5.000 chevaux assoupis sous les capots jaunes.
Raymond Cugnasse, s’évertuait à couper une lamelle de
(1) Algeco : Marque de bungalows démontables pour chantiers
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jambon cuit avec son antique trancheuse à disque. La vitre
de sécurité ayant disparu depuis des années, mademoiselle
Lespinasse compta, d’instinct, les doigts de l’officiant pour
s’assurer ne pas emporter plus de charcuterie que celle
commandée.
- Alors, ça y est, elles sont arrivées – lança l'épicier.
La vieille fille devint écarlate, pensant que le commerçant avait deviné sa situation menstruelle. Aussi, fut-elle
soulagée d’apprendre que le propos concernait les pelleteuses du chantier.
- Ne m’en parlez pas – grogna un ancien qui faisait la
queue – J’ai été réveillé à l’aube, croyant être revenu en 45
au passage des Américains.
- Boudu, je m’en souviens. Ils ne s’étaient pas arrêtés,
pressés de rattraper les boches – souligna le trancheur de
jambon.
Remise de son émotion, la cliente indisposée voulut reprendre la main et faire étalage de ses connaissances.
- Heureusement, cette fois ci ce n’étaient pas des tanks,
mais des Bulls Dogs Cater Pilchards.
Derrière elle, le toussotement de Léon Castelino, ancien
des GTM (1), indiqua qu’il souhaitait participer aux propos
du tailleur de cochon et de son interlocutrice.
- Je suppose, que vous voulez dire des Bulldozers Caterpillar ?
- Oui, excusez, ma langue a fourché – répondit la corrigée, d’un ton pincé.
- Ne vous offusquez pas. Ça peut arriver. Comme je suis
du métier, j’ai fait un tour sur place. De la belle mécanique.
Bull CAT, pelles rotatives Liebher, des chargeurs sur pneus
et dumpers Komatsu. De quoi découper la montagne.
L’auditoire, médusé par l’étalage de tant d’expérience,
(1) GTM : Entreprise Les Grand Travaux de Marseille
33
resta silencieux. L’épicier osa timidement une question.
- À votre avis, ils vont commencer par quoi ?
- Probablement, nettoyer le terrain. Retirer les souches,
déblayer la caillasse, tracer des voies de circulation.
- Du travail en perspective.
- Pardi, sur une surface pareille et avec la roche, il y en a
pour des mois.
La cliente servie de sa tranche de jambon, demanda en
sus une salade et des concombres. Le pourvoyeur de denrées se déplaça pour gagner les cageots sans interrompre sa
conversation.
- On peut apercevoir une partie des travaux depuis la
Minière. Le matin, les anciens s’y installent pour observer
le chantier. Jusque là c’était du piquetage et des forages.
- Le malheur c’est qu’il y a peu d’endroits pour apercevoir le domaine dans son entier.
- Pour sûr, la Tuc des Oliveraies est le point culminant
du secteur.
- C’est pour cela que les Allemands y avaient installé un
poste d’observation et leur quartier général dans le château.
Cette remarque fit ricaner un membre de l’auditoire.
- La vue était si bonne qu’ils ont déguerpi à la vue du
premier bateau américain.
Pour n'être pas née à l'époque, les digressions historiques
ne passionnaient pas la cliente aux cucurbitacées.
- Si ça continue, mes concombres vont fleurir.
L’épicier lui rendit la monnaie. Le conseiller municipal
borgne posa deux bouteilles en plastique sur le comptoir.
- Tu me fais le plein de Margnat.
Raymond s’attela au remplissage des récipients cannelés
ajustant les goulots au robinet d'un cubitainer.
- D’après les plans, le terrain de golf traverse le domaine
du nord au sud, la Tuc sera donc en plein milieu.
34
- Exact, les maisons seront éparpillées le long du parcours, jusqu’à l’aéro-club après la vigne de la Sourdille.
- Ils vont devoir installer du grillage, sinon les promeneurs vont traverser la piste de décollage.
- Pardi. Tu peux leur faire confiance, ils ont borné la périphérie du domaine pour clore l’ensemble.
- Deux cents hectares. Arrête de déconner !
- Non. Marius Abadie, le braconnier, m’a dit qu’il y
avait un plot tous les cent mètres, avec indications des sections de poteaux à sceller.
- Boun Diou ! Ça frise les cinq kilomètres de clôtures,
plus les détours et les vallons.
De sa main gauche, il fit le calcul sur une ardoise de caviste, alors que la droite officiait au remplissage d'un litron.
- C’est à peu près ça. Au moins quatre mille cinq cent
mètres. Ils ne feront jamais ça.
- Fais gaffe, Raymond, la bouteille déborde !!
- Merde !
Un geyser de vin, en surpression, s’échappa du goulot,
aspergeant le pantalon de l’épicier. Ayant lâché sa craie, ce
dernier coupa le robinet. L’hémorragie du nectar issu de
divers pays de la CEE, s’arrêta dans une goutte retardataire.
Les blagues qui suivirent, firent oublier le chantier et sa
muraille de Chine. Marguerite Lespinasse restée par curiosité, proposa ses services. Une contrepartie à l’intermède
du conseil municipal n’aurait pas été pour lui déplaire, mais
l’arrosé décréta remédier seul au séchage de son intimité.
35
Chapitre 5
Le Marga Rinastra,
ferry de la Marocomar, emballa ses
six mille chevaux, pour virer bâbord et glisser sur sa lancée
dans l’axe du port d’Alicante. Avec un geste emphatique de
toréador, le commandant Jaime Gaz y Modo actionna la sirène de son navire. L’étrave bosselée du bateau se fraya un
passage dans l’eau grasse de la darse principale. Le transporteur assurait une liaison saisonnière, de juillet à septembre, entre Al Hoecima et Alicante. Sa clientèle était Algérienne et Marocaine, cette escale évitant d'avoir à traverser le bled. Les destinations des passagers variant de Madrid à Bruxelles, la cale était bondée de véhicules pleins à
craquer. Marchandises high-tech à l’aller, folkloriques au
retour. À quai, la porte d’acier alternativement poupe et
rampe d’accès, descendait doucement pour libérer sa horde
fumante. Une procession de berlines, breaks et camionnettes à porte-bagages, s’ébranlait en file jusqu’au poste de
douanes. Les gabelous et policiers espagnols, en chemisettes beiges, pantalons vert olive, casquettes rondes vissées sur la tête, contrôlaient identités et chargements. Au
36
bout d’un quart d’heure, une bonne dizaine de véhicules,
rangés en épis, subissaient des visites en règle. Les propriétaires barbus, avec femmes et progénitures, assistaient avec
stoïcisme au dépiautage de leur moyen de locomotion. En
soirée, il faisait encore 35 degrés et les moteurs commençaient à chauffer. Une Espace Renault d’âge canonique et
chargée comme ses congénères, rendit l’âme juste avant le
contrôle. Une fumée bleue s’échappait du capot, enveloppant le poste de douane et l’habitacle de l’engin. Les portes
s’ouvrirent laissant sortir des fatmas voilées prisent de toux
et une volière d’enfants larmoyants. Le chauffeur, sexagénaire moustachu à chéchia, cramponnait son volant en peau
de mouton et houspillait les siens pour qu’ils poussent la
voiture. Les policiers firent signe de passer, encourageant
les pousseurs afin de ne pas bloquer la circulation.
- Pronto, Pronto. Heureusement qu’à défaut de moteur,
le vieux a des esclaves.
Par chance pour ces rescapés de la route, l’esplanade
présentait une légère déclivité facilitant le déplacement du
véhicule orange. Voyant arriver cet équipage, le planton
préposé à la sortie, préféra lever la barrière. Une fois sur
les stationnements des compagnies maritimes, le conducteur de poussette glissa son engin fumant entre deux véhicules et sortit. Entrebâillant le capot, il disparut dans un
nuage de vapeur et hurla aux siens d’aller chercher de
l’eau. Comme si elles attendaient cet ordre, les fatmas distribuèrent des bouteilles vides aux enfants pour qu’ils aillent les remplir.
- Tu veux de l’aide Jedd (1) ?
La voix se voulait cordiale, dans un français à l’accent des
banlieues. Le vieux acquiesça sans sortir la tête de sa mécanique. L’arrivant, un jeune en tee-shirt et jeans, plongea à
(1) Jedd : grand père
37
son tour dans le moteur, une main ferme sur l’épaule de
Boualem pour l’empêcher de se relever. Ainsi, depuis la
guérite vitrée le garde civil ne pouvait apercevoir que deux
moitiés de corps émergeant du capot.
Il y eut des cris. Les enfants revenaient en courant leurs
bouteilles plastique pleines d’une eau saumâtre puisée à la
fuite d’une canalisation de latrines
- On les vide, tu mets en route et vous partez – Murmura
le secouriste providentiel.
Le sexagénaire moustachu opina de la chéchia.
- Il faut débrancher – souligna-t'il.
- Effectivement plus besoin que ça fume.
Le dépanneur occasionnel détacha les fils de la résistance Babylis plongée dans le réservoir du lave-glace. Ils
firent semblant de bricoler les durites, puis refermèrent le
capot. Ensuite le conducteur reprit son volant et ordonna
aux passagers de monter à bord. Au bout du parking, le
vieil Espace emprunta la direction de Valence.
Après 20 km d’autopista, Boualem Bouchaga engagea son
véhicule sur l’aire de repos n°23 de l’AP 7. L’antique
Space-Wagon fit le tour du bâtiment sanitaire pour se garer
derrière un bosquet. Là, les femmes sortirent des paquets et
installèrent les enfants sur des bancs à une cinquantaine de
mètres. La nuit tombait dans une chaleur moite. Le chant
des grillons venait en contrepoint du ronronnement de
l’autoroute. Il y avait peu de voitures sur ce parking trop
proche d’Alicante pour intéresser les voyageurs. Une fluide
Mercedes C 350 noire, aux vitres teintées, suivie d’un
BMW X5 vibrant de musique techno, passèrent l’allée
principale et vinrent se garer de part et d’autre du vieil Espace, au hayon relevé. Dans l’habitacle de sa guimbarde,
Boualem Bouchaga eut un frisson et consulta sa montre. Ils
étaient à l’heure. Quatre jeunes gens, coiffés de casquettes,
38
descendirent des voitures. Celui rencontré au port, s’approcha du vieux par-derrière.
- Ne te retourne pas et regarde ta braguette, Habibi. Ça
baigne, depuis tout à l'heure ?
- Oui, mais il ne faudrait pas tomber deux fois sur les
mêmes douaniers.
- T’inquiète pas. On charge la chira. Prends ta tune.
Une enveloppe Kraft atterrit sur le siège du passager. Le
récipiendaire s’empressa de la glisser sous sa veste.
- J’ai quelque chose à te dire, avant que vous partiez.
Sa voix tremblait un peu.
- Qu’est ce que tu veux? Fissa, on doit s'arracher !
- Voilà. Je suis trop vieux pour continuer à faire ces
voyages avec les enfants.
Ces derniers s’amusaient dans le clair obscur entre les
tables de pique-niques et les balançoires, ignorant que 600
kilos de cannabis transitaient du coffre de l’Espace dans le
X5. Une main brutale enserrait maintenant la nuque du
conducteur.
- Ta race ! Qu’est-ce tu branles ? Ne me dis pas que tu
veux arrêter le taff pour nous.
- Je vais finir par me faire repérer. Même en changeant
de méthode, je n’ai plus l’âge, les enfants grandissent…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, son nez venant de s'écraser sur la fourrure du volant. L’agresseur remonta la tête en tirant sur le cheich.
- Dis plutôt que tu vas bosser pour la concurrence. Ne
me déçois pas Jedd, après tout ce que j’ai fait pour toi. Tu
sais ce que coûte la trahison ?
Le sang coulait abondamment du nez cassé, tendant à
brouiller les propos de la victime.
- Non, pitié, je te jure sur mes femmes, c’est la vérité.
L’arête nasale rencontra le tableau de bord, parachevant
39
la fracture. Boualem Bouchaga vit des étoiles sur fond de
voile noir. Mokhtar Hadjmani ne pouvait pas s’attarder, les
minutes étaient comptées, la frontière française devait être
franchie avant l’aube. Le transfert se terminait. On entendait les rires de gosses et la tchatche des femmes attendant
le signal du départ. L’obscurité était tombée.
Le hayon de la Renault, resté ouvert, laissait apparaître des
paquets entassés, une mini Elfi rouge de Butane, quelques
jouets. Ayant ouvert un paquet caché dans le X5, le chef de
la bande revint au coffre de l’Espace et s’y affaira quelques
secondes. La translation n’ayant pas duré 10 minutes, les
deux grosses voitures démarrèrent, nimbées du staccato de
leur techno. Dès sa sortie de l’aire de repos, la Mercedes
prit une accélération fulgurante, de façon à distancer le 4x4
d’environ 15 km. À raison de trois par voitures, les
membres des équipages Go Fast (1) avaient chacun un rôle
précis. À l'avant, le pilote et son navigateur, derrière l’opérateur phone équipé de portables GSM destinés aux liaisons
entre les véhicules. Mokhtar stabilisa son régulateur à 180
Km/h. Il en avait près de 1.100 à parcourir d’une traite pour
passer la frontière avant l’aube. La pendule digitale du tableau de bord indiquait que le timing pouvait être tenu, sauf
incidents. Mise à part sa vitesse excessive, il était irréprochable ne véhiculant rien d’illicite, les "joints" personnels
étant autorisés en Espagne. Par contre, le BMW X 5 n’avait
pas le même profil. Chargé de cannabis, il transportait aussi
les armes destinées à se défendre de la concurrence et des
flics. Dix minutes après leur départ, le navigateur de la
Mercedes consulta le GPS, et informa le passager arrière
qu’ils franchissaient la borne Km 130. L’information fut
transmise avec un portable à carte Telefonica. Vingt kilomètres derrière, Ali Benmedin conducteur du 4x4, sut qu’il
(1) Go Fast : Passage en force des barrages de polices ou de douanes.
40
devait accélérer sur 5.000 mètres puis stabiliser sa vitesse
pour garder un espace constant avec le poisson pilote. La
nuit, il y avait peu de circulation et l’autopista était dégagée à l’instar du ciel. Dans la voiture de tête, Mokhtar, légèrement allongé, conduisait les mains posées à plat sur
le volant. La Mercedes perçait la nuit de ses puissants
phares blancs, malgré les appels des usagers circulant en
sens inverse. Les équipiers fumaient des joints et buvaient
des canettes de 8,5. Ils avaient déjà effectué plus de
soixante voyages entre le sud de l’Espagne et la Provence.
À l'origine, le transport du haschich en ballots se traduisait
souvent par le passage en force de barrages policiers et des
courses-poursuites perdues par les poussives Cordoba des
gardes civils et autres 306 de la PAF française. Mais les
choses avaient évolué. Depuis le passage de Sarkozy au
ministère de l’Intérieur les flics français roulaient en Subaru Impreza. Quant aux Espagnols, leur nouvelle politique
consistait à défourailler au FM. Aussi avait-on changé les
méthodes de transits. Maintenant, une voiture vierge ouvrait la voie. À première alerte le SUV (1) sortait par une
grille ou la clôture d'un aire de repos. L’utilisation de GPS,
les distances entre véhicules et l'utilisation de tout-terrains
permettaient de rallier des axes secondaires.
- Rapport au pass, tu as eu un souci ou quoi ?
Cette question du navigateur fit émerger Mokhtar de la
torpeur engendrée par la monotonie du trajet.
- Ouais, on va changer, le djed était pas clair.
- La vanne, il nous bledou ou quoi ? (2)
- Il n’en aura pas l’occasion.
- Putain ! Tu l'as buté, quoi ?
- Occupe toi de ton "zob".
(1) SUV : Sport Utility Vehicle (appellation générique de 4x4 rapides et logeables).
(2) Il nous bledou, quoi : Il veut nous doubler ?
41
- Pas de malaise ! C’était histoire de parler.
- File-moi plutôt un "joint" et contrôle les distances.
