La place de la sexualité dans le travail infirmier: l`érotisation de la

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La place de la sexualité dans le travail infirmier: l`érotisation de la
Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com
Sociologie du travail 55 (2013) 20–38
La place de la sexualité dans le travail infirmier :
l’érotisation de la relation de soins
Sexuality in nursing: The eroticization of the healthcare relationship
Alain Giamia,∗ , Pierre Moulina,c , Émilie Moreaua,b
a
Inserm CESP, U1018, équipe Genre 07, santé sexuelle et reproductive, 82, rue du Général-Leclerc,
94276, Le Kremlin-Bicêtre, France
b Université de Lorraine, 57006 Metz, France
c Université Paris-8, 93200 Saint-Denis, France
Disponible sur Internet le 19 février 2013
Résumé
Partant du constat de la quasi-absence de travaux sociologiques sur la place de la sexualité dans la pratique
infirmière, une enquête psychosociologique de terrain a été menée en 2007 et 2008 auprès de 64 infirmières
et soignants travaillant dans le champ du cancer. La théorie des scripts de la sexualité (Gagnon, 1990) qui
propose une distinction entre scénarios culturels, scripts interpersonnels et intra-psychiques a été appliquée
à ce terrain. Elle a été complétée et développée avec la notion de « scénario professionnel ». L’enquête a
permis de faire apparaître des problèmes liés à la communication sur la sexualité et à l’érotisation de la
relation de soins, qui ont révélé une double opposition : entre des scénarios culturels où l’infirmière fait
l’objet de fantasmes sexuels et des scénarios professionnels visant à désexualiser la relation au patient ; entre
une érotisation vécue comme facilitant les relations de soins ou pouvant les entraver. La prise en compte de
l’érotisation de la relation de soins peut se faire de façon positive, au bénéfice du patient et de l’infirmière,
quand elle est intégrée aux scénarios professionnels des infirmières.
© 2013 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Mots clés : Infirmières ; Sexualité ; Scripts de la sexualité ; Scénarios professionnels ; Érotisation ; Genre
Abstract
The observation that practically no sociological study on the place and function of sexuality in nursing
practice exists prompted us to carry out a qualitative social-psychological study in 2007 and 2008 among
64 nurses and caregivers working in the general area of cancer care, applying the sexual scripts theory
(Gagnon, 1990), which proposes a distinction between cultural scenarios, interpersonal scripts and intrapsychic scripts. To deal with the specifically professional aspects related to sexuality as it emerged in the
∗
Auteur correspondant.
Adresse e-mail : [email protected] (A. Giami).
0038-0296/$ – see front matter © 2013 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2012.12.001
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interviews, the theory was completed and further developed by the concept of ‘professional scenario’. Our
survey brought to light problems related to communication involving sexuality and to the eroticization of
healthcare relationships. This in turn revealed a double opposition between: cultural scenarios wherein the
nurse becomes the object of sexual fantasies as against professional scenarios aiming to desexualize the
caregiver in the nurse-patient relationship, and eroticization, perceived as either facilitating or hindering that
relationship. When it is included in nurses’ professional scenarios, taking into account the eroticization of
care-giving can be beneficial to both patient and nurse.
© 2013 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.
Keywords: Nurses; Sexuality; Sexual scripts; Professional scenarios; Eroticization; Gender
1. Introduction : les infirmières et la sexualité
En dépit d’évolutions récentes, la profession d’infirmière est toujours assimilée à une profession
féminine et pratiquée en majorité par des femmes (Barlet et Cavillon, 2010 ; Bessière, 2005).
Cette pratique professionnelle reste cependant placée sous le signe d’une forte ambivalence entre
l’image du dévouement, souvent rattachée à ses origines religieuses et qui renvoie à l’histoire
de cette profession d’une part (Knibiehler, 2008 ; Petitat, 1994), et celle de la figure érotique,
abondamment illustrée dans la culture populaire et dans la pornographie et qui n’a sa place
ni dans l’histoire officielle ni dans les représentations culturelles dominantes de la profession
d’infirmière, notamment lorsque ces scénarios sont véhiculés par les médecins (Godeau, 2007).
L’historienne Yvonne Knibiehler avait déjà noté que la majorité des infirmières préféraient ne pas
évoquer la sexualité et, a fortiori leur propre vie sexuelle dans la mesure où l’opinion publique leur
avait longtemps prêté des « mœurs dissolues ». Cette image les avait exposées à « la suspicion et
au mépris » (Knibiehler, 1984). Robert Kolodny, partenaire de l’équipe des sexologues américains
William Masters et Virginia Johnson, avait lui aussi noté, dans le contexte des États-Unis, que
les stéréotypes associant les infirmières à l’érotique et à la pornographie constituaient des freins
puissants à l’implication active des infirmières dans le domaine de la santé sexuelle et de la
médecine sexuelle (Kolodny et al., 1979).
La situation ne semble plus aussi univoque aujourd’hui. Une analyse de la littérature professionnelle et scientifique internationale produite dans le champ de la recherche infirmière a mis en
évidence que, depuis le début des années 1990, les infirmières elles-mêmes ont publié de nombreuses études sur le thème de la sexualité et qu’elles ont développé des savoirs et des protocoles
de soin associés à la spécificité de leur pratique (Giami et al., 2007). Ceci montre que la prise en
charge des problèmes et des questions liés à la sexualité n’est pas nécessairement en contradiction
avec les protocoles de travail des infirmières, et que cette prise en charge peut y trouver sa place
en dépit de fortes résistances personnelles ou professionnelles1 .
Partant du constat de l’absence de travaux infirmiers publiés en France sur le sujet, nous
avons cherché à comprendre la place que le thème de la sexualité occupe dans les scénarios
professionnels des infirmières travaillant en France2 .
1 C’est le cas au moins dans des pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou le Brésil où les infirmières reçoivent
une formation universitaire et disposent de nombreuses revues de « recherche infirmière ». Ce n’est pas (encore ?) le cas
en France où il n’existe qu’une seule revue à prétention scientifique dans ce domaine : la revue de l’Association pour la
recherche en soins infirmiers (ARSI).
2 Cet article est fondé sur les résultats d’une recherche financée par l’Institut national du cancer (INCA) en France qui
a donné lieu à un rapport de recherche (Giami et al., 2010).
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2. Les scénarios professionnels de la sexualité
Les sociologues et les anthropologues qui ont travaillé sur les infirmières n’ont pas estimé que
la sexualité constituait un enjeu important au sein de cette profession, confrontée pourtant à la
recherche d’un équilibre entre autonomie professionnelle et construction du « rôle propre » d’une
part, et soumission dans des postures subalternes à l’ordre médical et aux médecins d’autre part
(Acker, 1991, 2005 ; Chauvenet, 1974 ; Douguet et Vilbrod, 2007 ; Drulhe, 2008 ; Lert, 1996 ;
Petitat, 1994 ; Véga, 1997). En dehors de quelques rares travaux (Mercadier, 2002 ; Molinier,
2009), les dimensions érotiques ou potentiellement érotiques des scénarios professionnels qui
orientent les pratiques des infirmières n’ont pas leur place dans la compréhension sociologique
et psychosociologique de leur travail en France.
La « théorie des scripts de la sexualité » développée par les sociologues américains John Gagnon
et William Simon depuis le milieu des années 1970 a servi de point de départ à nos analyses
(Gagnon, 1990, 2008 ; Gagnon et Simon, 1986). Elle articule trois niveaux d’analyse : les scénarios culturels qui renvoient aux représentations générales de la sexualité telles que celles-ci
sont développées dans l’espace public et qui incluent les savoirs savants aussi bien que le sens
commun ; les scripts interpersonnels qui orientent et codifient les relations entre individus placés
dans différents contextes et notamment les interactions entre les partenaires sexuels ; et les scripts
subjectifs (terme que nous préférons à celui de scripts intra-psychiques3 utilisé par les auteurs)
qui concernent les formes d’intériorisation et d’appropriation subjective des scénarios culturels.
