II- INFLATION ET CONTROLE DES PRIX AU BRESIL
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II- INFLATION ET CONTROLE DES PRIX AU BRESIL
II- INFLATION ET CONTROLE DES PRIX AU BRESIL José Carlos SOUZA BRAGA En 1987 l’histoire économique du Brésil a battu un record, avec 365% d’inflation annuelle. Paradoxalement, on avait pu l’année précédente mener à bien un programme de lutte contre l’inflation, en la réduisant de 235% en 1985 à 65% en 1986. Durant les huit premiers mois du Plan Cruzado, l’inflation était d’environ 1% par mois. Le désastre du cruzado, la défaite du Plan Bresser ont mis fin à l’expérience et, depuis, un retour à l’orthodoxie économique est malheureusement en train de s’effectuer. A partir de 1974, la politique économique du Brésil a enregistré plusieurs échecs dans la lutte pour la stabilisation des prix. Les treize dernières années, les taux d’inflation ont été très élevés. La tendance a été l’accélération du processus inflationniste et, dans bien des cas, on approchait de l’hyper-inflation. Nous analyserons ici les caractéristiques de l’inflation brésilienne ainsi que les échecs des politiques économiques hétérodoxes de stabilisation. Nous envisagerons successivement : les caractéristiques du récent processus inflationniste au Brésil ; l’expérience du Plan Cruzado ; le record de l’inflation en 1987, les perspectives et les changements nécessaires dans la politique de contrôle des prix. 1- LES CARACTERISTIQUES DU RECENT PROCESSUS INFLATIONNISTE AU BRESIL Le premier élément important à analyser est la corrélation entre les taux élevés de l’inflation et les périodes de décélération de l’activité économique au Brésil. La récession économique des années 1962-67 a été accompagnée par des taux élevés d’augmentation des prix. Une réduction importante de l’inflation a pourtant eu lieu durant la période de récupération et d’euphorie économiques, entre 1986 et 1973. De 1974 à 1976, une inflexion de la croissance et de l’inflation s’est manifestée, alimentant une tendance à la décélération économique (encore observable de nos jours) et à l’accélération inflationniste qui, dans les années quatre-vingt, en est venue à dépasser 100% par an. Cahiers du Brésil Contemporain, 1988, n°3 José Carlos SOUZA BRAGA Ce phénomène s’explique par le pouvoir des oligopoles industriels et marchands, qui réagissent vivement à la chute des ventes en augmentant leurs marges brutes de profit (mark-up). Ce processus, propre aux grandes corporations industrielles et commerciales, est encore aggravé par l’inefficacité de la politique gouvernementale de contrôle des prix. De plus, la balance des paiements limite les possibilités d’importer des marchandises à des prix plus intéressants, ce qui pourrait susciter une chute des prix internes. En réalité, la politique de contrôle des prix ne renforce le processus d’indexation qu’à partir de la création de la correction monétaire généralisée (dans toute l’économie). Ainsi, le gouvernement autorise le secteur privé à augmenter les prix selon l’évolution de l’indice général des prix (qui détermine la correction monétaire). De cette façon, les prix contrôlés par le gouvernement sont établis par référence à un index général. ainsi, l’inflation passée est projetée vers le futur en créant une inflexibilité à la baisse du taux général d’augmentation des prix. Dans la mesure où l’autorisation d’augmentation des prix est établie pour des secteurs ou pour des groupes de produits, le gouvernement finit par réduire le degré de concurrence entre les entreprises lors de la formation des prix. Cela s’explique par le fait que le prix autorisé sert moins comme plafond que comme plancher. Les entreprises -comme dans un cartelpeuvent réaliser des “accords de prix” par lesquels elles s’engagent à ne pas les fixer au-dessous de ceux autorisés officiellement. En fait, ironiquement, plusieurs entreprises réclament au gouvernement -même si elles en sont quelque peu gênées- de voir leurs prix contrôlés par le Conseil interministériel des prix, le CIP. Il faut signaler que, dans ce cas-là, l’interaction entre les pouvoirs oligopolistes du marché et l’indexation -par le biais du contrôle des prix- renforce l’inflation et apaise la concurrence. Dans les périodes de récession, cette interaction empêche que la réduction de la demande ne provoque une chute du taux d’inflation. Une deuxième caractéristique du processus inflationniste au Brésil est l’instabilité des récoltes agricoles. Elle est aggravée par l’inadéquation de la politique gouvernementale en matière de stocks régulateurs, et par les limites et les insuffisances de la politique agricole elle-même. En