04 PLINE le Jeune

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04 PLINE le Jeune
PLINE le Jeune
QUINDECEMVIR
?
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Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 2
PLINE
quindecemvir
?
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Page :
Présentation :
Pline le Jeune / Trajan / le Panégyrique
3
Annonce au lecteur
Les relations entre Pline et Trajan
Lettre de Pline à Trajan (au sujet des chrétiens)
Réponse de Trajan
Sur les dénonciateurs
Difficultés avec l' Egypte
Pline écrit à Tacite (son collègue)
Pline et Suétone sont liés d' amitié
'Tacite et moi ... par ordre du sénat'
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34
Conclusion
35
Annexe :
Dans Mt :
Des sénateurs ?
Notes :
38
40
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PRESENTATION
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1. PLINE LE JEUNE
Il fut successivement :
tribun du peuple...
En 93, sous Domitien auprès de la légion III°
sénateur
Gallica en Syrie.
préteur
Avant 100.
préfet du trésor public
Car le préfet du trésor était d'ordinaire nommé
consul
consul. Pline fut donc consul le 1° janvier 100,
avec une entrée en charge au 1° septembre 100.
légat
De l'été 111 à l'été 113, en Bithynie et en Pont.
il revient à Rome...
D'abord juge, puis 'avocat tiré du nombre des
juges' (Lettre III-9).
'optimus'
Titre décerné par le sénat durant l'été 114
augure...
Dignité sacerdotale acquise à vie.
• tribun :
'Vous me demandez s'il vous convient de plaider pendant que vous êtes
tribun. Pour le bien déterminer, il est bon de savoir quelle idée vous vous faites
de cette dignité...
Pour moi, tant que j'ai exercé cette charge... je ne me suis chargé d'aucune
cause. Je croyais :
qu'il était contre la bienséance que le magistrat à qui la première place est
due en tout lieu, devant qui tout le monde devait être debout, se tînt lui-même
debout pendant que tout le monde serait assis ;
que lui, qui a le droit d'imposer silence à qui lui plaît, fût obligé de se taire
quand il plaît à l'horloge ;
que lui, qu'il n'est pas permis d'interrompre, fût exposé à s'entendre dire
des injures, traité de lâche s'il les souffre, de superbe s'il s'en venge...
J'ai donc préféré être le tribun de tous nos citoyens, que l'avocat de
quelques-uns. Je vous le répète, tout dépend de savoir ce que vous pensez du
rang que vous tenez, quel rôle vous avez résolu de choisir.'
(Pline : Lettre à Pompée Falcon I-23)
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Domitien :
Après l'assassinat de Domitien, on trouva dans les papiers de celui-ci une
accusation contre Pline qui ne conserva la vie que par la mort de Domitien :
'... je ne fus pas accusé devant Domitien sous l'empire de qui ces
aventures arrivèrent. Je ne l'eusse pas échappé s'il eut vécu : car on trouva dans
son portefeuille une requête donnée contre moi par Carus.'
(Pline : Lettre à Sura VII-27)
Dans le Tome IX : Les évangiles synoptiques (Voir aux pages 66 et 67), j'ai
cité une réflexion de Pline sur Domitien :
'Domitien... haï, détesté de tout le monde... usant de son droit de
souverain pontife ou plutôt déployant toute la fureur du tyran, il convoqua
les autres pontifes non pas dans son palais, mais dans sa maison d'Albe. Là, sans
aucune formalité et par un crime plus grand que celui qu'il voulait punir, il
déclare incestueuse cette malheureuse fille, sans la citer, sans l'entendre ; lui qui,
non content d'avoir débauché sa nièce, avait encore causé sa mort.'
(Pline : Lettre à Minucianus IV-11)
En commentaire, j'ajoutais : 'de toutes les Lettres que j'ai lues, c'est la
seule qui relate un tel événement et qui critique, avec tant de violence, le
comportement d'un empereur'. Aujourd'hui, je puis ajouter : j'ai noté, de la part
de Pline, une honnêteté intellectuelle et une soumission servile envers
l'empereur ; il écrit comme un courtisan s'obligeant à dire toujours la vérité. J'en
déduis que la Lettre à Minucianus fut écrite après que la condamnation à la
damnatio memoriae ait été prononcée à l'encontre de Domitien.
• sénateur :
'Ceux qui songeaient à s'élever aux charges demeuraient debout à la porte
du sénat, obligés d'être spectateurs avant que d'être acteurs dans le conseil
public. Chacun avait son père pour maître. (Ainsi) ils apprenaient... quel était le
pouvoir de celui qui proposait, le droit de celui qui opinait, l'autorité de chaque
magistrat, la liberté de tous les autres, quand et comment il fallait parler...
Pour nous, il est vrai que nous avons servi dans les armées pendant notre
jeunesse... nous sommes aussi entrés, tout jeunes, au sénat, mais en un sénat
toujours tremblant, toujours muet, où l'on ne pouvait sans péril dire ce qu'on
pensait et, sans infamie, ce qu'on ne pensait pas.'
(Pline : Lettre à Ariston VIII-14)
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préteur :
Pline fut nommé un an plus tôt qu'il n'aurait dû l'être selon les usages, ceci
par dispense spéciale de l'empereur (Pline : Lettre à Macrinus VII-6). Il était encore
préteur en janvier 100...
• légat (avec la) puissance consulaire :
Trajan le nomma avec ce titre pour la province formée par la réunion de
la Bithynie et du Pont. Cette charge lui donnait la puissance de décider (à la
place et au nom) de l'empereur. Elle était concrétisée par un cortège de douze
licteurs, au lieu des cinq dont devra se contenter son successeur : Tertullus,
nommé en l'été 113. (Tertullus avait été consul avec Pline en l'année 100).
Trajan confia à Pline cette legatio Augusti consulari potestate pour les
raisons suivantes : tous les deux étaient liés d'amitié, Trajan connaissait parfaitement Pline et savait que celui-ci appliquerait scrupuleusement ses consignes.
D'autre part, Pline étant féru de littérature, cette nomination devrait apporter la
paix et l'ordre dans cette province frontalière.
Simultanément, Trajan envoya Tacite à Ephèse comme légat
proconsulaire. Pline et Tacite étaient amis intimes et l'un et l'autre se
consacraient à la littérature et à l'histoire. Sans doute Trajan a-t-il voulu, par
cette double nomination, assurer dans cette région de l'Asie romaine la paix et la
remise en ordre, ce qui ne pouvait que anticiper sur des événements graves qui
allaient sous peu de temps survenir (la guerre contre les Parthes).
Pourquoi une remise en ordre ? ... Ne s'agirait-il pas du rétablissement du
culte des dieux païens, ordre, légitimité et puissance de l'empire romain, face à
l'expansion du christianisme dans ces régions ?
• augure :
'Vous vous réjouissez de ma promotion à la dignité d'augure et vous avez
raison. Il est toujours glorieux d'obtenir, même dans les plus petites occasions,
l'approbation d'un prince aussi sage que le nôtre. D'ailleurs, ce sacerdoce est non
seulement vénérable par son antiquité, mais il a cet avantage sur les autres qu'il
ne se perd qu'avec la vie. Tous les sacerdoces, à peu près égaux dans leurs
prérogatives, se peuvent ôter comme ils se donnent ; mais l'empire de la fortune
sur celui-ci se borne à la donner...
Mais ce qui vous plaît davantage, si j'en crois votre lettre, c'est que
Cicéron fut augure.
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Vous me voyez avec joie marcher dans la carrière des honneurs sur les
traces d'un homme que je voudrais suivre dans celle des sciences. Et plut au ciel
qu'après être parvenu beaucoup plus jeune que lui au consulat et au sacerdoce,
je puisse, au moins dans ma vieillesse, posséder une partie de ses talents.'
(Pline : Lettre à Arrien IV-8)
2. TRAJAN
Il fut adopté par Nerva en septembre 97 et il fut nommé consul pour la 2°
fois pour le 1° janvier 98, en succession à lui-même. Trajan fut absent de Rome
lorsqu'un 3° consulat (1° janvier 99) lui fut attribué car il était sur les rives du
Danube. A ce moment, il refusa ce consulat. Le sénat fit de nombreuses
démarches auprès de lui afin qu'il accepte cette charge.
Trajan se maria en deuxièmes noces à Pompeia Plotina qui fut très
respectueuse de la charge de son mari, l'aida afin d'éviter tout scandale et
l'amena à vivre une vie simple et honnête. Trajan avait une sœur Marciana, qui
eut une fille Matidia. Celle-ci fut la mère de Julia Sabina, femme d'Hadrien.
Plotine et Marciana reçurent le titre d'augustes.
3. LE PANEGYRIQUE DE TRAJAN
Ayant été nommé consul pour le 1° janvier (la nomination relevait des
comices) alors que Trajan était empereur, Pline eut à prononcer devant le sénat
un discours qui nous est parvenu sous le titre de Panégyrique de Trajan :
'Les devoirs du consulat m'ont engagé à remercier le prince au nom de la
république. Après m'en être acquitté dans le sénat d'une manière convenable au
lieu, au temps, à la coutume, j'ai cru qu'en bon citoyen je devais jeter sur le
papier les choses que j'avais dites et leur y donner beaucoup plus d'étendue.'
(Pline : Lettre à Sévère III-18)
... ce qui signifie : après retouches et/ou compléments (selon certains entre 115
et 120, alors que Tacite aurait fait de même pour ses Annales à la même date).
