Ethnographies du travail artistique
Transcription
Ethnographies du travail artistique
Colloque International « Ethnographies du travail artistique » Laboratoire Georges Friedmann Université Paris I, La Sorbonne, CNRS, France Les 21 et 22 septembre Travail et profession en art: Des statistiques nationales aux vécus quotidiens hétérogènes Liliana Rolfsen Petrilli Segnini Sociologue Université de l’Etat de Campinas - Brésil Faculté d’Education Département de Sciences Sociales Appliquées en Education [email protected] 2 Résumé: Cette communication analysera le marché de travail artistique, en particulier la musique et la danse, à partir d’une étude comparative réalisée au Brésil et en France, et de deux catégories analytiques : la division internationale du travail et les rapports de genre. Nous partons de la reconnaissance d’un paradoxe croissant : si, d’une part, l’expansion nommée « industrie culturelle » rend possible l’enregistrement et la reproduction du travail artistique, qui acquiert alors une participation croissante dans le Produit Interne Brut – PIB dans diverses économies nationales, d’autre part, le travail artistique vivant se voit de plus en plus soumis à la logique mercantile qui le fragilise et le précarise, en conséquence soit de l’absence de droits sociaux, soit de la menace qui pèse sur ceux qui existent déjà. Dans la construction de l’analyse empirique, le point de départ est l’étude de statistiques nationales, produites au Brésil et en France, qui apportent des renseignements sur un sens commun observé dans les deux pays – la croissante formation de niveau supérieur des artistes en danse et en musique. Ensuite, la configuration statistique du marché de travail dans ces pays sera analysée, ce qui permettra de d’inférer la prédominance du travail flexible, même s’il s’exprime de différentes manières selon les singularités historiques nationales. Enfin, il s’agira d’analyser ce que signifie vivre la condition d’artiste dans les deux réalités. Les entretiens et les observations ethnographiques de répétitions et de spectacles, menés en France et au Brésil, mettent en lumière les différentiations observées dans le travail des hommes et des femmes, mais aussi les singularités et les convergences dans leur trajectoire de formation et dans le développement de leurs carrières professionnelles. 3 - “On dirait un orchestre de `fonctionnaires publiques´ !” Affirmation du chef d’orchestre à la fin d’une répétition au théâtre, insatisfait de la performance des musiciens, des pupitres, bref, de l’orchestre1. - « L’artiste ne peut pas avoir un contrat stable de travail: il se laisse aller ! » ! Selon la coordination des corps stables – orchestre, ballet, chorale – du Théâtre Municipal de São Paulo. 2 - « (...) les musiciens de l’orchestre, les salariés de l’Opéra de Paris ne sont pas des fonctionnaires. Ils ont un contrat à durée indéterminée, mais ils peuvent être licenciés. On peut décider d’arrêter leur contrat, s’il y a un gros problème, s’il y a un grave problème, on peut décider d’arrêter leur contrat », renseignement, qui démontre la concordance par rapport à la situation travailliste décrite, donné par un des membres de la direction de l’Opéra de Paris3 Deux pays – Brésil et France –, deux trajectoires historiques différentiées en ce qui concerne les rapports de travail qui rendent possible la réalisation du travail artistique vivant4. 1 Cahier de champ, 25/01/2004, Répétition. Théâtre Municipal de São Paulo. Le chef d’orchestre fesait allusion à l’image, fréquemment diffusée par les médias et par la société même, surtout lors des dernières décennies, selon laquelle les fonctionnaires publiques se laissent aller, ne sont pas motivés, jouissent de beaucoup de droits liés au travail; en occurrence, ils présentent un faible degré d’implication dans ce qu’ils font. 2 Entretien réalisé le 03/10/2003.Coordination des Corps Stables du Théâtre Municipal de São Paulo. 3 Entretien réalisé le 10/12/2002. Direction de Opéra de Paris « L’Opéra de Paris est une entreprise publique, mais qui a une... une forme un petit peu particulière puisque la terminologie exacte c’est EPIC. Ça veut dire Entreprise publique à Caractère Industriel et Comercial – EPIC; ça veut qu’on est une entreprise publique. Voilà... entreprise publique parce que nous recevons des subventions de l’État. (...) Voilà, donc c’est ce qui fait un petit peu cette difference, et nous dépendons du droit privé. C'est-à-dire que les musiciens de l’orchestre, les salariés de l’Opéra de Paris ne sont pas fonctionnaires. Ils ont un contrat à durée indéterminée, mais ils peuvent être licenciés. On peut décider d’arrêter leur contrat, s’il y a un gros problème, ... s’il y a un grave problème, on peut décider d’arrêter leur contrat.” 4 Nous employons ici la catégorie travail artistique vivant, fréquemment utilisée en France, pour préciser que nous nous référons à des artistes – musiciens et danseurs – qui se présentent live face au public lors des répétitions et des spectacles. Néanmoins, nous admettons que leur travail peut être enregistré, créant ainsi un autre défit analytique dans l’univers artistique; nous nous référons à sa reproduction et sa diffusion, soumise à une législation spécifique. 4 Toutefois, actuellement, il y a une constatation convergente dans les statistiques nationales qui réaffirment les stéréotypes exprimés dans les phrases ci-dessus, enregistrées dans les entretiens et les observations des répétitions et des spectacles dans la recherche de champ5. Nous nous référons à la prédominance du lien temporaire de travail dans le marché de travail des deux pays, tout en prenant en compte les différentes dénominations et conditions sociales, présentes dans des statuts juridiques également distincts. Par ailleurs, il est question d’une autre dimension convergente dans les deux pays en ce qui concerne la participation et la hiérarchisation des femmes dans le domaine artistique, notamment en musique et en danse : la musique constitue un champ de travail majoritairement masculin dans les deux pays ; la danse, à l’opposé, un champ majoritairement féminin (Buscatto, 2005; Ravet, 2000). Ainsi, une question nous semble pertinente, celle du sens des rapports sociaux de sexe dans les trajectoires de ces artistes de sexe masculin lorsqu’ils exercent une profession majoritairement féminine, et parallèlement, celle de la spécificité des trajectoires des femmes dans le domaine de la musique. (Ravet, op. cit; Buscato, op.cit, Segnini, 2006). L’objectif de ce travail est d’étudier les formes que revêt le travail autonome, sans lien contractuel, fréquemment précaire, mais aussi le vécu quotidien de ces formes, à partir du témoignage d’artistes au Brésil et en France. Nous allons donc analyser cette question sociologique qui se traduit par les chiffres, les lois et les vécus, et, à travers la singularité de ce groupe social précis, nous tenterons de mieux rendre compte de l’univers de travail actuel. A notre sens, la dimension de la division internationale du travail nous permet d’aller au-delà de la singularité d’un pays et de trouver des pistes d’un phénomène social plus large. Pour autant, nous avons développé notre travail au Brésil et en France (voir annexe méthodologique à la suite de ce texte). Contexte de la recherche Il est possible d’observer de multiples dimensions simultanées dans le travail de l’artiste en musique ou en danse : l’expression artistique, la réalisation d’un travail, l’exercice d’une profession. 5 Projet de Recherche Thématique “Travail et formation dans le domaine de la culture: professeurs, musiciens et danseurs”. Fapesp – Fundação para o Desenvolvimento da Pesquisa do Estado de São Paulo [Fondation pour le Développement de la Recherche de l’Etat de São Paulo], Accord de Cooperation Internationale FAPESP/CNRS; CNPq – Conselho Nacional de Pesquisa [Conseil National de Recherche]– Bourse de Productivité en Recherche; Faepex – Fundo de Apoio a pesquisa, ensino e extensão da Unicamp [Fond de Soutien à la recherche, à l’enseignement et à l’extension de la Unicamp]. 