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PIERRE KERROC'H
ESRA 3
ANNÉE 2013-2014
MÉMOIRE
LA CINÉMAGIE :
GUÉRIR PAR LA MAGIE DU CINÉMA
SOMMAIRE
INTRODUCTION
MÉTHODE
AVERTISSEMENT
I. ENTRÉE
1. CONTEXTE AUTO-BIOGRAPHIQUE
2. CONTEXTE AUTO-HISTORIQUE
II. PLAT
1. CONCEPTS CINÉMAGIQUES
2. PRINCIPALES INFLUENCES
a. La psychomagie
b. La magie du chaos
3. LES OUTILS DE LA CINÉMAGIE
a. Le tarot au service de la cinémagie
b. L'art au service de la cinémagie
c. La science au service de la cinémagie
d. La religion au service de la cinémagie
e. La philosophie au service de la cinémagie
f. L'éthique de la cinémagie
g. Le rêve au service de la cinémagie
4. LA CINÉMAGIE TELLE QU'ELLE EST
a. La vidéo comme moyen de la cinémagie
b. La guérison comme fin de la cinémagie
5. ARMORIKA – UNE COMÉDIE INITIATIQUE a. Le film cinémagique
b. Limites de la cinémagie
III. DESSERT
1. UTOPIE : LA CINÉMAGIE SOCIALE
2. POTENTIEL DE LA CINÉMAGIE
3. AUTOCRITIQUE ET OUVERTURES
CONCLUSION : LE CINÉMAGICIEN
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
Voici un sujet de mémoire qui me semblait important d'aborder, tant toutes mes
connaissances et expériences de ces dernières années convergeaient vers lui. Je me
dois de commencer par dire qu'au premier abord, il n'est pas comme les autres : tout
au long de ce mémoire, nous ne parlerons pas de cinéma, ni d'analyses filmiques, ni
de techniques cinématographiques. Pourtant, le cinéma et la vidéo sont le moteur de
ce qui est appelé ici la cinémagie. Cette dernière n'est pas possible sans ces moyens
de médiation, tant dans leur dimension technique qu'artistique.
Je dois aussi dire que c'est très important pour moi, et c'est un grand plaisir aussi de
rédiger ce mémoire, car c'est la première théorisation que je fais à propos de cet art en
gestation, c'est-à-dire qui n'est pas encore né, qu'est la cinémagie. Je n'ai pour l'instant
eu l'occasion d'en parler qu'à des amis, ou des personnes rencontrées, dont certaines
travaillaient dans le monde du théâtre. Aussi, j'ai écrit quelques articles sur ce sujet
sur internet, sur mon blog (poderkeroko.over-blog.com). Ayant accès au nombre de
visites, je vois que ces écrits sur la cinémagie ont eu relativement un bon succès.
La cinémagie étant un art aspirant et absorbant tout ce qui vient vers lui, nous
parlerons évidemment de vidéo, de cinéma, de scénario, de certains films ainsi que de
leurs réalisateurs, mais d'autres sujets auront une place importante : arts, sciences,
spiritualités, philosophies. Notamment, nous aborderons brièvement une dimension
éthique inhérente à la pratique de la cinémagie. Et, bien sûr, nous donnerons des
exemples précis de ce qu'on appelle des « sketchs cinémagiques », car j'ai déjà
commencé à expérimenter cet art.
Tout au long de ce mémoire, nous allons donc tenter d'éclaircir ce qu'est ce nouvel
art, inséparable de la thérapie, et ayant une finalité qu'on pourrait qualifier
d'« humaniste ». Nous nous permettrons de développer la théorie à propos de la
cinémagie, tout en allant à l'essentiel et en donnant des exemples concrets de
pratiques.
En conclusion de cette introduction, je voulais rappeler donc, qu'ici seront en majeure
partie abordés des sujets comme la thérapie, l'ésotérisme, ou encore le
« développement personnel » et la psychologie. Je considère quant à moi que la
cinémagie, et vous le verrez sans doute au fur et à mesure des chapitres qui vont
suivre, reste un grand cri d'amour au cinéma et à ses potentiels merveilleux.
MÉTHODE
Il faut que j'aborde ici le problème de la méthode de rédaction de ce mémoire, en
partie pour justifier certaines techniques d'écriture. Cela fait maintenant 14 mois que
j'écris des articles sur un blog évoqué plus haut. J'en suis aujourd'hui à 2500 articles,
dont 2000 aphorismes. Ma technique est entièrement intuitive, elle utilise
l'imagination, la métaphore et l'écriture spontanée. Je ne sais écrire autrement.
J'utilise aussi la « langue des oiseaux », qui est une approche ludique et artistique des
mots et des lettres : jeux sur les sonorités, les homophonies, les anagrammes, les
étymologies. Cette technique est très créatrice et ouvre sur des sens variés. Bien sûr à
chaque fois cela sera justifié, et, au lieu de nous écarter du sujet, ça nous aidera à
l'approfondir. C'est un jeu sérieux.
J'ai plus de 1000 pages de notes accumulées depuis un an, manuscrites et surtout
dactylographiées, et dans celles-ci, de façon éparse mais fourmillants, se trouvent des
paragraphes qui parlent de cinémagie. Ne pouvant les relire, car cela prendrait
beaucoup trop de temps, je me permets de faire ce mémoire de mémoire, selon mes
souvenirs. Aujourd'hui, étant le lundi 23 juin 2014, je me donnerai donc 24 heures
pour le rédiger, car tout est déjà prêt dans ma tête. Je ne dis pas ça par prétention, au
contraire, c'est ma technique de rédaction, car écrire sur plusieurs jours crée une
différence gênante dans le style et l'esprit dans lesquels les paragraphes ont été
rédigés.
Enfin, étudiant et pratiquant le tarot, dont nous parlerons rapidement dans un chapitre
ultérieur, depuis maintenant 2 ans, j'utiliserai de temps en temps ses images pour
aborder certains sujets, mais toujours de façon justifiée, qui nous rapproche du sujet.
Cet outil intuitif est de plus inséparable de la pratique cinémagique.
AVERTISSEMENT
Avant de commencer, j'aimerais prévenir de certaines choses. La cinémagie est un art
qui, bien que je le pratique, n'est pas encore né. Il est à la fois en gestation et en
expérimentation continuelles. De plus, tout ce dont je vais parler, je ne vais pas le
faire de façon universitaire. Je ne suis spécialiste ni de psychothérapie, ni de science,
ni de philosophie, ni d'art, ni de religion, ni de tarot, etc. J'inclus seulement certains
éléments sinon indispensables, du moins utiles à la pratique de la cinémagie, mais je
ne connais aucune de ces disciplines. Cet avertissement est important car je ne peux
que rester humble, ne connaissant rien à rien, n'ayant encore presque rien pratiqué ou
expérimenté. La cinémagie naîtra peut-être dans 10 ou 20 ans, que sais-je ? Nous y
reviendrons en fin de ce mémoire.
Vous verrez aussi que le plan de ce mémoire est divisé en entrée, plat, et dessert. J'ai
fait ce choix car les 1400 pages de notes que j'avais, je voulais les rendre moins
indigestes. Et elles sont toutes dans ma tête : avec une recette d'éléments épars je vais
donc essayer de préparer un bon repas dactylographié. D'autant qu'en cinémagie,
vous le verrez plus loin, on considère que, dans ce monde, tout se digère et est digéré.
J'applique le plus souvent possible ce que j'appelle une vision cinémagique du
monde : sinon, à quoi servirait cet art ?
I. ENTRÉE
1. CONTEXTE AUTO-BIOGRAPHIQUE
Tout commença quand j’imitais mon frère étant petit, pour me faire accepter de lui.
Style vestimentaire, expressions verbales et physiques, démarche… Depuis tout petit
alors j’ai imité plein de références. N’ayant pas été marqué par un père à imiter, j’ai
créé des re-pères. Au collège, j’imitai Tyler Durden, personnage du film Fight Club
de David Fincher joué par Brad Pitt, un élégant philosophe anarchiste spécialisé en
chimie et fabriquant de bombes : ça excitait évidemment les filles mais j’augmentai
ma moyenne en physique-chimie de 15 points, et ça me lançait dans la philosophie.
J’avais alors 12 ans. J’imitai ensuite Arthur Rimbaud, allant me promener dans les
vergers, faisant des poèmes, cherchant les visions. Puis ce fut le tour de Gérard de
Nerval, William Blake, Dino Campana... Je passai alors au chanteur et poète
américain Jim Morrison : ce fut impressionnant car ce boulimique de livres me lança
dans une boulimie de lecture, j’appris à chanter en quelques semaines, et, à la surprise
générale de toute la famille, mes cheveux qui avaient toujours été lisses
commencèrent à boucler ! J’ajoute que mon visage se transforma selon son visage :
mâchoire carrée, arcades prononcées, stries aux joues. Je dansais comme lui, parlais
comme lui, m’habillais comme lui, bougeais comme lui, pensais comme lui, buvais
comme lui… durant 5 ans. Ensuite je commençai à imiter le « philosophe » français
Edgar Morin (qui avait presque 90 ans alors). C’était moins bien pour les filles, mais
je lisais tout ce qui me tombait sous la main, je faisais des enquêtes sociologiques, le
jour, la nuit. Puis vint l’artiste multiforme Alejandro Jodorowsky, à qui ce mémoire
doit beaucoup, car tout ce dont il parlait rejoignait mes centres d’intérêt. Je
commençai alors à avoir les cheveux blancs, à 21 ans, Jodorowsky ayant 83 ans à
cette époque. Si je raconte cela, c’est pour dire que la cinémagie fut un long
processus dans ma vie, et la première leçon que tout ça m’apprit, c’est que si nous
croyons en quelque chose ou si nous l’imitons, ça aura un impact réel dans la vie
quotidienne, à la fois psychique et physique. C’est aussi pour introduire quelle est ma
nature depuis toutes ces années : je suis un imitateur, j’absorbe et je digère à ma façon
les caractéristiques des autres, en recrachant ce qui ne m’est pas utile, les
transformant à ma sauce. Quand j’avais 7 ans, j’ai fait un numéro de possession à un
ami. Durant plus de 3 heures, je mettais des masques d’Halloween, un par un, je
prenais la voix du masque, en inventant son histoire, sa personnalité, son lien avec les
autres masques. En le retirant, je tombai inanimé, puis j’en mettais un autre, et ainsi
de suite, avec une quinzaine de masques. Mon ami était tour à tour effrayé, fasciné,
désorienté, des heures durant. Je passe mon temps à faire ça, sous d’autres formes
aujourd’hui. J’appris alors le pouvoir de ce qu’on peut appeler « la possession
contrôlée ».
Aussi, durant cette adolescence tumultueuse, durant laquelle je vivais des masques en
y croyant tellement que je ne m'en rendais même plus compte, le cinéma a été une
expérience essentielle. Je ne parle pas de tous les films, mais ceux qui, je crois, ont
été importants dans la gestation de la cinémagie. Je parlais de Fight Club (1999) de
David Fincher, où j'imitais Tyler Durden joué par Brad Pitt. Il y eut aussi Sexe
Intentions (1999) de Roger Cumble, où j'imitais Sebastian Valmont joué par Ryan
Philippe, sorte de Liaisons Dangereuses de Laclos remise au goût des adolescents.
Mais ce qui a été déterminant, toujours vers mes 12 ans, ce fut Les 11
Commandements de François Desagnat et Thomas Soriaux, où Michaël Youn et sa
bande faisaient des « conneries », sorte de happenings à la Jackass, dans des
magasins, des hôtels, des maisons, etc. L'influence du film Fight Club retentit, à
l'époque, dans toute mon école. Les élèves avaient demandé une salle, après de
difficiles négociations avec le directeur, afin « d'avoir une pièce où on puisse écouter
tranquillement de la musique ». Un jour un ami me demanda : « Tu es déjà allé au
Fight Club » ? C'était comme dans le film. Il m'y amena, par une entrée secrète,
gardée par un ami grand et baraqué. « Ok, entrez ». Je découvrai que cette salle, dont
le centre était un cercle de tables accolées décrivant les limites du ring, servait de
Fight Club clandestin. Avec ou sans gants de boxe, on s'y battait jusqu'à saigner (un
jour, l'appareil dentaire d'un ami lui rentra dans les lèvres et les gencives après avoir
reçu un féroce uppercut). Je n'y participais pas, mais j'y assistais, reproduisant le
fantasme de mon film préféré. On vivait un mythe. Je me rendais alors compte qu'un
film pouvait pousser à l'imitation et à la possession. Un jour, en plein combat de deux
frères jumeaux, une surveillante nous « grilla », et nous devions fermer boutique. Le
mythe s'estompa. Pour Les 11 Commandements, ce fut encore pire. Tout le monde
voulait reproduire les « conneries » que faisaient Michaël Youn et sa bande, d'autant
que la fameuse émission du « Morning Live » avait marqué toute une génération.
Grâce à mes sommaires connaissances en sociologie, je me mettais à non seulement
participer, mais aussi analyser ces mouvements éphémères (de plusieurs mois), qui
suivaient la diffusion du film en salle. C'était la première fois que je voyais un public
de salle de cinéma applaudir à chaque fin de séquence. En sortant de la salle, on
balançait des bonbons sur les gens, on montait sur les voitures, on jouait aux
funambules sur les bords des ponts de la Vilaine (à l'époque, le cinéma Gaumont était
sur les quais de Rennes), on pissait sur les vitrines, on se masturbait en public. Ça me
plaisait beaucoup car je lisais alors un livre sur les Cyniques grecs (Cynismes, de
Michel Onfray, 1990), où Diogène de Sinope et ses acolytes faisaient à peu près les
mêmes actions que nous, mais dans une perspective philosophique, pour secouer les
consciences et faire vibrer les cortex. Plus tard, me souvenant de cette époque où
nous voulions nous « décoincer le cul » selon notre expression d'alors, je concluais
temporairement que les Grecs imitaient de même leurs héros : Alexandre le Grand
commençait par Hercule, et quand il rentrait d'Inde il s'identifiait à Dionysos (ce qui
est narré de façon magnifique dans les Vies Parallèles de Plutarque). En fait, toute
civilisation imitait ses héros ou ses dieux, grâce à la mythologie : on parle bien de
l'Imitation du Christ chez les Chrétiens. Nous faisions pareil, il s'agissait bien d'une
« constante anthropologique ».
Et ce, donc, par le biais du cinéma, mais aussi par le biais de la littérature. Nous
avions besoin de nous initier, dans une civilisation qui a oublié toute évolution par le
biais de l'initiation. Il fallait vaincre nos timidités, nos limites, et surtout l'influence de
notre famille. C'est pour ça qu'un livre comme Sur la Route de Jack Kerouac
influença, outre deux générations entières (Beat Generation des années 50, et Hippies
des années 60), ma génération aussi : nous partions en auto-stop, au fond de la
France, ou dans d'autres pays, sans beaucoup d'argent, en dormant chez des gens qui
voulaient bien nous accueillir. J'imitai alors Dean Moriarty, pseudonyme de Neal
Cassady, personnage très speed et vif, ayant un débit de parole hallucinant. À
l'époque, on me demandait alors si je prenais de la cocaïne. Non, j'imitais un
personnage sans le savoir vraiment.
Par là, je tente de faire une « généalogie » de la cinémagie, remonter à ses racines.
Car la cinémagie reposera sur ça : les vidéos qu'on fera seront censées donner envie à
celui ou celle qui les regarde de faire une chose similaire. J'y reviendrai évidemment.
Cela nous offre un contexte non seulement auto-biographique, mais aussi un contexte
« auto-historique », dans lequel placer la cinémagie, et que nous allons maintenant
aborder.
2. CONTEXTE AUTO-HISTORIQUE
Cette formulation n'est sans doute pas la meilleure, mais par là je souligne que ce
n'est que ma vision subjective du contexte socio-culturel dans lequel est en train de
naître la cinémagie. Et j'illustrerai cela par une expérience précise : lorsque que je
suis allé voir Bilbo le Hobbit : Un Voyage Inattendu à sa sortie fin 2012, ce qui fut
mon « baptême du 3D ». En entrant dans le cinéma Gaumont, j'eu une intense
sensation d'étrangeté. Le long des couloirs et dans la salle, je regardais des formes
aux murs, qui me semblaient être des spermatozoïdes de néon : ils y sont, vous
pouvez aller voir. J'en conclus qu'on entrait dans une matrice intra-utérine. Dans la
salle, je regardai les couleurs : noir de l'obscurité, blanc de l'écran, et rouge des sièges
et du sol. En alchimie, cela correspondait aux 3 couleurs du Grand Oeuvre. Cela me
dit que la salle était un fourneau alchimique dans lequel la matière, les spectateurs,
venaient se transformer, ou se transmuter. Je passai alors la moitié du film, qui me
violait littéralement le mental (les images 3D sont comme des phallus qui pénètrent le
cortex visuel), à regarder les spectateurs, avec leurs lunettes 3D. J'étais stupéfié,
bouleversé, et fasciné. Des centaines de personnes, regardant tous dans la même
direction, se faisant violer en masse. Des spectateurs passifs, le corps réduit à l'état de
somnambule. Je compris alors tout ce que j'avais lu sur le cinéma. Cette caverne
platonicienne, où l'on regardait des ombres projetées. Cette matrice confortable, où
l'écran joue le rôle du placenta qui nous communique les sentiments de la mère. Cette
nouvelle religion de la lumière, avec ses héros et ses dieux, qu'on vénérait, qui vivent
des aventures à notre place, qui sucent tels des vampires psychiques la substance de
nos vies. C'était la société du spectacle que décrivait Guy Debord. J'étais un
spectateur à l'envers, durant une heure et demie, qui regardait dans le sens contraire
du courant psychique.
Je partais alors dans un délire, où mon mental était suractif. Ce délire je n'y attache
pas d'importance, mais il me donna tout le matériau qui me menait à la cinémagie. Je
me dois d'en parler, pour contextualiser ma démarche, ce qui ne me semble pas sans
importance. Je sentais dans cette salle l'aboutissement d'une longue genèse de
l'adoration de l'image mouvante. Je ré-capitulais alors les visions des premiers
chamanes, qui voyageaient dans les mondes « hallucinatoires » : c'est un hallucinéma.