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ANNONCE AU LECTEUR
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1. Panégyrique de Trajan :
J'ai analysé ce long texte pour y chercher quelque mention éventuelle
d'événements ayant une relation avec la religion chrétienne ou, plus simplement,
quelque information précisant des points de l'histoire romaine en cette fin de I°
siècle.
2. Lettres :
J'ai noté :
Lettres à Tacite :
I-6 / I-20 / (II-11 : à un autre, mais où il est fait mention de Tacite)
IV-13 / VI-9 / VI-16 (la mort de son oncle / éruption du Vésuve)
VII-20 (suite du récit de l'éruption : ce que fit Pline le Jeune)
VII-33 / VIII-7 / IX-14
(IX-23 : au Cirque, un chevalier romain demande à son voisin qui lui disait
s'occuper des belles-lettres : Etes-vous Tacite ou Pline ?)
Lettre de Tacite à Pline
IX-10
Lettres à Suétone :
I-18 / (I-24 : sur un terrain que Suétone veut acheter)
(V-12 : mention de Suétone)
(X-95 et 96 : à Trajan sur Suétone)
Correspondance entre Pline et Trajan :
(La totalité du chapitre X) / (dont : X-97 et 98 (sur les chrétiens)
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LES RELATIONS ENTRE
PLINE ET TRAJAN
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1.
La lettre suivante offre (à un correspondant) le modèle littéraire d'une
lettre de courtisan :
'L'empereur m'a fait l'honneur de m'appeler au conseil qu'il a tenu en sa
maison des Cent Chambres (c'est le nom du lieu). Je ne puis vous dire combien
j'y ai eu de plaisir, car qu'y a-t-il de plus agréable que de voir découvert la justice, la majesté, l'affabilité du prince dans un séjour écarté où elles se manifestent
davantage ? ...
Vous voyez combien ces jours ont été honnêtement et utilement employés.
Ils étaient mêlés de divertissements très agréables. Tous les jours, l'empereur
nous admettait à sa table, très frugale par rapport à un si puissant prince.
Quelque fois il faisait jouer des comédies ; d'autres fois une partie de la nuit se
passait en conversations charmantes. Le dernier jour, et avant notre départ, il prit
soin (tant sa bonté descend dans le détail) de nous envoyer à chacun des
présents.'
(Pline : Lettre à Cornélien VI-31)
2. Le lecteur se reportera plus loin à la page 21(= V. Rufus enseigna à Pline le
stoïcisme) :
'La pompe funèbre de Virginius Rufus, également distingué par son mérite et par sa fortune, vient de donner aux romains un spectacle des plus beaux et
des plus mémorables qu'ils aient eus depuis longtemps. Il a joui trente années de
sa gloire ; il a eu le plaisir de lire des poèmes et des histoires à sa louange et de
se voir revivre avant que de mourir. Trois fois consul, il se vit élevé au plus
haut rang où pouvait monter un particulier qui n'avait pas voulu être souverain.
Suspect ou même odieux par ses vertus aux empereurs, il s'était sauvé de leur
jalousie et de leur haine ; mourant, il a eu la satisfaction de laisser la république
entre les mains du meilleur de tous les princes (Trajan) et qui d'ailleurs
l'honorait d'une amitié particulière. Il semble que les destins aient réservé un si
grand empereur pour faire les honneurs de funérailles d'un si grand homme.
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Il a vécu quatre-vingt-trois ans, toujours heureux, toujours admiré. Sa
santé fut parfaite et il n'eut d'autre incommodité qu'un tremblement de mains,
sans aucune douleur. Il est vrai que sa mort a été longue et douloureuse ; mais
cela même n'a fait que rehausser sa gloire.
Comme il exerçait sa voix pour se préparer à remercier publiquement
l'empereur du consulat où il avait été élevé, un livre assez grand, qu'il tenait,
échappe par son propre poids à un homme de cet âge et qui était debout. Il veut
le retenir et se presse de le ramasser ; le plancher était glissant, le pied lui
manque : il tombe et se rompt une cuisse...
Les obsèques de ce grand homme répandent un nouvel éclat sur
l'empereur, sur notre siècle, sur le barreau même. Tacite, consul, a prononcé son
éloge...
Nous étions originaires du même pays ; nous étions nés dans des villes
voisines l'une de l'autre ; nos terres se touchaient. Il m'avait été laissé pour tuteur
et avait eu pour moi la tendresse d'un père. Je n'ai point obtenu de charge qu'il ne
l'ait briguée publiquement pour moi et qu'il n'ait accouru du fond de sa retraite
pour m'appuyer de sa présence et de son crédit, quoique depuis longtemps il ait
renoncé à ces sortes de devoirs. Enfin, le jour que les prêtres ont coutume de
nommer ceux qu'ils croient les plus dignes du sacerdoce, jamais il ne manqua de
me donner son suffrage.'
(Pline : Lettre à Voconius Romanus II-1)
3. La correspondance entre Pline et Trajan nous permet de disposer de près d'une
centaine de lettres dont un peu plus de la moitié est écrite par Pline : demandes
de faveurs ou d'honneurs pour certains de ses amis, puis notes d'un gouverneur
réclamant des ordres ou informant de certaines difficultés administratives, l'autre
partie étant les réponses de Trajan avec les décisions, ou les encouragements
qu'un empereur doit à son ami, par ailleurs homme de confiance et gouverneur
de province. Une des premières lettres est écrite au sujet du destinataire de la
lettre précédente :
'La bienveillance dont vous m'honorez, empereur le meilleur (imperator
optime), et dont je reçois tant de preuves me donne la hardiesse de vous
demander des grâces pour mes amis entres lesquels Voconius Romanus tient
l'un des premiers rangs. Nous avons été élevés et nous avons toujours demeuré
ensemble. Ces raisons m'avaient engagé à supplier votre auguste père (Nerva)
de vouloir bien lui donner place dans le sénat, mais il a été réservé à votre bonté
de me faire cette faveur...'
(Pline : Lettre à Trajan X-3)
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4. (La traduction utilisée pour toutes les citations de la correspondance de Pline
est celle, publiée sous la direction de M. Nisard - Firmin Didot - Paris 1853,
réalisée par de Sacy Elle offre un texte ayant un certain parfum (le temps ?) qui
laisse le lecteur dans une incertitude (au départ) face aux deux correspondants :
l'empereur et son gouverneur. Ainsi, lecteur, pourras-tu t'approcher, peu à peu,
de la compréhension des mentalités qu'il est fondamental de bien maîtriser pour
prendre acte (ultérieurement) des échanges de lettres au sujet des chrétiens.)
5. Les premières lettres :
Je ne sais si Pline les a rangées lui-même dans l'ordre où elles se trouvent,
mais les premières lettres nous apportent la preuve de la componction et de
l'onctuosité de l'auteur qui, presque toujours, écrit pour demander quelque passedroit destiné à divers amis :
X-4 le droit de bourgeoisie romaine
pour son médecin égyptien
et
pour deux affranchis.
X-5 (remerciements au sujet du dit médecin)
X-6 le droit de bourgeoisie romaine
pour la femme d'un autre médecin
et
trois de ses parents.
X-7 la charge de préteur
pour un ami.
X-8 la dignité d'augure ou de septemvir pour lui-même.
X-11 une augmentation
pour son propre trésorier.
X-12 un poste de gouverneur
pour un ami.
----------------6. Pline écrit à l'empereur Trajan au sujet de condamnés à mort (il y a parfois
plus de dix ans) ; ils n'ont jamais été graciés, n'ont jamais subi leur peine et sont
actuellement employés à gage (donc au su de tout le monde) par les services
publics. Doit-on régulariser leur situation et les remettre en liberté ?
'La permission que vous m'avez donnée, Seigneur (Domine), de vous informer de mes doutes, me fait espérer que vous ne croirez point trop vous
abaisser si je vous supplie de descendre jusqu'à mes petits embarras.
Dans la plupart des villes, particulièrement à Nicomédie et à Nicée,
quelques gens, quoique condamnés, soit aux mines, soit à servir de gladiateurs,
soit à d'autres peines semblables, non seulement servent comme esclaves
publics, mais en reçoivent mêmes les gages.
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En ayant été averti, j'ai beaucoup hésité sur ce que je devais faire. D'un
côté je trouvais trop rigoureux de renvoyer au supplice après un long temps des
hommes dont la plupart sont vieux et qui mènent une vie fort sage et fort réglée
ainsi qu'on me l'assure ; de l'autre, je ne croyais pas honnête de retenir au service
de la république des criminels condamnés, mais aussi je jugeais qu'il lui serait
onéreux de les nourrir oisifs, et dangereux de ne les nourrir pas.
J'ai donc été contraint de suspendre ma décision jusqu'à la vôtre. Vous
demanderez peut-être comment il a pu se faire qu'ils se soient dérobés à leur
condamnation. Je m'en suis informé sans en avoir pu rien découvrir : c'est ce que
je puis vous certifier. Les décrets de leur condamnation m'ont été présentés, mais
je n'ai vu nul acte par lequel il paraisse que la peine leur ait été remise. Il y en a
pourtant quelques-uns qui m'ont dit qu'à leurs très instantes supplications les
gouverneurs ou leurs lieutenants les avaient fait mettre en liberté. Ce qui pourrait
donner lieu de le penser, c'est qu'il n'est pas croyable que personne eût osé
l'entreprendre sans y être autorisé.'