5 La tension entre l’art, le travail et la profession artistique est évidente dans les premières phrases de ce texte; celles-ci montrent combien il est complexe d’essayer de les comprendre. Les tensions entre ces différentes perspectives dévoilent non seulement des aspects que la concrétisation de l’art assume dans un moment historique donné, mais nous apportent en outre des éléments pour la compréhension de la société même à travers de la signification que celle-ci attribue à la production artistique. Norbert Elias met en garde contre les risques d’une “formule pré-fabriquée sur l’ascension bourgeoise, découlant d’un besoin interne du développement social dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, écrasant une noblesse féodale déjà minée par le changement économique de la Révolution Française, tend à être appliquée de nos jours de manière tellement mécanique et routinière qu’elle perd de vue le cours complexe des événements réels. Les problèmes observables des êtres humains sont classifiés au moyen de concepts de classe rabaissés à des clichés, comme “noblesse”, “bourgeoisie”, “féodalisme” et “capitalisme”. Des catégories comme celles-ci bloquent l’accès à une plus grande compréhension du développement de la musique et de l’art en général. Elle n’est possible que si la discussion ne se limite pas à des processus économiques ou aux développements de la musique et de l’art en général, et, en même temps, s’il existe un essai d’éclairer le destin des personnes qui produisaient de la musique et d’autres oeuvres d’art à l’intérieur d’une structure sociale en transformation” (Elias, 1995: 28, nous soulignons) En accord avec Elias, nous tenterons “éclairer” les personnes qui produisent de l’art – musique et danse –, à l’intérieur de l’actuelle structure sociale et du marché de travail en constante transformation. Que peut-on observer actuellement? Le travail artistique s’inscrit aussi (mais pas seulement) dans la logique du marché, ce qui reflète les configurations du moment historique actuel. La tension entre art, travail et profession, déjà évoquée précédemment, montre que le travail en art est soumis à des contrôles créés dans le domaine de la production de la valeur, même si ces contrôles sont justifiés au nom de la “qualité artistique” et non pas de la valeur créée. Celle-ci est difficile à mesurer, c’est vrai, mais elle n’est pas déplacée de la sphère élargie de l’accumulation du capital. La rationalité, qui oriente la production de la valeur (et celle du profit), imprègne de plus en plus le domaine de la production en art. 6 Bourdieu nous met en garde contre les risques dans le domaine de la culture qu’implique ce processus, qui ne cesse de s’intensifier. « Mais, ce qui se passe de nos jours, dans l’ensemble du monde développé, dans les univers de production artistique, est quelque chose de vraiment nouveau et sans précédent : en effet, l’interdépendance difficilement conquise de la production et de la circulation culturelle par rapport aux besoins de l’économie se voit menacée, dans son propre principe, par l’intrusion de la logique commerciale dans tous les stages de la production et de la circulation des biens culturels. (...) La culture est menacée parce que les conditions économiques et sociales dans lesquelles elle peut se développer sont profondément affectées par la logique du profit »6 (Bourdieu, 2001) Dans le cadre institutionnel brésilien et français, l’Etat représente (encore), dans les deux pays (et dans les théâtres étudiés), la principale institution, le support financier pour la concrétisation des activités artistiques; toutefois, au cours de la dernière décennie, la présence du capital privé – patrons et mécénat – dans le financement du travail artistique devient de plus en plus considérable. Dans les deux pays, il est question d’une croissante incitation de la part de l’Etat pour la participation du capital privé dans la mise en place des politiques culturelles. Au Brésil, cette question est réglementée par la Loi Fédérale d’Encouragement à la Culture (Loi n° 8.813/91), connue sous le nom de Loi Rouanet. C’est le socle de toute la politique de relations entre l’Etat et la capital privé, à travers l’exonération d’impôts en faveur de l’investissement en culture. Cependant, il s’agit d’une ressource publique, gérée selon la capacité de sollicitation des différents groupes et les exigences des sponsors. Les demandes sélectionnées, élaborées essentiellement par des groupes artistiques reconnus et médiatisés, remplacent graduellement les politiques publiques à caractère universel, recréant ainsi les inégalités économiques existantes dans le pays en ce qui concerne le financement des activités culturelles. A partir des données disponibles se rapportant à la période 1998-2004, il est possible de percevoir une croissante captation de ressources privées (de 230 à 470 millions de reais), qui est restée néanmoins majoritairement concentrée dans la région sud-est du pays. En 1998, l’Etat 6 Bourdieu, Pierre. Contrafogos 2- Por um movimento social europeu. Rio de Janeiro: Zahar, 2001 . 7 de São Paulo a concentré 42% de la captation totale du pays, et, en 2004, 43%7. En occurrence, la différenciation et l’inégalité prédominent, en termes politiques, au détriment du développement de la culture elle-même en tant que droit universel, comme elle est définie dans la Constitution Brésilienne, approuvée en 1988, article 215: “L’Etat garantira à tous le plein exercice des droits culturels et l’accès aux sources de la culture nationale, et soutiendra et encouragera la valorisation et la diffusion des manifestations culturelles”. Par ailleurs, la participation croissante du capital privé dans le financement de l’art ne s’exprime pas de manière homogène dans les deux pays, elle est liée à leur histoire singulière. En France, l’action étatique, publique, républicaine est prédominante, même si elle se trouve menacée dans divers secteurs, notamment la culture. En effet, les bénéfices fiscaux sont de plus en plus ajoutés aux ressources publiques de financement de la culture. (Collection ROME, op. cit) Par exemple : ces dix dernières années, la présence du capital privé – patronage ou mécénat – est de plus en plus forte dans la constitution de leurs recettes respectives. Le budget annuel de l’Opéra de Paris est de 148,07 millions d’Euros, dont une subvention de l’État à hauteur de 90,11 millions d’Euros (61%) et des « recettes propres » de 57,96 millions d’Euros (39%). Ces dix dernières années, un double mouvement a pris place dans ces deux théâtres, exprimant une des formes récurrentes des politiques libérales : la participation du capital privé a augmenté dans les productions de spectacles, alors que les subsides de l’État ont diminué. Entre 1996 et 2002, une croissance de 110% a été observée dans les contributions issues du mécénat (patronage), qui inclut des entreprises comme SaintGobain, Euronext, Moët & Chandon, France Télécom, entre autres, outre le Club Entreprise de l´AROP (Association pour le Rayonnement de l’Opéra National de Paris) qui représente 155 entreprises8. Ainsi les chiffres ci-dessus révèlent-ils que la subvention de l’État par siége a diminué de 230 €, en 1989, moment de la création de l’Opéra Bastille, à 104,9 €, en 2002.9 Si les données de l’Opéra National de Paris sont publiques et disponibles dans ses programmes et sur son site10, il n’en va pas de même pour l’institution brésilienne. Un même mouvement peut néanmoins être décelé dans les entrevues déjà réalisées, et 7 En 1997 un l’arrêté provisoire autorisait une exemption de 100% de l’Impôt sur les Revenus. In: Números Nacionais da Lei de Incentivo à Cultura, 13/03/2005. www.cultura.gov.br 8 Opéra National de Paris. Dossier de Presse, 2002 9 Opéra National de Paris. Saison 2002/2003. Le Budget. Paris. 2002 10 www.opera-de-paris.fr 8 synthétisé par un mot d’ordre souvent cité – restructuration –, ce qui signifie un ensemble d’actions aux contenus différents, réalisées au nom de la qualité de la musique, avec de sévères implications sur le travail des artistes et même, dans le cas du Brésil, des démissions. En 2003, sept musiciens ont été renvoyés de l’Orchestre Symphonique de São Paulo, selon les entrevues : « Dès le début (2002), je ne me faisais pas d’illusions quant à l’immense travail qu’il allait falloir réaliser. Ça a été un choc pour moi que de constater que le théâtre possédait, dans ses corps stables, d’excellentes ressources qui étaient sousutilisées. J’ai décidé de changer le répertoire qui était présenté, d’intensifier la discipline de travail, de faire une planification anticipée de nos activités. Et ce, sans transition : les choses devaient être faites du jour au lendemain. (...) Quand quelques contrats sont arrivés à terme, les musiciens ont eu la possibilité de se présenter à une audition. Les spallas (premiers instrumentistes) de chaque instrument eux-mêmes ont indiqué ceux qui devraient y être soumis. À l’exception des harpistes, des tests ont été réalisés avec d’autres musiciens. Quelques-uns ne sont pas venus, d’autres ont raté leur audition et n’ont pas été réengagés. Quand les musiciens se sont rendu compte que pour continuer dans l’orchestre il leur fallait maintenir le niveau que l’on attendait d’eux, ils ont commencé à s’appliquer plus. » (Ira Levin, chef d’orchestre, 2003)11 La participation croissante du patronage dans le budget du Theatro Municipal de São Paulo12 inclut des entreprises de différents secteurs de l’économie comme des 11 Concerto. Guia Mensal de Música Erudita. São Paulo: Clássicos Editorial Ltda. Ano VIII, n. 89 ISSN 1 413-2052 12 Statut de l’Association – Patrons du Theatro Municipal de São Paulo Chapitre I – De la dénomination, siège et finalité : Article 1º - L’ASSOCIATION Patrons du Theatro Municipal de São Paulo, fondée le 26 février 1991 pour une durée indéterminée est un organisme civil sans buts lucratifs, dont le siège social et le ressort judiciaire sont sis dans la ville de São Paulo ; elle a été inscrite le 1er mars 1991 au 3º Registro Pessoas Jurídicas, sous le nº 159.615. Article 2º - L’ASSOCIATION a pour but de collaborer avec l’administration du Theatro Municipal de São Paulo pour promouvoir l’amélioration et le développement d’activités artistiques ; aider à maintenir son patrimoine ; stimuler ou subventionner les corps stables du