Dans la mesure où J. Gagnon et W. Simon n’ont pas travaillé spécifiquement sur les professionnels de la santé, nous avons revisité cette théorie pour y inclure un niveau d’approche
intermédiaire qui n’est réductible ni aux « scénarios culturels » ni aux « scripts interpersonnels »
et qui renvoie aux « scénarios professionnels » (Giami, 1983). Les scénarios professionnels qui
seront plus particulièrement abordés dans ce travail sont composés d’un ensemble de représentations, de normes et de valeurs qui définissent les identités et les compétences et qui orientent
les conduites professionnelles et les relations avec les patients. Ces scénarios professionnels ne
sont cependant pas réductibles aux dimensions professionnelles stricto sensu : ils incluent des
composantes personnelles et subjectives à l’œuvre dans l’activité professionnelle. Les scénarios
professionnels comprennent aussi bien des prescriptions que des pratiques, des protocoles de
travail, les conduites à tenir, leur interprétation et leur mise en œuvre par les infirmières. De plus,
et par rapport à la perspective de J. Gagnon et W. Simon, nous avons considéré que les scripts
professionnels étaient porteurs de contradictions entre des scénarios dominants ou hégémoniques
et des scénarios minoritaires [ou alternatifs] occupant une place moins importante.
2.1. Sexualité et érotisation
Aborder la question de la sexualité à partir des scénarios professionnels des infirmières permet
de penser la sexualité, et plus largement l’érotique, au-delà et indépendamment de ses composantes
comportementales et a fortiori strictement génitales — sans toutefois les exclure. Il s’agit surtout
de prendre en compte tout un registre de significations, de sentiments, d’émotions, de fantasmes
et de pensées qui peuvent être attribués à des conduites sociales ou associés à des pratiques
3 La dimension « intra-psychique » des scripts professionnels de la sexualité chez les infirmières fera l’objet d’une autre
étude. Il convient de préciser ici que J. Gagnon et W. Simon n’utilisent pas le terme « intrapsychique » comme le font
les psychanalystes, mais plutôt dans une acception qui renverrait à l’intra-personnel ou intra-individuel. Ce qui nous a
conduits à préférer le qualificatif de subjectif.
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professionnelles considérées socialement comme non sexuelles ou n’entrant pas nécessairement
dans le registre du sexuel (Clark, 2008).
2.2. L’érotisation de la relation dans les scénarios professionnels
Dans les scénarios professionnels dominants chez les infirmières, on considère généralement
que les pratiques de soins ignorent l’érotique : ainsi le thème de la sexualité n’apparaissait pas,
initialement, dans la liste des « 14 besoins fondamentaux » dressée par Virginia Henderson et qui
sert toujours de guide à la pratique des infirmières (Henderson et Nite, 1978). On sait, par ailleurs,
que la limite entre le soin et la vie érotique est parfois difficile à établir, et que certains médecins
continuent à « jouer au docteur », c’est-à-dire à érotiser, consciemment ou inconsciemment, leur
pratique professionnelle, à « passer à l’acte » comme le disent certains psychanalystes (De Urtubey,
2006 ; Valabrega, 1962)4 . On peut aussi considérer que c’est l’interprétation personnelle qui
joue un rôle fondamental : la barrière entre le soin corporel et l’érotisation est soumise à de
nombreuses variabilités intersubjectives. C’est la tension entre des scénarios professionnels qui
excluent l’érotique et la survenue de situations vécues comme érotiques dans la pratique infirmière
qui est ressentie comme problématique et que nous avons tenté d’explorer à l’aide de notre
enquête.
Les conduites et les sentiments érotiques dans le domaine du soin peuvent être distingués
de plusieurs façons. Il peut s’agir de conduites à contenu et intention explicitement sexuels,
souvent vécues comme une agression5 : harcèlement verbal ou physique de la part des patients,
de leur entourage ou des professionnels de santé. Il peut s’agir aussi de l’érotisation, c’est-à-dire
de l’établissement de relations à contenus émotionnel et affectif positifs, tels que des rapports
de séduction, qui peuvent faciliter et compliquer, en même temps, le travail professionnel des
infirmières. Il peut s’agir enfin de contacts corporels établis à l’occasion des soins et notamment
de pratiques soignantes impliquant un contact avec la sphère pelvienne, les organes génitaux
ou les seins. Ces formes d’érotisation peuvent avoir une dimension volontaire ou involontaire
et être à l’initiative du soignant ou du patient. Ce que nous avons défini comme une érotisation
de la situation et de la relation de soins peut être vécu de façon différente et même contrastée
selon le contexte : de façon positive lorsque l’érotisation ne vient pas contredire le scénario
professionnel dominant de la pratique infirmière et qu’elle peut même favoriser son exercice ; de
façon négative lorsque l’érotisation est vécue comme une intrusion, une irruption, un dérapage
qui viennent contrecarrer, brouiller et menacer l’accomplissement des scénarios professionnels
(Lawler, 2002 ; Higgins et al., 2009a, 2009b). En d’autres termes, il s’agit des moments où
l’infirmière a l’impression de ne plus être dans la pratique du soin, et la plupart du temps à son
corps défendant, contrairement à d’autres situations de sympathie, y compris associées à des
contacts corporels qui ne font pas partie du soin mais qui ont pour effet d’y contribuer de façon
positive (Giuffre et Williams, 2000).
4 Le cas de Gilbert Tordjman, un des principaux acteurs de la sexologie française des années 1970 est exemplaire, bien
qu’extrêmement minoritaire dans la profession. Ce médecin a été accusé d’abus sexuel et de viol par un certain nombre
de ses ex-patientes. Il est décédé en 2009 avant d’avoir été jugé aux Assises.
5 La littérature nord-américaine traitant de la sexualité dans les soins infirmiers véhicule le plus souvent une représentation spécifique selon laquelle ce type de situation ne peut renvoyer qu’à du « harcèlement » de l’homme (patient, médecin,
collègue) sur la femme (infirmière ou aide-soignante) (Higgins et al., 2009b ; Lawler, 2002), comme l’incarnation des
pouvoirs masculins en contexte médical, sans prendre en compte le fait que d’autres aspects éventuellement positifs
puissent émerger d’une telle relation.
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2.3. L’érotisation comme fondement de la relation de soins
Dans sa redéfinition du travail du care, nouveau paradigme de la relation de soins, Pascale
Molinier replace l’érotique au fondement de la relation de soins et de la théorie du care : « Le care
est un travail qui ne peut être pensé indépendamment du sexuel » (Molinier, 2009). Cet auteur
poursuit en considérant que la prise en compte du « sexuel » dans la pratique de la relation de soins
est l’une des conditions centrales de la compétence professionnelle. L’attention et la sensibilité
au sexuel constitueraient l’expression et le fondement de la compétence dans ce type de métier.
« Avec l’irruption du sexuel dans le pré carré du care, me reproche-t-on, je donnerais à
voir des travailleuses déchues de leur respectabilité parce que sensiblement troublées, ne
serait-ce qu’un petit peu, par le désir d’un vieillard gâteux, donc pas “professionnelles”. Or,
c’est exactement le contraire que je cherche à montrer, sous conditions de parvenir à le faire
entendre. Quand cet arrangement ou ce compromis réussit, cette habileté à donner de soi
pour pacifier un vieillard est l’expression même du professionnalisme et de la bien-traitance,
au sens concret et non idéologique du terme » (Molinier, 2009).
