Livret enseignants Voyages fantastiques PDF, 914 Ko
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courts metrages 2013/2014 VOYAGES fantastiqueS lycéens et apprentis au cinéma en région centre Lycéens et apprentis au cinéma en région centre Le programme VOYAGES FANTASTIQUES a été constitué par un comité de sélection réunissant des enseignants et les partenaires de Lycéens et apprentis au cinéma en région Centre. Il est diffusé en collaboration avec l’Agence du court métrage. Lycéens et apprentis au cinéma en région Centre est coordonné par Ciclic, avec le soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée, de la Région Centre, de la DRAC Centre et du Rectorat de l’académie Orléans-Tours et le concours des salles de cinéma participant à l’opération. Auteurs du livret Jean-Sébastien Chauvin : réalisateur, critique aux Cahiers du cinéma. Simon Gilardi : chargé de mission édition pédagogique à Ciclic. Adrien Heudier : coordinateur dispositifs scolaires à Ciclic. Stéphane Kahn : journaliste (Bref, le magazine du court métrage), programmateur à l’Agence du court métrage, réalisateur. Jérôme Momcilovic : journaliste, critique (Chronic’art, Études), enseignant à l’École supérieure d’études cinématographiques. Amanda Robles : réalisatrice, monteuse et enseignante en cinéma, rédactrice à Bref, auteur d’Alain Cavalier, filmeur. Julie Savelli : rédactrice à Bref, chargée de programmation aux états généraux du film documentaire de Lussas. Eugénie Zvonkine : docteur en cinéma, chargée de cours à l’université Paris 8, critique, programmatrice de festivals de cinéma. Directeur de la publication : Olivier Meneux / Propriété : Ciclic, agence régionale du Centre pour le livre, l’image et la culture numérique, 24 rue Renan, 37110 Château-Renault, tél. 02 47 56 08 08, www.ciclic. fr / Rédacteur en chef : Simon Gilardi / Conception graphique : Dominique Bastien / Conception des rubriques en ligne sur www.ciclic.fr/lyceens : Julien Sénélas / Recherches documentaires : Solenne Berger / Remerciements : l’Agence du court métrage (Bartek Woznica, Amélie Chatelier, Stéphane Kahn et Jacques Kermabon), Sauve qui peut le court métrage (Jérôme Ters). Sources iconographiques : tous droits réservés (Diaphana ; Les films au long cours ; Tamasa ; Argos ; One Little Indian, Partizan ; KurzFilmAgentur Hambourg e.V.). Les droits de reproduction des illustrations sont réservés pour les auteurs ou ayants droit dont nous n’avons pas trouvé les coordonnées malgré nos recherches et dans les cas éventuels où des mentions n’auraient pas été spécifiées. Publication : septembre 2013. 2 sommaire Le fantastique, un genre existentiel 3 Le Voyage dans la Lune 4 Leave Not a Cloud behind 6 La Jetée 8 Bachelorette 10 On a marché sur Alpha 46 12 D’un film à l’autre 14 Manuel de bricolage 16 Avant / Après la séance 17 Bibliographie sélective 18 Le livret en ligne et le dvd 19 Bref, aimons le court métrage ! 20 Le fantastique, un genre existentiel Tzvetan Todorov définissait le fantastique comme l’hésitation, face à un événement, entre une explication rationnelle et une autre irrationnelle. Sommes-nous en train de rêver, ou ce que nous avons sous nos yeux est-il vrai ? Dans Le Horla de Maupassant, il est difficile de déterminer si le double étrange qui assaille le héros est réel ou si le personnage est en train de sombrer dans la folie. Une autre manière de voir le fantastique est de le considérer comme un écart entre notre réalité cartésienne et une autre dont nous acceptons plus ou moins bien, avec plus ou moins d’inquiétude, les règles bizarres. C’est le cas des récits merveilleux de l’heroïc fantasy et des contes, des récits de monstres (vampires, zombies, loups garou etc.) et de la science-fiction. Tous proposent des mondes qui sont comme la métaphore de notre réalité et en donnent une interprétation décalée. C’est ce que fait George Méliès dans Le Voyage dans la Lune. À une époque où la France est un empire colonial, le film de Méliès offre une lecture fantastique de la découverte de l’Afrique par les Blancs. C’est presque le modèle originel de la série Star Trek. Le monde lunaire a quelque chose d’exotique, ses habitants ont le corps peint comme dans certaines tribus africaines. Pourtant Méliès dépasse le commentaire colonial et atteint une dimension poétique, quand il dote la Lune d’un visage ou organise la danse étrange entre un Sélénite et un Terrien dans les dernières secondes du film. Le vampire, le loup-garou ou le fantôme, s’ils sont des étrangers, des figures de l’altérité, sont également des reflets de nous-mêmes. Cette danse avec la créature lunaire dit à peu près la même chose. Le genre fantastique est très visuel puisqu’il s’agit d’inventer des mondes, des personnages imaginaires, de faire apparaître des spectres comme dans les films de fantômes japonais. Parfois, nul besoin de trucages ou de maquillage. Il suffit de faire apparaître et disparaître un personnage pour qu’il devienne une créature fantastique. C’est justement ce qui est beau dans La Jetée de Chris Marker. La jeune femme à qui le héros va rendre visite pendant ses voyages dans le temps, a quelque chose d’évanescent. On peut penser qu’elle est réelle, que ce voyage vers le passé a bien lieu, et pourtant cette femme est irrémédiablement étrange. Leur relation même est marquée par le sceau du rêve. Les photos fixes en noir et blanc et muettes, rythmées par une musique aux résonnances d’outre-tombe, ajoutent à cette impression de flottement. Elle appelle l’homme « son spectre », et si elle le questionne sur son collier, elle apparaît souvent rêveuse, le regard ailleurs. Lui la contemple. Il est comme un ange gardien avançant à ses côtés. Par deux fois elle s’éveille et lui semble la retrouver quand il s’enfonce dans le sommeil, comme si chacun était le songe de l’autre. C’est là que le fantastique touche aux questions existentielles de l’âme humaine, sur un mode poétique et imagé. Connaissonsnous vraiment l’être aimé ? Vivons-nous vraiment les événements qui nous semblent tangibles ou sommes-nous captifs d’une rêverie ? Ce fantastique rejoint ainsi les interrogations de certains mystiques. Leave Not a Cloud behind de Pablo Gonzalez, hommage évident à La Jetée où les voyages dans le temps sont remplacés par les voyages dans les rêves, raconte le même destin tragique d’un homme qui voit s’échapper la femme qu’il aime dans un univers dont il est proscrit. Cette dimension existentielle est d’autant plus sensible et apparente que ces deux films sont dépourvus d’effets spéciaux spectaculaires. Ne reste que la chair nue de l’aventure singulière que vivent les personnages. On retrouve la même économie dans On a marché sur Alpha 46 d’Anthony Vouardoux. La pauvreté des moyens financiers oblige le cinéaste à l’inventivité. Ainsi de la scène précédant l’atterrissage sur une planète lointaine. Un plan unique sur son visage, le reflet de la planète sur la visière de son casque et une voix crachotante qui lui parle depuis la Terre, pas besoin de plus. On dit souvent que le champ/contrechamp est un dialogue entre deux termes, qu’il établit une relation. Ici justement, pas de contrechamp. Le minimalisme de la mise en scène permet de ressentir combien cet astronaute est seul. Et les événements absurdes qui se dérouleront ensuite, cette Terre lointaine se muant en bille aussi fragile que du verre, dit bien, sur un mode tragi-comique, le sentiment d’être loin de chez soi. « I’m a poor lonesome cowboy » chante ironiquement le héros à la fin. Quant à Bachelorette, ce n’est pas qu’un clip farfelu de Michel Gondry. L’emballement de réalités s’enchâssant les unes dans les autres comme des poupées russes devient la métaphore du processus artistique : de l’inspiration initiale (un livre trouvé au milieu de nulle part) au succès critique et social qui enferme l’artiste dans la répétition absurde du même. Le temps d’un clip, Gondry offre une réflexion sur le destin humain et sur le mystère de la création, asséché par son exploitation de masse. JSC 3 Le Voyage dans la Lune Georges Méliès Le professeur Barbenfouillis et six autres savants organisent une expédition sur la Lune. France, 1902, 14 min Réalisation, production : Georges Méliès / Scénario : Georges Méliès d’après les romans de Jules Verne De la Terre à la Lune et Autour de la Lune / Interprétation : Georges Méliès (Barbenfouillis), Bleuette Bernon (Phoebe), François Lallement (l’officier), Henri Delannoy (le pilote de la fusée) / Musique (2012) : Air. Georges Méliès En lui remettant la Légion d’honneur en 1931, Louis Lumière lui-même salua en Georges Méliès « le créateur du spectacle cinématographique ». En effet, si Lumière fit partie des inventeurs de la technique cinématographique, c’est à Méliès qu’il revient d’en avoir tiré à la fois un spectacle et un art. Georges Méliès naît à Paris le 8 décembre 1861, dans une famille bourgeoise, d’un père fabricant de chaussures de luxe. Très tôt, il développe une grande aptitude pour le dessin. Ayant refusé de reprendre l’usine familiale, il découvre à Londres la prestidigitation. Quelques années plus tard, il rachète à Paris le théâtre Robert-Houdin, où il donnera des spectacles de magie à grand succès. Le 28 décembre 1895, il assiste, subjugué, à la première représentation publique et payante du Cinématographe. Les Lumière ayant refusé de lui vendre un Cinématographe, Méliès construit lui-même une caméra/projecteur qu’il baptise « Kinétographe », et réalise en 1896 son premier film d’une minute, Une partie de cartes. En 1897, il fait construire dans sa propriété de Montreuil un des premiers studios de l’histoire du cinéma, et commence à réaliser des films plus ambitieux, parmi lesquels plusieurs reconstitutions historiques. Dès 1898, à la faveur d’une découverte faite avec le blocage de sa caméra, Méliès met au point de nombreux trucages (transformation, fondu enchaîné, surimpression...) qui feront sa renommée et enrichiront 4 pour toujours la palette du cinéma. Jusqu’en 1912, il réalise plus de 500 films, dont les célèbres fééries qui sont sa marque. De sérieuses difficultés financières, aggravées par la première guerre mondiale, lui feront perdre ensuite, coup sur coup, le théâtre Robert-Houdin et sa propriété de Montreuil. Ces revers ainsi que sa difficulté à renouveler ses productions le forceront à renoncer au cinéma. Ruiné, il est contraint, en 1925, de devenir vendeur de jouets à la gare Montparnasse où, quelques années plus tard, un admirateur le reconnaîtra et permettra sa reconnaissance tardive. Un gala triomphal est organisé en son honneur en 1929. Il meurt à Paris le 21 janvier 1938. En 2011, Martin Scorsese lui a rendu hommage dans Hugo Cabret. sur la Lune était, en fait, un thème important de la culture populaire de l’époque, décliné sur scène dans de nombreux spectacles — il faut citer l’ « opéra féérie » d’Offenbach, intitulé lui aussi Le Voyage dans la Lune et présenté en 1875. Une fois le tournage terminé, et comme il l’avait déjà fait avec d’autres films, Méliès fit colorier plusieurs copies du Voyage. Cela représenta un travail titanesque, puisque près de 200 ouvrières durent colorier, au pinceau, les quelques 13 375 images du film. On pensait ces copies perdues, jusqu’à ce qu’un exemplaire soit retrouvé, en piteux état, à Barcelone en 1993. Il a fallu plus de dix ans d’un travail extrêmement minutieux pour que, en 2011, le public puisse redécouvrir dans ses couleurs d’origine le chef d’œuvre de Méliès. Le Voyage dans la Lune Ce film, le plus célèbre de Méliès, peut