Theatro, selon les critères exclusifs de la Direction ; collaborer avec le pouvoir public, selon les critères de la Direction, au profit de l’éducation artistique et culturelle de la collectivité ; stimuler la 9 banques, des chaînes de télévision, l’industrie, ainsi que des personnes morales – Association des Amis de l’Opéra. L’actuel directeur musical – Ira Levin, chef d’orchestre – est sponsorisé par la Banque Santos, et plusieurs musiciens le sont, essentiellement par les entreprises qui commercialisent ou fabriquent leurs instruments respectifs. Une autre dimension de ce même phénomène – la prédominance de la logique financière -, qui atteint ces deux institutions théâtrales avec une intensité différente, est la recherche constante d’une plus grande efficacité des ressources et de la compétitivité. Dans ce sens, une fois de plus, les données disponibles de l’Opéra de Paris parlent d’elles-mêmes ; elles informent une croissance de 15% du nombre de spectacles produits (répétitions y compris) à l’Opéra Bastille et de 27% à l’Opéra Garnier, sur la période de 1996 à 200113. L’augmentation du public, sur cette même période, a été de 11%, ce qui signifie un total de 39 millions d’Euros et 725 885 spectateurs14. Il n’y a pas eu de croissance des effectifs sur la même période. Ces chiffres traduisent l’intensification du travail évoquée de manière récurrente dans les entrevues réalisées avec des musiciens et syndicalistes dans le cadre de cette recherche. La réduction des coûts de fonctionnement, en tant que corollaire du contexte exposé, fait surgir des polémiques relatives aux conditions de travail et à la sécurité du public spectateur.15 L’« intrusion de la logique commerciale dans tous les stages de la production et de la circulation des biens culturels », comme le disait Bourdieu, peut être résumée dans la réponse de l’un des membres de la direction de l’Opéra de Paris, quand, en 2002, lors d’un entretien pour cette recherche, nous lui avons demandé quel était l’objectif du théâtre, il a répondu : « vendre des places, divulguer des spectacles ». Les actions rationnelles, au sens weberien16 du terme, c’est-à-dire « la logique intrinsèque qui commande l’enchaînement des significations des actions » qui organisent la production de spectacles, en France ou au Brésil, sont de plus en plus soumises à la logique commerciale et industrielle, soit à la logique des coûts et des formation et le perfectionnement d’artistes jeunes, brésiliens ou installés au Brésil, dont la valeur est reconnue, en leur donnant également la chance de pouvoir se présenter en public ; de promouvoir des événements visant à stimuler et améliorer la création et la divulgation d’œuvres artistiques d’auteurs brésiliens ; obtenir des ressources financières destinées à réaliser sa finalité sociale. (nous soulignons) 13 Opéra National de Paris. Saison 2002/2003. Le Budget. Paris. 2002 14 Id. Ibid. 15 FRÉTARD, Dominique. « Le climat social se dégrade à L’Opera de Paris ». Paris : Jounal Le Monde, 08 de fevrier 2003, p. 28. 16 Weber, Max. Os fundamentos racionais e sociológicos da música. São Paulo: EDUSP – Editora da Universidade de São Paulo, 1995. 10 recettes, dans la perspective du capital privé et non pas de la prestation d’un service public, dont la rationalité serait liée au bien public, à la culture et à l’art. Or, nous parlons ici d’institutions d’État soumises aux décisions formulées par des politiques publiques. Cette ambiguïté a des implications aussi bien dans le cadre esthétique que dans celui des relations et des conditions de travail. Dans son analyse des changements observés lors de la remise en cause des actions rationnelles fondées sur l’État providence, surtout à partir des années 70, Anaya fait référence à une « esthétique de l’incertitude ». Après cette période, une nouvelle forme de rationalisation, qui privilégie la logique financière, s’impose peu à peu,.17 Au travers d’autres arguments, Anaya confirme l´analyse classique d’Adorno à propos du fétichisme dans la musique, phénomène observé à mesure que celle-ci se métamorphose en marchandise, en valeur d’échange. « La modification de la fonction de la musique atteint les fondements mêmes de la relation entre art et société. Plus le principe de la valeur d’échange soustrait inexorablement la valeur d’usage aux hommes, plus la valeur d’échange elle-même se voile impénétrablement en tant qu’objet de plaisir »18 Les implications de ce contexte s’observent aussi bien sur « les consommateurs » que sur « les producteurs » d’art - les travailleurs artistes eux-mêmes et remettent en question la reconnaissance de ce que les microcosmes relativement autonomes à l’intérieur desquels la culture est produite doivent garantir, avec le système scolaire, la production des producteurs et des consommateurs19. Les pays considérés montrent des similitudes quant au sens des changements en cours – une « relative subordination aux lois d’une économie qui se globalise et cherche une plus grande efficacité et compétitivité » (Projeto de pesquisa CNRS/FAPESP). Ainsi, des études comparatives internationales deviennent pertinentes pour analyser les caractéristiques communes et les singularités observées dans les formes de régulation et de rationalisation du travail, dans des pays ayant des trajectoires historiques aussi différentes que la France et le Brésil. Dans ces deux pays, l’on peut observer un appel généralisé aux « restructurations et partenariats », un ajustement des coûts aux 17 Anaya, Jorge López. Estetica de la incertidumbre. Buenos Aires: Fundación Federico Jorge Klemm, 1999 18 Adorno, Theodor W. O fetichismo da música e a regressão da audição. In: Benjamin, Walter; Horkheimer, Max; Adorno, Theodor; Habermas. Textos escolhidos. Trad, José Lino Grünnewald et al., São Paulo: Abril Cultural, 1983. Os Pensadores. P.166-191 19 Bourdieu, Op. cit.: 82 11 planifications financières, réalisées au nom de l’excellence professionnelle et de la qualité des spectacles. Cette constatation montre, peut-être, le sens principal des actions politiques et sociales par rapport au travail artistique actuellement. Le travail artistique au temps de l’instabilité Les marchés de travail français et brésilien dans le domaine du Spectacle et des arts convergent en ce qui concerne les caractéristiques sociales qui les rapprochent et les différentient lors d’une comparaison des respectifs contextes nationaux. Dans la présente analyse, nous nous pencherons sur les occupations en musique et en danse. Au Brésil, la composition des occupations qui constituent le marché de travail des “Professionnels des Spectacles et des Arts” a pour base la Classification Brésilienne des Occupations – CBO 2002, qui distingue les occupations suivantes: Producteurs de Spectacles, Directeurs de Spectacles et Similaires, Scénographes, Acteurs, Artistes en Danse (excepté Populaire), Musiciens Compositeurs, Chefs d’Orchestre, Musiciens Interprètes. 20 En France, nous nous appuierons, pour la comparaison, sur des données statistiques établies et analysées par des institutions et des chercheurs français, travaillant à partir de différentes bases de données. (Menger, 2002; Coulangeon, 2004; Ravet, 2000) 21 Le Répertoire Opérationnel des métiers et des emplois (ROME), regroupe l’ensemble des occupations “Artistes du Spectacle”, subdivisées en : Artiste Dramatique, Artiste en Musique et en Chant, Artiste en Danse, de Cirque et de Musichall, Producteurs et Directeurs, Présentateurs, Présentateurs-modèles. Lorsque nous parlons de convergences entre les données se rapportant aux deux pays, nous sommes conscients des différences historiques des trajectoires de ces 20 Recherche nationale d’échantillon par domicile – PNAD/ IBGE – Instituto brasileiro de geografia estatística [Institut brésilien de géographie et de statistique]; Rapport annuel d’Informations Sociales – RAIS/ Ministério do Trabalho e Emprego; Recensement de l’enseignement supérieur – Ministério da Educação 21 Institut national de la statistique et des études économiques INSEE/ Département des études, évaluation et de la prospective – Ministère de la Culture ; L’Observatoire de l’ANPE . Les Demandeurs d’emploi des métiers du Spetacle, novembre 2005;. Collection ROME Description et Évolution des métiers. Arts Spetacles. Paris : ANPE, La Documentation Française, 1995. 