Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux

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Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux
Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation:
enjeux de démocratisation et de promotion du contemporain
Divina Frau-Meigs
.
Cet article examine la crise de l’exception culturelle
lors de la controverse du GATT en 1993 et ses
conséquences en France et en Europe. Il analyse la
mobilisation diplomatique et publique suscitée par
l’événement ainsi que le glissement sémantique du
terme d’ «exception» à celui de «diversité ». Il
présente les arguments avancés par les deux camps,
les exceptionnistes tout comme les libre-échangistes,
et en démonte les mécanismes implicites en les
confrontant à la réalité des politiques culturelles, côté
européen tout comme côté américain. Il pose que la
crise de l’exception culturelle a eu pour conséquence
positive, outre la prise de conscience du poids
identitaire des œuvres filmiques et audiovisuelles, la
promotion du contemporain et une démocratisation
accrue des industries culturelles en Europe.
Il examine les stratégies futures pour la préservation
de la diversité culturelle dans le contexte de la
mondialisation et des développements technologiques. Parmi celles-ci les plus fructueuses sont
celles qui visent à résoudre les tensions entre
mondialisation et pluralisme des supports, des
formats et des contenus et à souder un front commun
des «diversitaires» en Europe comme dans d’autres
régions du monde. L’exception culturelle à ce titre
n’est pas une exclusion, elle participe de l’évolution
de la mondialisation, en essayant toutefois d’en
modifier certaines caractéristiques présentées
comme une fatalité. Elle force à la réflexion sur le
statut des écrans et leur rôle dans la socialisation des
individus tout en freinant quelque peu le
désengagement des Etats dans un processus, qui,
malgré des intérêts et des vitesses diverses, est le
fait de tous les pays de la planète.
Divina Frau-Meigs
Professeur des universités, sociologue des médias,
Secrétaire générale-adjointe de l’Association Internationale
d’Etudes et de Recherches en Information (AIERI)
[email protected]
Introduction
Formule lapidaire, qui a le mérite de la concision et
l’inconvénient de l’ambiguïté, l’ «exception culturelle» vise à
légitimer l’intervention réglementaire et financière des
pouvoirs publics pour corriger les distorsions internationales
provenant de l’économie de marché. Appliquée aux films
d’abord et aux œuvres audiovisuelles ensuite, elle consiste
en l’application de mesures de soutien à la création et à la
production locale par les Etats-nations, notamment au sein
de l’Europe. Elle marque la prise en compte d’un des faits
culturels majeurs de l’après deuxième guerre mondiale:
l’utilisation des médias pour les politiques de l’identité (avec
l’instrumentalisation attenante de la fiction à des fins de
propagande symbolique douce). Elle est désormais
entendue comme une mesure politique cherchant à
préserver l’espace public et à favoriser la diversité culturelle
et le pluralisme démocratique. Cela n’a pas toujours été le
cas: à l’origine en 1993, elle a servi à opposer deux camps,
les Etats-Unis contre l’Union Européenne (et plus
spécialement la France). Ce qui frappe c’est l’ émergence
tardive du débat et sa courte durée, entre mai et décembre
1993, par rapport à l’ensemble du processus du GATT.
S’agit-il d’un sursaut de conscience nationale? D’un
durcissement entre pays en concurrence directe? Ou d’un
désaccord socio-culturel profond, qui perdure?
1. La crise de 1993: le premier affrontement
culturel post-guerre froide
Les négociations multilatérales du cycle de l’Uruguay
(Uruguay Round), sur la libéralisation du commerce
international, ont commencé dès 1986; elles devaient se
conclure en 1990 mais elles ne s’achevèrent en fait qu’en
avril 1994. Elles incluaient les 117 pays représentant les
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partenaires du General Agreement on Trade and Tarriffs
française d’exception culturelle, refusant l’inclusion du
(GATT). Mis en place après la deuxième guerre mondiale,
cinéma (et à degré moindre de l’audiovisuel) dans la liste
cet accord prévoit des cycles de négociation, chacun
des produits ou services à «libérer» :
intégrant de nouveaux secteurs devant faire l’objet de
- les «libre-échangistes» (ou hyperlibéraux selon les
levées de barrières douanières internationales. Celui de
Européens) qui prônent l’abandon total des mesures de
l’Uruguay a introduit les services et la propriété intellectuelle
protection avec pour champion les Etats-Unis (mais pas
dans son circuit.