La situation décrite par P. Molinier dans cet article (l’histoire de « Monsieur Georges », un
vieux monsieur qui a bénéficié de soins personnels intenses et attentifs de la part de l’équipe
des aides-soignantes qui s’occupaient de lui) peut être renforcée par le fait que les infirmières
sont souvent considérées comme des symboles érotiques, personnages pouvant entrer dans des
scénarios culturels pornographiques où la situation de soins, le costume et la posture de l’infirmière
sont construits comme des postures et des représentations érotiques en soi. Dans ce type de
scénarios, les infirmières sont représentées comme les initiatrices des actes et des situations
érotiques. Cette situation a déjà été analysée comme un frein à la prise en charge effective de
la sexualité par les infirmières en milieu professionnel. Cet évitement (car il ne s’agit pas ici de
donner des satisfactions génitales directes) montrerait que les infirmières combattent un stéréotype
touchant l’ensemble de la profession au lieu de répondre à certains des « besoins des patients »
(Kolodny et al., 1979). Mais, de surcroît — pourrait-on dire —, la situation décrite et analysée
par P. Molinier représente l’archétype de la situation érotique/sexuelle rejetée de la façon la plus
véhémente par les infirmières et par les professionnelles de la santé dans leur ensemble : les
contacts érotiques avec un vieux monsieur (« un vieux cochon ») établis ou instaurés à l’initiative
de celui-ci et dont les infirmières sont les objets, à leur corps plus ou moins défendant. Ce type
de situation représente une double condensation de ce qu’elles rejettent : une relation sexuelle
« normale » et consentie avec un tel personnage est impensable pour une « femme raisonnable »,
peut même susciter du dégoût, et le fait de rendre un service sexuel gratuit en dehors du rôle et
du scénario professionnel — officiel — des infirmières reste aussi impensable.
2.4. Les réactions institutionnelles à l’érotisation
Compte tenu des responsabilités professionnelles qui incombent aux soignants en raison de
leur accès privilégié à l’intimité corporelle et psychique des malades, la codification poussée
qui encadre les actes de soin a pour effet principal d’exclure la question de l’érotisation du
champ de la pratique professionnelle. Ceci est d’autant plus vrai dans le climat actuel où tout
« dérapage » et même toute ambiguïté ou sous-entendu repéré dans une relation professionnelle
ou d’accompagnement — qu’elle soit sanitaire, médicale, psychologique, éducative, policière,
bénévole ou ecclésiastique — se voit sévèrement sanctionnée au plan pénal. Et lorsqu’il s’agit
effectivement d’un délit ou d’un crime sexuel, la confiance accordée par la victime à la personne
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engagée dans la relation est susceptible de créer une situation de dépendance et de vulnérabilité accrue : elle constitue une circonstance aggravante pour la personne qui a pour mission de
gérer la relation (Py, 2011). Les recommandations pratiques existantes renforcent l’idée d’une
contradiction de nature entre les scripts érotiques et les scénarios professionnels.
Dans un avis rendu en 2000, le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) a bien mis en
garde les médecins du fait que « la pratique médicale expose à des contacts intimes susceptibles de
dégénérer en relation sexuelle ». Ce faisant, les auteurs de ce document ne prennent absolument pas
en compte cette dimension érotique potentielle inhérente à l’acte même de soin et n’en retiennent
que les « dérapages » qui constituent autant de détournements de l’essence même de l’acte de
soin. En estimant qu’il s’agit d’une « dégénérescence », le CNOM exprime ici une conception
tout à fait négative de l’émergence du sexuel ou de l’érotique dans l’acte et la relation de soins, qui
doit susciter des sanctions. L’érotisation, associée ici à des actes corporels, paraît faire irruption
dans le champ de la pratique médicale, une irruption qui n’a pas lieu d’être et qui est définie
comme une transgression d’un ordre et d’une éthique. Il importe aussi d’observer que dans ce
texte, c’est bien le médecin, et de façon plus générale, tout professionnel de santé qui se trouve
placé en situation d’acteur de ces transgressions et de coupable potentiel. Par ailleurs, toujours
dans ce document du CNOM, l’érotisation n’est pas considérée uniquement comme un attentat
sur la personne du patient mais comme un acte qui vient remettre en cause la nature même de la
relation de soins. « Il existe peut-être des transgressions heureuses non signalées, ce qui ne les
excuse ni ne les autorise pour autant. Plus souvent, on en connaît les fâcheuses conséquences,
pour tous : patients, médecins et leurs proches respectifs, mais d’abord pour la relation de soins
qui s’en trouve pervertie ». L’érotisation n’est pas pensée ou pensable dans ce contexte comme
attribuable au patient et adressée au professionnel de santé. Celui-ci peut alors se trouver dans
la posture de la victime de l’abus ou du harcèlement sexuel. Toute possibilité de compréhension
positive de l’érotique dans ce contexte est impossible.
Cette position est aussi développée par des anthropologues qui se sont interrogés sur la présence du sexuel et des subjectivités érotiques dans le contexte du travail de terrain ethnographique.
Sans nier l’éventualité d’éléments érotiques dans la relation entre l’anthropologue et l’informateur
de terrain, les anthropologues Don Kulick et Margaret Willson considèrent que cette occurrence
constitue le reflet des rapports de domination établis entre anthropologues et informateurs et le
signe des rapports sociaux de sexe marqués par la « domination masculine » (Kulick et Willson,
1995). Ces auteurs s’inscrivent dans le courant de pensée qui voit dans l’irruption du sexuel un
accident non souhaitable dont les conséquences sont le plus souvent néfastes sur les informateurs aussi bien que sur les anthropologues. Certains travaux ont repris l’idée selon laquelle les
infirmières et les femmes médecins étaient exposées à du harcèlement sexuel et devaient systématiquement être considérées comme des victimes de l’érotisation (Dionne, 2007 ; Picot, 2005 ;
Schneider et Philips, 1997).
2.5. L’érotisation : une dimension du contre-transfert des infirmières
L’érotisation de la relation de soins — au sens où nous allons la développer dans cet
article — n’est plus pensée comme un dérapage, comme un détournement pervers ou comme
un accident dans la relation de soins mais bien comme un élément central à la fois de la relation
de soins et de la compétence professionnelle (certes impliquant la dimension de la subjectivité)
(Molinier, 2006). Il s’agit ainsi de mieux comprendre, d’une part, les conditions et les situations
dans lesquelles l’érotisation apparaît comme une coloration subjective, et parfois émotionnelle,
de la pratique et de la relation de soins et comme un élément qui prend place de façon entière et
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nécessaire dans le travail et, de l’autre, celles dans lesquelles l’érotisation est vécue et représentée
comme un élément perturbateur du bon déroulement de la pratique (Valabrega, 1962).
Postuler que l’érotisation est au cœur de la relation et de la pratique de soins conduit à modifier
la problématique centrale de ce travail. Notre question initiale, à savoir « quelle est la place de la
sexualité dans la pratique professionnelle dans le champ du cancer ? » devient : « comment les infirmières arrivent-elles à concilier des scénarios culturels et les scénarios professionnels alternatifs,
cohérents, signifiants et fonctionnels qu’elles doivent incarner ? ». Il n’est donc plus question de
savoir si la sexualité a une place ou non dans la pratique professionnelle, mais bien plutôt d’essayer
de comprendre en quoi consiste cette « sexualité » et comment les infirmières s’en arrangent ou non
dans la pratique. L’érotisation n’est pas incompatible en soi avec l’accomplissement des scénarios
professionnels des infirmières : tout dépend du contexte, de l’intensité, des personnages impliqués
et donc des scripts interpersonnels, des zones corporelles concernées et des interprétations que
vont en donner les protagonistes au travers de leurs récits.
3. Enquêter sur la sexualité : une forme de communication sur la sexualité
Les résultats présentés dans cet article sont fondés sur une recherche menée en France entre
2007 et 2008 auprès d’un échantillon de 64 infirmières et de soignants travaillant dans le champ
du cancer6 .