(Pline : Lettre à Trajan X-40)
• j'ai donc été contraint :
Est-ce 'inspiration' du traducteur ou 'mémoire' du texte des Actes des
Apôtres dans lequel Paul explique comment il a été contraint de faire appel à
l'empereur ?
J'ai vu ces gens de Nicomédie et de Nicée comme des chrétiens (?) ayant
été condamnés (il y a parfois plus de dix ans) soit aux mines, soit à servir de
gladiateurs et à qui on a fait remise de la peine d'une telle façon que beaucoup
ont été au courant parmi le peuple, puisque ces 'condamnés' ont été utilisés
comme esclaves publics avec le statut d'être à gages. Une confirmation de cette
hypothèse peut-elle se trouver dans le fait que, pour Pline, il ne s'agisse là que
d'une question qu'il ne veut pas paraître considérer comme très grave, puisqu'il
la range parmi ses petits embarras ?
Voici qu'elle fut le réponse de Trajan :
7. 'Souvenez-vous que vous avez été envoyé dans cette province principalement
parce qu'il y avait beaucoup d'abus à réformer. C'est un des plus grands qui se
puisse imaginer que des criminels, condamnés à des peines capitales, non
seulement en aient été affranchis sans qu'aucune puissance légitime s'en soit
mêlée, mais qu'ils aient encore été constitués dans des emplois qui ne doivent
être remplis que par des esclaves exempts de tout reproche.
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Il faut donc faire subir leur condamnation à ceux qui ont été jugés
pendant ces dix années dernières et qui n'en ont pas été valablement déchargés.
Que s'il s'en trouve de condamnés avant dix ans, qui soient vieux et caduques, il
faut les employer à des usages qui approchent le plus de leurs peines.
Ordinairement, on charge ces sortes de gens de soigner les bains, de nettoyer les
égouts, de travailler aux réparations des grands chemins et des rues.'
(Trajan : Lettre à Pline X-41)
• abus à réformer :
L'empereur rappelle à Pline l'objet de son choix comme gouverneur de
Nicomédie et Nicée : ce sont des régions où il s'est produit toutes sortes d'abus,
mais le texte de Trajan ajoute aussitôt la précision : c'est un des plus grand
abus (que celui que vous signalez !). Il s'agit donc de condamnés à mort qui
n'ont pas été exécutés, mais de gens qui avaient commis un des plus grands
crimes : ne serait-ce pas celui de rébellion ouverte contre l'Etat ou encore ne
sont-ils pas fautifs d'avoir pratiqué une religion non licite, d'où le crime de lèsemajesté ?
Tant Pline que Trajan ont évité, chacun dans sa lettre, de faire mention
du mot de chrétien. Les conditions de transmission des lettres à l'époque n'en
seraient-elles pas l'explication ? Il est inutile de raviver officiellement par un
courrier pouvant être ouvert, donc connu de tous, une question (la condamnation
des chrétiens) qui est latente depuis plus de dix ans. Cette date n'est pas
mentionnée dans la lettre de Pline ; seul Trajan évoque ces dix années et ceci
m'a suggéré que la condamnation de ces...chrétiens (?) aurait peut-être eut lieu
sous le principat précédent, ce qui expliquerait que certaines condamnations
n'aient pas été exécutées mais mises en attente de décision jusqu'à confirmation
de la position du sénat ?
Il n'en reste que la position de Trajan doit être prise en compte : il
n'hésite pas à ordonner le supplice de ceux-là qui, condamnés depuis presque dix
ans, n'ont pas été exécutés et ont travaillé pour la communauté en menant une
vie fort sage et fort réglée, montrant ainsi que ce ne sont pas des criminels
ordinaires (= ils ont eu, durant cette longue période, de si nombreuses occasions
de s'enfuir ou de faire de nouveaux crimes, or ils ont atteint une sage
vieillesse !).
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8. Dans la lettre ci-dessus (= 6), Pline a signalé à l'empereur l'affaire des
condamnés (à des peines capitales) qui n'ont pas subi leur peine et il a exposé
que ceci arriva particulièrement à Nicomédie et à Nicée. Les lettres qui
suivent (dans l'ordre retenu pour le recueil des Lettres), vont informer l'empereur
de divers scandales financiers arrivés d'abord à Nicomédie, puis à Nicée,
comme si les gens de l'une et l'autre villes avaient agi indépendamment de
l'administration romaine, cautionnant ainsi la non-exécution, depuis dix ans et
plus, des condamnés à mort (... des chrétiens .) :
8.1. Lettre de Pline :
'Les habitants de Nicomédie, Seigneur (Domine), ont dépensé pour
se faire un aqueduc, trois millions trois cent vingt neuf mille sesterces et cet
ouvrage a été laissé imparfait, et même est détruit. On a en, depuis, commencé
un autre et on y a mis deux millions de sesterces. Il a été encore abandonné...'
(Pline : Lettre à Trajan X-46)
8.2. Réponse de Trajan :
'En vérité, vous n'en devez pas moins apporter à découvrir par la
faute de qui les habitants de Nicomédie ont perdu de si grandes sommes et si ces
ouvrages commencés et laissés ne leur ont point servi de prétexte à se faire de
gratifications mutuelles. Vous me ferez savoir ce que vous en aurez appris.'
(Trajan : Lettre à Pline X-47)
8.3.- Lettre de Pline :
'On a commencé à Nicée, Seigneur (Domine), un théâtre très grand.
Quoique bâti en partie, il est encore imparfait et coûte déjà plus de dix millions
de sesterces, ainsi que je l'ai entendu dire, car je n'ai pas approfondi le fait... Il y
a lieu de délibérer si on l'achèvera, si on l'abandonnera, ou s'il le faut même
détruire, car les ouvrages faits pour l'appuyer et pour le soutenir me paraissent
peu solides et engagent une grande dépense...
Les mêmes habitants de Nicée ont commencé, avant mon arrivée, à
rétablir un lieu d'exercice que le feu a détruit, mais ils le font beaucoup plus
ample et plus grand qu'il n'était. Cela leur coûte encore et il est à craindre que ce
ne soit inutilement... Comme je crains que dans l'une de ces entreprises les
deniers publics, et que dans l'autre vos bienfaits ne soient mal placés, je me vois
obligé de vous supplier d'envoyer ici un architecte...'
(Pline : Lettre à Trajan X-48)
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8.4. Réponse de Trajan :
'Vous examinerez et réglerez, mieux que personne, vous qui êtes sur
les lieux, quel parti on doit prendre sur le théâtre de Nicée ; Il me suffira de
savoir quel est votre avis. Quand l'ouvrage sera fini, vous exigerez l'application
des cautions qui ont été promises pour lui (propter quod illa promissa sunt).'
(Trajan : Lettre à Pline X-49)
8.5. Lettre de Pline :
'Quand je songe à l'étendue de votre empire et plus encore à la
grandeur de votre âme, je conçois qu'il soit très convenable de vous proposer des
ouvrages dignes de votre gloire... Sur les confins du territoire de Nicomédie, il y
a un lac très grand par lequel on transporte, dans des bateaux, à peu de frais et
sans beaucoup de peine, le marbre, les fruits, le bois et toute autre chose jusqu'au
grand chemin. De là on est obligé de se servir de charrois pour les voiturer
jusqu'à la mer et cela est d'une grande fatigue et d'une grande dépense... Il
faudrait qu'on examinât... si le lac est plus haut que la mer...
J'ai trouvé près de là (donc : ailleurs !) un très vaste bassin creusé
autrefois par un roi (mais ce bassin est resté inachevé, on ne sait pourquoi).
Mais j'en ai une passion d'autant plus vive de vous voir achever ce que des rois
ont pu seulement commencer.'
(Pline : Lettre à Trajan X-50)
8.6. Réponse de Trajan :
'La jonction de ce lac à la mer peut me tenter, mais il faut bien
prendre garde qu'en l'y joignant, il ne s'y écoule tout entier. Assurez-vous de la
quantité d'eau qu'il reçoit...
Je vous enverrai d'ici quelqu'un versé dans la connaissance de ces sortes
d'ouvrages.'
(Trajan : Lettre à Pline X-51)
8.7. Pline propose des mesures visant à réduire des frais de déplacement
abusifs :
'En examinant les dépenses qui se font par les byzantins et qui sont très
grandes, j'ai trouvé, Seigneur (Domine), qu'ils vous envoyaient tous les ans un
député pour vous rendre leurs hommages et vous en porter le décret et qu'ils lui
donnaient douze mille sesterces'. (Lettre X-52)
8.8. Trajan donne son accord (Lettre X-53)
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8.9. La question posée par Pline :
(texte intégral de la lettre)
'Je vous supplie, Seigneur (Domine), de me marquer vos intentions
sur les privilèges dont le temps est expiré : si c'est votre volonté qu'ils continuent
et pour combien de temps.
Dans l'incertitude où je suis, je crains de manquer également des deux
côtés, soit que j'autorise des choses défendues, soit que j'en défende de
permises.'
(Pline : Lettre à Trajan X-54)
• les privilèges :
Demeurant dans le cadre de l'hypothèse que j'ai proposée ci-dessus (paragraphe 6 / page 11 : voir la note sur j'ai été contraint), puis-je suggérer que ces
privilèges correspondent aux habitudes prises par les gens de Nicomédie et de
Nicée de pratiquer impunément le culte chrétien en contradiction avec le fait
que celui-ci soit interdit puisqu'il n'a pas été reconnu licite par le sénat. Depuis
l'époque de Tibère, le culte chrétien a été l'objet de demandes instantes
d'interdiction (= de persécutions) de la part du sénat, mais ces demandes n'ont pu
aboutir d'abord à cause de l'opposition de Tibère, puis pour diverses raisons
sous Caius puis sous Claude.