Passant au large de Barcelone, ils prirent l’échangeur en
direction du Perthus. Le job nocturne de Mokhtar consistait
à rester éveillé. Il n’avait pas d'état d’âme, mais l’histoire
du passeur le tracassait un peu. Moins par obligation de
trouver un remplaçant que la réaction de sa hiérarchie. Le
vieux mentait, c’était sûr. Cependant, pour le corriger, il
avait agi d'instinct. Un camouflage des faits allait être nécessaire. À défaut de pouvoir revenir sur le passé, le conducteur tira une bouffée de sa fumette et fixa son attention
sur le ruban d’asphalte. Rachid Hadjeb, le téléphoniste, allongé sur la banquette arrière combiné Siemens en main,
avait suivi la conversation sans y prendre part.
Les
femmes de Boualem hurlèrent affolées, au vu du
sang rougissant la chemise de leur époux commun, dont le
visage reposait sur le volant fourré, poisseux d’hémoglobine. Les cris conjugués du sérail et sa progéniture eurent pour effet d'extirper l’évanoui de son semi-coma. La
plus âgée des épouses prit les choses en main. Elle introduisit un chiffon dans les narines du blessé et lui banda le
crâne d’une couche culotte Pampers humectée d’eau. Durant les soins, les autres fatmas bourrèrent le coffre des
restes du pique-nique et claquèrent le hayon. Remis de son
malaise, Boualem s’assura que la précieuse enveloppe était
toujours dans la poche de sa veste et le contenu conforme à
son dû. Rassuré sur ce point, il reprit quelques couleurs.
Ces 5.000 euros, cumulés à la CAF et sa petite retraite, lui
permettraient de tenir, en attendant que ses nouveaux employeurs de Seine Saint Denis ne le missionnent. Finalement, il s’en tirait bien. Quitter Mokhtar, menu fretin comparé aux parisiens qui l’avaient débauché, lui faisait oublier
42
les coups. Il effleura l'arête endolorie de son nez et décida
de reprendre la route malgré la douleur. L’Espace s’engagea sur la Salida (1) de l' AP7, en direction de la France.
Près d’une heure s’était écoulée depuis le départ des trafiquants. À l'arrière de la Renault, l’acide achevait de ronger la rondelle du détonateur planté dans le Semtex (3). Par
sympathie, l’explosion de ce dernier déclencha celles de la
mini bouteille de Butane et du réservoir d’essence. Ce fut
une boule de feu qui arriva au ralenti sur l’autoroute, en
plein centre de la voie circulante. Alfonso Servat y Ramos
chantonnait au volant de son semi remorque Volvo FH
chargé d’agrumes des huertas du sud-est. Il faisait le
voyage Murcia-Barcelone quatre fois par semaine et connaissait le trajet par cœur au point de somnoler, constatant
ne plus se souvenir être passé devant telle ou telle station
services. Par contre, à cet instant précis, il était lucide, se
demandant s’il ne rêvait pas éveillé. Une sorte de météorite
orange venait d’atterrir devant son "bahut". Ses bras velus
se tétanisèrent sur l’immense volant. L’index de sa main
gauche enclencha le ralentisseur électrique. Son pied droit
écrasa la pédale des freins ABS. Les énormes pneus Goodyear hurlèrent dans un nuage de fumée bleue.
- Rester en ligne – Pensa le chauffeur.
En effet, il fallait tirer droit pour éviter que la remorque
ne parte en travers. Sentant l’arrière chasser, Alfonso relâcha le freinage et contrebraqua en douceur.
- Rester en ligne, surtout rester en ligne…
Le routier connaissait bien son métier. Le Volvo garda le
cap et trancha la boule de feu en deux parties qui partirent
en toupie contre le rail du terre-plein et le talus droit de
l’autoroute. Derrière, des coups de freins suivirent mais il
(1) Salida : Sortie (2) Semtex : Explosif malléable Tchèque
43
n’y eut pas de télescopages importants. Les véhicules se
garèrent, un par un, à bonne distance des brasiers. Lorsque
le chauffeur du poids lourd arriva, porteur d’un extincteur
et d’une couverture, on ne pouvait plus faire grand-chose.
Il arrosa de neige carbonique les lambeaux de corps éparpillés, puis enveloppa pour étouffer les flammes un morceau noirci à peu près intégral. Curieusement, le crâne du
charbon humain était ceint d’une couche-culotte, comme
celles utilisées par le petit fils d’Alfonso. Les restes du véhicule, éclaté comme une coquille d’œuf, continuaient à se
consumer dans une fumée noire à l’odeur insoutenable. Des
lumières bleutées et rouges conjuguées aux sirènes annonçaient l’arrivée de la Policia et des Bomberos. Alfonso, sachant qu’il ne pouvait plus rien à faire d'utile, se mit à vomir, aspergeant ses souliers de la paella et du vino tinto qui
avaient composé son ordinaire. Les pompiers éteignirent
les éléments qui flambaient. Il y avait de tout, des morceaux de carrosserie plastique, d’êtres humains, de métal.
Ramon Pedro La Rosa y Gonzales, sergent de la Squadra
de Mosos, signala à son QG qu’hormis les images d’attentats de Bagdad diffusées sur TVE 5, il n’avait jamais vu
un tel carnage. Le commandement de la Guardia Civil intima de clore le périmètre et annonça l’envoi de la police
scientifique. Cette section de l’Auto-pista A P7 serait fermée durant plusieurs jours. Après vérifications, dépositions
et alcotest, on relâcha le chauffeur du poids lourd qui de
toute évidence n’y était pour rien.
Embarqué dans une ambulance, le charbon à la coucheculotte crânienne fut dirigé vers l’hôpital le plus proche.
Espérant qu’il tiendrait le coup, les infirmiers, intrigués, se
gardèrent de toucher au couvre chef caoutchouté pour éviter une éventuelle incontinence cérébrale. Conformément à
la routine la police criminelle s'enquit des appels GSM sur
44
la fraction autoroutière concernée. Des 50 contacts relevés,
un seul retint l'attention. Passé dans l'heure du drame, avec
une credit-card Telefonica, il n'excédait pas 10 secondes.
Comme c'était le système classique de liens entre passeurs
"Go Fast", le numéro fut saisi en informatique pour être
repéré en cas de réactivation.
45
Chapitre 6
David Giberstein eut envie de bailler. Sa fatigue était due
au décalage horaire et il ne put s’empêcher de consulter sa
Rolex. Arrivé au terminal de La Guardia Airport à 16 h locales, pour assister au cocktail en l’honneur des acquéreurs
de Château Pardaillac, il devait faire bonne figure malgré
son besoin de sommeil.
La salle de réception était au dernier étage du WestingTramp Building. Les baies vitrées offraient un ciel anthracite de début de soirée, piquetée des points lumineux de
NewYork, comme des étoiles artificielles plus basses ou au
même niveau que la rotonde. Des buffets aux nappes
blanches, entouraient la pièce au milieu de laquelle trônait
une maquette du programme, plus sophistiquée que celle de
la mairie de Sainte Anatolie. Au fond, une estrade comportait un pupitre en verre transparent, des fauteuils d’orateurs
et un écran de vidéo-projection. Les invités avaient été reçus par Patty Anderson en tailleur, secondée d’hôtesses
d’accueil. Ces dernières remettaient un badge aux arrivants,
comportant leurs noms et régions d'origine. David Gibers46
tein, accompagné des architectes, parisien et new-yorkais,
fit le tour de la salle se présentant aux heureux propriétaires, qui paraissaient tous issus du même moule. Les Simson, Andretti, O’Neil ou Goldstein, d'origines différentes,
étaient avant tout Américains. Pour la plupart l'aspect physique ne reflétait pas la date d'extrait de naissance. Les liftings, colorants, UV et fitness contribuaient à cette jouvence, mais parmi ces Victor Newman (1) et autres Bobby
Ewing (1), on trouvait des dames aux coiffures bleues et
messieurs à moustaches blanches assumant leurs âges. Vers
20 h, les différents concepteurs du programme prirent la
parole. Derrière eux, une vidéo de synthèse représentant la
résidence et son environnement méditerranéen défilait sur
l'écran géant. Les exposés terminés, des mains se levèrent.
Une hôtesse, armée d’un micro, passa entre les convives.
- Suzy Harcher de Allentown Pennsylvanie. L’eau des
robinets sera-t-elle naturellement potable et bien filtrée ?
Demanda une dame, affublée d’un chignon à la "Yvette
Horner", mais couleur platine, inquiète à l'idée de contracter une Turista française. Cette dernière fut rassurée d’apprendre que la France était l'un des pays d’Europe les plus
stricts en matière de contrôles sanitaires. Le micro baladeur
atterrit entre les mains carrées d’un géant blond aux allures
de GI.
- Colonel Peter Colins, de Montgomery Alabama. Quel
type de clôture ceinturera le camp. Heu ! Veuillez m'excuser, je veux dire la "Résidence".
L’architecte français prit la parole
- La périphérie de l’ensemble est entourée d’une haie
grillagée d’une hauteur de trois mètres, sur poteaux d’acier
scellés. Ce grillage présente un angle en barbelé "antifranchissement" de trente-cinq degrés. Un courant de faible
(1) Personnages apparemment impérissables de feuilletons TV américains
47
tension parcourt la clôture et commande un système
d'alarme. Des caméras à balayage sont disposées au faîte
d'une seconde enceinte éloignée de dix mètres. Ce "no
man's land" est un chemin de ronde destiné aux véhicules
de surveillance.
- Nous y voilà – pensa David Giberstein – les problèmes
de sécurité vont être abordés et faire l’objet de trois quarts
d’heure de discussion.
Un rondouillard, coiffé d’un stetson, leva un doigt orné
d’une chevalière probablement aux initiales de son Ranch.
- Bill Jefferson, de Dallas. Le personnel de sécurité sera
américain ?
- Non. Cela induirait un coût important et des agréments
difficiles à obtenir en France. Aussi a-t'il paru judicieux
d’utiliser une société locale de surveillance. Seul notre
green keeper (1) sera importé des USA.
Une voix anonyme s’éleva.
- De quel type d’armes disposeront les vigiles ?
Il y eut un blanc, l’auditoire attendant une réponse que le
conférencier était bien embarrassé de donner.
- Heum ! Et bien voilà. La France est restrictive en matière de port d’armes et, contrairement aux USA, les gardes
privés n’ont pas le droit d’en porter à l'exception des transporteurs de fonds. Il préféra ne pas ajouter que les dits convoyeurs n’avaient droit qu’au port de pistolets à bouchons
comparés aux AK 47 et bazookas utilisés par les néotruands européens.
- Et avec quoi se défendra notre service de sécurité ?
- Entendons-nous. Les gardiens de la résidence ont un
rôle de surveillance, de prévention et contrôle des accès.
Lorsqu’un risque est subodoré ils appellent la police, mais
peuvent aussi intervenir avec des chiens et gaz annihilant.
(1) Green keeper : Responsable de l’entretien d’un terrain de golf.
48
- Comme moi ? – Plaisanta une mamy, sortant de son
sac un atomiseur lacrymogène.
L’éclat de rire qui suivit fit espérer à l’orateur un point
final au sujet. Malheureusement, un petit homme d’âge
mûr, aux cheveux plaqués en arrière et demi-lunettes sur un
nez aquilin, s’empara du micro ambulant.
- Je m’appelle Samuel Rosenblum, ancien joaillier à
New York. Dites moi jeune homme, je suis d’assez près les
évènements européens. Ayant vent de ce qui se passe en
France, j’espère que vos vigiles subodorent vite car les
exactions de ceux que les médias français appellent "Les
Jeunes", relèguent nos voyous de Harlem au rang d’enfants
de chœur. Pas plus tard que la semaine dernière…
Pour David Giberstein c’était la tuile. Le bijoutier allait
énoncer les 800 voitures brûlées à la Saint Sylvestre, les
autobus à ignifuger, les commissariats caillassés, les institutrices poignardées. Il implora le ciel de lui donner une issue de secours. Contre toute attente, son voeu fut exaucé.
Une grosse dame, cheveux aux anglaises blondes et robe en
dentelle rose, s’avança vers l’architecte. Sa démarche chaloupée, tenait d'un tangage de chalutier. Malgré son souci,
le boss de la WT France pensa à Peggy du "Muppet Show".
- Collins Coonty de Memphis, Monsieur le concepteur.
Les salles d’eau sont-elles équipées de bidets ?
La question était tellement incongrue en plein débat sécuritaire, que Desormeaux malgré sa connaissance de l’anglais, eut un doute. À l’intonation près, le terme est identique en américain et français. Il se pencha vers Patty pour
se faire confirmer avoir à traiter d'un accessoire sanitaire.
- Tout à fait, chère Madame.
Pour faire suite au miracle, David Gibertsein renchérit.
- Oui bien évidemment. D’ailleurs, ils peuvent être suspendus et à jets rotatifs. Vous le préféreriez comment ?
49
Miss Peggy resta silencieuse, étonnée de l’intérêt porté à
sa bravade névrotique, dont le but était de choquer.
- Hé bien, je…
L’assistance désorientée par la teneur du propos, attendait une réponse. Alors, mettant à profit le silence confus
de l’intervenante, David s’adressa à la cantonade.
- Vu la qualité des prestations, le matériel sanitaire est au
choix des utilisateurs. Cependant, il n’est pas inutile que
nous prenions d’ors et déjà vos avis.
Quelques mains s’élevèrent, d’autres suivirent. En définitive, tous les appareils d’ablutions furent abordés. On
embraya, sur les cuisines, portes de garages, arrosage des
pelouses. L’affaire de l’insécurité fut classée. Durant le
cocktail qui suivit, coupe de champagne ou verre de whisky
à la main, les intervenants discutèrent des travaux qui débutaient.
Au même moment, près de Sainte Anatolie, à la lueur
de l’aube, les moteurs des Bulldozers se mettaient en température pour une journée de labeur musclé. Le charme des
matinées provençales allait être troublé durant les douze
mois à venir. René Delarue était conducteur de travaux
d’ETP Maures Esterel depuis quinze ans. C’était un vieux
briscard du génie civil en montagne, qui gérait ses chantiers
avec l'autorité d’un général de division sur un champ de bataille. Les cheveux courts en brosse, plantés drus, le sourcil
ombrageux, une éternelle "Gitane maïs" au coin des lèvres,
il plantait de petits drapeaux, hachurait des zones au Marker, expliquait la marche à suivre en nicotinant son auditoire. Quand il levait les yeux aux lunettes d’acier vers ses
interlocuteurs, c’était pour s’assurer qu'ils avaient bien
compris. Il fallait que chacun effectue sa tâche en temps et
heure. Ses subordonnés le craignaient un peu, tout en lui
50
reconnaissant équité et disponibilité. En un mot, on préférait l’avertir du moindre problème, plutôt que de faire une
bourde. Dans la journée, il passait sur chaque zone au volant d'un vieux tout-terrain Dangel 505, haut perché sur ses
quatre Michelin agricoles. Delarue n’aurait échangé pour
rien au monde son 4x4 cabossé mais efficace, contre un des
SUV dont le marché était saturé.
Dans l'Algeco, sous un néon verdâtre, les chauffeurs se
voyaient indiquer un morceau du domaine et les travaux à
effectuer. Au terme du briefing, ils partaient vers leurs missions, munis d’un plan coté sur lequel le secteur affecté
était surligné.
André Ménadier parcourut les feuilles et constata qu’il
avait hérité d'une zone peu facile, vu les pentes de la Tuc
dont le tour devait être dessouché. Son engin était un chargeur Caterpillar 973 C à chenilles, équipé d’un godet de 3,
2 m3 et d’énormes crocs à souches. Dans la rangée de machines, les 240 chevaux turbo diesel de l'engin l'attendaient,
tournant au ralenti. Ménadier était le plus ancien chauffeur
de l’entreprise. Méticuleux, ce machiniste était connu pour
le soin apporté à ses engins, ce qui lui valait le droit de tatouer un nom sur le capot de ses bulldozers. L’homme
n’était pas marié et n’ayant pas de "régulière", se contentait
"d'un coup" ponctuel avec une radasse de passage. En réalité, il n’avait pas de succès avec les femmes et ne tentait
rien, préférant rêvasser devant les photos de Play Boy chez
le coiffeur. Sa vie affective était consacrée aux machines de
travaux publics. La dernière en date s’appelait Cindy, par
admiration pour un Top Model Suédois. Aussi, pour Menadier s’installer aux manettes consistait un peu à chevaucher
son idole. En période de repos, il bichonnait son Cat jaune,
dont la couleur lui rappelait les cheveux du mannequin. La
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douceur sensuelle avec laquelle il maniait son monstre
d’acier n’avait échappé à personne et lorsqu'il attaquait un
obstacle par à-coups, les initiés disaient :
- Tiens Dédé est en train de sauter Cindy !