12 occupations et de la qualité des données statistiques produites. La France possède une longue tradition dans la production d’informations statistiques, notamment en culture; ceci n’est pas valable pour le Brésil. Malgré cela, pour construire cette argumentation nous nous rapportons à certaines évidences sélectionnées à partir des données disponibles: • Croissance plus accélérée de ce groupe d’occupations en comparaison à l’ensemble des occupations dans chacun des pays. Au Brésil, la population occupée, dans la période comprise entre 1992 et 2001, a crû de 16%; les Professionnels des Spectacles et des Arts de 67% (PNAD, 2006). La population active française a crû de 7,3%, lors des deux dernières décennies du XXème siècle, alors que la croissance démographique des professions artistiques dans la même période a été de 250% (Menger, 2002, p. 35) Nonobstant la croissante importance de ce secteur dans les économies nationales, le travail artistique vivant se trouve de plus en plus soumis à la logique mercantile, à la concurrence intense, et à la menace de précarisation découlant soit de l’absence de droits sociaux, soit de la menace qui pèse sur ceux qui existent déjà. • Niveau élevé de scolarité des artistes et des processus de formation professionnelle qui demandent de longues trajectoires, de nombreuses heures d’études, de répétitions, beaucoup de dévouement. Il s’agit donc d’un travail très qualifié. • Prédominance de la participation d’hommes dans ce groupe, exception faite pour la danse. • Evidences statistiques montrant que les artistes sont plus jeunes que les occupés dans les deux pays. • Indice restreint de travail formel (Brésil) ou contrats à durée indéterminée (France) • Indices élevés de travail temporaire, intermittent ou précaire; sous ces rubriques larges sont occultées diverses possibilités de travail et de vécus de la précarité. Pour les comprendre, il est indispensable d’aller au-delà des statistiques, et tenter de comprendre ce que disent les 13 artistes, comment ils travaillent, comment ils s’organisent en mouvements sociaux. • La musique, profession majoritairement masculine, présente les indices les plus élevés d’occupation dans le domaine des arts, dans les deux pays. • La danse présente un indice très élevé de participation féminine. Artistes en Danse et en Musique dans les statistiques nationales Les musiciens représentent le groupe d’occupation le plus important parmi les artistes, aussi bien au Brésil qu’en France. Au Brésil, en 2004, parmi les 214.553 professionnels des Spectacles et des Arts, 134.870 (62,9%) sont des musiciens (populaires et érudits); alors que les artistes en danse représentent seulement 3,3% de ce groupe – 7.039 danseurs (contemporain et classique).22 Tableau 1 Distribution des occupés Groupe Professionnels des Spectacles et des Arts, selon CBO 2002 Année: 2004 Total % Producteurs de spectacles 27.567 12,8% Chorégraphes et danseurs 7.039 3,3% Acteurs, directeurs de spectacles et similaires 12.649 5,9% Compositeurs, musiciens et chanteurs 24.161 11,3% Décorateurs d’intérieur et scénographes 32.428 15,1% Musiciens et chanteurs populaires 110.709 51,6% Total 214.553 100,0% Source: PNAD/IBGE 2006 Elaboration personnelle Le monde de l’art est majoritairement masculin (67%); la participation des hommes est supérieure à celle des femmes, aussi bien à l’intérieur du groupe lui-même, 22 Au Brésil on ne peut utiliser la séparation entre classique et contemporain pour la danse, ni populaire et érudit pour la musique. 14 qu’en comparaison avec les occupés dans le marché de travail au Brésil (58%). En France, cette constatation est réaffirmée, notamment par les artistes demandeurs d’emploi à l’ANPE, où on peut observer que deux tiers sont des hommes, en opposition à 46% dans les occupations qui ne sont pas inscrites dans le groupe des artistes. Toutefois, selon le métier observé, les différences font jour. Tableau 2 Participation des occupés Professionnels des Spectacles et des Arts (CBO 2002), Total des occupés au Brésil, selon le sexe, 2004 Occupés au % Professionnels % % Prof. Des Brésil des spectacles spectacles et et des arts des arts/ Occupés au Brésil Femmes 34.739.267 42% 70.826 33% 0,20% Hommes 48.077.644 58% 143.727 67% 0,30% Total 82.816.911 100% 214.553 100% 0,26% Source: PNAD, IBGE 2006 Elaboration personnelle Dans le groupe de musiciens majoritairement érudits – compositeurs, musiciens et chanteurs – la présence des hommes est encore plus importante s’élevant à 93, 2%; chez les musiciens et les chanteurs populaires, elle atteint presque 80%. Cette division – musique classique et populaire – a été très critiquée par les musiciens eux-mêmes qui ont élaboré et défini les activités réalisées au moment de la concrétisation de la profession, lors du procès d’élaboration de la CBO 2002. (Segnini, 2005) D’après leur argumentation, en tant que musiciens, ils interprètent la musique, et ne peuvent donc accepter la séparation proposée par le Ministère du Travail et de l’Emploi. Néanmoins, cette décision n’a pas encore été prise en compte dans la construction des statistiques nationales. Tableau 3 Distribution des occupés Professionnels des Spectacles et des Arts (CBO 2002), Brésil, par sexe - 2004 Sexe Masculin Féminin Total Producteurs de spectacles 55,6% 44,4% 100,0% Chorégraphes et danseurs 15,8% 84,2% 100,0% 15 Acteurs, directeurs de spectacles et similaires Compositeurs, musiciens et chanteurs Décorateurs d’intérieur et scénographes 53,8% 46,2% 100,0% 93,2% 6,8% 100,0% 29,6% 70,4% 100,0% Musiciens et chanteurs populaires 79,8% 20,2% 100,0% Total 67,0% 33,0% 100,0% Fonte: PNAD, IBGE 2006 Elaboration personnelle, 2006 Il est possible d’observer une croissance dans la participation des musiciens dans l’ensemble des artistes du spectacle vivant, en France et au Brésil : ils étaient 12.000 en 1982, et sont passé à 23.000 en 1999 (91%)(Coulangeon, 2004); ils étaient 50.839 en 1992, et sont passé à 134.870 en 2004 (65%) respectivement (PNAD/IBGE). En danse, une croissance semblable a eu lieu, cependant les données sont moins précises parce que jusqu’en 2002 les danseurs, dans la PNAD, étaient classés sous la rubrique “Artistes de cinéma, théâtre, radio et télévision”. Nous n’avons pas pu désagréger ces données, qui montrent que, pour l’ensemble des professions citées, il y a eu une croissance, entre 1992 a 2001, de 96% (23.201 e 45.705, respectivement). Les données pour la période de 2002 à 2004 renvoient à un autre ensemble d’occupations, ce qui complexifie la comparaison. Dans le groupe des chorégraphes et des danseurs, les femmes prédominent dans l’exercice de l’art et de la danse; il s’agit d’une conquête des siècles XIX e XX. Jusqu’alors la danse était, elle aussi, un art majoritairement masculin. “L’éclipse de la suprématie masculine sur la scène de la danse a débuté dans les années 1830”, analyse Judith Lynne Hanna, qui attribue les changements sociaux dans la période au désintérêt croissant de la part des hommes par rapport aux rôles masculins et féminins qui se dansaient à l’époque.23.(Hanna, 1999) Au Brésil, 68, 5% des artistes en danse sont des femmes; en France, deux tiers des professionnels ou, 73% parmi les artistes demandeurs d’emploi à l’ANPE (op.cit.). Donc, au Brésil et en France, au regard des rapports sociaux de sexe, la danse et la musique présentent des indices qui inversent les statistiques. Il serait intéressant de réfléchir, alors, sur la façon dont ces deux domaines, tellement proches en ce qui concerne l’espace de travail, articulent les différences de sexe et les conditions concrètes de travail. Ou encore, comment articulent-ils les 23 Le processus de féminisation de la danse, en tant que profission artistique, est complexe et demande une analyse socio-historique qui prennent en compte le rapport entre pouvoirr et art. Cf. Hanna Judith Lynne Dança, Sexo e Gênero. Rio de Janeiro: Rocco, 1999 16 multiples vécus des trajectoires de travail et leurs expériences quotidiennes, soit au travail qui permet la construction de narratives à long terme, comme le souligne Sennet (op. cit.), soit au travail intermittent, précaire? Le processus sélectif pour s’introduire ou se perpétrer dans le marché de travail, dans les orchestres ou les compagnies de danse, exige une compétence à être démontrée au moment de l’audition: - “Le meilleur diplôme est le dernier concert”, affirme un musicien soliste, de carrière internationale, relativisant l’importance de la formation dans l’enseignement supérieur en musique (hautbois, 18/06/2006). On exige de ces artistes, très qualifiés, un long parcours de formation professionnelle, la réalisation d’auditions pour des concours compétitifs durant toute la carrière, une discipline dans les études individuelles et collectives, le respect à la hiérarchie (surtout dans les orchestres, pupitres). Ce qui caractérise effectivement cette carrière c’est qu’elle ne se complète jamais. Chaque spectacle consiste en de nouveaux défis qui peuvent être surmontés grâce à des cours spécifiques, des répétitions. L’apprentissage de l’artiste re-signifie et mène aux dernières conséquences les mots d’ordre prononcés actuellement, dans l’éducation comme au travail, - “apprendre et apprendre” -, qui minimisent les aspects idéologiques, se trouvant ainsi insérés parmi les spécificités, les exigences du métier. Pourtant, il existe des différentiations qui se transforment en inégalités, à partir du moment où nous considérons les emplois pour les hommes et pour les femmes en musique ou en danse. En danse, le nombre restreint d’hommes leur permet de s’introduire et d’évoluer dans la carrière plus facilement; en musique, à l’opposé, le nombre moins élevé de femmes se traduit par de plus grandes difficultés pour celles-ci, comme nous pouvons observer en France et au Brésil. “ Il y a plus de danseurs que des danseuses [...] pour cette raison, nous [danseurs] trouvons plus de travail, plus facilement. [...] Pour une danseuse c’est plus dur. Moi, je tiens mon chapeau, franchement, je pense souvent aux danseuses, parce que la danse c’est un truc difficile, où il faut tout le temps se battre.