C'est seulement sous Néron que la première persécution arriva et cette même
persécution fut poursuivie au début du principat de Vespasien (mais il
suspendit), puis reprise sous Domitien (mais il suspendit) alors que la loi était
toujours valide : elle n'a pas été annulée par la damnatio memoriae décidée
contre Néron et Domitien, puisque l'origine de cette loi est bien antérieure à
l'un et l'autre principats : les XII Tables
... c'est à dire environ six siècles auparavant !.
La question posée par Pline à l'empereur est :
La loi des XII Tables
et
le décret pris en l'an 568 de la fondation de Rome
(en 186 av. J.-C.)
doivent - ils toujours être appliqués ?
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 16
8.10. Réponse de Trajan :
(texte intégral de la réponse)
'Les privilèges dont le terme est expiré ne doivent plus avoir
d'autorité : c'est pourquoi je me suis fait une loi très particulière d'en envoyer
dans toutes les provinces avant qu'elles pussent en avoir besoin.'
(Trajan : Lettre à Pline X-55)
L'affaire étant très grave, voici le texte latin : 'diplomata
quorum
praeteritus est dies in usu esse non debent ideo inter prima injungo mihi ut per
omnes provincias ante mittam nova diplomata quam desiderari possint'. C'est à
dire : Cessez les privilèges et appliquez strictement la loi et le décret.
9. Les lettres suivantes échangées entre Pline (lettre posant une question) et
Trajan (réponse à la question) sont relatives :
à l'Apamée :
ils disposent du 'privilège d'administrer leurs affaires
publiques comme il leur plaît' (Pline : Lettre à Trajan X-56 / réponse : X-57).
les habitants de Nicomédie font une nouvelle construction ce qui va
obliger à déplacer le temple de Cybèle ; la réponse est que 'si la situation des
lieux le demande... transportez le temple en un lieu qui vous paraîtra plus
commode'.
(Pline : Lettre à Trajan X-58 / réponse : X-59)
C'est alors que viennent les deux documents suivants :
10. 'Nous avons célébré, Seigneur (Domine), avec toute la joie que vous
méritez, ce jour où, en vous chargeant de l'empire, vous l'avez sauvé. Nous
avons prié les dieux de conserver votre personne sacrée et vos vertus au genre
humain, dont elles font tout le repos et la sûreté.
Vos troupes et tout le peuple ont renouvelé, entre mes mains, leur serment
de fidélité dont je leur ai dicté la formule en la manière ordinaire, et tous ont
signalé leur zèle à l'envi.'
(Pline : Lettre à Trajan X-60)
11.- Réponse de Trajan :
'Je suis satisfait, mon très cher Pline, d'avoir appris par votre lettre
que vous avez, à la tête des troupes et du peuple, célébré avec tant de joie et de
zèle le jour de mon avènement à l'empire.'
(Trajan : Lettre à Pline X-61)
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Pline le Jeune - 17
Ainsi : tout est rentré dans l'ordre :
Les troupes et tout le peuple ont sacrifié
aux dieux païens ainsi qu'à l'empereur
avec joie et zèle ...
12. Les Lettres suivantes sont relatives soit à un problème fiscal, soit à un
accusé qui n'a pas fait appel, comme il en avait le droit, de sa condamnation :
'Vous l'enverrez lié aux préfets du prétoire car ce n'est pas assez
d'exécuter, contre un criminel, une condamnation que, par sa désobéissance, il a
méprisée'
(Trajan : Lettre à Pline X-65)
Dans les Lettres X-69 et 70, il est encore traité de l'affaire du lac ; puis
diverses affaires de droit (héritages / loi Pompeia...) et vœux divers envoyés à
l'empereur ('votre gloire immortelle') et remerciements (' la gloire et le bonheur
de la république') ; une affaire d'aqueduc à Sinope dans le Pont, une demande en
faveur de Suétone (réponse : 'j'ai ordonné que le brevet en fût enregistré') et
viennent alors les deux lettres sur les chrétiens (X-97 et 98 : voir ci-dessous).
Suivent : une affaire d'aqueduc, des demandes de droit de bourgeoisie romaine,
la loi Pompeia, et - pour terminer - une affaire de route qui permet de conclure :
'Votre confiance en mon affection pour vous a été justifiée
mon très cher Pline...'
(Trajan : Lettre à Pline CXXII)
_______________
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 18
LETTRE DE PLINE A TRAJAN
(au sujet des chrétiens)
_______________
'Je me fais une religion, Seigneur (Domine), de vous exposer tous mes
scrupules, car qui peut mieux ou me déterminer ou m'instruire ? Je n'ai jamais
assisté à l'instruction et au jugement du procès d'aucun chrétien. Ainsi je ne sais
sur quoi tombe l'information que l'on fait contre eux, ni jusqu'où l'on doit porter
leur punition.
J'hésite beaucoup sur la différence des âges. Faut-il les assujettir tous à la
peine, sans distinguer les plus jeunes des plus âgés ? Doit-on pardonner à celui
qui se repent ? ou : Est-il inutile de renoncer au christianisme quand une fois on
l'a embrassé ? Est-ce le nom seul que l'on punit en eux ou sont-ce les crimes
attachés à ce nom ?
Cependant, voici la règle que j'ai suivie dans les accusations intentées
devant moi contre les chrétiens. Je les ai interrogés s'ils étaient chrétiens. Ceux
qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois et je les ai
menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés. Car de quelle
nature que fût ce qu'ils confessaient, j'ai cru que l'on ne pouvait manquer à punir
en eux leur désobéissance et leur invincible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres,
entêtés de la même folie, que j'ai réservés pour les envoyer à Rome parce qu'ils
sont citoyens romains.
Dans la suite, ce crime venant à se répandre, comme il arrive
ordinairement, il s'en est présenté de plusieurs espèces. On m'a remis entre les
mains un mémoire anonyme, comprenant beaucoup de noms (de gens) qui
nièrent être chrétiens ou l'ont été (qui negarent se esse christianos aut fuisse) :
en ma présence et dans les termes que je leur prescrivais, ils ont invoqué les
dieux et offert de l'encens et du vin à votre Image que j'avais fait apporter
exprès avec les statues de nos divinités.
Ils ont même maudit Christ ce à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer
ceux qui sont véritablement chrétiens. J'ai donc cru qu'il fallait les absoudre.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 19
D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient
chrétiens (esse se christianos dixerunt) et aussitôt après ils l'ont nié déclarant
que, véritablement, ils l'avaient été mais qu'ils ont cessé de l'être (fuisse quidem
sed desisse), les uns il y avait plus de trois ans, les autres depuis un plus grand
nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces gens ont adoré
votre Image et les statues des dieux.
Tous ont chargé Christ de malédictions (ii et Christo maledixerunt). Ils
assuraient que toute leur erreur et leur faute avaient été renfermées dans ces
points :
ˆ
qu'à un jour marqué ils s'assemblaient avant le lever du soleil et chantaient
tour à tour des hymnes à la louange de Christ, comme s'il eût été Dieu ;
ˆ
qu'ils s'engageaient par serment non à quelque crime, mais à ne point
commettre de vol, ni d'adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne
point nier d'un dépôt ;
ˆ
qu'après cela, ils avaient coutume de se séparer et ensuite de se rassembler
pour manger en commun des mets innocents ;
ˆ
qu'ils avaient cessé de le faire depuis mon édit par lequel, selon vos
ordres, j'avais défendu toutes sortes d'assemblées.
Cela m'a fait juger d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité par la force
des tourments à deux filles esclaves qu'ils disaient être dans le ministère de leur
culte, mais je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès et,
par cette raison, j'ai tout suspendu pour vous demander vos ordres.
L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, par la multitude de ceux qui
sont enveloppés dans ce péril, car un très grand nombre de personnes de tout
âge, de tout ordre, de tout sexe sont et seront tous les jours impliquées dans
cette accusation.
Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes : il a gagné les
villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier et qu'il peut
être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples qui étaient presque
déserts sont fréquentés et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent.
On vend partout des victimes qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De là,
on peut juger quelle quantité de gens peuvent être ramenés, si l'on fait grâce au
repentir.'
(Pline : Lettre à Trajan X-97)
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 20
REPONSE DE TRAJAN A PLINE
_______________
'Vous avez, mon très cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans
l'instruction du procès des chrétiens qui vous ont été déférés, car il n'est pas
possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaires. Il ne
faut pas en faire perquisition : (mais) s'ils sont assurés et convaincus, il faut les
punir. Si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien et qu'il le prouve par sa
conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir de
quelque soupçon qu'il ait auparavant été chargé.
Au reste, dans nul genre de crime, l'on ne doit recevoir des dénonciations
qui ne soient souscrites de personne : car cela est d'un pernicieux exemple et
n'est plus acceptable aujourd'hui (nam et pessimi exempli nec nostri saeculi est).'