seulement) ;
Le débat sur l’exception culturelle est une des premières
- les «exceptionnistes» (ou protectionnistes selon les
crises post guerre-froide qui teste l’alliance entre les pays
Etats-Unis) qui veulent le maintien des industries nationales
de la sphère atlantique. C’est peut-être en cela qu’il restera
sans pour autant fermer hermétiquement leurs frontières.
dans l’histoire. En effet, l’après-guerre froide n’a pas remis
Leur champion en est l’Union Européenne, impulsée par la
en cause la puissance politique, stratégique et militaire des
France et soutenue par le Canada.
Etats-Unis; toutefois les tentatives de résistance à la
Selon les exceptionnistes, les Etats ont le droit de conduire
l’axe
des politiques nationales destinées à faire vivre sur leur
diplomatique et l’axe socio-culturel. L’exception culturelle en
territoire les industries culturelles. Ils souhaitent donc
constitue un exemple: il s’agit d’une stratégie de résistance
maintenir les dispositifs de soutien mis en place pour les
contenue, moins contre une Amérique conquérante que
arts et la culture, avec une extension prenant en compte le
contre une Amérique séductrice, celle du HHMMS, le
dernier-né des arts, le cinéma. Ils ne sont toutefois pas en
«Harvard and Hollywood, McDonald's and Microsoft
faveur d’un rideau de fer, car ils connaissent, en tout
Syndrome» (Joffe). C’est la première conflagration grandeur
pragmatisme, leur dépendance à l’égard des collections et
nature
des catalogues américains et ils ne s’opposent pas à
domination
américaine
entre
l’idée
se
de
dessinent
dans
mondialisation
et
celle
d’américanisation.
l’innovation technique ou à l’évolution économique.
La lenteur de l’émergence du débat tient sans doute à la
Economiquement toutefois, les exceptionnistes considè-
difficulté de l’Europe d’alors (elle discutait les termes de sa
rent que le marché mondial dont il s’agit est un faux marché,
gouvernance, l’entrée de ses nouveaux membres, les
dominé par un petit nombre d’entreprises multinationales
détails de sa monnaie unique, etc.) à présenter un front uni
pilotées par les Etats-Unis (ou dont les fonds de pension
et à se poser comme non-américaine tout en n’étant pas
américains sont les principaux actionnaires). Certains
anti-américaine. Sa situation de dépendance et d’attente à
dénoncent même la réalité du protectionnisme américain,
l’égard des Etats-Unis a sans doute inhibé ses réactions,
pays qui importe moins de 1 % de la production
même légitimes, face à la défense de certaines valeurs
cinématographique mondiale. Culturellement, ils s’opposent
nationales et à des structures de justice distributive
aussi à la perception que le cinéma (et l’audiovisuel) soit
menacées par la libéralisation des marchés. Du coup, les
une simple industrie de divertissement et le conçoivent
repères européens se dévoilent en creux dans l’exception
comme un art, relevant d’un patrimoine.
culturelle, par le rejet de valeurs non-européennes portées
Les libre-échangistes, à l’inverse, considèrent que le
par le projet américain: un marché contrôlé, un rôle affirmé
cinéma est un divertissement, à base industrielle, au même
de l’Etat, un individualisme panaché de lien social et de
titre que le vélo ou le jeu de cartes; ils rejettent toute idée de
service public, une vision universaliste des droits de
protection de cette industrie, arguant du fait qu’ils n’ont pas
l’homme — en somme des concepts issus d’une vision du
eux-mêmes de pratique concertée au niveau fédéral en ce
monde héritée d’une religiosité catholique, (même laïcisée
qui concerne la communication, l’information, la culture. En
dans le cas de la France), plutôt que protestante (Frau-
effet, il n’existe pas aux Etats-Unis de ministère dédié à ces
Meigs 2001; Venturelli 1999).
pratiques, qui se trouvent regroupées au sein du ministère
de l’économie et du commerce. Sans ambiguïté ni état
1.1 Les adversaires en présence et leurs arguments
Deux camps s’opposent en mai 1993 suite à la position
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d’âme, ils demandent donc l’abrogation de toute barrière
douanière et de tout subside d’Etat allant à ces produits.