fait, les prix agricoles jouent un rôle important dans l’augmentation de l’indice général des prix. Il faut dire que le choc des prix agricoles, qui a eu lieu dans la deuxième moitié de 1985, a accéléré la décision du gouvernement de lancer le Plan Cruzado dès le début de 1986. En effet, le choc a augmenté les expectatives inflationnistes et le comportement des prix en général a échappé au contrôle du gouvernement. II- Inflation et contrôle des prix au Brésil Dans la politique agricole, l’un des principaux problèmes tient justement aux bouleversements des cultures selon l’évolution des prix des produits : il suffit que le soja se vende pendant quelques années un bon prix pour qu’il remplace, dans bien des cas, la culture du mais ou celle du riz. Il manque une réglementation qui établisse la spécialisation des productions de certaines zones géographiques, afin d’éviter cette instabilité. En outre, la production d’aliments de base a besoin d’aide au niveau des crédits et d’assistance technique. Cela explique la stagnation de la production pendant plusieurs années. Quant à la politique de stocks régulateurs, il faut noter que ceux-ci n’existent pas et devraient être constitués, sur la base moyenne de trois mois de consommation, pour les produits fondamentaux comme le mais, le riz, le haricot et la viande. Un autre facteur qui, lui aussi, provoque l’inflation et détermine même sa croissance est l’instabilité du change, surtout dans les moments où le gouvernement dévalue très fortement la monnaie nationale. Il suffit de rappeler que, pendant la période des deux "chocs de change"(1979 et 1983), l’inflation a énormément monté... Nous remarquons nettement ici un des aspects les plus importants de ce processus : la dette extérieure brésilienne. Pour faire face au service de la dette, il faut aussi obtenir des résultats très positifs de la balance commerciale. Cela implique que la régulation du taux de change soit obligatoirement inflationniste. Cette fragilité de l’économie brésilienne a joué un rôle très important dans la gestion du Plan Cruzado, comme nous le verrons plus tard. La persistance de l’inflation tient également aux coûts financiers élevés, si fréquents dans l’économie brésilienne : des entreprises publiques et privées, soumises à de lourds taux d’intérêt, finissent par les répercuter en partie sur les prix de leurs biens et de leurs services. Le déficit public doit être envisagé comme un phénomène essentiellement financier. Comme on le sait déjà, la dette extérieure a été en grande partie nationalisée. Si l’on ajoute à cela l’augmentation des taux d’intérêt internationaux et nationaux, on ne peut qu’assister à une nette élévation de l’endettement public. Ce n’est pas le fait que le gouvernement dépense trop en biens et en services qui explique le déficit public. Dans ce sens, le déficit public n’est pas la cause de l’inflation car la capacité de production croissante suffit à satisfaire les dépenses publiques. Si le déficit public est inflationniste, c’est à cause d’une complexe relation financière qui oblige le gouvernement à faire José Carlos SOUZA BRAGA tourner sa dette à des taux d’intérêt très élevés (opération dont bénéficient les agents privés excédentaires). Les dimensions mêmes de la dette publique et le besoin de la faire toujours tourner font que le gouvernement maintient des taux d’intérêt élevés en augmentant ses propres coûts financiers et ceux des autres débiteurs. L’ensemble se maintient en un cercle vicieux où les prix augmentent en fonction du coût de l’argent. Et, c’est évident, ce cercle ne sera rompu que par la modification de la valeur totale de ces dettes, intérieure et extérieure, et de leurs coûts respectifs. Ces derniers temps, l’inflation brésilienne présente un caractère inerte mais elle est aussi le résultat de profondes instabilités économiques -ce qui la conduit, systématiquement, aux portes de l’hyper-inflation. 2- L’EXPERIENCE DU PLAN CRUZADO Au début de l’année 1986, le gouvernement semblait avoir perdu le contrôle du processus inflationniste et on craignait l’hyper-inflation. Le 28 février 1986, la politique économique brésilienne connaît une transformation radicale. Depuis 1976, le pays a vécu toute une série d’expériences orthodoxes visant à combattre l’inflation. En février 1986, une politique de stabilisation de type hétérodoxe est mise en oeuvre, dont les caractéristiques portaient un coup immédiat au taux d’inflation. Le résultat est connu : l’inflation s’est maintenue aux environs de 1% par mois jusqu’en novembre 1986 ; le salaire réel et la masse salariale ont augmenté ; la consommation a explosé. La population