J'y ajoutai le Wayang, les jeux d'ombres des cavernes de Java, datant de -4000 ans, les
projections d'ombres dans les Mystères grecs (qui auraient inspiré Platon pour sa
fameuse allégorie de la caverne dans le livre VII de La République), la camera
oscura, les spectacles de lanterne magique du moyen âge, les premiers pas de la
photographie, du cinématographe, et du cinéma après lui, mais aussi toute la
prolifération d'images, les jeux de cartes, la bande dessinée, les magazines, etc. Plus
tard, je vis cette intuition confirmée par un livre de Françoise Bonardel (La Voie
Hermétique, 2002), qui parlait de l'Hermétisme, qui est d'une certaine façon
l'inconscient spirituel occidental du Moyen Âge, comme d'une adoration de l'image.
Encore une « constante anthropologique », mais à chaque fois le rapport à l'image
change. La société de consommation, du capitalisme libéral, mélangée aux
développements des technologies qui nous regroupons aujourd'hui sous le nom de
« Média » ou même de « Mass Media », avait de plus en plus intensifié la schize
entre les acteurs et les spectateurs. « Vis à ma place, je te regarde », serait le mot
d'ordre sous-jacent et inconscient à cette situation, ce qu'on appelle maintenant
couramment la « vie par procuration ». Nous verrons plus loin comment la cinémagie
essaye de remédier à cette tragédie, en créant des « spectacteurs ». Il ne s'agit là
évidemment pas d'une critique du cinéma, loin s'en faut, mais de la contextualisation
d'une approche artistique qu'est la cinémagie, qui part d'une histoire personnelle,
d'intuitions et d'expériences vécues.
II. PLAT
1. CONCEPTS CINÉMAGIQUES
Maintenant que nous avons contextualisé l'art (en gestation) de la cinémagie, nous
pensons qu'il peut être utile d'introduire quelques-uns de ses concepts. Nous parlerons
par la suite de ses principales influences, pour éclairer ces concepts, mais
commençons par définir ces derniers, car ils nous serviront tout au long de ce
mémoire.
Tout d'abord, pourquoi la cinémagie ? La cinémagie est un nom qui m'est venu
lorsque je regardais des films de Georges Méliès. Sur le boîtier du DVD, c'était
marqué « Méliès, Le Cinémagicien ». Dans les commentaires audio de ses films
merveilleux, on peut dire qu'était expliquée cette dénomination. Le sens de
cinémagicien était, en gros, le fait que Méliès est le père des effets spéciaux au
cinéma, qu'il en usait et en abusait. Contrairement aux Frères Lumière qui croyaient
initialement à un avenir scientifique du cinéma, ce qu'il était d'ailleurs au début, un
jeu scientifique, Méliès voyait en lui une formidable machine à spectacles. Cela nous
menait à la fantasmagorie, de vastes illusions aboutissant chez le spectateur à la
fascination. Voilà le sens de magicien, et j'aimais beaucoup cette union de ciné-MAgie, cinéma et magie, vous l'aurez remarqué, ayant en commun la syllabe MA. Mais
contrairement à Méliès, la cinémagie dont je parle ne consiste pas à faire de l'illusion
fascinante, mais consiste à réveiller l'authenticité des personnes qui la pratiquent.
Cela part d'une conception thérapeutique du cinéma. Au lieu d'un numéro de
prestidigitation, où ce qui est filmé est le développement d'une illusion, ici ce qui est
filmé est le développement d'une authenticité. À la base, cette maxime : guérir, c'est
être soi ; dans le sens, guérir, c'est devenir ce qu'on est vraiment et non ce que les
autres veulent qu'on soit (ou ont voulu qu'on soit). Grossièrement, mais nous y
reviendrons plus loin, nos problèmes quotidiens, selon la théorie cinémagique,
proviennent du fait que dans l'enfance on nous ait ordonné de faire ce qu'on ne
voulait pas faire, et interdit de faire ce qu'on voulait faire (ou ordonné d'être ce qu'on
n'est pas, et interdit d'être ce qu'on est vraiment). La cinémagie filme alors des actes
libérateurs, qui ont une fort aspect artistique et métaphorique, - ce que nous
développerons plus loin.
Voici une phrase qui nous permettra d'éclairer les autres concepts de la cinémagie, et
qui résume le processus cinémagique : « Le cinémagicien donne au Volontaire un
sketch cinémagique afin qu'il se transforme lui-même en spectacteur. »
J'ai utilisé le terme « sketch » cinémagique, non pour signifier que c'est drôle, mais
pour désigner une courte scène qui se termine bien (ce que m'indiquait le tarot ; nous
y reviendrons). Cette vision du sketch est influencée par Joseph Campbell, qui dans
son livre Le Héros aux Mille et Un Visages définit la comédie : une histoire
symbolique représentant une victoire psychologique, le triomphe de la joie
euphorique et créatrice inhérente à la vie sur les obstacles qui se présentent à elle.
Le concept de « Volontaire » fait échos aux prestidigitateurs qui interpellent un
public : « Y a-t-il un volontaire dans la salle ? ». Ici ce mot met surtout l'accent sur
l'aspect non seulement volontaire, mais aussi conscient et lucide de celui qui va
opérer un sketch cinémagique, il est le seul aux commandes de son destin. En termes
cinématographiques, si le cinémagicien est le scénariste, le Volontaire est à la fois le
réalisateur, le metteur en scène, et l'acteur, et parfois même l'accessoiriste, le
maquilleur, etc.
Et le Volontaire doit se transformer en « Spectacteur », à la fois spectateur et acteur
de sa propre vie. Toujours avec de l'aide, car un sketch cinémagique ne peut se faire
seul, le Volontaire filmera son acte libérateur, et pourra le regarder à volonté, comme
si on pouvait re-visionner un rêve heureux autant de fois qu'on le voulait. Il est à la
fois témoin de son acte, et acteur de sa propre vie.
Ce rapide survol des concepts cinémagiques pourrait être illustré par cette histoire,
qui n'a malheureusement pas abouti, mais qui a le mérite de mettre en images
concrètes ce dont on vient de parler. Une fille vient me voir pour un tirage de tarot.
On convient ensemble qu'elle subit l'influence néfaste de plusieurs générations de
femmes dans sa famille, qui ont été dévalorisées, tyrannisées par leur mari.
Cependant, elle m'avoue, au bord de l'implosion, à la fin de la séance : « Il me faut
autre chose, Pierre, parce que JE PERDS LA BOULE ! ». Je lui dis alors d’aller
acheter une boule de pétanque, de la peindre en noir, d’aller à une terrasse de bar et
de prendre un café noir, de poser la boule sur la table pour aller payer l’addition ;
entre temps un ami complice, déguisé en noir, en voleur, viendra lui voler quand elle
arrivera, se faisant surprendre, courant à toute allure avec la boule ; et elle criera :
« Noooon! J’ai perdu la boule! ». Le même ami reviendra en blanc et lui dira
poliment « Madame, vous avez perdu la boule? Je vais vous aider à la retrouver, j’ai
vu où l’a cachée le voleur noir. » Ils iront à l’endroit symbolique où est posée la boule
(une cage de oiseau vide, ou au pied de l’arbre d’un parc), qui cette fois-ci est une
balle de tennis peinte en blanc. Ils la retrouveront, elle prendra la boule en criant
« Oui, j’ai retrouvé la boule! ». Ils prendront une photo d’eux souriant. Ils iront dans
un bar et prendront un verre de lait. Ils iront chez elle, prendront un verre de vin
rouge, elle peindra la boule en rouge, la recouvrira de miel, la placera sur un meuble
avec la photo de lui et de l’homme juste à côté. Elle le remerciera : « Merci, grâce à
votre aide, j’ai retrouvé la boule. » Et le sketch se termine. J’ai improvisé ce sketch
intuitivement, la fille était aux anges, elle disait que c’était exactement ce qu’elle
voulait entendre. Je lui ai expliqué alors les symboles : la boule noire est sa folie,
lourde, obscure (boule de pétanque), elle prend un café noir, même signification.
Ensuite l’homme blanc arrive, il l’aide, la boule est blanche, purifiée, plus légère
(balle de tennis), ils prennent un verre de lait (blanc). Ensuite, la boule devient rouge,
couleur sang, symbole de vitalité, ils prennent un verre de vin rouge. Elle la peint en
rouge et la recouvre de miel, en or, qui signifie l’illumination. On a aussi ici les 3
étapes de l’oeuvre alchimique : oeuvre au noir, oeuvre au blanc, oeuvre au rouge. La
fille a quitté son petit ami (qui selon elle la faisait souffrir et perdre la boule) quelque
temps plus tard, sans faire l’acte, et je ne la revis jamais, elle partit dans une autre
ville. C’est fort dommage ! Voilà en tout cas à quoi ressemblerait un sketch
cinémagique. Un directeur de théâtre à qui j’en parlais me disait que même si ça
pouvait avoir une valeur thérapeutique, ça pouvait faire des sketchs sur le net qui
seraient originaux. Je répondais qu’on ne voulait pas faire de l’art, mais de la
thérapie, que c’était du sérieux. Par contre, il faut être capable de créer des scénarios
intuitifs qui sont guidés par une volonté profonde de rendre service à l’autre. Nous y
reviendrons. Résumons : le cinémagicien scénarise des sketchs qu’un volontaire met
en scène et exécute afin de devenir spectacteur de sa vie. On dissout la barrière
acteur/spectateur.
2. PRINCIPALES INFLUENCES
a. La psychomagie
Pour moi la découverte d’Alejandro Jodorowsky, artiste né au Chili en 1929, qui fut
poète, marionnettiste, mime (années 1950, avec Marcel Marceau), homme de théâtre
(années 1960, mettant en scène Ionesco, Arrabal, mais aussi Nietzsche, etc), cocréateur du « théâtre panique » avec Fernando Arrabal et Rolland Topor (années
1960), cinéaste (des années 1950 à aujourd’hui, avec des films comme La Cravate en
1955, Fando y Lis en 1968, El Topo en 1970, The Holy Mountain en 1973, Tusk en
1979, Santa Sangre en 1989, Le Voleur d’Arc en Ciel en 1991, et dernièrement La
Danza de la Realidad en 2013), tarologue reconnu mondialement (avec des livres
comme La Voie du Tarot, Le Chant du Tarot), écrivain d’une vingtaine de livres
(Cabaret Mystique, Le Théâtre de la Guérison, Contes Paniques, L'Arbre du Dieu
Pendu...), scénariste culte de bandes dessinées (dont L’Incal avec Moebius, Juan
Solo et Le Lama Blanc avec Bess, Les Méta-Barons avec Gimenez, Le Pape Terrible
avec Manara, Bouncer avec Boucq, et tant d’autres), psychothérapeute novateur
(justement avec la psychomagie, et des livres comme Métagénéalogie, Manuel de
Psychomagie, Le Théâtre de la Guérison, Un Évangile pour Guérir)… Bref sa
découverte fut pour moi majeure, car tous les sujets qui m’intéressaient (chamanisme,
magie, ésotérisme, tarot, cinéma, théâtre, alchimie, thérapie…), il en parlait dans ses
oeuvres. Je le rejoignais sur tous les points. Cette découverte coïncidait de plus avec
un changement radical dans ma vie, car j’ai fait un acte psychomagique sans savoir
que c’en était un, ce qui va bien introduire ce qu’est la psychomagie. Depuis mes 13
ans je souffrais d’une maladie chronique du dos. Je ne pouvais faire aucun sport.
Chaque fois que je courais, que je sautais, ou que je m’amusais simplement, une
douleur insoutenable m’arrachait le dos. Je suis allé voir plusieurs spécialistes : l’un
me disait que j’avais grandi trop vite, et que mon dos n’avait pas suivi, l’autre me
disait que je ne faisais pas assez de sport ni ne buvais assez de lait, un autre disait que
j’avais une jambe un millimètre plus courte que l’autre, que j’étais bancal, un autre
m'annonce que c’était psychosomatique mais qu'il ne pouvait pas m’en dire plus. On
m’emmenait chez un kinésithérapeute durant 3 ans, qui me laissait tout seul avec des
électrodes collés au dos dans une salle, allongé pendant une demi heure 3 fois par
semaine sans résultat… Pendant 7 années je souffrais. Mais à 20 ans, j’ai eu un rêve :
j’étais un arbre, mes cheveux étaient des branches qui s’élevaient dans le ciel, et mes
pieds des racines s’enfonçant dans le sol. Difficile à décrire par des mots ce que je
ressentais, mais j’avais l’impression d’être tout mon arbre généalogique, ainsi que des
ancêtres plus lointains, animaux, et aussi des plantes. À la fin le rêve me fit
comprendre que si je souffrais du dos, c’est que j’étais en colère contre mon « arbre »
généalogique, et que si je voulais me soigner, il fallait que je me réconcilie avec :
« Réconcilie-toi avec ton arbre ». En effet c’est à mes 13 ans qu’on m’a révélé que
j’avais un père biologique différent de mon père qui m’avait élevé, ce qui a
bouleversé mon existence et celle de toute ma famille, qui s’est entre-déchirée à
coups de haines et de procès. Me réveillant de ce rêve, le coeur battant, je me suis
dit : « Merde, comment je vais me réconcilier avec mon arbre? » Et j’ai pris l’ordre
du rêve, ou plutôt son ordonnance, au pied de la lettre (comme j’avais appris à le faire
grâce à une pratique alchimique). Je suis allé masser un arbre, en m’enlaçant avec lui,
en l’aimant, je l’imaginais comme si c’était mon arbre généalogique, pendant sept
jours, une heure par jour. Depuis, je n’ai plus jamais souffert du dos, à la grande
surprise de ma famille, qui m’avait vu bloqué dans mon lit une semaine par mois
parfois, ayant beaucoup de mal à respirer (car les poumons touchent le dos quand on
les gonfle). Sept ans d’enfer guéris en sept jours, de façon radicale. Voici ce qu’est un
acte psychomagique. Plus tard, je découvrais avec stupéfaction, dans un livre
d'Annick de Souzenelle (Le Symbolisme du Corps Humain, 2000), qu'avoir mal au
milieu du dos signifiait l'idée d'une trahison subie, tel un coup de poignard
symbolique, que souffrir dans le haut des épaules symbolisait porter un poids trop
lourd sur ses épaules, comme Atlas dans la mythologie grecque. Le corps a un
langage, mais il est aussi un langage, celui des symboles et des archétypes. Je décidai
alors de vouer toutes mes forces auto-destructrices à me construire, et de rechercher
des moyens de guérir par la voie des symboles. Deux semaines plus tard, je
découvrais Jodorowsky.
La grande découverte d’Alejandro Jodorowsky, après avoir fréquenté nombre de
guérisseurs mexicains ou curanderos, est que l’inconscient accepte les métaphores.
Comme j’ai dit dans cet acte, masser un arbre en y croyant a fait croire à mon
inconscient que je me réconciliais avec mon arbre généalogique. Ce qui est vrai :
quelques mois plus tard, je revoyais ma famille paternelle que je n’avais pas vue
depuis 5 ans, ainsi que mon frère, ma soeur. C’est que nous avons des noeuds
psychologiques, transmis de génération en génération, généralement injectés en nous
pendant l’enfance, que nous démêlons sur la durée avec la psychanalyse, ou même
avec la méditation zen. Pour donner une image, si je me rappelle bien de cette
histoire : à Gordion, capitale de la Phrygie (Anatolie actuelle), les prêtres
demandèrent de délier un noeud de cordes apparemment impossible à dénouer. Celui
qui arriverait à le défaire irait conquérir l’Orient. Tous tentèrent de le démêler, sans
succès. Mais Alexandre, qui n’était pas Grand alors, arriva et le trancha d’un coup
d’épée. Il partit en guerre en Orient contre Darius à la tête de la grande armée grecque
et macédonienne. Voilà en quoi consiste la psychomagie : non à démêler, mais à
couper les noeuds psychologiques en peu de temps, par un acte radical. Entendons
bien dans psychomagie : tout d’abord psycho, qui signifie qu’on utilise notre
hémisphère gauche du cerveau, analytique, scientifique, logique, et magie, où on
utilise notre hémisphère droit, intuitif, artistique, créatif. Vu que l’inconscient accepte
les métaphores, la psychomagie va employer toutes les formes d’art, où le monde des
métaphores pré-domine. Là où la psychanalyse, héritière du positivisme scientifique
de la fin du XIXè siècle, continuant de croire que l’homme est un animal rationnel
(malgré tout), qu’il peut guérir par la parole, pensant apprendre à l’inconscient à
parler le langage du conscient, la psychomagie propose d’apprendre au contraire au
conscient à parler le langage de l’inconscient, à utiliser le langage même de
l'inconscient afin de résoudre les conflits qui sont en lui. Et ce langage passe par la
vue, l'ouïe, mais aussi l'odorat, le goût, et en particulier le toucher. On met alors en
scène un acte semblable à un rêve, qui touchera directement le lieu où le noeud, le
traumatisme, se trouve : c’est-à-dire l’inconscient. Là où la psychanalyse démêlait le
noeud en plusieurs années, la psychomagie le coupe en un coup. La parole guérit
moins que l’acte, car l’acte utilise le corps, en passant à travers la barrière rationnelle
qui équivaut à un censeur psychique. C’est dans ce sens qu’on peut dire que la
cinémagie, dont le nom est très proche de la psychomagie, et ce n'est pas un hasard,
est tout simplement l’art de filmer des actes psychomagiques. On pourrait donner des
milliers d’exemples d’actes psychomagiques effectifs délivrés par Jodorowsky, mais
je préfèrerais donner ici les miens, car nous parlons de cinémagie. Je dois aussi
préciser qu’en cinémagie comme en psychomagie, personne ne prétend remplacer la
médecine, bien au contraire. J’ai pris conscience de quelque chose d’important ces
dernières années : non seulement les médecines occidentales et orientales
commencent à dialoguer, et même à co-habiter dans certains hôpitaux, mais les
« patients » ne sont pas satisfaits de la seule médecine occidentale, qui prend le
« patient » (passif) pour un objet (paradigme de l’Objectivité mécaniste, froide et
scientifique de la médecine), pour un corps, c’est-à-dire une somme d’organes sans
âme, sans subjectivité. C’est ce que recherchent tant d’occidentaux qui prétendent
mieux se soigner quand on s’occupe de l’âme et du corps à la fois. Je rappelle donc
que la cinémagie est une forme d’art qui a des vertus thérapeutiques, et qu’elle n’est
attestée par personne évidemment, n’étant même pas encore née.