être considéré comme la première « superproduction » de l’histoire du cinéma. Sa durée (14 minutes, réparties en 30 tableaux), la longueur inhabituelle de son tournage (qui a duré trois mois), son budget (10 000 francs or, soit environ 30 000 euros actuels), ainsi que l’ambition plastique et narrative du film (qui mettait à profit toutes les inventions élaborées dans les précédents films de Méliès) : tout concourt à signaler l’envergure inédite de ce projet, que Méliès destinait également au marché américain. Son succès, d’ailleurs, fut tel que le film fut très vite copié (on dirait aujourd’hui : piraté) et distribué aux États-Unis sans l’accord de Méliès, l’incitant à ouvrir une succursale de sa société, la Star Film, à New York. Méliès disait que le sujet du film lui avait été inspiré par la lecture du double roman de Jules Verne, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune. Il a été signalé, depuis, que Les Premiers Hommes dans la Lune de H. G. Wells avait probablement été une autre source d’inspiration. Le Voyage en ligne Une vidéo sur le premier plan, le texte explicatif de Méliès, une piste sur les trucages et une sélection de ressources Internet. Pourquoi Le Voyage dans la Lune ? Pourquoi, parmi les centaines de films que tourna Méliès, l’histoire a-t-elle distingué celui-ci plutôt qu’un autre ? Il faut compter, bien sûr, avec la sidération que suscita le film en son temps. À l’échelle de cet âge primitif du cinéma, Le Voyage fut la première superproduction ; ce fut aussi le premier film de fiction à connaître un succès mondial. « Cela semble impossible, et cela est » Mais s’il continue aujourd’hui à faire si forte impression, c’est peut-être parce qu’en quatorze minutes, il opère comme une synthèse des puissances du cinéma, telles que Méliès les avait identifiées avant les autres. Le film en cela lui donne raison quand, avec une légitime immodestie, il dit de lui à la troisième personne, dans La Vie et l’œuvre d’un pionnier du cinéma : « Ce fut aussi un précurseur, et dans les genres les plus divers, comme s’il eut prévu tout ce que le cinématographe serait capable de réaliser plus tard ». Avec Le Voyage, Méliès en effet avait déjà tout inventé, mais pas seulement parce que ce film foisonnant relève autant de la science-fiction que du fantastique, de la farce (son portrait volontiers satirique des scientifiques), du burlesque ou, déjà, du film d’action (le combat homérique livré contre les Sélénites). Entre ce Voyage et les actuelles superproductions hollywoodiennes, plus d’un siècle a passé qui n’a fait, au gré du progrès technique, qu’amplifier et préciser l’impressionnante intuition de l’art poétique de Méliès — et cette impression est d’autant plus forte à l’ère du numérique, qui n’en finit pas de nous renvoyer à cet âge primitif de trucages et de fonds peints. On a dit souvent tout ce que le cinéma, par l’entremise de Méliès, devait à la magie. Mais il faut prendre garde à ne pas retenir de Méliès que le portrait, réducteur, d’un génie de la bricole porté sur la féérie. Godard l’a déjà souligné, contre l’opinion courante : les films de Méliès étaient aussi réalistes que ceux de Lumière, qui lui-même n’était pas moins magicien que Méliès. La magie, l’illusion, ne sont ni la négation ni l’envers du réel : plutôt le moyen de le prolonger, de l’emmener ailleurs, de le déplacer sur un terrain inattendu. Un réalisateur, disait Méliès dans son livre Les Vues cinématographiques, est censé « réaliser tout, même ce qui semble impossible, et donner l’apparence de la réalité aux rêves les plus chimériques ». Réaliser, c’est par définition rendre réel — comme on dit qu’on réalise un rêve. En cela toute l’œuvre de Méliès, et Le Voyage en particulier, est tournée vers le possible. Et la sidération du spectateur retrouve celle que Victor Hugo décrit dans Le Promontoire des songes, quand, soixantedix ans avant le film de Méliès, il découvre le sol lunaire dans l’œil du télescope que lui tend Arago. « Cela semble impossible, et cela est », dit Hugo. De l’idée aux images Réaliser l’impossible, c’est toujours chez Méliès tracer un trait, le plus court possible, entre un fantasme et le spectacle de sa réalisation. C’est, en somme, suivre le trajet d’une idée, en réduisant par la magie la distance entre son surgissement et sa concrétisation. Ce trait, ce trajet, plusieurs motifs le figurent dans Le Voyage dans la Lune. C’est d’abord la ligne courbe tracée d’un trait par l’astronome sur un tableau noir, entre la Terre et la Lune, dans la première séquence. Le film entier tient dans cette courbe, qu’il déclinera en une double rime : le télescope, puis le canon de lancement de la fusée. La courbe, le télescope, le canon, figurent une seule et même perspective, au sens propre (télescope et courbe forment une même diagonale, vers le fond du plan) comme au sens figuré. Et le télescope qui, chez Méliès comme chez Hugo, réalise l’impossible, c’est aussi bien, évidemment, la caméra — ou le projecteur. Le film entier, dès lors, ne fait que déployer le programme dévoilé d’emblée par le dessin de l’astronome. Il n’est pas innocent d’ailleurs que tant de films de Méliès partent d’une image fixe, à laquelle il s’agit de donner vie (Les Cartes vivantes, Les Affiches en goguettes, Le Roi du maquillage) : c’est la définition même du cinéma, auquel Méliès donna d’abord le nom d’ « images mouvementées ». Plus que l’imaginaire, plus que la féérie, c’est bien le mouvement qui est le cœur de l’œuvre de Méliès : Le Voyage est une suite de petits ballets d’une prodigieuse agilité (l’aréopage bouillonnant des astronomes, la danse mécanique des ouvriers, les courses-poursuites sur la Lune), une intense profusion de gestes, qu’on retrouve dans tous ses grands films. Mais à la différence des vues Lumière ou des travaux fondateurs d’Étienne-Jules Marey, la mécanique du geste y est un peu plus qu’une mécanique : elle est le fondement même de l’imaginaire, le moyen élémentaire d’une conquête de l’impossible. Chez Méliès, un claquement de doigts suffit à meubler tout un appartement (Le Locataire diabolique), un trait tiré sur un tableau suffit à envoyer l’homme sur la Lune, un coup bien porté à faire disparaître un monstre dans un écran de fumée. C’est dire si, devenu cinéaste, Méliès est bel et bien resté magicien. JM pistes de travail Boniments La découverte de ce film des premiers temps du cinéma surprendra certainement les élèves. On reviendra sur le contexte dans lequel les films étaient diffusés avant le passage au cinéma parlant en 1927. Accompagnées par un pianiste ou par un orchestre, les projections pouvaient également mobiliser un bonimenteur. Placé au pied de l’écran, il lisait les cartons, commentait l’image, apportait de précieuses informations pour la compréhension du film, bruitait les scènes d’action et imaginait parfois de savoureux dialogues. Pour les spectateurs de l’époque, les films muets ne l’étaient donc pas réellement. C’est avec l’arrivée du parlant que le concept de muet est apparu. En s’appuyant sur la version bonimentée du Voyage présente dans les compléments du dvd, on demandera aux élèves d’écrire ou d’improviser leurs propres boniments. Pour complexifier l’exercice et travailler sur la relation image et son, les élèves détourneront l’histoire originale en imaginant par exemple des anachronismes : Barbenfouillis, son canon et les spationautes deviendraient alors Neil Armstrong, Apollo 11 et la NASA. Musique exploration lunaire. Les trucs de Méliès trouvent d’ingénieuses correspondances sonores dans cette musique d’effets : la superposition de couches sonores ou la réverbération des chœurs évoquent par exemple la surimpression ; les sons inversés, ralentis ou accélérés font penser au cinéma burlesque. On interrogera les élèves sur ce que provoque l’association de cette musique contemporaine sur ces images d’un autre temps. On analysera comment la musique se construit par rapport à l’image, alternant proximité et distance, fidélité (bruit de pas, de vent, explosion) et décalage (voix à l’envers, bruits de basse-cour à la fin de la première séquence). Visionnaire ? Lorsque Méliès se lance en 1902 dans la réalisation du Voyage dans la Lune, la conquête spatiale relève encore de la science-fiction. On sait cependant que les travaux des écrivains et cinéastes de SF influencent parfois le monde de la science, que l’histoire confirme leurs étonnantes hypothèses (par exemple, les téléphones avec vidéo dans Blade Runner, l’ordinateur intelligent de 2001, l’Odyssée de l’espace). On interrogera les élèves sur les éléments qui font du premier film de science-fiction une œuvre visionnaire. AH À l’occasion de la restauration de la version colorisée du Voyage en 2010, une bande originale a été composée par le groupe de musique électronique français Air. Familiarisé avec l’exercice depuis Virgin Suicides (2000) de Sofia Coppola, le duo versaillais développe une musique faite de sons atmosphériques et de mélodies cosmiques qui souligne la féérie des images. On peut dire que leur premier album Moon Safari (1998) les prédestinait à la mise en musique de cette 5 Leave Not a Cloud behind Pablo González Christopher est dans le coma. Mariana est insomniaque. Ils tombent amoureux dans la réalité parallèle de leurs rêves. France, 2010, 7 min Réalisation, montage : Pablo González / Scénario : Pablo González, Camilo Salazar / Musique : Andrés Mesa, Juan Santiago Mendoza, Sergio Villa / Interprètes : Michael Schumacher, Lili Schackert / Commentaire : Denis Lavant / Production : Les Films au long cours Pablo González Découpage séquentiel Pablo González est un jeune cinéaste prolifique d’origine mexicaine dont la filmographie est étonnamment variée. Après avoir étudié la communication en Colombie, il fait des études de cinéma à Paris 7 — ses recherches portent sur la représentation de la violence dans les cinémas d’Amérique Latine. Scénariste et réalisateur, Pablo González a réalisé neuf courts métrages de fiction (voir son site pablo-g.com), un documenteur sur ses origines familiales et plus de quarante spots publicitaires pour la télévision mexicaine. Ses films ont été montrés et récompensés dans de grands festivals de cinéma internationaux. Leave Not a Cloud behind a notamment obtenu le grand prix Canal Plus au festival européen du film court de Brest en 2010. Pablo González vit et travaille aujourd’hui en Allemagne. En 2012, il a tourné son premier long métrage de sciencefiction à Berlin, Die Unendliche Stadt, actuellement en postproduction. • Prologue. Chants d’oiseaux saturés. Le commentaire décrit le monde des rêves. Montage de plans abstraits. Noir. (00:30) • Plongée en noir et blanc sur le visage bandé de Christopher. Flashback rapide sur son accident de vélo. Noir. (00:45) • Christopher est seul et désœuvré. Puis il rencontre d’autres rêveurs qui deviennent ses amis. Il fait connaissance avec le monde des rêves. (01:38) • Chaque rêveur incarne un imaginaire spécifique avec ses propres codes, comme différents genres de cinéma. (02:25) • Christopher rencontre pour la première fois Mariana lors d’une soirée. Ils sortent ensemble. Puis elle disparaît soudainement. (03:57) • Solitude et confusion de Christopher. Mariana lui envoie des messages. (04:45) • Les amants se retrouvent enfin. Christopher apprend le motif de sa disparition : elle souffre d’une insomnie dégénérative. (05:44) • Ils font l’amour. Ellipse. (05:58) • Christopher écrit sur le corps de Mariana pour qu’elle se souvienne, tente de la tenir endormie. Mais