Nouvel éclairage sur les activités de l`arrondissement

Transcription

Nouvel éclairage sur les activités de l`arrondissement
1
Henry Spira
Nouvel éclairage sur les activités de l'arrondissement
territorial de Genève
1940 - 1946
La
parution,
fin
Indépendante
1999,
d'Experts),
du
Rapport
communément
intermédiaire
dénommée
de
la
"Commission
CIE
(Commission
Bergier",
sur
le
problème du refuge en Suisse, de 1933 à 1945, a provoqué passablement de remous,
surtout
au
sein
des
générations
d'après-guerre
et
de
certaines
mouvances
de
gauche. On avait beau jeu de dénigrer l'attitude de la Suisse au cours de la
Seconde Guerre Mondiale. Une telle approche découle d'une méconnaissance certaine
de la situation dramatique dans laquelle la Confédération s'est trouvée, dès le
printemps de 1940, quasiment totalement encerclée.
La
"génération
responsabilité
de
la
dans
mob",
les
dont
je
drastiques
fais
également
décisions
prises
partie,
dès
rejette
avant
1939,
toute
par
le
Département fédéral de justice et police, ou plutôt par cet "État dans l'État"
qu'était sa Division de police, dictatorialement dirigée par le Dr. Rothmund,
avec le consentement tacite du paterne patricien bernois, le Conseiller fédéral
Eduard von Steiger.
Les citoyens de ce pays découvrent maintenant, et avec stupeur, que l'attitude de
la Suisse d'alors ne correspond pas à son image de marque: le pays de la CroixRouge, le pays de la charité, de l'asile et de l'accueil pour tout être humain
pourchassé. Le rapport Bergier décrit les entraves opposées à l'afflux croissant
de réfugiés civils, dont les juifs qui fuyaient les sévices, puis les rafles et
les déportations, tout cela culminant dans la fameuse déclaration de von Steiger:
"La barque est pleine", prononcée le 30 août 1942 à Zurich-Oerlikon, devant 8000
personnes, lors de l'assemblée générale de la Jeune Église !
Rothmund et ses disciples
La
majorité
des
Suisses
ignore
que
la
plupart
des
faits
et
attitudes
des
décideurs et exécutants des mesures de refoulement ou d'accueil, entre 1933 et
1945,
de
même
que
les
données
chiffrées,
étaient
connus
dès
1957,
grâce
au
Rapport du Prof. Ludwig. Son étude très fouillée n'est jamais devenue la lecture
de chevet du grand public; les Suisses, libérés des angoisses, des restrictions
et
du
confinement
à
l'intérieur
de
leur
pays,
avaient
alors
d'autres
préoccupations. Le rapport Bergier de 1999, sur le refuge, semble donc révéler
des
faits
agissements
choquants
et
et
procédés
ignorés.
de
membres
Le
de
rapport
Ludwig
corps
fédéraux
ne
ou
décrivait
pas
les
cantonaux
(gardes-
frontière, membres de l'Armée ou de la Gendarmerie d'Armée, ainsi que des corps
de police et fonctionnaires cantonaux, qui étaient tenus d'obtempérer aux ordres
et directives émanant des Autorités fédérales), envers les réfugiés civils, juifs
et autres. En revanche, les réfugiés militaires et assimilés bénéficiaient, eux
seuls, des Conventions de La Haye, datant de 1907.
De tels actes répréhensibles se sont produits tout au long de nos frontières; ils
découlaient de sentiments xénophobes et d'un antisémitisme culturel plongeant ses
1
2
racines dans des sources cultuelles, credo de Rothmund et de ses subordonnés,
attitude partagée par de larges couches de la population.
A titre d'exemple, les errances et les excès de zèle du major Hatt, officier de
police de l'arrondissement territorial 2 (frontière franco-suisse le long du
canton de Neuchâtel et du Jura bernois), sont significatifs. Il va donner ordre,
en novembre 1943, à un gendarme d'armée et à sa fiancée bruntrutaine, de se
travestir en réfugiés juifs, afin de confondre les membres d'un groupe aidant les
juifs arrivés en Ajoie "sous les sapins", à éviter leur refoulement. Dans la même
foulée, il ordonne au gendarme d'armée Gaston Trémolat, né à Bâle en 1919, de
jouer le rôle d'un déserteur allemand, afin de piéger Yvonne Quain et sa famille,
à
La
Queue-au-Loup,
près
de
Boncourt-Déridez.
Fin
novembre
1943,
Hatt
fait
refouler, à plusieurs reprises, un groupe d'adolescentes et d'adolescents juifs,
arrivés de Belgique, alors qu'ils n'avaient pas encore atteint les limites d'âge
prescrites, soit 16 ans révolus pour les garçons et 18 ans révolus pour les
filles.
Ayant
eu
vent
de
ces
faits,
le
Conseiller
d'État
zurichois
Briner,
président de la "Flüchtlingshilfe", en informe le Conseiller fédéral von Steiger
qui exige de Rothmund une enquête approfondie.
Policier zélé, Hatt n'agit qu'en digne émule de Rothmund, qui avait décrété la
fermeture hermétique des frontières à compter du 13 août 1942, espérant ainsi
faire tarir le flux croissant de réfugiés arrivant à nos frontières et également
à dissuader ceux qui projetteraient de rallier la Suisse, afin d'y trouver asile
et protection. De tels excès de zèle, on les constate également dans d'autres
secteurs frontaliers, notamment en terres valaisanne et vaudoise. Frontières et
camps et le rapport Le refuge en Suisse de 1933 à 1945, du Prof. André Lasserre,
ouvrages minutieux, de vraies sommes dignes d'éloges, en répertorient certains,
mais il faut surtout se pencher sur la situation qui prévaut à Genève.
La situation à Genève
Au cours des années 30, de graves errances se produisent dans la ville du bout du
lac,
bien
plus
ostentatoires
qu'ailleurs
en
Suisse.
Les
membres
de
l'Union
Nationale y défilent en grande pompe, sur les quais et le pont du Mont-Blanc,
précédés de drapeaux à croix blanche de fantaisie, flottant au vent. Les 4 bras
de la croix sont amincis et allongés, contrairement à l'emblème légal de la
Confédération, mais très proche des armes de la Savoie, adoptées ultérieurement
par le Royaume d'Italie (v. Galbreath: Le manuel du blason, Ed. Spes Lausanne
1932, p.97-98). La fantaisie pousse même les dirigeants de l'U.N. à flanquer leur
croix blanche d'un glaive à deux mains (v. Roger JOSEPH: L'Union Nationale 19321939/Un fascisme en Suisse romande, Ed. La Baconnière, Neuchâtel 1975); certaines
photos sont très éloquentes, dont la réception par l'U.N., de l'écrivain Charles
Maurras, fondateur de l'Action Française, de Léon Degrelle, belge, du mouvement
rexiste, collaborateur et créateur de la division SS "Wallonie", qui combattit
sur le front russe, puis condamné à mort, réussit à se réfugier en Espagne, et
enfin Darquier de Pellepoix (?), le futur Commissaire aux Affaires juives de la
France de Vichy, qui, lui aussi, sauvera sa tête grâce à l'Espagne de Franco qui
ne les a pas extradés.
En tête du cortège, d'un pas martial et le bras tendu, se pavane Géo Oltramare le beau Géo -, le maxillaire inférieur à la Benito donnant un air martial guère
2
3
mérité,
à
cet
Helvète
incorporé
dans
les
services
complémentaires
non
armés
(sic). On se serait cru à Nuremberg, notamment le 12 novembre 1937, en place de
Neuve ! Cette allusive comparaison figure déjà dans le livre de M. Joseph.
Fort imbu de lui-même, le beau Géo n'était qu'un fat, tout en faisant preuve d'un
talent certain de plumitif. Il fut le rédacteur en chef du "Pilori", publication
pamphlétaire s'il en fut, et fervent souteneur de l'antisémitisme, déniant aux
ouvriers l'égalité des droits.
A fin mai 1940, au bénéfice d'un congé militaire d'un an, il se rend en Italie,
et le 7 juin il rencontre à Gênes un agent du Sicherheitsdienst du Reich; le 10
juin, Oltramare s'entretient à Berlin avec Otto Abetz, et débarque à Paris le 17
juin, où il rejoint Abetz, devenu Ambassadeur du Reich à Paris. Le 22, Oltramare
est à Rethondes, d'entente avec Abetz, observant le fameux wagon-salon hébergeant
les signataires de l'armistice. Un journal, "La France au travail", est lancé fin
juin par Abetz, et Oltramare, alias Dieudonné, en sera le rédenchef. Il dirigera
ensuite une équipe de Radio-Paris. Largement rémunéré, courant le guilledou, il
mène grande vie à Paris, ne souffre nullement des restrictions et s'empiffre lors
de réceptions à l'Ambassade du Reich. A mi-août 1944, il déchantera et fera
partie des exilés de Sigmaringen, dont Pétain, Laval et bien d'autres. Il est
arrêté le 21 avril 1945 à Kreuzlingen. Il fera une année de préventive puis sera
condamné à 3 ans de réclusion pour atteinte à l'indépendance de la Confédération
et
à
5
ans
de
privation
des
droits
civiques.
La
justice
française
l'avait
condamné par contumace, en janvier 1950, à la peine de mort. Il décédera à Genève
le 16 août 1960, d'un infarctus.
Afin d'illustrer l'état d'esprit régnant au cours des années de guerre à Genève,
je me bornerai à citer deux exemples. D'une part, un extrait d'une lettre datée
du 13 décembre 1944, adressée par l'Office cantonal de placement de Genève à la
Division de police à Berne: "Monsieur D...vous avait écrit pour vous demander une
réfugiée
demandé
polonaise
Mlle
et
catholique
Zylberstein
et
ne
comme
désire
aide
de
maison
justement
pas
(...)
avoir
il
une
n'avait
personne
pas
de
religion israélite chez lui." D'autre part, le Prof. Ludwig cite, en p. 238, note
1 de son rapport, plusieurs cas, dont le refoulement, le 29 octobre 1943, deux
jours
après
son
arrivée
à
Genève,
d'une
famille
juive
de
cinq
personnes,
d'origine polonaise et venant d'Anvers, sur simple présomption de l'officier de
police, le plt Odier -
déjà lui - que le cadet des enfants paraissait avoir
dépassé l'âge limite de six ans révolus
(Document 1). Il y a quelques années,
j'ai réussi à me procurer, auprès de l'Office d'état civil d'Anvers, des extraits
des actes de naissance des 3 enfants Schachne; effectivement, le petit-dernier
était alors âgé de moins de 6 ans révolus!
Également dans la même note, le Prof. Ludwig fait état du refoulement choquant,
effectué le 19 septembre 1942, par le plt Daniel Odier -
encore lui - et son
subordonné, le GA GASSER Gérard. Voici un extrait du rapport du 8 octobre 1942
adressé au Major Adert par le GA Gasser et le Plt Odier, et réceptionné par
l'Inspecteur territorial du 1er Corps d'Armée le 10.10.42: " Le nommé HIRSCH
Auguste, né le 8.10.1897 à Francfort a/M.,... commerçant, apatride, israélite,
3
4
...est entré clandestinement en Suisse le 15.9.42....et le 19.9.42, il a été
interrogé en notre bureau. Au moment de lui faire signer sa déclaration, il s'y
est formellement refusé car c'était un samedi, et, en plus, la fête juive du
Grand-Pardon. Nous lui avons assigné une résidence et il s'est refusé également
de s'y rendre, prétendant vouloir vivre selon le rite juif. Voyant son attitude
inadmissible en sa qualité de réfugié, nous l'avons refoulé le même jour dans la
soirée. " (Document 2).