On peut varier les actes psychomagiques à l'infini, donc les scénarios cinémagiques
aussi. Et il est important de rappeler certaines choses. La psychomagie n'est pas une
science, elle ne peut ni être universitaire ni commerciale, car chaque acte est créé
« sur mesure », selon la personne et son histoire, sa singularité. Il est extrêmement
rare de voir deux actes psychomagiques similaires. La psychomagie est donc un art.
J'en conclus aujourd'hui qu'un acte psychomagique ne soigne pas la personne, mais
enclenche un processus d'auto-guérison dans son inconscient, étant donné l'impact
émotionnel et symbolique de ces mises en scène, et l'investissement du
« consultant ». Face à des problèmes graves, le psychomage pourra donner un acte
psychomagique, mais renverra vers un psychologue, un médecin, ou un avocat, c'est
selon.
b.La magie du chaos
Une des influences principales de la cinémagie est la magie du chaos. C’est un
courant magique né dans les années 1970, notamment avec des personnalités comme
Peter Carroll et Ray Sherwin, qui se réclament eux-mêmes d’artistes et de magiciens,
dont les principaux sont Aleister Crowley (1875-1947, occultiste, magicien et
écrivain anglais membre de la Golden Dawn, société secrète fondée en 1888), et plus
particulièrement Austin Osman Spare (1886-1956, dessinateur, artiste et magicien
anglais à l’origine de la technique des « Sigils »). Ma définition personnelle de la
magie du chaos est : « Le magicien du chaos joue avec les croyances sur le mode
scientifique ». Nous parlons donc bien de magie, c’est-à-dire d’une action concrète de
l’esprit sur le monde, mais nous soulignons son aspect ludique, son aspect religieux,
et son aspect scientifique à la fois. La magie du chaos est plus une attitude qu’autre
chose. La difficulté est qu’elle est par essence impossible à définir, comme le Tao
(« Le Tao qu’on peut nommer n’est pas le Tao »). Le Chaos est souvent d’ailleurs
comparé au Tao. Mais si on doit la définir, c’est un méta-système dont la spécificité
est d’emprunter n’importe quel système afin de produire un effet concret sur le
monde. En gros, un magicien du chaos sera un jour chrétien, un autre bouddhiste, un
autre, il aura un système fondé sur l’imagerie Maya, un autre il empruntera un
symbolisme d’une série télévisée. Personnellement, j’ai eu des résultats très positifs
avec le symbole de Bugs Bunny. Ce qui compte est le résultat (Ray Sherwin sortira
d’ailleurs un livre fameux nommé The Book Of Results). Tout devient possible tant
que ça a une utilité (Bouddha disait : « Est vrai ce qui est utile »), ayant un impact
concret dans la réalité. Ce qui implique qu’il ne suffit pas de croire dans un système,
mais il faut aussi et surtout le mettre à l’oeuvre dans la vie quotidienne. On peut se
servir de personnages de BD, de logos publicitaires, prendre comme pentacles des
enjoliveurs. Vu que tout est symbole, toute chose est sacrée. On peut trouver autant
de significations sacrées dans la Bible, les Védas, une blague Carambar, dans une BD
de Picsou, ou dans un épisode de Pokémon. Le symbole n’est que le reflet de l’état de
conscience de celui qui le regarde (Oscar Wilde : « La beauté est dans les yeux de
celui qui regarde », bien qu’on dise que cette phrase est de Lao Tseu). Dans l’unité,
tout est sacré, et susceptible d’être utilisé pour parvenir à nos fins. Peter Carroll disait
justement que la magie du chaos considère les croyances comme des moyens plutôt
que comme des fins en soi. Je comparais alors, avec tout le respect, les croyances à
des préservatifs, qu’on jetait après avoir joui avec. En ce sens, Phil Hine, un
« Chaoïste » célèbre, sortit un livre qui s’appelle Chaos prêt à cuir, soulignant cet
aspect utilitaire et « à usage unique » des croyances. Une des seules réticences que
j’ai en ce qui concerne la magie du chaos, c’est un certain aspect destructeur qu’on
trouve chez certains de ses praticiens. Ils prônent la drogue, l’alcool, la douleur, le
sadomasochisme, etc. Une phrase que j’ai alors c’est « Il faut transformer la magie du
K.O. en la magie du O.K. », l’orienter vers la positivité. Mais c’est aussi bien que tant
de pratiques co-existent dans ce « mouvement ». En cinémagie, la pratique de la
magie du chaos sera essentielle, car elle vise l’efficacité, mais aussi elle induit que
l’esprit de chaque Volontaire peut s’adapter à n’importe quel système de croyance
(fut-ce durant un seul sketch cinémagique), soit déjà existant, soit inventé. Elle s’en
sert jusqu’à ce que le système ne soit plus utile, ou inefficace. J’ai personnellement
pratiqué la magie du chaos depuis mon enfance, mais sans le savoir. Et je pense que
nous le faisons tous. Tout le monde est dans un système de croyance qui forme sa
réalité. Ici, il s’agit de jouer avec ça. C’est ce qu’on appelle « le saut de paradigme ».
Pour donner un petit exemple, un ami était alité depuis plusieurs jours, avec une forte
fièvre et des maux de tête, ainsi qu’un mal de gorge très gênant. N’ayant pas de
sécurité sociale dans son pays, il m’en parle sur le net. Je lui conseille alors d’aller
vomir un serpent invisible de 30 mètres dans ses toilettes, qui symbolisera sa maladie,
et d’imiter ce vomissement avec le plus de théâtralité possible. Voici le résultat de son
acte : « Pendant près de deux heures je me concentre pour matérialiser ma maladie
dans ce serpent fictif. Quand je sens que la maladie fait partie intégrante du serpent je
vais aux toilettes et d’abord doucement je tire ce serpent fictif hors de moi, puis de
plus en plus violemment jusqu’à hurler et pleurer. Après ces efforts je me sens
exténué et à bout de force. Je retourne au lit et très rapidement je glisse dans un
sommeil extrêmement profond et sans rêves. Le lendemain je me réveille en sueur.
Mon mal de gorge a disparu, ainsi que la fièvre et les maux de tête. » Cette idée du
serpent à vomir m’est apparue évidente, mais après coup j’ai pris conscience que
j’avais emprunté ce symbole aux tribus amazoniennes et aux rituels chamaniques de
l’ayahuasca, où le patient vomit des serpents de plusieurs mètres sous forme
d’hallucinations, pour extérioriser ce qu'il n'arrivait pas à « digérer ». Cependant,
mon ami savait que ce serpent était fictif, comme il le dit, et que ce qu’il a fait était
dans le cadre d’un théâtre symbolique (je dirais un théâtre sacré). J’ai même expliqué
la symbolique, ne prenant pas la personne pour un enfant, mais lui disant que c’était
de la fiction. En ce qui concerne la magie du chaos, je savais qu’en utilisant cette
symbolique universelle du serpent, un esprit qui n’est pas forcément attaché à cette
culture chamanique « ingérerait » le symbole spontanément (pour le vomir). Si on
avait filmé cette scène, avec un avant (la personne explique son problème), un
pendant (l’acte en lui-même), et un après (le résultat de l’acte), ça aurait été de la
cinémagie.
Il n'est pas du tout facile de définir la magie du chaos, car elle se base surtout sur de
la pratique. La définir serait la limiter. C'est comme de la « théologie négative » : on
ne peut que définir la « Chaos Magick » par ce qu'elle n'est pas. Ce n'est pas une
secte, ce n'est pas une vision du monde, ce n'est pas une strip teaseuse que j'ai connue
au Rubis Palace à Rennes. Trois choses qu'on peut retenir : le magicien du chaos joue
avec les croyances sur le mode scientifique, il expérimente des systèmes de croyance
et des rituels empruntés, mélangés ou purement inventés dans un but pratique et
immédiat. Ce qui compte est ce qui marche. On pourrait illustrer ça par 3 paroles :
« Est vrai ce qui est utile » (Bouddha), « Est vrai ce qui agit » (Antonin Artaud), et
rajoutons « Est vrai ce qui augmente ma santé » (Friedrich Nietzsche). Une fois un
système inutile ou inefficace, voire nuisible, il faut le jeter, pour passer à un autre.
Pour conclure, on pourrait dire que pour la magie du chaos l'âme agit du chaos.
3. LES OUTILS DE LA CINÉMAGIE
a. Le tarot au service de la cinémagie
Un élément essentiel dans la pratique de la cinémagie est le Tarot. Je vais donc devoir
en parler brièvement, sans entrer dans des détails techniques, mais en allant à
l'essentiel, et dire en quoi il sert en vue de la cinémagie. Je l'étudie et le pratique
quotidiennement depuis deux ans maintenant. Généralement quand on dit tarot on
pense Madame Irma, vieille et grosse femme habillée en violet avec une mouche sur
le visage, lisant le futur dans une caravane très parfumée. Bref, de la cartomancie. Le
tarot tel que je l'utilise relève non de la cartomancie, mais de la tarologie. On ne lit
pas le futur, car prédire le futur à quelqu'un est une prise de pouvoir sur lui,
l'inconscient de la personne obsédée par la prédiction (ex : tu vas avoir un accident)
s'arrange toujours pour réaliser ce qui a été « prédit ». La personne a un accident et
Madame Irma gagne un client. Alors j'oriente ma lecture (par essence gratuite) de
tarot sur le passé, et sur le présent, le voyant comme un outil d'exploration
psychologique, de développement spirituel, et de créativité artistique.
Le tarot est constitué de 78 arcanes, ou images, dont 22 arcanes majeurs et 56
mineurs. Ces images étranges sont si ambiguës dans leur contenu qu'il est facile pour
quiconque de se projeter dessus. C'est un outil de projection donc, et ce qui est
intéressant c'est qu'à chaque fois que la personne se projette, ce sont les contenus de
son inconscient qui se révèlent. La plupart du temps, ce sont des problèmes liés à
l'enfance, à la formation dans la famille, voire à la gestation et à la façon d'avoir été
accouché. Ces arcanes (du latin arcanum, mystère) ne veulent donc rien dire d'autre
que ce qu'on y projettera. Il n'y a pas de significations, c'est juste un reflet de notre
âme, de notre état de conscience présent, et une fenêtre sur l'esprit. Avant de créer un
sketch cinémagique, il faudra, dans l'idéal, passer par une séance de tarot dans et par
laquelle on élucidera les problèmes du consultant. La séance pourra être filmée pour
être intégrée dans le sketch.
Vu qu'on peut y projeter n'importe quoi, mais que l'art du tarot consiste justement à
projeter les plus belles et les plus utiles interprétations sur ses contenus, je peux dire
que le tarot m'a inspiré tout l'art de la cinémagie. J'ai projeté à la fois des systèmes
philosophiques, spirituels, symboliques, artistiques, qui peuvent être utiles dans la
pratique de l'art cinémagique. On pourra, entre autres, se servir d'un tirage afin d'en
créer le scénario d'un sketch. Je disais au début de ce mémoire que c'est le tarot,
d'ailleurs, qui m'a inspiré l'idée de sketch, une mise en scène symbolique qui se
termine toujours par le positif. Car dans la numérologie du tarot, le chiffre 9 par
exemple, s'écrit en chiffre romain « VIIII » et non « IX » (4 s'écrit IIII, et non IV, 19
s'écrit XVIIII et non IXX, etc), car le tarot est positif, additionnel, orienté vers la
progression, et non vers la soustraction : 4=1+1+1+1 et non 4=5-1.
En fait, le tarot m'a tellement servi à élaborer la cinémagie que je le considère comme
l'outil clé, l'instrument type du cinémagicien. Il aidera à développer l'intuition, la
créativité, et même l'activité onirique. De la même façon qu'un film est une suite
d'images, de combinaisons et de permutations, le tarot suit le même principe. On
pourra donc s'en servir à volonté. Personnellement, le tarot m'a sorti de situations
stagnantes, et produit un élan vers la guérison en moi. Je peux dire que grâce à lui je
suis littéralement re-né des cartes.
b. L'art au service de la cinémagie
Étant donné que la cinémagie consiste à filmer des actes psychomagiques, variables à
l'infini, taillés sur mesure selon la singularité de la personne, et partant du principe
que l'inconscient accepte les actions métaphoriques, nous pouvons alors utiliser tout
ce qui s'adressera à l'inconscient de façon symbolique. Et l'art, qui se révèle à travers
les arts, est utilisé ici pour ses vertus thérapeutiques. Tous les arts sont donc au
service de la cinémagie. Les arts au sens large : non seulement la peinture, mais aussi
la cuisine et les jeux vidéo. Ou comme nous l'apprend la magie du chaos, n'importe
quel système d'images. La cinémagie n'étant qu'un art en gestation, bien que des
expériences aient été faites et se sont révélées efficaces et bénéfiques, je ne peux
donner encore beaucoup d'exemples qui ont été réalisés. Ma pratique de cet art n'a
que 2 ans, les exemples se multiplieront au fur et à mesure des années qui vont
suivre. Je vais donner alors des exemples qui ne sont que fictifs, pour illustrer ce que
pourraient être des sketchs cinémagiques pour quelques arts (ne pas les tester : c'est
pour illustrer).
Fabriquer des marionnettes représentant sa famille, et les faire parler. Cela aide le
Volontaire à comprendre sa famille, faire parler chacun de ses membres, y compris
ceux qu'il ne connaît pas (une grand mère défunte, un père absent, etc).
Mystérieusement, et tout marionnettiste le sait, la marionnette commence à un
moment à prendre de l'autonomie, et parle « toute seule » par notre bouche. On
enverra, si on le souhaite, cette mise en scène filmée à la famille.
En ce qui concerne une femme, pour redonner de la valeur à une féminité
dévalorisée, causant un sentiment de culpabilité vis à vis de sa sexualité et de sa
créativité, il conviendra de peindre un autoportrait avec son sang menstruel, et
l'encadrer dans un cadre en argent, suspendu sur un mur bien visible, celui de la salle
à manger par exemple. Inviter ensuite la famille, en particulier le père, ainsi que les
amis pour un dîner solennel. Cet acte a été fait par des centaines de femmes, et les
résultats ont été très bénéfiques, surtout en ce qui concerne leur travail.
Un jour une femme, mère de 3 enfants, vient me voir en me disant qu'elle ne se sent
pas entière, qu'elle vit à moitié, comme si un fantôme vivait à sa place. Elle s'appelle
Sylvie. Je lui demande alors son deuxième prénom, elle me répondit que c'était
Renée. Puis je lui demande si elle a un frère mort-né. Elle me répond que oui. Je
venais, il y a un an, de lire un livre de psychologie qui parlait exactement de ça. Elle
me demande comment j'ai deviné, car elle revenait de presque 10 ans de
psychanalyse et venait tout juste de convenir avec son psy que son problème venait
de là. Je lui dis que l'inconscient fait des jeux de mots et que ses parents avaient
« involontairement » projeté son frère mort-né sur elle, en partant de ses prénoms :
Sylvie se prononce « S'il vit » et Renée veut dire « re-né », renaître. J'appris plus tard
que cette femme avait fabriqué une statuette à l'effigie de son frère qu'elle n'avait pas
connu mais dont elle avait porté l'identité toute sa vie, la coupant émotionnellement
de ses enfants, et l'avait enterrée symboliquement, en plantant un arbuste dessus (il
faut toujours finir par un symbole de vie, de la vie qui reprend). Elle se sentait alors
beaucoup mieux.
On a là 3 exemples : marionnette, peinture, sculpture. On pourrait les multiplier à
l'infini. Mais il faut que j'aborde maintenant quelques actes que j'ai moi-même faits,
et qui ont eu des effets bénéfiques. Car dans les arts il y a évidemment la Poésie.