elle se réveille. Noir. (06:44) • Dénouement. Christopher est effondré. Mariana, seule dans son lit, a les yeux grands ouverts. Noir. 6 en ligne Une vidéo sur les musiques d’accompagnement, une piste sur les voyages intérieurs et une sélection de ressources Internet. Leave Not a Cloud behind a été tourné à Berlin « avec un petit budget et un groupe d’amis dans une ambiance guérilla » confie Pablo González. Peut-être une manière de renouer avec ses origines mexicaines de même que le prénom de la femme aimée, Mariana, ou celui du rêveur, Carlos — alter ego italien du cinéaste qui a besoin de sous-titres pour se faire comprendre — font Un rêve postmoderne aussi écho au pays d’origine. Car la genèse du projet est bien autobiographique. Pendant plusieurs mois, le jeune cinéaste a un rêve récurrent : il retrouve les mêmes personnes et les mêmes lieux dans la réalité parallèle du sommeil. Si le registre et le traitement paraissent légers de prime abord, l’histoire est pourtant celle d’un amour impossible, adaptation libre de Roméo et Juliette. Rien d’étonnant alors à ce que le titre quelque peu énigmatique de ce film — dont il existe une première version anglaise — soit tiré d’un réplique de Prospero dans l’Acte V de La Tempête de William Shakespeare ! Sur le mode du conte amoureux, Leave Not a Cloud behind nous transporte de l’autre côté du miroir, dans le monde des rêves. Ce film sans dialogues est entièrement porté par le commentaire auquel l’acteur Denis Lavant prête le grain chaud de sa voix. Cette voix omnisciente véhicule le récit, traduisant en discours indirect libre le monologue intérieur du personnage principal et les échanges dialogués avec les autres personnages. Le timbre du comédien imprègne les images tandis que sa diction rapide rythme le montage. Les mots, touts puissants, dictent la progression du rêve dans un registre insolite, souvent drôle, rappelant celui de la bande-dessinée et du photo-roman. Si les images sont bien en mouvement — le cadre tremble même souvent du fait de la caméra portée — l’univers dépeint demeure en quelque sorte immobile, comme si sous nos yeux défilaient des planches de dessins ou une série de photographies. Ce film fait d’ailleurs écho à La Jetée de Chris Marker, tant sur le plan scénaristique que sur le plan formel. Comme le fameux photo-roman, Leave Not a Cloud behind fait montre d’un important travail de montage. Le principe consiste à briser la continuité spatio-temporelle pour reproduire la sensation du rêve par le biais d’un découpage extrême de la réalité soutenu par un commentaire chronologique. La musique de fosse (la musique n’appartenant pas à l’univers fictionnel) a également une fonction narrative. Elle rythme et colore la diégèse en apportant des informations non discursives sur les sentiments des personnages. Le film s’ouvre sur un prologue parlé qui formule le postulat de départ, comme un pacte avec le spectateur fixerait les règles du jeu, ici la réalité parallèle du rêve. Puis l’intrigue commence avec le coma de Christopher dont la justification anecdotique (un accident de vélo) est brièvement transmise sur le mode du flash-back — forme volontairement clichée du souvenir (caméra épaule, image floutée, gros plan sonore sur la roue du vélo). Nous suivons alors naturellement le protagoniste dans son nouvel univers sans que jamais il ne se réveille. Christopher doit dans un premier temps s’accoutumer au territoire onirique, essentiellement un lieu de rencontre avec d’autres rêveurs qui ont des imaginaires différents. Chaque rêveur est le stéréotype d’un monde possible qui, comme dans le « cinéma bis », a ses codes spécifiques déjà éprouvés — romance, bagarre, sexe, sous-titrage et pastiche... Christopher quant à lui se laisse guider tel un adolescent, expérimente ce qui s’offre à lui avant de rencontrer l’âme sœur et de dériver par lui-même, écrivant alors son propre scénario. Mais la belle n’est pas une rêveuse comme les autres. Elle est insomniaque et disparaît soudainement pendant de longues périodes... Leave Not a Cloud behind est un patchwork empruntant des figures stylistiques à différents genres cinématographiques. Ainsi nous reconnaissons aisément le photo-roman de Chris Marker (dans la première séquence, le portrait en noir et blanc de Christopher bandé sur son lit est particulièrement éloquent) mais aussi le film choral Magnolia de Paul Thomas Anderson ou encore le cultissime film noir de Martin Scorsese, Les Affranchis, dont Pablo González dit s’être inspiré. Il ne s’agit pas ici de faire table rase du passé mais bien de citer explicitement le cinéma qui nous habite en reproduisant son langage. Le spectateur prend alors un plaisir manifeste, pas toujours conscient, à reconnaître les allusions. C’est ainsi que notre implication dans le récit est favorisée. À la manière d’un jeu vidéo « à la première personne », nous sommes aussi physiquement immergés dans la diégèse par l’usage du travelling avant, du regard caméra ou du très gros plan. Le visuel et le sonore travaillent de pair pour produire un « effet clip » et nous entraîner dans le flux rapide d’un cinéma des sensations. Impossible alors d’oublier que le cinéma se perçoit autant par le corps que par l’esprit... Il faut sans doute, pour conclure, employer l’adjectif « postmoderne » pour qualifier le style de ce film ludique qui privilégie l’éclectisme et l’immersion du spectateur. pistes de travail De quoi sont faits les rêves ? Postmoderne ? Souvent, la représentation des rêves au cinéma passe par des artifices techniques (lumière saturée, flou, surimpression…) et elle permet aux cinéastes de montrer des images étranges et spectaculaires (cf. le rêve des astronomes du Voyage dans la Lune). « Je pense à l’attitude post-moderne comme à l’attitude de celui qui aimerait une femme très cultivée et qui saurait qu’il ne peut lui dire : “Je t’aime désespérément“ parce qu’il sait qu’elle sait (et elle sait qu’il sait) que ces phrases, Barbara Cartland les a déjà écrites. Pourtant, il y a une solution. Il pourra dire : “Comme dirait Barbara Cartland, je t’aime désespérément.“ Alors, en ayant évité la fausse innocence, en ayant dit clairement que l’on ne peut parler de façon innocente, celui-ci aura pourtant dit à cette femme ce qu’il voulait dire : qu’il l’aime et qu’il l’aime à une époque d’innocence perdue. Si la femme joue le jeu, elle aura reçu une déclaration d’amour. » Umberto Eco, Apostille au Nom de la rose. Revoyons Leave Not en s’appuyant sur cette définition du postmodernisme. Estce que des éléments de la mise en scène, à l’instar du « Comme dirait Barbara Cartland », témoignent d’une distance ironique prise par le réalisateur Pablo González à l’égard de son propre récit ? Le carton initial « Idea for a film n° 27 » réduit le film que nous allons voir à une idée parmi d’autres, comme s’il n’était qu’une ébauche et non un film abouti ; le carton « SEX » se moque du passage obligé de toute romance filmée ; la redondance des musiques sentimentales par rapport aux images du couple est aussi une possible marque d’ironie. Le risque de l’ironie, c’est de tomber dans la dérision. Les élèves ont-ils perçu l’ironie ? Si oui, ont-ils eu l’impression que le réalisateur tournait sa romance en dérision ? SG Ici, le monde des rêves est plutôt réaliste et sobre visuellement. Quels détails nous rappellent que nous sommes dans l’onirisme ? Un retour en arrière (scène du billard), des sous-titres posés sur un personnage, un changement d’éclairage (la rencontre dans les toilettes ; l’endormissement final de Mariana), une pièce remplie de plumes… À l’image, guère plus. Quand les amis de Christopher lui montrent de quoi les rêves sont faits (image ci-dessus), c’est la voix off qui nous guide, car on ne voit rien d’étrange. C’est donc surtout la bandeson qui fait sentir l’aspect irréel du monde représenté (quasi absence de sons in, omniprésence de la voix off). Quelques images du film ne font pas partie du monde des rêves : la chute à vélo, Christopher puis Mariana dans leur lit. Qu’est-ce qui les distingue visuellement des plans de rêve ? JS 7 la jetée chris marker Après la troisième guerre mondiale, l’humanité menacée par la radioactivité est condamnée à vivre sous terre. Les vainqueurs font des expériences sur les prisonniers. Un homme marqué par une image d’enfance est désigné pour voyager dans le temps et trouver un moyen de sauver l’humanité. France, 1962, 28 min Textes et images : Chris Marker / Montage : Jean Ravel / Récitant : Jean Négroni / Musique : Trevor Duncan / Interprètes : Hélène Chatelain, Davos Hanich, Jacques Ledoux / Production : Argos Chris Marker Découpage narratif Chris Marker (1921-2012) est cinéaste mais aussi vidéaste, photographe, écrivain et voyageur. Il tourne ses premiers documentaires au lendemain de la seconde guerre mondiale et devient une figure de « l’école française du court métrage ». Aux côtés d’Alain Resnais, il co-réalise Les statues meurent aussi (1953). Globe-trotter militant, il va s’attacher à filmer le monde en tension : la Chine, la Sibérie, Israël, Cuba, le Chili… C’est en 1962 qu’il réalise sa première et unique fiction, la mythique Jetée. La même année, il tourne Le Joli Mai, premier long métrage documentaire. Pionnier du cinéma d’intervention, qui considère le documentaire comme un moyen d’action sociale, il réalise Le fond de l’air est rouge (1978), une grande fresque politique, suivie de Sans soleil (1982), un essai documentaire. À partir des années 1980, ses travaux, individuels et collectifs, explorent d’autres formes d’expression (installation vidéo et multimédia, cédérom, Internet). Profondément cinéphile, le cinéaste aime citer les films qui lui sont familiers (Fantômas, Le Cuirassé Potemkine ou Vertigo). Les questions récurrentes qu’il soulève sont celles de la mémoire, de l’histoire, de la photographie, de l’autobiographie... Il n’y a pas d’itinéraire dans la filmographie étonnamment variée de Chris Marker mais plutôt des cheminements personnels. • Noir. On entend un réacteur d’avion. Un zoom arrière donne à voir la jetée d’Orly. Générique et chœurs religieux. (01:33) 8 • Deux cartons lus par une voix off. Puis les photographies et le commentaire décrivent l’image d’enfance (un visage de femme, la chute d’un homme) qui a marqué le personnage principal lors du temps de paix. (02:55) • La jeune femme s’éveille dans un jeu de fondus enchaînés ; le chant des oiseaux devient strident ; elle bat des paupières. Brièvement, l’image animée remplace les photographies. (18:50) • Visite du Muséum d’histoire naturelle. Le couple, désormais accoutumé aux allers-retours de l’homme, se confond avec les « bêtes éternelles ». (22:32) • La destruction de Paris est imagée par des photographies enchaînées en fondu. Chœurs. (04:18) • Les savants veulent que la projection se fasse maintenant dans l’avenir pacifié. Surimpressions et nouveau thème musical. L’homme rencontre les gens du futur qui lui donnent une « centrale d’énergie » : l’humanité est sauvée. (24:15) • Les survivants vivent dans les souterrains de Chaillot. Les vainqueurs de la guerre font des expériences sur les prisonniers. Chuchotements en allemand. (06:00) • De retour au présent, condamné, l’homme est contacté par les hommes de l’avenir, à qui il demande de l’envoyer dans le passé de son enfance. (25:20) • Le protagoniste est conduit à la salle d’expériences. On lui explique le but de celles-ci : faire voyager les prisonniers dans le temps pour trouver un moyen de sauver le présent. Les premières