André Ménadier emballa le moteur de son amour mécanique, qui cracha vers le ciel une épaisse fumée noire. Dans
le crissement de ses chenilles, Cindy fit un tour sur ellemême et prit docilement le chemin de la Tuc. Toute les matinées, ils érigeaient un gros tas de caillasses et de souches
qu’un Dumper embarquait partiellement à midi. Ensuite,
laissant son Caterpillar, le machiniste descendait à la cantine comme passager de l’énorme camion. La pause cassecroûte achevée, il réitérerait l’opération en sens inverse et
le duo se remettait à niveler jusqu’à 17 heures. Au bout de
huit jours, Dédé et Cindy connaissaient le secteur comme
s’ils y avaient toujours vécu. La périphérie du bosquet remodelée, permettrait l'apport des terres végétales nécessaires à la création du fairway et d’un green. Seul, au milieu de ce décor artificiel, persistait le monticule arboré et
sauvage de la Tuc. La vocation de ce mamelon n’était pas
uniquement décoratif, il constituait un difficile dog leg (1) au
tiers du trou (2) n° 12. Le dernier jour de sa mission, André,
fut pris d’un besoin pressant. Il se faufila dans le bosquet.
La végétation était touffue et le bosquet ressemblait à une
jungle ou les golfeurs auraient bien du mal à retrouver les
balles expédiées hors limite. Ce n’était pas le souci de Dédé qui ne jouerait jamais au golf et dont l'objectif consistait
à dégoter un espace sans ronce. Finalement, quelques dizaines de mètres après la lisière, un endroit parut propice.
Ayant défait son pantalon, il prit la position appropriée à
l'évacuation d'une choucroute ingérée à midi. Malgré son
besoin de fortes poussées furent nécessaires à l'œuvre scul(1) Dogleg : Virage serré et aveugle d’un fairway (2) Trou : Fraction d'un terrain de Golf.
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pturale. Sans doute avait-il abusé de la part charcutière du
régal alsacien. Arrivé au point final d’une réplique du
Mont Saint Michel, son attention disponible fut attirée par
un détail dans la végétation. Le feuillage était curieusement
uniforme, figé, quasi opaque. Le plus surprenant était la
symétrie des taches vertes et marron. Il s'essuya avec un
vieux Kleenex, remonta son froc et fit trois pas pour en
avoir le coeur net. Protégé des intempéries par la végétation, le filet camouflant la casemate de la Tuc n’avait pas
vieilli et faisait toujours son office. À peine pouvait-on
apercevoir le béton. André n’était pas curieux et de surcroît
un peu trouillard. Il prit acte de la présence d’un blockhaus
sans chercher à en trouver l’issue. Rebroussant chemin, il
écrasa maladroitement ce qu’il avait eu tant de mal à ériger.
- Achtung minen ! – grommela le machiniste.
Quelques minutes plus tard, les gazouillis des passereaux
reprirent leur droit, alors que s’estompait au loin le grincement des chenilles du Caterpillar. Vu du ciel, l’ensemble
des zones loties se situait en lisière de links. Les engins y
traçaient des routes, assainissant des parcelles, creusant les
réseaux d’irrigation. Enfin, à l’Est, la piste d’aviation située
sur l’unique partie plane, monopolisait un escadron de
scrappers. Ces derniers nivelaient un couloir dont le tarmac
bétonné recevrait les avions des heureux co-lotis. René Delarue avait lieu d’être satisfait. Il sillonnait son chantier. Le
"planning" était respecté et la casse matériel minime au vu
de la rocaille. Au volant du Dangel, il fit un détour jusqu’à
l’extrémité du golf pour voir où en était Ménadier. Sur
place, le conducteur de travaux discuta par la fenêtre de sa
voiture surélevée, avec le machiniste de Cindy. Quelques
minutes après, la Peugeot 4wd longeait, le tracé de la piste
d’atterrissage. Sous peu, on livrerait aux bétonneurs.
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Chapitre 7
À un quart d’heure d’intervalle, la Mercedes, puis le X5,
pénétrèrent dans les sous-sols du Bloc-1 de la Glacerie. La
frontière franchie sans encombre, Mokhtar avait passé un
coup de fil une heure avant d’arriver pour ordonner l’installation de vigies. Quelques minutes après, des gamins de
huit à quinze ans s'étaient postés en périphérie de quartier,
pour signaler le passage d’une éventuelle voiture de keufs
ou la présence d’individus suspects. Il n’y eut pas d’alerte.
La marchandise du X5 fut prise en charge par une équipe
pour être acheminée aux labos de coupage. Ici, s’achevait
la mission des passeurs. Rendue consommable, la camelote
partirait pour Marseille-La Cayolle. Le "dispatching" s’effectuerait alors entre dealers et sous-dealers. Pendant que
les jeunes s’affairaient sous les néons blafards, Mokhtar
bricola hâtivement le contenu d'un colis, modifia son listing, de livraison, puis remit l’emballage en conformité
avec de l’adhésif neuf. Dans une cave proche un homme
barbu attendait sur une chaise. Il glissa le paquet sous son
manteau et disparu sans un mot.
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Ayant bouclé leur tâche, les membres du Go Fast se séparèrent. Ce soir, il y avait "relâche". On pourrait s’amuser,
boire, participer à une tournante ou taguer quelques murs.
Mokhtar, le caïd, résidait dans un quartier chic de Toulon,
les seconds couteaux vivaient sur place. Paradoxalement,
les parents ne s’étonnaient pas de voir leurs rejetons disparaître des nuits entières et mener un curieux train de vie,
sans métier avéré. Pour sa part, Rachid Hadjeb se contentait d'habiter chez ses géniteurs et toucher un RMI qui lui
servait pour ses clopes. Le jeune homme détenteur d’un
magot conséquent était exonéré de charges, ses vieux
payant la nourriture, le loyer et l'électricité avec leurs petites allocations chômage. En un mot "que du bonheur",
suivant l’expression d’un animateur TV dont il raffolait.
L'appartenance au gang de Mokhtar valait à Rachid le respect des jeunes de la Glacerie. Quant au sexe, les "tournantes" maintenaient sa libido, mais il aurait aimé disposer
d'une meuf personnelle, plutôt qu'attendre son tour pour
user d'un vagin anonyme. Malgré l'absence de succès dû à
son physique ingrat, le drogueur lorgnait une très jolie fille
de la cité. Elle était inapprochable, toutefois il ne désespérait pas arriver à ses fins et assouvir son désir libidineux.
Leila
Bentaya était une belle adolescente de dix-sept
ans. D'origine berbère, elle avait de longs cheveux acajou,
des yeux verts, intelligents et rieurs, un grand sourire aux
dents régulières. De taille moyenne, sa sveltesse résultait
du volley-ball et de la natation pratiqués assidûment au sein
d’un club toulonnais. Sérieuse dans ses études, elle ne se
mêlait pas aux jeunes de La Glacerie et sortait en ville avec
des copines de lycée. Son indifférence pour la lie de la cité
lui valait des inimitiés, mais forçait l'estime. Bien évidemment, elle avait tapé dans l’œil des racailles du quartier
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mais sa vivacité et son intelligence leur faisaient craindre
d'être éconduits en public. Rachid connaissait les petits
frères de Leila et avait une certaine influence sur ces derniers. Aussi en fin stratège, espérait-il trouver par leur biais
le moyen d'approcher la fille et attendait l'instant propice.
Après douze heures de repos, Mokhtar quitta son duplex
toulonnais, où Ingrid récente conquête nordique, terminait
sa nuit au fond du grand lit meublant le séjour du loft. Il
avait rendez-vous, dans le troisième arrondissement de
Marseille avec Saïd Machika. Cet imam salafiste autoproclamé, était l'agent local d'un jihad islamique pourvoyeur
de stupéfiants.
Arrivé par l’est de la cité phocéenne, le trafiquant prit la direction d’Aubagne pour descendre ensuite "centre ville". À
Castellane, il laissa sa Porsche Caïman au parking couvert
et prit le métro jusqu’à Saint Charles. Mokhtar s’habillait
chez Smalto ou Gucci. Cependant, pour ce type de rendezvous il limitait sa tenue à un pantalon beige et une chemise
Lacoste, pieds nus chaussés de mocassins. Ses yeux étaient
cachés par des lunettes noires, moins couteuses que les
Cartier laissées dans un vide-poches de son bolide. Chemin
faisant, le caïd décida de taire l'élimination du passeur. En
effet le bout de Semtex et le détonateur prélevés sur la livraison faite au jihad étant passés inaperçus, il était inutile
de remuer l'affaire.
L’immeuble accusait une vétusté certaine. Il s’agissait
d’une bâtisse étroite de quatre étages, au crépi pelé et noirci. Le hall comportait des portes de bois vitrées et un ascenseur à cage grillagée que la copropriété avait omis de
mettre aux normes. Deux appartements occupaient le dernier niveau. Ayant sonné à droite du palier, le judas optique
laissa passer un mince rayon de lumière. La porte s’ouvrit.
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Sans un mot, une vieille femme aux mains rouges de henné, pieds nus et tenue kabyle, précéda l'arrivant dans le
couloir. Le séjour éclairé par les fentes des persiennes, était
dans la pénombre. L’ameublement consistait en bibliothèques et un bureau "Louis-Philippe" supportant un ordinateur et des dossiers. Il n’y avait aucun siège visiteur. Le
sol était couvert de tapis à cet usage. L’arrivant retira ses
chaussures avant d’entrer. L’imam, sexagénaire à barbe
grise et lunettes aux montures d’écaille, était coiffé d’un
cheich et portait une gandoura.
Après les salutations d’usage, Mokhtar fut invité à s’installer en tailleur. Un brasero désaffecté faisait office de table
basse. Le maître des lieux prit place sur un pouf en cuir,
dominant ainsi son visiteur d’une demi-tête. Il resta un instant les yeux clos.
- Voilà bientôt trente jours que nous nous sommes rencontrés. Comment vont les affaires ?
- Bien. Le commerce fonctionne normalement. Les résultats sont en progression – Il effleura le nylon du sac à
dos, posé à ses cotés – Nous n’avons pas trop de souci avec
la concurrence.
L’imam opina du chef, l’air satisfait.
- C’est une bonne chose. Tu as la recette et le relevé ?
La sacoche fut vidée de son contenu, et des billets
s’accumulèrent en piles dans la cuve cuivrée du brasero,
jusqu’à en recouvrir la structure bois.
- J’ai fait le calcul. Il y a six cent dix mille euros. C'est le
résultat net, après déduction des frais, commissions aux
dealers et mon pourcentage.
Après un coup d'œil sur le décompte, le "saint homme"
effeuilla la monnaie avec une dextérité de caissier, puis,
ouvrit un coffre mural où le butin rejoignit d'autres liasses
alignées.
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- Tu as mon estime Mokhtar et je me félicite du sérieux
avec lequel tu gères ton secteur. Le ciel te bénisse.
Il caressa sa barbe grise et reprit place sur le pouf.
- Sur le plan logistique, tes troupes semblent bien tenues.
"L’Organisation" attache une grande importance à l’enrôlement des jeunes et la formation qui leur est prodiguée.
L’orateur se tut, comme s’il cherchait l'inspiration. Instinctivement, le caïd de La Glacerie se sentit mal à l'aise.
L'attitude de son hôte sonnait faux.
- Je remercie tes nobles commanditaires de la confiance
qu’ils daignent m’accorder…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une voix, à
l’accent arabo-anglais, s’éleva derrière lui.
- Pourtant, tu sembles avoir oublié un détail, dans ton
rapport !
Un homme, jusqu’alors invisible dans les replis d’un rideau, vint s’installer à côté de l’imam. La trentaine, le teint
mat, un collier de barbe noir et dru, le regard perçant,
l’individu était vêtu d’une chemise en nylon à col ouvert,
d’un pantalon marron et de chaussettes bon marché. Mokhtar comprit qu’il s’agissait d’un Jordanien ou d’un Irakien.
Même habillés à l’européenne et parlant la langue, on les
reconnaissait à vue d’œil. Des gouttes de sueurs mouillèrent le dos de son polo. Embarrassé, il balbutia.
- Salamalikoum. Je ne t’avais pas vu. De quoi s’agit-il ?
L’autre ne répondit pas à la formule de politesse.
- De ça ! Quelque chose t’a échappé sans doute ?
L’intonation était devenue brutale, alors qu’un exemplaire du quotidien El Pais, atterrissait sur le brasero. En
première page s’étalait la photo couleur des morceaux fumants de l’Espace du passeur.
- Maintenant tu te souviens ? On attend tes explications.
Mokhtar, livide, mit une main tremblante sur le journal.
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Au moindre faux-pas l’autre allait l’occire. Ce type arrivait
probablement d’un camp pakistanais ou syrien.
- Je n’ai pas pu faire autrement. Ce passeur allait nous
doubler. Dans ce genre de situation, on doit punir pour être
respecté. C’est la loi du business…
- On se fout de la façon dont tu règles tes comptes. Personne ne t’a autorisé à toucher au Semtex et aux détonateurs. Tu le sais, puisque le "listing" des crayons a été maquillé et la gomme lissée pour camoufler le prélèvement.
- Mais je n’en ai pris que l’équivalent d’une nèfle et il y
avait plein de déto...
- Ta gueule chien ! Cette affaire est très grave. Tu as utilisé du matériel destiné au Jihad. "L’Organisation" n’excuse pas ceux qui parasitent sa mission sacrée. Heureusement, qu'il n'y a pas eu de survivant.
Tel un reptile, l’homme s’était approché. Il s’exprimait
maintenant en arabe, avec une voix de gorge, râpeuse, empreinte d’une violence mal contenue. Mokhtar n’eut pas le
temps d’esquiver. Son cri fut étouffé par l’agresseur. Un
couteau de cuisine clouait sa main au pourtour de bois à
travers le journal. Le pourfendeur murmura.
- Ferme-la. Aujourd’hui, je ne te tuerai pas. Fais ton business et l’encadrement des jeunes. Mais la moindre erreur
te vaudra une fatwa d’exécution – Souligna le tueur, en retirant sèchement la lame inox.
Le quotidien espagnol, dont les pages avaient fait office
d’éponge, était rouge de sang. Comme une ombre, la vieille
entra sans frapper, ramassa l'ustensile, tendit un torchon au
blessé et lui fit signe de sortir. Ils gagnèrent l'office où elle
pansa la blessure d’une gaze compressive. Pendant que
"l'infirmière" opérait, il vit sur le mur du fond une planche,
couverte d'entailles, dans laquelle étaient fichés des instruments. On aurait dit un jeu de fléchettes. Ayant remarqué
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son étonnement, la fatma eut un sourire en coin. Les soins
terminés, elle prit le couteau et d'un mouvement de poignée, l'expédia au centre de la cible où il se planta vibrant,
entre une paire de ciseaux et des poinçons. Brisant le silence, l'étrange vieillarde murmura.
- Quand j'étais enfant, mon père faisait charmeur à
Ghardaïa. Sur les marchés, pendant qu'on préparait le panier des serpents, mes frères donnaient un spectacle de lancer. Ils m'ont appris. C'était le bon temps…
Elle se tût, songeuse, puis attrapant le bras du visiteur
l'amena jusqu'au palier. La porte d'entrée claqua sèchement. Maintenant, Mokhtar savait à quoi s’en tenir, sauf à
risquer sa peau. Au fil du temps, il avait oublié ne pas être
le décideur. Dans la Porsche, son pansement suintant, il rallia d’une main le cabinet d'un toubib de ses relations. En
sus de sa souffrance, le caïd suait d’une rage contenue. Si
les soins du médecin étaient suffisants, il passerait la nuit à
se défouler. Ingrid pouvait s’attendre à un numéro de haute
voltige, avec en hors-d’œuvre la sodomie qu'il souhaitait
pouvoir administrer un jour à l'homme au couteau.