Soit dit en passant, certains habitants de Genève, encore à présent, persistent
dans ces errances. Un exemple crasse consiste dans ce citoyen helvétique, né en
1914, ayant effectué 500 jours de service actif, et qui, il y a 2 ou 3 ans,
ignorant mon appartenance israélite, m'avait adressé une réédition très récente
des
Protocoles
des
Sages
de
Sion,
diffusée
en
Europe
par
des
intégristes
iraniens. Il ne savait pas encore qu'il s'agit d'un faux notoire, concocté en
1903 par une officine de la police du Tsar de toutes les Russies (v. jugement de
la Cour d'Appel bernoise du 14 mars 1935).
Demierre et Ferrin, des boucs émissaires?
Quel que soit leur grade, les hommes valides de ma génération, moi itou, ayant
passé des centaines de jours sous l'uniforme gris-vert durant la Seconde Guerre
Mondiale, savent qu'il était alors inconcevable de désobéir sciemment aux ordres
et d'agir à sa guise. Le ronchonnement était tout au plus toléré. Et cela était
également
valable
dans
le
corps
des
gardes-frontière
et
celui
des
polices
cantonales. S'il s'avérait indispensable de "négocier" un ordre sortant du cadre
de ses conceptions de l'éthique, tout en respectant le Règlement de service, il
n'y avait que la "voie de service" sous forme écrite ou la demande, adressée à
son
supérieur,
d'un
"entretien
de
service",
impliquant
tenue
de
campagne,
y
compris casque et "grêlons" cloutés d'ordonnance, tant pour le supérieur que le
subordonné.
Pourtant,
dans
la
majorité
des
cas,
le
dernier
mot
restait
au
supérieur, et il en allait de même lors du dépôt d'une plainte acheminée par la
même voie hiérarchique.
Dans un tel contexte, sont-elles fondées les accusations, récurrentes depuis plus
de cinquante ans, dirigées contre deux hommes incorporés dans la gendarmerie
d'armée: le caporal GA Fernand Demierre, ex-employé de banque, qui fut champion
du monde de tir à l'arme de guerre à Grenade en 1933, et le GA Louis Ferrin, exgendarme genevois, tous deux décédés de longue date? Ces deux hommes ne sont-ils
pas de providentiels boucs émissaires? (Document 3).
A propos de Demierre et de Ferrin, le rapport intermédiaire Bergier (pp.143-151)
énumère
des
faits
et
déclarations
que
l'on
peut
interpréter
de
deux
façons
diamétralement opposées. "Le 21.8.42, l'of pol Odier, le cpl Demierre et d'autres
membres
de
la
ressortissants
GA,
expulsèrent
néerlandais,
ainsi
Max
que
et
Frederik
trois
autres
Zeehandelaar,
réfugiés,
vers
juifs
la
et
France
occupée, (...) de façon très brutale" (Bergier, p.148 et note 254). Le premierlieutenant Odier étant présent lors des refoulements musclés effectués par ses
subordonnés,
il
approuve
donc
cette
façon
d'agir
et
l'a
vraisemblablement
ordonnée, sinon pour le moins suggérée. Il porte donc la responsabilité de ce
4
5
refoulement musclé.
Lors d'une écoute téléphonique, le 24 septembre 1942 (Bergier, p. 149, note 261),
effectuée à la demande du Ministère public fédéral, Demierre déclare à un tiers:
"Je m'en fous de ce qu'ils racontent aux Chambres fédérales; on ne m'empêchera
pas de faire mon boulot (...) je refoulerai encore qui bon me semble." Cette
tirade
peut,
tout
aussi
bien,
signifier
que
Demierre
continuera
à
refouler,
allant au-delà des ordres venus de Berne ou, au contraire, qu'il continuera
d'agir à sa guise, en-deçà des ordres.
Face à ce dilemme, une étude poussée de la personnalité et de l'odyssée, entre
1941 et 1942 de Kurt Deutsch, étrange réfugié au passé trouble, refoulé le 4
septembre 1942 à l'initiative du cpl Demierre, permet de l'élucider complètement:
Kurt Deutsch, qui se prétendait de nationalité néerlandaise, était en réalité un
ressortissant allemand, né à Munster en Allemagne, en 1905, fils de Sigmund et de
Klara née Fleischer; célibataire, il était domicilié depuis 1934 à Amsterdam.
Désirant se rendre en Suisse, une organisation de passeurs lui avait enjoint de
se rendre le 15 décembre 1941 dans la salle d'attente de la gare de Rozendaal, à
proximité
de
la
frontière
belgo-néerlandaise.
C'est
à
cet
endroit
qu'il
rencontre, pour la première fois, ses futurs compagnons de route, Mme Prins,
ainsi que les 2 frères Wolff, Eduard et Willem. Deutsch parlait le hollandais,
mais avec un accent allemand prononcé. Le 17 décembre 1941, vers 1 heure 30 du
matin, alors que le guide-passeur venait de s'éloigner du groupe sous un prétexte
quelconque, ces 4 personnes sont interceptées à Givet (Dépt. des Ardennes), par
la
douane
française.
Grâce
à
l'obscurité,
Eduard
Wolff
et
Kurt
Deutsch
réussissent à s'échapper, alors que Mme Prins et Willem Wolff sont arrêtés par la
douane française. Deutsch et Eduard Wolff pénètrent clandestinement en Suisse le
24 décembre 1941, par Le Boéchet (act.JU). Deutsch se rend chez des connaissances
à Berne, alors qu'E. Wolff se rend directement à Spiez, chez des amis, où il
arrive à passé minuit; il ne s'annonce pas le 25, jour de Noël, mais le 26, son
ami
se
rend
à
Berne
et
rencontre
le
Brigadier-général
Van
Tricht,
Attaché
militaire près la légation des Pays-Bas qui, après avoir pris langue avec la
Police d'Armée, demande que Wolff s'annonce auprès du "Territorialkommando" à
Spiez.
Quant à Deutsch, le général lui avait proposé de le considérer comme hollandais,
pour autant qu'il s'engage dans les troupes néerlandaises, ce que Deutsch refuse,
car il ne voulait pas se battre pour les Pays-Bas.
Début février 1942, les autorités suisses déplacent Eduard Wolff à Genève, qui
est pris en charge par le cpl Demierre. Vers fin avril, ses amis de Spiez
l'informent que Deutsch leur avait rendu visite, se présentant comme son camarade
de voyage, demandant où joindre E. Wolff, et sollicitant une aide financière - de
même qu'à d'autres personnes habitant à Spiez - soit-disant afin d'aider des
officiers néerlandais en difficultés à Toulouse. Ces personnes de Spiez avaient
alors conseillé à Deutsch de rencontrer le général Van Tricht, car ils ignoraient
que Deutsch ne s'était pas annoncé aux autorités suisses, mais continuait de
vivre dans la clandestinité. Rendu furieux par ces agissements et ne s'étant
5
6
jamais entendu avec Deutsch dès leur première rencontre à Rozendaal, E. Wolff en
informe le cpl Demierre pour la première fois, alors qu'il logeait chez M. et Mme
Demierre.
Deutsch disparaît ensuite dans la nature, mais le 23 juillet 1942, il adresse une
courte lettre à E. Wolff, lui demandant de le rencontrer, ce qu'il refuse. Une
seconde lettre lui parvient le 25 juillet, lui demandant de changer d'opinion,
car entre-temps il avait beaucoup fait pour des hollandais et que le général Van
Tricht était au courant. Il demandait à E. Wolff de le rencontrer le lendemain
vers 10h30 sur le pont du Mont-Blanc.
Mais le soir même, alors que Wolff rentrait chez Demierre au 6 de la rue MichelChauvet pour le souper, Deutsch l'attendait dans la rue; Wolff refusant de lui
parler, Deutsch l'informe qu'il allait s'annoncer à la police le lundi 27 juillet
et que le général Van Tricht allait l'aider.
Wolff
avait
bien
informé
auparavant
le
cpl
Demierre
sur
son
compagnon
de
tribulations, de Rozendaal jusqu'à l'arrivée en Suisse, mais sans en révéler
l'identité. Mais à fin août 1942, inopinément, Demierre demande à Wolff si son
camarade de voyage ne s'appelait pas "Deutsch"? Surpris et pris au dépourvu,
Wolff confirme que c'est bien exact (v. déclaration dactylographiée d'Eduard
Wolff du 7.9.42, AF 1943/Oberaudit 98/2254 No. 5330 1975/95).
En fait, vers fin août 1942, à la requête de la division de police du DFJP, le
cpl Demierre avait été chargé de procéder à l'interrogatoire de Deutsch qui
faisait l'objet de soupçons quant à l'exactitude de ses déclarations. Demierre
fit immédiatement le rapprochement avec l'inconnu dont E. Wolff lui avait parlé
"...Au cours de l'interrogatoire, Deutsch fit preuve d'un cynisme révoltant et
débuta par d'énormes mensonges. Mais devant les renseignements donnés par Wolff
et dont je lui donnais connaissance, il reconnut que ses précédentes déclarations
étaient toutes fausses, et qu'il n'avait fait que de mentir à la police. Se
voyant
démasqué,
et
après
que
je
lui
eus
communiqué
qu'il
ne
pourrait
certainement pas rester en Suisse après de tels agissements, Deutsch sollicita
d'être refoulé en zone libre. J'ai sauté sur l'occasion de nous débarrasser à si
bon
compte
(Extrait
d'un
d'une
tel
indésirable
note
manuscrite
et
non
j'ai
datée
accédé
du
cpl
immédiatement
Demierre,
AF
à
son
désir".
1943/Oberaudit
98/2254 No. 5330 1975/95).
Mais en réalité, ce qui avait provoqué l'ire de Demierre envers Deutsch ainsi que
son refoulement immédiat, c'était de s'être rendu compte que Deutsch jouissait de
protections
émanant
de
personnalités
helvétiques
du
plus
haut
niveau,
parmi
lesquelles il faut citer en premier lieu M. le Conseiller Fédéral von Steiger
soi-même, le Dr. Heinrich Rothmund chef de la division de police, ainsi que M.
Samuel Brawand, de Grindelwald, né le 18.05.1898 et décédé le 11.07.2001 à l'âge
de 103 ans révolus, enseignant, guide de montagne et homme politique, Conseiller
National socialiste de 1935 à 1947, ainsi que de 1955 à 1967, qui s'était même
laissé aller jusqu'à héberger clandestinement, durant un certain temps, ce même
Deutsch !
Deutsch
était
arrivé
en
Suisse
le
24.12.41
6
par
Le
Boéchet,
puis
séjourne
7
clandestinement
en
Suisse
jusqu'en
juin
1942.
S'étant
alors
intéressé
à
ce
personnage, la division de police avait donné ordre de le refouler. Il sera
ultérieurement transféré à Genève et interrogé par Demierre. La personnalité
trouble de Deutsch est démasquée par Demierre qui procède à son refoulement, le 4
septembre
1942,
au
su
et
au
vu
des
Allemands.
Deutsch
ayant
ultérieurement
déclaré que Demierre aurait remis aux organes allemands copie d'un procès-verbal
de son audition, comment se fait-il alors que Deutsch réussisse à se libérer des
griffes allemandes et resurgisse 10 jours plus tard, le 14 septembre 1942, près
du Noirmont (JU), à 200 km au nord-est du lieu de son refoulement? Curieux,
n'est-ce pas?
Ces
événements
sont
à
rapprocher
des
termes
prononcés
par
Demierre
le
24
septembre 1942, lors d'une conversation téléphonique enregistrée au cours d'une
écoute téléphonique effectuée à la demande du Ministère Public Fédéral (v.rapport
Bergier, p.149, note 261); "Je m'en fous de ce qu'ils racontent aux Chambres
fédérales; on ne m'empêchera pas de faire mon boulot (...) je refoulerai encore
qui bon me semble."