vivant dans l’euphorie, on eut le sentiment que l’idée de citoyenneté renaissait dans le Brésil. La population fêtait cela avec le gouvernement et comptait sur les promesses du PMDB (Partido do movimento democratico brasileiro), qui représentait cette transition vers la démocratie. Cette conjoncture politique, renforcée par les élections des gouverneurs fédéraux en novembre 1986, a dramatiquement marqué la politique économique. Le gel des prix était la "pièce de résistance" du processus politico-économique. La crise économique en cours depuis la deuxième moitié des années soixante-dix s’est compliquée de façon tout à fait nouvelle. Face à cette crise, le Plan Cruzado ne représentait qu’une ouverture, un premier pas vers le développement d’un ensemble de réformes économiques. Mais ses premiers II- Inflation et contrôle des prix au Brésil résultats et la conjoncture politique lui ont conféré un contenu presque magique. En réalité, le Plan Cruzado n’avait réussi qu’à rompre les tendances inflationnistes et à éliminer l’indexation qui alimentait la hausse de prix. Il a créé à court terme des conditions de stabilité pour la formation des prix dans la nouvelle monnaie. Il faut bien comprendre le processus de gel des prix dans les économies soumises à une instabilité inflationniste, comme dans le cas brésilien. Dés le début, le gel des prix a besoin de ce qu’on appelle un “alignement dynamique” de tous les principaux prix : ceux des matières premières et ceux des produits de base, ceux des biens d’équipement et de consommation, ceux des aliments, les salaires et le change. Cela signifie que, face aux coûts élevés, la production de biens doit être d’une rentabilité courante, proche de son niveau moyen sur le long terme. Une fois déduite l’inflation externe, le change ne doit pas être en décalage par rapport aux derniers mouvements de l’inflation interne. Les salaires réels doivent atteindre un certain niveau en terme de norme de consommation des salariés, compte tenu des derniers indices de la productivité de l’économie. Dans le cas brésilien, cet “alignement dynamique” ne peut se faire qu’en ayant, dans le passé récent, des règles d’indexation égalitaires. De cette façon, les pertes des différents secteurs face à l’inflation pourront être tendanciellement minimisées. Ces secteurs pourront tous supporter le blocage des prix pendant un certain temps. Ainsi sont créées les conditions économiques et politiques favorables à la stabilité : par exemple, après la stabilisation, le rapport prix-salaire sera un point de départ pour la négociation entre les capitalistes et les travailleurs. Quand les prix gelés sont “dynamiquement désalignés”, la suppression de ce gel suscite des tensions inflationnistes ; les salaires nominaux tentent vainement de “rattraper” les prix. Des pressions se manifestent également au niveau des coûts. Ces pressions sont inégalement distribuées dans la structure de production -ce qui, dans une économie indexée, provoque en peu de temps la perte des gains accumulés pendant la durée du gel. Le taux d’inflation s’élève à nouveau. Cela est encore pire si l’économie traverse une crise de financement public et privé, les profits productifs augmentant à un taux inférieur à celui des services des dettes (intérêts et amortissements). Finalement, sous la contrainte externe d’une dette impossible à rembourser, germe une situation explosive. L’incertitude et l’instabilité de la politique de José Carlos SOUZA BRAGA change qui en découlent compromettent la stabilité de la monnaie du pays en cause. Au moment du gel des prix effectué par le Plan Cruzado, les conditions favorables à un “alignement dynamique” des prix existaient. Un “alignement dynamique” des prix ne correspond évidemment pas à un système de prix relatifs en équilibre, puisque ces derniers changent constamment dans la dynamique capitaliste. Par contre, “l’alignement dynamique” correspond à un ensemble de prix où les pertes relatives face à l’inflation globale sont minimisées. C’est le maximum qui puisse être fait pour entreprendre un gel des prix ou, encore, pour essayer de s’en sortir avec succès. Les six premiers mois du Plan Cruzado ont engendré une importante stabilité des prix, une croissance économique et de meilleurs salaires réels. Pour comprendre le passage du succès au désastre, il faut analyser deux phénomènes différents. Tout d’abord, le gel des prix est devenu un dogme en immobilisant l’administration de la politique économique à court terme. En outre, l’ensemble des réformes économiques qui aurait dû faire suite au Plan Cruzado a été remplacé par des intérêts issus du régime autoritaire et