Parcours et récit biographique

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Parcours et récit biographique
COM 3, Axe 1
Agha Aichata
Doctorante en SHS - l'université Lille1
Laboratoire Trigone
4, Rue corot 93200 Saint Denis
[email protected]
TE: 0033638787151
Colloque International: La recherche biographique aujourd’hui :enjeux et perspectives
Parcours et récit biographique : Approche autobiographique et parcours
L’approche autobiographique oblige un moment d’arrêt et de retour sur notre passé, sur nos
souvenirs. Ce retour fait émerger ces informations à la conscience du sujet. La réflexion autobiographique
et l’écriture de son histoire de vie permettent l’émergence d’un projet d’apprentissage, ce qui place
l’apprenant dans un rôle actif d’appropriation et de prise en charge de son devenir en formation. Se lancer
dans l’aventure biographique reste une énigme si ce n’est un mystère. Cette approche est un excellent
analyseur car elle révèle ici ou là un certain nombre d’enjeux de nature épistémologique et
anthropologique. La cohérence entre le passé et le présent que l’on peut constater, dans les
autobiographies, résulte donc d’un double processus : le présent s’explique par le passé mais inversement
le passé s’explique par le présent pour aboutir à l’expression d’une identité narrative. C’est donc un
travail de production de soi-même, un travail d’autoformation. S’autoformer, c’est se former soi-même,
cela signifie d’abord, que cette formation n’est pas dirigée par un autre. Le passé, ce qu’on appelle
l’histoire qui se nourrit elle-même de souvenirs, de récits, donc de traces, est habituellement présenté
comme la meilleure justification du présent. Selon J-A. Malarewicz (2000) : « Nous sommes là parce
qu’il s’agit du résultat de tel ou tel fait, de tel ou tel prise de position ou de tel ou tel décision… ». Notre
appréhension du temps qui s’écoule est essentiellement intuitive. Il nous parait évident que nous sommes
déterminer par notre passé tant il est également évident que la flèche du temps s’écoule dans un seule
sens. Chaque être humain est lui-même soumis à ce qu’on appelle un cycle de vie. Il y a des étapes
rythment le déroulement de l’existence, chacune étant séparée de la précédente par une période de
.transition, plus ou moins difficile et appelée crise, qui permet elle-même l’accession à la phase suivante
A - Parcours et liberté
Le Dictionnaire de la Langue Française d’Emile Littré mentionne le sens du mot parcours au
moyen âge. Ce terme, emprunté à la féodalité, est associé au droit : «droit de parcours et entrecours, traité
que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à
une autre sans crainte d’être asservis »1. Le parcours dans son ancienne acception exprime l’idée que
l’individu est libre de traverser un espace. Sa traversée, « son parcours » relève de sa propre initiative. Il
n’a pas à subir la contrainte d’autrui, fût-il « seigneur ». Cette notion de liberté me renvoie au souhait,
avec J.-P. Boutinet, que l’individu puisse se considérer comme auteur agissant et pensant son propre
parcours et non plus seulement comme acteur2, c’est-à-dire participant à un projet qui lui serait assigné
par autrui. C’est l’idée qu’a développée J.-P. Sartre (1905-1980) en posant le principe de liberté comme
fondement de l’« être-au-monde ». Le chemin, le parcours d’un sujet peut se faire autrement qu’en étant
simple acteur subordonné, soumis à la volonté d’autrui.
B - Parcours et projet
1
Littré, Emile, édition 1971, Dictionnaire de la Langue Française, Bergamo, Instituto Italiano d’Artigrafiche.
Je reprends ici la notion d’« auteur-acteur » développée par J.-P. Boutinet. Cf. Boutinet, Jean-Pierre, 1993Psychologie des
conduites à projet, 1999, 3ème édition, Paris, PUF Que sais-je ?
