Extrait de la publication

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courtes pièces
sur l’air du temps
LA DÉROUTE
de Dominic Champagne
CONFESSION D’UN CASSÉ
de Pierre Lefebvre
et des poèmes
de Patrice Desbiens
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a été publié sous la direction de Renaud Plante.
Conception de la couverture : Elizabeth Laferrière et Lino
Design graphique : Elizabeth Laferrière
Révision : Jenny-Valérie Roussy
Correction : Philippe Paré-Moreau
© 2013 Dominic Champagne, Patrice Desbiens, Pierre Lefebvre
et les éditions Somme toute
ISBN papier : 978-2-924283-00-4 • epub : 978-2-924283-09-7
pdf : 978-2-924283-10-3
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l’aide
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Dépôt légal – 3e trimestre 2013
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés
Imprimé au Canada
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Champagne, Dominic
Tout ça m'assassine
(Répliques)
ISBN 978-2-924283-00-4
I. Desbiens, Patrice, 1948- . II. Lefebvre, Pierre. III. Titre.
PS8555.H357T66 2013 C842'.54 C2013-941680-3
PS9555.H357T66 2013
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E N G U I S E D E P R É FAC E
Ami public,
Voici ce que j’écrivais dans le programme du spectacle
Tout ça m’assassine
Lors de sa création en octobre 2011
Au moment où dans les rues de Wall Street, de Madrid
et de Montréal
Les indignés de ce monde occupaient le terrain pour dénoncer
Les inégalités de l’économisme triomphant
C’était après plus d’un an de bataille rangée contre
l’industrie du gaz de schiste
Qui avait culminé en juin avec la mobilisation dans les rues
de Montréal
De 15 000 citoyens préoccupés de défendre le droit de notre
peuple
À disposer lui-même de ses richesses naturelles
À commencer par la qualité de l’air et de l’eau dans la vallée
du Saint-Laurent
Comme nos révolutions sont tranquilles
Et nos génocides en douce
Nous sommes gras durs
Et pas trop inquiets
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Pourtant la main invisible de la cupidité est à l’œuvre
Et chaque jour sous prétexte de créer de la richesse
Elle s’arroge le droit
De réduire les espaces de pensée en espace musique
De couvrir nos villages de plastique
D’assécher les milieux humides
De bénir les paradis fiscaux
De banaliser l’effet de serre et les énergies de l’avenir
De privatiser les profits et de subventionner les déficits
Et de couper l’aide au festival de la littérature…
Pour tenter de m’y retrouver un peu
Égaré que j’étais entre les trois idéaux
De la liberté, de l’égalité et de la fraternité
J’en étais à écrire une sorte de marche funèbre
Sur la tragique dépossession de nos rêves communs
Quand les gazières sont débarquées dans mon arrière-pays
J’ai tassé mes écritures pour aller à la rencontre de la réalité
J’y ai rencontré l’arrogance des puissants
La résignation de mon peuple
Et beaucoup d’ignorance…
Tout ça m’assassine mais je me console
Quand je vois que nous étions 10 000 dans la rue en juin dernier
Pour imposer le respect aux mercenaires
Qui veulent notre bien
Je rêve que nous y soyons 100 000 le printemps prochain
À manifester notre soif et notre désir du bien commun
Car comme disait Paul-Marie Lapointe
« On ne peut dormir
Quand on a la tête coupée »
Liberté, égalité, fraternité?