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Chapitre 8
Dans le frimas matinal du 25 janvier 2007, l’armada des
lourds engins se retira, avec la même discrétion qu’à l'aller.
Elle laissa, deux longs rails de boue séchée et de terre. Au
passage, les machines du convoi complétèrent les épaufrures des bâtiments et remirent en ligne les réverbères précédemment tordus. Durant plusieurs jours, le village de
Sainte Anatolie resta groggy, sonné par le calme ambiant.
Privés du grondement des bulldozers et autres dumpers,
certains habitants crurent être atteints de surdité. Cette rémission ne fut pas longue. Au bout d’une quinzaine, des
plateformes arrivèrent, porteuses de pelles rotatives. Une
file de camions chargés d’énormes bobines de câbles et
tubes rigides, prit le relais. Enfin, les machines à goudron,
aux "chiasses" indélébiles, fermèrent la marche. À présent,
l’odeur d’asphalte se conjuguait aux vibrations des rouleaux compresseurs. Pour les plus sédentaires des Sanatoliens, ce défilé équivalait au carnaval de Nice, fleurs
et danseuses en moins. Pourtant il ne s’agissait que d’une
entrée en matière. Après la noria du génie civil, arrivèrent
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les grues démontées, des remorques emplis de banches, les
toupies à béton et camionnettes d’artisans. On entrait dans
le vif du sujet. Les gens des travaux publics avaient vécu
en autarcie, dans une discipline quasi militaire. Le cheptel
du second œuvre avait un régime plus primesautier. Dépendant de sociétés différentes, les ouvriers, faute de cambuse commune, bénéficiaient de primes de paniers et tickets restaurants. Aussi, descendaient-ils à Sainte Anatolie,
faire des courses ou déjeuner à l'estaminet. Cette population transhumante fit les choux gras du commerce local. Le
fonctionnement du Washmatic de Mademoiselle Lespinasse n’étant prévue qu’à l’arrivée des milliardaires, cette
dernière prodiguait des conseils. C'est ainsi qu'elle sauva
Raymond Cugnasse d’une faillite prématurée. En effet,
alors qu’il préparait ses tranches de jambon hebdomadaires,
celle-ci lança fortuitement.
- Vous savez, Raymond, compte tenu du passage actuel,
il serait judicieux de faire évoluer vos stocks.
L’épicier leva les yeux au ciel, au risque de se couper les
doigts.
- Ah bon ! Et pourquoi, je vous prie ?
- La main d’œuvre du chantier est en majorité étrangère,
pour la plupart, d’origine turque ou maghrébine.
- Et alors. Serions-nous raciste Marguerite ?
Mademoiselle Lespinasse prit un air pincé.
- Si vous le prenez comme ça, n’en parlons plus.
- Pardon, j’étais concentré sur ma trancheuse. Dites.
-Voilà. De confession musulmane – murmura t-elle – ils
ne consomment ni alcool, ni charcuterie.
Cugnasse pâlit quelque peu, mais, ne voulant pas perdre
la face, mentit effrontément
- Merci du conseil. J’étais au courant.
- Bon, l'affaire est close – répondit l’éconduite, louchant
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ostensiblement sur les bouteilles de Kiravi, les rayons de
choucroutes, saucisses et cassoulets.
- Combien dois-je ?
L’épicier lui rendit rapidement la monnaie, l’air faussement décontracté.
- Et cinq qui font vingt. Bonne journée, Marguerite.
Dès que celle-ci eut franchi le seuil du magasin, le
commerçant se jeta sur son téléphone pour annuler ses
commandes de salaisons et spiritueux. Puis convoqua le représentant de Ferrero pour la semoule de couscous et demanda à France Boissons de livrer des caisses de limonade.
À l’arrivée du printemps, de nombreuses maisons sortirent de terre, pour la plupart c'étaient d'imposantes bâtisses.
Comme prévu, il y avait un mélange de tous les styles
d’architecture. Toutefois, vu les surfaces de parcelles, la
disparité n’était pas choquante. Les parcs engazonnés et
fleuris, étaient entourés de haies d’arbousiers. Avec le
temps, les plus curieux des Sanatoliens prirent l’habitude
de se promener dans chaque recoin de la résidence en
cours d'élaboration. Certes, ils ne traversaient pas les voies
bitumées, ou les terrains attachés aux maisons. Par contre
les zones encore désertes de l’ancien domaine restaient leur
pré carré. La première infraction consistait à franchir une
saignée de passages, large d’environ dix mètres, pratiquée
dans les taillis. Cette voie, tracée au bulldozer était la limite
de propriété. Derrière ce cours de tufeau, la nature retrouvait sa luxuriance, comme un rideau cachant les parcelles
viabilisées. En fait, au prétexte d'aller aux champignons, les
plus hardis faisaient le tour des terrains pour jauger l’avancement des constructions. Selon le style des demeures, chacun esquissait le profil du futur occupant. Les références,
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variaient selon l’âge de l’évaluateur. D’aucuns imaginaient
Liz Taylor se dirigeant en calèche vers une maison New
Orléans. D’autres pensaient voir le Dodge Ram Charger de
John Travolta en route pour son garage à Boeing.
Les vieux Sanatoliens évoluaient par paire ou en triplettes,
comme antan à la braconne. Au café du bourg, les conversations allaient bon train. On débattait suivant les styles.
Tous se réjouissaient d’approcher un jour une célébrité.
Ces distractions durèrent ainsi, jusqu’au premier incident.
Un matin radieux du mois de juin 2007, Gaston Panisette et
Jean Mariotto attaquèrent une de leurs balades coutumières.
Septuagénaires, ils connaissaient les alentours du Château
Pardaillac, pour y avoir chassé. Le but de l'excursion était
d’approcher une maison sur laquelle les avis étaient partagés. Les deux compères voulaient mettre un terme à la polémique en constatant de visu. Sous un ciel radieux, les explorateurs prirent la combe des Pistachiers. Dans le fond du
vallon nord, une brèche permettait d'accéder aisément à
l’ancien marquisat. Équipés de brodequins et cannes, ils
portaient des musettes à "casse croûte". Vers 9 heures,
alors qu’ils passaient l’espèce de no man’s land périphérique, Gaston fit signe à son acolyte de stopper net.
- Qu’y a-t-il, tron de Diéu ! Un peu plus et tu me faisais
trébucher.
- Écoute, peuchère. Tu n’entends rien ?
- N’oublie pas que je suis un peu sourd. Merci.
Effectivement, tendant bien l’oreille, on distinguait des
voix et les couinements de matériaux ferraillant.
- Sans doute des employés d’EDF tirant les lignes.
Auto-rassurés les promeneurs continuèrent à progresser,
mais leur course fut brutalement écourtée. Malgré sa surdité, Jean Mariotto crut avoir une attaque.
- Qu’est ce vous faire là ?
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Un gros ouvrier, en bleu, coiffé d’une casquette TEMIX,
pioche à la main, faisait face au duo. Au faciès et à l’accent,
l’individu devait être Turc importé d'Allemagne. L’œil
comme le ton se voulaient menaçants. Pour autant, les interpellés ayant fait la guerre, n’entendaient pas s’en laisser
conter.
- Hè bè ! On se promène, pardi ! C’est chez nous Sainte
Anatolie, jusqu’à preuve du contraire.
- Ici, propriété privée. Vous partir.
- Non mais, tu te prends pour quoi ! Qui est Sanatolienou même Français ? L’étranger, c’est toi. Alors, tes ordres,
on se les met…
- Moi pas attendre. Vous filer vite. Propriété privée.
Son vocabulaire étant restreint aux seules phrases qu’on
lui avait inculquées, l’ouvrier leva sa pioche autant pour effrayer l'auditoire, qu'indiquer la direction à suivre. L’effet
fut immédiat. Sans se concerter, Gaston Panisette et Jean
Mariotto entamèrent un repli stratégique. L’employé de la
TEMIX les suivit, jusqu’en bordure du taillis. Là, il s’arrêta
net, comme bloqué par un mur invisible. Paralysé, le germano-turc pointa son outil vers une borne de géomètre.
- Vous, pas dépasser limite. Propriété privée.
Les cours de français, prodigués par l’entreprise à ses
employés étaient efficaces. Les deux éconduits repartirent
penauds. Ce soir-là, au bar de Sainte Anatolie, l’aventure
quelque peu édulcorée, fit grand bruit. D’aucuns estimaient
normal que l’ouvrier ait appliqué les consignes de chantier.
Il était courant que les espaces de travaux soient interdits
aux tiers. Cette reconduite n’induisait pas la création d’une
muraille de Chine. Les plans, comme la maquette, ne comportaient aucun bâti périphérique. Pour en avoir le cœur
net, on décida d’envoyer un second commando, du côté des
bruits perçus par la précédente patrouille. Au terme de cette
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inspection, les Sanatoliens durent se rendre à l’évidence.
La TEMIX ceinturait le domaine de belle manière. Il ne
s’agissait pas de fils sécables ou d’un banal mur à franchir.
Ce qu’érigeait l’entreprise tenait de la frontière mexicaine
et Guantánamo réunis. Derrière le taillis faisant office de
pare-vue, le complexe était constitué d’un épais grillage,
d’un chemin de ronde et d’une seconde clôture semblable à
la première. Pour les Sanatoliens cette constatation eut
l’effet d’une douche écossaise. Ils s’étaient imaginés que
les parcelles bâties seraient closes, le reste ouvert aux promeneurs. Une délégation fut dépêchée à la mairie. Pressé
de questions, le premier élu se voulut pédagogue
- La résidence de Pardaillac est une propriété privée…
- On nous l’a fait savoir, coupa Gaston Panisette.
- Et – reprit le maire – rien dans le code de l'urbanisme
n’interdit à un propriétaire de clore son domaine. La Westing a de surcroît pris soin de grillager en retrait pour ne pas
rompre le tissu végétal.
Marguerite Lespinasse, menant la délégation, s'étonna.
- Mais, quel intérêt ont ces malheureux de se parquer
ainsi ? On dirait un camp concentrationnaire. Vous devriez
leur dire, Monsieur le Maire, combien la région est sûre, les
Sanatoliens d’honnêtes gens.
Il y eut un murmure d’approbation au sein du comité.
L’élu resta muet, ne sachant pas très bien que répondre. En
réalité, il était dépassé par la situation. L'édification d'une
enceinte n’avait jamais été abordée et Louis Escarfitte ne
voulait pas être taxé d'incompétence à l'aube du scrutin
municipal. Alors qu'il cogitait, une voix s’éleva dans
l’assistance.
- Marguerite a raison. Dites leur que nous n’irons pas
solliciter d’autographes ni faire de photos.
- Des autographes – s'inquiéta le maire – et de qui ?
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- Hé bé, de Franck Sinatra et Rita Hayworth. Enfin des
célébrités qui vont s’installer – répondirent les moins informés des rubriques nécrologiques.
Le premier magistrat communal sentit sa glotte lui remonter dans la gorge. Ses administrés avaient une imagination qui dépassait les bornes.
- D’où, sortaient-ils pareilles idées ? – Toutefois, il saisit la balle au bond sachant qu’il n' y avait aucune chance
pour que les acteurs cités soient un jour importunés.
- En fait, je pense que cette clôture…
- Tu veux dire le mur de Berlin – Souligna Cugnasse qui
craignait pour l’avenir de sa superette.
Exaspéré, le maire décida de reprendre la main.
- Taisez-vous tous et écoutez- moi !
Le silence installé, il baissa la voix pour solenniser le
propos et impressionner les plaignants.
- Cette clôture n’est pas construite à votre encontre, mais
pour empêcher le passage des paparazzi.
Devant l’incompréhension patente de certains, imaginant
l’arrivée de moustiques du type Chikungunya ou d’un nouveau genre de myxomatose, l’orateur poursuivit.
- Pour ceux qui l’ignorent, les paparazzi sont des photographes sans scrupule, qui vendent à Gala et Voici des vues
très intimes prises à l’insu des stars.
L’argument ayant l’air de porter il crut bon d’en rajouter.
- Rappelez-vous les turpitudes du premier mari de cette
pauvre Princesse Stéphanie, les chaussettes noires et le
maillot du Président Chirac à Brégançon, la malheureuse
princesse Diana, les hémorroïdes d’Orlan... et j’en passe.
L’assistance, tétanisée par la culture de l'élu, se calma.
L’ennemi n’était plus la Westing mais ces paparazzi qui allaient effaroucher leur gagne-pain. La séance levée, les délégués se précipitèrent au bistrot pour informer la base.
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Chapitre 9
À
Barcelone, au sortir de l’Hôpital Plaza del Dr Ferrer,
l’inspecteur Javier Servat y Moga se dirigea vers sa Seat
de fonction. Âgé de quarante-trois ans, il avait à son actif
six ans de "Crime" et autant "d'Anti-terrorisme". L’ETA
restait un gros problème, mais depuis l’attentat de 2004, les
réseaux islamiques n'étaient pas en reste. Vu ses états de
service, la hiérarchie de Servat avait décidé de muter ce
dernier à Madrid, mais la date de son départ, bien qu’imminente, n’était pas encore fixée.
L’enquête de l’autoroute AP7 dont il avait hérité, le laissait
dubitatif. En effet, la police scientifique avait conclu au
crime, les analyses révélant la présence de Semtex, utilisé
par les unités spéciales ou les professionnels de l’attentat.
Or le profil du propriétaire de l’Espace, la présence de sa
famille et le lieu du drame ne cadraient pas. On envisagea
un trafic d’explosifs, mais ce plastic était stable et la charge
utilisée infime. L’importance des dégâts était due à la conjonction d’une noix détonante collée sur une mini bombonne de gaz, l’essence du réservoir avait fait le reste.
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Forte de cette conclusion, on s’était penchée sur l’hypothèse du règlement de comptes. Mais les contrats mafieux se traitaient au pistolet et l'explosif utilisé pour faire
sauter bâtiments vides aux fins d'intimidation. Quant aux
"fous d’Allah", ils usaient de bombes pour assassiner des
innocents en milieu fréquenté. Cette affaire relevait donc
aussi peu du banditisme que de l'acte terroriste. Vu son expérience bivalente on confia le dossier à Servat y Moga.
Arrivé à sa voiture, ce dernier retira des essuie-glaces un
PV pour absence de ticket et le glissa dans sa poche.
- Si on pouvait obtenir quelque chose de la momie –
murmura-t-il, sachant que c'était un vœu pieux.
Le brûlé qui gisait dans le hamac en résille de la
chambre 2671, ne parlerait jamais. Cet unique témoin était
une sorte de chorizo blanc, en bandes Velpeau. La partie
supérieure de la saucisse était percée d’une fente où l’on
percevait des yeux noirs figés, mais vivants. Les autres
symptômes se traduisaient par les ondes d'un moniteur et
aux liquides des tubulures reliant la chose à une rangée de
bocaux. Pour les besoins de l’enquête, on avait éludé l'existence du rescapé, le transportant d’Alicante à Barcelone par
hélicoptère pour être mis au secret.
Au bas du Paseo de Gracia, son téléphone sonnant il décrocha d’une pression sur le bouton vert.
- Servat, j’écoute.
- ¡ Hola Jaime ! Carmen, au téléphone. Tu as l’air bien
tristounet ce matin.
- Non, chata, jamais quand je t’ai au bout du fil. Je
m'interrogeais sur le sort d’une momie.
- C’est Da vinci Code ou le Mystère de Toutankhamon ?
- Ni l’un ni l’autre. Qu’est ce qui t’amène ?
- On te demande à Prat de Lobregat (1).
(1) Prat de Llobregat : Aéroport de Barcelone
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- Pour quoi faire ?
- Oh, rien de grave ! La police aéroportuaire a "gaulé" un
client fiché, à l’air peu catholique. Si tu vois ce que je veux
dire. Tu peux y aller ?
- C’est bien pour toi, corazon ! Hasta luego (1).