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Le parcours est aussi entendu, selon le Petit Larousse, au sens de « chemin, trajet suivi pour aller
d’un point à un autre »3. La notion de parcours recouvre donc une dimension spatiale qui révèle sa
dynamique singulière. Le parcours suppose un point de départ et un point d’arrivée. Nul ne peut évoquer
un parcours, qu’il s’agisse du sien ou de celui d’autrui, sans préciser d’où il part ni où il s’arrête. Le point
d’arrivée peut être celui qui permet « d’expliquer la situation d’un individu à un moment donné de son
histoire »4. Mais le point d’arrivée du parcours peut aussi se situer au-delà du constat momentané qui
dépasse l’arrêt sur image. En effet, dans la mesure où la définition de base du parcours évoque le trajet,
j’avancerais, après
J.-P. Boutinet, que le parcours est orienté par un projet, le « pro-jet » signifiant
étymologiquement « jeter devant ». Ainsi, le parcours comporterait un « amont»5 et un « aval »6. Le
parcours serait donc à la fois produit d’un passé et tourné vers un avenir. En amont, le parcours serait la «
résultante de trajectoires caractéristiques à bien identifier : trajectoires personnelle, évènementielle,
géographique, scolaire, familiale, professionnelle…»7. Le parcours aval serait, lui, orienté vers la
réalisation d’un projet et comporterait des étapes et des échéances fixées à l’avance8. Cette dernière
perspective suppose l’idée d’un parcours associé à une intentionnalité, une finalité en fonction desquelles
l’enchaînement des actions programmées par un individu prend sens.
C - Parcours et récit biographique
Evoquer le parcours, c’est également faire référence au phénomène de communication qui
survient entre deux sujets lorsque l’un est amené à construire et à énoncer la représentation de son histoire
personnelle à l’adresse de l’autre qui l’écoute ou le lit. La restitution du parcours comme « suite des
activités et des décisions qui caractérisent la vie d’une personne » 9 suppose la référence à une temporalité
que Bauer et B. Maresca appellent la « dimension longitudinale », dimension qu’ils considèrent comme
un aspect essentiel du parcours. La dimension longitudinale est en effet l’expression des « processus
temporels et séquentiels qui permettent d’expliquer la genèse des situations sociales» 10. Le récit
biographique, ou récit de vie, trouve ici sa pertinence dans la mesure où il évoque la trame d’une histoire
individuelle reconstituée à partir d’une succession d’évènements auxquels l’individu attribue un sens
particulier. Ainsi comme le relate R. Hess à son propre sujet, une rencontre peut faire partie des
événements marquants ou moments-clés d’un parcours. « Chemin faisant, au fil de rencontres (…) ma
rencontre avec Ewald Brass, un peu au hasard au départ, est devenue un moment important de ma vie »11.
Le parcours est donc indissociable d’un récit subjectif par son auteur qui cherche à souligner les faits qui lui
semblent significatifs dans le cadre d’un discours adressé et circonstancié.
D - Parcours et trajectoire
3
Le Petit Larousse illustré 1995, édition 1994
Bauer, Denise ; Maresca, Bruno, 1992, in Lignes de vie, méthodologies de recueil et de traitement des données
biographiques, le cas des carrières et trajectoires professionnelles, Cahier de recherche du CREDOC n°37, P. 22.
5
Boutinet, Jean-Pierre, 1993, Psychologie des conduites à projet, 1999, 3ème édition, Paris, PUF Que sais-je ? p. 89.
6
Ibid., p. 89.
7
Ibid., p. 89
8
Ibid., p. 89
9
Robert, Paul, 1967, Le Petit Robert, édition 2003, Paris, Vuef.
10
Bauer, Denise ; Maresca, Bruno, 1992, op. cit., p. 7.
11
Hess, Remi ; Wulf, Christoph, 1999, Parcours, passages et paradoxes de l’interculturel, Paris, Anthropos, p. 89.
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Le parcours dans sa double dimension spatio-temporelle évoque enfin d’autres termes tels le «
cheminement », le « cursus », l’« itinéraire » ou la « carrière professionnelle ». L’ensemble de ces
appellations en lien avec le parcours conduit à évoquer la notion de trajectoire. Les sociologues D. Bauer
et B. Maresca voient en la trajectoire un « outil »12 d’analyse par lequel « on cherche plutôt à interpréter
les cheminements individuels comme des « traces » laissées par le passage des individus dans des
structures collectives, et à formaliser des parcours en fonction de leur fréquence ou de leur caractère
remarquable »13. En effet, et après les travaux de P. Bourdieu, C. Dubar voit dans la trajectoire «
l’incorporation des dispositions sociales non seulement de la famille et de la classe d’origine, mais de
l’ensemble des systèmes d’actions traversés par l’individu au cours de son existence »14. Cette vision de la
trajectoire laisse ouverte la question de l’existence de moments privilégiés repérés dans le passé qui
auraient sinon déterminé, du moins influencer un parcours singulier.