[...] pour elles c’est encore plus dur parce qu’elles ont des enfants, il faut se débrouiller. En plus, à quarante ans elles ne dansent plus” (danseur intermittent du spectacle, 25/03/2005) La réflexion ci-dessus, formulée par un danseur français, est étayée au Brésil par des danseuses qui ont eu des enfants pendant leur carrière. 17 “Après la grossesse, juste après avoir eu mon premier enfant, j’ai rétabli super vite ma forme physique, mais pas musculaire, c’est très difficile, c’est une transformation très grande. Quand tu reviens, on dirait que la musculature est toute fragile, sans force, sans tonus, et alors, avec les cours, avec les répétitions tu acquiers... Il y a beaucoup de douleur, une douleur bien assommante, un danseur sent un peut, je pense que j’ai senti deux fois plus. Mais en fait s’est passé super vite; je pense qu’à peu près trois mois, quatre, pour être comme ça, dire “non, là je suis en forme à nouveau” [...] C’est très dur [à propos de l’audition] parce qu’il y a beaucoup de gens et à ce moment-là je n’étais pas tout à fait en forme, la directrice n’a pas voulu de moi, même si j’étais un bon élément pour la Compagnie, et tout, elle voulait que je reprenne la forme d’abord” (danseuse brésilienne, contrat temporaire de travail, 05/12/2005) Pour les hommes qui désirent faire carrière en danse, d’autres défis se présentent, comme, par exemple, faire face aux préjugés de la part de leur propre famille, des amis, de la société, à cause d’une profession qui est majoritairement féminine. Souvent ils développent des stratégies, d’autres activités en même temps qu’ils se préparent pour assumer leur désir de danser. C’est le cas, notamment, d’un danseur contemporain qui était employé à la banque et a retardé ainsi sa formation professionnelle. “ [...] j’ai poursuivi ma formation technique, parce qu’en trois ans ma formation était vraiment très insuffisante, alors il fallait que je prenne des cours pour continuer..., atteindre au moins le niveau technique des personnes de la Compagnie, n’est-ce pas? Alors, je faisais des cours de contemporain, ballet classique en dehors du programme de cours de la Compagnie [...] je sentais que j’avais une déficience physique. (danseur brésilien, 02/09/2004) « [...] mais je n’osais pas faire de la danse, tu vois ? Parce que, j’étais un garçon… J’étais en province, en plus [...] j’avais quelques copines qui faisaient de la danse, des cours de danse. Donc, un jour j’étais allé voir et tout, mais je n’osais pas y aller. J’étais trop timide, mes parents n’étaient pas spécialement branchés artistique” (danseur français, 01/2006) Tableau 5 Participation des Occupés en Danse et Musique, 18 Par rapport au groupe des Professionnels des Spectacles et des Arts, selon CBO 2002, par sexe - 2004 Spectacles et Arts Hommes 143727 Musique % Danse % 67% 2783 68,4% 663 31,5% 70826 33% 1283 31,6% 1440 68,5% 214553 100% 4066 100% 2103 100% Femmes Total % Source: PNAD/IBGE 2006 Elaboration Personnelle, 2006 Le travail de l’artiste et ses multiples facettes Au Brésil, le nombre de professionnels qui intègrent le marché de travail formel, déclaré, en danse et en musique, est très réduit. D’après le Ministère du Travail et de l’Emploi, à travers la RAIS, en 2004, il n’y avait que 2.103 professionnels en danse qui travaillaient avec un contrat formel au Brésil, dont 649 dans la région sud-est. En ce qui concerne les musiciens, seuls 4.066 professionnels exerçaient un emploi formel, dont 2.556 également dans la région sud-est, reproduisant ainsi les inégalités déjà évoquées par rapport aux ressources émanant de la Loi Rouanet.24 Toutefois, de 2002 à 2004, l’emploi formel en danse a connu un accroissement, alors qu’en musique le chômage a grimpé – 2.089 postes de travail sont supprimés – , en conséquence, probablement, de la clôture de certains orchestres, notamment celle de la Radio et Télévision Cultura de l’Etat de São Paulo, pour des raisons politiques, renforcées par des données économiques. Or, comme l’expliquent Ravet (2000) et Coulangeon (2004) à propos du contexte français, l’emploi permanent du musicien est directement lié à l’existence d’orchestres. En danse, au contraire, 966 postes de travail avec lien d’emploi formel ont été créés (l’équivalent des contrats à durée indéterminée en France). Il faudrait alors explorer davantage certains parcours, parmi lesquels il nous semble particulièrement intéressant d’observer la montée de la participation du danseur-enseignent dans l’enseignement supérieur. 24 Les données, qui se rapportent au nombre de danseurs et musiciens professionnels au Brésil, sont imprécises et controversées. Malgré cela, les nombres régionaux permettent de confirmer à quel point l’emploi formel est peu présent dans ces deux catégories artistiques: selon le Forum Permanent de Musique du Rio Grande do Sul, en 2005, uniquement dans l’Ordre des Musiciens du Rio Grande do Sul, on pouvait compter 27.000 musiciens inscrits. 19 D’après les données du Ministère de l’Education au Brésil, dans les années 90, les inscriptions à l’enseignement supérieur en danse ont évolué de 352 à 4002, dont 2.893 (72%) dans les universités publiques et 1.109 dans les privées. Par ailleurs, un mouvement semblable, mais moins important, peut être constaté dans l’enseignement supérieur musique, toutefois celui-ci ne déclenche pas de changements positifs dans la participation du musicien au marché formel de travail. A la même période – années 90 – les inscriptions à l’enseignement supérieur en musique sont passées de 3.334 à 4.144, dont 83% dans l’enseignement public. L’enseignement en danse et en musique a suivit une voie à contre-courant par rapport à l’ensemble de l’enseignement supérieur au Brésil, qui a assisté à une croissance des institutions privées de 250%. L’enseignement en musique ou en danse constitue une des possibilités de travail pour l’artiste dans l’univers de la multiplicité des activités qu’il réalise, même lorsqu’il exerce un emploi formel, mais surtout quand il ne bénéfice que de lien temporaire de travail. L’enseignement peut être un choix professionnel, cependant, généralement il est décrit comme une stratégie pour avoir des ressources, développer des projets à long terme et constituer un réseau de contacts. Tableau 6 Total d’employés au Brésil, en comparaison avec le total d’employés en musique et danse Brésil - 2002 a 2004 2002 2003 2004 Brésil 28.683.913 29.544.927 31.407.576 Musique 6.155 4.431 4.066 Danse 1.137 1.939 2.103 Source: Min Trab Empr/RAIS, 2006 Elaboration Personnelle La condition instable de travail et de carrière de l’artiste est reconnue historiquement en France et au Brésil; actuellement cette condition est plus intense, en conséquence de la croissance des forces précaires de travail dans le marché de travail lui-même dans chaque pays, face au contexte déjà évoqué. (Sennet,1999 ; Castel,1995 ) Le travail artistique constitue de “vrais laboratoires de flexibilité”, comme l’analyse Pierre-Michel Menger, sociologue français, dans le livre-synthèse de ses recherches, 20 développées depuis plus d’une dizaine d’années, portant sur le travail artistique en France – Portrait de l´artiste en travailleur. (Menger, 2002) La flexibilité dans le travail est un phénomène social qui s’intensifie dans le contexte de la globalisation. Cette notion profondément polysémique est abordée par Hirata: “au départ (années 80), référence aux changements dans l’organisation du travail et de la production (la fabrique flexible); ensuite, en rapport au marché de travail (flexibilité de l’emploi); enfin, au temps de travail (travail à mi-temps, temps partiel, système annuel du temps de travail ou “banque d’heures”, politiques de réduction des heures de travail). Le mot flexibilité a une connotation idéologique, qui dissimule sous un terme à connotation neutre ou même positive (adaptabilité, malléabilité, répartition plus adéquate), des pratiques de gestion de la main d’œuvre dans lesquelles la flexibilité et la précarité vont généralement de pair dans le domaine du marché de travail. La dégradation considérable des conditions de travail, des salaires et de la protection sociale serait ainsi camouflée par un terme positif” (Hirata, 2006, à paraître prochainement) Dans le champ artistique, nous retrouvons presque toutes les formes flexibles d’emploi et de travail décrites par Hirata. “L’auto-emploi, le free-lance, les diverses formes atypiques de travail (intermittence, temps partiel, plusieurs cachets, plusieurs emplois) représentent les formes dominantes d’organisation du travail dans les arts”, insiste Menger. L’hétérogénéité dans le vécu des formes instables de travail est une caractéristique centrale du marché de travail artistique. “ L’ironie veut que les arts, qui, depuis deux siècles, ont cultivé une position radicale par rapport à un marché tout-puissant, apparaissent comme les précurseurs de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité.” (Menger, op.cit) Or, en France, le rapport entre travail et droit lié au travail repose sur un statut juridique singulier, unique, sans équivalent dans d’autres pays. Les mouvements sociaux assurent la possibilité pour l’artiste, reconnue par la loi (annexes 8 et 10 