Quaderns del CAC: Numéro 14
1.2 Les points d’achoppements
nation la plus favorisée (consentir à toutes les nations
Plusieurs mécanismes d’aide publique sont au cœur de la
l’avantage le plus favorable déjà consenti à une autre
crise de 1993, qui explique la dureté de l’affrontement entre
nation, pour multilatéraliser des clauses bilatéralement
les Etats-Unis d’une part et la France et le Canada d’autre
consenties dans le passé).
part (mais l’Union Européenne est aussi visée dans son
ensemble). La France s’est dotée dès 1948 d’une loi d’aide
au cinéma . Cette loi crée une taxe acquittée par toute
1.3 Les résultats de la négociation: le silence
après la tempête
personne allant en salle (sur le prix de vente du billet). Le
Un compromis de dernière minute a été signé à Marrakech
produit de cette taxe alimente un fonds géré par l’Etat, et se
en 1994, qui n’a rien résolu. L’accord inscrit les productions
trouve reversé aux producteurs de films français. En outre,
cinématographiques et audiovisuelles dans la liste des
dès 1958, sous André Malraux, le cinéma a été rattaché au
«services» auxquels les normes du GATT peuvent
Ministère de la culture, ce qui montre qu’il n’est pas
s’appliquer. Cependant les dispositions prévues pour les
considéré comme une industrie mais comme un art, non
services permettent toutes sortes de dérogations aux règles
pas comme un produit intermédiaire mais comme un objet
ordinaires du GATT. Dans ce compromis cohabitent donc
final. Il bénéficie de la création de l’ «avance sur recette »,
les notions d’exception (position française) et de spécificité
qui est un prêt sans intérêt (remboursé seulement si les
(position européenne), les Européens ayant finalement opté
entrées en salle sont suffisantes).
pour l’idée de l’exemption — qui permet aux services de
L’affrontement de 1993 lancé par les Etats-Unis porte sur
déroger à certaines contraintes. L’absence d’accord décisif
ces mesures, perçues comme une violation du libre-
signifie que rien n’oblige l’Union Européenne à prendre des
échange et comme une subvention d’Etat qui va à l’encon-
initiatives de libéralisation et que les politiques culturelles
tre d’une concurrence loyale. Les Américains considèrent
peuvent être poursuivies sur la base de subsides et de
que les films américains (et donc les entreprises
quotas. En outre la directive «Télévisions sans frontières»
américaines) paient pour le cinéma national français.
peut être appliquée; elle s’est d’ailleurs vue renforcée avec
D’autres mécanismes heurtent les Américains, notamment
l’arrivée des nouveaux supports (cable, satellite, Télévision
celui des quotas de diffusion, appliqués principalement par
numérique terrestre). La préférence communautaire est
le Canada et la France mais aussi (de manière non-
donc préservée et la liberté de s’intégrer à sa propre vitesse
officielle) par d’autres pays européens, surtout depuis la
dans l’évolution du libre-échange est laissée ouverte.
directive «Télévision sans frontières» du 3 octobre 1989.
L’utilisation du mot «services» montre aussi qu’on s’est
Mise en place par la Communauté européenne, elle
gardé de définir ce qu’étaient les œuvres audiovisuelles
formule, notamment dans ses articles 4 et 5, des objectifs
(films? documentaires? émissions de plateau? jeux?) et leur
de production indépendante et de programmation, «lorsque
nationalité (selon la langue du film? l’origine du réalisateur?
cela est réalisable », d’une majorité de programmes
le lieu de tournage?). On a gardé des formules très peu
nationaux ou de (co)production européenne; elle donne des
définies et très souples, pour que chacun les interprète à sa
quotas indicatifs de 50%, applicables selon les pays (sans
manière. Cela permet à l’Union Européenne de maintenir sa
sanctions à l’appui toutefois).
position, à savoir que les œuvres filmiques et audiovisuelles
Les Américains considèrent que ces mesures sont trop
ne constituent pas des services à partir de marchandises
protectionnistes et empêchent la pénétration de leurs
ordinaires, car ils sont de nature culturelle, ce qui autorise à
programmes dans les diffusions nationales. Ils prennent une
adopter des dispositions particulières à leur égard.