expériences sur le héros sont douloureuses et inefficaces. Le montage s’accélère au rythme des battements de son cœur. (10:21) • La grande jetée d’Orly. Comme à l’ouverture : le bruit du réacteur, le haut parleur et les chœurs. L’homme court vers la femme aimée, reconnaît un de ses geôliers et s’écroule au même instant, celui qui n’avait cessé de l’obséder, celui de sa propre mort. Fermeture au noir. • Ellipse. À partir du dixième jour d’expérience, des images du temps de paix surgissent. L’homme croise la femme de son souvenir d’enfance mais elle disparaît. (13:12) • Les savants relancent l’homme sur la piste de la femme, avec laquelle il finit par entrer en contact. Au Jardin des Plantes, le couple s’arrête devant une coupe de séquoia couverte de dates historiques. Les promenades se répètent, la confiance s’instaure, mais l’homme sent une barrière. (17:07) • Contre-plongée sur le visage du savant. Nouvelle période d’essais, nouvelles rencontres avec la femme. (18:07) en ligne Une vidéo sur les dédoublements dans le film, une piste sur la science-fiction et une sélection de ressources Internet. La Jetée est une œuvre étrange et poétique qui explore deux thèmes chers au cinéma de science-fiction, le voyage dans le temps et l’apocalypse. Chris Marker dépeint un univers en ruines, détruit par la radioactivité de la troisième guerre mondiale — en 1962, la guerre froide rend le danger atomique imminent. Dans un contexte totalitaire qui résonne fortement avec l’histoire récente de la Shoah, le protagoniste La chambre obscure du cinéma est projeté dans le temps à partir d’un souvenir d’enfance associant le visage d’une femme à la chute d’un corps sur la grande jetée d’Orly. Chris Marker cherche à brouiller le continuum temporel. Il n’y a plus un temps mais des temporalités multiples qui s’interpénètrent. L’homme de La Jetée passe aisément du présent au passé, d’abord par le biais du fondu au noir puis de la surimpression et même du simple cut. Chaque espace-temps possède ses propres codes de représentation. Le monde apocalyptique du présent est traité sur le mode métonymique du huis clos, réduit à la salle d’expérience et au hamac. Les corps immobiles communiquent peu entre eux — monologue intérieur du personnage, chuchotements en allemand des savants. A contrario, le temps de paix passé met en avant une diversité géographique et culturelle (Jardin des Plantes, Muséum d’histoire naturelle) ainsi qu’une liberté des corps toujours en mouvement et de la parole, rapportée par le commentaire. Quant à l’avenir pacifié, il est esquissé dans la dernière partie du film. Schématisé (cartes représentées à l’aide des « micromatières » photographiques de Jean-Pierre Sudre) et stylisé (costumes, maquillage), il demeure abstrait. Retour aux sources La spécificité de La Jetée ne réside pas dans ce qui est montré mais dans la manière de le montrer. La science-fiction de Chris Marker est minimaliste. Pas de décors ni d’accessoires futuristes (un masque et une piqûre permettent de traverser le temps), peu d’effets spéciaux ou de trucages. Ainsi, la destruction de Paris est sublimement rendue au moyen d’une simple série de photographies enchaînées par fondu, accompagnées d’un chœur religieux. L’origine de La Jetée se trouve, selon son auteur, dans le « Pathéorama », un dispositif optique ancien qu’il se souvient avoir manipulé enfant, lequel permettait de faire défiler une série d’images fixes. Le film invente ses propres règles et se définit dès le générique comme un « photo-roman ». Le récit repose sur un montage d’images fixes en noir et blanc et sur un commentaire, lu par Jean Négroni, qui précipite le personnage dans le trou du temps au gré des mots. Parfois synchrone, la voix double les images photographiques renforçant alors leur présence, tandis qu’à d’autres moments, omnisciente, elle donne à imaginer et réoriente ainsi la vision par le contrepoint sonore. Le cinéma SF, parce qu’il consiste précisément à créer un univers alternatif, offre à Chris Marker la possibilité de réaliser des expériences sur l’image et le son, tout comme le feront, un peu plus tard, d’autres réalisateurs de la Nouvelle Vague — Jean-Luc Godard (Alphaville, 1965), Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime, 1968), François Truffaut (Fahrenheit 451, 1966). Chris Marker revisite certes la chambre noire de la photographie, mais avec toutes les caractéristiques du cinéma. Il utilise plusieurs mouvements de caméra, lents et précis : zoom arrière sur toute l’étendue de la jetée d’Orly ; panoramique sur l’Arc de triomphe. De même la composition des cadres témoigne d’un travail stylistique, tandis que la musique, les chœurs et les rares éléments sonores participent activement à la lecture des images. Le montage, enfin, relève d’une écriture cinématographique : les fondus enchaînés et au noir, les surimpressions, l’alternance du champ et du contrechamp autour du hamac mettent, pour ainsi dire, la photographie en mouvement. Le temps retrouvé (l’homme se déplace à sa guise dans le passé) autorise même une brève séquence animée dans le film. La jeune femme s’éveille dans un jeu de fondus enchaînés, ouvre les yeux et bat des paupières. De la fixité au mouvement, c’est aussi le passage de la photographie au cinéma qui est ici représenté. Palimpseste La Jetée est un film porté par de multiples références — Eisenstein, Feuillade, Resnais — et essentiellement celle du film fétiche, Vertigo (Hitchcock, 1958), dont Marker fait ici le « remake à Paris ». La séquence où le couple s’arrête devant une coupe de séquoia au Jardin des Plantes est emblématique : elle reproduit la visite de Madeleine et de Scottie au Sequoia National Park (Californie). La musique de Trevor Duncan semble inspirée par les leitmotivs de Bernard Hermann tandis que l’insert sur les cheveux noués de la femme aimée rappelle le fameux motif de la spirale, à l’image du chignon de Madeleine-Carlotta. Le personnage de La Jetée est, tout comme Scottie, pris par un vertige auquel il n’échappera pas. Il croit pouvoir traverser le temps et revivre son amour passé or il se précipite vers sa propre mort. Et le récit fait à son tour une boucle vertigineuse, revenant tragiquement là où tout avait commencé. JS pistes de travail Un film compliqué ? Notamment à cause de la densité de la voix off, La Jetée est assez compliqué à appréhender à la première vision. Pour désamorcer cette difficulté avant la séance, donnons aux élèves les jalons du récit (sans dévoiler la fin) : 1. Passé : enfant, le personnage principal assiste à la mort d’un homme sur la jetée d’Orly. De ce moment il garde le souvenir d’une femme ; 1 2. Passé proche : la troisième guerre mondiale éclate et la radioactivité contraint les hommes à vivre sous terre ; 3. Présent : les vainqueurs de la guerre font voyager leurs prisonniers dans le passé et le futur pour y trouver les moyens de sauver l’humanité ; le héros subit ces expériences ; 2 4. Passé (avant la scène initiale de la jetée) : envoyé dans le passé, le personnage principal noue une relation avec la femme dont il se souvient depuis l’enfance. Certains aspects restent difficiles à comprendre, par exemple que les prisonniers sont censés rapporter des choses concrètes depuis le passé (« des vivres, des médicaments ») alors qu’ils semblent voyager par la pensée. Ce genre de paradoxe est typique du cinéma de science-fiction. On en retrouve de semblables dans Matrix ou Retour vers le futur. Il faut les accepter comme tel ou s’amuser à les interpréter, au risque d’être pris de vertige. 3 4 SG 9 bachelorette Michel Gondry / Björk Une jeune femme acquiert la célébrité grâce à un livre dont les pages s’écrivent seules et racontent sa propre vie à mesure que le temps s’écoule. France, 1997, 5 min Réalisation : Michel Gondry / Scénario : Michel Gondry / Image : Lance Acord / Décors : Samantha Gore / Costumes : Nancy Steiner / Musique : Björk / Paroles : Sjön, d’après un conte de Björk / Production : Partizan, One Little Indian Michel Gondry / Björk le clip Né en 1963, Michel Gondry débute comme batteur dans le groupe Oui-Oui pour lequel il réalise ses premiers clips. Son goût pour l’expérimentation, sa fascination pour les tours de magie et son univers teinté d’enfance et de rêve façonnent un style marqué par l’inventivité des décors et des accessoires, qu’il imprime à ses publicités, à ses clips et à ses longs métrages. Inventif, prolifique et touche-à-tout, Gondry donne toujours à son travail un aspect ludique et contagieux : à la suite de Soyez sympas, rembobinez où les personnages bricolent des remakes en un temps record, Gondry lance « l’usine de films amateurs » qui permet à tous de s’essayer à la réalisation expresse. Un clip dans un programme de courts métrages ? Cette petite audace de programmation donne l’occasion de travailler un certain nombre de questions de cinéma. Par exemple : Née en 1965 en Islande où elle est devenue une star au seuil de l’adolescence, Björk est depuis le début des années 1990 une véritable icône pop qui concilie succès commercial et recherche artistique. Son parcours est marqué par la singularité de sa voix, la diversité de ses approches musicales et le soin apporté à son identité visuelle. À chaque album elle se forge un nouveau personnage, évoluant dans un décor particulier, décliné sur scène et dans ses clips. Au fil de sa carrière on retrouve une même proximité avec la nature, déclinée en particulier dans la trilogie du personnage d’Isobel : Human Behaviour (1993) décrit le comportement humain du point de vue animal ; Isobel (1995) met en scène une jeune fille « mariée à elle-même » ; dans Bachelorette la jeune célibataire quitte la campagne pour la ville avec des conséquences malheureuses. Les trois clips ont été réalisés par Gondry. 10 L’histoire des liens entre musique et cinéma à partir de quelques mots clés : phonographe, phonoscène, Le Chanteur de Jazz, Hans Richter Oskar Fischinger, Silly Symphonies, Beatles, Thriller. Sur le site Internet www.ciclic.fr, les frises « Histoire du clip musical » et « Histoire de la musique de film » accompagneront cette recherche. Art et industrie : le clip doit promouvoir une chanson et son interprète, favoriser les ventes. Ce n’est pas incompatible avec une recherche esthétique, qui peut au contraire contribuer à valoriser l’artiste. Mais, comme dans le cadre du cinéma commercial, on peut interroger la marge de manœuvre du réalisateur. Sensation / Narration : les clips, qui n’ont pas besoin de raconter une histoire, s’apparentent parfois à des films expérimentaux (où la musique est souvent primordiale), qui proposent une expérience sensorielle au spectateur. Mais une tendance forte du clip est d’aller vers le cinéma narratif en prenant appui (mais pas toujours) sur les paroles de la chanson. Michel Gondry est au croisement de ces deux tendances. 