(Trajan : Lettre à Pline X-98)
(Notes sur ces deux textes :)
1. Lettre de Pline :
• leur punition :
Il n'y a, pour Pline, aucune loi déclarant licite la religion des chrétiens ; ils
sont donc punissables. Mais Pline s'interroge sur le degré de responsabilité de
ceux que l'on accuse d'être chrétiens : Pratiquent-ils ? (= accomplissent-ils avec
régularité les rites de la religion chrétienne ?) Jusqu'à quel point est-ce
condamnable ? Quel est leur engagement dans la religion chrétienne ?
• la différence des âges :
Selon les stoïciens, les enfants(1) n'ont pas la raison et ils ne l'acquièrent
que peu à peu, en prenant de l'âge. Les chrétiens sont-ils alors responsables de
façon égale quel que soit leur âge, c'est à dire ont-ils ‘tous’ la même faculté de
discernement ?
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 21
Et : un chrétien ne serait-il pas un homme(2) n'ayant pas acquis (quel que
soit son âge) toute sa faculté d'intelligence ?
Pline, en posant cette question, atteste de sa formation d'abord par
Virginius Rufus (Voir ci-dessus pages 8 et 9 : Tacite prononça son oraison
funèbre sous Trajan), puis par Rusticus Arulenus, philosophe stoïcien.
• le nom seul :
C'est à dire : doit-on punir quelqu'un parce qu'il EST chrétien ou parce qu'il
AGIT en chrétien ? Mon lecteur trouvera dans les écrits de Tertullien
l'argumentation suivant laquelle les chrétiens sont condamnés à mort à cause du
nom de chrétien.
• citoyens romains :
Ceci est l'information que, sous Trajan, lorsqu'un chrétien possède la
citoyenneté romaine, il est envoyé à Rome pour y être jugé. Il n'en était pas ainsi
au temps de Paul. Celui-ci était citoyen romain et proclamait partout (et même
devant Agrippa, Bérénice et Festus le procurateur romain) la religion du Christ.
Or Paul "n'a rien fait qui mérite la mort" (Actes XXV-25)
La seule accusation qui aurait pu être portée contre Paul aurait été de
proclamer des prophéties nouvelles (autres que celles de la Sibylle) ou de détenir
des livres de prophéties non reconnus licites par le sénat (par exemple : le livre
de Mc notamment à cause des chapitres XII et XIII). Or Paul n'a contrevenu à
aucun de ces interdits.
• un mémoire anonyme :
Pline évoque une dénonciation anonyme. Etant gouverneur de province,
la police lui a remis un tel dossier.
• être chrétien :
C'est l'exacte formulation de la loi : non licet esse christianos.
• invoqué les dieux :
Lares
(dieux du dehors)
Pénates
(dieux de l'intérieur)
Mânes
(les trépassés).
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 22
• votre Image :
Pline met les accusés en face des statues des divinités romaines et de
l'image de l'empereur, ce qui revient à considérer celui-ci comme un dieu, alors
qu'il est encore vivant : depuis les temps de Paul, il y a eu beaucoup de
changements...
• mon édit... selon vos ordres :
Trajan a informé les gouverneurs en poste dans l'empire d'avoir à interdire toutes sortes d'assemblées. Pline, dans sa lettre à Trajan, donne des
informations faisant comprendre la raison de cet édit : les temples (païens) sont
devenus presque déserts car la religion du Christ s'étend, bien au-delà des villes,
vers les villages et les campagnes : le message de Jésus n'intéresse pas
seulement quelques intellectuels de la ville (souvent, ils sont plus ouverts à
toutes sortes de nouveautés), mais il touche les gens des villages et des
campagnes (moins intellectuels, ayant des réactions beaucoup plus réservées à
cause des problèmes concrets rencontrés par eux face à l'imprévisible des choses
de la nature).
L'ouverture aux villages et aux campagnes est, pour Pline, le révélateur du
danger de la religion du Christ : ce mal contagieux qui risque d'être une remise
en cause de la religion païenne.
2. Réponse de Trajan :
• il n'est pas possible :
Il est très difficile d'établir des motifs d'accusation auxquels on puisse
faire référence d'une forme certaine et générale, car tous les chrétiens ne
proclament pas sur la place publique. Pline a relaté comment ils s'assemblaient
avant le lever du soleil : leur culte n'a pas lieu en plein jour. Pline a rapporté
qu'ils s'engageaient par serment à ne pas commettre d'actes condamnables et
ceci évoque (sans le citer) le texte du sermon sur la montagne (dans Mt) : règle
de vie sociale acceptable par tous, y compris les païens.
• pas en faire perquisition :
A part le livre (de Mc) qui nous est connu comme le seul contenant des
prophéties et dont l'agrément ait été refusé en son temps par le sénat, il n'y aucun
autre écrit chrétien dont la possession soit (à notre connaissance) légalement
interdite dans l'empire romain.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 23
Si au cours de perquisitions on venait à trouver des documents chrétiens
nouveaux, il faudrait que le sénat délibère sur leur acceptation ou leur
interdiction.
C'est ce que Pline écrit : un très grand nombre de personnes de tout
âge, de tout ordre, de tout sexe sont et seront tous les jours impliquées dans
cette accusation. Ceci implique que les accusations de ce genre devenant plus
fréquentes obligeraient Rome à une plus stricte définition du dogme et des
comportements dans la religion païenne. Cela poserait certainement d'énormes
et d'innombrables problèmes.
• convaincus :
Seuls les chrétiens qui affirment clairement être chrétiens doivent être
punis. Tertullien écrira longuement sur ce point.
• dénonciations :
Voir le chapitre qui suit : Sur les dénonciateurs.
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Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 24
SUR LES DENONCIATEURS
_______________
(Pline, ayant été nommé consul sous Trajan, eut à respecter la tradition :
le nouveau consul devait prononcer, devant le sénat et en présence de
l'empereur, l'éloge de celui-ci :)
'Nous avons vu amener dans l'amphithéâtre, comme des assassins et des
brigands, une troupe de dénonciateurs... Vous avez extirpé ce mal domestique
et votre sévérité prévoyante a empêché qu'une république, dont les lois sont le
fondement, ne fût détruite au nom des lois...
Rien n'a été plus digne du siècle que de voir, du haut de nos sièges, les
dénonciateurs le cou renversé et la tête en arrière, montrer leur face hideuse ((il
s'agissait d'un simple défilé devant le peuple, avant le bannissement)). Nous
reconnaissions leurs traits ; nous jouissions lorsque ces pervers, victimes
expiatoires des publiques alarmes, marchaient sur le sang des criminels à des
supplices plus lents et à des peines plus affreuses. Jetés sur des navires réunis à
la hâte, ils ont été livrés à la merci des tempêtes. Qu'ils partent ! Qu'ils fuient ces
terres désolées par leurs calomnies. Et si les flots et les orages en laissent arriver
jusqu'aux rochers de l'exil, qu'ils y habitent d'âpres solitudes et des côtes
inhospitalières. Qu'ils y traînent une vie dure et tourmentée de soucis. Qu'ils
pleurent en voyant derrière eux le genre humain tranquille et assuré. Spectacle
mémorable : une flotte chargée de dénonciateurs est abandonnée aux vents...
On aime... à remercier le prince, au bord même de la mer, d'avoir concilié la
justice avec sa clémence en confiant aux dieux de la mer la vengeance de la terre
et des hommes. On connut alors ce que peut la différence des temps quand on
vit... ces îles naguère peuplées de sénateurs bannis, se remplir maintenant de
dénonciateurs.'
(Pline : Panégyrique de Trajan XXXIV et XXXV)
• dénonciateurs :
Il s'agissait de ceux qui dénonçaient, bien souvent faussement, leurs
maîtres soit au titre du crime de lèse-majesté 'ce crime unique et spécial de
quiconque était sans crime' (Pline : d° XLII), soit pour toutes sortes de raisons.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 25
Souvent, les dénonciations visaient des questions relatives aux héritages :
legs illicites, héritages caducs ou plus simplement fraudes diverses.
Le simple fait pour un dénonciateur d'affirmer : 'un tel a dit que son
héritier serait l'empereur', suffisait pour faire annuler tout testament authentique
(p. ex. : sous Néron et sous Domitien).
Il faut cependant noter que certains empereurs (p. ex. : Caius Caligula)
avaient institué une 'coutume', à savoir que les possesseurs de grandes fortunes,
de même que les titulaires de certaines charges (centurions primipilaires)
auraient désormais l'obligation de transmettre à l'empereur, par testament, une
partie de leurs biens.
C'est ainsi que Agricola fit un testament en faveur de sa femme, de sa fille
et de l'empereur Domitien.
Le dénonciateur recevait, de la part du fisc, une part des sommes
confisquées en rétribution de sa déposition : c'était une prime à la dénonciation.
D'où :
'Quel plaisir de voir le trésor public silencieux, paisible tel qu'il était
avant les dénonciateurs. Maintenant, c'est vraiment un temple, c'est le séjour
d'un dieu, ce n'est plus l'antre où l'on dépouillait les citoyens, le réceptacle
affreux de sanglantes rapines.'