3.1. L’échantillon et la stratégie de recherche
L’échantillon réuni au cours de ce travail peut être caractérisé comme étant qualitatif et contrasté
dans la mesure où nous avons tenté d’obtenir la plus grande diversité (socio-démographique,
professionnelle, institutionnelle et géographique) de situations possibles relative aux infirmières
évoluant dans le cadre du cancer (voir en Annexe 1, le descriptif de l’échantillon). Ces entretiens
ont été réalisés dans le cadre d’une recherche portant plus précisément sur la place de la sexualité
dans la pratique des infirmières travaillant principalement dans des structures hospitalières en
cancérologie. Compte tenu du fait que le thème de la sexualité paraissait peu abordé dans la
littérature infirmière publiée en France ou dans la littérature sociologique et psychosociologique
sur les infirmières, il nous a semblé pertinent de focaliser les entretiens directement et de façon
explicite sur ce thème, de façon à « contraindre » les infirmières à y réagir et à obtenir un discours
sur ce thème. Les entretiens semi-directifs recueillis par trois chercheurs distincts du point de vue
de leur sexe, leur âge, leur expérience professionnelle et leur statut, ont permis d’expérimenter
en direct, dans le cadre des interactions mises en place pour le recueil de ce matériau très riche,
les difficultés, les dispositions et les résistances à communiquer verbalement sur ce sujet. Ces
entretiens ont ainsi permis la mise en scène de situations d’interlocution différentes en fonction
des variables incarnées par les enquêteurs. L’enquête de terrain fonctionne ainsi comme une forme
d’ethnographie permettant de mettre en scène de façon métaphorique l’objet observé (Demazière
et al., 2011 ; Giami et al., 1998 ; Hérault, 2007). La grande majorité des infirmières interrogées
ont accepté volontiers de participer à ces entretiens, de nous faire part de leurs idées, souvenirs,
interrogations, expériences et doutes en y voyant l’occasion de réfléchir plus ou moins librement
avec un interlocuteur étranger à leur pratique quotidienne et à leur hiérarchie. Une petite partie
6 L’enquête s’est aussi déroulée auprès d’un groupe de neuf hommes dont les entretiens n’ont pas été retenus dans le
présent travail centré sur une analyse de la profession d’infirmière en tant que profession féminine.
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d’entre elles ont peu abordé cette question, estimant que celle-ci ne se posait pas dans leur pratique
ou qu’elles n’avaient pas grande chose à en dire. Leurs entretiens sont plus brefs. En revanche, tout
en partant du même constat initial, d’autres infirmières ont livré des entretiens significativement
plus longs (jusqu’à deux heures), le temps nécessaire pour effectuer un authentique travail de
remémoration des situations vécues (sur le plan professionnel et/ou personnel) et d’élaborer au
fil des propos, une réflexion critique sur leurs propres représentations de la sexualité, sur leurs
propres pratiques de soin et parfois même sur leur propre implication personnelle.
Les entretiens réunis présentent de ce fait une grande diversité de contenus et de dynamique
interlocutoire. Cette diversité est en partie liée à la variété des situations contextuelles (services
médico-hospitaliers ou soins à domicile, types de cancers pris en charge, expériences présentes
ou passées, etc.) dans lesquelles les interviews ont eu lieu. Mais cette diversité est aussi liée à celle
des scripts subjectifs et aux différences individuelles qui se sont exprimées sur un sujet qualifié
par de nombreux auteurs comme relevant de l’intime et donc situé hors champ professionnel. On
a ainsi été frappé par la grande variété des expressions et des propos tenus dans les entretiens
recueillis auprès de cinq infirmières travaillant dans un même service d’urologie de la région îlede-France. Certaines d’entre elles ont exprimé un grand intérêt pour le sujet, marqué par la richesse
de leurs propos, une réflexion sur leurs initiatives, l’exploration de leurs propres sentiments et de
leurs difficultés professionnelles ou personnelles. D’autres, au contraire, ont livré des discours
plus réservés, témoignant d’une moindre réflexivité, voire ont même estimé que la question de la
sexualité ne se posait pas dans leur travail. Il faut cependant rester prudent sur le sens à donner à
ces différences interindividuelles et éviter d’en conclure à un manque d’intérêt ou à un malaise
lié au contexte de l’entretien.
3.2. Analyse des entretiens
Dans la perspective d’une triangulation des analyses (Denzin, 2006), les entretiens ont fait
l’objet de plusieurs types d’analyses : analyse de contenu thématique exhaustive assistée du logiciel Nvivo7, analyse textuelle assistée du logiciel Alceste, analyse qualitative et quantifiée des
récits d’expérience produits par les infirmières. La triangulation des données a plusieurs objectifs,
notamment d’identifier les dimensions sous-jacentes de phénomènes complexes, d’accroître la
validité des données, de dépasser la faiblesse et/ou les biais liés à l’emploi d’une seule méthode
et d’un unique observateur, d’un seul cadre théorique et de susciter de nouvelles hypothèses de
recherche.
Concernant plus précisément les analyses effectuées à l’aide du logiciel Nvivo7, nous avons
d’abord procédé selon une approche inspirée de la grounded theory (Strauss, 1997) ce qui nous
a permis d’en optimiser l’utilisation. Ainsi, à partir des retranscriptions complètes des entretiens
effectués et de leur lecture répétée afin de nous imprégner des discours des infirmières, nous avons
élaboré et testé une grille d’analyse de contenu thématique hiérarchisée selon une quinzaine de
grandes catégories d’analyse. Cette grille a ensuite été transposée dans le logiciel Nvivo7 grâce
auquel le corpus a été exploité de façon exhaustive. Ce logiciel ne « produit » pas d’analyses
automatiques en tant que telles, son utilisation étant subordonnée à la construction d’une grille
d’analyse par les chercheurs. Une fois le codage effectué, plusieurs opérations nous ont aidés
à produire les résultats de cette recherche : le repérage des principales catégories d’analyse, le
croisement de catégories thématiques selon nos hypothèses de recherche ou encore la mise en
lien de catégories thématiques avec les caractéristiques socio-démographiques recueillies auprès
des interviewés : sexe, âge, situation maritale, fonction exercée, service et structure d’exercice,
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région, etc. Précisons ici que les résultats exposés dans ce travail représentent une synthèse de
ces différentes analyses complémentaires.
4. Le point de vue des infirmières sur la sexualité : un paradoxe
On observe un premier paradoxe dans le discours des infirmières interrogées dans notre enquête
qui considèrent, globalement, dans le registre de l’idéel, la sexualité de façon très positive, comme
un besoin fondamental de l’être humain, contribuant à la qualité de vie, au bien-être, à l’équilibre
personnel, comme le fondement du couple et garante de son harmonie, et comme un moyen de
communication intime. Le nouveau discours de la « santé sexuelle7 » (Giami, 2002) apparaît ici
avec force. Mais dès que les propos concernent plus directement l’expérience professionnelle
des infirmières et sont associés au cancer, la thématique de la sexualité devient plus problématique. Elle est alors vue sous l’angle d’une diminution et d’une altération d’une dimension
nécessaire de l’existence humaine, causées par la maladie et les traitements invalidants. Enfin,
quand elle est pensée dans le cadre de l’univers hospitalier, la sexualité devient taboue, interdite,
déplacée/obscène, rendant la communication difficile entre patients et soignants (gênante, déstabilisante, difficile à aborder). L’érotisation qui peut se manifester lors de l’accomplissement du
travail et des relations interpersonnelles engagées avec les patients constitue alors une difficulté
supplémentaire, voire une entrave à l’offre de soins et aux routines professionnelles instituées.
Une contradiction centrale se noue alors entre les scénarios dominants de la « santé sexuelle » et
les relations interpersonnelles évoquées par les infirmières.
Cependant, si l’on adopte une conception plus large de l’érotisation, non réduite aux actes
sexuels ni à la sexualité des patients objectivée médicalement et qui englobe les sentiments, les
émotions et les réactions subjectives des infirmières face aux patients, les choses ne sont pas
vécues uniquement sur le versant négatif. Dans la très grande majorité des cas évoqués par les
infirmières, l’érotisation de la relation de soins et les problèmes qui en découlent sont attribués
aux patients et surtout aux hommes (rarement aux femmes) et peuvent être ressentis par elles
selon des modalités différentes, de façon positive, neutre ou négative. Par ailleurs, on observe
un second paradoxe : dans de nombreux entretiens, les infirmières commencent par affirmer que
les questions liées à la sexualité ne sont pas abordées sur le lieu de leur pratique, et ensuite, tout
au long de l’entretien ces mêmes infirmières nous rapportent de nombreux récits de situations
(passées ou présentes) ayant trait à la sexualité. En d’autres termes, nombreuses sont celles qui
peinent à reconnaître la part de la sexualité dans l’activité professionnelle et qui peinent à en
parler.