qui sont, encore et toujours, présents dans le processus de transition démocratique au Brésil. Nous essayerons d’examiner de plus près chacun de ces phénomènes. En réalité, le gel des prix est devenu un dogme à cause des élections du 15 novembre 1986. Comment aurait-on pu persuader les candidats aux gouvernements des Etats fédéraux de la nécessité de modifier le gel des prix avant les élections ? Comment convaincre le président Sarney, qui gagnait en prestige et jouissait de la confiance populaire comme jamais auparavant ? Et comment, encore, convaincre la population qui, pour la première fois depuis 22 ans, bénéficiait de la politique des revenus ? Mais, dès août 1986, le système des prix commençait à se désorganiser. L’explosion de la consommation a entraîné un rythme de croissance industrielle qui n’a pas été suivi par l’offre en matières premières et en biens intermédiaires, et ce retard était dû à la fois à la déficience des capacités productives et aux producteurs brésiliens qui, profitant du gel des prix, augmentaient leur participation sur le marché international (où de meilleurs prix leur étaient garantis) : c’est le cas, par exemple, des secteurs du papier, de la cellulose, de l’aluminium, de la fonte, des plaques en fer ou en acier, etc. II- Inflation et contrôle des prix au Brésil De plus, face à un gel des prix qui se prolongeait, les entreprises ont réagi en ajournant les investissements. L’imposition de surprix à de nombreux produits a exercé des pressions sur le coût de production industrielle des biens de consommation et des biens d’investissement. Les industries à leur tour exerçaient une pression sur les chaînes commerciales, en réduisant leurs marges de commercialisation. A la fin de 1986, même si le gouvernement maintenait toujours le gel des prix, une “désobéissance civile” se manifestait déjà de la part des entreprises. Immobilisé dans cette politique de prix, le gouvernement s’est servi des exemptions fiscales - surtout de l’impôt sur les importations –pour réduire les difficultés des entreprises au niveau des coûts mais sans résoudre pour autant les problèmes provoqués par la rigidité de la politique des prix. La Banque centrale, craignant une spéculation sur les stocks à cause d’une demande exacerbée et des expectatives face au gel des prix, commença à augmenter le taux réel d’intérêt dès le mois de juillet. Les coûts financiers du capital de roulement et d’autofinancement augmentèrent, le maintien du gel des prix n’en devint que plus difficile. Les exportateurs se mirent à ajourner la conversion du change (de devises en cruzados) dans l’attente d’une dévaluation plus forte du taux de change. Evidemment, c’était aussi une façon de faire pression. La balance commerciale ne put qu’enregistrer des réductions considérables des excédents commerciaux. Et, déjà, les futures difficultés pour le paiement du service de la dette étaient prévisibles, les réserves internationales du Brésil ne cessant de diminuer. (Selon le concept de “caisse”, elles ont chuté de 52% entre juillet et décembre, selon le concept de “liquidité internationale”, la chute a été de 41%). En octobre, la Banque centrale a repris la politique de mini-dévaluation du taux de change -en augmentant, évidemment, les coûts d’importation : il ne manquait plus rien pour que le gel des prix devienne une simple rhétorique Nous l’avons vu, à partir de la rigidité de la politique des prix, l’administration du court terme n’est plus viable. La situation du change devient critique. Les politiques monétaires, fiscales et cambiales rendaient évidente l’inconsistance du gel des prix. C’était le retour du vieux processus inflationniste. Le deuxième phénomène qui explique le passage du succès au désastre est le manque de réformes économiques qui auraient dû modifier les conditions de financement de l’économie brésilienne et mettre la récupération économique, en cours depuis 1984-85, sur un chemin de croissance stable et José Carlos SOUZA BRAGA soutenue. En créant dans le court terme un cadre stable à la formation des prix (avec la fin de l’indexation), le succès du Plan -jusqu’à juillet-août- était une condition déjà acquise pour la réalisation des réformes. Mais le conservatisme et la conception du gel des prix comme panacée ont prévalu. Certains membres du gouvernement soulignaient déjà -sans être entendus- les risques à court terme de cet enchantement magique. Certains secteurs ne voulaient pas entendre parler de grands changements. Il est évident que la principale raison de l’échec étaient les forces politiques qui composaient le gouvernement, dont la plupart des membres défendaient le maintien