La cinémagie est un prolongement de ma pratique de la poésie. Écrivant des poèmes
depuis mes 13 ans, je suis passé par diverses phases. D’abord, la recherche de la
forme, j’en suis arrivé aux vers libres. À partir de mes 14 ans, j’ai commencé la
poésie orale, mettant à exécution ce que Gaston Bachelard appelait, dans son livre
L’Air et les Songes, la télépoésie. J’inventais des poèmes à imagerie collective
(influencé par Jung), je demandais à une personne de s’installer confortablement en
fermant les yeux, et je le lui récitais - souvent, je faisais de longues improvisations de
plusieurs heures. Mon but était, par la dynamique de l’imagerie, d’amener la
personne dans un voyage mental, pour arriver à la source de son être, symbolisée par
une fontaine de lumière dans la nuit, par un enfant dansant dans un enfer de flammes,
une coquille Saint Jacques dans un océan de métal liquide, etc. Le résultat est que les
personnes me remerciaient pour le « trip » fascinant qu’ils faisaient, et c’était à
l’époque tout ce que je voulais. Je me rends compte aujourd’hui que la cinémagie
concrétise dans la réalité quotidienne ce que je faisais alors seulement mentalement,
ce qui maintenant a un impact beaucoup plus puissant, car le corps entier sert à
l’expérience. Et à la différence, la cinémagie ne consiste pas à atteindre la source de
notre être, je ne suis pas un charlatan de ce genre, mais à donner de nouvelles
perspectives à une existence enchaînée dans le passé. La cinémagie, comme le tarot,
est un outil. Donnons un exemple que j’ai vécu moi-même : une nuit je sors de chez
moi pour faire une action poétique, emporté par un mouvement qui me dépasse. D’un
coup je veux être un dinosaure, je marche en me mouvant comme lui, un T-Rex, je
cris comme lui. Je me dis qu’il faut que je retrouve mes baskets de dinosaure. Je
passe le grillage d’un terrain privé et gigantesque. J’y pénètre et vois un chien de
garde sans chaîne, dans l’ombre totale ; j’ai si peur que je veux fuir en courant mais
je m’en approche, et remarque que ce n’était qu’un sac plastique ! Je « tombe
amoureux » d’une colline, alors je monte dessus, pensant qu’elle a mes baskets de
dinosaure. On voit la lune, alors pour célébrer le mariage, je me mets à pisser en lui
déclarant mon amour. En partant, je me trouve dans un bosquet, un rayon de lune seul
éclaire le sol, perçant les ramages, et en regardant, je trouve un bouton de veste ayant
9 trous. C’était une expérience très forte, totalement et spontanément improvisée. Il
faut laisser l’imagination et l’intuition nous guider. En rentrant chez moi, j’analyse un
peu ce rêve vécu. J’ai pris le dinosaure pour remonter (ou redescendre?) dans mon
cerveau reptilien, retrouvant les sensations les plus instinctives possibles ; chercher
les baskets c’est chercher l’évolution vers l’être humain (remonter au néo-cortex) ; le
chien représente l’ombre, la résistance de l’inconscient, qui n’est autre qu’une
illusion ; la colline, lien entre terre et ciel, est le symbole maternel afin de renaître ; la
lune aussi, mais symbole maternel cosmique ; je pisse sous la lune, mariant l’or
solaire de l’urine aux rayons d’argent lunaires ; ensuite, au milieu du bosquet,
l’inconscient, je trouve un bouton à 9 trous, ce qui est un mandala (Jung voyait des
mandalas même dans les chapeaux melons), mais plus particulièrement un
ennéagramme (étoile à 9 branches probablement d’origine soufie reprise par
l’occultiste Georges Gurdjieff). Je ne veux pas trop théoriser (on pourrait voir un
processus d’individuation dans cet acte, au sens jungien, et la trouvaille du bouton,
une synchronicité, une sorte de hasard prenant sens pour l’expérimentateur), car ce
qui compte est le résultat : l’élargissement de l’imagination, l’expérience de la peur
surmontée, l’exploration de l’inconnu, et enfin un sentiment euphorique d’exister.
Plus tard, j’ai découvert que l’école du théâtre-laboratoire de Jerzy Grotowski (avec
Peter Brook et en particulier Ryszard Cieslak), ainsi que Walter Orioli et ce qu'il
nomme la théâtro-thérapie (Théâtre et Thérapie, 2010), utilisaient des procédés
similaires pour dissoudre les barrières corporelles (blocages perceptifs et gestuels) ou
mentales (blocages psychologiques et spirituels) de ses acteurs. Il est très important
de souligner qu’après ce genre d’expérience, il y a un avant et un après, nous ne
sommes plus jamais le même. Certains pourraient dire qu’on utilise rationnellement
la folie pour guérir (en espagnol, « la lo-cura es lo que cura », la folie est ce qui
guérit), et qu’il faut être fou de temps en temps afin de ne pas devenir fou pour de
bon.
Lorsque j'ai appris que l'école du Théâtre-laboratoire de Grotowski pratiquait ces
méthodes, j'ai su que l'intuition était bonne. Je touchai quelque chose. Et j'avais
découvert chez Grotowski (que ce soit dans son livre Vers un Théâtre Pauvre, 1971,
où dans un livre collectif merveilleux récemment paru L'anthropologie théâtrale
selon Jerzy Grotowski, 2013), la dynamique de la théâtralité en cinémagie. Selon lui,
le théâtre ne consiste pas à apprendre des techniques, mais à éliminer nos résistances.
Je parle de ça, car la cinémagie repose principalement sur la théâtralité. Ensuite, je
découvrais la théorie de la TAZ d'Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn
Wilson, qui écrivit TAZ en 1991), ainsi que l'Immédiatisme qu'il prônait (Sermons
Radiophoniques, 2011). La TAZ, ou Zone Autonome Temporaire (en français),
consistait à créer spontanément et provisoirement une sorte d'espace sacré, improvisé,
où tout devenait possible, où une action libératrice pouvait naître. Cette théorie
donnait naissance plus tard aux Rave Party, mais je l'utilisai comme une base
théorique où déployer des actions magiques. Je pense alors que la cinémagie peut se
pratiquer n'importe où, n'importe quand, avec n'importe qui et n'importe
quoi. J'imaginai une petite foule dans la rue, en cercle, le cinémagicien au milieu
interrogeant un homme. L'homme travaille dans le garage de son père, ce dernier
voulant de lui qu'il reprenne les rênes de l'entreprise familiale. L'homme dit alors ne
pas se sentir complet, il veut autre chose. Le cinémagicien, filmé par les Iphones des
gens, détecte le problème. Il dessine sur une feuille le symbole de la marque TOTAL,
en lien avec le métier de réparateur de voiture du monsieur. Il dit « Tiens, tu ne te
sens pas complet, alors je vais te frotter avec la marque TOTAL, pour que tu
retrouves ton Essence. » Cela provoque quelques rires mais ça fait partie du rituel.
Ensuite, il conseille à l'homme d'aller voir son père habillé en petit enfant, muni d'une
petite niche où il aura mis une pastèque, devant son père il enlèvera la pastèque et
l'écrasera à coup de pieds : « Je ne suis plus l'enfant que tu voulais, maintenant, je
suis moi ! » Il se déshabillera devant lui et mettra des vêtements nouveaux, laissant à
son père une petite voiture, une PORSCHE peinte en rose.
Nous pouvons donc conclure temporairement que la cinémagie n'est nullement une
synthèse des arts et des thérapies, mais bien plutôt un creuset susceptible de tous les
accueillir. Car le cinéma est un art « cannibale », capable de digérer les autres arts en
lui : c'est son point commun avec la psychomagie. Nous voilà donc avec la
cinémagie. J'avais un jour lu « cinéma » en langue des oiseaux, ça donnait « Si naît
ma », il y a bien une idée de naissance conditionnelle. Et à l'envers, « cinéma »
donnait « amenic », l'âme nique. En cinémagie, il y a cinéma si l'âme nique, si on sent
dans nos profondeurs une jouissance dans l'affinité des images qu'on partage avec
elles, affinité que réclamait notre inconscient. La cinémagie consistera donc à rééquilibrer le manque de certaines images, pour donner une information manquante à
l'inconscient, due à un excès ou une carence vécus.
Parlons aussi quelques lignes de ce que j'appelle le théâtre invisible, qui va nous
éclairer sur ce qui anime la cinémagie. Quand j'avais 14 ans, j'ai lu Les Seigneurs et
Les Nouvelles Créatures (1970) de James Douglas (Jim) Morrison, dont la première
partie est, à mes yeux, le plus brillant et prometteur essai d'esthétique sur le cinéma,
mais aussi une poésie authentique, sous forme d'aphorismes et de vers libres, pouvant
appeler nombre d'interprétations enrichissantes chez le lecteur. Une des phrases était :
« L'idée de hasard est absente dans le monde de l'enfant et du primitif. » J'en déduis
que nous pouvions inventer à volonté un monde de synchronicités, c'est-à-dire non
pas retomber en enfance, mais refaire monter l'enfance en nous. Un enfant peut jouer
avec un bout de bois, dans la rue, il s'inventera un monde entier invisible, et
deviendra un héros durant 6 heures d'affilée. Nous connaissons tous ça : je veux
parler du théâtre invisible. Cela part du principe que sur la réalité matérielle est
calquée un monde imaginaire au potentiel infini. Ce que je raconte un peu plus haut
sur mon expérience en tant que dinosaure à baskets est un bon exemple de mise en
pratique du théâtre invisible. À une époque j'adorais faire rire les piétons en leur
ouvrant une porte invisible, et en leur indiquant gestuellement et poliment de passer.
Il y a donc une part de mime dans le théâtre de l'invisibilité. C'est une théâtralité
métaphorique, ou des gestuelles concrètes renvoient à une réalité imaginaire, qui
pourtant est efficiente car efficace. Je pense sincèrement que c'est sur ce monde que
les shamans, les magiciens, les sorciers agissent, et qu'ils en sont les spécialistes.
Dans son livre Les Jeux et les Hommes, Roger Caillois parlait très justement d'une
« hystérie professionnelle » (expression reprise par Morrison dans The Lords quand il
parle des séances de chamanisme). Il s'agira, en cinémagie, d'agir dans le monde du
théâtre invisible, en ayant conscience que pour le Volontaire, imiter
métaphoriquement un acte revient à le faire réellement. Pourquoi ? Parce que toute
expérience est vraie pour le corps. Nous avons des « neurones-miroirs » qui s'activent
lorsque nous imaginons, voyons ou imitons une action, qui sont les mêmes que si on
la fait réellement. À un consultant qui nous confiera qu'il n'arrive pas à aimer qui que
ce soit, nous pouvons lui conseiller de se faire une nouvelle carte de visite en se
donnant un pseudonyme et un métier imaginaire, par exemple « Éolux - masseur de
vent -». Son acte quotidien consistera très sérieusement et avec dévotion, avec un
amour total, à masser le vent, une heure au moins par jour. Il devra y mettre tout
l'amour qu'il peut. Dans son cerveau, les mêmes neurones s'activeront que s'il massait
par amour n'importe quoi d'autre (Éolux renvoie à Éol, le dieu du vent, et à Lux qui
veut dire lumière, cette dernière étant confondue avec l'or et l'amour dans
l'inconscient, le don impersonnel). Durant un temps, j'avais fait de même en me
nommant « Pierrokey, Masseur de Fantômes », avec mon numéro, mon blog, sur cette
carte de visite que je donnais à chaque personne rencontrée. Cela renvoie au théâtre
invisible : masser des fantômes c'est pouvoir toucher ce qui est impalpable, faire du
bien au corps spirituel des gens.
Un jour, une amie était effondrée devant moi, et l'écoutant des heures je suis entré en
transe. D'un coup je lui ai demandé avec douceur, assurance et autorité de se coucher
par terre sur le dos. Je lui demandai si elle me permettait de lui retirer les toiles
d'araignées de son passé sur tout son corps. Décrivant d'abord un cercle magique
invisible avec mon doigt dans lequel elle s'allongeait (pour la séparer et la protéger
symboliquement des influences du monde profane et délimiter un espace sacré), je
coupais avec la main tous les liens qui l'attachaient au dehors (en faisant des sfuit,
sfuit, sfuit, imitant des bruits de lame), à un millimètre de son corps (sans la toucher,
sinon ça deviendrait une agression). Ensuite, alors qu'elle aussi était en transe, je lui
enlevai les toiles d'araignées métaphoriques sur toute la surface du corps, durant peutêtre 45 minutes, parfois en « simulant » un immense effort. Par exemple, arrivé au
niveau de sa moelle épinière, je sentais une résistance, je retirai un bout de toile sans
la toucher, et elle poussa un cri de douleur. Pareil au niveau des pieds. De temps en
temps, je lui soufflai au dessus du crâne, au niveau du ventre, et au niveau de la
gorge, pour insuffler un élan de vie nouvelle. Après coup je me rendis compte que
j'avais imité la pratique du fameux shaman péruvien Kestenbetsa. À un moment,
quand je la tournai ventre sur le sol, une de ses chaussures se retira, et instinctivement
je la lui remis avec une attention infinie. Une fois la séance finie, elle se sentait
extrêmement bien, et me faisait part de son expérience (le ressenti de la douleur alors
que je ne la touchais pas, l'histoire de la chaussure...). Moi, j'étais à la fois inconscient
(totalement absent) et surconscient (infiniment présent), dans une transe dévouée à
prendre soin de la personne, à la guérir. Une sorte d'attention hyper aiguë, où chaque
geste était parfait, comme si on agissait à travers moi. Bien que l'expérience fut
exceptionnelle, je me promis de ne plus jamais recommencer, avant d'être plus évolué
dans mon chemin. Cette séance était inspirée d'une thérapie par le toucher qu'a reprise
Jodorowsky en la nommant psychochamanisme. Comme les membres fantômes
(amputé, la jambe nous démange encore), nous avons un corps fantômes sur lequel on
peut agir par l'acte métaphorique : par le théâtre invisible, où nous pouvons imiter une
opération chirurgicale symbolique par exemple. C'est une autre facette de la
cinémagie que j'explorerai peu à peu, sans prendre de risques, en y allant avec des
pincettes, et bien sûr en me renseignant le mieux possible sur le sujet par des
pratiquants confirmés et professionnels.
c. La science au service de la cinémagie
Il est certain, en vue des pratiques de la magie du chaos sous-jacentes à la cinémagie,
que nous pourrons aussi utiliser des systèmes provenant des sciences pour les inclure
dans un sketch cinémagique. Mais, au stade où nous en sommes pour l'instant, il y a
deux sciences utilisées principalement : la métagénéalogie, qui est d'ailleurs plus un
art qu'une science, et la noologie, dont nous allons parler très brièvement.
La métagénéalogie est le nom que donnent Alexandro Jodorowsky et Marianne Costa
à ce que d'autres appellent psycho-généalogie (cf bibliographie : Métagénéalogie,
2011). Il s'agit de l'étude des influences qu'a notre héritage psycho-familial sur nos
vies. Tout ce qui nous arrive est généralement arrivé, d'une façon ou d'une autre, à un
membre de notre famille. Et selon des procédés de répétition, d'opposition, de
compensation, et d'interprétation, nous reproduisons ce qui est arrivé aux membres de
notre arbre généalogique, parfois sur plusieurs générations, sans même le savoir.
Avant un sketch cinémagique, à l'aide du tarot et de la métagénéalogie, il s'agira de
faire une séance au consultant, afin de débusquer les problèmes centraux auxquels il
est confronté. Cette séance pourra éventuellement être filmée. Il est essentiel de la
faire, sinon le scénario cinémagique pourra être faussé, ou incomplet. Comme à la
guerre, il vaut mieux connaître le terrain où a lieu le conflit. Je n'irai pas plus loin
dans la description de la psycho-généalogie, car bien que nous soyons en plein dans
la cinémagie, ça risquerait d'obscurcir le sujet.
La noologie, ou étude de la vie de l'esprit, initiée par Pierre Teilhard de Chardin dans
les années 1920, et systématisée par Edgar Morin (La Méthode IV, Les Idées, 1991),
est aussi très pratique pour une approche cinémagique. Dans notre perspective, elle
est liée à la magie du chaos : par exemple, si je crée un système, il va rétro-agir sur
moi. La connaissance de cette « discipline » est utile pour le cinémagicien, car elle
résume de façon efficace, bien qu'étant conceptuelle, la manière d'approcher la
pratique cinémagique. Imaginons une maladie qu'on traîne depuis longtemps, elle
sera symbolisée par une boule de bowling noire que l'on mettra dans un sac à dos noir
durant 7 jours. On se déplacera avec, et au bout de ce laps de temps, on y accrochera
suffisamment de ballons gonflables pour aller la jeter dans un fleuve, la regardant
partir au loin. Ou encore, si une nostalgie de notre pays d'origine nous obsède, alors
que nous ne pouvons y aller, nous commanderons un peu de terre de ce pays, la
mettrons au fond d'un petit bac, dans lequel nous mettrons nos pieds nus chaque
matin et chaque soir, ou bien chaque fois que nous aurons une soudaine nostalgie.
Ces petits actes, par leur simplicité même, parlent à l'inconscient, qui passe à la fois
par la vue, mais aussi l'ouïe, l'odorat, le goût, et le toucher. Mais c'est un principe
même de la noologie que nous utilisons là : celui de la récursion qui dit que « ce que
je produis me produit », ou la rétroaction qui dit « ce que je fais revient sur moi en
boomerang ». Nous créons ici des récursions et des rétroactions positives,
délibérément, en parlant au cerveau droit, celui de l'imagination intuitive et des
symboles.
Par extension, les données de toutes les sciences (qui peuvent être projetées sur les
arcanes du tarot, afin d'en faire des systèmes cohérents), de la biologie moléculaire à
la psychologie analytique en passant par la physique quantique, pourront être utiles.
Vu que nous sommes en occident, il est vrai que le consultant a souvent besoin sinon
d'explications rationnelles à propos des actes prescrits, du moins des langages parfois
validés par la science. Pourquoi pas ? Vu que tout est symbole, nous pouvons utiliser
à peu près n'importe quoi, tant que ça a un impact positif, utile et bénéfique pour le
consultant. Ce qui compte, c'est que l'intuition du cinémagicien soit assez développée
pour capter ce dont l'inconscient du consultant a vraiment besoin. Et c'est bien par la
pratique que nous arriverons peu à peu à l'essentialisation du geste.
d. La religion au service de la cinémagie
La cinémagie considérant que les croyances ne sont pas des fins en soi mais des
moyens, elle empruntera n'importe quel symbolisme ou pratique à n'importe quelle
religion. Rajoutons que les convictions intellectuelles n'influent pas sur l'impact des
symboles (religieux ou pas) sur l'inconscient profond, on pourra donc scénariser un
sketch cinémagique à une personne athée. Bien sûr, il est préférable pour une
personne hindouiste d'inclure dans son sketch des symboles de sa religion, car
l'intellect ne fera pas d'opposition du tout, et cela pourra faciliter l'acte. On pourra
donc voir dans un sketch cinémagique une personne qui, issue d'une famille iranienne
qui a eu des accidents de voiture à répétition et dont la religion est le zoroastrisme,
pourra dans un premier temps changer la marque de sa voiture avec le logo
Mazda qu'il collera : Ahura Mazda étant le Dieu suprême du mazdéisme, dont le
prophète est Zarathoustra (d'où le zoroastrisme), l'inconscient du consultant sera plus
en harmonie lors de ses conduites, qui auparavant lui nouaient le ventre.
Évidemment l'attitude sceptique et rationnelle ne voudra pas croire à tout ça et criera
à la superstition. Le problème, de nos jours, n'est plus de croire en la vérité, mais
d'utiliser des vérités temporaires tant qu'elles sont utiles. Le monde n'étant pas
rationnel mais relationnel, n'étant pas logique mais analogique, pas intellectuel mais
artistique, on ne pourra que se fier aux résultats. Nous utilisons une partie du cerveau
qui fut utilisée par tellement d'ancêtres, que nous en avons un héritage certain : la nier
serait se priver de potentiels créatifs et thérapeutiques vitaux. Il ne s'agit pas de croire
en des superstitions, ou mettre nos espoirs dans des symboles puérils : à chaque fois,
le consultant ou le volontaire sait que ce qu'il fait est fictif. Là où c'est intéressant
c'est que l'inconscient, lui, accepte ce langage métaphorique.