4.1. Quand l’érotisation de la relation est vécue de façon positive
Dans certains cas, l’érotisation, vécue comme une forme de sympathie et d’attitude positive de
la part des patients, peut faciliter les soins en créant une connivence/complicité entre les infirmières
7
Le concept (WAS) de « santé sexuelle », défendu par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’Association
mondiale de santé sexuelle et la chaire Unesco de santé sexuelle et droits humains, est fondé sur une définition de travail
élaborée par l’OMS en 2006 : un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en relation avec la sexualité qui
n’est pas réductible à une absence de maladie, dysfonction ou infirmité. La santé sexuelle nécessite une approche positive
et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du
plaisir dans un environnement sain, libre de toute contrainte, discrimination et violence. Afin d’atteindre et de maintenir
cet état de santé sexuelle, les droits sexuels de toutes les personnes doivent être respectés, protégés et soutenus.
A. Giami et al. / Sociologie du travail 55 (2013) 20–38
29
et les patient(e)s, et notamment lorsque les patients font explicitement des compliments gratifiants
aux infirmières qui les soignent. . . ou blaguent avec elles (blagues légères, humoristiques, drôles
et agréables permettant de se détendre) :
« Souvent, c’est plutôt des compliments gentils, très simples. Genre : “Ah ben, y’a que des
top models dans cette équipe !”. . . [Rires] Ça fait plaisir ! Oui, c’est des petits mots gentils
qui restent vraiment sympas. Ben, ça détend. Ah oui, oui, ça détend et on en rigole. Oui,
c’est agréable, ça fait plaisir de les revoir, après, et puis on se sent tout de suite mieux quand
ça arrive dans la journée, c’est une bonne journée » [P31, infirmière, 27 ans].
On voit ainsi s’instaurer entre les infirmières et les patients une certaine intimité à la fois
physique (du fait de la proximité de l’infirmière avec le corps malade qu’elle lave et soigne)
et subjective (connivences/complicité/réassurance) qui peut s’exprimer par des marques de tendresse/attention (bises, câlins, réconfort que l’on s’autorise notamment avec des patients jeunes
ou des personnes âgées ou en fin de vie). Ces actes et ces paroles ne sont pas considérés comme
sexuels par les infirmières et l’on perçoit ici l’importance de la perspective des scripts et des
scénarios de la sexualité tels qu’ils ont été conceptualisés par J. Gagnon : le sexuel reste ce qui
considéré comme sexuel par les acteurs d’une situation. Lorsque des propos ou même des actes ne
sont pas considérés comme sexuels, et même s’ils engagent un contact avec les organes génitaux,
ils entrent dans un autre type de scénarisation des interactions qui ne semble pas en contradiction
avec les scénarios professionnels et peuvent même contribuer au bon déroulement des soins.
« Autrement, je trouve qu’on est très, très libres, on est. . . et c’est pas forcément avec une
arrière-pensée quand on touche la main de quelqu’un. . . quand. . . on touche et qu’on caresse
quelqu’un. Mais caresser le visage ou prendre quelqu’un. . . ça m’est déjà arrivé de prendre
un patient qui pleurait dans mes bras. Il n’y a eu aucune connotation. . . sexuelle, c’était
simplement chaleureux et il n’y avait rien d’autre. Voilà. Je crois qu’il y a aucun “tabou”,
entre guillemets, au niveau corps » [P02, infirmière, 48 ans].
Dans certains cas, la proximité avec le malade est même délibérément recherchée par les
infirmières qui veulent leur procurer du bien-être, et certaines d’entre elles sont alors amenées
à rejeter le port des gants et de la blouse considéré comme des formes de mise à distance qui
empêchent l’intimité et l’accès à un plaisir partagé, toujours vécu comme non sexuel, malgré le
sentiment d’érotisation positive qui l’accompagne.
« Parce qu’une fois que la maladie prend le devant du tableau, je pense que tout ce qui est
sexualité et tout ce qui est plaisir physique, enfin, quand on. . . je pense, en très fin de vie,
le plaisir physique, ça peut être un massage, ça peut être un bain, un shampooing, si on en
fait un. Et on essaye de leur faire des plaisirs comme ça. Parce qu’on sait que c’est agréable
aussi » [P03, infirmière, 42 ans].
L’expérience professionnelle aidant, une infirmière en arrive à considérer que des situations
de contact avec les organes génitaux peuvent être désexualisées et intégrées de façon non contradictoire dans les scripts professionnels.
« Oui, au début, je mettais la distance professionnelle, quand j’étais étudiante en médecine. . .
Et puis. . . ben c’est aussi parce qu’on n’était pas du tout en rapport avec le. . . enfin, pas
trop. . . avec le corps des gens. Et le fait de. . . de faire les toilettes et tout ça, justement,
ça met beaucoup plus à l’aise et. . . Ben, je trouve ça. . . enfin, c’est un rapport qui est. . .
avec l’intimité, la nudité qui. . . qui est quand même. . . les gens sont complètement. . ., ils
30
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se mettent à nu physiquement mais psychologiquement aussi, c’est quelque chose de. . . qui
est pas. . . de l’ordre de la confiance. . . Ouais, c’est un contact qui est vraiment. . . qui est
essentiel. . . Enfin, qui est essentiel. . . qui est très important voilà » [P01, infirmière, 40 ans].
La désexualisation des actes et des relations est le produit d’un processus acquis lentement
au fil de l’expérience et qui autorise une proximité plus grande avec le patient. Cette proximité,
empreinte de sympathie, semble liée à l’identité de genre. Les infirmières relatent que les patientes
se confient plus facilement et plus fréquemment à elles sur leur intimité/sexualité — leurs difficultés à vivre avec un corps mutilé, la mise à mal, voire la fin de leur vie sexuelle conjugale, leurs
craintes envers leurs conjoints, leurs questions relatives à d’éventuelles rechutes ou une possible
reconstruction mammaire, leurs doutes quant à l’avenir, etc. — que ne le font les hommes malades
souvent décrits comme plus discrets en la matière.
Ainsi, l’érotisation de la relation de soins, telle qu’elle est décrite ici dans sa version « soft »
composée de sentiments plaisants, de paroles légères, de contacts tendres et peu soutenus est
vécue agréablement, de manière gratifiante. Elle allège la charge de travail, facilite la relation de
soins, crée une connivence entre les partenaires du soin, concourt nettement à la satisfaction au
travail et donne le sentiment qu’une relation « humaine » s’est établie avec le patient, au-delà des
rôles impartis à chacun dans la relation de soins.
4.2. Les limites à ne pas franchir : « rester professionnelles »
Mais cette proximité agréable, cette intimité avec certains patients ne doit pas dépasser certaines
limites : il faut trouver et maintenir une certaine distance avec les patients afin que l’infirmière
puisse rester dans son rôle professionnel et donc contribuer à aider le patient :
« Ben, pour nous, il faut faire attention parce que. . . il faut quand même qu’on reste des
professionnelles, quoi, parce que des fois, ils auraient tendance à essayer d’aller plus loin
et déjà, il y en a qui. . . bon, pas tous, mais quand ils sont plus jeunes, bon, ils essayent de
nous tutoyer et puis après, de faire copain-copine. Et nous, on est. . . on leur sert à rien si
on devient leur copain. On n’a plus le même regard, on n’est plus professionnelles » [P19,
infirmière, 58 ans].
Nous voyons bien ici toute la difficulté qu’expriment les infirmières à rester à la fois proches
des patients sans s’identifier totalement à eux, à trouver cette « bonne distance thérapeutique » qui
constitue un scénario dominant chez les professionnels de santé (médecins, infirmières et autres
soignants) et du travail social (Moulin, 2007). Ce scénario interpersonnel est enseigné dès l’école
d’infirmières, répété par les professionnels sur le terrain clinique, et vient encadrer le colloque
singulier avec le patient. Cela dit, ce script se trouve aussi être largement critiqué par les infirmières
qui se trouvent tiraillées entre leur propre subjectivité et la nécessité de rester « d’authentiques
professionnelles » :
« C’est pas évident de. . . le relationnel patient. Surtout que je dirais qu’on a. . . Alors,
maintenant, je sais pas qu’est-ce qui est enseigné au niveau des écoles, mais nous, vous
savez, on nous a toujours dit : “Attention, il faut savoir mettre des barrières, entre le patient
et le professionnel. Vous n’êtes pas un bon professionnel si vous vous laissez trop aller. Si
vous faites part de vos sentiments, si vous. . .” voilà » [P06, cadre infirmière, 48 ans].