(v. copies de 2 lettres des 5 et 7.9.42 de Demierre au Dr. Rothmund / lettre du
7.9.42 de Rothmund à von Steiger / note dactylographiée de "Lion-Henry", un
membre du SR suisse, remise le 8.3.43 au cap Auberson, Juge d'instruction du
Tribunal militaire de Division 2a; tous ces documents sont déposés aux Archives
Fédérales et en microfilms aux Archives d'État à Genève, Dossier E5330 1975/9598/2254/1943).
Le rapport Bergier indique que "Demierre, qui fait partie de la GA dès 1940, est
licencié en avril 1942, et réengagé, le lendemain déjà, par la Section de police
de
l'Etat-major
(v.Rapport
général,
Bergier
p.149).
et
bénéficie
Il
n'est
plus
dès
le
lors
de
subordonné
compétences
d'Odier,
élargies"
mais
dépend
directement du plt Burnier, officier de police de l'EMG (Document 4).
Les réfugiés bénéficient de l'aide du caporal Demierre
Ce retournement de situation m'a permis de découvrir, au cours du second semestre
2000, de nombreuses activités occultes du plt Burnier - qui deviendra capitaine
le 1er janvier 1943 -, du cpl Demierre et du GA Ferrin. Elles sont corroborées
par de nombreux témoignages écrits et oraux, des documents officiels, certains
datant d'avant 1946, des mémoires manuscrits de Demierre, ainsi que des mémoires
dactylographiés du cap Burnier et de Simon Hercenberg. A l'exception des mémoires
de Burnier, auxquels j'ai eu accès il y a quelques années, la plus grande partie
de cette riche et édifiante documentation a été dévoilée et retrouvée grâce aux
tenaces
et
coriaces
sentiments
de
reconnaissance
manifestés
par
d'anciens
réfugiés néerlandais, dont Alfred K. Hecht d'Amsterdam et Willem J. Wolff de
Rozendaal. Ayant pris connaissance du Rapport Bergier, ils écrivent, le 16 avril
2000, à son président: "Nous ne voulons pas justifier les excès qui ont eu lieu
(...) des actes de violence ou des vols au détriment de réfugiés refoulés par la
police militaire de Genève, mais nous nous opposons au fait que, dans le Rapport,
il n'est pas mentionné la position très spéciale qu'occupait Demierre à Genève,
ni les activités très positives pour les réfugiés de sa part."
7
8
Ayant été informé de cette démarche insolite, j'ai pris contact avec Willem J.
Wolff qui m'a remis de nombreux documents; d'autres proviennent de M. Sierk
Plantinga, des Archives nationales à La Haye, qui détiennent toutes les archives
de la Légation des Pays-Bas à Berne, ainsi qu'une note dactylographiée en anglais
concernant les activités de Demierre, établie par M. Hecht à son arrivée en
Grande-Bretagne
et
remise
au
M.1.5
(Military
Intelligence).
Je
rappellerai
qu'Alfred Hecht, venant des Pays-Bas, était arrivé en Suisse vers fin 1941, et
avait
été
hébergé
à
Genève
chez
Demierre.
Puis,
en
juillet
1942,
il
quitte
Genève, via la Zone libre, franchit les Pyrénées à pied et rejoint la GrandeBretagne via Madrid et Gibraltar. Il deviendra pilote de bombardier dans le 320e
Escadron de la RAF; il vient de décéder le 20.08.01 (Document 5). Son compagnon,
Rudi Blatt, devient membre des commandos britanniques. Blessé en Birmanie et
rapatrié en Grande-Bretagne, il retourne aux Pays-Bas occupés par la Wehrmacht,
afin d'instruire la résistance intérieure néerlandaise.
Alors
que
Hecht
était
débriefé
par
le
M.I.5,
au
centre
de
triage
pour
les
réfugiés étrangers, dans les locaux de la Royal Victorian Patriotic School, dans
le parc de Wandsworth, au sud-ouest de Londres, il décrit un incident survenu
dans l'immeuble au 6 de la rue Michel-Chauvet: "Sous l'effet de la colère, au
cours d'un interrogatoire, Demierre gifla un ressortissant allemand. L'avocat du
Consulat général d'Allemagne rendit visite au chef de Demierre, et Demierre fut
licencié quelques jours plus tard."
En fait, lors d'une perquisition au 6 de la rue Michel-Chauvet, Demierre avait
brutalisé un ancien fonctionnaire du Consulat général du Reich et son épouse, les
traitant de "sales boches". Me Lacour, avocat attitré du Consulat, s'en plaignit
auprès du colonel Chenevière, Cdt de l'Arrondissement territorial, et Demierre
fut licencié quelques jours plus tard.
Demierre n'est donc plus en mesure d'apporter son aide précieuse aux Néerlandais,
qu'ils soient juifs ou non. Hecht se rend dans la soirée chez Victor Farrell,
vice-consul et responsable du service des passeports (couverture de l'agent de l'
Intelligence Service) du Consulat britannique à Genève. M. Farrell se rend le
lendemain matin à Berne et met l'attaché militaire britannique, le colonel H.A.
Cartwright
Tricht,
au
courant.
attaché
Ce
militaire
dernier,
près
la
ainsi
que
Légation
le
des
brigadier-général
Pays-Bas,
A.G.
van
entreprennent
une
démarche commune auprès de l'Etat-major général suisse et, le lendemain déjà,
Demierre est remobilisé, non plus sous les ordres du plt Odier, mais du premierlieutenant Burnier, officier de police de l'EMG; ses pouvoirs sont élargis, et
Demierre
peut
donc
continuer
à
apporter
son
aide
précieuse
aux
citoyens
néerlandais, surtout à ceux qui n'aspirent qu'à une chose, rejoindre leurs forces
armées en Grande-Bretagne, via la France, l'Espagne, Gibraltar ou le Portugal.
Les réfugiés civils et militaires d'autres nationalités ne peuvent se déplacer
librement
en
Suisse,
ni
à
fortiori
quitter
son
territoire,
sinon
ils
sont
signalés dans le Moniteur suisse de police. Les Néerlandais jouissent, eux, d'un
traitement de faveur et viennent s'annoncer "partants" à l'officier de police de
l'arrondissement territorial de Genève, la veille de leur départ (Document 6)!
8
9
Une enquête militaire est ouverte le 22 octobre 1942 contre Demierre qui est
appréhendé
le
lendemain,
puis
relâché
après
21
jours
de
préventive.
Cette
arrestation a été effectuée afin d'éviter des risques de collusion avec son
supérieur, le plt Odier, mention figurant au dossier précité. Demierre avait un
caractère soupe-au-lait et s'emportait facilement, selon les déclarations de sa
propre fille et de son entourage, ce qui explique en partie son comportement
brutal envers des réfugiés, selon l'ordonnance d'enquête du 6 juin 1943 et l'acte
d'accusation du 24 mars 1946. Sur la base des conclusions de l'auditeur, le major
Pierre
Loew,
Demierre
est
condamné
par
défaut,
le
7
juin
1946,
à
34
mois
d'emprisonnement, sous déduction de 21 jours de préventive subis en 1942, alors
que l'auditeur n'avait requis que 18 mois [(Dossiers A-1 et A-2), ex AF E5330
1975/95-98/2254/1943].
Ce
jugement
a
fait
l'objet
de
diverses
interprétations
au
cours
des
ans,
notamment du fait que la description des actes reprochés avait été traduite en
langue allemande, puis retraduite en français. Mes rudiments ès sciences exactes
reprenant le dessus, notamment le retour à la définition, j'ai opté pour la
reproduction intégrale du procès-verbal de l'audience et du jugement, daté du 7
juin 1946, rendu par le Tribunal militaire de la 1ère Division A, au Palais de
Justice de Montbenon à Lausanne. En page 13, au cours des débats, Demierre, par
acte d'accusation du 25 mars 1946, était prévenu de faux en document de service
(art.78CPM), en page 13, ch. IV, a) pour avoir le 4 septembre 1942 ou peu après
"...constaté
faussement
des
faits
contraires
à
la
véritable
déposition
de
Deutsch;" b) "d'avoir en outre falsifié le procès-verbal de la déclaration de
Deutsch... en ajoutant ...faussement la signature falsifiée de Deutsch."
En page 14, sous ch. VI , Demierre était prévenu de violation de secret de
service, subsidiairement d'inobservation de prescriptions de service (art 77 ou
72CPM), "soit d'avoir, le 4 septembre 1942, à la frontière genevoise, remis
illicitement à un fonctionnaire de la police frontière allemande, une copie du
procès-verbal de l'audition du 29 juillet 1942, ou de celle du 3 septembre 1942,
de DEUTSCH Kurt par la GA Ar ter 3, pièce dont il avait pu prendre connaissance
par le dossier DEUTSCH de la division fédérale de police confié à lui-même à
raison de sa fonction de service."
Il est pour le moins curieux que le Juge d'Instruction n'ait pas été en mesure de
déterminer
lequel
des
2
procès-verbaux
aurait
été
remis
en
copie
à
un
fonctionnaire allemand, c-à-d. celui du 29.7.42 ou du 3.9. [en fait du 4.9]; seul
Demierre avait accès au p.v. du 4.9., alors que celui du 29.7. était accessible à
plusieurs autres personnes, dont celles de l'Ar ter 3. On ne s'est basé que sur
une déclaration ultérieure de Deutsch. Et si, effectivement, Demierre avait remis
une telle copie à un fonctionnaire allemand lors du refoulement de Deutsch, on
pourrait
aussi
en
déduire
que
n'étant
lui-même
pas
dupe
de
la
duplicité
de
Deutsch et de ses activités d'agent double, il entendait faire passer le message
aux Allemands. D'ailleurs, Deutsch parvint ultérieurement à s'extraire des mains
allemandes!
Je me bornerai à citer une seule phrase extraite de la lettre du Dr. Rothmund
9
10
qu'il adresse le 7 septembre 1942 à M. le Conseiller Fédéral von Steiger: "Die
Rückweisung dieses Flüchtlings scheint mir an sich in Ordnung zu gehen. Es fragt
sich ob es sich nicht um einen Spitzel handle." (v. 3e.§ p.4) Sur le fond,
Rothmund est de l'opinion que Deutsch devait être refoulé. En revanche, il se
sent dans ses tous petits souliers vis-à-vis de von Steiger ainsi qu'envers un
certain
M.
Zimmermann.
Relevons
également
que
vers
fin
juin
1942,
et
selon
instructions du Dr. Rothmund, le même Deutsch avait été refoulé une première
fois, après avoir séjourné clandestinement en Suisse durant 6 mois (v.lettre du
7.9.42 de Rothmund à von Steiger, 1ère. p, 2e.§)
Enfin, il ressort clairement de ce jugement que l'on ne peut assimiler à de
l'espionnage au profit d'un État étranger la remise éventuelle d'une copie d'un
document de service à un fonctionnaire étranger, mais tout au plus une violation
de secret de service, réprimé par les art. 77 et 72CPM.
Concernant la procédure ayant conduit au jugement du 7 juin 1946, il est capital
de relever que cette enquête avait été initiée à la connaissance du Colonelbrigadier Roger Masson, sous-chef de l'EMG et chef du SR suisse, et l'enquête
confiée
au
capitaine
R.
Pochon,
de
Romont,
Juge
d'Instruction
des
troupes
d'Aviation et de DCA. Dans sa lettre du 5.6.43 au cap Pochon, le Col-br Masson,
sous ch.4, précise ce qui suit (traduction en français effectuée en 1943 par
l'Armée, déposée aux AF):
"4. Quoiqu'il faille tenir compte dans cette affaire d'autres raisons que des
raisons juridiques, (p.31. §3 et 4, collaboration du cpl Demierre au S.R., désir
des Ambassades anglaise et hollandaise d'étouffer l'affaire) il y a lieu d'
éclaircir
pénales
le
dans
cas
dans
toute
les
leur
moindres
rigueur.