2/ Éditeur et producteur : Isobel voyage en train vers une grande ville où elle trouve un éditeur, Victor Clark. Le livre finit de s’écrire en racontant le coup de foudre d’Isobel et Victor. Intitulé My Story, signé « Bachelorette », le livre est publié par Clark. C’est un succès. Le producteur Herrmann l’adapte pour la scène. (01:14) 3/ La pièce de théâtre : l’adaptation théâtrale de My Story met en scène le récit du livre puis la rencontre avec Clark et Herrmann. (03:09) 4/ La pièce dans la pièce : la pièce met ensuite en scène l’adaptation théâtrale de My Story. Elle se dédouble donc. (03:28) 5/ Fin de l’idylle : à la ville, Isobel et Victor se séparent. Le livre commence à s’effacer. Sur scène, la pièce dans la pièce se poursuit. (03:56) 6/ La pièce dans la pièce dans la pièce : la pièce de théâtre, en se poursuivant, se dédouble à nouveau. (04:13) 7/ Cauchemar : les spectateurs, les comédiens (sauf Isobel) et les décors sont remplacés par de la végétation. À la ville les livres effacés sont jetés dans les caniveaux. (05:01) 8/ Retour en forêt : Isobel chante seule dans les bois. (05:16) en ligne découpage narratif Le noir et blanc est utilisé pour la « vraie » vie d’Isobel et la couleur pour sa représentation théâtrale. Mais cette séparation n’est plus aussi nette à la fin du clip. 1/ Le livre magique : Isobel vit dans la forêt. Elle déterre un livre qui s’écrit tout seul au fur et à mesure qu’elle le lit. Le livre lui indique ce qu’elle doit faire. (00:24) Une vidéo sur le début du clip, des pistes sur les rapports images/ musique/paroles et les mises en abyme, une sélection de ressources Internet. Le talent de Michel Gondry sera longtemps de trouver un concept différent et marquant pour chaque vidéo qu’on lui commande. Bachelorette — qui reprend un personnage prénommé Isobel, présent dans deux clips précédents pour Björk — n’échappe pas à la règle et se raccorde à d’autres clips du réalisateur dans son goût pour l’artifice, les décors ouvertement factices et sa manière de raconter une histoire Il était encore une fois en malmenant la linéarité. Jusqu’aux longs métrages qu’il signera plus tard, on sait Gondry attaché aux figurations de l’inconscient, empruntant à la logique du rêve ou s’amusant du trouble généré par de ludiques mises en abyme. Bachelorette, dont la structure évoque un ruban de Möbius, fait ainsi écho, dans son principe géométrique, à la vidéo réalisée deux ans plus tôt pour Cibo Mato (Sugar Water). Celle-ci — combinant split-screen et plan-séquence — se déroulait comme un palindrome présentant deux situations en miroir mais dans une linéarité inversée et parfaitement symétrique. Plus tard, l’idée d’une réalité dédoublée réapparaitra souvent (dans Everlong pour The Foo Fighters, Let Forever Be pour The Chemical Brothers ou Deadweight pour Beck), tandis que la métamorphose d’un décor ou la prolifération des protagonistes ou des instruments sera le principe dirigeant les vidéos de Ride (The Vines) ou de The Hardest Button to Button (The White Stripes). Enfin, la démultiplication de l’artiste en différentes figures — procédé amorcé par les mises en abyme de Bachelorette et les incarnations successives de Björk/Isobel — se retrouvera poussée à l’extrême avec Come into My World, où une énième Kylie Minogue apparaît à chaque nouveau couplet tandis que le décor arpenté circulairement (la boucle encore une fois) et ses occupants se dédoublent à leur tour jusqu’au trop plein, jusqu’à la frénésie burlesque. Le récit métamorphosé Si le clip joue souvent sur le ressenti, sur la sensation physique ou sur le strict chatoiement visuel, Bachelorette met la fiction, plutôt que la captation ou la performance, au cœur de son projet. Il rompt en cela avec le tout-venant du genre et ne se contente pas, comme souvent, d’une alternance artificielle entre passages chantés (dansés) et petite fiction (mal) jouée par l’artiste. On est d’emblée dans du cinéma, dans un récit où le morceau servirait presque, pourrait-on croire, de prétexte. Ces images, enclenchées par une ouverture à l’iris et paraissant issues d’un film des années 1920, font écho à un autre clip de Björk — Isobel — qui prenait déjà, quatre minutes durant, le parti d’une image en noir et blanc rétro et de surimpressions évocatrices d’un cinéma aussi primitif qu’expressionniste. Avant même la chanson, avant les premières notes, l’entame de Bachelorette passe par une voix off (celle de la narratrice). Celle-ci lance le clip sur les rails d’un récit autobiographique raccordé à la découverte d’un livre qui s’écrit au fur et à mesure de ce que nous voyons se dérouler. Ce livre a pour couverture une photo de l’héroïne, s’intitule « My Story » et il est signé « Bachelorette » (jeune fille célibataire en anglais). Point de départ fantastique défiant toute logique, c’est comme si ce livre en train de s’écrire constituait le scénario même du clip. Pour ajouter au trouble, on remarque comme cette photo glamour en couverture semble représenter, plutôt que le personnage Isobel, Björk en vedette pop. Mis à plat, il s’agit d’un récit initiatique : une jeune femme de la campagne (celle-là même que mettaient en scène Human Behavior et Isobel) part pour la grande ville, y rencontre le succès — son best-seller autobiographique est ensuite adapté au théâtre — et l’amour. L’histoire se dédouble au gré de son adaptation ou de la représentation du fait de son adaptation (le théâtre dans le théâtre), générant un décor de plus en plus artificiel, de plus en plus stylisé, de plus en plus minimaliste aussi. On voit une vie qui devient un livre qui devient une pièce, des lieux réels qui deviennent des décors, le tout comme autant de reproductions d’un seul et même récit enchâssé dans celui qui lui préexiste. On pense à des poupées russes, le décor rapetissant au fur et à mesure des emboîtements d’une scène dans une autre, jusqu’à l’infiniment petit qui serait – le décor et les personnages se transformant en végétaux – le retour au commencement, ce moment, dans les premières secondes du clip, où Isobel découvrait le livre de sa vie. Le cours du récit bascule pourtant quand l’âpre réalité (l’héroïne et son éditeur rompent !) va à l’encontre de la conclusion du livre, qui était, avait-on pu lire, un happy end. La nature — d’où vient Isobel — reprend ses droits, recouvre décors et spectateurs du théâtre. Le livre s’efface et retourne à la terre, là où l’héroïne, revenue dans le dernier plan dans son environnement sylvestre, l’avait trouvé. Alors, le clip — qui, par anticipation, évoque un peu la trame de Human Nature (le premier long de Gondry) — s’envisage telle une boucle infiniment recommencée. La fin contenue dans le début et réciproquement, à l’instar de La Jetée de Chris Marker (discrètement cité dans les passages en images fixes) où l’image qui hante le personnage principal, la scène dont il a été témoin enfant, est celle de sa propre mort… SK pistes de travail Code couleur Show business Depuis l’invention de la pellicule couleur, les réalisateurs utilisent souvent le noir et blanc pour signifier au spectateur un changement de niveau de récit, par exemple un rêve ou un flashback. Par convention, les images du passé sont associées au noir et blanc, celui des gravures, des photographies, des premiers films. Michel Gondry a choisi d’ancrer l’histoire de Bachelorette dans le contexte des années 1920-1930 aux États-Unis, certainement à Broadway. L’itinéraire de son personnage vers le succès se fait ainsi l’écho du rêve américain. Après avoir interrogé les élèves sur les raisons de ce choix, on leur demandera d’identifier les éléments (décors, costumes) autant que les procédés techniques (ouverture à l’iris, surimpressions, scintillement des images) qui permettent d’identifier cette époque. Dans Bachelorette, l’opposition du noir et blanc et de la couleur ne marque pas le changement de temporalité mais représente les deux niveaux de réalité : la vie d’Isobel en noir et blanc et sa mise en scène en couleur. Ce code permet à Gondry de relayer visuellement son discours critique sur la facticité du monde du spectacle dont les couleurs acidulées agissent comme une poudre jetée aux yeux des spectateurs. Après avoir relevé des éléments de ces deux registres, on échangera sur l’importance de ce choix par rapport au sens du film. Cette opposition aurait-elle pu être inversée ? Le dernier plan, dans lequel Isobel est seule dans la forêt, loin des planches et de la ville, est en couleur et, de ce fait, ne respecte pas le mode de représentation évoqué. Quelles sont les interprétations des élèves ? Ce faisant, le réalisateur nous dit-il ce que la solitude (peut-être en référence au titre du film) et la nature (chère à Björk et à Gondry) peuvent avoir de ressourçant ? Construit sous la forme d’une boucle qui commence et s’achève en forêt, le film dit l’absurdité d’une certaine idée de la prospérité qui semble se mordre la queue. C’est plus encore l’artificialité de l’industrie du spectacle, ingrédient essentiel du rêve américain, que le film pointe du doigt à travers différentes mises en abyme. On demandera aux élèves de les identifier (la vie d’Isobel, le livre qui raconte la vie d’Isobel, la pièce adaptée du livre, la pièce mettant en scène la pièce) et de relever les dédoublements qui les accompagnent. Le monde du spectacle nous est décrit comme une machine condamnée à répéter une même partition jusqu’à implosion, qui détruit à mesure qu’elle produit. La dimension mécanique du show business est évoquée par plusieurs motifs — les rouleaux de l’imprimerie, le bouton déclencheur du producteur… — mais aussi par la rythmique électronique, répétitive, industrielle voire ferroviaire de la musique de Björk. En outre, certains détails trahissent, du réel à ses représentations, une artificialité voire une dégradation croissante (moustache de l’éditeur, gestes du producteur). AH 11 On a marché sur Alpha 46 Anthony Vouardoux Le cosmonaute Yuri Lennon est envoyé sur Alpha 46, une lune de Jupiter. Sa mission est de repérer un objet non identifié émettant un signal étrange. Il arpente la planète désertique et découvre une perle enfermée dans une plante. Lorsqu’il la prend dans sa main, il se retrouve confronté à un paradoxe extraordinaire. Suisse, Allemagne, 2010, 14 min Réalisation : Anthony Vouardoux / Scénario : Daniel Young, Anthony Vouardoux / Image : Pascal Walder / Son : Ramon Orza / Effets spéciaux : Oliver Kahler / Musique : Beat Soler / Production : Port au Prince Film Avec : Marc Hosemann, Milton Welsh Réalisation Cinéma minimaliste Né en 1975 à Sierre en Suisse, Anthony Vouardoux est diplômé de l’École Cantonale d’Art de Lausanne en section cinéma. Il a réalisé plusieurs courts métrages primés dans de nombreux festivals et vit actuellement à Berlin. Coproduction suisse allemande, On a marché sur Alpha 46 a été tourné en partie en décor réel, dans des mines de charbon à ciel ouvert de l’ex-RDA, à la frontière avec la Pologne. La cabine de l’astronaute a elle été construite par un décorateur. Il s’agit d’une demi capsule puisque face à l’acteur se trouvait une équipe de 25 personnes ! En effet, le plan unique qui constitue le film a demandé le concours de nombreux savoir-faire dont ceux de machinistes qui agitaient en temps réel la cabine et le casque de l’astronaute ou encore d’éclairagistes qui généraient en direct une partie des effets de lumière. L’originalité du film tient en partie au fait que le réalisateur a su combiner le meilleur de ce que peut apporter un « bricolage » artisanal au moment de la prise de vues et un travail technique sophistiqué lors de la réalisation d’effets spéciaux en postproduction. Pour mener à bien ces différentes prouesses techniques, la réalisation du film a duré deux ans, une aventure titanesque pour un court métrage. Bien qu’il s’agisse d’un film de science-fiction réalisé grâce à de nombreux effets spéciaux, on peut considérer Alpha 46 comme une œuvre cinématographique minimaliste qui revendique une certaine économie de moyens. En effet, le film est tourné en un seul plan, avec un acteur unique (le commandant n’est qu’une voix) et quasiment un seul axe de caméra, face à l’acteur. Cette apparente épure relève pourtant d’un travail de mise en scène des plus virtuoses. Contrairement à ce que permettent les jeux de montage, le choix du plan unique oblige le réalisateur à réussir sa prise de vues du début à la fin du plan, sans possibilité de faire disparaître une erreur grâce à un plan de coupe, un contrechamp ou un effet d’ellipse. Les 14 minutes du film doivent être entièrement utilisables et le travail de l’acteur est alors plus proche d’une performance théâtrale. Les plus célèbres plans longs de l’histoire du cinéma sont rarement allés si loin dans la durée : les onze plansséquences de La Corde d’Alfred Hitchcock (1948) duraient une dizaine de minutes, le célèbre plan d’ouverture de La Soif du mal d’Orson Welles (1958), 3 minutes, et celui de Week-end de Jean-Luc Godard (1967), 7 minutes. Alexander Sokourov dans L’Arche Russe (2002) a repoussé ces limites en réalisant en vidéo un plan-séquence — ou plutôt un plan-film — de 96 minutes. 