(Pline : Panégyrique de Trajan XXXVI)
_______________
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 26
DIFFICULTES AVEC L' EGYPTE
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(Pline, ayant été nommé consul sous Trajan, eut à respecter la tradition :
le nouveau consul devait prononcer, devant le sénat et en présence de
l'empereur, l'éloge de celui-ci. Voici un extrait de ce discours, relativement aux
questions touchant à l'approvisionnement de Rome en blé, notamment venant
d'Egypte :)
'Il est une chose que je regarde comme une libéralité perpétuelle : C'est
l'abondance des vivres. Ramenée jadis par Pompée... (Pompée purgea la mer des
pirates, ouvrit les ports, remit en état routes et chemins) Ne voyons-nous pas
toutes les années être pour nous des années d'abondance ? Le temps n'est plus
où, arrachées comme une dépouille ennemie aux alliés qui réclamaient en vain,
les moissons venaient périr dans nos entrepôts... Les alliés apportent euxmêmes les richesses annuelles que leur sol a produites... Le fisc achète tout ce
qu'il doit acheter. De là viennent ces inépuisables provisions dont le prix est fixé
dans de libres enchères. De là vient qu'on regorge ici et que, nulle part, on n'est
affamé.'
(Pline : Panégyrique de Trajan XXIX)
• Pompée :
En l'an 696 de Rome (en 58 av. J.-C.) Cicéron revenant d'exil, trouve le
peuple très agité car il craint une famine. Cicéron propose un sénatus-consulte
afin de nommer Pompée surintendant du commerce et du transport du blé dans
tout l'empire pour une période cinq années.
• dans nos entrepôts :
Les romains avaient établi, dans les pays 'occupés' des entrepôts à blé
dans lesquels ils entassaient les récoltes du pays alors qu'il pouvait arriver que
les habitants de ces lieux souffrent de la disette, comme en attestent :
'A l'égard de Germanicus, (Tibère) poussa le dénigrement si loin qu'il
traita d'inutiles ses brillants exploits afin de les déprécier et condamna, comme
funestes à l'empire, ses plus glorieuses victoires. De plus, comme Germanicus
s'était rendu à Alexandrie (en l'année 19) sans l'avoir consulté à l'occasion d'une
famine terrible et soudaine, il s'en plaignit au sénat.'
(Suétone : Tibère 52)
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Pline le Jeune - 27
'Germanicus part pour l'Egypte afin de se faire une idée des antiquités.
L'administration de la province lui servait de prétexte. En effet, ouvrant les
entrepôts, il amena la baisse des céréales et fit mille choses qui le rendirent
populaire.'
(Tacite : Annales II-59)
(Peut-être Germanicus fut-il envoyé par le sénat afin de rétablir l'ordre en
Egypte en suite à cette famine terrible et soudaine ? L'ouverture des entrepôts et
la mise à la disposition des égyptiens de blé appartenant à Rome, stocké dans
des entrepôts romains, destiné à l'approvisionnement de Rome, met au grand
jour la nécessité de relations stables entre Rome et l'Egypte.
Agissant ainsi, le sénat suit une politique basée sur le long terme car une
famine ne peut arriver en Egypte que si le Nil n'apporte pas, cette année-là, sa
crue fertilisant les sols, ce qui est exceptionnel. Les entrepôts ont été construits
en vue d'une économie prévue sur long terme, et non pas d'une simple économie
(annuelle) de cueillette.)
'L'Egypte, glorieuse de sa fécondité, s'est vantée de n'en rien devoir au
ciel ni à la pluie. En effet, toujours arrosée par son fleuve et accoutumée à
s'engraisser uniquement des eaux qu'il lui apporte, elle se couvrait de si riches
moissons...
Une sécheresse inattendue l'a rabaissée tout à coup au rang des plus
stériles. Le Nil paresseux n'avait épanché hors de son lit qu'une onde tardive et
languissante... Aussi, une grande partie des campagnes ordinairement baignées
par ses flots réparateurs se chargèrent d'une poussière épaisse et brûlante...
Le pays, privé de l'inondation qui le fertilise, adresse donc à César (à
Trajan) les vœux qu'il adresse d'ordinaire à son fleuve et ses maux ne durèrent
que le temps qu'il fallût pour les lui annoncer. Votre puissance agit si
promptement, César, (Pline parle devant le sénat et en présence de Trajan),
votre bonté toujours attentive... (firent que l'empereur ordonna d'envoyer du blé
en Egypte).
C'était une opinion reçue que Rome ne pouvait vivre et subsister sans le
secours de l'Egypte. Cette nation vaine et insolente s'enorgueillissait de nourrir
ses vainqueurs et de nous donner, à la faveur de son fleuve et de ses vaisseaux,
l'abondance ou la famine. Nous avons rendu au Nil ses richesses : il a repris les
grains qu'il avait envoyés ; les moissons qu'il avait portées à la mer ont remonté
son cours.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
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Que l'Egypte, avertie par l'expérience, apprenne qu'au lieu de nous
nourrir, elle nous paye tribut. Qu'elle sache qu'elle n'est point nécessaire au
peuple romain. Le Nil peut, à l'avenir, être fidèle à ses rives et rester
modestement un fleuve, cet événement n'aura aucune suite pour Rome, aucune
même pour l'Egypte si ce n'est que les navires partiront, de ce pays, légers et
vides comme ils y retournaient et que Rome les enverra pleins et chargés...
Ce serait déjà (ô Trajan !) une merveille que les marchés de Rome
n'eussent pas ressenti la stérilité de l'Egypte et la paresse du Nil. Par vos secours
et vos soins prévoyants, ils ont versé jusqu'en cette contrée le surplus de leur
abondance et deux choses ont été prouvées tout ensemble : que nous pouvons
nous passer de l'Egypte et que l'Egypte ne peut se passer de nous.'
(Pline : Panégyrique de Trajan XXX et XXXI)
J'entends ce texte dans un autre sens qu'un simple compte-rendu sur une
inondation cause de la mauvaise récolte de blé, d'autant que Tacite offre un récit
différent. Selon lui, l'approvisionnement de Rome dépend toujours des vents et
des tempêtes de la mer(voir note ci-dessous) (Annales III-54 et XI-43) car
l'Egypte reste toujours le grenier à blé de Rome.
Transposant la question du commerce de blé vers la nécessité, pour Rome,
d'agir (comme cela a toujours été fait) en négociant avec les 'alliés' (les pays
occupés par l'armée romaine) l'achat des approvisionnements nécessaires contre
la garantie de la paix romaine (les légions occupantes) et l'assurance de la liberté
du culte rendu aux dieux locaux, Pline présente à Trajan la situation telle qu'elle
sera nettement exposée au sujet de la conduite à tenir en face de la religion
nouvelle de Jésus. Tacite montre que rien n'est changé et que le risque est
toujours aussi grand d'assister à une émancipation des peuples occupés
(l'ouverture du christianisme aux barbares !).
Pline parlant devant le sénat traite de l'affaire sur le fond car le sénat a
toujours agi pour assurer l'approvisionnement de Rome en blé (égyptien).
Trajan étant à l'écoute du programme prendra toute mesure pour stocker en
période de surproduction et assumer les risques d'une sécheresse, phénomène
relativement peu fréquent. Le message est aussi destiné aux autorités
d'Alexandrie (donc au judaïsme) d'avoir à veiller au maintien de la tradition des
bonnes relations avec Rome, ce qui présuppose d'abord de garantir le maintien
de la paix religieuse en Egypte, donc suggère de prêter une grande attention à
tout développement de la nouvelle doctrine du Christ : Dieu Unique pour tous
les hommes de toutes les cultures.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 29
D'ailleurs, quelques paragraphes plus loin, voici un commentaire de Pline
qui m'a semblé très proche, car c'est un appel à vivre dans l'unité de la culture,
du culte des dieux païens, de la saine raison de Rome :
'Le ciel n'est jamais assez prodigue de ses dons pour dispenser à tous les
pays à la fois une égale abondance... car, tant que les biens de tous restent
séparés, chacun porte séparément le poids de ses maux. Quand ils sont
confondus et mis en commun, les maux individuels ne sont ressentis de
personne, les biens de tous deviennent la propriété de tous. Mais, soit que
chaque terre ait sa divinité particulière ou chaque fleuve son génie protecteur, je
prie la terre d'Egypte et le Nil qui l'arrose de se contenter de cet exemple de la
libéralité impériale et de faire qu'un sol fécondant reçoive les semences et les
rende multipliées. Nous ne réclamons point d'arrérages.
Peut-être cependant croiront-ils en devoir et, d'autant plus généreux que
nous exigeons moins, ils absoudront par des années, par des siècle
d'abondance la foi trompeuse d'une seule année.'
(Pline : Panégyrique de Trajan XXXII)
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Note : des tempêtes de la mer :
'Et le prix du blé ne fut pas augmenté bien qu'environ deux cents navires eussent
été engloutis dans le port même (à Ostie) par la violence de la tempête et cent autres qui
avaient remonté le Tibre par un incendie fortuit.'
(Tacite : Annales XV-18)
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 30
PLINE ECRIT A TACITE
(son collègue)
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'J'ai composé quelques bagatelles et qui ne sont bonnes qu'à effacer... J'ai
retouché une ou deux petites harangues quoique ce genre de travail soit
désagréable, rude et tienne plus des fatigues que des plaisirs de la vie champêtre.
Adieu.'
(Tacite : Lettre à Pline IX-10)
'J'ai lu votre livre et j'ai marqué avec le plus d'exactitude qu'il m'a été
possible ce que je crois y devoir être changé et en devoir être retranché : car je
n'aime pas moins à dire la vérité, que vous à l'entendre. Et d'ailleurs, l'on ne
trouve point de gens plus dociles à la censure que ceux qui méritent le plus de
louanges.