Le
détails
et
maintien
d'appliquer
de
la
les
procédure
dispositions
ordinaire
est
absolument nécessaire pour que cette affaire se liquide proprement. L'enquête
doit
également
s'étendre
à
l'Off.
responsable:
le
Plt
Odier.
C'est
au
Juge
d'Instr. et à l'Auditeur qu'il appartiendra après clôture de l'enquête au sens de
l'Art. 122 O.J.P.P.M. de décider pour quels faits et délits il y aura renvoi
devant le Trib.
Afin que certains renseignements secrets relatifs au S.R. ne soient pas divulgués
je propose que les débats aient lieu à huis clos et qu'il soit interdit de
prendre connaissance du dossier ailleurs qu'en Tribunal.
En conséquence j'ordonne:
Une enquête selon art. 110 O.J.P.P.M. est à instruire contre le Plt Odier, le Cpl
Demierre et le G.A. Ferrin.
Commandement de l'Armée
Groupe I d
Le sous-chef de l'EMG
sig. Masson "
Je rappellerai que le Col-br Roger Masson était un officier de carrière, très au
10
11
courant des relations entre supérieurs et subordonnés au sein de l'Armée, resp.
"que les ordres sont les ordres et qu'on ne discute pas". C'est bien pour cela
que Masson avait insisté afin que la procédure s'étende également au plt Odier.
C'est à nouveau Masson qui signe l'ordonnance d'enquête du 6.7.43 donnant ordre
d'instruire une enquête ordinaire suivant l'art. 110 OJPPM, contre:
Plt Odier Daniel Of pol Ar ter GE
Cpl Demierre Fernand adj à l'of pol Ar ter GE
App Ferrin Louis GA
Dans cette ordonnance, sous "II. Objet de l'enquête", Masson explicite les ordres
donnés:
"La présente formule d'ordonnance d'enquête est adressée au Cap Pochon lequel a
conduit l'instruction de l'affaire Demierre. Conformément à mon ordre du 5.6.43,
ordonnant une enquête selon l'art. 110 OJPM, j'ai estimé cette affaire d'une
telle
gravité
qu'il
m'importe
que
soit
établie
d'une
façon
claire
les
responsabilités de l'officier en charge à l'époque où les fautes de service et de
discipline ont été commis par le cpl Demierre.
Bien qu'une partie des faits imputés à Demierre puissent s'excuser par un défaut
d'organisation
du
service
(compétences
mal
définies
ou
chevauchement
de
ces
dernières) et que cela ait rendu l'intervention du plt Odier difficile, je ne
puis moralement admettre que toute cette affaire gravite uniquement autour du
seul cpl Demierre quelles que soient les graves responsabilités de ce dernier.
La présente enquête a donc pour objet de chercher à préciser dans quelle mesure
le plt Odier ou d'autres
officiers peuvent être rendus responsables, pour une
cause ou une autre, des agissements de Demierre." (v. photocopies provenant des
AF, de la lettre en allemand du 5.6.43 adressée par Masson au Juge d'Instruction
Pochon, sa traduction en français et de l'Ordonnance d'enquête du 6.7.43, versés
au Dossier (A-1) précité).
Le même jugement du 7 juin 1946 condamne le GA Louis Ferrin également par défaut,
à une année de prison ferme, sous déduction de 3 jours de préventive. Le
Code
pénal militaire d'alors interdisait le recours à un défenseur, lorsque le prévenu
ne
se
présente
pas
à
l'audience
de
jugement.
Aucun
témoin
à
décharge
n'est
entendu; le délai de recours en cassation est de 24 heures. Le plus étonnant,
c'est que l'auditeur avait requis 18 mois en tout contre Demierre, peine que le
tribunal va doubler, alors que, pour Ferrin, il s'en tient aux réquisitions de
l'auditeur.
Ainsi
que
précisé
ci-dessus,
et
sur
instructions
expresses
du
Col-br
Roger
Masson, l'enquête avait été étendue au plt Odier. Or, en date du 8 avril 1946,
une étrange Décision, émanant du Col Matti, adjoint de l'Auditeur en chef de
l'Armée,
fait
bénéficier
le
Plt
Odier,
entre-temps
devenu
Capitaine,
de
la
prescription, soit: "...Il ressort du dossier que le cap Odier ne pourrait être
rendu responsable que de certains faits survenus en août et septembre 1942.
11
12
L'enquête n'a pas montré que le cap Odier se soit rendu coupable d'un délit. Rien
ne permet non plus de conclure à une faute disciplinaire. D'ailleurs, vu la date
indiquée ci-dessus, une telle faute ne pourrait plus être réprimée, la poursuite
étant
prescrite
(CPM
art.183.ch-1).
En
effet,
la
prescription
n'a
pas
été
interrompue pendant l'enquête en complément de preuves, puisque celle-ci a été
ouverte en vertu de l'art. 108 OJPPM et, de ce fait, ne constituait pas un acte
'judiciaire'.
Par ces motifs est décidé:
1. Il n'y a pas lieu de donner suite à l'enquête.
2.
le
dossier
est
retourné
à
l'auditeur
pour
communication à l'accusé (art. 122/123 OJPPM) et
transmission au Département militaire fédéral."
(Document 7).
Les termes de cette décision, prise alors que Demierre et Ferrin avaient eu la
géniale
inspiration,
autorités
boucs
début
judiciaires
émissaires,
1945,
militaires
notamment
de
mettre
une
helvétiques,
pour
Odier,
frontière
devenant
ancien
entre
ainsi
de
magasinier
eux
et
les
providentiels
dans
la
branche
automobile, qui, réduit au chômage, devient officier de police jusqu'à la fin
juillet
1945,
m'amènent
à
énoncer
certaines
remarques
et
à
poser
quelques
questions insidieuses:
a) les termes de cette décision ne cadrent guère avec la vue des choses exprimée
par Masson en juin et juillet 1943. Rappelons qu'au printemps 1946, il était à la
retraite, dans sa villa au-dessus de Vevey, aigri, malade et quasi aveugle.
b) les faits reprochés à Demierre et Ferrin sont les mêmes que ceux incriminant
Odier,
et
datent
tous
de
septembre
et
octobre
1942.
Pourquoi
alors
fait-on
bénéficier le seul Odier d'une telle décision basée sur la prescription, 3 mois
avant le jugement du caporal épinglé et du GA Ferrin, lampistes tous trouvés. On
en reste pantois !
c) la mise hors jeu de Demierre, vers la mi-octobre 1942, n'a aucune répercussion
positive
sur
les
agissements
des
hommes
rattachés
à
l'Ar
ter
de
Genève,
à
commencer par le plt Odier soi-même. A preuve, il suffit de consulter le rapport
du
8.10.42
relatant
le
refoulement
d'un
juif
orthodoxe
et
le
prélèvement
préalable des valeurs qui appartenaient à Auguste Hirsch (Document 2), ainsi que
celui de la famille Schachne (2 adultes et 3 jeunes enfants) à fin octobre 1943,
sur décision d'Odier et cité par le prof. Ludwig (Document 1).
d)
Dans
son
personnalité,
l'expérience
certaines
rapport,
ni
le
juge
le
sens
voulues
pour
faire
envers
la
critiques
de
d'instruction
l'organisation,
face
à
déclare:
ni
cette
personnalité
non
tâche
d'Odier,
"Odier
plus
les
n'avait
ni
la
compétences
et
écrasante."
citées
dans
Je
le
rappelle
rapport
Bergier, ainsi qu'une remarque de Rothmund, datée du 21 juillet 1944, dans sa
lettre adressée au Bureau des services territoriaux du commandement de l'armée:
"En
prenant
ses
décisions
de
refoulement,
Odier
allait
souvent
au-delà
des
instructions en vigueur" (v. rapport intermédiaire Bergier, p.150, note 267).
e) Pourquoi fait-on bénéficier le seul cap Odier d'une telle décision basée sur
12
13
la prescription, datant de 3 mois avant le jugement du 7 juin 1946 condamnant
Demierre, le cpl épinglé, ainsi que l'app Ferrin, alors qu'il s'agit des
mêmes
faits datant de septembre et octobre 1942 ? Appliquerait-on deux poids, deux
mesures ?
Les activités clandestines de Demierre et de Ferrin
Les
premières
interventions
du
cpl
Demierre,
à
l'insu
de
ses
supérieurs,
consistent dans son aide active en faveur de militaires tchèques, alors qu'il
avait été détaché comme convoyeur au CICR (Document 9).
Dans un autre jugement, daté celui-là du 12 octobre 1945 (Dossier B), prononcé
par le Tribunal territorial I, dans la salle de l'Alabama à Genève, sous la
présidence
du
Grand
Juge
Edouard
Krafft
de
Lausanne,
envers
GRIEDER
Raoul-
Charles, AFFIF Charles-Bension, DEMIERRE Fernand-Georges, QUAIN Yvonne (jugée et
acquittée ultérieurement en mai 1946 à Delémont), et GALAN Georges, prévenus
d'espionnage au préjudice d'un État étranger et d'infraction aux ACF relatifs à
la fermeture partielle de la frontière, le tribunal rend les décisions suivantes:
GRIEDER Raoul-Charles et AFFIF Charles-Bension sont acquittés et libérés de toute
peine (Document 8).
La procédure ouverte contre GALAN Georges est abandonnée.
DEMIERRE Fernand-Georges est reconnu coupable du délit d'espionnage militaire au
préjudice d'un état étranger (art.301 CPS), et condamné par défaut à deux mois
d'emprisonnement sous déduction de 53 jours de préventive et à la moitié des
frais de la cause, de fr. 182.50.
Ce jugement nécessite certaines constatations:
a) Vu la nature de l'affaire, et appliquant l'art. 65 OJPPM, le Tribunal ordonne
le huis-clos. En conséquence, la condamnation, les acquittements et l'abandon des
poursuites
contre
GALAN
ne
mentionnent
comme
délit
que
"coupable
du
délit
d'espionnage militaire au préjudice d'un état étranger (art. 301 CPS)."
Or, si l'on se réfère au procès-verbal des délibérations (v. le procès-verbal
complet du jugement, paginé de 1 à 12, ci-annexé et provenant des AF), il est
explicitement
précisé
qu'en
ce
qui
concerne
l'État
au
détriment
duquel
ces
activités d'espionnage furent effectuées, qu'il s'agissait bien du Reich. Ces
activités
d'espionnage
datent
d'août
1944
et
furent
effectuées
dans
le
département des Vosges et le Territoire de Belfort, alors encore sous occupation
allemande. En conséquence, déclarer que ces activités d'espionnage étaient faites
au profit du Reich est simplement une aberration. Pour s'en convaincre, Il suffit
de prendre contact avec M. Raoul-Charles Grieder qui habite Genève, ou se donner
la peine de lire le procès-verbal de l'audience des 11 et 12 octobre 1945 à
Genève.
Brutalités policières
Le dossier N4047 des AF, ouvert au nom de Léo Hollander, contient une traduction
en allemand, mais très abrégée, d'une lettre rédigée en néerlandais, adressée le
28 septembre 1942 à la Légation des Pays-Bas à Berne, par Léo Hollander, depuis
13
14
le camp d'internement de Châteauneuf-les-Bains (Puy-de-Dôme); il relate en détail
les circonstances de son arrestation puis de son refoulement, le 15 septembre
1942, par le poste de douane de Moillesulaz: "Dans les locaux de l'arrondissement
territorial de Genève, il avait été brutalisé et battu par le caporal Demierre et
le
premier-lieutenant
ensuite
installé,
Odier
menotté,
qui
avait
sur
le
même
siège
dégainé
arrière
son
d'un
pistolet.
véhicule,
On
à
l'avait
sa
gauche
Ferrin, à sa droite Demierre, qui tous deux le bourraient de coups de poing.