12 Il est intéressant de se questionner sur ce que ce défi technique permet d’un point de vue sensible. En nous faisant vivre l’expérience de Yuri Lennon en temps réel, le réalisateur parvient à nous rendre plus proche du héros. Nous ne le quittons pas des yeux une seconde, nous accompagnons ses émotions exactement au fur et à mesure qu’elles émergent. Le choix radical du cadrage de la première partie du film va dans le même sens. Nous sommes entièrement concentrés sur les actions et émotions du personnage. De plus, le spectateur peut voir à la fois le visage du héros et ce qu’il regarde par un jeu de reflet sur son casque de cosmonaute. Cette surimpression d’images, qui permet de réunir dans un seul plan le champ et le contrechamp (celui qui regarde et ce qu’il regarde) représente une autre trouvaille cinématographique tout aussi virtuose. On a marché sur Alpha 46 est en quelque sorte un rêve de cinéma total : à l’image de cette petite perle qui contient un espace bien plus grand qu’il n’y paraît, le film est un concentré de tout ce que le cinéma permet. Ce motif de la surimpression trouve une deuxième forme dans le récit, lorsque la perle attire le bras de l’homme vers la Terre et fusionne avec elle. Cette fois encore la surimpression réunit des espaces opposés, le proche et le lointain, l’infiniment petit et l’infiniment grand. en ligne Une piste sur les voyages dans la Lune et une sélection de ressources Internet. Apollo XV, 1971, © Nasa Le cinéma a voyagé dans l’espace bien avant que le premier homme, le Russe Youri Gagarine auquel le titre du film rend hommage, ne réalise cet exploit en 1961. Les images que nous avons de l’univers sont bien souvent celles que nous avons vues sur grand écran. Présent dès les débuts du cinéma, le thème du voyage dans l’espace a connu de nombreuses variations s’inspirant Perdu dans l’espace des découvertes scientifiques du moment, mais aussi de l’inventivité des concepteurs d’effets spéciaux. Il a donné naissance à un des sous-genres les plus prolifiques du cinéma fantastique, le space opera. On se souvient du drolatique Voyage dans la Lune (1902) de Georges Méliès, un des premiers films avec effets spéciaux de l’histoire du cinéma, du philosophique 2001 : l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick et de tant d’autres films d’aventure ayant pour décor les planètes les plus étranges. Anthony Vouardoux joue avec les codes du space opera et On a marché sur Alpha 46 allie de manière originale aventure, humour et réflexion métaphysique. Space cowboy Le héros du film est présenté comme un aventurier, une sorte de cowboy solitaire, conquérant moderne de nouveaux espaces vierges. Produit et tourné en Allemagne, interprété par un acteur allemand, le film est pourtant en langue anglaise, comme pour mieux appuyer ses clins d’œil à la culture américaine : la célèbre chanson de Lucky Luke, la fameuse réplique issue de la mission lunaire américaine de 1970 reprise dans Apollo 13 de Ron Howard (1995), « Houston, we have a problem ». Quant à l’insolite cri de joie poussé par l’astronaute au moment du décollage, « Rock’n roll ! », il vient confirmer que le nom du personnage est bien un hommage à l’une des plus grandes stars du genre. Cette accumulation de références décalées et de pointes humoristiques désamorcent sans cesse la réalité angoissante du récit. On est ici bien loin du pathos d’Armageddon de Michael Bay (1998) ou de Mission to Mars de Brian De Palma (2000) qui eux aussi abandonnaient un homme dans l’espace. Les aventures terrifiantes de Yuri Lennon sont traitées avec une décontraction déconcertante : aucune angoisse ne semble poindre, même lorsque le héros découvre la perle-planète et qu’il l’écrase. Cette scène tragique qui aurait pu être traitée sur un mode dramatique évoque au contraire les sketches du cinéma burlesque. Un autre ressort comique repose sur l’évolution des relations entre l’astronaute et son commandant qui semble utiliser le nom de la capsule, « Little Girl », pour infantiliser le héros. Dans toute la première partie du film, Yuri Lennon est en quelque sorte téléguidé par cette voix hors champ. Il est un missionnaire, connecté aux ordres vocaux de son supérieur. La première étape de la séparation a lieu au décollage puis, dès qu’il se détache de son siège et sort de la cabine, il s’affranchit de plus en plus de cette tutelle : la voix continue de lui donner des instructions mais ses gestes sont désormais plus libres. Il prend alors une basse revanche en faisant un doigt d’honneur en direction de la terre. Enfin, dès qu’il s’empare de la perle, les rapports de hiérarchie se trouvent soudain inversés. C’est maintenant son tour de décider à distance des mouvements de son maître (et par la même occasion de la Terre entière). C’est maintenant lui le deus ex machina. Le film fait ainsi le récit d’une vengeance, même si le vainqueur se retrouve involontairement pris à son propre piège puisqu’en anéantissant ses chefs il se retrouve alors sans possibilité de retour. Parabole lunaire Ces différents aspects humoristiques ne vont pas sans une volonté d’utiliser aussi la science-fiction pour sa capacité à soulever des questions métaphysiques. On a marché sur Alpha 46 a quelque chose d’une parabole existentielle, un conte moral qui problématise les rapports de l’homme à son environnement. En faisant s’imbriquer dans une mise en abyme particulièrement vertigineuse l’infiniment grand et l’infiniment petit, le réalisateur nous propose une réflexion sur notre place dans l’univers. L’homme apparaît à son tour comme un élément minuscule dans l’espace et la Terre comme une perle, c’est à dire un objet fragile et précieux qu’il nous appartient de protéger. AR pistes de travail Science-fiction et effets de réel Une expédition énigmatique La science-fiction représente des situations impossibles aujourd’hui, mais que la science pourrait permettre demain. Pour que le film soit captivant, il faut rendre crédible au spectateur l’idée que le récit pourrait se réaliser. Pour cela, le cinéma dispose de différents outils, dont certains produisent des effets de réel. Lesquels sont à l’œuvre ici ? Un film de science-fiction doit être crédible, mais il doit aussi intriguer le spectateur avec une part de mystère, d’inconnu. Qu’est-ce qui joue ce rôle dans Alpha 46 ? Le vocabulaire technique donne l’impression au spectateur que le film respecte la rigueur scientifique. C’est la rhétorique utilisée par J. Verne dans De la Terre à la Lune. Le film s’ouvre ainsi sur une avalanche de chiffres, puis fait appel aux lexiques de la transmission radio (« Roger » pour « bien reçu », « le signal a modulé », les acronymes « SRB », « BFO ») et de l’aéronautique (« vecteur vitesse », « la cible se trouve à 32 degrés de votre position »). Cadrage : rester sur le visage de Yuri, en ne dévoilant le hors-champ qu’à travers la visière de son casque, donne envie au spectateur d’en voir davantage et crée du suspense : à quoi va ressembler le satellite sur lequel Yuri va poser le pied ? Musique : elle accompagne la scène de la perle d’un lent crescendo inquiétant. Dialogue : peu d’information nous est donnée sur le but de « l’opération foudre de Jupiter ». Le capitaine dit à Yuri « trouvez la source du signal et rentrez avec ». Pourquoi Dan et son équipe veulent ramener cette « source ». Représente-telle un danger, une source d’énergie ? Son : le réalisme des sons on the air (entendus à travers un appareil électronique) est soigné (texture, bruits parasites, variations de la qualité de la transmission radio). Image : la bande noire qui défile après l’atterrissage laisse croire que les images pourraient être celles d’une caméra dans la fiction – effet de réel très utilisé récemment (Projet Blair Witch, Cloverfield). Les changements d’éclairages dans la capsule trahissent aussi le soin apporté aux détails. Ce soin rend crédible la situation et contribue à immerger le spectateur dans l’aventure de Yuri. Comparons avec Le Voyage dans la Lune : Méliès cherche-t-il à rendre crédible son récit ? Sinon, quel rapport instaure-t-il avec le spectateur ? C’est surtout la fin qui est énigmatique. En ouvrant sa visière, Yuri devrait être étouffé par l’absence d’oxygène et brûlé par le froid, dans un geste désespéré. Mais il poursuit sa route, chantant avec décontraction. En revanche, un violoncelle mélancolique accuse la solitude du cosmonaute, avant que des chœurs éthérés ne colorent la situation d’une touche de merveilleux à la Tim Burton. Ainsi, chaque spectateur ressent différemment cette fin ouverte, selon qu’il est plus sensible à l’humour du film, au tragique de la situation, ou aux sentiments suggérés par la musique. SG 13 D’un film à l’autre genres cinématographiques FANTASTIQUE voyages FANTASTIQUEs Depuis plusieurs années le programme de courts métrages Lycéens et apprentis au cinéma en région Centre est constitué autour d’un genre cinématographique. C’est l’occasion d’aborder cette notion avec les élèves. Quand, comment et pourquoi le cinéma s’estil constitué en genres ? S’agit-il d’une invention hollywoodienne destinée à faciliter la production industrielle des films ? Comment les élèves définissent-ils le cinéma fantastique ? À partir de leurs réponses, on montrera que les frontières sont fluctuantes. Pour ce programme de courts métrages, nous avons opté pour une définition très large. Par opposition au programme « Documentaires ? » de l’an passé, nous y incluons tous les films racontant des histoires extra-ordinaires. Les courts métrages de ce programme ont été réunis autour d’un genre mais également d’une thématique. Après la séance, demandons aux élèves si le titre du programme leur paraît pertinent. Quelles différences, quels échos peut-on souligner entre les cinq récits de voyage ? Est-il pertinent de distinguer les voyages intérieurs des voyages dans l’espace ? Le genre est parfois plus précisément limité aux films dans lesquels les « personnages sont confrontés à un phénomène étrange, surnaturel, anormal, qui défie les normes établies » (Franck Henry). Cette définition exclut les films merveilleux où l’extraordinaire est la norme (Le Voyage dans la Lune) et les films de science-fiction où les normes du réel fictionnel ne sont pas bousculées (La Jetée). De cette définition du fantastique, certains ne retiennent que les œuvres où l’on ne sait jamais si le phénomène étrange est rationnel ou non (fantastique de l’indétermination), tandis que d’autres y incluent les œuvres où l’irrationalité du phénomène étrange est avérée (fantastique de la monstration). En fait, rares sont les films qui maintiennent l’indétermination jusqu’à la fin. Au contraire, le fantastique de la monstration est prolifique : fantômes, vampires, zombies… suscitent l’angoisse des personnages (et souvent du spectateur) par leur intrusion dans le réel. Qui dit voyage fantastique dit souvent univers parallèle, n’obéissant pas aux mêmes lois que le monde réel. Estce le cas dans les cinq films ? Y a-t-il à chaque fois un monde fantastique s’opposant à un univers réaliste ? Ou bien est-ce l’ensemble de l’univers du film qui est fantastique ? Chez Méliès par exemple, y a-t-il opposition entre la Terre et la Lune ? Dans Bachelorette, l’opposition se joue-t-elle entre la campagne et la ville ou entre le réel et sa représentation théâtrale ? Parmi les différents genres cinématographiques, lesquels sont nés avec le cinéma, lesquels sont liés à des arts antérieurs au cinéma ? Les genres cinématographiques évoluent dans le temps. Certains sont délaissés, d’autres réapparaissent après une éclipse, d’autres encore se subdivisent en sous-genres. L’évolution des genres questionnent leur définition, forcément imprécise. Car on trouve toujours des films à la lisière d’un genre donné, ou d’autres à cheval entre plusieurs. En fonction de la définition retenue, on pourra se demander si chacun des courts métrages peut être inclus dans le genre. 