du régime de l’assurance chômage) depuis 1964, de travailler par intermittence, et de se retrouver fréquemment en période de non-travail. C’est pourquoi, dans ses grandes lignes, cette assurance chômage est prévue pour tous ceux qui prouvent avoir travaillé 507 heures tout au long de l’année précédente – le 01/01/2004, la période a été réduite à huit mois et demi. 21 Ce changement est le résultat de controverses à propos du coût que ce droit représente pour l’UNEDIC (Union Nationale Interprofessionnelle pour l´Emploi dans l´Industrie et le Commerce), car le nombre de professionnels bénéficiant du régime de l’intermittence ne cesse de croître en France. En 1974, le nombre de bénéficiés par le régime de l’intermittence s’élevait à 19.100 inscrits; en 2004 ce nombre est passé à 68.600. (L´Observatoire ANPE, op. cit). Depuis 2003, la mobilisation des artistes autour du Mouvement des Intermittents du Spectacle, pour tenter de sauvegarder les droits constamment menacés, est considérable. Désormais, il est devenu un des plus importants mouvements sociaux du pays. Malgré cela, actuellement, les contrats de travail ont leur durée réduite et nombre d’artistes ne parviennent pas à atteindre le nombre fatidique d’heures exigées pour profiter de l’indemnisation. Nous pouvons observer, en effet, une croissance du groupe des “sans indemnisation”, passé de 24% à 33%, et, parallèlement, une régression du groupe des artistes intermittents du spectacle indemnisés, de 57% à 49%. Comme le montrent les entretiens, la lutte pour remplir les heures exigées est intense, et les artistes doivent se soumettre à des emplois qui ne correspondent point à leur formation professionnelle. « Voilà. Donc pour les danseurs c’est dur, parce que comme il n’y a pas forcément beaucoup de travail en ce moment, tu es obligé de faire plein de trucs. Moi, là, tu vois, mardi j’ai rendez-vous à l’Opéra Garnier, parce que comme il va falloir des heures, comme je n’ai pas de perspective. J’ai passé deux auditions ça n’a pas marché. J’aurais d’autres auditions en danse, peut-être que je trouverai quelque chose, j’espère ! Mais, là, j’ai demandé à l’Opéra s’ils avaient des trucs pour moi, ils ont dit : « Non. Si vous voulez, vous pouvez demander pour la figuration du ballet. » Donc, ça, ce n’est pas Bastille qui s’en occupe, c’est Garnier. Donc, mardi j’ai rendez-vous à Garnier avec la fille qui s’occupe de la figuration du ballet. T’imagines ? Mais, bon, si elle me propose un mois de travail, deux mois de travail, je le fais, hein ? C’est pour être dans les ballets, tu prends une danseuse. J’ai fait une fois, il y a très, très longtemps, au début, quand je suis arrivé à Paris… [Rires] C’était dans Gisèle, il y a une scène de la chasse… [Rires] Donc, tu as une danseuse de l’Opéra, tu marches comme ça avec elle… » (danseur français qui compte être réintégré au régime des intermittents, 25/01/2006). 22 Les données, concernant les formes prises par les contrats de travail au Brésil, confirment l’analyse de Menger, dans son texte consacré à la situation française. En termes juridiques, néanmoins, les artistes brésiliens peuvent être comparés ou mis en parallèle uniquement avec les “sans indemnisation” en France. Les différentes dénominations pour le travail sans lien formel d’emploi – travail non déclaré et free-lance – s’élèvent à 84, 8% de l’ensemble du travail dans les Spectacles et les Arts, alors que pour les autres occupations du pays le pourcentage est de 40%. De multiples modes d’insertion au travail sont occultés, notamment “le cachet”, comme nous pouvons le voir dans les entretiens. Ce type de travail n’est pas toujours jugé de qualité par celui qui l’exerce; il est plutôt considéré comme une mode de rester en contact avec le réseau de rapports qui donne accès à d’autres emplois, à d’autres groupes, voire peut-être dans l’avenir à un défi artistique plus stimulant. L’obtention de moyens matériels d’existence est, par ailleurs, une des motivations essentielles. Tableau 7 Participation des occupés du groupe des Professionnels des Spectacles et des Arts, selon CBO 2002, le total d’occupés au Brésil, par mode d’occupation – 2004 Brésil % Spectacles et Arts % Formel 31.091.969 37,5 24.311 11,3 Non déclaré 15.177.598 18,3 57.044 26,6 Free-lance 18.015.385 21,8 124.843 58,2 Employeur 3.430.993 4,1 5.782 2,7 Non rémunéré 5.407.550 6,5 2.573 1,2 Travailleur au foyeur 6.415.209 7,8 - - Auto consommation 3.278.207 4 - - Total 82.816.911 100 214.553 100 Source: PNAD/IBGE 2006 Elaboration personnelle Une nouvelle inversion – à présent, par rapport à la nomenclature qui traduit les rapports sociaux et les manières de les comprendre – se montre, lorsque nous observons le travail en musique et en danse, par mode d’occupation, en comparaison avec l’ensemble des occupations des Spectacles et des Arts. 23 Tableau 8 Participation des Occupés en Danse et en Musique en comparaison avec l’ensemble des Professionnels des Spectacles et des Arts, selon la CBO 2002, par mode d’occupation – 2004 Spectacles et Arts Formel Non déclaré % Musique % Danse % 24311 11.30% 12928 9.6% 901 12.8% 57044 26.60% 37600 27.9% 4834 68.7% Free-lance 124843 58.20% 79818 59.2% 834 11.8% Employeur 5782 2.70% 3421 2.5% - 0.0% Non rémunéré 2573 1.20% 1103 0.8% 470 6.7% Travailleur au foyer - - - - - - Auto consommation - - - - - - 214553 100% 134870 100% 7039 100% Total Source: PNAD/IBGE 2006 Elaboration Personnelle Que montrent ces données? Quels rapports sociaux sont-ils dévoilés? L’effort pour répondre à ces questions réaffirme l’importance des entretiens et des observations de recherche ethnographique sans lesquels ces données ne prendraient pas de sens. Nous ne pouvons confronter, de manière binaire, le travail formel dans les professions sélectionnées (9,6% en musique; 12,8% en danse) aux indices plus élevés du travail formel au Brésil (37,5%), sans écouter, considérer ce que disent et ce que font les artistes. Une centaine d’entretiens ont été réalisés lors de notre recherche: Brésil et France25, musique et danse, corps permanents et artistes intermittents, temporaires. A partir des observations des répétitions et des spectacles, nous avons pu explorer le rapport cité ci-dessus, sans pourtant le résoudre. Nous prendrons comme fil conducteur pour cette réflexion les observations des espaces sociaux plus restreints, la recherche de champ dans les théâtres étudiés – Opéra de Paris et Theatro Municipal de São Paulo –, et nous nous efforcerons de monter que, malgré tant de ressemblances statistiques, des différences significatives s’imposent, éloignant ainsi les deux pays en ce qui concerne la signification du travail précaire. Que ressort-il des théâtres étudiés? 25 Six entretiens ont été réalisés au Portugal, quatre en Italie. 24 Théâtre de l´Opéra de Paris En France, les restrictions des droits liés au travail sont ressenties par les musiciens de l’Orchestre Nationale de Paris, mais pas par les danseurs du Ballet de l’Opéra. Ceux-ci sont encore protégés par les lois du fonctionnement public, et bénéficient, notamment, d’une retraite spéciale à quarante ans. Les rapports de travail dans l’orchestre français représentent un degré élevé d’organisation, surtout en comparaison à l’orchestre analysée au Brésil. Effectivement, après une sélection par concours, ils sont intégrés dans un collectif organisé par un règlement interne, élaboré conforme au Code du Travail, Convention Collective signée en 1993 par les Fédérations et les syndicats des travailleurs de l’Opéra de Paris, qui stipule les devoirs et les droits des professionnels musiciens salariés. 26 Toutefois, malgré le lien avec le théâtre public, ils n’appartiennent pas à la fonction publique, de même que leurs homologues brésiliens. Les raisons qui justifient l’embauche de ces professionnels musiciens à travers un contrat à durée indéterminée, mais sans les mêmes droits des fonctionnaires publics, réaffirment le rapport entre la qualité artistique et la nécessité de demeurer en processus d’évaluation permanente, dans lequel s’inscrit la possibilité de licenciement. Cette situation travailliste dévalorise la dimension professionnelle de ces musiciens, aussi bien les hommes que les femmes. L’Orchestre de l’Opéra National de Paris se compose de 159 musiciens, subdivisés en deux formations orchestrales – formation Bleue et formation Verte - qui existent depuis la fondation de l’Opéra Bastille en 1990. Il s’agit de deux orchestres de fosse, qui accompagnent les ballets ou les opéras, ce qui explique un nombre plus réduit de musiciens par rapport aux orchestres symphoniques, comme dans le cas analysé au Brésil. Chacune de ces formations dispose d’environ de 80 musiciens embauchés par contrat. Theatro Municipal de São Paulo 26 Convention Collective des Employés e Artistes de l´Opéra National de Paris 25 Au Brésil, la trajectoire de précarisation du contrat de travail des artistes embauchés par concours dans la fonction publique est distincte; ainsi un rappel des données historiques mérite d’être fait. L’Orchestre Symphonique Municipale de São Paulo a été créée par la Loi no. 3829, le 28 de décembre de 1949, en vigueur jusqu’à nos jours, elle vise à assurer la stabilité à l’orchestre, qui existait déjà depuis 1921, sous le nom de Sociedade de Concertos Sinfônicos de São Paulo (Société de Concerts de São Paulo). Cette loi établit les conditions nécessaires pour un travail de qualité, en accord avec la fonction attribuée au Theatro Municipal, dans une période de modernisation du pays et de renforcement de la démocratie (1945 a 1964), même si la tutelle populiste et hégémonique des élites perdurait de façon évidente. (Weffort, 1980) Depuis, l’orchestre, y compris le théâtre lui-même et les autres corps permanents qui le composent, a toujours été attaché à la mairie de São Paulo, et intègre le Secrétariat à la Culture de la Municipalité de São Paulo. 