Au point où j'en suis avec la cinémagie, c'est-à-dire à des balbutiements
expérimentaux, j'en suis arrivé à la conclusion temporaire que nous sommes d'abord
des occidentaux. J'ai parfois tiré le tarot à des Asiatiques (qui, en plus, parlaient mal
français), et les symboles, pour la plupart, ne leur parlaient pas. Sans doute qu'il y a
un inconscient collectif donc certains archétypes peuvent parler à tout le monde, mais
il faut reconnaître que notre inconscient culturel est d'abord occidental. Qu'avonsnous donc à portée de main ? L'ésotérisme en général, et plus particulièrement
l'alchimie, qui est une de nos plus grandes matrices de symboles. Nous avons aussi le
druidisme, dont nous savons pas grand chose, ou le celtisme. Une fille qui avait un
grand défaut de communication me demandait un acte pour mieux s'exprimer. Je lui
ai conseillé d'aller dans une forêt, de se « planter » comme un arbre, se sentir comme
si elle était un arbre, et de chanter le plus fort possible, en imaginant que les arbres lui
répondent par le bruissement de leur feuilles. Après ça, elle retrouva la force de
communiquer avec ses parents, et de faire beaucoup de nouvelles rencontres. Ce n'est
pas du celtisme, ou du druidisme, mais ce que je veux dire par là, c'est qu'en nous
l'inconscient a besoin de refaire des connexions poétiques avec la vie, car c'est
précisément ça qui lui parle, ré-enchanter le monde, pour sortir de la prose (selon les
termes d'Edgar Morin, Méthode V, L'Humanité de l'Humanité).
Certains auteurs parlent d'ésotérisme dans le cinéma, dont Maxime Scheinfeigel dans
Cinéma et Magie, ainsi que Yann Calvet dans son excellent Cinéma, Imaginaire,
Ésotérisme, que ce soit de façon thématique, c'est-à-dire où on retrouve explicitement
des éléments de l'ésotérisme dans des films de cinéastes apparemment au courant,
mais aussi en tant que pensée magique (et dans les mécanismes même du cinéma,
pouvant être vu comme la réactivation d'une sensibilité animiste du monde).
Toutefois, même si ces ouvrages ont été très importants, et continueront à l'être, dans
l'élaboration de la cinémagie, cette dernière tend à inverser le processus : si nous
retrouvons des éléments de l'ésotérisme occidental, que cela provienne par exemple
du gnosticisme, de l'alchimie, de l'hermétisme, de la Rose Croix, de la Franc
Maçonnerie, ou même du Christianisme, etc, c'est que nous utilisons ces symboles
dans un but thérapeutique. Et cela non pour exprimer une vision du monde, ou
transmettre des messages, ou encore éveiller la pensée magique du spectateur, mais
bien pour que ça ait tout simplement un impact direct sur l'inconscient du Volontaire.
Et j'en profite pour parler de la catharsis. Cette « purge des émotions » définie par
Aristote lorsqu'il parlait du théâtre grec, consistait pour le public à regarder un acteur
être dévoré par son destin inéluctable sur scène. Le spectateur, saisi de terreur et / ou
de pitié, déchargeait alors ses émotions comme sur un bouc émissaire, personnifié par
l'acteur tragique. Ici encore, la cinémagie inverse le processus. Ce n'est pas en étant
témoin d'un acte que la catharsis, ou la cure, va arriver : c'est en accomplissant nousmême l'acte. Il y a plusieurs façons de se débarrasser d'une pulsion : soit on la
refoule, mais elle reste et s'exprime à travers des lapsus, des actes manqués, qui
peuvent se révéler catastrophiques, ou toutes sortes de déviations névrotiques ; soit on
sublime la pulsion, par exemple dans un projet ou une œuvre d'art ; soit on réalise
métaphoriquement la pulsion. Cette dernière solution appartient à la psychomagie. La
psychanalyse se rend compte que quand un patient a un complexe d'Oedipe (ou, selon
la terminologie de C.G. Jung, un complexe d'Électre, pour les filles) très prononcé,
disons : « J'ai envie de faire un enfant à mon père », il ne peut s'en débarrasser ni en
le refoulant, car ça n'aboutira qu'à une transposition pure et simple de la pulsion à
travers un transfert ; ni par la sublimation, car la frustration revient très vite, et le
résultat est le même. Par contre, en psychomagie, nous réalisons la pulsion pour s'en
débarrasser, mais de façon métaphorique. Comme disait Lord Henry dans Le Portrait
de Dorian Gray d'Oscar Wilde : « Le meilleur moyen de se libérer d'une tentation,
c'est d'y céder. » La consultante trouvera un homme de bonne volonté, empruntera
des vêtements appartenant à son père, collera une photo de son père sur l'homme, et
fera l'amour avec lui, jusqu'à l'orgasme (qui, le cas échéant, devra être simulé le
mieux possible). Et la pulsion, réalisée, bien que métaphoriquement, s'en va. Il est de
la plus haute importance, tant en psychothérapie qu'en psychomagie ou en cinémagie,
de se placer d'un point de vue amoral, sans esprit critique mais sans limites mentales
non plus. Il vaut mieux réaliser métaphoriquement une fois une pulsion que vivre
toute sa vie avec un complexe qui nous ronge, et dont souvent nous culpabilisons.
Tout ceci pour dire que le bienfait de la catharsis n'appartient pas forcément au
spectateur, en cinémagie, mais bien au Volontaire.
e. La philosophie au service de la cinémagie
Il va de soi que pouvant adopter n'importe quel système de croyance, nous y incluons
notamment les systèmes de pensée. Il est surprenant aujourd'hui comme de plus en
plus de personnes cherchent des systèmes de pensée pouvant donner cohérence au
monde. On en parvient à croire que le don du sens est aussi vital que le don du sang.
La prolifération de gourous, de maîtres à penser, de voyages chez les chamanes, de
pratiques spirituelles, de thérapies individuelles et collectives, l'essor de la pensée
positive, et des emportements New Age, montrent que les valeurs mourantes de
l'occident font que la recherche de sens n'a jamais été aussi profonde et répandue.
D'un autre côté, on ne veut plus de réponses toutes faites, et chacun veut créer son
propre système. La cinémagie a son propre système, qu'elle inclut dans la
scénarisation de ses sketchs. Il serait beaucoup trop long de le développer entièrement
ici, mais comme un système de pensée sous-tend la cinémagie, nous nous devons de
l'évoquer ne fut-ce que brièvement. Ce système se retrouve entièrement dans le tarot
de Marseille restauré par Philippe Camoin et Alexandro jodorowsky en 1997.
Afin de bien capter ce dont a besoin le consultant, et donc ensuite de lui tailler sur
mesure un scénario cinémagique qui lui corresponde et qui soit efficace et bénéfique,
il faut avoir à l'esprit certaines choses. D'abord, de quoi le consultant est-il fait ? En
cinémagie, on considère que l'être humain est composé de 4 énergies, ou centres issus
de l'évolution du cosmos. Comme nous l'avons vu, dans le sens des chapitres, la
cinémagie considère que l’humanité a 4 voies de connaissance principales : la
philosophie, la religion, l’art, et la science. Elle utilise donc toutes les philosophies,
toutes les religions, tous les arts, toutes les sciences, comme des moyens en plus pour
s’appliquer et être efficace. On pourrait dire que le chiffre 4 est assez présent en
cinémagie : l’humain a 4 centres : raison, passion, pulsion, action. Ils correspondent,
dans le tarot, respectivement aux 4 couleurs symbolisées par les 4 personnages de
l’arcane XXI, Le Monde : l’aigle pour les épées (air), l’ange pour les coupes (eau), le
lion pour les bâtons (feu), le cheval pour les deniers (terre). Toujours respectivement,
cela s’applique à nos 4 centres issus de l’évolution du cosmos jusqu’à nous : le néocortex, le cerveau mammifère, le cerveau reptilien, et la matière vivante. En allant
plus loin, cela correspond à nos 4 centres, dont chacun a son propre langage : le
centre intellectuel (idées, pensées, croyances), le centre émotionnel (émotions,
affects, sentiments), le centre libidinal (désirs, instincts, pulsions), le centre corporel
(besoins, actes, matérialité). Rajoutons que ces 4 centres sont divisés en 2 :
hémisphère gauche du cerveau (contrôlant le côté droit du corps), ayant des capacités
d’analyse, de calcul, de séparation, représentant l'animus, esprit essentiellement
masculin, et l’hémisphère droit du cerveau (contrôlant le gauche du corps), ayant des
capacités d’intuition, de créativité, d’union, représentant l'anima, âme essentiellement
féminine. Chaque être humain, en plus d'être 4 donc, est 2 : à la fois masculin et
féminin (physiologiquement, le cerveau est double, le cœur est double, le sexe est
double, le corps est double). Ces 4 centres de l’être humain sont les « entrées »
qu’utilise la Conscience pour entrer en expansion. La conscience est la quinteessence, le cinquième élément, la cinquième essence, alors que les 4 éléments, ou
centres, en sont les manifestations. Cette rapide théorie est inspirée du tarot donc, qui
est divisé en 4 couleurs (épées, coupes, bâtons, deniers), mais aussi de la théorie du
cerveau triunique du neurophysiologue Paul Donald MacLean, reprise par Henri
Laborit (notamment dans Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais, 1980), et du
système qu'avait créé l'occultiste G.I. Gurdjieff (sur lequel a été réalisé un film en
1977 : Rencontre avec des hommes remarquables, par Peter Brook, justement un des
principaux collaborateurs de Jerzy Grotowski), ainsi que du Dogme et Rituel de la
Haute Magie (1856) d'Éliphas Lévi. Un livre de Jérémy narby m'a confirmé
cela (Intelligence dans la Nature, 2005) : le premier être polycellulaire des océans
primordiaux était à la fois un cerveau, un cœur, un sexe, et un système digestif. Ces
fonctions qui n'étaient pas différenciées se sont spécialisées chez nous dans les 4
centres. L'avoir à l'esprit est très utile car il invite à voir le consultant comme une
conscience divisée en 4 parties : le mental s'accomplit dans l'illumination (lumière) et
dans une vision numineuse du monde (tout est béni et sacré), le cœur s'accomplit dans
l'extase (amour) et dans une vision attractive du monde (tout s'attire et se connecte),
le sexe s'accomplit dans l'orgasme (énergie) et dans une vision érotique du monde
(tout s'accouple et s'engendre), et le corps s'accomplit dans la transe (matière) et dans
une vision digestive du monde (tout digère et est digéré). Voilà l'idéal de la
cinémagie : de retrouver finalement notre joie euphorique et créatrice, qui est sousjacente à toute parcelle de vie. L'Alchimie dirait « aller chercher l'étincelle divine de
lumière enfermée dans la matière. » Ou selon la formule d'Éliphas Lévi (Pseudonyme
de l'abbé Alphonse Louis Constant, occultiste du XIXè siècle ayant écrit des livres
essentiels sur la magie) : « Spiritualiser la matière, matérialiser l'esprit ; corporaliser
l'esprit, spiritualiser le corps. » Et cela nous mène inéluctablement vers une éthique
cinémagique.
f. L'éthique de la cinémagie
La cinémagie n'existe pas pour rien. Elle est partie de crises et de convulsions. Elle
est partie aussi d'une certaine poésie vécue. Je résumerai ici son éthique. Où que nous
tournions notre regard, tout est en expansion. Que ce soit dans l'infiniment grand ou
dans l'infiniment petit, l'univers est en expansion, de la même façon que le cerveau
est en expansion. Nous en concluons temporairement que tout est en expansion de
conscience. Chaque être, des atomes aux astres, en passant par nous, est venu créer de
la conscience.
Quand nous sommes dans le ventre maternel, nous commençons comme une cellule
unique (spermatozoïde), allant vers une autres cellule (ovule). Ces deux cellules
s'accouplent, et alors se produit une partouze biologique, un coït continuel et
exponentiel de cellules de 9 mois, nous faisant passer d'une cellule unique à 10.000
milliards de cellules (les chiffres varient), spécialisées et différenciées pour chaque
fonction et organe : cellules du cœur, des os, du cerveau (neurones), du foie, etc. Il est
totalement stupéfiant de prendre conscience de cette évolution. Cependant, dès la
gestation, et dès que nous sortons du ventre maternel, la famille, la civilisation, l'école
nous imposent leurs limites : intellectuelles, émotionnelles, libidinales, matérielles.
Le même bébé né en Chine aurait parlé chinois, mais il est né en Espagne et parle
espagnol. Tout est possible pour le nouveau-né, mais là où il naît il aura des
déterminations. Mozart né 500 mètres plus loin, aurait été dresseur de chevaux. La
famille peut être un piège ou un trésor. On nous interdit d'être ce qu'on est, et on nous
ordonne d'être ce qu'on n'est pas. On finit par devenir ce que les autres ont voulu
qu'on soit, et pas ce qu'on est vraiment. Guérir, c'est devenir ce qu'on est vraiment :
dans nos profondeurs se trouvent nos plus hautes valeurs. Comment alors continuer
cette expansion continuelle, et empêcher qu'elle soit ralentie par des limites
familiales, sociales, culturelles ? Les rites initiatiques ont tenté de répondre à cette
question par des pratiques transmises et transformées à travers les siècles.
Le bébé qui naît (embryogenèse), répète le schéma de l'évolution des espèces
(phylogenèse), ainsi que celui de la naissance de l'univers (cosmogenèse). D'une
cellule dans le liquide amniotique, comme la première cellule née dans les océans
primitifs il y a 4 milliards d'années, il prend la forme d'un poisson, puis d'un reptile,
puis d'un petit mammifère, puis d'un petit singe, et enfin d'un fœtus humain. Comme
les poissons qui devinrent amphibiens puis reptiles en s'échouant sur les plages,
changeant leur branchies aquatiques en poumons aériens, aspirant un oxygène
différent, en passant de l'eau obscure à l'air et la lumière, le nouveau-né aussi passe de
l'eau obscure à l'air lumineux. C'est bien pour ça qu'on cherche l'or en alchimie : on
entend ces deux lettres OR, O et R, autrement dit eau et air, passer de l'eau à l'air.
Pour cela, il faut passer par un accouplement symbolique du masculin et du féminin,
de l'animus et de l'anima, le cerveau gauche et droit, le corps calleux n'étant plus une
barrière, mais un pont entre nos polarités, passant de l'opposition à la
complémentarité. Pour émerger, il faut que ça converge : une rencontre entre CON et
VERGE. Pareille aux initiations, la cinémagie tente de créer un espace où la personne
puisse renaître symboliquement, c'est-à-dire psychologiquement.
L'expérience donc, doit dans l'idéal à la fois concerner les 4 centres : le corps et
l'action (perceptions les plus larges possibles), le cerveau reptilien (avec les pulsions,
les instincts mis en jeu), le cerveau mammifère (laisser une grande place aux
émotions), et le cerveau humain (que le mental subisse une secousse positive, souvent
liée à la dimension onirique de l'acte.) ; mais aussi le cerveau droit, intuitif, qui parle
à l'inconscient, grâce à l'acte symbolique, et le cerveau gauche, rationnel, car tout est
expliqué, on dissout l'aspect superstitieux, bien qu'au final l'inconscient se prenne au
jeu.
Précisons que ce système est inutile en soi lors de la pratique de la cinémagie. Il est
relativement important pour moi, car l'ayant dans mon inconscient, c'est un support à
l'intuition. Le Volontaire n'aura même pas à être au courant de la pensée du
cinémagicien, ce qui compte est que ce dernier se serve de tous les outils (théoriques
ou autres) nécessaires à l'efficacité de son intuition.
Enfin, parlons aussi de l'idée de double. Le double désigne plusieurs choses. Notre
double se manifeste dans notre reflet dans un miroir, dans notre ombre, dans un rêve
où on se voit, sur une photo où nous apparaissons, une peinture où nous sommes
représenté, une sculpture de nous-même, une marionnette nous personnifiant, sur un
film dans lequel nous sommes présents ou avec un avatar de jeu vidéo qui nous
symbolise. Ce double était utilisé par les shamans, les sorciers, les magiciens, afin
d'agir dans le monde spirituel (de l'inconscient). Pour l'inconscient, dans chaque
partie se trouve le tout, un détail contient la totalité, il est hologrammatique. Agir sur
la représentation d'une personne, photo, poupée, objet symbolique, agit sur la
personne elle-même. Agir sur une partie de la personne, ongle, cheveu, goutte de
sang, agit sur elle. Au cinéma on est dans le monde du double : ce sont des ombres
projetées, c'est le monde spirituel, celui des morts, ou plutôt de la vie des morts. Ces
ombres sont des présences absentes, des absences présentes (comme Edgar Morin l'a
très bien analysé dans Le Cinéma où L'homme Imaginaire, 1956) : dans l'inconscient
les contraires sont des compléments. En cinémagie par contre, on inversera le
processus. Le spectacteur cinémagique ne doit pas chercher à se libérer par son
double : on considère plutôt qu'il est le double lui-même, c'est-à-dire une grotesque et
inexacte copie de l'Original qui se cache en lui. Ce double est ce que la famille,
l'école et la civilisation ont fait de lui, un ego limité par des ordres et des
interdictions. Ces ordres de ne pas être ce qu'il est vraiment et ces interdictions d'être
ce qu'il est réellement forment sa maladie. Les forces du passé l'entraînent vers la
répétition du même, vers la stagnation, la souffrance en chaîne ; il s'identifie à ces
voix sans âme qui lui chuchotent constamment : "Tu n'y arriveras pas", "Tu n'es pas à
la hauteur", "Tu te connais, tu n'es bon(ne) à rien"… ; tandis que les forces du futur
l'appellent pour qu'il accomplisse tout son potentiel, ces chants qui l'appellent vers
l'innovation, la création, l'élan de vie. On peut alors dire qu'une des fonctions des
actions qu'on filme en cinémagie est d'acquérir l'inné. Tout est déjà en nous, mais
attend le bon moment et le bon endroit pour s'exprimer. En cinémagie nous
provoquons des « miracles », des synchronicités, des hapax existentiels : c'est ici,
c'est maintenant, et c'est toi. Une des fonctions du cinémagicien est de capter par
l’intuition ce que la personne veut réaliser secrètement, ce qu'elle n'arrive pas à
exprimer. Il doit inventer un sketch qui règle métaphoriquement le problème de la
personne. On cesse d'être le double et on commence à devenir l'original. Pour ça,
toute vérité est bonne à utiliser. Car on ne cherche pas la vérité, mais l'authenticité :
être ce qu'on est et pas ce que les autres ont voulu qu'on soit.