Odier, assis à la droite du conducteur, s'étant retourné, assénait des coups dans
le ventre de Hollander qui, tentant de se protéger, lève Les deux jambes. Odier
s'empare d'un soulier qu'il remet à Demierre, qui s'en sert pour me taper sur la
tête, le nez et La bouche jusqu'à La frontière, Odier continuant à m'abreuver de
coups
dans
le
ventre".
(L'original
de
cette
Lettre
est
déposé
aux
Archives
Nationales à La Haye sous No.6170).
Selon les dossiers des AF (ex dossier Odier E5330 1975/25 3422), le véhicule
était conduit par le chauffeur militaire Arthur Leuba, le cpl Demierre étant
assis à sa droite; Hollander, menotté et installé sur Le siège arrière, avait à
sa gauche le GA Rochat et à sa droite le GA Ferrin.
Demierre travaille pour les services de renseignements alliés
Dans
les
dossiers
disponibles
aux
AF,
il
n'est
nulle
part
fait
mention
des
activités occultes de Demierre et Ferrin, qui débutent au printemps 1941, en
faveur de réfugiés civils et militaires, de membres des forces alliées ou de la
Résistance dans les pays occupés, mais de nombreux témoignages, écrits ou oraux,
ainsi que des documents officiels, découverts au cours du second semestre 2000,
le confirment. Dès la signature de l'armistice, le 22 juin 1940, entre le Reich
et la France de Vichy, la Confédération, et surtout Genève, deviennent une plaque
tournante
pour
les
organisations
de
collaboration
se
réseaux
de
activités
résistance
développe
Grande-Bretagne,
d'espionnage
dans
entre
des
les
le
des
pays
occupés
Service
Pays-Bas,
belligérants
de
de
par
la
renseignement
Pologne
et
des
et
celles
des
Wehrmacht.
Une
suisse
et
mouvements
les
de
résistance. Tous ces réseaux bénéficient de facilités diverses de la part du SR
suisse: passages des frontières helvétiques par les agents étrangers facilités,
autorisations de séjourner clandestinement sur sol suisse, même sous de fausses
identités, souvent fournies par le SR suisse (Document 10), etc. En contrepartie,
les
réseaux
étrangers
communiquent
les
résultats
de
leurs
investigations
en
territoires occupés aux services du colonel-brigadier Roger Masson, chef du SR et
sous-chef de l'État-major Général (Document 11).
Deux étrangers sont engagés comme agents par le SR suisse
En septembre 1940, deux jeunes résistants, venant de Paris, pénètrent en Suisse
par La Dôle; ils se rendent à pied à Rolle, et de là, en auto-stop, à Genève. Ils
seront interceptés, alors qu'ils venaient de se faire éconduire par le Consulat
de Grande-Bretagne, puis incarcérés aux violons du poste de police du Palais de
Justice. Il s'agit de Simon Hercenberg, israélite, né à Varsovie le 25 avril 1921
(à Paris dès 1922), et de Fabien de Cortès, Italien, né en 1923. Quelques jours
plus
tard,
le
caporal
Demierre,
après
14
avoir
obtenu
leur
parole
qu'ils
ne
15
tenteraient
pas
de
s'échapper,
les
installe
à
son
domicile,
6,
rue
Michel-
SR
suisse,
Chauvet.
Demierre
les
présente
ensuite
au
lieutenant-colonel
Cuénoud,
du
responsable du secteur "France", qui leur propose de rejoindre son service, ce
qu'ils acceptent, désireux qu'ils sont de combattre le Reich. Ils vont effectuer
des missions en zone occupée, dans les régions de Chartres, Dijon et Tours, mais
les 2 recrues sont tout d'abord dépêchées, pour une période de formation, "dans
la grange d'une ferme en pleine activité et qui servait de PC pour les activités
en zone occupée. Cette grange était située près de Porrentruy" (citation tirée
des
mémoires
dactylographiés
de
Simon
Hercenberg;
75
pages
agrémentées
de
reproductions de nombreux documents et de photos, dont un exemplaire est déposé à
l'Institut d'Histoire contemporaine à Zurich c/o EPFZ, et un second à Genève aux
Archives d'État. Il s'agissait de la ferme de Waldegg, propriété de la famille
Lachat, au nord-ouest du château de Porrentruy, et dont la grange sert, jusqu'en
1945, de PC au bureau "Ajoie" des services de Masson, dirigé par le premierlieutenant Denys Surdez.
Missions en France occupée
Dès
avril
1941,
Simon
Hercenberg
et
Fabien
de
Cortès
se
rendent
en
France
occupée; d'entente avec le SR suisse, le cpl Demierre leur demande de se rendre
soit à Vallorbe (Document 12), soit en Ajoie, et de là, avec la collaboration du
corps des gardes-frontière et des Arrondissements territoriaux concernés, ils
franchissent clandestinement la frontière et accomplissent leurs missions. Simon
Hercenberg travaille dans le réseau Kléber / Bruno, qui compte 213 agents P1
rattachés
au
SR
suisse,
et
89
agents
P2,
dont
67
seront
arrêtés
par
les
Allemands. Hercenberg fait partie de ce réseau du 1er avril 1941 au 1er juin
1942. Le capitaine Albert Meyer, français de Belfort, en fait également partie,
et se rend régulièrement en Suisse (Document 13). Il est hébergé chez la famille
Perrey, à Delémont.
Le passage de la frontière s'effectue grâce à des passeurs d'occasion, souvent
contrebandiers professionnels qui, lourdement chargés, bénéficient temporairement
d'une pleine immunité douanière, au grand dam des gabelous helvétiques et du
service des enquêtes, dont en terre d'Ajoie, MM. Adatte, Biétry, Simon. Lorsque
Simon Hercenberg franchit la frontière dans le secteur de Porrentruy, il contacte
Emile Giauque, coiffeur à Hérimoncourt (Doubs), français, et également membre du
réseau. Lorsqu'il se rend à Paris, avec l'accord exprès du SR suisse, afin de
ramener en Suisse son frère cadet, Georges, né le 24.03.26, Simon Hercenberg
utilise les services de M. Giauque qui les conduit tous deux jusqu'en Suisse, le
1er avril 1942; Georges ne sera pas enregistré comme réfugié civil, mais placé
sous contrôle militaire, selon autorisation de l'Ar ter de Genève du 10.04.42.
Tout d'abord hébergé chez Demierre, il sera ensuite placé, grâce au cpl Demierre,
chez Mme Emile Brunschwig à Cologny jusqu'au printemps de 1944, puis au home "La
Forêt" à Genève, géré par le Comité suisse d'aide aux enfants d'émigrés. Ce n'est
que le 14.07.44 que la Division de police prend acte de sa présence en Suisse et
fait procéder à son interrogatoire et à l'établissement d'une fiche signalétique,
15
16
précisant qu'il serait arrivé en Suisse par Boncourt, le 05.04.44 !
Au cours d'une mission en France occupée, Simon Hercenberg est arrêté par les
Allemands et incarcéré du 10 juin au 4 septembre 1941 à la prison militaire
allemande à Besançon, pour ne pas s'être fait enregistrer comme juif. Libéré, il
continuera ses activités comme agent du SR suisse. Il quittera le territoire
helvétique le 21 mai 1942, afin de rejoindre "La France Libre" du Général de
Gaulle; il est accompagné d'un officier britannique et d'un aviateur polonais de
la RAF, sur instructions du vice-consul de Grande-Bretagne à Genève, M. Victor
Farrell. Les 2 personnes qui accompagnaient Hercenberg avaient réussi à atteindre
la
Suisse,
après
avoir
été
abattus
sur
territoire
français
occupé
par
la
Luftwaffe.
Genève-Londres simple course
Après
avoir
franchi
la
frontière
près
d'Annemasse
sans
encombre,
grâce
à
l'intervention de l'Arrondissement territorial de Genève. le trio rallie l'Hôtel
de Paris à Toulouse, point de chute du "Réseau PAT", en utilisant une filière
mise sur pied par Demierre. Quant au réseau "PAT", mis sur pied par les autorités
militaires
britanniques,
il
s'était
spécialisé
dans
l'acheminement
vers
la
Grande-Bretagne d'équipages de la RAF abattus dans les territoires occupés, et
dont elle avait cruellement besoin, d'hommes de troupe et d'officiers désirant
participer
à
la
lutte
contre
les
forces
de
l'Axe,
et
de
personnalités
importantes. Cette organisation était placée sous le commandement d'un officier
de l'armée belge, connu sous le nom de guerre de "Pat O'Leary", élevé au grade de
"Lt Cmdr R.N.", c-à-d. Lieutenant de vaisseau de la "Royal Navy". En réalité, il
s'agissait d'un capitaine-médecin de l'armée belge, Albert Guérisse, qui, après
la guerre, devient Général et Chef du service de santé des forces armées belges
(Dossier C).
De Toulouse, le trio se rend à Marseille et s'annonce au "Petit Poucet", un petit
bistro rue de la République. Louis Nouveau, membre du réseau "PAT", et dont le
fils Jean-Pierre se trouvait déjà en Angleterre et qui se distinguera dans les
rangs
de
dominant
la
La
Division
Canebière.
Leclerc,
Ils
héberge
quitteront
les
3
personnes
Marseille
et
dans
son
franchiront
appartement
la
frontière
espagnole à proximité de la Principauté d'Andorre, sans doute dans le secteur de
Puigcerda en Cerdagne, en date du 1er juin l942. Précisons que le réseau "PAT"
disposait également d'un autre moyen permettant de rallier l'Angleterre; un sousmarin de la Royal Navy croisait au large d'Endoume, prêt à appareiller pour
Gibraltar, d'où le transfert vers Londres s'effectuait soit par mer, soit par
avion Lysander (Document 14).
Des filières d'acheminement, au départ de Genève, ont été mises sur pied par
Demierre, avec l'accord exprès du premier-lieutenant Burnier, Officier de police
de l'EMG. Burnier, à la suite d'un entretien entre quatre yeux avec un capitaine
de l'armée néerlandaise interné à Vevey, s'était laissé convaincre de faciliter
et
de
couvrir
les
départs
clandestins
de
militaires
néerlandais
internés
en
Suisse, désireux de se battre en se joignant aux forces armées de leur pays
stationnées
en
Grande-Bretagne.
Une
description
16
de
cet
entretien,
tirée
des
17
mémoires
dactylographiés
du
Cap
Burnier,
décédé
il
y
a
quelques
années
en
Californie (Document D). Il est indéniable que les termes de cet accord étaient
connus des supérieurs de Burnier, en tout premier lieu le col-br Roger Masson,
chef du SR helvétique, ainsi que des officiers, sous-officiers et soldats GA de
plusieurs Arrondissements territoriaux, dont celui de Genève; à preuve, l'avis de
départ du 27.03.42 (Document 6) de 7 militaires néerlandais, adressé par le plt
Coral
à
la
section
de
police
du
Commandement
de
l'Armée,
ainsi
que
celui
d'Alfred-Maurice Hecht, de Duncan et Hamilton, anglais tous deux, en date du
21.04.42 selon avis adressé par le cpl Demierre au plt Burnier (Document 15).