Et si on s’y remettait…
La suite appartient à l’Histoire…
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Deux mois plus tard,
Le Canada se retirait du protocole de Kyoto
Et avec une poignée d’autres je lançais le mouvement qui
allait mener
Au rassemblement historique du 22 avril 2012, au Jour de la
Terre
Où 300 000 citoyens de partout au Québec se réunissaient
au son des cloches
Pour exiger un meilleur usage de nos ressources naturelles
collectives
Parallèlement, le vent extraordinaire du mouvement
étudiant nous emportait
Ralliant une part importante de la société
Pour plus de justice dans l’accès à l’éducation
Comme dans le partage de la richesse
Quand nous avons repris le spectacle au cœur du printemps
érable
Devant des salles bondées d’étudiants
Un immense sentiment de fraternité nous envahissait
Et les mots de L’Homme rapaillé de Gaston Miron
résonnaient comme jamais
« Je ne suis pas revenu pour revenir
Je suis arrivé à ce qui commence »
Puis, début septembre
Au moment de remettre ce spectacle sur la route
Au soir de l’élection d’un gouvernement minoritaire du Parti
Québécois
Devant un Québec plus divisé que jamais
Résonnaient les coups qui aller tuer le technicien de scène
Denis Blanchette
Et qui visaient à assassiner la première femme première
ministre de notre Histoire
Tout ça m’assassine…
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Quelques jours plus tard, je débarquais dans les rues de
Barcelone
Pour contribuer à l’offrande par Montréal d’une Ode à la vie
Sur la Sagrada Familia de Gaudí
Après que 1 500 000 Catalans y soient descendus
Pour réclamer l’indépendance de leur coin de terre
Tout ça nous assassine
Mais comme nous avons le complexe d’Astérix
L’esprit de résistance persiste à nous habiter
Et nous lisons les signes comme nous pouvons
Pour que nous puissions enfin
Arriver à ce qui doit commencer
Dominic Champagne
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Poèmes
de Patrice Desbiens
P R E M I È R E PA R T I E
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Noir.
LUI
Parfois je suis un bon poète mais
la plupart du temps
je suis dans un bar.
Musique atmosphérique. Lumières.
Un homme assis à une table, devant un verre de bière et une cigarette,
contemple sa main.
LUI
La main, machinale,
comme une pelle mécanique,
ramasse le verre,
l’amène à la bouche,
la bouche prend une gorgée.
La main retourne le verre à sa place
et, revenant,
prend la cigarette
et l’amène à la bouche.
La main continue
de remplir la bouche de l’homme
de fumée et de liquide.
C’est sa main.
Il pense aux paiements pour la maison
qu’il ne pourra pas faire ce mois-ci
et la main travaille un peu plus vite…
16 cennes à la
banque…
T’es pas en Afrique ici…
C’est pas le tiers-monde ici
t’es en pleine démocratie…
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J’ai un drôle de
goût dans la
bouche
quelque chose
de louche…
J’ai envie d’une
bière
une bière a envie
de moi quelque part
dans un hôtel
cheap à
Timmins.
je rencontre un Indien
ivre mort
il m’offre une bière
sachant que je
n’ai que
16 cennes
à la banque.
on prend un coup
ensemble
sous la lune
brune de
Timmins.
quelque chose bouge
dans ma bouche
c’est le cancer
de la parole
de la poésie.
l’Indien commande
d’autres bières
et je me rappelle
de tout comme si c’était
hier…
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LUI
Il y a une fille dans un poème.
Mais pour le moment elle est dans un bar.
ELLE
Elle attend que son chum
revienne.
Elle lui a prêté ses mitaines et
son passe-montagne.
Elle lui a prêté son argent et
son cœur.
Elle ne l’a jamais revu.
LUI
Tout le monde dans le bar
est chaud.
ELLE
À part elle.
Elle se refroidit…
LUI
Tout le monde dans le bar
connaissait son chum et
voyait ça venir.
ELLE
À part elle.
Elle ne veut plus jamais
le revoir.
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LUI
Elle en devient aveugle…
Elle dit qu’elle
a déjà été nommée
la plus belle femme
sur la planète.
ELLE
C’est juste qu’elle
ne se rappelle plus
sur quelle planète…
LUI
Oui.
elle est belle, elle est blonde.
elle est si jeune et déjà
des traces de pneus
sur son ventre.