Une fille vient me voir à cause de ses insomnies. J'improvise alors une théorie qui lui
plait. Si elle n'arrive pas à dormir, c'est que son inconscient dit « Je ne veux pas
dormir », et elle, elle dit « Je veux dormir ». Si elle n'arrive pas à dormir, c'est pas de
la faute de son inconscient, mais de la relation qu'elle entretient avec lui. Il faut
qu'elle aille dans son sens. Je lui conseille alors, quand elle est couchée, de fermer les
yeux et d'essayer à tout prix de ne pas dormir, en se répétant dans la tête « Je ne dois
pas dormir » en boucle, comme un mantra magique. Le lendemain elle vient me voir
et me dit « Je te jure, j'ai essayé de ne pas m'endormir, ça a fini par tellement me
fatiguer que j'ai dormi toute la nuit ».
g. LE RÊVE AU SERVICE DE LA CINÉMAGIE
Nous devons maintenant aborder le rôle central du rêve dans la cinémagie. Je
pourrais affirmer que l'idée de la cinémagie m'est venue directement des rêves. Tout
d'abord, en cinémagie il n'y a pas de différence entre le monde quotidien et celui du
rêve. C'est pour ça qu'on essaye de recréer un rêve dans la vie quotidienne, grâce à la
théâtralisation et la symbolisation, afin d'agir directement sur l'inconscient. Pour
l'inconscient, le monde est un jeu d'images. Dans la mémoire, un souvenir quotidien
ou un souvenir de rêve ont la même qualité : ce sont des images accompagnées
parfois de sensations. Si nous les transformons, nous transformons le cours de nos
vies. C'est une des bases de la magie et de la pensée positive.
Un jour, un adolescent me raconta son rêve. Comme à son habitude, il martyrisait sa
petite sœur, ici il l'étranglait, mais son cri à elle était si fort et suraigu qu'il se réveilla.
Le son du cri était en fait le son que faisait le lavabo rouillé de la salle d'à côté, que
son père venait juste d'allumer au milieu de la nuit. Les deux sons s'étaient mélangés,
confondus. Ça veut dire que l'inconscient traduit en symboles oniriques des symboles
réels (vu que tout est symbole). Une perception extérieure est traduite en images
intérieures. De même, une fille rêvait qu'elle se noyait, se réveilla et failli vraiment
étouffer. Un homme se faisait poursuivre par un chien en feu qui lui mordit au bras :
réveillé, il avait des bleus sur le bras, qui disparurent le lendemain. Un autre faisait un
rêve érotique et se réveilla en ayant un orgasme, sans même s'être masturbé, ou
touché. Cela veut dire que ce qui se passe en rêve a des répercussions sur notre corps.
C'est ainsi que nous pensons que toute maladie est le cauchemar d'un organe, c'est un
symbole qu'envoie l'inconscient pour dire au conscient que là réside un conflit non
résolu. En cinémagie, nous sommes entièrement persuadés que notre imagerie
inconsciente est en marche même pendant que nous sommes en veille, et influe non
seulement sur notre corps, mais aussi sur toute notre réalité quotidienne. Nous
sommes la somme des images que nous portons. Si nous changeons ces images, nous
changeons tout. En cinémagie, nous allons essayer de capter le flux d'images qui
travaille l'inconscient du consultant, et y mettre des images qui viennent libérer ce qui
manque au flux, ce qui le bloque, ce qui le rend malade. En créant un scénario
semblable à un rêve, nous changeons alors ce flux de façon bénéfique. Et pour cela, il
faut faire passer le consultant d'une attitude fermée à une attitude ouverte.
J'ai eu la chance d'avoir mes premiers rêves lucides quand j'avais 15 ans (en 7 ans, j'ai
du en faire un peu plus d'une trentaine). Ce sont des rêves où on se rend compte qu'on
rêve. D'abord c'est l'angoisse, mais ensuite tout change. Alors viennent les rêves de
pouvoir, où nous pouvons modifier à volonté les lois du rêve. Durant mes premiers
rêves de vol, je voulais épater mes camarades, j'allais à mon école et je montrais, dans
le rêve, que je pouvais voler. Tout le monde s'en foutait ! Car, en affirmant mon ego
(en voulant être le centre de l'attention), je perdais ma lucidité. Puis au fur et à mesure
des années les rêves de vol ont évolué. D'abord j'utilisais le vol pour explorer
l'architecture du rêve, en traversant la matière ou visitant des planètes et des galaxies,
d'autres endroits inaccessibles. Dans mes derniers rêves de vol, je me sers de mon
pouvoir pour rendre service aux autres (empêcher l'invasion d'une forteresse), pour
leur faire des dons (aller chercher de la neige éternelle pour leur faire goûter), leur
faire profiter (dès que je touche la personne, elle peut aussi voler). Si les rêves
évoluent de l'égoïsme vers l'altruisme, de l'inconscience vers la lucidité, alors la vie
aussi : c'est l'expansion de la conscience, de la fermeture à l'ouverture. C'est
exactement ce qu'on cherche en cinémagie, c'est pour ça que c'est fait de façon
collective, même si parfois les résultats sont inattendus.
Une fille qui, selon elle, n'avait jamais eu de relation profonde avec ses parents, m'a
demandé un acte. Aujourd'hui, je me sens bête d'avoir donné des actes alors que moimême je ne suis rien, je commence à peine mon évolution, je suis saturé de névroses,
et je n'ai aucunes connaissances solides et applicables de façon certaine (j'y
reviendrai). De plus, elle avait de l'eczéma sur plusieurs parties du corps et des
insomnies chroniques depuis toute petite. Je lui demande comment a été la gestation
dans le ventre de sa mère, et comment elle a été accouchée, car le problème venait
sûrement de là. Elle ne savait pas. Je lui dis alors de faire deux listes en énumérant 20
qualités de sa mère, et 20 qualités de son père. Après des efforts considérables, elle
termine les 2 listes, et je lui demande d'aller les donner à ses parents, puis d'exiger
d'eux qu'ils lui fassent un massage au miel (l'eczéma provient la plupart du temps
d'un manque d'attention, de caresses et de preuves d'amour de la part des parents, le
miel est un symbole universel d'amour et de pacification). Elle pleurait, car cet
exercice apparemment enfantin la touchait beaucoup. Elle fit tout ça. Aujourd'hui, son
eczéma et ses insomnies vont « mieux » selon elle (donc n'ont pas disparu), la
relation avec ses parents a changé positivement depuis cette expérience, et de plus sa
mère lui a raconté que durant sa gestation elle était en surplus de liquide amniotique,
et l'accouchement a été difficile : « Ton corps était constamment en état d'alerte. »
D'où, selon moi, découlaient ces insomnies. En faisant ce genre d'actes il arrive des
choses inattendues. Étrangement, les choses se passent bien, on ne nous prend pas
forcément pour des fous, car souvent l'inconscient de ceux qui participent à l'action,
même sans être préalablement prévenus, comprend ce qui se passe. Des parents
acceptant un massage au miel, et de renouer des relations plus profondes avec leur
enfant après tant d'années, peut paraître assez déconcertant. C'est ce qu'on appelle des
synchronicités : le monde va se mettre à danser, les choses bougeront en s'adaptant à
notre mouvement, les hasards prendront sens, et ils nous aideront à nous transformer.
Il y a même un moment où l'univers semble doué d'intentions. Quand nous nous
ouvrons au miracle, il s'ouvre à nous.
J'ai de même, mais beaucoup plus rarement, fait des rêves simultanés, où on a
conscience d'être dans 4 endroits différents en même temps (pour mon cas). Dans ce
multirêve, j'ai compris que la mort n'existe pas pour l'inconscient : seulement des
renaissances qu'il faut accepter. Il faudra donner une dimension « mort-renaissance »
au Volontaire, et tout sketch cinémagique s'apparente à un rituel de passage
initiatique. On pourra donner à un enfant, s'il est trop « papa maman » alors qu'il
rentre dans l'adolescence, le sketch suivant : un cordon ombilical métaphorique (en
tissu, voir en chaîne métallique si l'attachement est fort), sera attaché entre lui et sa
mère ; elle lui donnera des ciseaux avec lesquels il coupera lui-même le cordon ; il ira
ensuite l'enterrer en plantant un arbuste dessus, ou le mettra dans une boîte qu'il
conservera, sur laquelle sera écrit « PASSÉ » ; on ira ensuite fêter son rite de passage,
approuvé par les parents dans sa nouvelle identité. Dans ces rêves simultanés, je me
suis aussi aperçu que la lumière se crée d'elle-même à travers nous. Une loi optique
dit qu'il ne peut y avoir de forme sans lumière. Mais dans une salle entièrement noire,
je rêve de formes et d'histoires parfois beaucoup plus élaborées que la réalité
quotidienne. J'en déduis que le cerveau crée lui-même sa propre lumière. Il faut bien
avoir ça en tête : le consultant ne doit plus croire que la réalité est une lumière qu'il
reçoit passivement, mais activement. Il passe en cela d'un rêve inconscient à une rêve
éveillé, lucide, conscient.
4. LA CINÉMAGIE TELLE QU'ELLE EST
a. LA VIDÉO COMME MOYEN DE LA CINÉMAGIE
Je pense que l'idée de cinémagie m'a été en grande partie influencée par les vidéos
que je regarde sur internet. Je regardais et regarde encore beaucoup de vidéos sur, par
exemple, des séances de constellations familiales (qui d'ailleurs sont utilisées et
essentielles en cinémagie). C'est une séance thérapeutique dans laquelle on va
théâtraliser notre arbre généalogique, grâce à des personnes présentes que nous
choisissons dans une assistance, de façon entièrement intuitive. Nous les plaçons
selon notre ressenti : qui a été mal aimé est mis à l'écart ; suis-je au centre ou à la
périphérie de ma famille ? Comment est mon père par rapport à ma mère, à son
propre père ? Et là commencent à se passer des choses mystérieuses : une femme qui
joue la grand mère s'écroule car elle a un énorme mal au ventre. On parvient à la
calmer, demandant à la personne qui constelle : « - Que cela signifie pour vous, votre
grand mère était-elle malade ? - Elle est morte d'un cancer du foie... » Etc. Bref, que
ce soit avec Idris Lahore (trop gourou à mon goût, mais intéressant), Françoise
Antier, Éric Laudière (qui a publié un magnifique livre sur le sujet : La Constellation
Familiale est un Je, 2007), Alexandro Jodorowsky, Marianne Costa, avec les
constellations familiales, ou de réels tarologues comme Nathalie Limauge, Carole
Sédillot (qui a écrit le magnifique Jeu et Enjeu de la Psyché, 2011), Moreno Fazari
ou encore Houria Boukerma. Ce que je voyais dans ces vidéos, c'étaient des gens qui
se guérissaient devant une caméra. Cela me stimulait énormément, et apparemment je
ne suis pas le seul, bien au contraire. La fin du documentaire La Constellation
Jodorowsky (de Louis Mouchet, 1994) me parle aussi beaucoup car on voit
Jodorowsky interpeller Louis Mouchet, lui faire faire une constellation familiale avec
un acte psychomagique filmé à la fin du documentaire. Ça aurait très bien pu être une
vidéo cinémagique. Mais tous les gens qui passent et se guérissent émotionnellement,
et transmettent cette guérison pour dire au reste de l'humanité « C'est possible », ces
gens là sont des cinémagiciens, ils pratiquent la cinémagie.
Ce qui nous intéresse ici, c'est la vidéo en tant que moyen, en tant que média. Comme
je le racontais au début de ce mémoire, un film ou une vidéo a un pouvoir vraiment
important, s'il est bien utilisé : celui qui appelle à l'imitation. Ici il s'agit d'imitation
positive. Lorsque je voyais ces centaines de personnes se soigner en live devant des
caméras, ça m'a poussé à faire de même. J'ai essayé de trouver mes propres moyens
pour faire de la thérapie. Et je pense que la cinémagie peut avoir une grande capacité
de séduction, bien que cela puisse être dangereux et qu'elle ait des failles (nous y
reviendrons).
Déjà, la cinémagie a un côté cinéma, grâce à son côté mise en scène et scénario qui
correspond au sketch cinémagique (mes 3 années d'études en cinéma m'ont été très
utiles quand à la création scénaristique). Ensuite, elle est artistique car elle utilise tous
les arts de façon ludique, bien que tout soit absolument orienté vers la guérison du
Volontaire. Tant de films aujourd'hui nous font aduler des stars qui sont le contraire
d'une évolution saine de l'humanité. Les plus aimées, comme Brad Pitt, Leonardo Di
Caprio, Clive Owen, Georges Clooney, Natalie Portman (en faire la liste serait
interminable) ou en France comme Vincent Cassel, Marion Cotillard ou même Gad
Elmaleh, ces stars adulées se retrouvent dans des publicités pour des banques, des
vendeurs de parfums et de voitures, de vêtements de marque. Pour moi c'est une
abomination, une aberration, c'est le diable, l'horreur de l'horreur. Si je pouvais les
tuer en leur transperçant le sternum de mon poing, je le ferais. Alors qu'ils jouent des
rôles fabuleux, ça ne les change jamais dans leur vie quotidienne, ils sont toujours
aussi cons. Comment peuvent-ils se mettre autant au service de l'argent, perdant toute
dignité ? Les stars sont de fausses étoiles, ils ne développent la conscience de
personne, ils ne font que sucer l'énergie vitale de ceux qui les adulent, monstres d'ego.
Comme dit Edgar Morin (Les Stars, 1956) : « La star jouit pour l'univers entier, elle a
la grandeur mystique de la prostitué sacrée. »
Voilà où nous mène cette fameuse et fumeuse société du spectacle, et une façon de
réagir, en ce qui me concerne, est de mettre tout mon être à créer la cinémagie. Les
gens de la vraie vie ont le droit de montrer que le cinéma et la vidéo ne sont pas faits
que pour montrer des stars qui sont totalement en retard sur leur temps, tellement
conditionnés par le système qui se sert d'eux (La moitié des films parle d'une grosse
somme d'argent à se faire, et je pense que dans le futur les humains auront honte de
voir cet infantilisme frustré, névrotique et destructeur). Les gens de la « vraie vie »
peuvent se filmer et lancer le message qu'il est possible de commencer à se changer,
de se libérer des filets du passé, dans lesquels la société, l'éducation et la famille nous
emprisonnent. Il ne s'agit pas de se prendre pour un messie, c'est pour moi et pour
beaucoup une chose vitale de se guérir, et de montrer qu'il est possible de transformer
ses souffrances en créativité. Car, comme le disait Rimbaud dans Une Saison en
Enfer (1873), « La vraie vie est absente », surtout dans ce genre de cinéma.
Grâce au média qu'est internet, une vidéo peut très vite circuler. Qu'elle rencontre du
succès ou pas, la cinémagie restera ce qu'elle est, en suivant son évolution propre :
bénévole, ouverte sur la joie, sur la conscience. Si j'insiste plus sur la vidéo que sur le
cinéma, c'est parce qu'il ne me semble pas utile d'en faire des films, et j'en parlerai
plus loin. La vidéo est un moyen de médiation bien plus efficace en ce qui concerne
la cinémagie, qui se fait sans grand budget. Un sketch cinémagique se fait sans
équipe technique, seulement un caméraman avec peut-être un micro, filmant au
caméscope ou au iphone, n'importe qui peut filmer. C'est une autre époque dans
laquelle nous sommes entrés : tandis que le cinéma tente de se débrouiller avec ses
meilleurs ennemis que sont internet et la télévision, des gens peuvent filmer n'importe
quelle scène grâce à leur portable, leur tablette, leur caméscope. Je pense que l'avenir
de la cinémagie tient dans ça : filmer sur le vif, sans compétence spéciale, faire de
petits films, humbles et généreux : car il faut une certaine générosité pour se montrer
en train de se guérir émotionnellement. J'insiste encore sur le fait que si la principale
motivation du volontaire n'est pas de se guérir, ce n'est pas de la cinémagie.