D'Espagne en Grande-Bretagne
Dès son arrivée en Espagne, le trio se rend à Barcelone et s'annonce dans une
pension de famille, lieu de ralliement établi par l'Ambassade du Royaume-Uni,
destiné aux personnes, civiles et militaires, acceptées par le War Office pour
être acheminées jusqu'à Londres. C'est ainsi que Simon Hercenberg et ses deux
compagnons sont conduits à Madrid et logent à l'Ambassade; à cette époque, Sir
Samuel Hoare, qui fut Ministre de l'Intérieur dans le cabinet de Chamberlain,
alors que celui-ci "négociait" les accords de Munich, représentait la Cour de
Saint-James
auprès
de
l'Espagne
de
Franco,
de
1940
à
1944;
il
s'employait
activement à maintenir l'Espagne dans sa politique de non-belligérance.
D'autres
activités
de
l'Ambassade,
bien
plus
terre-à-terre
celles-là,
consistaient à "acheter la libération" de Britanniques et d'alliés des camps et
geôles hispaniques; en fait il s'agissait de troc, les Britanniques mettant à
disposition des marchandises diverses, sucre, conserves, etc.
Hercenberg est amené à Gibraltar par une voiture de l'Ambassade, munie de plaques
CD. Après une longue attente, un rafiot le débarquera à Glasgow, puis il sera
dirigé sur Londres afin d'être "débriefé" par l'Intelligence Service. Il sera
intégré dans le personnel navigant de la RAF avec le grade de sergent (Document
6).
Qu'advint-il de Fabien de Cortès?
Après le départ de Simon Hercenberg, Fabien reste quelques mois à Genève, logeant
chez Demierre, et continue ses activités au sein du SR suisse et de ceux des
Alliés. A la suggestion de Farrell, il rejoindra l'organisation de Pat O'Leary à
Marseille et servira de convoyeur à des aviateurs alliés se rendant en GrandeBretagne en transitant par le territoire espagnol. Arrêté en cours de mission
près
de
la
frontière
franco-espagnole,
il
est
emprisonné
près
de
Marseille.
Torturé puis déporté en Allemagne, il réussit à s'échapper alors que le convoi se
trouvait en gare de l'Est à Paris et à se cacher chez des amis, Nestor et Rachèle
Chéret,
en
O’Leary »].
grande
Il
banlieue
repart
[(Dossier
ensuite
vers
C),
extraits
l'Espagne,
mais
de
se
« L’Histoire
fait
arrêter
de
pour
Pat
la
seconde fois par la même personne que la première, et qui l'avait reconnu. Envoyé
au camp de concentration de Compiègne, il sera déporté au camp de Neuengamme, sur
l'Elbe, près de Hambourg.
Il survivra, et libéré au printemps de 1945, il se rend à Paris et collaborera
avec le Groupe I.S.9 de l'Intelligence Service, à Paris, chargé de retrouver la
17
18
trace des aviateurs tombés en cours de mission,
Un lieu de refuge, l'appartement du cpl Demierre
Chez Demierre, tout d'abord au 6 de la rue Michel-Chauvet, puis au 7 de la place
Claparède, sont constamment hébergées une bonne demi-douzaine de personnes, en
majorité israélites, certaines jouant un rôle important dans les activités du SR
suisse et de certains SR étrangers (belges, britanniques, néerlandais, polonais),
et dès le début de 1942, l'OSS des Etats-Unis (Documents 17 et 18).
Dans
ses
mémoires
manuscrits,
dont
l'original
est
en
possession
de
sa
descendance, le cpl Demierre décrit ainsi ses activités occultes:
Le cpl Demierre coopère avec les services de renseignements alliés.
"C'est
alors
que,
découvrant
un
jour
l'agent
principal
de
l'
Intelligence
Service, je le mis carrément à l'aise en lui proposant ma collaboration. Nous
mîmes sur pied un service de récupération des aviateurs britanniques tombés en
France,
et
un
réseau
d'acheminement
sur
Gibraltar.
Le
chargé
d'affaires
tchécoslovaque pour la Suisse, J. Kopecki, qui fut après la guerre ministre de
l'Information à Prague, mais fut exécuté par les Russes, lors de l'occupation de
son pays par ces derniers, travaillait avec nous.
En tant qu'officier de police adjoint, j'avais les pouvoirs de me faire remettre
tous les aviateurs fugitifs arrêtés à la frontière suisse. Je les mettais en
rapport
avec
leur
consulat,
puis
après
qu'ils
eussent
reçu
toutes
les
instructions nécessaires pour leur acheminement, je les logeais en attendant le
jour du départ à l'hôtel de l'Union, géré par l'Armée du Salut.
Là, deux fois par semaine, je prenais en voiture, trois à quatre hommes en charge
vers 3 heures du matin. Je les conduisais à Gaillard où je leur faisais traverser
le Foron. La patrouille de douane suisse était supprimée au préalable et, côté
français, l'heure de la relève se situait à 4 heures. J'avais fabriqué des saufconduits émanant de la gendarmerie de Marseille. Je m'étais procuré un tampon de
cette
gendarmerie
et
un
imprimeur
peu
curieux
m'avait
imprimé
les
formules
exactes que les pandores marseillais délivraient à des internés tchèques, en
guise de permission pour aller voir des parents en France. Je ne remettais à ces
garçons que la formule de retour et, par conséquent, avec un nom et un prénom
tchécoslovaques, cela au cas d'un contrôle entre Annecy et Marseille. A 4 heures
pile, un de mes amis, Savoyard, passait sur la route, côté France, qui domine le
Foron, en poussant à la main sa bicyclette. Les hommes devaient le suivre et ils
étaient amenés chez le guide qui les escortait jusqu'à Marseille, au bistrot Le
Petit Poucet."
Genève, plaque tournante des SR suisse et étrangers
Le
1er
décembre
1942,
deux
Français,
le
Colonel
Groussard
et
le
Lieutenant
Devigny, son adjoint, Victor Farrell, vice-consul de Grande-Bretagne à Genève et
agent résident de l'Intelligence Service, le Capitaine Clément du Détachement du
Lac (nom de couverture du SR suisse commandé par le Colonel-Brigadier Masson),
18
19
tiennent une réunion de coordination à l'hôtel Mon-Repos à Genève.
Le Commandant G. H. Pourchot, attaché militaire adjoint de l'Ambassade de France
à Berne, résistant occulte et chef du SR français en Suisse, et qui sera à ce
titre décoré par le Général Béthouart vers fin 1944, au cours d'une cérémonie
dans le pays de Montbéliard [(Document 13) « Le Réseau Kléber / Bruno »], de même
que le Comte Pierre de Leusse, dont l'épouse était née Viellard de Morvillars (T.
de B.), antérieurement rattaché au Consulat général de France à Genève, puis
représentant
en
Suisse
du
Général
de
Gaulle
et
porte-parole
des
Français
internés, bénéficient également des renseignements glanés par les agents du SR
suisse.
Par l'entremise de Demierre, les rapports entre le SR suisse et l' OSS deviennent
étroits, dès l'entrée en guerre des États-Unis, en décembre 1941. Preuve en est
l'audition, en octobre 1944, à la prison de Berne, de Raoul-Charles Grieder, de
Genève; le procès–verbal figure au Dossier B, Il précise que Demierre, pour le
compte
des
services
secrets
des
États-Unis,
donne
des
ordres
de
mission
à
effectuer en France occupée; ses agents pénètrent en France par l'Ajoie, et
Demierre leur remet des avances en francs suisses et en francs français, fournies
par ses mandants Yankee, qui le tiennent en haute estime. A preuve, lorsque
Demierre, en janvier 1945, décide de quitter le territoire suisse,
"le passage
est organisé à La Croix-de-Rozon. Le général américain commandant le secteur
m'attendra avec une jeep à la frontière. Kopecki me remet un ordre de mission
pour
l'attaché
militaire
[tchécoslovaque]
de
Paris.
Les
Britanniques
me
fournissent un viatique en espèces et les Américains s'occupent du transport. On
m'installe dans un hôtel à Saint-Julien. Le lendemain, je couche à Lyon, puis,
avec mon ordre de mission en poche, je suis parti pour Paris, où j'ai pris
contact
avec
les
Tchèques
et
les
Anglais
qui
m'ont
fourni
les
papiers
nécessaires, et j'ai logé quelques mois chez un copain de Fabien." (citation
tirée des mémoires manuscrits de Demierre).
Sentiments de reconnaissance envers le cpl Demierre
Nul n'est prophète en son pays! Que ce dicton s'applique bien à la personnalité
de Demierre. Il est vraiment déplorable et choquant que toutes ces activités de
Demierre en faveur de la bonne cause et des Alliés, ainsi que les nombreuses
distinctions dont il fut honoré, émanant notamment du général de Gaulle, du
général de Larminat, du Field Marshal Montgomery, de l'Air Marshal Arthur Tedder
de la RAF, des attestations de Victor C. Farrell, agent résident à Genève de
l'Intelligence
Service
(Documents
19a,
19b,
19c,
19d),
du
Colonel
Gilbert
Groussard, du Colonel Devigny, du Lieutenant de vaisseau de la Royal Navy, Pat
O'Leary,
alias
capitaine-médecin
Guérisse,
de
l'armée
belge,
et
j'en
passe,
soient restées ignorées durant plus d'un demi-siècle. Tout cela, ainsi que les
énormes facilités dont ont joui les services secrets des puissances alliées et de
la
Résistance
de
la
part
des
autorités
suisses,
auraient
été
des
arguments
frappants dans la réfutation des accusations gratuites et infondées, émanant
surtout d'Outre-Atlantique, de collaboration active des autorités avec le IIIe
19
20
Reich.
Citons
aussi
pourchassés
les
et
qui
nombreux
sont
témoignages
redevables
de
de
leur
reconnaissance
survie
à
ce
émanant
caporal
de
juifs
épinglé.
Je
relèverai les démarches de plusieurs juifs néerlandais qui sont intervenus en
faveur de Demierre auprès de la Commission Bergier, au printemps 2000. Il faut
aussi citer une vingtaine de témoignages de reconnaissance émanant d'anciens
réfugiés néerlandais, déposés aux Archives Nationales à La Haye, ainsi que des
déclarations
écrites
faites
en
1942/43,
à
leur
arrivée
à
Londres
par
des
militaires partis de Genève, alors qu'ils étaient "débriefés" par l' I.S.
Coopération des autorités suisses avec les SR des pays alliés
Qu'en sait-on? La réponse est lapidaire: Pas grand chose!
A ma connaissance et jusqu'à présent, aucun travail de recherche digne de ce nom
n'a été entrepris à ce sujet, et consacré aux facilités énormes dont certains
services, officiels ou occultes, des pays alliés, bénéficiaient. Ces facilités,
ainsi qu'une politique "je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu", émanaient de
certains services de l'État-major Général, respectivement du SR suisse, commandé
par Masson. Il existait une sorte de complicité, notamment parmi les hauts gradés
francophones de l'Armée, résultante sans doute de leurs études d'avant-guerre à
l'École de guerre de Paris, et des liens d'amitié qu'ils avaient noués avec leurs
camarades d'études et certains de leurs enseignants. En premier lieu, il faut
citer le Général Guisan lui-même; n'y avait-il pas eu, dès juillet 1936, des
contacts secrets entre le col Petitpierre, chef d'état-major du 1er Corps d'Armée,
délégué par son chef, le cdt de corps Henri Guisan d'une part, et le HautCommandement
perdurent
Français
jusqu'en
du
juin
Général
1940,
Gamelin,
d'autre
provoquèrent
part?
Ces
contacts,
ultérieurement
un
qui
incident
diplomatique avec le Reich, qui aurait pu avoir des conséquences gravissimes pour
la Suisse, lorsqu'en été 1940, la Wehrmacht découvrit fortuitement toute une
série de documents secrets. Il s'agissait d'une partie des archives du HautCommandement Français, se trouvant dans un wagon des chemins de fer français et
laissé pour compte en gare de La Charité sur Loire, dans la Nièvre.