14 Le thème de l’univers parallèle est souvent lié à celui du paradoxe temporel (ou spatial). On en a une belle illustration avec La Jetée. Le vertige provoqué à la fin du film par le fait que la temporalité du récit boucle sur elle-même ressemble fort à celui ressenti quand Yuri Lennon tient la Terre dans sa main. Ces situations fantastiques pourraient passer pour fantaisistes, mais bien qu’elles dépassent notre entendement, elles nous renvoient à de vrais problèmes, scientifiques ou existentiels. Lesquels ? voyageR = S’ÉVADER ? films en boucle D’une certaine manière, chacun de ces voyages fantastiques boucle sur lui-même. Demandons aux élèves de décrire en quoi ces voyages ramènent les protagonistes à leur point de départ. Du point de vue des personnages, comment interpréter ce retour : impossibilité d’échapper à son destin, malédiction, peur de l’inconnu ? Yuri Lennon semble faire exception. Mais une fois le retour à la Terre devenu impossible, qu’adviendra-t-il de lui ? La première et la dernière image de Leave Not se ressemblent : que raconte cette comparaison, au sujet de la relation entre Christopher et Mariana ? Du point de vue du récit, les films montrent-ils de stricts retours à l’identique ? Sinon, qu’est-ce qui a changé entre les situations initiale et finale ? Dans les cinq films le personnage se retrouve à un moment donné dans un espace confiné : les astronomes et Yuri Lennon dans leur cabine, Bachelorette dans les bureaux envahis par les plantes, le rêveur amoureux dans son lit puis dans une pièce à plumes, le prisonnier dans son hamac. Qu’il s’agisse de voyage intérieur ou spatial, le déplacement passe toujours, en contrepoint, par la réduction de l’espace. Les voyages sont-ils pour les personnages un moyen de s’évader d’une vie et d’un réel trop étroits ? Si oui, y parviennent-ils ? Chez Méliès, les astronomes fuient rapidement une Lune hostile tout comme Bachelorette quitte la ville pour regagner la forêt ; le prisonnier de La Jetée maîtrise le temps avant de s’y retrouver coincé, comme les deux rêveurs amoureux de Leave Not sont condamnés à rester l’un dans le monde des rêves, l’autre de la veille. Seul Yuri Lennon, qui parvient à s’affranchir de ceux qui le mènent en cabine, finit par voyager librement. Même dans le cinéma fantastique, pas facile de faire fi des règles du réel ! formats d’image des courts aux longs Le format de l’image désigne le rapport entre hauteur et largeur. Il a varié au cours de l’histoire du cinéma, dans le sens de l’élargissement : les formats panoramiques se sont développés dans les années 1950 pour contrer la télévision. Ils sont peu à peu devenus le standard au cinéma… puis à la télé avec le 16/9. Ainsi, le rapport de l’image du Voyage dans la Lune (1902) est 1:1,33 celui d’On a marché sur Alpha 46 (2010) est 1:1,85. Pour Leave Not (2010), le 1:1,37 est plus inattendu. Cette sélection de courts métrages fait écho aux longs métrages du programme, en particulier à La Mouche et Soyez sympas rembobinez. Contrainte ou parti pris du réalisateur, le format convient-il au film ? Les décors de plus en plus resserrés de Bachelorette bénéficient du format carré, mais la première partie d’Alpha 46 fonctionnerait peut-être mieux si le cosmonaute était coincé dans un espace plus carré. Le format désigne aussi le support d’enregistrement : la pellicule hier, la vidéo numérique aujourd’hui. Les rendus sont variés : les images de la pellicule noir et blanc de La Jetée sont plus contrastées que celles de Méliès, moins lisses que les images vidéo d’Alpha 46, dont les couleurs sont moins saturées que celles de Bachelorette. Pour Leave Not, la pellicule est encore un choix à contre courant : pour faire rétro ? Pour chaque film, quels effets produit le support ? Le numérique facilitant la retouche des images, peut-on dire que la pellicule fait plus réaliste que la vidéo ? De Bachelorette à Soyez sympas : inventivité visuelle, mise en abyme, références cinéphiles, musique. L’usage du noir et blanc : dans Soyez sympas, il sert à faire vieux, pour rendre crédible le faux documentaire sur Fats Waller, dans Bachelorette il sert à distinguer le réel de ses représentations. registres (fantômes — Ghostbusters ; science-fiction — Robocop ; monstre — King Kong ; gore — Carrie…). La Mouche aborde des thèmes de prédilection du fantastique : la métamorphose, le monstre, le double (Stathis Borans vs Seth Brundle). L’insecte qui pénètre dans la machine est une parfaite métaphore du principe fantastique de l’irruption d’un élément étranger qui « défie les normes établies ». SG Du Voyage dans la Lune à Soyez sympas : les personnages de Mike et Jerry font preuve d’une ingéniosité digne de Georges Méliès, bricoleur en chef. Les deux films baignent dans le même ton (optimiste ou naïf ?) enchanteur et ludique. De La Jetée à La Mouche : voyages fantastiques et métaphysiques (ceux de La Jetée questionnent la mémoire, ceux de La Mouche les limites du corps humain), amour impossible, noirceur, proximité avec les dystopies de l’univers cyberpunk. La Mouche et Soyez sympas peuvent compléter le programme « Voyages Fantastiques » pour un travail sur le genre fantastique. Le scénario de Soyez sympas est en partie fantastique : Jerry efface les cassettes parce qu’il a été magnétisé dans la centrale électrique lors d’une séquence qui rappelle la métamorphose de Norman Osborn dans Spiderman. Jerry et Mike remakent ensuite de nombreux films fantastiques de différents 15 Manuel de bricolage Bricoler signifie fabriquer quelque chose, le faire fonctionner avec des moyens limités, de façon à la fois artisanale et astucieuse. D’une manière ou d’une autre le bricolage est essentiel dans tous les films du programme. Le bricolage est une notion centrale pour le court métrage fantastique, parce qu’il permet d’allier deux choses a priori inconciliables : le petit budget du court métrage et la création d’un univers qui n’existe pas, qu’il faut donc fabriquer de toutes pièces et rendre crédible pour le spectateur. Ainsi, lorsqu’un cinéaste décide de réaliser aujourd’hui un film sur un voyage dans l’espace, il se situe forcément dans la filiation du ballet féerique des vaisseaux de 2001 : l’odyssée de l’espace ou de Star Wars. Mais comment convoquer de telles images dans l’esprit du spectateur sans avoir les mêmes moyens financiers et sans produire des images ridicules, car trop maladroitement truquées ? Dans On a marché sur Alpha 46, Anthony Vouardoux raconte le voyage de Yuri Lennon à travers les reflets de son casque, où l’on aperçoit le vaisseau spatial et les planètes. Ces images n’occupent qu’une petite partie de l’écran, mais suffisent à créer dans l’esprit du spectateur l’espace dans lequel est supposé se trouver le héros. Pablo González dans Leave Not a Cloud behind choisit, quant à lui, de planter l’univers des rêves dans un décor réaliste et dans le temps présent, ce qui lui permet d’éviter la construction de décors onéreux et la création de costumes spécifiques. En dehors de quelques trucages visuels, c’est alors la narration, le découpage et le montage qui se chargent d’introduire du fantastique dans ce qui a été filmé. 16 De même, dans La Jetée de Chris Marker le fantastique est créé avec peu de moyens : les plans des retrouvailles entre le héros et la femme ne seraient qu’une série de simples clichés photographiques d’un couple en balade sans la bande-son angoissante et la voix off qui les situe dans le contexte et qui introduit des actions irrationnelles telles que l’homme pointant à l’extérieur du tronc de l’arbre pour dire qu’il vient du futur (sur les photographies, l’homme semble pointer le tronc et non à côté). Quant au monde post apocalyptique, il est représenté visuellement par un hamac et un cache yeux avec des fils accrochés dessus et par le choix de photographier les protagonistes dans un tunnel. En ce sens, l’utilisation de photographies dans La Jetée, mais également dans Bachelorette, relève aussi du bricolage, permettant d’évoquer pour le spectateur un vaste univers fantastique qui reste principalement hors champ et d’avancer par ellipses lorsque la narration nécessiterait des moyens importants (par exemple, pour la troisième guerre mondiale et la destruction de Paris). Le cas de Georges Méliès est un peu à part. Ses effets spéciaux sont extrêmement ingénieux et étaient à l’époque à la pointe de l’inventivité cinématographique. N’oublions pas que Le Voyage dans la Lune était un film très onéreux, réalisé avec l’aide de nombreux collaborateurs. Si les trucages de Méliès paraissent bricolés aujourd’hui, c’est à cause de l’évolution des techniques cinématographiques et de l’habitude que le spectateur contemporain a pris des effets numériques. Cependant, l’aspect artisanal et les petites imperfections des effets spéciaux du film sont entrés dans l’histoire du cinéma et leur charme inspire encore de nombreux cinéastes, dont Michel Gondry. En effet, même si les moyens à disposition du réalisateur du clip de Björk ne sont pas si modestes, il a recours à une « esthétique du bricolage ». Alors qu’il avait les moyens de rendre les effets spéciaux lisses, Gondry choisit de faire des décors de plus en plus en carton-pâte et de souligner les subterfuges de ses mises en abyme. On pense ainsi au train que nous voyons trois fois. Le premier apparaît comme un vrai train, dont l’intérieur est montré dans la profondeur du champ. Puis apparaît un train en carton tridimensionnel, composé d’un sol et d’une paroi, qui se met devant Isobel pour que nous la voyions de l’extérieur, assise à la fenêtre, puis, comme pour accentuer la tricherie visuelle, qui se retourne sous nos yeux pour donner la sensation que nous sommes avec Isobel à l’intérieur du wagon. Enfin le troisième train ne sera plus composé que d’un morceau de carton avec des sacs et sièges peints dessus. Cette progressive accentuation de l’aspect bricolé du clip remet a posteriori en cause son début que le spectateur avait pris pour « argent comptant », puisque la première partie était partiellement filmée en décors réels (la forêt, la gare, la rue) et prépare ainsi l’échec final de l’héroïne, privée de son rêve