E - Du parcours à l’identité
Evoquer son propre parcours, c’est enfin tout naturellement être amené à parler de soi. Evoquer
son propre parcours, c’est expliciter et mettre en récit sa propre expérience au travers de situations
vécues. Evoquer son propre parcours, c’est choisir un point de référence dans le passé et un point
d’arrivée qui se situe à l’interface d’un présent et d’un avenir entrevu. Le parcours n’étant qu’une simple
notion, le recours au concept global d’identité pouvait se révéler approprié et fécond pour « poser un
problème ». Evoquer le parcours, c’est implicitement parlé de son identité. Le concept d’identité est
susceptible de fournir les clés nécessaires à la compréhension de parcours singuliers. Evoquer l’identité,
c’est souvent y associer des adjectifs qui en font, en premier lieu, une notion plurielle. Chacun peut déjà
en effet évoquer, en ce qui le concerne, son identité familiale, sociale, professionnelle, nationale,
culturelle, ethnique… ces mêmes qualificatifs pouvant également servir à définir, à identifier une tierce
personne. Ce concept a par ailleurs la particularité d’être pluridisciplinaire. Il a fait l’objet de nombreuses
approches dès la fin du dix-neuvième siècle, notamment en philosophie, en psychanalyse, en psychologie
et en sociologie. A l’origine, se poser la question de sa propre identité renvoie inévitablement au « qui
suis-je ? » qui définit une quête existentielle sur soi-même. Avant de se définir soi-même, ne faut-il pas
d’abord avoir procédé à un retour sur soi ? C’est la question qui préoccupe les philosophes grecs dès
l’Antiquité. La conscience de soi est en effet définie par Socrate (470-399 av. J.-C.) comme un objet de
recherche. Le «connais-toi toi même » pose les bases d’un questionnement existentiel repris jusqu’au
treizième siècle. Toutefois, faire de sa conscience un objet de recherche peut paradoxalement amener le
sujet à douter de sa propre existence. C’est le questionnement de M. Montaigne (1533-1592), dans les
Essais, livre II (1595). « Qui suis-je ? Je doute même de moi qui doute ». L’identité du sujet, détenteur
d’une pensée qui lui est propre et faisant de lui un être libre et autonome, est remise en question. Il faut
attendre l’avènement de l’ère de la raison pour que le doute sur l’existence du sujet soit écarté. A l’inverse
de M. Montaigne, R. Descartes (1596-1650) dans Discours de la méthode en 1637 fait du doute, la preuve
de l’existence du sujet. Le doute « acte de raison du sujet »15 est érigé en principe méthodique : il faut
faire table rase des connaissances non fondées pour atteindre la vérité. Par le cogito ergo sum - je pense
12
Ibid, p. 7.
Ibid., p. 22.
14
Dubar, Claude, 1991, La socialisation, 2002, 3ème édition revue, Paris, Armand Colin, p. 80.
15
Baugnet, Lucy, 1998, L’identité sociale, Paris, Dunod, p .9.
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donc je suis -, R. Descartes établit la certitude de la pensée qui doute et en déduit l’existence même du
sujet qui pense. La notion d’autonomie du sujet pensant de R. Descartes est prolongée par E. Kant (17241804) qui affirme dans Critique de la raison pure en 1781 que « les objets de la connaissance se règlent
sur la nature du sujet pensant et non sur l’expérience »16. La connaissance naît de la raison et écarte toute
prise en compte de situations vécues antérieurement par le sujet lui-même. Ainsi de l’Antiquité au siècle
des Lumières, la pensée de l’homme se suffit à elle-même pour se définir; c’est cette pensée qui fonde la
connaissance. L’identité du sujet se situe dans le champ de la relation de soi à soi, c’est-à-dire à partir de
la réflexion d’un moi solitaire. Cette conception exclut toute considération d’une relation du sujet à son
environnement.
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