L’expression d’une forte implication personnelle et de sentiments positifs envers les patients
ou envers certains d’entre eux, expose les infirmières à deux types de risques : d’une part, perdre
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la dimension professionnelle de leurs interventions (si la distance affective envers le patient est
abolie) et, d’autre part, s’exposer au risque du harcèlement et des abus sexuels. Comme on peut le
noter à partir des extraits précédents, le premier danger de l’érotisation réside dans la proximité
et l’implication affective et émotionnelle avec le patient qui ont un effet déstabilisant.
4.3. La survenue involontaire du sexe dans la relation de soins
L’expression sexuelle des patients peut déstabiliser l’infirmière (surtout en début de carrière)
mais cette expression peut être excusée ou même tolérée quand elle est perçue comme involontaire
de la part du patient, non intentionnelle ou accidentelle. Dans certains cas, les infirmières trouvent
ainsi les ressources pour intégrer des situations imprévues dans le script interpersonnel du soin.
C’est le cas notamment des érections réflexes qui peuvent survenir durant les examens, des soins
tels que les toilettes intimes ou les massages et notamment chez de jeunes patients atteints de
cancer testiculaire ou de patients souffrant de priapisme pathologique et qui peuvent mettre mal à
l’aise les infirmières les moins expérimentées ; ce malaise se dissipera ensuite avec l’expérience,
avec l’acquisition de stratégies d’adaptation et de compétences relationnelles permettant de faire
face à ce type d’imprévu :
« Ben là, il y a une collègue actuellement, qui me disait justement qu’elle posait un Péniflo,
enfin, c’est un. . . un étui pénien pour récupérer les urines, à un patient, hier et en fait, il a
eu une érection parce que ben. . . avec le toucher, quoi, logique, réflexe. Et en fait, elle. . .
du coup, elle lui a dit : “Ben, vous inquiétez pas, prenez votre temps”, enfin, elle a souri, ils
ont discuté et voilà. . . » [E09, infirmière, 27 ans].
Il peut s’agir également de patients qui n’ont pas toute leur conscience et ne réalisent donc pas
la portée de leurs propos/actes, tels que des patients atteints de troubles psychiatriques ou neurologiques importants (cancers cérébraux, personnes âgées atteintes de maladie d’Alzheimer) et qui
agrippent le corps des infirmières ou qui ont des mains baladeuses durant les soins/mobilisations. . .
Il est aussi question de patients fortement désinhibés car alcoolisés ou sous l’emprise de certains
gaz ou médicaments qui occasionnent parfois des délires érotiques iatrogènes (notamment certains
produits anesthésiques).
« Oui, oui, ça arrive alors, essentiellement, donc, avec un type de produits, avec un médicament, le Diprivan, et puis en fonction des. . . de la chirurgie ou des explorations qui ont
lieu. [. . .] Chez l’homme ou chez la femme, on a souvent des délires érotiques, oui. Parce
que c’est le produit, plus la zone opérée. Oui. Il y a. . . Voilà. Mais ça peut être aussi avec
l’hypnotique, ça. . . pour une fracture ou pour euh. . . Il faut pas que les gens soient très
douloureux parce que la douleur prend le dessus mais ils sont semi-conscients [. . .] mais
quand on les porte pour les remettre dans le lit, alors, des fois, c’est des. . . des brancardiers
qui portent des femmes qui disent : “Qu’est-ce qu’il est beau, cet homme-là !”. Enfin, on
voit que c’est. . . Au début, on est un. . . toujours un peu surpris et après, c’est vrai que ça
passe relativement, ça devient classique ! » [P25, cadre infirmière, 38 ans].
Face à ces différents cas de figure, les infirmières vont déployer des stratégies diversifiées
pour assurer la cohérence entre la sexualité et les scénarios professionnels. La première forme de
réponse consiste à médicaliser l’apparition de ces érections, c’est-à-dire de donner une signification médicale et non érotique du surgissement de cette érection. La médicalisation de l’érection
apparaît ainsi comme une forme de banalisation et d’intégration de ce phénomène dans le scénario
professionnel qui constitue un véritable « cadre de l’expérience » du travail infirmier (Goffman,
32
A. Giami et al. / Sociologie du travail 55 (2013) 20–38
1991). L’humour devient alors possible et contribue à la banalisation d’un phénomène qui est
considéré comme « normal ».
« C’est déjà arrivé quand vous faites un rasage, qu’il y ait un homme qui ait une érection, ce
genre de truc. Bon, généralement, ça passe bien parce que on fait pas. . . Humour. Humour
direct. Je sais pas, enfin, un truc con : “Il est en forme aujourd’hui. . . !” Et puis hop, là, ça
y est, ça passe, c’est fini ! Ou bien le mec, on voit qu’il est super gêné. . . Ça m’est déjà
arrivé de dire à un bonhomme : “C’est bon, c’est pas grave, c’est normal, vous avez une
réaction humaine, vous inquiétez pas ! Et puis au contraire, c’est valorisant, puis. . .” Voilà,
puis on rigole, hein. . . Voilà, bon, ça, c’était quand on faisait des rasages, des trucs comme
ça » [P17, infirmière, 32 ans].
4.4. Harcèlements sexuels subis par les infirmières
Il s’agit ici de ce qui est souvent vécu de façon négative par les infirmières, comme une
forme de harcèlement sexuel et difficilement acceptable pour elles. Dans ce cas, le déni de la
survenue de l’événement, sa banalisation ou son intégration dans les scénarios professionnels
ne s’avère pas possible. Le harcèlement sexuel est vécu de façon radicalement différente de
l’érotisation involontaire et qualifié de « dérapage » lors des actes routiniers du soin. Différentes
situations ou pratiques renvoyant à des actes sexuels considérés comme des « perversions » sont
évoquées par les infirmières. Ce n’est plus la maladie ou les traitements prodigués au patient
qui sont la cause d’érections ou d’actes involontaires. Il s’agit d’actes dont la responsabilité et
l’intentionnalité incombent pleinement au patient. Le statut de malade et la maladie elle-même ne
sont plus en mesure d’excuser et même de justifier ces comportements. Ainsi, dans les discours
infirmiers, il apparaît une équivalence entre érotisation involontaire/excusable et sexualisation
volontaire/condamnable qui rappelle la dichotomie « mad »/« bad » mise en évidence par Higgins
et al. (2009a) pour désigner les différentes tentatives de sexualisation de la relation de soins par
des malades mentaux irlandais.
4.4.1. L’exhibitionnisme des patients
Il s’agit de situations concernant des patients (quasi exclusivement des hommes) perçus par
les infirmières comme des « exhibitionnistes » qui sont/restent volontairement nus sur leur lit en
dépit de la présence d’un tiers (patient ou soignant), se promènent (partiellement ou entièrement)
nus dans leur chambre ou dans les couloirs de l’hôpital, contrevenant ainsi aux règles sociales
d’usage qui exigent une certaine pudeur dans les espaces publics :
« Ça arrive que les gens n’aient vraiment aucune gêne. Oui, ils déballent tout, comme ça.
On a beau être infirmière. . . la nudité ne me pose pas de problème. En général, j’essaie
de mettre les gens à l’aise plus qu’autre chose, mais il ne faut pas non plus. . . Si je rentre
dans une chambre, que la femme — même une femme — n’a pas de slip, que la chemise
est ici et qu’elle a les jambes écartées et je ne sais pas quoi, j’ai beau être une femme, il
y a aussi un minimum de réserve à avoir, par respect de l’être humain, tout simplement ! »
[P23, infirmière, 27 ans].