Il attrapa son gyrophare bleu, le posa sur le toit de la
Leon Sport TDI, et s’engouffra à droite sur Granvia pour
gagner l’aéroport. Il n’avait rien de plus à ajouter dans le
dossier du crime de l’AP7. L’état du charbon emmailloté
était stationnaire, c'est-à-dire inexploitable.
- Enfin, – pensa-t-il – on aura peut-être un jour la vérité
par recoupement.
À quelques 600 kilomètres, La Glacerie vivait à l'heure
d’été. Dans les appartements il commençait à faire très
chaud. Ceux qui avaient des stores banes à peu près en état,
protégeaient leurs logis de l’ardeur du soleil. Les autres
gardaient volets clos toute la journée. La tiédeur des nuits
n’incitant pas au sommeil, la "jeunesse" se retrouvait au
pied des Blocs, avec leurs clebs et des canettes de Super
8. Les plus âgés ou bien introduits préféraient la fraîcheur
et l'activité ludique des sous-sols.
Rachid Hadjeb ne désespérait pas d’arriver à conquérir la
meuf de ses rêves. Les grandes vacances aidant, cette dernière n’irait plus au lycée et la période serait propice pour
conclure. À cet effet, il embobinait les frères de Leila, alternant prêts de DVD et tournées en Golf GTI dont les enceintes Shark faisaient vibrer la tôle. Petit à petit, le fin
manœuvrier s’immisçait dans la vie des Bentaya. Un jour
qu'il discutait avec les gamins au pied du Bloc-3, la mère
de ces derniers arriva halant une invraisemblable poussette
à trois roues. De loin, elle interpella ses fils.
(1) Hasta luego : A bientôt
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- Bachir, Camel, venez m’aider à tirer le caddy. Fissa !
Comme d’habitude, la progéniture d’Aïcha ne bougea
pas, laissant leur génitrice hisser sa charge aux marches du
perron. Cette situation donna une idée à Rachid. Houspillant les enfants, il se précipita pour prêter main-forte.
- La honte soit sur vous, laisser votre daronne porter de
quoi vous faire becter !
S’emparant d'autorité du chariot, il entreprit d'escalader
les étages avec un courage d'alpiniste. Comme l'aide d'un
mâle était une Première, la propriétaire du caddy resta coite
d’étonnement. L'obligeant jeune homme officia jusqu’au
quatrième. Les galopins sidérés de voir leur idole s’abaisser
à secourir une meuf, suivirent sans moufeter.
Arrivée à bon port, Aïcha proposa au gentleman de prendre
une citronnade. Celui-ci ne se fit pas prier. Par cette chaleur, l’appartement bien que propre, sentait la moiteur des
logis trop peuplés. Venant du séjour, on entendait la télévision du père. Alors qu’ils empruntaient le couloir, Leila
apparut. Elle portait un tee-shirt, qui moulait à contre-jour
ses petits seins pointus et un short en toile beige. Le visiteur, à l'érection facile, crut que son pantalon allait éclater
tant elle était sexy. Surprise par cette visite, l'adolescente
s’éclipsa sans un regard. Un peu plus tard, assis dans la
cuisine devant son verre de Banga, Rachid Hadjeb savourait la montée en puissance de son plan. En séduisant la
mère, il aurait les coudées franches. De son côté, Aïcha
était intéressée par le cursus du galant éphèbe, autant d'ailleurs pour satisfaire sa curiosité, que cerner les fréquentations de sa progéniture.
- Tu habites la cité ? Dans quel bloc ?
- Le Bloc-7, près de la passerelle. C'est un peu bruyant à
cause de la route. Je vis avec mes parents.
- Et tu fais quoi ? Le lycée ? Un travail ?
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- J’ai quitté l’école, pour entrer dans une société d’import-export à Marseille et ramener de la tune. En fait,
J’aurais voulu être avocat, mais les études coûtaient cher.
Enfin, Inch'Allah, y a pas de malaise – soupira-t-il – je
gagne et puis ça fait voyager.
Aïcha regretta qu’il n’ait pu épouser la carrière du "barreau", comme Malik du feuilleton Plus Belle la Vie qu'elle
regardait en fin d'après-midi.
- C’est déjà bien que tu travailles. Alors, tu as la voiture,
l’écran plat, le lecteur de Dividi.
- Bien sûr. Payés "cash" de mon propre flouze.
Madame Bentaya fut enthousiasmée que ses chers petits
fréquentent autre chose que les drogueurs inactifs du hall
de l’immeuble. Aussi, le raccompagnant à la porte, le remercia-t'elle de son courtois comportement. Fort de ce résultat, Rachid décida de pousser les feux. Ainsi, Aïcha assista-t-elle, de jour en jour, à la métamorphose de ses fils.
Son caddy retrouva une quatrième roue dont le bricolage ne
tint pas la durée d’un trajet, mais l'intention y était. Les galopins devenus obéissants, poussaient le zèle à regarder des
DVD le soir au lieu de "glander" sur le parking. L'ingénue,
ignorant cette sagesse rémunérée, avait une pensée pour ce
bon génie à l'heure du feuilleton vespéral de FR 3. Dès
qu’il pouvait se libérer de ses obligations, Rachid, passait
voir les enfants sacrifiant au rite du Banga et des gâteaux.
Leila, croisée dans l'appartement ne le saluait pas. Cette réserve était d'ailleurs normale dans un milieu musulman. À
situation identique, nombreuses jeunes filles en tchador se
seraient éclipsées dans leur chambre.
Son plan fonctionnant, l’astucieux stratège continua de
planter des banderilles dans l'attente du moment propice
pour porter l’estocade. Le 16 juillet de chaque année, La
Ciotat organise un feu d’artifice pour fêter la ville. Cet
72
événement déplace pléthore de vacanciers, vidant pour une
nuit tous les campings du secteur. L'astucieux "séducteur"
proposa aux gamins d’aller voir le spectacle, puis passa un
coup de fil à leur mère.
- Allo, Madame Bentaya. Rachid à l’appareil. Je vous
appelle pour savoir si vous permettez à Bachir et Camel
de venir au feu d’artifice de La Ciotat demain soir ?
- Sabahan-nour. Avec toi, pas de problème. Vous allez
rentrer tard ?
- Et bien, je ne sais pas. Il y aura beaucoup de monde…
Aïcha lui coupa la parole, pour renchérir.
- Tu vas pouvoir tenir mes loustics ? Je connais ton influence et en loue le Ciel, mais ils sont si turbulents.
- Vous avez raison. Il faudra que je fasse attention. Malheureusement je n’ai personne pour m’accompagner. La
providence ne m’a pas donné de sœur…
- Arroua, à peine tu me donnes l'idée. J'veux pas t’imposer ma smala, mais Leila pourrait t’aider. Ça l’amusera
sûrement et elle a de l’autorité sur ses frères.
- Kiff ! – pensa Rachid – C’est gagné – Il se reprit– Non,
"pas de malaise". Si cela vous convient. On tient à quatre
dans ma Golf. Faites comme vous l'entendez Madame Bentaya. Les enfants seront tellement contents.
- C’est bien comme ça. Rappelle-moi demain pour la
confirmation. Que Dieu te bénisse.
- Vous de même.
Le soir même, l’annonce du projet ne fut pas sans poser
de problèmes au domicile des Bentaya. Les garçons se réjouissaient de la fête à venir, mais Leila ne partageait pas
leur enthousiasme.
- Je n’ai pas envie d’aller à La Ciotat avec ce type.
- Arroua. Rachid est un jeune homme arrivé. Comme
Malik, tu sais, dans Plus Belle La Vie. Tu peux bien l'aider.
73
- C’est quoi ce truc ? Tes fils font tout ce qu’ils veulent.
Aujourd’hui tu me demandes de les surveiller !
- Écoute Leila, fais ça pour moi. Et puis, tu verras, c'est
beau un feu d’artifice.
- Si je demandais d’y aller avec un garçon, tu me le refuserais. Mais là c’est différent. Pourquoi ?
- Parce que Rachid donne le bon exemple aux garçons. Il
a une auto, la télé plasma et… ma confiance.
- À quel titre ? L’abbé Pierre et mère Térésa sont morts.
Je doute que Saint Rachid les ait remplacés. Tu as vérifié
ce qu’il te raconte.
- Non, c’est l’instinct. Et puis, ça me rassure que tu sois
avec tes frères.
- Arroua. Cette fois, ce sera vraiment pour te rendre service, mais c'est la dernière.
Sur ces mots, elle partit dans sa chambre, dont elle claqua la porte. Ce type ne lui disait rien qui vaille. Il avait le
visage en lame de couteau, l’œil sournois et des boutons.
D’ailleurs, cette attention portée à ses frères lui paraissait
étrange. Craignant une magouille, elle passa trois coups de
fil avec son Nokia, dont le dernier à Cyrielle.
Le 16 juillet, à 19 heures, la Golf GTI rutilante de Rachid embarqua les enfants Bentaya. Camel et Bachir étaient
sur leur "trente et un", pantalons et blousons synthétiques
Adidas, casquettes Nike. Leila, beaucoup plus classique,
avait enfilé un jean et un sweat-shirt jaune pâle aux couleurs de son club. Ses cheveux auburn, tirés en catogan,
soulignaient la finesse de ses traits. Sachant Aïcha au balcon, le conducteur fit un démarrage en douceur, prenant
soin de ne pas allumer la sono. Malgré l’insistance du
chauffeur à ce qu’elle s’installe devant, Leila opta pour une
place arrière avec le benjamin. Toutefois, Rachid se réga74
lait via son rétroviseur, d'où pendait une médaille, des
grands yeux vert foncé aux cils noirs de sa passagère. Une
fois l'échangeur passé, la voiture prit de la vitesse. Les
deux angelots d’Aïcha, dont les visières étaient maintenant
à l'envers, se mirent à gesticuler au rythme d’une musique à
réveiller un mort. Bachir avait mis ses pieds déchaussés sur
le tableau de bord. Camel proférait des insanités à l’attention des automobilistes laissés sur place par les 200 cv
du turbo FSI. Retenant sa peur, Leila constata la justesse de
son intuition. Elle espéra toutefois s’être trompée sur les
véritables intentions de Rachid Hadjeb.
Aux abords de La Ciotat, la circulation devint dense. Près
d’une heure fut nécessaire pour se garer. En définitive, ce
fut à pied et dans une foule épaisse qu’ils atteignirent la
plage. Rachid, affable, s’aventura à quelques banalités.
- Tu vas au lycée?
- Oui, le meilleur de Toulon.
- En quelle classe ?
- Je rentre en terminale pour passer un Bac S.
- Et après, tu feras quoi ?
- Une "prépa" à médecine. Et toi ?
Rachid eut du mal à déglutir. Il devait servir les mêmes
bobards qu’à la mère, mais sans trop s’avancer.
- Je travaille à Marseille dans une boîte d’import-export.
- Tu as un BTS commercial ?
- Oui. Enfin, pas tout à fait. J’ai trouvé du taff juste après
mon bac. Alors, comme j’avais besoin de tunes…
- Tu as de la chance. En général, les "boîtes" demandent
plusieurs années d’expérience en plus de diplômes universitaires, ce qui ne rime à rien. Aussi, il y a plein d'étudiants
sans le moindre boulot "à bac plus cinq".
- C’est vrai, j’ai été pistonné. Des relations...
- Elle s’appelle comment ton entreprise ?
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- Heu, à vrai dire, c’est un taff d'importation. Oui, c’est
la Société France Import et l' Export…
Le terrain devenait plus que glissant. Dans quelques secondes, elle allait lui demander la teneur des transits et les
pays concernés. Vu sa culture générale, il allait se mélanger
les pédales et dire des "conneries". Heureusement, un marchand de "Barbes à Papa" passa près d'eux.
- Camel, Bachir, vous voulez quelque chose ?
Les interpellés furent étonnés d’une telle proposition.
D’habitude leur mentor faisait plutôt dans la bière "8,5°"
les clopes et les joints. Mais après tout, on peut jouer les
mectons et avoir la gourmandise de ses artères. Ce fut donc
dotés de sucrerie qu’ils atteignirent la plage. Leila proposa
de s’installer à la terrasse d’un café en front de mer. La nuit
commençait à tomber. La promenade était éclairée par les
lampions accrochés aux parasols.
Rachid commanda une tournée de Coca-Cola. L’ambiance
festive aidant, Leila se détendit et plaisanta même avec leur
cicérone. Pour être face au sable, ils s’étaient mis en rang
d’oignons devant la table en fer supportant leurs verres.
Des haut-parleurs diffusaient une musique d’ambiance, entrecoupée d’annonces. Un speaker décomptait les minutes,
ânonnant les noms des organisateurs, bienfaiteurs et potentats locaux. Des enfants firent éclater quelques pétards sur
le sable. L’air était tiède, aux relents de beignets, le ciel
parfaitement dégagé. À 11 heures précises, une première
fusée sifflante traversa l’obscurité, suivie de l'éclatement
d'une gerbe multicolore. Serrés comme des sardines, le nez
aux étoiles, les spectateurs poussaient des cris d'enthousiasme. Indifférent au festival céleste et assis contre Leila,
Rachid avait entamé de fines manœuvres d’approche. Sentant un bras passer sur ses épaules, la jeune fille se dégagea
en douceur. Malgré le brouhaha, elle saisit le mot " kiffe",
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susurré à son oreille. Maintenant, joignant le geste aux déclarations, le dragueur lui entourait le cou. Ils étaient compressés, dans une foule les yeux à la féerie du spectacle et
se dégager en force s'avérait impossible. Leila prit son mal
en patience. Profitant de l'obscurité, Rachid avait posé une
main négligente sur un sein de sa proie. Alors, celle-ci estima qu’il fallait en finir. Saisissant le Nokia, au fond de
son sac, elle appuya à tâtons sur le bouton de gauche.
Quelques minutes après, Rachid tout à son exercice de pelotage sans obstacle, ni réticence, crût que le ciel lui tombait sur la tête. Trois jeunes gens se tenaient face à eux.
- Tiens, Leila, comment vas-tu ? C’est marrant de se retrouver au milieu de tout ce monde.
Se libérant de l’étreinte, celle-ci se leva d’un bond pour
embrasser les deux garçons et la fille qui venaient d’arriver. Ils s’accroupirent pour se présenter, sans gêner l’assistance.
- Rachid, un ami de mes petits frères. Marc, Pablo et Cyrielle des copains du club de volley.
"L’ami des petits frères" salua les arrivants d’un mauvais
rictus. Leila leur demanda de se joindre à eux.
- Tiens, Marc, prends ma chaise. Je m’assiérai sur tes
Baskets. Vu ta pointure, ce sont quasiment des transats.
Les autres s’installèrent en tailleur, devant les enfants.
- On ne vous gêne pas les mômes ?
- Non, pas de malaise, c’est d’la balle l’artifice !
Assis à côté d’un géant blond, le peloteur était vert de
rage. Tout son plan était mis à mal par ces emmerdeurs. La
situation était bloquée.
- C’est quoi ce truc de ouf !– Ragea-t-il intérieurement –
La meuf était consentante. J'allais conclure…
Toutefois, il se rassura. Ce n’était que partie remise. En
rentrant, après avoir débarqué les gamins au Bloc-3, il lui
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ferait sa fête dans l'auto. Au bouquet final, les spectateurs
se levèrent pour gagner leurs véhicules avant la formation
de bouchons. Rachid, les enfants, sœur et amis, suivirent la
cohue. Avant d'arriver à la Golf, son propriétaire actionna
l’ouverture des portes à distance, allumant automatiquement les feux et l’éclairage intérieur.
- Madre de Dios ! La "caisse"! – s’exclama Pablo –
C’est quel modèle ?
- GTI Turbo16S FSI – répondit Rachid, content d’en
remontrer à ces bouseux qui devaient rouler en Twingo et
vieille Fiat Panda.
Les jeunes firent le tour du bolide, admirant les jantes
alu, les sièges sport, la ligne agressive.
- Ça vaut au moins 30 patates une "tire" pareille. Tu as
un super taff ou tu joues au loto?