Dans un exercice de visualisation intérieure que je pratique depuis mes 15 ans,
mélangeant méditation et chant, paupières closes, j’ai un jour eu une vision qui m’a
appris beaucoup de choses, y compris à propos de la cinémagie. Sans doute influencé
par les livres de Jérémy Narby (Le Serpent Cosmique, 1995), de Romuald Leterrier
(La Danse du Serpent, 2011), des tableaux de Pablo Amaringo (Ayahuasca Visions,
1999, avec l'ethnobotaniste Luis Eduardo Luna), des films de Jan Kounen (Blueberry,
2004 ; D’autres mondes, 2004), des gravures de William Blake (Book of Thel, 1793)
ou de diverses gravures alchimiques (Ouroboros, Caducée), de la nouvelle poétique
de Gérard de Nerval Aurélia (1855), du poème philosophique de Nietzsche Ainsi
Parlait Zarathoustra (1883), et des poèmes de Jim Morrison (la chanson The End,
1965, mais aussi certaines de ses interviews), je visionnai deux serpents entrelacés,
sans commencement ni fin, dont les écailles étaient des pellicules de bobines
cinématographiques. Très cliché on pourrait dire, je voyais le monde mouvant sur
leurs écailles ondulantes, qui étaient à la fois des miroirs, ou des fenêtres s’ouvrant
sur d’autres mondes encore. J’appris dans cette vision, entre autres, que si on
changeait une écaille, on changeait tout le serpent. Comme dans un montage, si on
change une image, ce n’est plus le même film, ou si on change une carte du paquet, la
partie change de cours. La cinémagie consiste à mettre des images où des gens
volontaires et conscients se soignent sur des vidéos. Ils parlent de leur expérience, si
elle a changé quelque chose pour eux. Dans ce sens, chacun peut mettre sa pierre,
commencer à changer le flux d’images du monde, sans prétendre le changer : par
contre on peut toujours commencer à le transformer. Il ne s’agit pas de
développement personnel (toujours fondé sur du commerce spirituel), mais d’un don
de soi. Il n’y aurait aucun problème pour que ce genre de vidéo soit diffusée sur
Youtube, sur Viméo, ou sur des blogs, etc (il en foisonne déjà des centaines). Il suffit
simplement d’une autorisation du volontaire, préalablement demandée, sauf s'il fait sa
vidéo lui-même. Après, comme je le disais plus haut, cela relève du don de soi : « Ce
que je donne, je me le donne, ce que je ne donne pas, je me l'enlève ; rien pour moi
qui ne soit aussi pour les autres. » (A. Jodorowsky)
b. LA GUÉRISON COMME FIN DE LA CINÉMAGIE
Un jour une fille vint me consulter au tarot, et sa question débouchait sur cette
formulation : « Pourquoi suis-je malade ? ». C'est aussi pour ça qu'il peut y avoir des
cinémagiciens ou des tarologues, afin de proposer du sens là où il ne semble pas y en
avoir, surtout quand on pose ce genre de question à un médecin, qui ne peut
s'autoriser à répondre, car, pour lui, l'âme n'a aucune réalité. Sa question, qu'on avait à
peu près réglée en explorant son arbre généalogique, devenait de nature existentielle.
Alors je commençai à lui dire, en imitant les lacaniens, que la maladie c'est ce que le
« mal a dit », et chez elle en particulier c'est ce que le « mâle a dit » (son père, dans
un accès de rage, lui avait dit qu'à cause d'elle il avait du se marier avec sa mère, qui
ne lui avait pas dit qu'elle était enceinte), alors pour attirer l'attention, cette fille
tombait toujours malade, et se reniait. Je lui dis alors de retourner à l'envers les lettres
de « maladie », ce qui donnait « eidalam », qu'elle prononçait « aide à l'âme ». Voilà,
toute maladie était une aide à l'âme, le signal qu'il fallait se transformer à un niveau
de son être profond. Ça donnait la perspective (pas forcément rassurante, car
beaucoup veulent rester malades pour continuer à s'accrocher au passé : la maladie
nous lie à la famille aussi sûrement qu'un métier, une maison héritée ou une croyance
religieuse), de concevoir la maladie comme un allié, un maître qui peut nous
apprendre à évoluer : sous cet angle, on peut voir la cinémagie comme une aide à
panser.
Rappelons qu'on ne fait pas de l'art mais une thérapie sacrée. La cinémagie est
inimaginable si la motivation première de la personne n'est pas de guérir. Rappelons
que c'est une thérapie artistique, et non un art thérapeutique : c'est un art qui peut
avoir des vertus thérapeutiques. De même qu'il est absurde de se remettre à fumer
après la guérison d'un cancer, celui qui ne veut pas vraiment guérir ne pourra pas
bénéficier des effets curatifs de la cinémagie. La cinémagie ne panse pas, c'est une
aide à panser, elle accompagne un processus d'auto-guérison qui dépend de l'union,
chez le Volontaire, de sa volonté consciente et de sa volonté inconsciente. On l'a vu,
notre inconscient, paradoxalement, tend à vouloir créer de la conscience : il obéit à
l'expansion de conscience de notre cerveau et de l'univers. Dans cette perspective,
amour, joie, extase, illumination, bonheur, transe, liberté, connaissance, euphorie de
vivre, sont synonymes. En cinémagie on pense d'ailleurs que l'essence de l'être est
une euphorie de créer. L'oeuf au riz c'est l'unité (œuf) de la multiplicité (riz). Quand
on trouve cette euphorie d'exister, qui est le contraire de l'hystérie, on guérit (des
hippies lacaniens diraient que guérir c'est le gai rire, passer de la guerre au rire).
Une fille française était en stage à Londres dans un cabinet d'avocat, depuis quelques
semaines, mais ça faisait une semaine qu'elle était cloîtrée dans son studio, ne voulant
plus voir personne, entamant une sérieuse dépression, elle avait des plaques de
démangeaison sur tout le corps. Pourtant très bonne vivante de nature, elle vint me
voir sur le net afin de m'annoncer qu'elle avait des idées suicidaires. Je lui fis un
discours de pensée positive, mais les mots ne soignent pas, alors je lui ai conseillé
d'aller, le lendemain, dans un parc ensoleillé, s'acheter un fruit qui représente la
positivité, et d'écouter une musique qui lui inspire le bonheur. Elle me dit qu'il
pleuvait depuis 3 semaines. Je lui dis qu'il fera beau si elle le veut vraiment. Elle me
contacte le surlendemain, me dit qu'il avait fait très beau, qu'elle avait fait l'acte en
entier, et même plus : elle avait offert des cadeaux (des pâtisseries), à tous ses amis et
ses collègues. Sa dépression avait totalement disparu, ainsi que ses idées suicidaires,
de même que ses plaques de démangeaison. Il suffisait de le vouloir.
5. ARMORIKA – UNE COMÉDIE INITIATIQUE
"La quête du sens, est, selon une interprétation psychanalytique, comme la quête du
Graal : c'est-à-dire la recherche d'une plénitude intérieure (…) En ce sens, le cinéma
nous offre ici la possibilité de vivre intérieurement la quête gnostique, alchimique.
C'est-à-dire de faire une démarche pour soi-même, orientée dans le sens d'un progrès
spirituel » Yann calvet (dans Cinéma, Imaginaire, Ésotérisme, 2003)
a. LE FILM CINÉMAGIQUE
Ce film est en partie né d'une expérience personnelle : l'année dernière, j'avais alors
21 ans, je suis allé vivre sans tente dans la forêt de Brocéliande pendant 3 jours, sans
manger ni boire ni dormir. À la fois épuisé et en excitation mystique, parcourant les
chemins, j'ai aperçu seulement ce que pouvait être une initiation. Ce n'était pas grand
chose, mais pour moi c'était déjà beaucoup. J'ai eu des visions dues à mon état, ayant
l'impression de vivre une sorte de mythe atemporel, le scénario m'est alors apparu.
Revenant de ce voyage, j'ai affiné le film.
Armorika est mon film de fin d'année et d'étude à l'ESRA. Ce n'est pas un sketch
cinémagique, mais c'est un film cinémagique. Il est composé d'un peu de cinémagie.
Moins il y a de cinéma, au sens classique du terme, plus il y a de cinémagie. On ne
peut pas « jouer » à se soigner. Dans ce film, je raconte l'histoire de Noé, un tueurvioleur en série, transsexuel et cannibale, zoophile et nécrophile, qui s'évade de l'asile
psychiatrique, blessé par balle, et qui va se réfugier dans la forêt de Brocéliande. Il s'y
évanouit et rencontre Merlin l'Enchanteur, qui va le recueillir et l'initier en lui
donnant des champignons hallucinogènes (dont on saura plus tard qu'ils sont
placebo), et grâce auxquels il va faire face à son passé chaotique : toutes les scènes
traumatiques de sa vie vont se matérialiser devant lui, et alors il leur donnera une
issue positive. Et le film, étant une comédie, se termine bien, Noé se transforme en
Éon (inverse de son nom), et va apporter de la conscience au monde.
Ce film est pour moi une bombe atomique dans mon esprit. J'ai réalisé, scénarisé,
créé les dialogues, les costumes, j'ai composé les musiques, et j'ai fait les castings et
joué l'acteur principal, le fou qu'on transforme en saint. Je pourrais parler des jours de
ce qui s'est passé, mais j'irai à l'essentiel en parlant de l'aspect cinémagique du film.
Dedans, j'y soigne ma famille intérieure. Ayant un père qui ne m'accepte pas, car il
voulait un fils et non une fille (je suis transsexuel, une adolescente joue moi plus
jeune), on apprend dans le film que j'ai changé de sexe pour enfin « avoir des
couilles », et gagner l'amour de mon père. Toutes les scènes traumatiques de mon
passé surgissent devant mes yeux, au milieu des arbres : mon père qui me bat et me
vire de chez mes parents (d'abord, je suis impuissant devant cette scène), le moment
où un prêtre pédophile chez lequel je me suis réfugié tentait de me toucher (je crucifie
alors le prêtre pour l'élever au niveau du christ et je sauve mon Moi adolescent qui
s'échappe avant le viol, transformant mon souvenir), je dis tout ce que j'ai sur le cœur
à mon père pendant son enterrement que je revis, en lui donnant des fleurs cette foisci. Et ensuite, je lui donne une blouse de scientifique, et à ma mère une toile de
peinture vierge pour qu'ils aillent soigner le monde avec la science et l'art. Pour nous
guérir, il faut commencer par guérir notre famille intérieure. Après, Merlin me
propose de mourir : je fais donc mon propre éloge funèbre, on me rase totalement les
cheveux longs, on me met tout nu, et on m'enterre, ne laissant que mon visage
couvert par un voile. Ensuite je renais, en me déterrant et en criant mon nouveau
nom, je m'habille tout de blanc et le film se termine quand je tue l'équipe technique,
pour mettre fin aux illusions. Sans faire de description symbolique du film (qui est
peuplé de symboles ésotériques, alchimiques, tarologiques), je peux parler
brièvement de l'expérience vécue. À un moment, je reproduis la scène où je masse
mon arbre généalogique. J'ai pris des photos de ma famille dans des vieux albums, j'ai
accroché ces photos à un arbre, et j'ai enlacé l'arbre. Durant cette scène, j'ai
réellement pleuré. Une fille de l'équipe me félicitait pour mon jeu d'acteur, mais
c'était exactement le contraire. Tout en massant l'arbre, j'ai réellement pleuré en
ressentant toute la souffrance qu'il contenait (en fait, que je projetais sur lui, étant
devenu un symbole, c'est-à-dire un réceptacle de mon inconscient), toutes les
incompréhensions, les défauts d'amour : « Tout amour qui n'est pas partagé met des
masques de monstres », dit alors Merlin. Très difficile de décrire avec des mots ce
que je ressentais alors, ce fut une grande émotion : j'ai senti par exemple l'absence
d'un père, mon père biologique qui m'a seulement avoué qu'il l'était quand j'ai eu 13
ans, et qui, dans mes rêves, se confond avec le père qui m'a éduqué et que j'ai aimé
pendant 13 ans comme mon seul vrai père. J'ai senti la souffrance de mes frères et
sœurs, pris d'une compassion immense, et cela commençait à s'étendre à toute
l'humanité, et à toute la création. Parfois je riais, car je me sentais à la fois lié aux
souffrances, mais aussi à chaque joie, orgasme ou à chaque rire d'enfant. Ce fut
indiciblement puissant sur ma psychologie. Une autre scène, quand je dis à mon père
tout ce que j'ai sur le cœur à son enterrement, j'ai failli m'évanouir, pas de peur, mais
de rage. J'avais tellement de rage ! Ensuite, je lui donne un bouquet de fleurs, j'allais
tellement bien, je sentais de la sagesse monter en moi. Dernier exemple, pour la scène
finale, on a du m'enterrer pas sous de la terre, car à Brocéliande, c'est de la caillasse
rougeâtre, du schiste, donc j'avais, selon le directeur artistique, sans doute 200 kilos
de terre sur moi. On a mis 3 jours à creuser la fosse, avec des pioches. Enterré sous
cette caillasse glacée et lourde, entièrement nu, je ne sentais plus mon sang circuler
dans mes pieds, puis mes jambes, puis jusqu'aux épaules, au bout de 20 minutes. Je
me sentais littéralement aspiré et digéré par la terre, qui m'appelait. Je sentais que
l'attraction était l'amour qui nous faisait appartenir à elle. Quand on me déterrait après
mille efforts (4 figurants ont du s'y mettre, improvisation totale), on filmait alors, j'ai
senti la plus grande libération de ma vie, j'étais euphorique, dans une joie spirituelle
intense, qui dépassait mon imagination. Il n'y a pas de mots pour décrire ça. En tout
cas, ce fut une renaissance totale.
J'ai veillé à ce qu'il n'y ait aucun acteur dans ce film : la plupart des figurants sont des
gens de l'équipe technique, Merlin est un homme qui travaille dans un magasin de
voitures et qui l'été est conteur traditionnel, moi je ne suis pas acteur pour 2 sous, et
sinon ce sont des amis qui sont venus nous aider avec une grande générosité. Ce film
restera une expérience comme le sont toujours les premières expériences : limitées
mais profondément déterminantes pour la suite de l'aventure.
b. LIMITES DE LA CINÉMAGIE
Ce film fut donc un des premiers pas vers la cinémagie : ayant une dimension
cinémagique, ce n'est pourtant pas du tout un sketch cinémagique. Ce n'est d'ailleurs
pas ce que je voulais faire. Pourquoi ? Car nous avons fait de l'art, et pas de la
thérapie sacrée. Or la cinémagie utilise l'art comme moyen, pas comme fin en soi.
Personne d'autre que le volontaire n'a le droit de dire « action » ou « coupez » ou « on
la refait », pas le droit aux problèmes techniques, etc. Dans un sketch cinémagique, il
ne faut aucune prétention à faire de l'art, tout est motivé d'un bout à l'autre par la
volonté de guérir de la part du consultant. Ici, nous avons fait de l'art, c'est-à-dire que
c'est cinématographique, pas cinémagique.
Mais cela me permet quand même d'aborder les limites de la cinémagie, et je
remercie l'expérience de ce film de me faire avancer dans cet art naissant. Tout
d'abord, dans ce film nous étions contraints par des limites de temps : il fallait suivre
et respecter un plan de travail. Alors quand toi tu pleures sur ton arbre généalogique
et que l'assistante réalisateur crie « Allez on se bouge le cul là, on est en retard de 20
minutes ! », tu te dis que tu vas la tuer. Mais tu te dis que c'est toi-même qui t'as mené
ici, et que c'est une chance incroyable, arrête de réfléchir et profite. Après les limites
temporelles il y a des limites spatiales : il faut des autorisations pour tourner, il faut
déplacer 30 personnes d'un coup. Ensuite, il y a des limites psychologiques : comme
un tournage n'est jamais parfait, certaines personnes se plaignent parce qu'il ne fait
pas beau, parce qu'il a mal aux pieds à cause de la marche, parce qu'il ne comprend
tout bonnement pas ce que tu fais. Évidemment j'exagère, je caricature depuis le
début, ça ne s'est pas passé comme ça, mais c'est pour illustrer. Ensuite il y a tous les
problèmes liés à la pression d'un tournage, car c'est le monde professionnel, et les
pressions économiques sont oppressantes (même dans un court métrage). Mais le
problème principal reste celui-ci : le fait de se faire filmer en train de se guérir peut
avoir, pour certaines personnes, un aspect malsain ou gênant. Je viens tout de suite
dire que cet aspect malsain s'en va tout de suite quand on sait qu'on ne fait pas
seulement ça pour soi, mais - osons le dire - pour l'humanité, et même pour l'univers
entier. Cette dernière pensée, même si elle peut paraître illusoire à certains,
prétentieuse voire mégalomane, est cependant très utile : nous disions qu'on utilisait
les pensées pour mener nos actions à bout, puis qu'on pouvait les jeter après. Mais il
est vrai que ça peut gêner d'avoir quelqu'un qui nous filme pendant qu'on fait des
actes thérapeutiques. Il faudra alors bien avoir à l'esprit, en cinémagie, que ce qu'on
fait pour soi, on le fait aussi pour les autres : ce que je donne, je me le donne ; ou,
comme disaient les Bâtisseurs de Cathédrales : « Ce que je fais me fait. » Donc, à la
différence, dans un sketch cinémagique, il n'y aura pas de pression économique, il n'y
aura pas d'équipe technique, sinon une personne qui filme, il n'y aura pas de
contrainte de temps (sauf si le sketch le demande vraiment, par exemple danser au
clair de lune avec notre ombre, ce qui peut nous réconcilier avec certains de nos côtés
sombres, habituellement rejetés), il n'y aura pas de contrainte d'espace (j'imagine que
les vidéos amateur youtube ne demandent pas de droits de filmer). Et celui qui filme
doit quand même être suffisamment complice avec le Volontaire.
Ensuite, les limites de la cinémagie ne sont pas forcément liées à elle, mais surtout au
Volontaire lui-même. Il arrive que le piège de l'arbre généalogique, de façon subtile,
nous empêche d'arriver au bout de notre œuvre, nous enfermant dans la névrose
d'échec. Mon père me disait toujours : « Si tu veux devenir artiste tu finiras dans la
rue à crever la dalle. » Après le tournage du film, j'ai décidé de fêter tout ça, et je suis
tombé dans l'alcool et le tabac : piège de l'arbre généalogique appelant les projets à ne
pas se réaliser, ou à être enfantés très difficilement. Pendant 9 mois, je n'avais pas bu
ni fumé pour préparer ma guérison et le film, Armorika. Heureusement, pendant que
j'écris ces lignes, j'ai de nouveau arrêté de me détruire pour continuer ma quête : on
n'évolue pas sans obstacles, et le seul obstacle, c'est nous-même. Au bout du chemin
se trouve nous-même, mais débarrassé de toutes nos limites actuelles. Voilà pourquoi
la cinémagie n'est pas une thérapie, mais elle est thérapeutique. Elle fait partie d'un
processus général, qui lui-même est motivé par la seule chose qui compte : la volonté
de guérir. On ne fume pas après la guérison d'un cancer. De même que les plaies
peuvent se rouvrir si nous le voulons. C 'est un travail sur soi permanent. Une spirale
évolutive, créatrice et perpétuelle : qui n'avance pas recule, qui ne progresse pas
régresse, dans ce monde qui tourbillonne.
Cependant, ce film m'a fait enclencher un processus de thérapie assez profond.