Je m'attends qu'à votre tour vous me renverrez mon livre avec vos
remarques. Oh l'agréable, ô le charmant échange ! Que j'ai de plaisir à penser
que si jamais la postérité fait quelque cas de nous, elle ne cessera de publier avec
quelle union, quelle franchise, quelle amitié nous avons vécu ensemble ! Il sera
rare et remarquable que deux hommes à peu près de même âge, de même rang,
de quelque nom dans l'Empire des Lettres (car il faut bien que je parle
modestement de vous, puisque je parle en même temps de moi) se soient si
fidèlement aidés dans leurs études.
Pour moi, dès ma plus tendre jeunesse, la réputation, la gloire que vous
aviez acquise me faisaient déjà désirer vous suivre, marcher et paraître marcher
sur vos traces...'
(Pline : Lettre à Tacite I-20)
•
la censure :
Pline écrit à Tacite que tous deux sont déférents envers la censure. J'ai lu,
dans cette formule, l'information que tous deux sont censeurs. Ceci va être
confirmé dans la suite de la lettre.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 31
Pline renvoie à Tacite un livre de celui-ci avec des annotations : ce qu'il
croit devoir y être changé et devoir y être corrigé. Ces deux verbes disent
l'obligation des modifications proposées. Pline est censeur du livre de Tacite /..
•
à votre tour :
../ de même que Tacite est censeur d'un livre de Pline.
•
mon livre avec vos remarques :
Tacite doit, pareillement, lire et apprécier un livre écrit par Pline.
•
de même rang :
Ceci confirme : Pline et Tacite occupent la même fonction ; chacun d'eux
est censeur. L'un comme l'autre a le devoir de lire les nouveaux livres à paraître
et de signaler à l'auteur les modifications obligées pour recevoir l'agrément
officiel du sénat.
Le reste de la lettre marque la déférence de Pline, jeune écrivain par
rapport à son aîné Tacite. Il n'en reste pas moins que l'un et l'autre sont de même
rang, un rang pour lequel la différence d'âge n'intervient pas. Ils ont donc reçu
l'un et l'autre la même mission, ils travaillent l'un et l'autre suivant les mêmes
consignes, ils détiennent la même charge.
Cette charge ne serait-elle pas celle de :
quindecemvir?
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PLINE et SUETONE sont liés d' amitié
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'Suétone, qui loge avec moi, a dessein d'acheter une petite terre qu'un de
vos amis veut vendre. Faites en sorte, je vous prie, qu'elle ne soit vendue que ce
qu'elle vaut... Cette acquisition (si d'ailleurs elle n'est pas trop chère) tente mon
ami par plus d'un endroit : son peu de distance de Rome, la commodité des
chemins, la médiocrité des bâtiments, les dépendances plus capables d'amuser
que d'occuper...
Je vous mande tout ce détail pour vous apprendre quelle obligation il
m'aura et toutes celles que lui et moi nous aurons s'il achète à des conditions
dont il n'ait jamais lieu de se repentir, une petite maison telle que je viens de la
dépeindre.'
(Pline : Lettre à Bebius Hispanus I-24)
• loge avec moi :
Pline et Suétone vivent ensemble.
• quelle obligation... que lui et moi :
Pline informe le destinataire de la lettre de la relation d'intimité qu'il a
avec Suétone.
Lecteur,
Tu te rappelleras combien nous avons eu recours aux écrits de Suétone et
comment il nous arriva de les mettre en parallèle avec ceux de Tacite, Dio
Cassius ou Orose. Nous avons toujours noté la rigueur et la neutralité de
l'Histoire rapportée par Suétone et ses récits nous ont souvent servi de textes de
référence nous permettant de définir la vérité des événements analysés.
Pour encore mieux préciser la question pouvant se poser sur la position
d'historien en face du politique, voici :
'Il y a longtemps, Seigneur (Domine) que charmé des mœurs et de
l'érudition de Suétone je l'ai retiré chez moi /..
(le texte latin est beaucoup plus significatif :
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Suetonium Tranquillum probissimum honestissimum eruditissimum
virum et mores ejus sequutus et studia jampridem, Domine, in contubernium
adsumpsi ...)
../ Plus je l'ai vu de près, plus je l'ai aimé. Deux raisons sollicitent en sa
faveur le privilège dont jouissent ceux qui ont trois enfants :
- l'une, il mérite que ses amis s'intéressent pour lui ;
- l'autre, son mariage n'a pas été heureux et il faut qu'à ma très humble
supplication il obtienne de votre bonté ce que la malignité de la fortune lui a
refusé.
(Ce privilège consistait à être exempté de toute charge, affranchi des droits de
tutelle, choisi préférentiellement pour diverses charges et recevoir une triple
portion de blé. Il fallait pour y avoir droit justifier, selon la résidence, d'un
certain nombre d'enfants : à Rome : 3 / en Italie : 4 et dans les provinces : 5.)
Je sais Seigneur (Domine) de quelle importance est la grâce que je vous
demande ; mais je ne vous la demande que parce que vous avez toujours très
favorablement exaucé mes vœux. Vous pouvez juger à quel point je souhaite
cette faveur puisque je ne prendrais pas un temps où je suis éloigné de vous pour
vous la demander, si je ne la souhaitais que médiocrement.'
(Pline : Lettre à Trajan X-95)
Réponse :
'Vous savez, mon très cher Pline, combien je suis réservé sur ces sortes de
grâces, puisque j'ai coutume d'assurer le sénat que je n'ai point encore passé le
nombre dont je lui ai déclaré que je me contenterais.
Je vous ai pourtant accordé ce que vous désiriez. Et, afin que vous ne
puissiez douter que vous n'ayez obtenu pour Suétone le privilège de ceux qui
ont trois enfants, et sous la condition accoutumée, j'ai ordonné que le brevet en
fût enregistré.'
(Trajan : Lettre à Pline X-96)
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'TACITE et moi ... par ordre du sénat ...'
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'Martius Priscus, proconsul d'Afrique, accusé par les africains, se
retranche à demander des juges ordinaires, sans proposer aucune défense. Tacite
et moi chargés par ordre du sénat de la cause de ces peuples, nous avons cru
qu'il était de notre devoir de remontrer que les crimes dont il s'agissait étaient
d'une énormité qui ne permettait pas de civiliser l'affaire...
L'affaire fut renvoyée à la première assemblée du sénat, qui fut des plus
augustes. Le prince (Trajan) y présidait, il était consul. Nous entrions dans le
mois de janvier, celui de tous qui rassemble à Rome le plus de monde, et
particulièrement de sénateurs...
Imaginez-vous quels sujets d'inquiétude et de crainte pour nous qui
devions porter la parole en une telle assemblée et en présence de l'empereur.
J'ai plus d'une fois parlé dans le sénat. J'ose même dire que je ne suis nulle part
aussi formellement écouté...'
(Pline : Lettre à Arrien II-11).
• chargés par ordre du sénat :
Tacite et Pline sont conjointement chargés de mission par le sénat.
Comme la lettre de Pline à Tacite (voir précédemment) définit avec précision
une de ces missions (= lire attentivement les livres nouveaux et proposer les
modifications qui doivent y être apportées), la présente lettre permet d'affirmer
que l'un, comme l'autre, occupe la charge de quindecemvir.
• inquiétude... crainte... :
Le rapport que Tacite et Pline sont chargés d'établir sera exposé en
présence de l'empereur, d'où les mots d'inquiétude et de crainte car l'affaire
dont le sénat les a chargés porteuse sur une énormité de crimes. Mon lecteur se
rappellera combien l'empereur devait être craint... même par ceux qui le
servaient avec fidélité ! Or Tacite et Pline sont des proches de l'empereur :
Tacite a été nommé quindecemvir par Domitien. Pline fut nommé
préteur par Domitien. A la fin de l'année 103 Trajan (qui est l'empereur dont
parle la lettre ci-dessus) l'a nommé proconsul en Pont et en Bithynie.
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EN
FORME
DE
C O N C L U S I O N
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Dans son livre Histoire des païens (voir dans le présent Tome le chapitre
sur l'Histoire des persécutions), Orose a retenu comme troisième persécution
celle qui en 98, c'est à dire dès l'avènement de Trajan, fut lancée contre les
chrétiens. Il s'agissait, conformément aux décisions (économiques) du sénat, de
cette même persécution qui fut initiée par Néron (et prolongée quelque temps
par Vespasien) puis reprise par Domitien (et suspendue par lui-même peu
après).
La correspondance de Pline le Jeune nous permet de prendre
connaissance de toutes sortes de lettres émises par Pline mais, surtout, elle nous
ouvre l'accès aux archives du gouverneur de Bithynie et du Pont en nous
présentant un ensemble cohérent de lettres :
envoyées par Pline
à l'empereur
questions posées / ordres demandés
répondues par Trajan au gouverneur
conseils et décisions.
Or une lecture attentive mène à l'hypothèse que la publication de cet
ensemble de lettres eut pour seul but de diffuser publiquement notamment les
deux lettres les plus importantes (celles répertoriées X-97 et 98) relatives à la
persécution contre les chrétiens.
Faisant le constat ci-dessus, j'ai pris conscience d'un fait beaucoup plus
général. Pline cite dans ces lettres, outre Trajan l'empereur à qui il en réfère
sans cesse avec beaucoup d'obséquiosité, de nombreux noms de gens impliqués
dans la politique de Rome. Ce qui est remarquable est d'y trouver Tacite et
Suétone, le premier comme collègue, le deuxième comme ami intime. Or tous
trois sont devenus, par leurs écrits, les SEULS historiens de cette fin du I° siècle
auxquels nous pouvons avoir recours aujourd'hui, si nous voulons étudier la
poli-tique du sénat et des empereurs, à Rome.