position très radicale, avec trois revendications: application
La fragilité du compromis s’est vérifiée quelques mois
du principe de non-discrimination (libre accès au marché, ce
après les accords du GATT, dans le cadre de l’Organisation
qui implique suppression des quotas), traitement national
de Coopération et de Développement Economique (OCDE),
(les firmes et programmes américains doivent bénéficier
regroupant une trentaine des pays les plus développés. De
des mêmes aides que celles données aux firmes et
nouveaux affrontements ont eu lieu autour de l’Accord
programmes nationaux) et ils y ajoutent la clause de la
Multilatéral sur l’Investissement (AMI), qui ont confirmé la
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dureté des positions des deux partis en présence. Le projet
que sur des données avérées, avec des postulats de départ
de l’OCDE était moins global que celui du GATT mais tout
antagoniques, qui se référent à des enjeux de civilisation.
aussi libéral: il s’agissait de permettre aux entreprises des
Le discours de la diversité s’oppose au discours de la
différents Etats-membres d’investir librement dans les
prospérité par le progrès technique. Le rejet de l’uniformi-
autres pays membres, sans traitement préférentiel des
sation des contenus et des normes s’oppose au rejet du
entreprises locales. Tous les secteurs de l’économie, sans
protectionnisme nationaliste. Le tout autour d’un objet com-
exception, devaient être ouverts aux investisseurs. Les
mun, le cinéma, et au nom de la liberté, qui est la valeur de
avances, les prêts à taux préférentiels, les allégements
base partagée et revendiquée par les deux camps, ce qui
fiscaux devaient être abandonnés ainsi que toutes les
parfois rend leurs arguments réversibles et fait se profiler le
autres politiques nationales de soutien à la production.
spectre de leur incohérence et du risque de leur dissolution.
Surtout, l’AMI, contrairement au GATT, prévoyait des sanctions financières pour les Etats récalcitrants. Appliquées au
cinéma et la télévision, les normes de l’AMI auraient donc
2.1 La mobilisation diplomatique: un dialogue de
sourds?
entraîné la fin des différentes politiques culturelles et des
Dans les deux cas, les prises de position ont été extrêmes,
mécanismes de soutien des Etats européens et du Canada.
sans doute pour pouvoir donner lieu à discussion et
Les accords de l’AMI ont capoté, après une forte remo-
éventuellement à compromis. Outre l’accès de leur
bilisation des professionnels et des personnalités politiques.
production au marché européen, en 1993, l’objectif des
Certains pays y ont opposé une forte résistance et six pays
Américains était double: faire peser une menace crédible
membres (Belgique, Canada, Espagne, France, Grèce et
sur les pays qui pratiquent des aides publiques et privées,
Italie) ont obtenu l’exclusion des biens culturels de l’accord.
comme la France et le Canada; faire pression sur les autres
pays pour qu’ils n’adoptent pas ce genre de politique,
comme les pays en transition de l’Europe de l’Est ou les
2. Les différents types de mobilisation en 1993 et
depuis
pays asiatiques. Concernant l’Europe de l’Ouest, les EtatsUnis se seraient sans doute contentés de la mise en place
d’une phase transitoire de suppression des aides, voire une
Depuis 1993, libre-échangistes et exceptionnistes sont
restés sur leurs positions. Entre les différents camps, les
arguments
6
se
sont
affinés,
relevant
de
promesse de «gel» des pratiques en cours (Gournay).
Diplomatiquement, leur stratégie consistait à traiter
plusieurs
bilatéralement, en discriminant entre les pays. Ils visaient
dimensions. Ils alimentent les débats diplomatiques et
donc différents types de pays: la France et le Canada pour
publics, avec un certain durcissement. C’est que plus
leurs quotas soutenus par une politique publique affichée;
encore que la relation entre art et argent, l’exception
les autres pays de l’Union Européenne qui suivent la
culturelle touche à des problèmes identitaires profonds, où
directive «Télévision sans frontières»; les autres pays du
Etats-Unis et France s’opposent (Frau-Meigs, 2001).