ELLE
Carrosses de bébés virés à l’envers
dans la neige cassée…
LUI
L’air est épais ici.
j’écris des poèmes.
je bois de la bière.
je séduis des cendriers.
pas loin d’où je suis assis
deux Hongrois saouls
regardent Lassie à la télévision
couleur…
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Confession d’un cassé
de Pierre Lefebvre
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Entrée du cassé
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Autant l’avouer tout de suite, ça va être fait, j’ai jamais
très bien saisi « la valeur de l’argent ». Je dirais même
que c’est une vocation précoce parce que petit, déjà,
on me le reprochait… avec quand même une certaine indulgence, parce qu’on concevait qu’à cet âge-là, c’était une lacune qui allait de soi.
\
À quarante ans, c’est drôle, on le conçoit un peu moins. C’est
en tout cas ce que j’en déduis quand j’écoute d’une oreille
distraite les commentaires de mon entourage au sujet de ma
situation financière, disons peu reluisante.
Je dirais pas que j’y peux rien mais, en tout cas, c’est plus fort
que moi, un dollar m’est un objet ambigu. Un jour, c’est un
véritable trésor, presque une fortune, surtout quand on le
trouve dans le repli d’un futon mais, le lendemain, c’est une
denrée tellement commune qu’il m’est difficile d’y porter
attention. Du coup, ce que peuvent valoir une cuisse de poulet,
un paquet de cigarettes, un brocoli, trois oranges, m’est
extrêmement flottant.
Comme s’il existait pas de barème qui me permettait de
garder le cap. Dans le monde où l’on vit, c’est par moments très
ennuyeux.
Le seul bout où j’ai réussi à accéder à un étalon-or capable de
m’aider à m’y retrouver, ç’a été à l’adolescence. J’étais, dans
ce temps-là, un grand fumeur de haschich. Et le gramme de
la divine substance se négociait dans ce temps-là à quinze
piasses. Du coup, tout ce qui valait moins que quinze piasses
pouvait s’acheter les yeux fermés. Par contre, ce qui équivalait
à la somme maudite demandait réflexion, parce qu’il fallait
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déterminer si l’objet convoité pouvait me procurer autant
de jouissance qu’un gramme au grand complet. C’était pas
toujours évident.
Malheureusement, on sait à quel point la vie est odieuse,
au début de la vingtaine, mon goût pour le haschich s’est
bêtement envolé de lui-même. Et avec lui, mon étalon.
Comme disait l’autre : « Un cheval, un cheval, mon royaume
pour un cheval. » C’est une citation… d’une pièce de…
Shakespeare.
Ce deuil-là, je ne m’en suis jamais remis, d’autant plus que
la seule chose que j’ai trouvée pour remplacer ma mesure
fétiche, c’est le temps.
Devant une lampe, un fauteuil, une télévision, un loyer ou
encore une chemise, je me demande pas ce qu’il va falloir que
je débourse, mais bien combien de temps il va falloir que je
perde à me faire plus ou moins chier pour ramasser la somme
demandée. Le problème, c’est que cette méthode-là est encore
plus sévère que l’autre, et sous sa férule le nombre d’objets
qui passe le test s’avère étonnamment restreint. J’ai peur qu’il
faille pas trop compter sur moi pour relancer l’économie par
la consommation.
C’est sûr que les choses seraient pas mal différentes si mes
revenus avoisinaient ceux de René Angélil, par exemple, ou
encore ceux de Bernard Madoff avant qu’il se fasse pogner. Ou
même, plus humblement, si j’arrivais à gagner ce que gagne,
à peu près, un prof d’université. Je veux dire un vrai, avec sa
permanence, sa retraite, ses avantages sociaux ! Tout le kit !
Malheureusement, je me suis toujours retrouvé, au cours
de ma vie dite « active », embrigadé dans des jobs qui avoisinaient peu ou prou le salaire minimum. Je me souviendrai
toujours de la fois où je me suis rendu compte… que le prix
cumulé d’un tube de pâte à dents, de trois barres de savon,
d’un paquet de papier de toilette dépassait d’à peu près trois
piasses ce que je gagnais en une heure comme libraire.
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