J'ai écrit en lettres grasses : les SEULS historiens ! Non pas qu'il n'ait pu y
en avoir d'autres, mais leurs oeuvres ont sombré dans l'oubli, puisqu'elles ne sont
pas parvenues jusqu'à nous.
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Alors, étant venu en ce pays-là en avril 303 afin d'y fêter Pâque, j'ai lu sur
les colonnes d'airain le nouvel arrêté officiel :
'... détruire les églises jusqu'à leurs fondations ,
jeter les Ecritures au feu
sacrifier et faire des libations aux idoles '.
Tu me demandes dans quel pays je me trouvais ? Relis le texte (Pilate :
tome XVI à la page 154), là où il est écrit :
'C'était la dix-neuvième année du règne de Dioclétien au mois de
Xanthique qu'on appellerait avril selon les romains, et dans lequel tombait la fête
de la Passion du Christ (avril 303) On publia partout des décrets qui
ordonnaient :
les uns de détruire les églises jusqu'à leurs fondations
les autres de jeter les Ecritures au feu...'
Les archives officielles furent expurgées, purifiées et les feux
s'allumèrent car tout livre pouvant évoquer un quelconque événement au sujet de
la vie et de l'expansion de l'Eglise du Christ fut irrémédiablement détruit. Voilà
pourquoi il ne nous reste, de l'histoire de Rome et comme documents officiels,
que les écrits à la dévotion des dieux du paganisme.
En lisant les Histoires, les Annales, les Lettres de Tacite, de Suétone, de
Pline, j'ai été obligé d'étudier uniquement ce que trois historiens officiels, hautsfonctionnaires ou amis de Trajan, avaient décidé d'offrir à la postérité.
Ainsi furent les archives officielles
alors gouvernée
dans la république romaine
par
l'empereur Trajan !
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Pline le Jeune - 38
ANNEXE
DANS Mt : DES SENATEURS ?
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Le (hasard) m'a proposé de lire :
'Avez-vous ouï dire que Licinien enseigne la rhétorique en Sicile ? J'ai
peine à croire que vous le sachiez... Il n'y a pas longtemps que cet homme, après
avoir été préteur, paraissait dans le premier rang au barreau. Quelle chute ! Le
voilà, de sénateur, devenu banni ; d'orateur, devenu rhéteur. Lui-même dans le
discours qu'il fit à l'ouverture de son école, (s'écria :) 'Fortune ! ... Tu tires de
l'école un pédant pour en faire un sénateur et tu chasses du sénat un sénateur
pour en faire un pédant'...
Lorsqu'il se mit en possession de sa chaire, il parut vêtu à la grecque avec
un manteau (car les bannis perdent le droit de porter la robe)...'
(Pline : Lettre à Minutien IV-11)
Aussitôt j'ai vu le passage suivant du livre (de Mc) :
« Regardez aux scribes qui veulent marcher en longues robes et des
salutations sur les marchés et les premiers-sièges dans les synagogues
(=
assemblées) et des premiers-lits dans les festins. »
(Mc XII-38 et 39)
Puis j'ai cherché dans l'évangile de Mt car je ne me souvenais pas d'y
avoir rencontré des scribes en longues robes et j'ai aussitôt lu le texte de Mt
comme un compte-rendu d'une séance du sénat romain (j'ai modifié deux
mots !) :
« Sur le siège du pouvoir se-sont-assis les scribes et les pharisiens. Donc
tout ce qu'ils vous diront, faites(-le) et gardez(-le) car ils disent et ne font pas.
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
Pline le Jeune - 39
Or ils ligotent des fardeaux lourds et les mettent-sur les épaules des
hommes ; or eux, de leurs doigts, ils ne veulent pas les remuer. Or toutes leurs
oeuvres, ils (les) font pour être considérés par les hommes car ils élargissent
leurs phylactères et allongent leurs franges ; or ils affectionnent le premier-divan
dans les festins et les premiers-sièges dans les assemblée (= synagogues) et les
salutations sur les marchés et être appelés par les hommes : sénateurs. »
(Mt XXIII-2 à 7)
du pouvoir : de Moïse
sénateurs : rabbi
Le(s) auteur(s) du texte de Mt ont pris grand soin à ne pas évoquer les
longues robes pour les scribes et les pharisiens qu'ils présentent bannis hors du
Royaume de Dieu :
"Or hélas pour vous, scribes et pharisiens hypocrites
parce que vous fermez le Royaume de Dieu devant les hommes..."
(Mt XXIII-13)
'Or hélas pour vous, sénateurs hypocrites
parce que vous fermez le pouvoir de l'empereur devant les hommes...'
"... Serpents , engeance de vipères !"
(Mt XXIII-33)
'... Serpents , engeance de vipères !'
* * * *
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Note 1 : les enfants :
Page : 20
1. - Cfr. : la séquence de Mc : Un esprit sans-parole et sourd. Voir dans le
présent Tome XVII le chapitre sur Tacite, paragraphe II/7 et, plus
particulièrement page 69 : Stratégie des écrit : Mc.
Selon les stoïciens, l'enfant n'a pas la raison ; en prenant de l'âge, il va
l'acquérir, peu à peu, de lui-même. Jésus est venu apporter un message totalement différent car il est le message de l'amour de Dieu vers (= el) l'homme :
Dieu Créateur (de l'homme : Genèse I-26) donne la raison à tout homme et, par
le moyen de la Grâce de Dieu, tout homme reçoit l'ouverture de son esprit vers
le voir et l'entendre.
La séquence Mc (IX-14 à 29) expose comment le père du petit enfant est
venu poser aux disciples (en l'absence de Jésus, de Pierre et de Boan-Ergès) la
question sur la présence/absence de la raison. Jésus rabroua l'esprit impur et le
petit enfant arriva tout comme mort°. Eux ont vu qu'il est mort. Or Jésus
saisissant sa main le réveilla... et il avait, désormais, toute sa raison.
Le mot mort° définit que le corps (to sôma = XV-43) sans vie apparente
va, après la traversée de la mort, vivre dans le Royaume de Dieu (XIV-25), alors
que le mot mort désigne le cadavre (to ptôma = XV-45) anéantissement et
disparition absolue.
La foule nombreuse et les scribes peuvent constater que le petit enfant a
toute sa raison contrairement à ce que disent les stoïciens.
2. - Au sujet de l'écart de sens entre corps et cadavre, le lecteur se reportera
au Lexique (Tome II), à la lettre O vers le mot opérer(par-lui). Il y trouvera
l'Analyse 2 relative à la question de la métempsycose.
Note 2 : un homme :
Page : 21
La question posée implicitement par Pline est, comparablement à celle
posée lors de la séquence de Un esprit sans-parole et sourd, celle de la raison en
tout homme : comment arrive-t-elle ? ... par l'expérience acquise ? ... ou selon la
Grâce (le don gratuit) de Dieu ?
A la suite de la séquence Mc (IX-14 à 29), il y a la question débattue par les
disciples en chemin (noter l'importance du mot chemin arrivé dans le texte en (I2) pour marquer la Présence de Dieu Incarné Homme Messie) :
Jean-Marie GEORGEOT - " De Saint-Marc jusqu'à Tertullien " ( 1978 à 2006
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'En chemin ils s'étaient disputés les-uns avec les-autres (pour savoir)
QUI (est) (le) plus-grand ?'
ou encore :
Lequel d'eux tous a acquis le plus de raison ?
Les disciples, par ce sujet de discussion entre eux, montrent qu'ils en sont
restés à une définition de la raison conforme à ce qui est exposé dans la
philosophie des grecs. La réaction de Jésus est de s'asseoir (il se pose en juge) et
de convoquer les Douze ; il parle en forme d'une parole de Sagesse : 'Si
quelqu'un veut être premier...', que les Douze peuvent entendre sous la forme : le
premier n'est pas obligatoirement le plus âgé, celui qui aurait la plus grande
connaissance de la vie ; le premier est celui qui est servant de-tous, message de
Dieu Messie.
Puis, prenant un petit enfant, il le fit se tenir au milieu d'eux. Il ne pose
pas l'enfant sur ses genoux, il ne le prend pas dans ses bras, il le met au milieu
d'eux parmi eux, les Douze, à l'égal de chacun des Douze... car le petit enfant a,
comme chacun d'eux, sa raison.
Jean pose une question et la réponse de Jésus est : celui qui est pour nous,
celui-là a toute sa raison (le pluriel nous vient marquer la présence de ‘eux’ : au
milieu d'eux est le petit-enfant).
Le verset suivant (IX-42) continue la Parole de Jésus :
« Et si quelqu'un scandalisera un-unique de ces petits, ceux-là qui
ont-foi, (il méritera d'être condamné à porter une meule d'âne autour du cou et
d'être) jeté vers la mer. »
ena tôn mikrôn toutôn tôn pisteuontôn
Le verbe pisteuein élève la raison de ce petit-enfant au rang divin de
l'Esprit que la Grâce de Dieu donne (gratuitement) à chaque homme.
Le texte, ensuite, expose une triade construite pour expliquer le verbe
scandaliser :
« Et si° ta main...
T E
Et si° ton pied...
Et si° ton oeil...
S C A N D A L I S E
(tu feras ...)
(sinon tu entreras ...)
vers la géhenne ! »
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