du statu quo. Ainsi, le moratoire de la dette extérieure n’a pas eu lieu quand il le fallait, c’est-à-dire aux environs de juillet, lorsque les réserves internationales étaient élevées, le soutien populaire puissant. A cette époquelà, cet instrument de négociation face aux créanciers aurait pu compter sur un appui interne qui, ensuite, a fait défaut. La restructuration des finances publiques n’a pas avancé. On a simplement créé les Lettres de la Banque centrale. Ces LBC faisaient tourner la dette publique à un coût plus bas, en se constituant comme un instrument de régulation des liquidités sans rapport obligatoire avec l’indice des prix. Mais la complexité de la dette publique demandait un processus plus fort de dévaluation et de création de titres financiers pour pouvoir changer son échéancier en élargissant les délais. Une politique fiscale innovatrice n’a pas été élaborée qui aurait touché à la justice sociale de l’assiette de l’impôt, aurait réduit les exonérations fiscales dés secteurs propriétaires, et aurait assuré un meilleur rendement des impôts, en vue d’un développement plus global. Une organisation financière mieux articulée des investissements des entreprises de l’Etat n’a pas été mise en place et une tentative dans ce sens par le biais d’un holding de ces dernières- s’est heurtée aux forts intérêts favorables au maintien de l’autonomie de ces firmes. Les banques privées ont rationalisé leurs coûts pour faire face à la fin de l’indexation, mais une restructuration dans leur participation aux financements à long terme n’a pas été opérée. Après avoir analysé les caractéristiques de la politique économique à court terme et celles des réformes, on peut comprendre le déclin du Plan Cruzado entre juillet 1986 et février 1987. Durant cette période, la crise de l’approvisionnement a été l’un des premiers facteurs du mécontentement de la population. L’insatisfaction des classes moyennes a été fortement aurait fallu exploitée par la presse conservatrice. A vrai dire, il que le gouvernement II- Inflation et contrôle des prix au Brésil établisse des stocks régulateurs correspondant à une moyenne de trois mois de consommation, comme on le fait dans les pays développés. Mais ce n’était pas et ce n’est toujours pas le cas, et l’action des spéculateurs s’en trouve grandement facilitée. C’est le ministère des Finances qui s’est occupé de la définition et de la coordination générale de la politique d’approvisionnement, en tenant compte des intérêts publics qui garantiraient la réussite du programme économique. La mise en oeuvre de cette politique s’est heurtée à des structures administratives déplorables : quarante-huit organismes “couvraient” le seul secteur de l’approvisionnement. D’où un excès de bureaucratie, de décisions et d’attributions conflictuelles, la multiplication des fonctions, l’inefficacité dans la quête d’informations et dans les instruments de contrôle et de fiscalisation. On y observait -comme dans d’autres secteurs du gouvernement- la profonde crise des appareils de l’Etat et de leur bureaucratie. Un Etat si détérioré -l’héritage de l’autoritarisme- ne contrôle plus rien et, au contraire, est contrôlé par les intérêts privés (bien souvent présents dans les bureaucraties publiques et privées) et même par ceux des membres du Parlement. L’action spéculative des éleveurs, des producteurs de fonte et d’aluminium, et des fabricants de produits laitiers, entre autres, ont renforcé la pratique du surprix. A partir de la deuxième moitié de l’année 1986, les surprix et la crise de l’approvisionnement se sont faits de plus en plus sentir. Les deux principaux mouvements de la politique économique se sont révélés inopérants et ont même aggravé la situation. Le premier de ces mouvements, en juillet 1986, a cherché à réduire la consommation et à créer un Fonds national de développement avec les taxes obligatoires sur les combustibles, les automobiles, les billets d’avion pour l’étranger et les dollars du tourisme international. La réduction de la consommation s’est effectuée à travers les limitations des consortium de voitures et du crédit ainsi qu’à travers une meilleure rémunération des Caisses d’épargne. En novembre, le gouvernement a brutalement augmenté l’impôt sur les produits industrialisés (1’IPI), sur les cigarettes et les boissons alcoolisées préférant procéder à un ajustement fiscal par cette voie-là plutôt qu’à travers l’impôt sur les revenus, qui aurait touché l’ensemble des salariés. Le prix des produits surtaxés a crû de 100% (impôts compris). C’était le coup d’arrêt José Carlos SOUZA BRAGA définitif d’une guerre qui était, de fait, perdue