27 Donc, à l’époque, les fonctionnaires, les artistes musiciens inclus, étaient considérés comme “statutaires”, et bénéficiaient des droits liés au travail dans la fonction publique: un salaire et un emploi stables, réglementés, et une retraite intégrale. A cette époque, dans l’esprit de la loi, on considérait que le travail des musiciens (mais aussi les autres travaux artistiques) représentait les deux faces opposées du travail, aspect qui est fréquemment valorisé dans les discours des entrepreneurs actuellement (Menger, 2002). Nous faisons allusion ici aux exigences de connaissance et de formation, d’une part, de créativité, d’autre part. Le service public était perçu comme un espace à l’abri du ‘libre jeu des facultés individuelles, hors de la tyrannie asservissante des fins utilitaires” (Menger, 2002). En moins de cinq ans, cette situation commençait à changer. Indigné par le peu d’heures qu’effectuaient les musiciens de l’orchestre dans l’espace physique du théâtre – à l’époque trois heures par jour -, le maire de São Paulo, Jânio da Silva Quadros, déclarait que tous les artistes liés à la fonction publique devraient effectuer une journée de travail de huit heures, comme tous les autres fonctionnaires, réaffirmant ainsi une troisième dimension du travail salarié, qu’il soit 27 Il s’agit de l’ensemble des institutions qui composent la Mairie de São Paulo, comme les sécrétariats à l’Education, au Travail, à la Santé, entre autres. Le théâtre en question fait partie du sécrétariat à la Culture. 26 artistique ou pas: le contrôle du temps de travail. Des controverses intenses ont fait jour autour des spécificités du travail du musicien, comme le nombre d’heures d’études individuelles, réalisées hors du théâtre, les périodes d’intensification du travail pendant les saisons, les répétitions de pupitres28, etc. La réponse politique de l’époque (1954) fut d’approuver une loi municipale stipulant que, dorénavant, tous les postes “à vie” de musiciens de l’orchestre qui deviendraient vacants (suite à un décès, une démission, un licenciement ou un départ à la retraite), auraient un autre statut – admis (temporaire) – équivalent au CDI, contrat à durée déterminée, en France D’un côté, on reconnaissait les spécificités du travail artistique. De l’autre, on refusait aux artistes les « privilèges » dont bénéficiaient les autres salariés de la fonction publique, en légalisant les contrats temporaires et les licenciements. Les arguments justifiant cette loi partaient des mêmes intentions que ceux de la loi de 1949, à savoir une exigence de qualité, fruit de la relation entre formation, travail musical et conditions de travail. Mais cette relation se traduisait de manière totalement opposée, car « le musicien stable se laisse aller, il n’a pas d’émulation, il se laisse aller » (direction du Theatro municipal, 2003). Depuis 1988 (date de promulgation de la nouvelle Constitution de la République fédérale du Brésil, qui est toujours en vigueur), les contrats de travail des musiciens ont été révisés. Selon l’Article 37, « De l’Administration publique », l’État a l’obligation de recruter ses fonctionnaires sur concours, recrutements assortis, pour ces derniers, de droits et de devoirs. Si cette obligation améliore, de fait, la qualité musicale, elle devient un facteur supplémentaire d’instabilité de l’emploi 29. À partir de 1989, le Theatro Municipal de São Paulo, ainsi que d’autres institutions publiques, ont commencé à être gérées selon un critère de dotations budgétaires qui attribue à chaque secrétariat et aux institutions qui lui sont liées une somme déterminée pour élaborer leur propre budget. Différentes rubriques composent ce dernier, parmi lesquelles, les « Services de tiers », comprenant les « Prestataires de 28 Groupe de musiciens qui joue un même instrument et qui répète sous la direction du soliste du groupe avant les répétitions générales. 29 Des années 1990 à nos jours, toutes les gestions municipales, qu’elles soient de « droite » ou de « gauche », ont fortement résisté à la transformation du Theatro municipal, institution administrée directement, en une institution autonome, car il est considéré comme une « carte de visite politique de la mairie ». « Des étrangers vont visiter la mairie ? Organisons un concert au Municipal ! Pour commémorer nos conquêtes politiques ? Organisons un événement au Municipal ! La mairie va faire une fête ? Organisons un souper au Municipal ! et ainsi de suite... ! En outre, il existe des loges réservées au gouverneur de l’État de São Paulo et à Mme le Maire et aux hommes politiques importants » (direction du Theatro municipal, 3 octobre 2003). 27 services temporaires ». Dès lors, les musiciens de l’orchestre sont engagés sous cette condition, ce qui les inscrit dans une situation de travail extrêmement instable, précaire. Que représente la situation de prestataires de services dans les relations de travail dans l’orchestre ? Tout d’abord, rappelons que 60 % des contrats de travail des musiciens sont renouvelés, en principe, tous les cinq ou six mois, totalisant une période de onze mois par an. Pendant le mois de janvier, période de vacances d’été du Theatro municipal de São Paulo, ils ne reçoivent aucun salaire ; les 40 % restant s’inscrivent encore dans des contrats de travail temporaires (« admis »). En ce sens, nous pouvons affirmer que les rapports de travail, à l’orquestre, au Brésil, dévoilent la croissance de formes flexibles et précaires de travail, dans un contexte d’expansion et de primauté de la logique financière au détriment des droits sociaux liés au travail. Rapports sociaux de sexe dans les théâtres étudiés Dans les deux orchestres les femmes représentent moins de 30% des interprètes: l’Orchestre de l´Opéra National de Paris est composée de 159 musiciens, 115 hommes et 44 femmes; l’Orchestre Symphonique du Theatro Municipal de São Paulo est composé de 115 musiciens, 85 hommes et 30 femmes. Au Brésil, les femmes sont rentrées plus récemment à l’orchestre, surtout dans les années 90, principalement sous des contrats « Services de Tiers » 30 . Plusieurs stratégies leur ont permis de rompre les barrières de cet espace majoritairement masculin: notamment des auditions réalisées derrière un rideau pour occulter l’identité du musicien dans les processus de sélection ou encore des indications faites par des musiciens ou des chefs d’orchestre renommés. (Ravet, op.cit) En 2003, elles représentaient 26% des musiciens de l’orchestre. Dans les entretiens, les artistes se montrent conscients du fait que la séparation et la hiérarchie ne dépendent pas de la formation professionnelle ou de la qualification artistique, ni même de l’aspect physique (poids de l’instrument), mais d’une question sociale. (Kergoat, 2001) Cette prise de conscience ne minimise pourtant pas, ni au 30 Contrat de travail renouvelé tous les 5 ou 6 mois, sans droits liés au travail. 28 Brésil, ni en France, les difficultés rencontrées par les femmes à être nommées dans les orchestres à un poste de tuttiste et encore plus au prestigieux poste de soliste. Au Brésil, sur trente femmes instrumentistes, seules quatre occupent le poste de premier soliste dans les instruments alto, flûte, harpe et piano; en France, sur quarantequatre femmes à l’orchestre, seules trois occupent le poste de premier soliste (deuxième violon, flûte et piano), six sont deuxièmes solistes (contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, fagot), et trois sont troisièmes solistes (violon). Les 26 autres professionnelles du Theatro Municipal sont tuttistes, de même que les 32 autres de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Cette différentiation, qui reproduit des inégalités présentes dans d’autres secteurs, est liée à un substrat matériel concret inscrit dans l’échelle salariale et dans les conditions de travail. Dans les deux pays, les postes de solistes sont au palier des salaires les plus élevés. Dans le Ballet de la ville, la totalité des danseurs est sous contrat “de Tiers”, déjà cité. Pour les femmes qui désirent concilier travail et famille, ce type de contrat a des implications : pour avoir des enfants, par exemple, elles dépendant de la générosité et de la complicité de la direction du Ballet ou du directeur artistique de l’Orchestre et du Thetro Municipal, puisqu’elles ne bénéficient pas des droits liés au travail. Au Brésil, en accord avec la Consolidation des Lois du Travail (CLT), les femmes ont droit à quatre mois de congé-maternité. “on n’avait pas de contrat [à propos du travail précédent qui était