Profitant de cette diversion, le conducteur fit monter les
deux enfants à l'arrière, pour que sa passagère n’ait pour
choix que s’asseoir près de lui, puis au volant démarra le
moteur turbocompressé pour épater la galerie. Le bras à la
portière, Stuyvesant aux lèvres, Rachid consentit quelques
remarques sur son bolide, attendant que Leila ait pris place.
Contre toute attente, cette dernière s’approcha de la fenêtre
ouverte.
- Ma mère voulait que je t’aide à garder les gosses dans
la foule. Maintenant, ils ne risquent plus rien. Je te remercie pour cette balade. Sois prudent au retour.
- Quoi ? Tu ne t'arraches pas avec nozigues – aboya,
d’une voix lourde, l’ami des enfants, peloteur empressé et
pilote émérite.
- Ne t’inquiète pas pour moi Rachid, je ne suis pas seule.
Puis, s’adressant à ses frères.
- Bachir, tu diras à Oum que je dors chez Cyrielle. On va
au ciné à Toulon demain. Soyez sages, avec votre ami.
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L’éconduit crut s’étrangler de rage. La "garce" l’avait
possédé. Dans n’importe quelle autre circonstance, il serait
sorti du véhicule et l’aurait entraînée de force. Mais là, elle
était défendue par des costauds. Fou de rage, il fit hurler
son moteur et cirer ses pneus dans un départ fulgurant. Leila souffla.
- Merci d’avoir répondu à mon signal. J’étais mal barrée
avec cet enfoiré. Il faut que je vous embrasse !
Sorti de la Ciotat, le conducteur exacerbé prit l’autoroute à tombeau ouvert, intimant aux gosses tremblants de
la boucler. On était loin des joyeusetés du départ.
- Sa race – Marmonna t-il – C'est pas à moi qu'on fait
des mitos (1)
Réalisant que c’était un coup monté, il pestait de s’être
fait avoir comme un bleu. Son ego était tellement écorné,
qu’il songea aller chercher un gun (2) pour venger son honneur. À l’échangeur de Solliès la présence policière occupée
à faire souffler des usagers dans le "ballon", calma ses humeurs assassines. Arrivés à La Glacerie, Bachir et Camel
furent vidés devant le Bloc-3. La Golf disparut dans les
rues de la cité. Durant des semaines Rachid ne décoléra
pas. Il fit des passages dans les parages de l’immeuble, cran
d’arrêt en poche, pour rien. Depuis le retour mouvementé
de la Ciotat, les gamins faisaient tout pour l'éviter. Aïcha
qui n’était pas au courant, ne voyant plus le bon jeune
homme, pensa avec candeur, qu'il avait du travail ou prenait des vacances au pays.
De son côté, l’éconduit ne voyait plus comment arriver à
ses fins. Début août, Mokhtar le convoqua pour préparer un
Go Fast. Il trouva que son collaborateur avait mauvaise
mine et l’air déprimé.
- Qu’est ce qui t’arrive Rach ? Une chaude-pisse ?
(1) Faire des mitos : faire gober des mensonges. (2) Gun : arme à feu.
79
- Arrête de me vanner. Pire encore.
- Le sida ?
- Non, sérieux. À toi, je peux le dire. J’ai trop la honte !
Rassuré sur la santé de son téléphoniste, le caïd prit
l’affaire sur un ton paternel. Après tout, en tant que parrain
de la pègre locale il devait veiller sur ses troupes.
- Dis-moi, j’arrange le coup.
- Je veux. Comme elle est trop kiffante cette go (1) .
Alors, la tête entre les mains pour traduire son désespoir
l'amoureux narra comment il s’était fait éconduire par des
types extérieurs à la cité. Pour faire bonne mesure, il en
ajouta une demi douzaine. Malgré l’insignifiance des faits,
Mokhtar prit le temps d'écouter. Les copains de la gamine
lui importaient peu, mais il ne pouvait pas laisser passer un
comportement contraire aux règles de soumission. Depuis
l’incident du Semtex, il avait revu l’imam "salafiste". Celuici insistait beaucoup sur l’importance du contrôle des
"jeunes". Au-delà les rentrées financières du trafic de
drogue, Mokhtar devait faire appliquer des lois autres que
républicaines. Les gamins composaient une piétaille vouée
à mettre le feu et casser. Quant aux "mousmées", une de
leurs obligations basiques était l'union maritale au choix du
père de famille. Les récalcitrantes, prônant l’égalité des
sexes et la vie à l'européenne, étaient faites pour la "nique".
En un mot, on était soumise ou pute.
Aussi le caïd rassura-t'il Rachid quant à son problème.
- Ne t’inquiète. Je vais m’occuper de ton blème. Bientôt,
cette BG (2) te mangera dans la main.
Un téléphone sonnant, il fit signe à son subordonné de
quitter son bureau à porte blindée, aménagé dans une cave
du Bloc-1.
(1) Comme elle trop kiffante cette go : Comme cette fille est trop excitante. (2) BG : Belle
Gosse
80
Chapitre 10
Le timing des travaux du génie civil et de gros œuvre avait
été respecté. Par contre, celui afférent au tertiaire présentait
un retard conséquent. Les incontournables vacances d’août
n’arrangèrent pas les choses. Aussi, la livraison des premières maisons prévues au printemps 2008, fut reportée à
la dernière semaine de juin.
En France, il est normal que les chantiers de construction
ne soient pas à l’heure, il s’agit presque d’une tradition.
David Giberstein pressa les corps de métiers en appliquant
de lourdes pénalités de retard. Il y eut un important coup de
bourre et les choses revinrent à peu près à la normale. Dès
lors, le passage des camionnettes évolua de façon inversement proportionnelle à l’avancement du chantier. Ce fut,
aussi le cas du chiffre d’affaires des commerces dont la
manne fondit à vue d’œil. Le phénomène étant prévisible,
Raymond Cugnasse fit l’inventaire de ses bouteilles de limonade et ferma son magasin pour rénovation. Le cafetier,
était satisfait, la clientèle ouvrière ayant définitivement
amorti l’antique mobilier, il fallait relooker l’établissement.
81
La décoration prévue se voulait Las Vegas, avec néons clignotants, bar en cuivre, crachoirs et percolateur dernier cri.
Un écran plasma pour "clips musicaux" prendrait place audessus des flippers et jeux virtuels.
Vu d’en haut, un scrutateur aurait constaté que l’activité
bâtisseuse s’était déplacée, du domaine de Pardaillac vers
le vieux village. Ce fut d'ailleurs du ciel qu’arriva le premier signe de cette vague moderniste. À l'aube du 10 septembre, un E 500 Pilatus blanc, frappé d'une cocarde française, effectua des passages au-dessus du bourg. Il enchaîna atterrissages et décollages sur le tarmac du nouvel aérodrome pour évaluer ce dernier. En fin de journée, le bimoteur reprit le chemin de Salon-de-Provence. Conformément
à la loi, le terrain d’aviation devait être remis au département, sous les contrôles de l’Aviation civile, la DDE (1) et la
PAF (2). Le complexe susceptible de recevoir des Jets d'affaires, comportait aussi une DZ d'hélicoptères et un centre
pour ULM. La Westing remit les clefs aux administrations
tutélaires. L’aéro-club de Sainte Anatolie homologué, un
aiguilleur du ciel s'installa dans la tour en verre fumé sise à
l'extrémité de hangars flambant neufs. La route intérieure
se terminait en parking, accessible de la Résidence par un
poste identique à celui de l'entrée nord. Saint Anatolie entamait une nouvelle vie.
Dans
les semaines qui suivirent, des berlines traversèrent l’agglomération. Elles avaient pour point commun des
étiquettes Hertz ou Avis accolées aux custodes. Probablement les premiers propriétaires accompagnés de leurs décorateurs. Réalisant qu’il s’agissait de phases préliminaires,
les habitants soufflèrent de soulagement. En effet, ne dérogeant pas à la tradition, leurs chantiers étaient en retard.
(1) DDE : Direction Départementale de l'Equipement. (2) PAF : Police de l'air et des frontières
82
Une société de surveillance marseillaise avait investi la résidence. L'aire de stationnement du personnel se trouvait à
l’extérieur, en pied des bâtiments de la sécurité. Dans le lotissement, les préposés vêtus d’uniforme bleu semblables à
ceux des Cops new-yorkais, circulaient en 4x4 Suzuki et
motos Van-Van aux larges pneus. L’entrée de Château
Pardaillac était défendue par une lourde grille à barreaux
dont les verrous hydrauliques ne pouvaient être débloqués
que du poste de garde. Dans un deuxième temps, l'arrivant
commandait le portier électrique au moyen d'une télécommande personnelle. Après le passage des autos de location,
ce fut celui des remorques porte-containers, puis de berlines aux plaques américaines qui passèrent sans s’arrêter.
Le cœur de Sainte Anatolie se mit à battre lorsqu’une
Chrysler rose bonbon vint se garer le long du mail. Les
spectateurs furent un peu déçus. Le gros type à Stetson sortant du véhicule n’avait pas le look de JR Ewing (1), mais
plutôt la distinction d’un cousin de Bonanza (1). Texan, Bill
Jefferson avait fait fortune dans la boucherie. À la retraite,
il venait tâter du vieux continent, accompagné de sa moitié,
qui était son double en matière de circonférence.
Comme la sieste touchait à sa fin, ce fut une centaine de regards qui observa les arrivants par l'embrasure des persiennes pour savoir quel commerce recevrait la première
visite. Raymond Cugnasse fut l’heureux élu. La gorge
sèche, le sourire crispé, il laissa les clients faire le tour des
rayons. La superette étant déserte, l’épicier put entamer
sans complexe une conversation en Franglais issu des six
premières pages du "Marabout Junior".
- Good afternoon Sir. What, puis je, for you ?
La "dondon" regarda avec suspicion l’étal de fromages à
la coupe survolé de mouches pugnaces. Le cow-boy attrapa
(1) JR Ewing et Bonanza : Héros de deux séries américaines
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un pack de Coca-Cola light, des Corn-flakes et une bouteille de Bourbon Four Roses. Ayant terminé, sans un regard pour les produits du terroir, ils posèrent leurs emplettes sur le comptoir.
- How many, please ?
- Ah yes, the price, just une minute s’il vous please.
L’épicier, fébrile, s’excita sur sa caisse enregistreuse
new-look et engrangea les 35 premiers euros de sa fortune
naissante. Impassible, le couple adressa un simple.
- Thank you. Bye !
Au sortir de l’épicerie, la moitié du village, qui attendait
l’apparition d’un caddy surchargé, en fut pour ses frais. La
Chrysler s’éloigna en silence vers Pardaillac. Pressé de
questions, Raymond mentit avec assurance, précisant que
les clients avaient été éblouis par la qualité des rayons,
mais n’effectueraient leurs courses qu’après livraison d'un
frigo. Tous les propriétaires de Pardaillac n’avaient pas la
morgue des Jefferson. Certains auraient été disposés à
frayer avec l'indigène, mais soucieux de décorer leurs news
homes, nombreux descendirent à Marseille. Au retour ils
s’approvisionnèrent aux gondoles des hypermarchés bordant le trajet et notèrent les adresses "net" des livraisons à
domicile. Malheureusement pour les Sanatoliens, le processus se pérennisa.
Les Mac Dowell furent les premiers installés. Ils occupaient une grande Louisiane d’un étage, blanche et à parements de bois. Une grande pelouse en déclivité jouxtait la
terrasse de façade. John ancien officier supérieur avait terminé sa carrière dans les assurances. C’était un homme de
forte stature, les cheveux gris coupés ras, la poignée de
main plus que ferme. Ce géant partageait la vie de Kathy,
belle femme blonde, sportive, ancienne gynécologue et
84
professeur en recherche génétique. Elle parlait couramment
le français. Le cottage dont ils avaient pris possession, correspondait à leurs voeux. Le salon était spacieux, la cuisine
bien équipée. On accédait au premier étage par un escalier
en bois laqué blanc. À l’est, les chambres dominaient leur
jardin et Golf Avenue. Au centre de la pelouse, face au perron, était fiché un grand mat qui permettait au général de
lever les couleurs chaque matin. En contrepartie de cette
maniaquerie militaire, Kathy avait un petit labo de biologie
et une pièce comprenant une bibliothèque de livres scientifiques. Sur son bureau un IMac 27 lui assurait une liaison
"live" avec ses homologues internationaux.
Au sud, la parcelle mitoyenne appartenait au ménage Rosenblum. Leur demeure était d'un style différent. C’était
une copie de villa gréco italienne à colonnades et sol de
marbre. Des espaliers fleuris descendaient vers une piscine.
Juifs d’origine polonaise, ayant réussi dans la joaillerie,
Samuel et Sarah étaient calmes et accueillants. L’ancien bijoutier s’était pris de passion pour les ordinateurs, la conception des micro-processeurs et autres circuits imprimés.
Ce néo-Cosinus robotisait tous les éléments domotiques lui
tombant sous la main. Aussi, par amour pour son mari, Sarah ne s’inquiétait pas de voir son aspirateur se promener
tout seul et sa bouilloire jouer la Toccata de Verdi. Samuel
s’était fait aménager un espace high-tech en sous-sol. Depuis ce sanctuaire informatique il s’ingéniait à capter les
signaux satellites au moyen de paraboles masquées par la
corniche du toit. La périphérie de son labo était cernée de
moniteurs, claviers et disques durs de toutes sortes. Au
centre, de confortables fauteuils rotatifs permettaient de
passer d’un écran à un autre et consulter les fuseaux horaires s'affichant au plafond. Pour un peu, on se serait cru à
Cap Canaveral. En fait, cette passion du bricolage secret et
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méticuleux n'était pas récente, car malgré soixante-seize
printemps Samuel avait gardé une âme d’aventurier. En
1947, Sarah et lui, orphelins de la Shoah, s’étaient connus à
Haïfa. Commandos de l’Irgoun, il fabriquait des bombes,
alors qu’elle faisait le coup de feu. Une fois l'État d'Israël
établi, ils quittèrent la vie kibboutzim pour les USA. De
leur foyer américain naquirent trois blonds polonais. Leur
vie aurait pu rester sereine, mais le malheur frappa de nouveau à leur porte. David, l'ainé, engagé dans les GI, mourut
au Viêt-Nam, ce qui brisa leurs cœurs. En 2000 le benjamin ayant repris la joaillerie et la cadette épousé un avocat
de Boston, le couple décida de retrouver ses racines européennes. Leur valise contenait le drapeau plié et la médaille
reçus en échange de leur fils. Avec l’épargne des fonds de
pension revenant à David, ils achetèrent le terrain de Pardaillac et firent édifier une stèle sous un olivier du jardin.
Les Mac Dowell et les Rosenblum firent connaissance
pour avoir aménagé à une semaine d’intervalle. Plus tard,
ils se rendirent visite. Un jour, alors que les femmes papotaient dans le jardin, Samuel entraîna John dans son repaire. Le général fut impressionné par la qualité de l'équipement informatique et télématique.
- Shit ! Sam, votre labo me fait penser à mon QG de
Koweït City. Remarquable. Vous pouvez choper les satellites, avec ce "matos" ?
- J’ai déjà trouvé quelques astuces. Un de ces soirs,
après-dîner, nous pourrions jouer à la guerre des étoiles. Si
cela vous tente ?
- Sûr. Les soirées sont longues, la télévision stupide, l'infusion de camomille insipide. À nos âges, rien de telle
qu’une bonne dose d’exercice cérébral.
Rosenblum pianota sur un clavier et le pan d’une cloison
86
dévoila un frigidaire avec sa machine à glaçons.
- Accompagné d’un bon verre de bourbon, c’est encore
mieux. Pas vrai ?
- Je sens que nous allons bien nous entendre, Sam.