Il ressortait de ces documents que l'armée française, dès qu'elle aurait reçu
l'autorisation de franchir la frontière franco-suisse, ferait sa jonction avec
l'armée suisse, dans le massif de Gempen; les forces françaises auraient consisté
en 3 divisions d'infanterie, une brigade de spahis, 1 à 2 bataillons de chars, de
l'artillerie de position (canons de 240 mm, modèle Saint-Chamond 1917, utilisés
par l'artillerie de forteresse), ainsi que des formations de DCA (Document 20).
Concrètement, qui étaient les bénéficiaires?
Non
seulement
les
autorités
fédérales,
respectivement
les
Arrondissements
territoriaux permettaient à des services de renseignements alliés de s'activer à
partir
du
territoire
helvétique,
mais
fermant
les
yeux,
facilitaient
leurs
activités dans une mesure incroyable. Preuve en est l'hospitalité accordée en
ville de Genève au Colonel Gilbert Groussard, arrivé à Genève le 25.11.42, ainsi
qu'à son épouse et à sept membres de sa famille, qui se rendent clandestinement à
Genève, répartis en 3 groupes, en février, octobre et décembre 1943. Aucune
20
21
entrave
n'est
imposée
au
col
Groussard
dans
le
cadre
de
ses
activités
d'espionnage à partir du territoire suisse, en France occupée, et sous une fausse
identité.
Le
SR
suisse
va
même
jusqu'à
lui
fournir
des
faux-papiers
au
nom
d'emprunt de Georges GILBERT, de Neuchâtel (Documents 21 et 22).
Acheminement vers la Grde.-Bretagne de combattants
Se rend-t-on compte du laxisme calculé dont font preuve les services de Masson et
l'officier
de
police
de
l'EMG,
qui
non
seulement
tolèrent,
mais
participent
activement à la prise en charge d'équipages des forces aériennes alliées et des
personnes, civiles ou militaires, désirant rallier le territoire britannique et
reprendre les armes contre les hordes nazies, et leur acheminement par la France,
l'Espagne et Gibraltar ou le Portugal? A cet effet, les contacts sont étroits et
constants entre l'EMG d'une part, et les Attachés militaires des Légations de
Belgique, des Pays-Bas, de Pologne, de Grande-Bretagne, ainsi qu'avec plusieurs
réseaux de résistance en pays occupés. A preuve, citons les interventions actives
du plt puis cap Burnier de l'EMG, et de ses subordonnés, le cpl Demierre et le GA
Ferrin.
Il faut aussi relever la coopération dont font preuve les autorités militaires en
facilitant le transit par le territoire helvétique d'officiers de haut rang, qui
à plusieurs reprises, rentrent en Suisse par le territoire genevois et rejoignent
les Forces françaises de l'intérieur ou FFI par le pays d'Ajoie, ou dans l'autre
sens.
En
premier
lieu,
il
faut
citer
Guillain
de
Bénouville,
Groussard
et
certains de ses chefs de réseaux, dont le capitaine Meyer de Belfort; Michel
Hollard,
à
la
tête
d'une
organisation
de
renseignements,
le
"Réseau
AGIR",
collaborant avec le SR suisse, venant de Paris, se rend souvent en Suisse, par
Derrière-le-Mont près de Morteau, ou par Villars-les-Blamont près de Damvant, et
une maisonnette appartenant aux époux Mathiot; en 1943, il remettra à l’Attaché
militaire de Grande-Bretagne à Berne, des informations précises et décisives sur
les rampes de lancement des V1 en Seine-Inférieure (Documents 11 et 13).
De même, il faut relever les facilités envers des personnalités françaises, au
nombre desquels figurent MM. de Menthon le Haut-Savoyard, Jean Médecin, maire de
Nice, Jules Moch, ancien ministre, qui après avoir amené son épouse en lieu sûr à
Genève, et qui seront hébergés chez Demierre, se rendra à Londres et sera affecté
à la Marine de la France Libre. Citons aussi les parents de Pierre Mendès-France,
entrés en Suisse par l’Ajoie, le 1er mars 1944. Quant à leur fils Pierre, ancien
ministre et député, il avait réussi à s’échapper des geôles de l’État Français et
à gagner Genève. Hébergé par M. Rosselet, il rejoindra Londres et fera partie des
forces aériennes de la France Libre.
Aide suisse en faveur des Alsaciens
Citons les facilités accordées aux Alsaciens, tant les "déserteurs" qui, enrôlés
de force dans les rangs de la Wehrmacht après avoir suivi une "école de recrues"
avaient
été
engagés
sur
le
front
russe,
mais
réussi
ensuite
à
s’évader
et
atteindre le territoire suisse, ainsi qu'aux jeunes gens fuyant l’Alsace et leur
enrôlement dans les troupes allemandes.
21
22
Les
premiers
sont
internés
au
camp
de
Bad
Lostorf.
Transférés
au
camp
de
Mogelsberg (SG), ils touchent des uniformes britanniques marqués d’un écusson
"France" et sont soumis à la discipline militaire. Le camp est commandé par un
officier suisse, assisté d’un officier français, le Lieutenant Daniel Seither.
Dans
son
témoignage
le
lt
Seither
confirme
qu'au
début
de
l’automne,
le
groupement reçoit du "Consulat de France" à Bâle, qui servait de paravent à une
partie de l'État-major du futur G.M.A. (Groupe Mobile d'Alsace), un équipement
léger, composé de sacs à dos tyroliens, gourdes et paquets de pansements, alors
qu'il continuait à préparer les hommes du camp, au cours de promenades dans les
forêts d'alentour, à leurs futures activités de commandos. Le détachement avait
été structuré en "dizaines" commandés par d'anciens sous-ofs de l'armée française
de 39-40, et qui avaient ensuite servi dans la Wehrmacht sur le front russe ou
dans
les
Balkans.
L'ensemble
du
commando,
dénommé
"Centurie"
fut
rapidement
opérationnel, mais sans armes, des bâtons en tenant lieu. Les internés étaient
soldés par le "Comité d'Alger".
En septembre, les français du camp de Mogelsberg furent transportés par des
camions de l'armée suisse jusqu'au Locle de même que les jeunes gens d'Alsace
ayant fui l'enrôlement de force dans les rangs de la Wehrmacht et trouvé refuge
en Suisse. L'arrivée en France libérée de tout ce monde s'effectue au Col des
Roches,
d'où
instruits
des
par
des
GMC
de
la
officiers
1ère
de
la
Armée
1ère
les
amènent
Armée
ayant
à
Ornans
participé
où
à
ils
la
seront
campagne
d'Italie, et formeront le Groupe Mobile d'Alsace, qui sera passé en revue par le
général De Lattre de Tassigny. Le 13 novembre 1944 eut lieu une prise d'armes au
camp de Valdahon. sous les yeux du Général de Gaulle, de Sir Winston Churchill et
d'Antony Eden!
Dès le 20 novembre, les 2 bataillons du G.M.A. sont incorporés à la 1ère Armée et
participeront activement à la libération de l'Alsace, dont les villes de Mulhouse
et Colmar. Ses soldats atteindront Ueberlingen au bord du lac de Constance, où
leur campagne s'achève le 8 mai 1945. (Détails tirés de "Histoire du Groupe
Mobile d'Alsace", 160 p. Ed. Anciens du G.M.A.. Riedisheim 31 mars 1994).
Les bénéficiaires étaient-ils reconnaissants ?
Il est indéniable que les publications d'historiens, éditées en Suisse, passaient
comme chat sur braise sur ces facilités. En revanche, les ouvrages paraissant
sous la plume d'étrangers, dont des chefs de réseaux, de hauts fonctionnaires ou
des gradés, contiennent souvent et sans détours, des témoignages émouvants de
reconnaissance.
Citons pour le moins les ouvrages suivants;
"Service secret 1940-1945", du Colonel Georges A. Groussard, 607 p. Ed. de La
Table Ronde, Paris 1964.
"Mémoires d'un agent secret de la France Libre, juin 1940-juin 1942" de Rémy,
552 p. Ed. Aux Trois Couleurs, Paris 1946, suivi de "Le livre du Courage et de
la Peur, juin 1942-novembre 1943", et "Mais le temple est bâti, nov. 1943-août
22
23
1944".
"Le Sacrifice du Matin", de Guillain de Bénouville, 605 p. Ed. La Palatine,
Genève 11 nov. 1945 (un extrait figure au Dossier E).
"Chemins de passage", de Jean-Claude Croquet, Ed. Salévia, Saint-Julien-enGenevois, 1996.
"Aux frontières de la Suisse, du Lomont à la Trouée de Belfort, 39-45", de
Jean-Pierre Marandin. Ed. Collège des Quatre Terres, F-25310 Hérimoncourt,
1987.
"Le Territoire de Belfort dans la tourmente, 1939-1944", de Marie-Antoinette
Vacelet.
Ed.
Conseil
général
du
Territoire
de
Belfort/Archives
départementales, Belfort 1983.
"L'histoire de Pat O'Leary", de Vincent Brome, Ed. Amiot-Dumont, Paris 1957
(Dossier C).
De nombreux témoignages personnels dans des dossiers aux AF ou auprès d'archives
de divers cantons, ouverts au nom de personnes civiles ou militaires, décrivent
avec reconnaissance les facilités dont elles ont bénéficié, non seulement de la
part
des
autorités
suisses,
mais
également
d'actions
en
leur
faveur
émanant
d'habitants de ce pays, appartenant à toutes les couches sociales, à diverses
confessions ou appartenances aux partis politiques qui existaient à cette époque:
conservateur,
radical,
paysans
artisans
et
bourgeois
(celui
de
l'ancien
Conseiller Fédéral Ruedi Minger), socialiste, et communiste (alors interdit). Une
tomographie
de
tous
ces
soutiens
démontre
qu'aucune
couche
sociale
ou
appartenance religieuse ou politique n'a joué de rôle prépondérant dans l'aide
active aux réfugiés.
Témoignages audio-visuels de survivants de 1939_à 1945
Grâce à la Fondation ARCHIMOB, présidée par un cinéaste de renom, M. Frédéric
Gonseth, env. 500 interviews audio-visuels, effectués par des historiens, sont
conservés à l'état brut, sans aucune coupure. Il s'agit surtout de réfugiés,
civils
ou
militaires,
de
protagonistes
(anciens
douaniers,
militaires
ou
fonctionnaires, passeurs, contrebandiers, etc.) et seront mis à disposition des
chercheurs. Une bonne vingtaine de ces interviews viennent d'être déposés aux
Archives d'État de Genève, afin d'être utilisés par les personnes appelées à
disséquer et expliciter ce qui se passait aux frontières genevoises, au cours des
années
de
guerre.
Parmi
ces
témoignages,
figurent
notamment
ceux
de
trois
personnes ayant longuement séjourné chez le cpl Demierre et participé activement
à des missions délicates au bénéfice du SR suisse et de certaines organisations
secrètes des puissances alliées; d'autres émanent de réfugiés juifs accueillis en
Suisse via Genève ou y ayant séjourné.
Conclusion
Le
présent
texte
démontre
bien
qu'au
su
de
certaines
hautes
autorités
helvétiques, les Pays Alliés ont bénéficié d'énormes facilités sur territoire
23
24
suisse, dans leur lutte contre l'hydre nazie, ainsi que dans l'acheminement vers
la Grande-Bretagne de renforts en hommes.
Rien de pareil en revanche en faveur du Reich; je mets quiconque au défi de me
prouver le contraire. Tout au plus peut-on relever des activités d'espionnage de
divers services du Reich dans notre pays et à partir de celui-ci, et que nos
autorités tentaient de contrecarrer. Jamais la Suisse n'a participé ou toléré
l'envoi
de
combattants
dans
l'Allemagne
hitlérienne.