J'entame maintenant des recherches sur mes 3 arbres généalogiques : celui de ma
mère et celui de mes deux pères. Les actes symboliques viennent soutenir un projet
plus vaste, ils ne sont pas une fin en soi. Je me réconcilie avec toute ma famille
divisée. Pas selon le fantasme enfantin de la voir réunie, mais pour la comprendre, ce
qui est une des finalités de la cinémagie : se comprendre soi et comprendre l'autre,
pas seulement au sens intellectuel, avec la tête, mais aussi au sens émotionnel, avec le
cœur. De la même façon que chez les alchimistes la Pierre philosophale accélère la
croissance des êtres, la cinémagie accélère l'épanouissement d'une âme qui a déjà
accepté pleinement son expansion.
III. DESSERT
1. UTOPIE : LA CINÉMAGIE SOCIALE
Après un rêve bouleversant, j’en suis arrivé à une conclusion temporaire : à savoir
que l’humanité est prométhéenne. C’est-à-dire que nous essayons de voler le pouvoir
des dieux, en les imitant. Tout ce que nous attribuions aux dieux autrefois, et tout ce
que les mystiques, chamanes, sorciers, magiciens, prétendaient accomplir
intérieurement, grâce à la subjectivité, nous l’accomplissons extérieurement, grâce à
l’objectivation. Peu à peu, depuis leur chute, nous volons les pouvoirs des dieux : ils
pouvaient voler? Nous avons l’avion. Ils pouvaient atteindre le firmament? Nous
avons les fusées. Leur vision perçait la matière et atteignait les corps les plus
éloignés? Nous avons les microscopes et les télescopes. Ils pouvaient tout voir, grâce
à l’omniscience? Nous avons le cinéma. Ils pouvaient être partout à la fois, grâce à
l’omniprésence? Nous avons la télévision. Ils savaient tout, avec leur don d’ubiquité?
Nous avons internet. Ils pouvaient communiquer à distance instantanément? Nous
avons la téléphonie et les réseaux sociaux. Ils étaient immortels? Nous aurons la
régénération artificielle des cellules. Ils pouvaient enfanter à partir de rien? Nous
avons le clonage. Ils pouvaient matérialiser les pensées? Nous combinerons
l’imagerie cérébrale et les imprimantes 3D. Ils pouvaient tout faire, grâce à
l’omnipotence? Nous avons les jeux vidéo. Ils pouvaient tout détruire d’un coup?
Nous avons la bombe H. Ils pouvaient contrôler les destinées? On a la manipulation
génétique. L’ère techno-scientifique prolonge l’ère mythologique : « La tâche de la
civilisation est de se débarrasser des mythes en les réalisant », disait Edgar Morin (Le
Vif du Sujet, 1962). Si nous voulons savoir ce que seront les technologies futures,
regardons les anciens pouvoirs des dieux. Alors je regarde et je tombe toujours sur le
chamanisme, c’est-à-dire des guérisseurs qui soignent dans et par un monde
symbolique. Je me dis que les prochaines technologies serviront à agir sur le cerveau
humain, et j'en suis persuadé, de façon thérapeutique. J'imagine quelqu'un qui
s'allonge dans une sorte de cocon qui englobe son corps comme une matrice, le
programmeur-chamane lui lance un programme qui vient ré-équilibrer, avec toutes les
sensations corporelles, des informations manquantes jusque dans ses cellules, sa
mémoire cellulaire (c'est ce que font déjà les chamanes, mais avec procédés qui nous
échappent). Tu as vécu une naissance traumatique ? Revis-là mais en une naissance
extatique. Tu as eu un père qui était absent ? Transforme le dans un programme et
réalise le, qu'il devienne ce qu'il aurait voulu être. Etc. On ne peut changer le passé,
par contre on peut changer notre rapport avec lui.
Mais en attendant, il y a la psychomagie et la cinémagie. L'utopie est un lieu qui
n'existe pas encore. Et la cinémagie sociale est une possibilité, bien qu'encore sans
doute assez lointaine, en germe dans la cinémagie que j'essaye aujourd'hui de faire
fleurir. C'est une phrase de Carl Gustav Jung, cité par Joseph Campbell dans Le
Héros aux Mille et Un Visages (1949), qui m'a profondément influencé : « Le rêve est
le mythe de l'individu, le mythe est le rêve de l'humanité. » Je l'ai changée à ma
façon : « Guérir l'individu par le langage des rêves, guérir l'humanité par le langage
des mythes. » Car si on peut provoquer une guérison et une évolution dans la
conscience de l'individu en parlant à son inconscient par le langage des rêves,
pourrait-on faire de même avec l'humanité en utilisant le langage des mythes ? Là où
sont les symboles, nous utilisons des archétypes. Il va de soi qu'une telle approche,
qu'on pourrait qualifier de guérison collective, est inséparable de l'idée de
régénération : comme le disait Edgar Morin à la quasi-fin de son œuvre majeure (La
Méthode V, L'Humanité de l'Humanité) : « Ce qui ne se régénère pas dégénère. »
C'est ce qui me semblait évident après la lecture des études de Jung sur l'inconscient
collectif, de Joseph Campbell sur la quête du héros, ainsi que de Gustave Le Bon
lorsqu'il analyse le comportement des groupes (La Psychologie des Foules, 1895). De
la même façon qu'une névrose liée à sa généalogie empêche un individu de
s'épanouir, une névrose collective, liée à la généalogie de son histoire, peut empêcher
tout un groupe humain d'évoluer. On peut remarquer que les individus se comportent
souvent comme des collectivités, habités par une multiplicité intérieure et
contradictoire, et vice versa que les collectivités se comportent comme des individus.
Nous pouvons ainsi ajouter qu'il n'est pas suffisant de guérir son arbre généalogique,
mais il faut parier également qu'il est possible d'au moins commencer à guérir la forêt
généalogique qu'est l'humanité. L'analyse est la suivante : à chaque époque où tout
semble s'écrouler, des mythes fleurissent : des héros nouveaux, incarnés ou non,
apparaissent. Certains créent des civilisations, d'autres des mouvements sociaux,
d'autres encore sont remarqués des dizaines d'années plus tard seulement. Et le
cinéma, et la cinémagie en particulier, pourraient être une des aides à cette évolution
inéluctable, voire des catalyseurs. Je n'ai aucune idée de ce qui pourrait se passer,
mais l'inconscient collectif, à la fois matrice et réceptacle de ces nouveaux mythes à
venir, a besoin de ceux-ci afin d'exprimer sa créativité prête à imploser. Il semble
urgent pour nos civilisations de se régénérer dans des mythes nouveaux, car tandis
que certaines se ressourcent dans des valeurs destructrices et fermées, d'autres
meurent de ne plus avoir de valeurs dans lesquelles puiser de l'énergie vitale. Où sont
les nouveaux bâtisseurs de pyramides ? Je ne peux malheureusement pas en dire plus,
je ne fais que soulever des questions (n'est-ce pas la fonction profonde d'une utopie?).
2. POTENTIEL DE LA CINÉMAGIE
Comme nous l'avons dit au fur et à mesure de ce mémoire, les potentiels de la
cinémagie relèvent d'abord de sa capacité à séduire (dans le sens positif du terme).
C'est-à-dire qu'en voyant des vidéos sur le Web où l'on voit des personnes montrer la
façon dont ils se guérissent, et qu'il est possible de se sortir des filets qui nous
retiennent, ceux qui les regarderont auront envie de faire des choses similaires. Je
vois alors la cinémagie comme un catalyseur de conscience. Si le côté thérapeutique
n'intéresse pas certaines personnes, elles trouveront peut-être leur bonheur dans
l'originalité des images utilisées, des situations qui peuvent paraître « drôles » ou hors
du commun. C'est du Jackass à l'envers, il faut oser, mais le résultat est bénéfique,
positif, toujours orienté vers la lumière. Ces actes peuvent paraître étranges, mais
quand j'en conseille à certaines personnes, elles ont plutôt l'impression que c'est
exactement le « truc » qu'il leur fallait. Moi-même, je compose ces actes sous le coup
de l'impulsion et de l'intuition, une sorte de spontanéité créatrice qui est animée par
un désir profond d'être utile et bénéfique à l'autre. Comme le dit Edgar Morin (oui,
c'est un auteur très important pour moi) dans le dernier tome de son grand œuvre (La
Méthode VI, L'Éthique), il faut sortir de la prose pour entrer dans la poésie de la vie.
C'est pour ça que chaque sketch est composé comme un poème, mais un poème en
action, parfois convulsif, et qui toujours se termine par la naissance d'une fleur.
3. AUTOCRITIQUE ET OUVERTURES
La cinémagie n'est pas encore née : elle est en gestation. J'ai déjà expérimenté la
psychomagie jodorowskyenne, mais jusqu'ici aucun sketch cinémagique n'existe
encore. Il y a un film qui a une dimension cinémagique : Armorika - Une Comédie
Initiatique -. Je n'ai encore rien appris, rien expérimenté, rien vécu, rencontré
personne. Tout est encore à faire, et ce que je sais car je le sens au plus profond de
moi, c'est que la cinémagie va me prendre toute une vie à développer, si je continue
du mieux que je peux. Je pense que les premiers vrais sketchs cinémagiques
commenceront à apparaître dans une dizaine d'années, quand j'aurai commencé à
accumuler un minimum de connaissances et d'expériences, quand j'aurai travaillé sur
moi, quand j'assumerai enfin de devenir ce que j'appelle un cinémagicien. Et j'ai
encore tout à apprendre, pour l'instant rien n'est accompli. Comme le bateleur du
tarot, appelé parfois le magicien, tout est là, et il faut faire des choix dans l'infini des
possibles. Je sais au fond que tout ce que nous cherchons est déjà en nous, qu'il n'y a
plus qu'à s'y mettre, le chemin est l'oeuvre, au bout de la racine se trouve le fruit :
« Tes yeux me cherchent partout, alors que je suis ce qui te permet de voir. »
CONCLUSION : LE CINÉMAGICIEN
Qui est cinémage? C'est d'abord un thérapeute. Le mot thérapeute vient du grec et
veut dire "Serviable, qui prend de soin de quelque chose ou quelqu'un." Il sait que le
monde est une unité, alors s'il se soigne, il commence à soigner l'autre, et s'il
commence à soigner l'autre, il se soigne lui-même. Il peut prendre la formule des
bâtisseurs de cathédrales : « Ce que tu fais te fait. » Il est aussi un chaman, dans le
sens où il est un spécialiste du monde de l'inconscient, il sait agir dans ce monde, il
sait interagir avec. Il est un prêtre, dans le sens du maître de cérémonie, créateur de
rituels, dans lesquels on peut commencer une guérison initiatique. Il est un
philosophe, dans le sens nietzschéen du terme, c'est-à-dire philosophe-médecin (Le
Livre du Philosophe, 1876), ou philosophe-artiste, qui fait dialoguer en lui le
rationnel et l'intuitif, et vient donner des possibilités pour les les êtres humains qui
l'entourent de se ré-équilibrer, se re-générer. Il est saint, dans le sens « saint laïque »,
ou « saint citoyen », dans le sens où il est un habitant de la planète qui a une éthique,
celle qui est de reconnecter les autres et lui-même à leurs sources de joie créatrice qui
est leur essence. Il est « magicien du chaos », dans le sens où il sait utiliser toutes les
croyances comme des outils, dans le but de guérir lui et les autres, c'est-à-dire
d'élargir la conscience. Il est un clown, dans le sens où il pratique l'auto-dérision et
mélange lucidité et ludicité. Il est scientifique, dans le sens où il a une méthode qui
vise le résultat concret de sa pratique, des changements constructifs, créatifs, et
tangibles dans la réalité quotidienne. Il est artiste, dans le sens de créateur d'univers
nouveaux, il sait que l'univers nous a créés afin qu'on crée des univers nouveaux à
notre tour. Il est poète, dans le sens où il ne veut que la beauté, vivre dans un état
poétique. Corporellement-matériellement, le cinémage devra être indépendant
financièrement, ne devra de dettes à personne, qu'il soit pauvre ou riche n'a aucune
importance tant qu'il trouve son équilibre ; il ne devra ni boire, ni fumer, ni se
droguer, bien se nourrir et nourrir les autres en sachant cuisiner, transformant sa
cuisine en art culinaire et en gastronomie ; il devra développer et affiner ses
perceptions dans la jouissance, dans la joie d'être présent ; il devra apprendre à ses
gestes à aller à l'essentiel ; sexuellement, le cinémage devra transformer sa sexualité
en érotisme, ne pas prendre les autres pour de simples objets masturbatoires, mais
pour des êtres véritables, des sujets, des âmes corporelles ; il développera la
sensualité et aura conscience que la sexualité est partout présente dans son âme et son
corps ; créativement, le cinémage pourra exercer n'importe quel métier : baleinier,
astronaute, éboueur ou masseur-étaleur de fromage sur des chiens à trois pattes, tant
qu'il ne dépend économiquement pas d'une instance parentale (comme ses parents, ou
l'État, ce qui revient au même) ; émotionnellement, le cinémage vivra dans la
démocratie des âmes qu'est l'univers, citoyen du cosmos, tandis qu'il purifie jusqu'à la
fin de sa vie son ego malade en ego sain(t), son être essentiel aime toute la création,
ou plutôt toute la Créativité de l'univers ; son bonheur est dans la transmutation.
Mes rêves m'ont appris que le cinémagicien devrait connaître aussi les films, les jeux
vidéo et les logos publicitaires de son temps. En tant qu'Occidentaux, mais même en
Afrique ou en Asie, nous avons été formés dans une société de l'image, et des
centaines de milliers d'images types ont envahi et peuplé notre imaginaire inconscient
depuis notre enfance. En acquérant des pouvoirs dans mes rêves, j'ai pu quelques fois
les visiter à volonté, et remarquer que même des logos comme Nike, ou une mascotte
comme Footix à la coupe du monde de foot 1998, ou Link dans le jeu Zelda, ou
Robert de Niro, ou la chanteuse Dorothée, ont une vie propre et autonome dans
l'inconscient : tout symbole est un être vivant, au même titre qu'une plante ou une
planète : image est anagramme de magie, tout symbole est animé, c'est-à-dire qu'il a
une âme, une sensibilité, une subjectivité. Tout ce qui a nourri (et empoisonné) l'esprit
du Volontaire, le cinémagicien doit pouvoir le percevoir ou, à défaut, en être informé.
De cette façon, son éventail de scénarios (non je ne dis pas scenarii, mais des
scénarios) à proposer au Volontaire sera plus vaste et plus efficace. C'est pour ça que
le cinémagicien ne doit pas seulement connaître le mieux possible les mythologies,
les contes et légendes, le théâtre, la magie, la sorcellerie, la philosophie, la peinture,
la sculpture… mais aussi la bande dessinée, les tarots, les jeux de cartes (Pokémon,
Magic, Digimon, Yugi-Ho…), le cinéma, les séries télé, les dessins animés, les jeux
vidéo… Tout ce qui marque l'esprit inconscient d'une génération est susceptible d'être
utilisé dans un sketch cinémagique. Car notre esprit d'enfant (et primitif) ne meurt
jamais, il est toujours actif, et c'est ce dernier qu'il faut utiliser pour agir en
profondeur dans l'inconscient. Ça implique que le cinémagicien doit développer son
intuition à fond, mais il doit aussi être informé de pas mal de choses. Je pense qu'avec
une discipline et une attention aiguë sur son époque, en ne discriminant rien, même le
star system, le cinémagicien peut parvenir à créer une thérapeutique puissante. Une
des premières choses à faire pour le cinémagicien, son moteur, c'est de se créer une
âme, développer ses connexions neuronales, pas seulement dans la logique et
l'analyse, mais aussi dans l'intuition, le rêve, l'imagination vraie, la transe, l'extase.
Le cinémagicien est motivé par la joie de vivre, l'euphorie de créer, la conscience de
la beauté et l'amour de l'humanité. Il est à la fois un ultra-optimiste (trouvant les
valeurs les plus hautes non seulement pour lui même, mais aussi pour chaque
personne, pour chaque chose), et un tragique (faisant des points négatifs et positifs
des moteurs pour évoluer et créer). Ce qui guide ses actions est le désir profond
d'aider les autres. Il sait que chaque être est une partie de lui-même, qu'il soit humain
ou autre, et ne sera pas guéri tant que l'univers entier ne sera pas guéri. Il sait qu'après
la mort il y a ce qu'il y avait avant la naissance, c'est-à-dire pas le néant, mais l'amour,
une amour tellement géant qu'il nous a permis de naître, et cet amour n'est pas dans le
présent, il est le présent : à la fois l'instant, la présence, et le cadeau. Il tente de rendre
compte de ça. Sa vie est l'expansion continuelle d'un remerciement à l'existence.
BIBLIOGRAPHIE
Ne pouvant tous les mettre (ça fait 22 heures que j'écris je n'ai plus assez de temps)
voici quelques-uns des livres ayant servi à la rédaction de ce mémoire. De plus, ayant
fait ce mémoire de mémoire, avec des souvenirs de notes et d'expériences, je ne
pourrai tout citer.
Alexandro jodorowsky
– Métagénéalogie, 2011
– La Tricherie Sacrée, 2009
– De la Cage au Grand Écran, 2009
– La Danse le la Réalité, 2001
Joseph Campbell
– Puissance du Mythe, 1988
– Des Mythes pour se Construire, 2011
– Mythologie et Épanouissement Personnel, 2011
– Le Héros aux Mille et Un Visages, 1949
Yann Calvet
– Cinéma, Imaginaire, Ésotérisme, 2003
S. Nicoloff-Perry, J.P. Avy, M. Herviou...
– Mystère Ésotérisme et Cinéma, 2006
Maxime Scheinfeigel
– Cinéma et Magie
Edgar Morin
– Le Cinéma ou L'Homme Imaginaire, 1956
Marc Louis Questin
– La Magie du Chaos, 2014
Marcel Picard
– Tarot, 1987
Anonyme
– Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot, 1984
Georges Colleuil
– Tarot L'Enchanteur, 1998
– La Fonction Thérapeutique des Symboles, 2005
Étienne Perrot
– La Voie de la Transformation, 2000
Patrick Burensteinas
– De la Matière à la Lumière, 2009