GATT susceptibles d’imiter l’Europe. Leur opposition avait
Depuis 1993, un certain glissement s’est opéré, avec la
donc valeur de dissuasion, notamment pour les pays
double prise de conscience que la mondialisation se fait par
voulant être acceptés dans l’OMC, comme ceux de l’Europe
le marché mais qu’elle doit passer aussi par une vision de
de l’Est et de l’Asie (notamment la Chine), deux zones de
société. Dans ce nouveau contexte, l’exception représente
marché intéressant les Etats-Unis pour leur absence
moins le combat entre deux hégémonies (américaine contre
d’industries nationales du cinéma et de l’audiovisuel
européenne) que le besoin de distinction et d’affirmation de
capables de faire concurrence à Hollywood. Avec un
points de vue minoritaires et régionaux sur l’identité, qui
manichéisme tranchant, ils ont déclaré toutes les aides
affectent l’ensemble des pays de la planète.
nationales à la production et à la diffusion comme le mal
Le débat se caractérise par le téléscopage de deux
absolu. Prenant la France et le Canada comme bouc-
ensembles d’arguments qui s’opposent et se déclarent in-
émissaires, ils ont pointé du doigt les quotas comme étant
compatibles; ils se basent sur des professions de foi plutôt
le pire exemple de mauvaise pratique commerciale, une
Quaderns del CAC: Numéro 14
atteinte à la libre concurrence et une perversion de la liberté
y a une séparation entre sphère culturelle et sphère
d’expression.
marchande, ce que nient les Américains, en refusant
Les
objectifs
des
Européens
et
des
Canadiens
d’engager le débat sur le terrain de la culture.
consistaient quant à eux à faire passer le message qu’ils
n’étaient pas opposés à la libéralisation du marché
(contrairement à ce que les médias ont avancé) mais que
2.2 La mobilisation de l’opinion publique: une
question d’identité
celle-ci ne peut se faire sans prendre en compte les
L’opinion publique française et européenne s’est engagée
différentes vitesses régionales et les attentes nationales.
sur le terrain de la culture où la formule de l’ «exception» a
Leur opposition avait valeur de démarcation. Economique-
eu un gros impact médiatique, soit pour être décriée, soit
ment, il s’agissait de se protéger de l’invasion trop forte et
pour être encensée. Plusieurs types d’acteurs ont contribué
trop rapide de produits cinématographiques et audiovisuels
au débat, comme les dirigeants d’entreprises liées aux
américains. Politiquement, il s’agissait d’affirmer leur
médias, les organisations syndicales et professionnelles
autonomie et leur différence par rapport aux Etats-Unis. Au
(ADAMI, SACD, PROCIREP, etc.), les hommes politiques,
discours manichéen américain, les Européens ont opposé
les intellectuels, etc. Les prises de position ont été très
un discours de la nuance, dans lequel l’audiovisuel et le
tranchées, et les oppositions vives, lors de la négociation et
cinéma, comme art plutôt que comme industrie, peuvent
bien après.
trouver un espace dérogatoire à la seule loi du marché.
Les exceptionnistes, avec des porte-parole comme Jack
Les Européens voulaient se montrer prêts à la
Lang ou Daniel Toscan du Plantier, font valoir un certain
négociation, mais pas aux conditions draconiennes exigées
nombre de droits: la logique du marché à elle seule ne peut
par les Américains. La teneur des concessions à faire a
garantir la diversité; les moyens de représentation de
varié selon les pays au sein même de l’Union, certains
l’identité d’un pays ne peuvent être laissés à un tiers; la
ayant des formules d’aides complexes et variées, d’autres
défense du pluralisme est une forme de défense de la
des formules simples et non-affichées. Il s’agissait d’éviter
liberté d’expression; les œuvres de l’esprit ne sont pas une
que se creusent les différends au sein de l’Union, d’où la
marchandise comme une autre; chaque peuple détient le
prudence des Etats-membres et le maintien d’une certaine
droit au développement de sa propre culture; la liberté de
ambiguïté sur la notion d’exception (et la proposition de
création se doit d’être plurielle et pluraliste. Par voie de
formules alternatives, comme spécificité ou exemption).