depuis le début de la deuxième étape du Programme économique. Les formateurs de prix menant une lutte ouverte de désobéissance civile contre le gel des prix, l’inflation est donc passée de 1,3% en octobre à 3,3% en novembre et 7,3% en décembre. Au sein du gouvernement, les conditions internes s’étaient détériorées. Auprès de l’équipe économique, il n’existait plus de consensus sur la direction à prendre : les uns pensaient à un nouveau gel des prix, les autres à la conclusion d’accords sur les prix avec les entreprises. L’occasion d’établir des règles de sortie du gel des prix ayant été manquée, lorsqu’elles le seront enfin, en février, il sera déjà trop tard. Le Conseil interministériel des prix fixa les nouveaux prix selon ce que l’on croyait néanmoins être une variation des coûts ; les prix du marché dépassèrent (à la hausse) les prix officiels. La politique de contrôle des prix devint une pure fiction. Le gouvernement ne maîtrisa plus l’inflation. On revint au point de départ : en janvier 1987 l’inflation atteignit 16,8%, contre 15% en janvier 1986. Un an après le Plan Cruzado, l’inflation était de 13,9% contre 12,5% en février 1986. 3- LE RECORD DE L’INFLATION ET SES PERSPECTIVES En 1987, l’inflation a été profondément marquée par les expectatives face à la politique de contrôle des prix Entre mars et juin, l’accélération inflationniste s’est accentuée et, en juin, elle a atteint 26% Comme, depuis novembre 1986, une chute des salaires réels et une décélération de l’ensemble de l’économie s’étaient produites sans qu’il y ait eu de choc agricole ou cambial, cette explosion inflationniste ne peut s’expliquer que par les grands mouvements de spéculation menés par les formateurs de prix. Ces mouvements traduisaient l’opposition des entreprises à un nouveau gel possible des prix au cours de l’année 1987. Ce qui s’est passé en 1987 illustre bien la démoralisation d’un instrument de politique économique qui s’était montré utile dans la première moitié de 1986. Pour saisir les causes de cette démoralisation, il faut prendre en considération d’une part, bien sûr, l’attitude spéculative des entreprises et, d’autre part, la prolongation du gel des prix par le Plan Cruzado ainsi que l’échec du Plan Bresser. La panique des entreprises face au gel a eu un impact si important sur les prix qu’on peut la concevoir comme un mécanisme extrêmement efficace II- Inflation et contrôle des prix au Brésil dans le processus de démoralisation de la fonctionnalité des politiques hétérodoxes. Comme le gel des prix était le symbole même d’une politique économique hétérodoxe, son échec a renforcé les intérêts conservateurs : il a permis un retour à l’hégémonie de la politique économique orthodoxe. Aujourd’hui, au Brésil, c’est justement ce à quoi on assiste en matière de gestion de l’économie. Il faut commencer à imaginer le moyen de regagner le temps perdu. Il faut aussi rappeler qu’une politique hétérodoxe de lutte contre l’inflation exige une formulation macro-économique adéquate et flexible sur le long terme, et des changements importants dans les appareils de l’Etat. Etant donné la longue durée du gel, le gouvernement n’a pu en gérer la sortie et les entrepreneurs ont vécu cette phase de dégel comme un véritable départ d’une course de “Formule 1” : ils ont fixé leurs nouveaux prix en accélérant fortement leurs expectatives, leurs spéculations et leurs coûts. Le Plan Bresser a eu le mérite de freiner la tendance à l’hyper-inflation, mais de façon trop artificielle. Le gel a eu lieu juste après le ‘“choc” des prix publics et du taux de change, tandis que les salaires réels ont été fixés après des pertes importantes les mois précédents. A vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment d’une situation “d’alignement dynamique” : seuls les salaires étaient gelés, les taux de change variant et certains prix étant officiellement modifiés pendant la durée du gel des prix. C’est la raison pour laquelle, à la sortie du gel, les règles n’ont pas été respectées en ce qui concernait les salaires et les prix : la montée inflationniste a repris. Après avoir analysé ces différentes expériences, examinons les conditions théoriquement nécessaires à la réussite d’une politique hétérodoxe de contrôle des prix dans des économies comme l’économie brésilienne. La complexité de la situation actuelle -comme on vient de le voirrequiert une étude plus approfondie. Les règles d’indexation doivent admettre la nécessaire augmentation du salaire réel (en détérioration depuis fin 1986), aussi bien que les pressions réelles des coûts sur certains prix publics et privés. Il faut qu’une correction réaliste