Toutefois,
quelques
centaines d'Helvètes domiciliés en Suisse ou hors de nos frontières, sont allés
grossir les rangs de la Wehrmacht ou de la Waffen SS; après la guerre, les
rescapés
rentrés
au
pays
auront
maille
à
partir
avec
la
Justice
militaire,
notamment le Major Corrodi de Bienne. Citons enfin, pour être complets, les
missions sanitaires de la Croix Rouge Suisse, envoyées entre 1941 et mars 1943
sur le front de l'Est, à l'initiative du Colonel divisionnaire Eugen Bircher, Dr.
méd., chirurgien et Conseiller National de 1943 à 1947, membre du parti PAB.
Plan-les-Ouates
le 20 septembre 2001
Henry Spira
Sources et bibliographie utilisées
Listes nominatives
-
Registres d'écrou des prisons de Saint-Antoine à Genève, de 16 prisons et
établissements
pénitentiaires
vaudois,
des
6
prisons
de
district
neuchâteloises, de celles de Porrentruy et de Berne-Ville, répertoriés par
Henry Spira et déposés aux Archives d'État de Berne, de Genève, du Jura, de
Neuchâtel et de Vaud, ainsi qu'aux Archives Fédérales.
- Listes nominatives, par canton-frontière,
des réfugiés civils accueillis,
de 1942 à 1945, dont 12'855 arrivés en Suisse par le; territoire genevois,
déposées aux AF à Berne ( v . note Henry Spira du 2 4 . 1 1 . 0 0 : "Le refuge en Suisse
1933-1945/Sources et définitions" déposée aux AE de Genève).
Liste nominative, dressée par la Commission
déshérence, disponible sur Internet.
Volcker,
de
21000
comptes
en
- Liste nominative de 23800 personnes q u i , à un certain m o m e n t , entre 1942 et
1 9 4 5 , et en un certain l i e u , non précisés, ont été interceptés sur territoire
genevois, sans mention de leur provenance ou de leur destination, ni de leur
état ( a c c u e i l , refoulement volontaire ou forcé, élargissement, e t c . ) . Liste
dressée par les AE de Genève et basée sur des fiches conservées en provenance de
l ' A r ter de Genève, et disponible sur Internet.
-
Liste nominative des réfugiés civils accueillis ou refoulés,
frontières schaffhousoises, publiée par les AE de Schaffhouse.
le
long
des
- Liste des réfugiés civils juifs, accueillis ou refoulés le long des frontières grisonne
et tessinoise avec l ' I t a l i e , dressé par Mme Renata Broggini, Historienne et
enseignante à Locarno, dans son ouvrage: "La frontera della Speranza/Gli ebrei
dall'Italia verso la Svizzera 1943-1945", E d . Mondadori, Milano 1998.
- Liasses de rapports de la Police cantonale bernoise concernant des interceptions
de réfugiés civils le long des frontières de l'Ajoie et du Clos-du-Doubs,
déposées aux AE du Jura à Porrentruy et répertoriées par Henry Spira.
24
25
- Liasses de factures du
de taxis à la demande
mention de l'identité
répertoriées par Henry
Garage Montavon à Porrentruy, se rapportant à des courses
de la Police cantonale ou de la Gendarmerie d'Armée, avec
des réfugiés transportés, déposées aux AE de Berne, et
Spira.
- Liste nominative de 6300 réfugiés civils refoulés, dressée par les AF et remise
à M. le Juge K o r m a n , Brooklyn, N Y , et disponible sur Internet.
Documents et dossiers divers
a) ex A F , Berne:
E5330 (Auditeur en chef de l ' A r m é e ) :
1975/95-98/2254/1943 Dossier pénal c/Demierre, Ferrin, Odier. Jugement
du 7 juin 1946 ( * ) du T r i b . militaire de la 1ère Division A. contre
Demierre et F e r r i n , et Ordonnance du 8 avril 1946 ( * ) signée par le Col
Matti, adjoint de l'Auditeur en c h e f , mettant le cap Odier au bénéfice
de la prescription.
1982/1-98/5004/1944 Dossier pénal c/Affif, Demierre, Galan, Grieder, Yvonne
Quain. Jugement du 12 octobre 1945 ( * ) rendu à Genève, dans la salle de
l'Alabama par le Tribunal territorial I, par lequel Affif et Grieder sont
acquittés, la procédure contre Galan est abandonnée, alors que Demierre
est condamné par défaut à deux mois d'emprisonnement sous déduction de
53 jours de détention préventive. Yvonne Quain sera ultérieurement acquittée
en mai 1 9 4 6 , par jugement du Tribunal militaire siégeant à Delémont.
1982/1-93/3/1945 Affaire Ferrin ( * )
1975/95-98/1013/1945 Affaire Ferrin ( * )
1975/95-98/99/1945 Affaire Ferrin ( * )
( * ) = Originaux déposés aux AF et copies microfilmées aux AE de Genève.
b) ex Dossiers personnels de la série " N "
N
2955
GROEN Gérard François NL
N
2985
WOLFF Eduard NL
N
3092
WOLFF Willem NL
N
23058 HERCENBERG Georges PL
N
6483
GROUSSARD Famille
N
3631
DEUTSCH Kurt D
N
4047
HOLLANDER Léo NL
N
20797 MENDES-FRANCE Cerf et Palmyre (père et mère de Pierre)
F
--
BLATT Rudi
NL
--
HECHT Alfred
--
HIRSCH Auguste Apatride
--
Col GROUSSARD Georges Gilbert
NL
c) ex Archives Nationales néerlandaises. La Haye:
Nombreux documents et déclarations se rapportant aux activités de Demierre en faveur
de citoyens néerlandais, dont des déclarations faites à leur arrivée en
Grande-Bretagne, entre 1942 et 1944, par des néerlandais rejoignant les forces
alliées et retransmises aux archives nationales à La Haye par l'Intelligence
Service.
Lettre originale en néerlandais, adressée par Léo Hollander fin septembre
1942, à la Légation des Pays-Bas à Berne, depuis le camp d'internement à
Châteauneuf-les-Bains (Puy-de-Dôme).
d) retrouvé chez la descendance du Cpl Demierre et la famille du GA Ferrin:
Attestations et certificats de reconnaissance signés par:
Colonel Gilbert GROUSSARD
Lieutenant de vaisseau de la Royal Navy Pat O ' L E A R Y , alias Capitaine Médecin
25
26
GUERISSE, de l'armée belge, qui deviendra Général et chef du service de santé.
Lt-Col. DEVIGNY, adjudant du Col Groussard
Victor FARRELL, chef de l'Intelligence Service à Genève et vice-consul de GrandeBretagne.
Bibliographie
- Rapport Carl Ludwig, 1957
- Commission Bergier: Rapport intermédiaire sur le refuge, n o v . 1 9 9 9
- Archives "JUNA" déposées à l'Institut d'Histoire Contemporaine EPFZ,
Zurich
- Croquet Jean-Claude: Chemins de passage. E d . Salévia, St.-Julien-en-Genevois, 1996.
- Hauser Claude: Les réfugiés aux frontières jurassiennes 1940-1945. Accueil et
refoulement. E d . v.Kaenel, St.-Imier.
- Klarsfeld Serge: Le Mémorial de la déportation des Juifs de France (75'000
personnes).
Le Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique (25'000
personnes).
- Koller Guido: La Suisse et les réfugiés 1933-1945, dans "Studien &
Quellen", Ed. Berne 1996
- Koller Guido Roschewski / AF: Flüchtlingsakten 1930 – 1950, im Schw.
Bundesarchiv, Ed. Bern 1999.
- Lasserre A n d r é : La politique vaudoise envers les réfugiés victimes du nazisme
1933 à 1945. Rapport au Conseil d'État vaudois, Lausanne, juin 2000,
Frontières et camps.
Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Lausanne 1 9 9 6 .
- Marandin Jean-Pierre: Aux frontières de la Suisse, du Lomont à la Trouée de
Belfort 39-45. E d . Collège des Quatre Terres, F-25310 Hérimoncourt
1987.
- Vacelet Marie-Antoinette: Le Territoire de Belfort dans la tourmente. 19391944. E d . Conseil Général du Territoire de Belfort/Archives
départementales, Belfort 1983, 2 tomes.
- Fivaz-Silbermann Ruth: Le refoulement de réfugiés civils juifs à la frontière
franco-genevoise. E d . Beate Klarsfeld Foundation, Paris 2000.
- In Memoriam: Mémorial de la déportation des Juifs des Pays-Bas. (lOO'OOO
personnes) Ed. La Haye, 1995.
- Anthoine Roger: Aviateurs piétons vers la Suisse 1940-45. E d . Secavia Genève 1997.
- Archives d'État de Genève, ouvrage collectif Les réfugiés civils et la frontière
genevoise durant la deuxième guerre mondiale. Fichiers et archives,
sept, 2000.
- Archives Fédérales: Etat systématique des fonds d'archives des cantons suisses
et de la Principauté de Liechtenstein, Ed. Berne sept. 2001.
- Spira H e n r y : Revue suisse d ' h i s t o i r e , 1999, N o . 2: L ' a t t i t u d e de la
Suisse envers les réfugiés juifs 1939-45, p. 273-279. Bull. de la Sté. cant.
jurassienne des Officiers, février 1998: Premiers résultats sur le
refoulement de juifs en Ajoie.
Actes 1998 de la Société Jurassienne d'Émulation: Le rôle de la Suisse
pendant la Seconde Guerre mondiale. Points de vue jurassiens, avec textes de
MM. François Kohler, François Wisard, Claude Hauser, Pierre-Olivier Walzer
et Henry Spira.
Revue historique neuchâteloise, 1998, No. 1: Flux et reflux des réfugiés le
long de l'arc jurassien.
Mémoires personnels
Cpl Demierre Fernand: Mémoires manuscrits en mains de sa descendance
Cap Burnier Edmond: Mémoires dactylographiés, en mains privées
Hercenberg Simon: Mémoires dactylographiés "Chronologie des années de g u e r r e " , avec de
26
27
nombreux documents et photos. 1 ex. est déposé à Zurich c/o Inst. d'Histoire
Contemporaine/EPFZ, 1 aux AE Genève, et 1 à la Bibliothèque Publique
Universitaire à Genève.
Témoignages audio-visuels
3 interviews audio-visuels ont été effectués par une équipe de la Fondation
ARCHIMOB, présidée par M. Frédéric Gonseth, cinéaste, et dont le siège est à la Croixsur-Lutry. Ces 3 interviews, n'ayant subi aucune coupure quelconque, ont été réalisés
au printemps de 2001 et sont déposés sous forme de vidéo-cassettes auprès des AE de
Genève, à disposition des chercheurs chargés de décrire objectivement ce qui se
passait aux frontières genevoises:
M. Simon Hercenberg, domicilié à Palaiseau F, qui fut hébergé chez
le Cpl Demierr e , fut chargé de missions d'espionnage en France occupée
par le SR suisse, puis rejoignit les Forces alliées en Grande-Bretagne
et fit partie de la Royal Air Force.
M. Alfred Hecht, domicilié à Amsterdam, né en 1 9 1 7 , qui vient de décéder le
2 0 . 0 8 . 0 1 , qui séjourna chez le cpl Demierre et rejoignit ensuite la RAF
en Grande-Bretagne.
M. Willem Wolff, domicilié à Rozendaal NL, qui séjourna également chez
Demierre, co-auteur des interventions auprès de la Commission
Bergier au printemps 2000 en faveur de Demierre.
Note: ces 3 interviews font partie des 21 cassettes remises récemment aux AE de
Genève, à disposition des chercheurs.
Abréviations:
AF = Archives Fédérales, Berne
AE = Archives d'État (Archives Cantonales)
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