Dans
le dessein de ne pas dépayser les résidents, le
promoteur avait donné des noms américains aux voies du
domaine. Ainsi, l’axe nord-sud fut baptisé Main Street et
les artères perpendiculaires d’appellations directionnelles,
Golf Avenue ou Airport Road. Les allées échappant à ce rigorisme héritèrent de noms plus fleuris. Ainsi, la copie de
ranch des Texans à la Chrysler rose se situait-elle à l’angle
d’Olivegrove Alley et Poppy Street. Pour que les passants
puissent admirer la qualité architecturale de leur résidence,
Bill et Pamela Jefferson avaient opté pour une clôture de
lices blanches. Ce dépouillement dévoilait un mustang en
bronze cabré aux cieux, accompagné d’une jument de
même métal occupée à brouter. De quoi faire pâlir tous les
amateurs de nains de jardins. Le grossiste en boucherie, ancien du Viêt-Nam et amateur de sculptures animalières,
était aussi féru d’armes de guerre. Ce dernier point lui avait
posé problème. Il n’entendait pas se défaire de ses Winchester, Remington, Colt et autres MI 16, or la législation
française interdisait tout arsenal. Bill tenta le tout pour le
tout. Les morceaux d’armes furent disséminés dans l'ensemble des meubles. Les canons de carabine s’intégrèrent
aux tubes des pieds de table, les culasses nichèrent dans la
mousse des sofas, les petits éléments rejoignirent le matériel de cuisine et de bricolage. Pamela gansa de velours des
mètres linéaires de cartouches. Bien évidemment, le risque
était énorme, mais le culot paie. Le container des Jefferson
ne fit l’objet d’aucun contrôle. Au jour de son passage, la
douane dépiautait un cargo pakistanais calfaté à la résine de
87
cannabis. En quelques jours, les râteliers du ranch français
des Jefferson retrouvèrent leur contenu d’origine remonté
et prêt à l’usage. Le stock de munitions fut reconstitué balle
par balle, permettant aux tissus d’ameublement et couettes
de reprendre leur poids d'origine. Bill installa un rockingchair sur la terrasse de sa demeure et s’y installa dans
l’attente d'improbables desperados. Au fil des jours, il finit
par se lasser de l’immobilité de son mustang et décida de
dégoter un coin sauvage pour aménager une butte de tirs.
Après qu’une soixantaine de propriétaires aient aménagé, David Giberstein décida qu’il était temps de contrôler,
"de visu", le bon fonctionnement de la résidence. Ce déplacement ferait l'objet d’un petit raout sur place. Le 13 septembre 2008 à 7 h du matin, le promoteur, quatre collaborateurs, l'architecte et des financiers, prirent un Falcon loué
pour la circonstance. Une heure plus tard, ils étaient à
l’aérodrome de Saint Anatolie. Le patron de Securitex, société de surveillance marseillaise, les accueillit.
- Content de vous voir, David. Le voyage s’est bien déroulé ?
- Bonjour, Paul. Pas de problème, le ciel était dégagé en
altitude, alors que nous avons quitté Paris sous la pluie. Les
Sudistes ne connaissent pas leur bonheur.
Un Touareg et des Multivan Volkswagen attendaient les
arrivants. Prenant Main Street, le convoi traversa la résidence encore ensommeillée. Le soleil venait de faire son
apparition au sommet de la Tuc des Oliveraies, faisant briller la rosée des pelouses et les vitrages des demeures. Passant devant une belle maison de type New Orléans, ils virent un géant vêtu d’un battle-dress, qui levait les couleurs
américaines. Un camion ramasse-poubelles de la Veogénica, aux préposés à casques rouges, passa l’angle de Rose
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Path. Plus loin ce fut une camionnette de laitier estampillée
Morning Milk Service. Des voitures aux plaques US étaient
garées le long des trottoirs. Une femme d’age mûr, au look
de Jane Fonda, terminait son jogging en sweat-shirt d'Haward, un IPod en sautoir.
- Je rêve. Vous êtes sûr que le pilote de l'avion ne s’est
pas trompé de destination ? – Souligna un des passagers du
minibus – Sommes-nous bien en France ?
Le propos souleva l’hilarité, mais cette sensation de dépaysement les maintint "scotchés" aux carreaux. Ils s’arrêtèrent à la salle de réceptions pour un brunch. David Giberstein, l’architecte et le patron de la Securitex poursuivirent jusqu’au Centre de Sécurité à l’entrée principale nord.
- Vous voulez commencer par quoi ? Nous pourrions visiter la salle de contrôle, puis faire un tour d’enceinte. Je
vous présente Jackie Bongo, responsable du site.
Le grand noir, se tenant derrière eux, était vêtu de l’uniforme bleu des vigiles, assorti de deux barrettes d’épaule.
Droit comme un I, casquette sous le bras, il répondit aux
salutations d’une ferme poignée de main.
- Le sergent Bongo est ancien de l’infanterie de marine,
habitué à gérer du personnel de terrain. Il a intégré notre
société dès sa retraite.
- Il est vrai que l’armée produit de jeunes retraités tout
à fait compétents. Heureux de vous avoir ici, Sergent.
- Mes respects et merci, monsieur le Directeur.
- Appelez-moi David. Je vous présente Philippe Desormeaux, architecte de la résidence. Nous souhaiterions avoir
votre avis sur l'efficacité du système de surveillance.
- Pas de problème majeur. Nous visualisons la périphérie
à quatre vingt quinze pour cent, de jour comme de nuit.
Tout en bavardant, le groupe s’était approché de la salle
des pupitres. Là, des préposés veillaient face à des batteries
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d’écrans. Jackie Bongo pointa son index vers un moniteur.
- Ici, vous apercevez, au nord du golf, une équipe effectuant sa ronde en 4x4. Cette partie est la plus exposée aux
passages clandestins – Il eut un large sourire – Si je peux
m’exprimer ainsi.
- Il y a des effractions ?
- En fait, rien de bien méchant. Les autochtones aiment
fureter. Ils se considèrent ici comme chez eux. Alors,
quand la curiosité les travaille trop, nous avons droit à
quelques incursions.
- De quel genre ?
- Des bases de grillage découpées. En règle générale ces
actions se situent dans des ravines d’accès difficiles
- Et comment se terminent ces incidents ?
- Pas trop mal. Vous savez ce sont des jeux de pépés. Vu
la moyenne d’age élevée des intrus, nous tentons d’éviter le
clash. Nos véhicules arrivent ostensiblement, ce qui favorise leurs replis, tout en prouvant notre capacité d’intervention en cas de récidive.
David approuva la sagacité du sergent, car il était judicieux de rester en bons termes avec les Sanatoliens. Récemment, le maire se félicitant de l’opération, s'était étonné
du peu d'impact sur l'économie locale. En un mot, l’enthousiasme des commerçants avait baissé, ce qui inquiétait
l’édile au vu des futures élections locales.
Après la salle aux écrans, les visiteurs décidèrent de visiter
le site. Lorsqu’ils sortirent du bâtiment, le jour s'était levé
et la résidence commençait à bouger. Des joggeurs, moins
minces et attrayants que la Jane Fonda matutinale, parcouraient les allées. Le patron de la société de surveillance
embarqua le promoteur, l’architecte et Jacky Bongo dans
son Touareg. Ils étaient précédés d’un Suzuki Nairobi kaki,
débâché et occupé par deux vigiles.
90
- Je propose le tour du domaine en suivant le couloir de
ronde, lança le conducteur.
- Durée du trajet ? Interrogea Giberstein.
- Une vingtaine de minutes. Le parcours est tourmenté.
- Parfait, nous devrions être vers treize heures à la salle,
pour le déjeuner.
- Go – Ordonna le sergent, par radio, au 4x4 de tête.
Le no man’s land périphérique était un couloir de tuffeau compacté. Le circuit n’avait rien de monotone, épousant la planimétrie vallonnée du terrain. Le promoteur en fit
la remarque.
- Effectivement, je comprends qu’une telle topographie
rende difficile le contrôle permanent. Enfin, nous ne sommes pas à la frontière mexicaine ou sur la bande de Gaza.
- En application du cahier des charges nous avons optimisé le systèmes vidéo, mais les ravines profondes posent
des problèmes de couverture – Souligna l'architecte.
- Je plaisantais, Philippe. Vous avez bien fait. Certes, la
Westing se doit de fournir les meilleurs résultats, mais à
l'impossible nul n'est tenu…
Le sergent pointa le doigt vers un arbre dont le tronc
supportait une caméra.
- Nous en avons près d’une centaine, camouflées de cette
manière et équipées d’objectifs grand angle infrarouge.
- La transmission se fait comment ?
- Par réseau câblé. Le principe est plus fiable et beaucoup moins onéreux que le système hertzien. Entre autres,
il a permis d’utiliser les mêmes tranchées que celles de
l’alimentation électrique, des projecteurs et du grillage.
- À ce propos – souligna Jacky Bongo – pour ne pas illuminer le domaine en permanence, les "projos" ne sont allumés que ponctuellement sur les zones d’intervention.
- Bien vu.
91
- Nous ne sommes pas à l’abri d’aléas, mais ce sujet a
fait l'objet de simulations probantes.
Après contournement du poste de l'aéro-club, ils suivirent
les barbelés du tarmac sur mille cinq cents mètres. À l'extrémité de la Résidence, Bongo fit s’arrêter le convoi pour
un court exposé géographique.
- Sur la droite, le terrain de golf dans l'axe du trou quatorze, avec en son centre La Tuc des Oliveraies.
Un magnifique fairway s’étalait vers le nord, brisé de
déclivités artificielles formant des vagues engazonnées,
ponctué de pièces d’eau et de bunkers dorés. À gauche et à
droite des links, on pouvait apercevoir le faîte des toitures
de certaines demeures.
- Fabuleux Philippe ! – S’exclama Giberstein – C'est un
paysage à couper le souffle.
- De l’autre coté, on distingue la Méditerranée, mais la
vue n’est réellement panoramique que de La Tuc – continua Bongo, sur le ton d’un accompagnateur touristique.
Le maître d'oeuvre souligna.
- Le centre commercial et les barres HLM, dont nous
avions parlé à l’origine, ne peuvent être vus que de ce
sommet difficilement accessible. Bien peu s’y rendront…
Ils furent interrompus par le collaborateur de la Westing
chargé du timing.
- Veuillez m’excuser, mais nous allons devoir rentrer.
- Quelle heure est-il ?
- Déjà douze heures quarante-cinq.
- En effet. Pouvons-nous couper au plus court, sergent ?
- "Affirmatif", il suffit prendre Main Street à mi-chemin.
Le sous-off donna les instructions au véhicule de tête.
Les 4x4 filèrent en direction de l'avenue qui scindait le
domaine dans sa largeur. Malgré la poussière dégagée par
le convoi, ils purent apercevoir l’environnement ouest.
92
Derrière les clôtures, le terrain sauvage n'était composé que
d'une garrigue désertique et pierreuse écrasée de soleil.
- De ce côté, c’est plutôt l’Afghanistan – Plaisanta un
passager.
- Un merdier cette affaire afghane – Soupira David Giberstein – À propos de piège, Philippe. Avez-vous pensé au
bidet de Miss Peggy. Elle est capable de nous remettre ça.
- Pas de souci, c’est une affaire réglée.
Ils en rirent, alors que le convoi arrivait en vue de la
salle de réceptions.
Le déjeuner se déroula sans problème. On avait embauché un traiteur rôdé à la cuisine internationale. La grande
majorité des acquéreurs étant très satisfaite les problèmes
soulevés furent sibyllins. Par ailleurs, ils considéraient tous
avoir investi au bon moment. Leur bien français était assuré d'une plus-value à terme, alors qu'aux États-Unis la crise
des subprimes (1) ravageait le marché. La fin du mandat de
Bush JR tournait à la Bérézina. Sean O’Neil, ancien avocat
d’affaire New-yorkais, faisait partie des propriétaires. En
1999, il avait sauvé une cliente des agissements de Bernard
Madoff. Ce dernier avait fini par rembourser au terme de
négociations. L’avocat poursuivit ensuite l’escroc pour des
tiers et celui-ci paya, jusqu'à son curieux blanchissement
par la SEC (1). Pour sa part, le lawyer décida de prendre sa
retraite. À l’instar de Sam Rosenblum, Sean n’était pas un
ancien militaire. Il parlait un français correct et s’entretint
avec les légistes de la Westing-Tramp parisienne. Après de
nombreux toasts, le Falcon loué prit son vol à 18 h 30
Gmt. À son bord, David Giberstein et ses accompagnants
rentraient satisfaits de leur excursion.
(1) Suprimes: Créances hypothécaires. (2) SEC: Securities and Exchange Commission (AMF).
93
Chapitre 11
Après les Go Fast d'été, Mokhtar décida de solutionner le
problème sentimental de Rachid. Il concocta une action de
concept simpliste, induisant trois étapes. Le choix d’un appât, l'installation d'une souricière et la curée finale. Au
terme de cette opération, la "convoitée" n’aurait d’issue
que se soumettre au bon vouloir du prétendant fornicateur.
En cas de refus, elle endurerait les foudres familiales, une
réclusion et la vente à un vieux marabout friqué, peu regardant sur l’état de la viande.
Compte tenu du tempérament de la proie, le point délicat
résidait dans la crédibilité du leurre. Après réflexion, l'ainé
des petits frères parut le mieux placé pour arriver à bonne
fin. Restait la façon d'opérer. Le stratagème de la "chèvre"
consistait à pousser la proie au piège, sans contrainte apparente. L’intervention de Rachid ne serait nécessaire que
dans la première partie du plan.
Il contacta par téléphone ses relations, composées du gratin
des malfrats régionaux.
- Allo. Ici Mok. Tu kiff toujours autant le cul. Il me faut
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un expert pour une séance de "ramonage" courant novembre. État impeccable, première main.
- Discrétion assurée ? répondit la voix.
- Tu me connais Cherif. C’est toi ou Roco Sifrédi.
- Arrête de me prendre la tête, je te fais confiance. Call
moi huit jours avant.
- Pourquoi, tu as besoin de Viagra ?
- Non, du bromure pour éviter un accident. On sera plusieurs ?
- Je veux. Au moins cinq et les meilleurs.
- Elle va déguster ta protégée.
- C’est une leçon, pour lui apprendre à obéir.
- J’attends ton "phone". À charge de revanche.
- Va te chier. Pour un coup de queue, tu blases !
Le truand rigola de sa réplique et donna d'autres coups
de fil de teneur similaire, pour régler le planning.
On était fin septembre. Avec le beau temps, il y avait
encore du monde aux pieds des blocs. Le résultat escompté
induisant une grande discrétion, la libido de Rachid devrait
tenir soixante jours fin de mois. Le caïd s'amusa de ce trait
d’humour, dont il s’ignorait capable. L'affaire n'était pas
inintéressante. En sus de l’aide apportée à son troupier en
mal d'affection, Mokhtar répondait à l'exigence de ses
commanditaires. L'opération bouclée, Leila soumise ou
pute, ne pourrait plus gérer sa vie comme elle l'entendait.
Quittant La Glacerie pour retrouver son appartement, il
croisa le duo Cédric et Mirko, au sommet d'une rampe. Ces
inséparables d'à peine dix sept ans étaient spécialisés dans
le vol de grosses cylindrées à deux roues. Les Yamaha,
Ducati et autres Honda, n’avaient aucun secret pour eux.
Les engins dérobés subissaient un maquillage pour être exportés à l'étranger. Mokhtar laissait faire. En effet ce taff
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sans incidence sur son trafic, favorisait des cousins receleurs à Oran. Toutefois l'activité de ces gamins aussi écervelés que bons mécaniciens comportait des risques collatéraux. Aussi les "Lupin du bicycle" étaient prévenus que
s'ils attiraient le moindre flic à La Glacerie, c'était la mort !
Cette rencontre, au sortir du parking, permit un rappel de la
sanction. Les voleurs acquiescèrent et disparurent dans les
bas-fonds, ravis de leur prise une Triumph Daytona dont le
malheureux propriétaire avait dû épargner le prix, sou par
sou. N'ayant pas la fibre solidaire des aficionados de la motocyclette Cédric et Mirko étaient de minables prédateurs,
indignes de la grande famille des motards. À ce sujet, les
larrons attendaient l'hiver, propice aux vols des deux roues
motorisées. Avec la froidure, les propriétaires laissaient
souvent leurs bécanes tourner au ralenti en bordure de trottoir, le temps d’acquérir un paquet de cigarettes ou MotoJournal.