La nudité intentionnellement imposée par certain(e)s patient(e)s en dehors de toute justification
thérapeutique, est jugée incorrecte, voire obscène et choquante par les infirmières (même si elles
en rigolent après coup en équipe) car une telle impudeur est considérée comme l’expression
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d’une forme de déviance inacceptable et « malsaine », émanant d’individus jugés « pervers »,
« cochons », « coquins » :
« Et par contre, ce qui est déjà arrivé, c’est des patients qui mettent mal à l’aise. . . parce
qu’il n’y a pas de pathologie localement, mais ils sont tout le temps tout nus dans le lit, on
rentre, on sort, on rentre, on sort, ça ne les perturbe pas. C’est plus ça, je veux dire, le. . .
Ben, ça me gêne, oui et non, mais je leur dis : “Mettez au moins le drap”, enfin voilà. [. . .]
Donc on se dit : c’est peut-être une provocation, donc des fois, on feint l’ignorance. Parce
que des fois, je me demande si le patient, il ne fait pas exprès de nous pousser un peu à
bout pour qu’on aborde le sujet ou. . . [. . .] Oui, c’est intentionnel et pervers. . . enfin. . . Je
trouve que c’est malsain. . . » [P35, infirmière, 39 ans].
En contrepoint, la pudeur manifestée par de jeunes patients lors de soins intimes sera non
seulement respectée (conformément aux enseignements des écoles d’infirmières) mais fortement
valorisée par les personnes interrogées :
« . . .Il y a des patients. . . on a eu des jeunes qui se font opérer d’un testicule, on a un
pansement à faire pendant quelques temps suite à l’opération, je veux dire, ils ne se mettent
plus à poil pour autant. . . enfin, “à poil” : ils n’enlèvent pas tout. . . Le jeune, j’avais un
pansement à lui faire, je n’ai jamais vu son sexe, voilà. Mais parce que c’était bien, il
descendait le caleçon à l’endroit où j’avais besoin de faire le pansement, voilà. Donc, je me
dis : lui, il pourrait être obligé de tout enlever, il ne le fait pas, et d’autres patients qui ne sont
pas du tout obligés de tout enlever, ils enlèvent tout, donc. . . » [P35, infirmière, 39 ans].
4.4.2. La masturbation
Un autre type d’érotisation imposée aux infirmières concerne des patients (là encore principalement des hommes et très rarement des femmes) que les infirmières surprennent à se masturber
dans leur lit d’hôpital, soit lorsque le patient est seul dans son lit, soit au cours d’un soin :
« C’est déjà arrivé à une collègue à moi où un homme. . . je m’en rappelle. . . c’était
carrément. . . il s’est carrément branlé. . . quand elle était en train de lui masser le dos,
quoi ! Là, ça avait été loin, super loin. Oh ! Oh là là !, elle était arrivée dans tous ses états en
salle de soins, je m’en rappellerai toute ma vie. Et du coup, il avait été catalogué, le gars, de
“gros cochon ” ! Plus personne ne voulait rentrer dans la chambre ! [Elle rit, inaudible]. Je
me rappelle. Je me rappelle d’une collègue à moi qui y avait été, puis elle lui avait dit : Je
vous préviens, je vous fais la toilette et vous ne vous touchez pas, et vous ne faites rien, vous
mettez les mains au-dessus du drap ! [elle rit] On était. . . voilà, quoi ! » [P17, infirmière,
32 ans].
Ces deux types de conduites (exhibitionnisme et masturbation en public) sont considérées
comme des déviations au regard des scénarios culturels de la sexualité « normale ». Les réactions
des infirmières sont donc les réactions communes à toute expression déviante de la sexualité et,
dans le cas de ces pratiques, le contexte médical et les scénarios professionnels ne parviennent
pas à les intégrer dans un univers de justification. Elles ne peuvent être pensées comme une
conséquence de la maladie mais uniquement comme des conduites « perverses » et la maladie
n’excuse pas la « perversion ».
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4.4.3. La séduction forcée : une forme de harcèlement sexuel
Enfin, dans de très nombreux cas, nous trouvons une érotisation qui s’exprime essentiellement
à travers des scènes de séduction lourdes, des avances trop insistantes, des blagues vulgaires,
des propos et de gestes déplacés (insultes, mains aux fesses), des demandes précises de services
sexuels (masturbations ou de « petites gâteries »/fellations) adressées aux jeunes infirmières, des
comportements de harcèlement. Les infirmières déclarent vivre ces situations de façon pénible et
humiliante.
« Quand j’étais étudiante, il y en a un qui m’a carrément demandé de lui faire une “petite
gâterie, quoi”. Donc moi, j’étais jeune infirmière, étudiante encore, premier stage, donc. . . un
monsieur d’une soixantaine d’années, qui était veuf depuis un moment et qui m’a demandé
carrément, quoi ! Moi, très naïve, je n’ai pas bien compris ce qu’il voulait ! [rires]. Quand
j’ai compris, je lui ai dit : “Ben. . . non ! Non, non ! On est juste infirmière, en fait”. Oui,
j’étais un peu mal à l’aise » [P31, infirmière, 27 ans].
4.4.4. Les plaisanteries salaces et grivoises, les attouchements
Dans les scénarios évocateurs de harcèlements subis par les infirmières, les plaisanteries
sexuelles appuyées et les demandes de service sexuel (une fellation) sont généralement attribuées
à des hommes mûrs ou plus âgés, jugés « malsains » ou « pervers » :
« Oui, parce qu’on avait des patients un peu « pervers pépères », des fois, donc. . . mais nous,
ça nous gêne un peu qu’il regarde un film porno, par exemple. Oui, ils peuvent regarder des
films pornos sur Canal+, le samedi. . . [rires]. . . je ne sais pas, mais. . . Ce n’est pas que ça
me choque, ça me gêne. Ben, on en train de faire un soin et puis ça en fond d’écran, c’est
un petit peu gênant. . . Et ce qui me gêne aussi, c’est que c’était une chambre de patients,
ils étaient deux et du coup, ils étaient. . . enfin, un peu désinhibés, je ne sais pas, mais. . .
Ils en plaisantaient beaucoup, quoi. Donc, quand c’est entre eux, quand c’est sur des gens
que je ne connais pas, ce n’est pas le problème, mais quand ça commence à venir sur nous,
là non, quoi. Ben, ils nous donnent des petits surnoms, des “petites cocottes”, des petits
machins. . . Ben, on leur dit stop ! » [P31, infirmière, 27 ans].
Ces comportements sont expliqués tour à tour par les infirmières comme le symptôme d’un
manque, par le fait que ces hommes veulent se prouver à eux-mêmes qu’ils sont encore des hommes
malgré le cancer (affirmation d’une identité virile chancelante car mise à mal par la maladie et les
traitements), et tentent ainsi de masquer leurs angoisses ou bien comme une volonté de se prouver
que l’on est toujours séduisant. . . Cependant au-delà de la gêne qu’elles éprouvent parfois de
façon véhémente, les infirmières semblent avoir une attitude de compréhension compassionnelle
envers ce type de demande et de situation.
« Hum et c’est assez surprenant finalement. . . Et ils font le fanfaron devant d’autres femmes
et puis quand leur femme n’est pas là. . . Malgré la maladie. . . Peut être justement pour
occulter leur angoisse. C’est un peu, c’est peut-être aussi un peu pour ne pas. . . pas trop
être dans la. . . maladie parce que c’est souvent justement des patients qui sont là et pis que
peut-être on. . . ils sont en train de se dire intérieurement. “Bah j’ai fait des conneries, j’ai. . .
je suis là c’est peut-être un peu par ma faute” » [E01, infirmière, 53 ans].
Mais ce type de conduite est aussi expliqué par les scénarios culturels dominants relatifs aux
infirmières assimilées à des filles/femmes faciles, nues sous leur blouse et à la sexualité insatiable.
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« Le côté infirmière. . . comme on peut l’imaginer. . . Voyez, j’avais un mot vulgaire qui me
venait à l’esprit l’infirmière “chaudasse”, excusez-moi, vous pourrez l’enlever. . . “Chaude”.
Hein, voyez, l’infirmière chaude. . . comme quand, des fois, quand on voit les. . . soirées
infirmières avec l’infirmière. . . l’infirmière qu’on voit dans les pornos, quoi. . . je vous dis,
voilà » [A01, infirmière, 33 ans].