des prix soit faite et qu’un "alignement dynamique" soit opéré. Il est évident que, dans l’immédiat, on observera un taux plus élevé d’inflation mensuelle mais c’est tout de même la condition sine qua non d’une stabilité future. Une fois mises en place les règles d’indexation qui produisent cet “alignement”, le gel des prix peut être repris n’importe quand avec des pertes José Carlos SOUZA BRAGA relatives tendanciellement minimisées. Les expectatives face au gel perdent leurs caractères d’exacerbation et d’hystérie. Comme le gouvernement peut à tout moment imposer le gel des prix, il est possible d’éviter, par exemple, que les chocs de l’offre, sectoriellement délimités, se transmettent aux autres prix en conséquence du système même d’indexation. A la fin d’un gel de durée déterminée, le gouvernement effectue les corrections de prix stratégiques et met à nouveau en marche le "pilote automatique" de l’indexation. Cela peut se faire jusqu’au moment où une “perte de contrôle” éventuelle oblige à décider une nouvelle et courte période de gel. Cette combinaison d’indexation en vue de “l’alignement dynamique” et du gel de durée déterminée, brise les expectatives et les spéculations inflationnistes. Elle permet aussi la suppression de l’indexation à partir du moment où les facteurs structuraux de l’inflation -crise de financement et dette extérieure, par exemple- sont résolus en vue du développement économique et de la distribution des revenus. Les expériences récentes de gel des prix prouvent bien que cette stratégie devrait être adoptée dans des économies comme l’économie brésilienne, l’inflation de ce pays n’étant pas uniquement inerte. Au Brésil, elle a ses racines dans la période d’industrialisation des années cinquante, et dans l’absence d’une articulation interne adéquate entre le système productif et le système financier. La dette extérieure et le “déficit public” sont les manifestations les plus frappantes de cette désarticulation. A ces origines, il faut ajouter “la bombe à retardement” de la correction monétaire créée dans les années soixante par Campos et Bulhoes. A partir de ce moment, une indexation générale a été instaurée (base de l’inertie inflationniste) mais sa fonctionnalité a cessé d’exister quand les premières difficultés économiques se sont fait sentir dans les années soixante-dix. Le gel des prix, tel que nous l’envisageons, permet tout de même que l’indexation soit utilisée comme stratégie et, parallèlement, que se créent les conditions de réalisation des réformes structurales. Le succès de la politique de contrôle des prix passe par une réforme politico-administrative des appareils de l’Etat. Si on ajoute à cela une formulation macro-économique adéquate, la stabilité des prix et la normalisation de I’approvisionnement pourront être atteintes. Le Conseil interministériel des prix, le CIP, devrait présenter une politique articulée à l’industrialisation du pays. Il lui faudrait, en conséquence, centrer le contrôle des prix sur la prise en considération des marges de profit et sur la rentabilité des investissements en expansion. Son action ne pourra être menée avec succès qu’en se fondant sur une législation II- Inflation et contrôle des prix au Brésil et une administration actualisées, qui permettraient effectivement de contrebattre les abus du pouvoir économique. Les lignes générales d’une politique des prix et d’approvisionnement agricole et industriel qui moderniserait la production pourraient être établies par un Conseil issu de la fusion du CIP et du CINAB (Conseil interministériel d’approvisionnement) ; les institutions gestionnaires de ce nouveau Conseil devraient être organiquement liées à un ministère coordinateur (ministère du Plan ou des Finances) afin d’éviter les conflits d’intérêts des différents secteurs dans la formulation de la politique globale. La structure des organismes responsables de l’approvisionnement devrait être transformée et les institutions qui ne correspondent plus aux intérêts publics supprimées. Des stocks régulateurs devraient être constitués pour garantir l’approvisionnement alimentaire malgré les incertitudes, les fluctuations et les spéculations sur les récoltes. De plus, les investissements dans les ports, les entrepôts et le transport ne seraient plus ajournés. Enfin, il est extrêmement souhaitable qu’une junte de commodities soit mise en place pour s’occuper des importations destinées aux stocks régulateurs. Ce ne sont que quelques exemples des réformes possibles que l’Etat brésilien doit opérer pour exercer à nouveau ses fonctions véritablement publiques dans le développement économique et social du pays.