96
Chapitre 12
À force de parcourir les alentours du golf, Bill Jefferson
découvrit un contrefort au flanc de la Tuc. Celui-ci comportait un plat suivi d'une paroi verticale, idéal pour improviser un polygone de tirs. L’arrière bordé de ravines
abruptes et les cotés couverts d’épineux, interdisaient tous
passages et assourdiraient les déflagrations. Par souci de
sécurité, il intégra du barbelé aux parties végétales. Des
panneaux Warning en lettres rouges, complétaient le dispositif. Les vigiles n’avaient rien détecté. Leur chemin de
ronde se situait à près d’un kilomètre du centre de la Résidence. Par ailleurs, la tâche confiée aux hommes du sergent
Bongo consistait à empêcher les intrusions, non à mener
des enquêtes internes. Par vent portant, on décelait bien des
détonations, mais les patrouilleurs fournissaient une prestation proportionnelle à leurs émoluments. Personne ne porta
intérêt à ces pétarades, les co-lotis raisonnaient d'ailleurs de
semblable manière. À quoi bon s'alarmer pour quelques
chasseurs isolés. La Tuc des Oliveraies, secteur sauvage de
Château Pardaillac surplombait le dog leg (1) du trou n°12
(1) Dogleg : virage serré et aveugle d’un fairway.
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dont les joueurs craignaient la jungle inextricable. Bill Jefferson opérait aux heures creuses, à l'aube ou bien en soirée
à l'heure de l’arrosage automatique des fairways.
L'unique souci rencontré par le tireur impénitent, était la
diminution de sa réserve de cartouches et l’impossibilité de
se réapprovisionner. En France, seuls les truands, la police
et l'armée avaient ce privilège. Il changeait donc souvent
d'arme pour éviter la pénurie totale d’un calibre. Cette rotation le conduisait à utiliser des engins guerriers inutilisés
dans les stands de tirs européens. Ce fut un exercice au FM,
qui lui valu de rencontrer John Mac Dowell.
L’ancien
officier souffrait depuis peu d’un problème
avec son Driver (1), aux départs des longs fairways. Ce matin-là, le "malade" était parti de bonne heure dans l’espoir
de retrouver un timing à la hauteur de son HCP (2).
La pression arrivait souvent au départ du trou numéro 12.
Suivant le niveau des joueurs, ce dogleg gauche pouvait
être franchi de diverses manières. Les "petits bras" jouaient
droit puis, l’angle aveugle passé, frappaient deux coups
jusqu'au drapeau. À l’inverse, les "bons" donnaient un effet
de fade (3) à la balle, pour qu’elle prenne une courbe audessus du bosquet et atterrisse contre le green. Hors son actuelle crise de swing (4), John faisait partie de ces derniers.
Après s’être positionné au départ, il souffla pour évacuer le
stress, fit deux coups d’essai, puis traversa la balle alvéolée, accentuant involontairement l’effet. Le petit projectile
s’éleva dans l’azur et prit une courbe à gauche trop aigüe.
Le claquement dans la ramure mit un point final au résultat
du drive (5). Au son, le joueur exaspéré sut que la corne du
bois n’avait pas été franchie. Il décida de ne pas retenter et
(1) Driver : Club n°1. (2) HCP: Handicap, classement au Golf. (3) Fade : Effet directionnel
donné à une balle de golf. (4) Swing : Mouvement golfique. (5) Drive : Coup de golf.
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partit à la recherche de sa balle. En agissant de la sorte,
John voulait tenir tête à son stresse golfique. Ce débroussaillage punitif lui changerait les idées et solutionnerait
peut-être le problème. Laissant son chariot en bord de
rough (1), le golfeur pénétra dans les entrailles végétales, fer
7 à la main. Le taillis était épais. La petite Wilson blanche
ayant dû ricocher sur la crête d’un arbre, il suivit sa ligne
de trajectoire au travers des épineux. Au bout d’une cinquantaine de mètres, l'explorateur admit chercher une aiguille dans une botte de foin. L’angoisse des joueurs au départ du trou n°12 n’était pas surfaite. Au moment de faire
demi-tour il s'arrêta net. La rafale sèche du fusil d’assaut
M16, fait partie des choses qu’un ancien GI ne peut oublier.
Aucun doute n'était possible, les détonations perçues relevaient bien d’un calibre 5,56 mm. Oubliant sa recherche,
l’ancien militaire se dirigea en direction du phénomène,
son fer 7 tenu à deux mains telle une carabine US. Arrivé
au sommet, il fut étonné de trouver un blockhaus encore
bien camouflé. Le bruit des impacts en contrebas, ne lui
donna pas le temps de s’interroger. Réalisant être dans
l’axe d’une butte de tir, il entreprit un mouvement tournant
par des ravines escarpées. Pris à revers alors qu'il rangeait
son matériel, Bill Jefferson sursauta au son d’une voix dans
son dos.
- Hi ! John Mac Dowell. Excusez mon intrusion, mais je
n’ai pu résister à la curiosité.
- Heu ! Mais, comment...
- Ne vous inquiétez pas, je cherchais une balle de golf
hors limite. Vous entendant, j’ai contourné la butte et escaladé la face Nord.
- Shit! Vous êtes sportif John. Personne ne passant par
ici, je pensais avoir protégé mon site. A priori c'est râpé. Je
(1) Rough : Espace végétal naturel bordant un fairway
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m'appelle, Bill Jefferson de Dallas, Texas.
- Détrompez vous. Hors des amateurs de varappe, vous
n'aurez pas de visiteur. Il est super votre polygone. C’est un
M 16A2 que vous avez là ?
- Exact. Vous avez l’air de vous y connaître.
- Un peu. Ce fut mon métier pendant vingt-cinq ans.
- Vous étiez au Viêt-Nam. Moi, j’ai fait Haiphong.
- Je pense que nous sommes nombreux dans ce cas à la
Résidence. On s'appelle par nos prénoms boy ?
En hommes bien trempés, ils arrêtèrent là l'évocation du
passé. Quelques minutes plus tard, John alignait des cartons avec une précision professionnelle. Rentrant, ils décidèrent de perpétrer ensemble les prochains exercices. Bill
évoquant l'impasse du renouvellement des munitions, Mac
Dowell resta silencieux un moment et demanda :
- J'aurai peut être une solution d'ici fin janvier prochain.
Ça irait comme délai ?
- Aucun problème. Si nous sommes raisonnables j’aurai
même du "rab".
- Par contre, il faudra mettre Samuel Rosenblum dans le
coup. On aura besoin de lui.
- Le joaillier de New York ? – S’étonna Jefferson.
- Lui-même. Tu sais malgré son air rangé et ses soixante
seize ans il n’a pas froid aux yeux. C'est un ancien de
l’Irgoun. Sa femme aussi d’ailleurs.
En bon Texan, Jefferson avait le sens de l’équipe et la
confiance spontanée.
- Ah bon ! Dans ce cas, c’est ok – Répondit-il, ignorant
d'ailleurs à quoi correspondait l’acronyme hébraïque.
Ses fusils étaient trimballés, dans un sac de golf à bord
d'une voiturette électrique. Mac Dowell accepta d'y prendre
place. Ce genre d’engin ne lui plaisait pas, estimant que la
marche à pied était une vertu du golf. Cependant, leur dis100
cussion n’étant pas close, il accepta de faire une entorse à
ses principes. Ayant fait le point, ils terminèrent le parcours
en silence, concentrés sur leurs scores personnels. À
l’évidence, Bill Jefferson n’avait pas le niveau de son partenaire, mais arrivait à rester dans le jeu par des approches
précises.
À l’inverse des Jefferson et beaucoup d’autres, les Mac
Dowell quittaient régulièrement la Résidence. Kathy participait à des congrès de recherches médicales organisés en
Europe. Leur prochain voyage en Suisse était programmé
pour novembre. Il s’agissait d’un séminaire sous l’égide de
l’UNESCO, réunissant des sommités de l'épigénome
L'indifférence des occupants du domaine posait un sérieux problème aux habitants de Sainte Anatolie. Les chiffres d’affaires ne décollaient pas et seule la commune, engrangeuse de taxes, y trouvait son compte. Raymond Cugnasse, du pas de sa superette, était voué à compter les camionnettes livrant sur commande internet. Pourtant les Sanatoliens faisaient de leur mieux pour être attractifs. Les vitrines étaient illuminées et chaque seuil d'échoppe comportait son "Welcome". Un collectif de commerçants supplia le
maire d'organiser des réjouissances pour attirer les reclus
hors de leur luxueux Guantanamo. Certains proposèrent un
festival du cinéma américain. D’autres suggérèrent un
rodéo sur le mail ou une élection Miss Planète animée par
madame de Fontenay. Personne n'étant capable d'ordonnancer pareilles festivités et les fonds publics ayant d'autres
affectations que s'offrir les services de Richard Attias (1), les
heures de fermeture devinrent plus précoces. Le percolateur
du bar-tabac s’encalminait et l'établissement avait même
perdu ses joueurs de belotte, déboussolés par les clips du
(1) Richard Attias : Président de Publicis Events Worldwide, Ste de communication événementielle.
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juke-box. L'épicier détruisit des kilos de produits aux dates
de consommation dépassées, son rayon charcuterie avait
des œufs de mouches bleues pour habitants et ses camemberts de l'asticot Corse Les machines du Washmatic
n’ayant toujours pas fonctionné, Marguerite Lespinasse se
réfugia dans la prière. Elle égrenait des chapelets pour que
se produise un miracle. Le Ciel entendit probablement sa
supplique car la situation changea, mais d'une manière différente à celle présumée.
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Chapitre 13
Mi-novembre, le verglas et la neige ne se prêtant pas au
Go-Fast Mokhtar décida de lancer "L’opération Leila". Les
familles de La Glacerie vivaient en hibernation dans des
appartements glaciaux. Construits à la va-vite en 1962, les
logis n'avaient pour chauffage que les fourneaux de cuisines et des convecteurs sauvages qui fondaient les plombs.
L'éclairage public ne résistant pas aux tirs de taouels (1),
l'extérieur de la cité était obscur à 17 h. Le caïd convoqua
Rachid pour lui dire ce qu’il devrait faire. Ce dernier arriva
ponctuel au rendez-vous. Vu la météo, il comprit que le
motif ne devait pas être d'ordre professionnel. D'entrée le
caïd, pressé, aborda l’objet de l'entretien.
- Ça tient toujours, ce que tu as demandé pour la meuf ?
Le faux jeton prit son air le plus soumis.
- Oui, sûr. Je croyais que tu avais oublié.
- Zyva tum’vénére (2) ! Mokhtar n’a qu’une parole. Il y a
eu le taff de l'été. Dur quoi. Maintenant, j’arrache.
- Pardon, excuse, J'ai pas voulu...
(1) Taouel : Lance pierres. (2) Zyva tum’vénére : A présent, tu m’énerves !
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- Maintenant boucle-la et ouvre tes escoules (1). Tu feras
ce que je dis.
Il y eut un silence, avant qu’il ne reprenne.
- Les relations sont comment avec les frangins de ta
gonzesse ?
- C’est du tout bon avec Bachir, mais ça m’a coûté une
console Nitendo, quoi !
- J’en ai rien à branler. Le tout est q'tu le manipules.
- Pas de problème.
- Bien. Le dix neuf, après-demain, tu prendras le gosse
dans ta "caisse" à cinq heures du soir.
- Je...
- Trouve un prétexte. Là, avec son phone, il vannera (2) sa
soeur, pour qu’elle sorte.
- Et s’il ne veut pas ?
- Comme pour la Nitendo. Un bifton de cinquante arrange les choses. Tu la kiffes ct'e meuf ou quoi ?
- Oui, oui ...
- Bon. Le gosse appelle sa frangine et lui dit...
Mokhtar développa les propos que Bachir devrait tenir à
Leila et le lieu où elle aurait à se rendre.
- Voilà, ce sera tout pour toi...
- Mais, après ?
- La suite c’est mon affaire. Maintenant, décarre. Si tu
veux la racli, pas de malaise, c’est moi qui décide.
Rachid sortit songeur. Sa mission n’était pas compliquée. Après tout, rien de plus sibyllin qu’une bonne blague,
billet de 50 euros à l’appui.
À Toulon le 19 novembre, Cédric et Mirko capuchons
rabattus pour lutter contre le mistral, traînaient en quête
d'une bonne occase. La quinzaine ayant été mauvaise pour
(1) Escoules : Oreilles (2) Vanner : Faire une farce
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cause de neige, ils n'avaient piqué que trois scooters. Or ce
type de vol ne valait pas le risque d'une ligne dans leurs casiers judiciaires déjà épais comme des annuaires.
À La Glacerie, le temps n’était pas meilleur qu’en ville.
Le peu de verdure autour des Blocs était blanche de givre,
donnant un semblant de propreté. Rachid avait réussi à
coincer Bachir au sortir de l’école et lui proposa un retour
de l'école en voiture. Compte tenu du frimas, le gamin ne
s'était pas fait prier. Après une 8,5 et des clopes, le conducteur amena la conversation sur les filles et leur prétention.
- Dur a'c les meufs. Elles se croient tout permis. À peine,
t'approches pour kiffer sentiments, c’est l'viol, quoi !
Pour faire homme, le gamin acquiesça, alors qu’il ne
s'était jamais trouvé dans cette situation. L’autre de soupirer, philosophe.
- Enfin, les "gonzesses" c'est comme ça. Comme on peut
pas changer le monde, le mieux c’est de les vanner quoi !
Tu fais jamais d'chicanes (1) à ta frangine ?
- Oui, ça arrive, mais Leila n'aime pas trop. Tu sais, en
dehors de ses études, du volley-ball et de la natation.
- C’est ce que j’ai vu. Dis-moi, le vendredi elle revient
du lycée au bus du soir, non ?
- Des fois, elle couche chez une copine à Toulon, quoi.
- Ah bon ! – Rétorqua Rachid, qui commençait à s’inquiéter – Et pour ce soir, tu sais pas ?
- Non.
- On pourrait la chicaner pour voir, quoi !
- Tu sais, je ne suis pas sûr que...
- Allez rien de méchant. Y a pas de malaise. J’ai envie
de me taper une barre (2). Pas toi ?
Tout en parlant, il lui tendit un billet de 50 euros, que
l'autre empocha.
(1) Faire des chicanes : faire des blagues. (2) Se taper une barre : rigoler.
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Pour
ne pas louper le dernier autocar, Leila ne s’était
pas changée après l’entraînement, enfilant une Polartec sur
son sweat-shirt, un jean et des baskets. Pelotonnée dans un
angle, elle eut du mal à trouver son téléphone et l'attrapa,
de justesse. C'était son frère, la voix pleurnicharde.
- Qu’est ce qui t’arrive Bachir ? Tu as un problème ?
- Pas grave. Je crois que j’ai une entorse.
- Une foulure ? Mais où es-tu ? On va appeler Oum.
- Non, pas ça, elle va me faire une semoule et puis j'veux
pas la faire sortir. Tu pourrais venir me chercher.
- Mais je suis dans le bus à un quart d’heure de la cité.
- Justement, j’ai glissé dans l’escalier du Bloc-5, pas loin
de l’arrêt. Comme ça on rentrera ensemble. Tu piges ?
- Oui, je réalise que tu es un emmerdeur qui a encore fait
des bêtises. Et où se trouve le blessé ?
- Sur le palier du premier sous-sol. Je n'arrive pas à remonter les marches tout seul.
- Mais qu’est ce que tu "fous" là ! Bon, je viens pour
épargner ma mère, mais ça va chauffer pour tes oreilles.
L'adolescente raccrocha, excédée. Ses frères étaient insupportables et finiraient par mal tourner. Enfin faisant
contre fortune bon coeur, elle décida de le récupérer avec
une pensée pour Rachida Dati et sa fratrie. La réussite et
l'élégance du ministre de la justice faisaient son admiration.
Par la vitre embuée, les lumières blafardes de La Glacerie
commençaient à défiler. À l’avant, des jeunes faisant leur
"cirque" le chauffeur accéléra pour arriver indemne au terminus. Songeuse et un peu triste, Leila se leva. Ayant mis
son gros sac en bandoulière, elle se dirigea vers la porte à
soufflets, en route vers son destin…
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