hollywoodien qui n’était qu’illusion. L’utilisation du bricolage a des effets contrastés : virtuose, il fait illusion pour nous envoyer dans l’espace (Alpha 46) ; discret, il stimule notre imagination (La Jetée, Leave Not) ; ludique, il nous fait rêver (Le Voyage dans la Lune) ou nous révèle l’envers du décor (Bachelorette). EZ Avant / Après la séance Les titres Deux images pour continuer « Voyages fantastiques » : qu’est-ce que ce titre évoque ? La confrontation des attentes des élèves aux films permettra sans doute de préciser et d’élargir la notion de fantastique au cinéma. À partir de ces cinq paires d’images, on peut interroger les sources d’inspiration des courts métrages, voir comment ils s’en détachent et comment un même sujet peut être traité de façon très différente. Le Voyage dans la Lune : est-ce que ce titre rappelle d’autres œuvres de science-fiction ? Quelles différences entre la fiction de Méliès et les autres fictions lunaires ? Leave Not a Cloud behind : comment traduire ce titre ? Peut-on l’interpréter avant de voir le film ? Après ? La Jetée : qu’est-ce qu’une jetée ? Qu’estce qu’elle évoque ? Voyage, tentation, vertige ? Après la séance, commentons ce titre : illustre-t-il bien le parcours du personnage ? Bachelorette : chercher les différents sens de ce mot. Permet-il de raccorder la chanson et le récit du clip ? On a marché sur Alpha 46 : les élèves connaissent-ils la bande-dessinée de Hergé ? Alpha 46 est-il un véritable satellite ? Quelles différences avec le titre anglais, Yuri Lennon’s Landing on Alpha 46 ? Que dire du prénom et du nom du personnage ? SG Une image pour commencer Les images du recto de la fiche élève peuvent servir à préparer la séance. Renvoient-elles toutes au genre fantastique ? Quelles tonalités suggèrent-elles ? Peuton relever des échos entre les images ? Les attentes qu’elles suscitent correspondent-elles aux impressions ressenties pendant la séance ? N.B. : ces paires d’images sont reproduites sur le dvd pour faciliter leur usage en classe. Bachelorette La Jetée Fedora de Billy Wilder (Bavaria) Le Voyage dans la Lune Leave Not a Cloud behind Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (Blue Ruin) Édouard Riou, illustration de Voyage au centre de la Terre de Jules Verne Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (UGC) On a marché sur Alpha 46 2001 : l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (MGM) 17 Sélection vidéo et bibliographique On trouvera ici une sélection vidéo et bibliographique. Les ressources Internet intéressantes sont indiquées en lien sur le site de Ciclic, dans la page réservée à chaque court métrage. Les genres au cinéma, le fantastique, la science-fiction Les Genres du cinéma, Raphaëlle Moine, Armand Colin. Panorama des genres au cinéma, collectif, CinémAction, Corlet. Le Cinéma fantastique, Franck Henry, Cahiers du cinéma. « Histoire du cinéma fantastique » : une frise interactive à consulter sur le site de Ciclic. Le cinéma de science-fiction, Éric Dufour, Armand Colin, 2011 Les Films de science-fiction, Michel Chion, Cahiers du cinéma. La SF à l’écran, Les Inrocks 2, 2013. « Histoire du cinéma de science-fiction » : une frise interactive à consulter sur le site de Ciclic. Le Voyage dans la Lune, Georges Méliès Avant Scène n° 592 (2012), Georges Méliès, Le Voyage dans la Lune. Cet Avant-Scène contient un découpage intégral, ainsi qu’un dossier incluant des textes de Méliès, un entretien par Serge Bromberg et Éric Lange sur la restauration de la version colorisée. Georges Méliès l’enchanteur, Madeleine Malthête-Méliès, La tour verte (2011) : biographie signée par la petite fille du cinéaste. L’Œuvre de Georges Méliès, La Martinière (2008) : catalogue de l’exposition de la cinémathèque. Très belle iconographie. 18 Sur le motif de la Lune, l’association Zéro de conduite a édité un document pédagogique riche en pistes de travail pour les enseignants d’histoire des arts, de lettres et d’arts plastiques : http:// www.zerodeconduite.net/dp/zdc_levoyageextraordinaire.pdf DVD Depuis 2008, l’œuvre de Méliès est dans le domaine public. Les films ont fait l’objet de plusieurs éditions dvd. Le coffret édité par Lobster, Georges Méliès - Le premier magicien du Cinéma (1896 1913), est le plus complet. Lobster a également édité Le Voyage dans la Lune (version couleur avec musique de Air, version noir et blanc bonimentée, version avec musique d’orchestre) avec le documentaire Le Voyage extraordinaire qui revient sur l’œuvre de Méliès et sur la restauration du film en couleurs. La Jetée, Chris Marker Approche d’un film mythique, la Jetée de Chris Marker, 1962, Bernard Leconte, Lharmattan (2005) La Jetée ciné-roman, 2008, Éditions de l’éclat : reproduction des photographies et du texte de la voix off. L’Armée des 12 singes, CNC-BIFI : le film a fait partie du dispositif Lycéens au cinéma. Le livret enseignant édité à cette occasion aborde La Jetée à plusieurs endroits. Il est en ligne (lien direct sur www.ciclic.fr/lyceens) Chris Marker, Bamchade Pourvali, Cahiers du cinéma (2003). Chris Marker, écrivain multimédia, Guy Gauthier, L’harmattan (2003). Chris Marker et l’imprimerie du regard, dir. André Habib et Viva Paci, Lharmattan, 2008. Bref n° 108, 2013, volume 3 : un dossier consacré aux courts métrages de Chris marker. DVD La Jetée, Chris Marker, Arte vidéo : cette édition inclut Sans Soleil, ainsi qu’un livret reproduisant le texte intégral de la voix off. L’Armée des 12 singes, Terry Gilliam, UGC. Bachelorette, Michel Gondry Bref n° 60 et 61, 2004 : ces deux numéros du magazine du court métrage accorde une place importante à Michel Gondry et au clip. Bref n° 109, 2013, volume 4 : un large dossier consacré au clip. Sur le clip, peu d’écrits en français sont disponibles. À consulter sur le site de Ciclic à partir de novembre : une histoire du clip sous forme de frise interactive. DVD Tous les films de cinéma réalisés par Michel Gondry ont été édités en dvd. The Work of Director - Volume 3 - Michel Gondry (Palm Pictures) : coffret réunissant de nombreux clips, dont ceux réalisés pour Björk. Compléments de programme Le dvd « Voyages fantastiques » Le dvd contient tous les films du programme dans leur intégralité, ainsi que : - des films de Georges Méliès : Le Voyage dans la Lune (version noir et blanc bonimentée), 1902, 12 min 46 Escamotage d’une dame chez Robert-Houdin, 1896, 1 min 15 L’Homme à la tête en caoutchouc, 1901, 2 min 30 Le Mélomane, 1903, 2 min 48 Le Château hanté, 1897, 44 sec L’Homme-mouche, 1902, 1 min 47 - des extraits : Vertigo (Sueurs froides), Alfred Hitchcock, 1958 Sans soleil, Chris Marker, 1983 - des bandes-annonces : L’Armée des 12 singes, Terry Gilliam, 1995 Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Michel Gondry, 2004 - les paires d’images de la page 17 du présent livret. sur www.ciclic.fr/lycéens Outre un fichier réunissant l’ensemble des textes édités sur chaque film, nous proposons en ligne des documents spécifiques. Trois frises interactives : Histoire du cinéma fantastique, Histoire du cinéma de science-fiction et Histoire du clip (en ligne en novembre). De temps en temps : un jeu en ligne pour apprendre à différencier temps du récit et temps de l’histoire. Le Voyage dans la Lune Analyse : le début du film. Piste de travail : les trucages. En lien : sélection de ressources Internet (dossier pédagogique, films…). Leave Not a Cloud behind Analyse : les musiques d’accompagnement dans le film. Piste de travail : voyages intérieurs. En lien : sélection de ressources Internet. La Jetée Analyse : échos et dédoublements. Piste de travail : science-fiction et temps présent. En lien : sélection de ressources Internet (comparaison entre La Jetée et Vertigo). Bachelorette Analyse : le début du film. Pistes de travail : paroles & musique & image ; mises en abyme et dégradation En lien : sélection de ressources Internet (autres clips de Gondry pour Björk). On a marché sur Alpha 46 Pistes de travail : la Lune, fiction et réalité. En lien : sélection de ressources Internet. 19 Depuis la création de Lycéens et apprentis au cinéma en région Centre en 1995, un programme de courts métrages est chaque année constitué en collaboration avec l’Agence du court métrage. Il s’agit d’une initiative spécifique à la Région Centre, un engagement fort qui vient en complément des longs métrages choisis au sein du catalogue national de l’opération. Guidé par l’idée que Lycéens et apprentis au cinéma doit permettre aux élèves de rencontrer, de s’ouvrir et de découvrir, le travail autour du court métrage s’est imposé de manière évidente. Alors même que chaque année deux fois plus de courts que de longs sont produits, comment ne pas organiser la rencontre entre nos élèves et ce format méconnu ? Bref, aimons le court ! Il s’agit à travers ce programme d’affirmer que le court est une forme à part entière, avec sa singularité et ses exigences propres, au même titre que la nouvelle l’est en littérature. Une conviction que partagent nombre de cinéastes — Jean-Luc Godard, Luc Moullet et Artavazd Pelechian notamment — dont les œuvres battent en brèche l’idée reçue qui réduit le court métrage à un petit film, à un brouillon de long. Cette façon de dénigrer le court au motif de sa brièveté semble absurde, appliquée à d’autres disciplines artistiques : reproche-ton à Léonard De Vinci d’avoir choisi un châssis ne mesurant que 77 x 53 cm pour peindre sa Joconde ? une édition Au commencement le cinéma était court. Des minutes Lumière aux saynètes de Méliès, les films de moins d’une heure ont constitué le standard de production jusqu’aux années 1910. Avant, on ne parlait même pas de courts métrages. Ainsi, le court métrage entretient avec la naissance du cinéma un lien privilégié, pédagogiquement très précieux. S’il permet d’aborder l’essence du langage cinématographique et par ricochets ses origines, la chronophotographie d’ÉtienneJules Marey autant que les pionniers de l’animation, la forme brève est aussi un idéal poste d’observation de la création cinématographique contemporaine, de ses plus petites hybridations. Et procurer aux élèves l’opportunité de réfléchir aux œuvres de leur temps, c’est aussi les inviter à comprendre mieux le monde qui les entoure. C’est plus encore la présentation sous forme de programme organisant le dialogue entre classiques et modernes qui donne tout son sens au travail sur le court : elle préserve d’un regard muséal et figé sur le patrimoine en approchant de manière vivante et dynamique le cinéma et son histoire. S’amusant à tisser des liens parfois secrets entre les films, jouant sur les variations de rythme et opérant d’étranges mariages, le geste de la programmation contient en germe la cinéphilie, cet art d’aimer les films que nous enseignons aux élèves : un rapport à la fois sensible et passionné aux images en mouvement, cherchant à s’étonner de chacune d’entre elles, à identifier la singularité de chaque film. N’est-ce pas un des principaux combats de l’École que de rendre les élèves curieux de tout ? Situé un peu en marge de l’industrie du cinéma, le court métrage jouit d’une précieuse liberté qui permet à ses auteurs d’emprunter des chemins de traverse, à la rencontre des autres arts, de donner naissance à des œuvres personnelles, offrant de nouvelles possibilités au cinéma. Parce que le court expérimente, parce qu’il cherche, parce qu’il s’affranchit et parce qu’il est libre, il a quelque chose à voir avec l’adolescence, cet âge des possibles où l’on teste, se cherche et se construit. AH