précaire], comme ici au Ballet, de trois en trois mois ou de six en six mois [...] J’ai dansé jusqu’au septième mois de grossesse, alors j’ai arrêté, j’ai eu mon enfant et je suis revenue. Je me suis arrêtée quarante-cinq jours après l’avoir eu. [...] En vérité, si je regardais mon contrat, je n’avais pas à être payée, parce que j’ai arrêté le travail, mais bien sûr que la direction était très loyale et très honnête, ils comprenaient parfaitement. Deux femmes qui étaient dans la direction étaient aussi des danseuses dans le passé, des femmes avec des enfants, et savaient que c’est absurde, une danseuse a, elle aussi, le droit d’avoir une vie privée, elle doit se dévouer, mas il faut aussi qu’elle ait sa vie.” (danseuse brésilienne, 9/12/2005) Dans le cas précis des instrumentistes, certains échanges sont faits entre collègues: elles racontent que les femmes assurent un nombre supérieur de concerts à la 29 place d’autres collègues pendant la grossesse, et se font ensuite remplacées par les mêmes, lors de leur brève période d’absence, en “congé maternité”. Considérations finales Le travail artistique s’inscrit aussi (mais pas seulement) dans la logique du marché, ce qui reflète les configurations du moment historique actuel. La tension entre art, travail et profession, déjà évoquée précédemment, montre que le travail en art est soumis à des contrôles crées dans le domaine de la production de la valeur, même si ces contrôles sont justifiés au nom de la “qualité artistique” et non pas de la valeur créée. Celle-ci est difficile à mesurer, c’est vrai, mais elle n’est pas déplacée de la sphère élargie de l’accumulation du capital. Les statistiques nationales, se rapportant au marché de travail, expriment la trajectoire historique du salariement; pour cette raison, nous les avons observées au départ pour comprendre la configuration des marchés artistiques au Brésil et en France. (Castel, 1998) Les marchés de travail brésilien et français, dans le domaine des Spectacles et des Arts, convergent du point de vue des caractéristiques sociales et diffèrent quant aux contextes sociaux. Dans cette analyse, nous avons mis en évidence les occupations en musique et en danse. Or, quand nous faisons attention aux paroles de Norbet Elias (qui réfléchit à propos de la trajectoire de Mozart au XVIIIème siècle), et tentons “d’éclairer le destin des personnes qui produisaient de la musique et d’autres oeuvres d’art à l’intérieur d’une structure sociale en transformation”, nous constatons l’insuffisance des statistiques nationales pour comprendre la signification des conditions concrètes de la production artistique vivante (Elias, 1995: 28, nous soulignons). Ainsi, nous avons cherché dans les théâtres analysés par ce projet, dans les observations ethnographiques, les différences concernant ceux que nous pourrions nommer les “précaires du travail” et nous avons noté un paradoxe qui éloigne – beaucoup – les deux pays, qui semblent pourtant si proches dans les statistiques. Au Brésil, le travail artistique, lié au théâtre public, lié au pouvoir public, est synonyme de précarité. Celle-ci se traduit par des contrats temporaires sans les droits sociaux prévus par la loi, comme le droit à la maternité, les congés payés, le 13ème salaire. 30 En France, la “précarité” vécue par la plupart des artistes intermittents est prise en compte par la loi – Intermittents du Spectacle – qui leur garanti l’accès aux droits sociaux : droit au congé maternité, assurance chômage. Si ces droits sont menacés actuellement, un grand mouvement social lutte pour les préserver. Pour conclure, quelques considérations à propos des mouvements sociaux des artistes, en France et au Brésil, méritent d’être énoncées. Tout au long des dernières années, dans les deux pays, il est question d’une intense mobilisation de la part des artistes pour faire face aux constantes menaces subies par la Culture, suite aux propositions formulées par les Etats nationaux de restreindre les budgets et de stimuler la participation du capital privé, à travers des lois d’encouragement au financement des activités culturelles. Deux caractéristiques rapprochent les mouvements sociaux de ces deux pays: Les mobilisations des artistes tentent d’empêcher la destruction ou la réduction des droits et des conquêtes dans le domaine artistique, en ce qui touche les budgets et les droits travaillistes. Il ne s’agit donc pas de mouvements qui luttent pour élargir les conquêtes dans une période d’incertitudes sociales et de primauté de la logique financière. En France, nous retrouvons les Intermittents du Spectacle, déjà cités, et au Brésil, le Mouvement Art contre la Barbarie ou encore le mouvement contre les menaces du Conseil d’Education Physique d’imposer la formation en Education Physique aux professeurs de danse. En France, une lutte semblable a eu lieu en 1988 et a entraîné la publication d’une loi qui a réglementé le Diplôme d’Etat du professeur de danse, le 10 juillet 1989. Au Brésil, le mouvement contre le monopole de l’Education Physique a occasionné la création du Forum de Danse en 2002 et a obtenu la reconnaissance de ses revendications par le pouvoir législatif le 09 mai 2005. La nouveauté de ces mouvements repose sur le fait qu’ils ne s’expriment pas à travers les institutions – syndicats, fédérations, ordres –, mais à travers des coordinations de mobilisation réunies spontanément autour de causes, de débats, de questions politiques. Les mouvements cités, ainsi que d’autres, rencontrent souvent du soutien politique dans les syndicats des catégories respectives – davantage en France qu’au Brésil – cependant ils ne sont pas liés. A travers le mode de communication et de revendication des artistes membres de ces mouvements sociaux, les anciennes stratégies de lutte sont re-élaborées – marches, interruption de spectacles, discussions devant les théâtres, stratégies de sensibilisation du public –, par ailleurs, Internet utilisée de 31 manière de plus en plus récurrente en tant que lieu de mobilisation et de discussions collectives plus intenses. Bibliographie Adorno, Theodor W. O fetichismo da música e a regressão da audição. In: Benjamin, Walter; Horkheimer, Max; Adorno, Theodor; Habermas. Textos escolhidos. Traduções de José Lino Grünnewald et al., São Paulo: Abril Cultural, 1993. Os Pensadores. P.166-191. Anaya, Jorge López. Estetica de la incertidumbre. Buenos Aires: Fundación Federico Jorge Klemm, 1999. Bourdieu, Pierre. Contrafogos 2- Por um movimento social europeu. Rio de Janeiro: Zahar, 2001 . Buscato, Marie. Femme dans une monde d’hommes musiciens. Des usages épistèmologiques du “genre” de l’ethnografe, Paris, volume!, 2005. no prelo. Castel, Robert. Les métamorphoses da la question social. Paris, Librairie Arthème Fayard, 1995. Concerto. Guia Mensal de Música Erudita. São Paulo: Clássicos Editorial Ltda. Ano VIII, n. 89 ISSN 1 413-2052 Coulangeon, Phillipe. L’experience de la precaritéa aux professions artistiques : le cas des musiciens intérprèts. In Sociologie de l’art, opus 5, nouvelle serie Le travail artistique, Paris, L’Harmattan, 2004. Departement des études et de la prospective. Elements pour la conaissance de l´emploi dans le spetacle. Developpement Culturel, nº 145, 2004; L´Observatoire de l´ANPE. Les demandeurs de l´emploi. Les Essentiels, ANPE, 2005. Departement Études, Évaluation et Statistiques. L’Observatoire de l’ANPE. Les Demadeurs de l’emploi des métiers du Spetacle, novembre 2005;. Collection ROME Description et Évolution des métiers. Arts Spetacles. Paris ANPE La Documentation Française, 1995. Elias, Norbert. Mozart. Sociologie d’un génie. Paris, LeSeuil, 1995 FRÉTARD, Dominique. Le climat social se dégrade à L’Opera de Paris. Paris : Jounal Le Monde, 08 de fevrier 2003, p. 28. Hanna Judith Lynne. Dança, Sexo e Gênero. Rio de Janeiro: Rocco, 1999 Hirata, Helena. Flexibilidade, trabalho e gênero. In: Hirata, Helena e Segnini, Liliana (orgs.) Organização, trabalho e gênero. São Paulo, Editora Senac, 2006. no prelo. 32 Kergoat, Daniéle. Le rapport social de sexe. De la production des rapports sociaux à leur subversion. Actuel Marx, nº 30- Les rapports Sociaux de sexe, 2001. Menger Pierre-Michel. Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme. Paris, Le Seuil / Republique des idées, 2002. Opera National de Paris. Dossier de Presse, 2002 Opera National de Paris. Saison 2002/2003. Le Budget. Paris. 2002 Ravet, Hyacinthe. Les musiciens d’orchestre. Interations entre représentations sociales e itinéraires. Thèse de sociologie, Université Paris10, Nanterre, 2000. Segnini, Liliana. Accords dissonants: rapports salariaux et rapports sociaux de sexe dans des orchestres. In Cahiers du Genre, nº 40, pag. 137, Paris, L’Harmattan, 2006. Segnini, Liliana. Classificação Brasileira de ocupações: porque? Para que? In Revista eletrônica ComCiência,2005. Sennett, Richard. A corrosão do caráter – Conseqüências pessoais do trabalho no novo capitalismo. Rio de Janeiro, Editora Record, 1999. Weber, Max. Os fundamentos racionais e sociológicos da música. São Paulo: EDUSP – Editora da Universidade de São Paulo, 1995. Weffort, Francisco. O populismo na política brasileira. Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1980.