Cette forme d’érotisation caractérisée par l’émergence de demandes sexuelles et associée aux
scénarios culturels de la pornographie, est subie par les infirmières. Elle renvoie à des formes de
sexualité qui ont pour effet d’annuler toute érotisation positive de la situation. Contrairement aux
autres formes d’érotisation plus « soft » qui ont pour effet de maintenir une sorte de continuum
d’humanité entre les infirmières et les patients dans des formes contenues qui viennent renforcer
la signification des soins holistiques (« traiter le patient comme un être humain »), les demandes de
service sexuel n’entrent pas dans les scripts professionnels dominants du rôle et des attributions
que les infirmières incarnent et viennent ainsi les déstabiliser dans l’accomplissement de leur
activité professionnelle.
On note ici une dichotomie importante entre, d’une part, des « récits » (cas vécus d’interactions
singulières avec tel ou tel patient) qui mettent en scène des situations de communication avec des
femmes, dans le registre de la confidence, doublées d’interrogations sur les dimensions relationnelles et psychologiques de la sexualité, sur les incapacités et les dysfonctions associées
aux cancers et à leur traitement, et les anxiétés et incertitudes qui émergent à ce propos. Si les
femmes apparaissent comme étant les principales actrices et initiatrices de ce type de communication intime, les hommes sont présentés comme plus discrets et peu engagés dans ce type de
communication avec les infirmières. On observe ici une attitude qui valorise une communication
qui s’établit à propos de la diminution des capacités et des fonctions sexuelles des patients. À
l’opposé de ce type de situation, les comportements qui donnent la représentation d’une sexualité
violente et agressive, sans retenue et sans respect pour l’autre, sont dans la majeure partie des cas
attribués aux hommes et vécus et évalués très négativement par les infirmières.
4.5. Faire face à la sexualisation indésirable de la relation de soins
Aussi, différentes conduites à tenir sont adoptées individuellement et collectivement pour
prévenir ou parer à de telles éventualités. Dans pareils cas, il s’agit ainsi de n’être ni trop éloigné
du patient pour rester empathique et attentif à son état, ses désirs, besoins, et demandes, ni trop
proche afin de maîtriser ses émotions, de rester ancré dans le scénario professionnel pour prendre
les décisions qui s’imposent et ne pas souffrir en cas d’événement néfaste. Il s’agit de garder la
tête froide et de ne pas verser dans l’émotionnel ou l’affectif (considéré comme une source de
biais et d’erreurs par les infirmières). Ceci qui va pouvoir se faire à travers toute une série de mises
à distance physiques et psychiques du patient : ne pas porter de tenues provocantes (pour ne pas
être « aguichantes ») et utiliser une blouse et des gants pour tout contact intime ; désérotiser la
situation en portant un regard clinique sur le corps d’autrui, ne jamais parler de soi/sa vie privée ;
« recadrer » le patient pour le remettre à sa place en lui rappelant les rôles impartis à chacun
dans la relation de soins ; éviter le patient ou restreindre le temps passé auprès de lui ; recourir à
l’équipe qui jouera le rôle de tiers régulateur dans le colloque singulier devenu dangereux ; ne pas
faire le soin seul(e) avec le patient mais en présence d’un(e) collègue, voire en cas d’impossibilité
majeure, lui passer le relais ; avoir des discussions collectives pour définir la conduite à tenir en
équipe dans les cas difficiles. Autant de stratégies qui montrent que les infirmières ne sont pas
dépourvues pour faire face au « danger » potentiel que représentent les tentatives indésirables
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d’érotisation de la relation de soins par les patients, et à ce titre, ces professionnelles ne peuvent
être considérées comme de simples « victimes » des conduites de harcèlement des patients.
5. Conclusion
Le recours à la théorie des scénarios de la sexualité (Gagnon, 2008) pour l’analyse de la place
de la sexualité dans la pratique professionnelle des infirmières a permis d’identifier un ensemble
de contradictions auxquelles celles-ci sont confrontées. Tiraillées entre la pression sociale observée au plan international en vue de la promotion de la « santé sexuelle » et les résistances à
l’érotisation de la figure de l’infirmière, les infirmières interrogées dans cette étude manquent de
formation sur les questions de la sexualité qui apparaissent dans la relation de soins. Si elles se
trouvent impliquées personnellement dans des situations d’érotisation et de sexualisation qu’elles
ne maîtrisent pas toujours, elles ne peuvent se reporter à des recommandations professionnelles
qui leur permettraient de mieux les intégrer à leur pratique.
La dimension du genre paraît alors centrale pour comprendre la capacité des infirmières à
gérer ces questions en leur donnant un sens. L’expression verbale sous forme de confidences
notamment, traditionnellement attribuée aux femmes, permet ainsi d’intégrer plus facilement les
difficultés relationnelles du patient, ou encore celles qui sont liées à l’image de soi, dans les
scénarios professionnels des infirmières, qui en sortent renforcés.
Dans ce cas, la survenue de ces formes d’érotisation, vécues comme agréables, facilite
l’exercice professionnel. De même, lorsque les manifestations sexuelles sont interprétées dans le
registre de la médicalisation par les infirmières, elles peuvent être excusables car elles entrent dans
le schéma des scénarios professionnels. En revanche, les formes d’expression érotique agressives,
traditionnellement attribuées aux hommes, constituent une érotisation peu compatible avec les
scénarios professionnels dominants, marqués par des formes désexualisées du care. Dans ce cas,
les scénarios professionnels ne permettent pas de surmonter les contradictions liées aux scénarios
culturels dominants de la sexualité, et certaines formes d’érotisation de la relation de soins sont
dès lors rejetées hors du champ du possible.
Déclaration d’intérêts
Les auteurs n’ont pas transmis de déclaration de conflits d’intérêts.
Annexe 1. Descriptif de l’échantillon.
L’échantillon est composé principalement de femmes (85,9 %) — et à ce titre,
il est parfaitement représentatif de la population des infirmières travaillant en
France —, âgées de 38,1 ans en moyenne (minimum/maximum : 23-58 ans).
Sur le plan professionnel, ces personnes exercent principalement en tant
qu’infirmières (79,7 %), mais aussi comme cadres infirmiers (14,1 %), voire
beaucoup plus rarement en tant que manipulateurs/manipulatrices en radiologie ou comme aides-soignantes. L’ancienneté professionnelle moyenne est
de 13,1 ans (mini/maximum = 4 mois/37 ans) tandis que l’ancienneté dans le
service actuel d’exercice est de 6,8 ans (mini/maximum = 10 mois/27 ans). Ces
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personnes travaillent en majorité en Lorraine (68,6 %) — plus rarement en Bretagne (9,4 %), en île-de-France (7,8 %), dans les Pays de la Loire (7,8 %) ou en
Rhône-Alpes (6,3 %) — et essentiellement dans le cadre d’une institution hospitalière (centres hospitaliers universitaires, centres hospitaliers régionaux,
centres hospitaliers publics ou privés, centres hospitaliers spécialisés), totalisant 54,7 % de l’ensemble, ou d’un centre de lutte contre le cancer (CLCC)
(37,5 %), voire plus rarement en cabinet libéral (7,8 %). La grande majorité
des interviewés interviennent en milieu hospitalier (78,1 %) et plus rarement
à domicile (21,9 %). Une majorité d’infirmières (59,4 %) affirment avoir suivi
des formations complémentaires à leur cursus initial, soit dans le cadre d’une
spécialisation (cadres infirmiers notamment), soit dans le cadre d’une réorientation professionnelle. Ces formations touchent principalement le domaine
psycho-relationnel, la fin de vie et de façon plus marginale certaines spécialités médicales, voire même des thérapeutiques spécifiques. En revanche, il
convient ici de souligner qu’une très faible minorité déclare avoir suivi une
formation dans le domaine de la sexualité (3,1 %). Enfin, sur le plan personnel,
les infirmières interviewées vivent en couple (79,7 %) avec enfants (67,2 %),
disent en majorité avoir reçu une éducation religieuse (77,6 %), se déclarent
« croyantes » (47,2 %) ou athées (41,5 %), voire agnostiques (11,3 %) — mais
s’affirment en revanche moins souvent pratiquantes (25,9 %).
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