conséquence, certains devoirs incombent aux nations: les
De fait, les objectifs européens sont symétriques aux
pouvoirs publics ont le devoir de rééquilibrer les extrêmes
objectifs américains: compétitivité internationale, balance
du marché; les Etats sont habilités à protéger les industries
commerciale, préservation de bassins d’emploi, développe-
médiatiques du fait des plus grands risques financiers
ment des industries culturelles, décentralisation des modes
qu’elles courent; les mesures de discrimination positive
de production artistitique. Ironiquement, les Etats-Unis ont
(comme les quotas) aident à combler le handicap national
longtemps été les seuls porteurs de ces arguments; ils
face à Hollywood .
apparaissent du coup comme les tenants d’une position
Les libre-échangistes, notamment par la voix de Jack
dominante à défendre, ce par quoi ils ont nourri un certain
Valenti, président de la très puissante Motion Pictures
anti-américanisme, donnant l’impression qu’ils refusaient à
Association of America (MPAA) , émettent des critiques
d’autres ce qu’ils se permettaient à eux-mêmes. La seule
davantage dictées par le pragmatisme et la logique
dissymétrie — mais elle est de taille — c’est que pour les
économique: l’exception est une approche élitiste et
Européens, le point de départ est socio-culturel alors que
passéiste; le protectionnisme est une contravention à la
pour les Américains il est économique. Ces positions a priori
liberté d’expression et de consommation; la mainmise de
sur la nature des productions médiatiques opposent
l’Etat sur la culture ne crée pas le talent et nuit à l’art;
irréductiblement les tenants du cinéma comme bien culturel
l’exception favorise le développement d’une mentalité
et ceux pour qui il s’agit exclusivement d’un bien marchand.
d’assistés de la création; elle constitue une entrave à la
Pour les Français (et à un moindre degré les Européens), il
concurrence et une perversion du marché; le refus de la
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réduction des coûts menace l’amélioration du niveau de vie
rétrograde, proche du chauvinisme et de l’isolement
de l’ensemble de la planète; l’inefficacité du protectionnisme
culturel, qui ne peut condamner un pays qu’au déclin. Plus
mène au gaspillage des fonds publics; le déterminisme
subtilement, ils émettent le soupçon qu’une culture vivace
technologique rendra caduques toutes les politiques
n’a pas besoin de se défendre: si elle le fait, c’est alors un
nationales par les effets de la numérisation (qui
aveu de faiblesse, voire d’impuissance. L’argument
inévitablement provoquera la dissémination des produits
nouveau de leur part consiste à avancer que l’exception est
américains).
une entrave à l’expansion internationale des productions
Depuis 1993, sous la pression de l’opinion publique,
nationales (et surtout françaises). C’est ce qui explique le
l’identité nationale s’est placée au cœur du débat des
dernier rebondissement en date, du fait des déclarations de
exceptionnistes, avec un glissement sémantique (et
Jean-Marie Messier, alors président du groupe Vivendi
diplomatique) de la notion d’exception vers celle de la
Universal, en décembre 2001, à New York: «The Franco-
diversité: les moyens de représentation et les enjeux de
French cultural exception is dead ». Il a ajouté sa propre
l’imaginaire sont apparus comme les outils pour rendre une
définition de la diversité: «We are now in a period of cultural
nation présente à elle-même et assurer sa cohésion sociale.
diversity. What does that mean? It means we must be both
Les
cinématographiques
global and national. Vivendi's interest is to be both a major
contribuent à la socialisation des individus à leur culture;
œuvres
audiovisuelles
et
American player and to have Canal-Plus and Studio Canal
l’acculturation aux seules productions américaines ne peut
as pillars of the French movie industry» (New York Times,
pas répondre à ce besoin d’ancrage identitaire. Le débat se
17/12/2001).
situe alors moins sur la qualité de la production artistique —
La controverse autour des propos de Messier marque bien
la perception de l’exception comme une opposition entre
le problème du glissement sémantique d’exception vers
culture haut de gamme (française) et culture populaire bas
diversité: il peut provoquer un affaiblissement des positions
de gamme (américaine) — que sur la nécessité d’une prise
exceptionnistes sur le long terme. Toutefois, il présente
en compte des besoins d’insertion de la population
l’avantage de chasser l’impression d’élitisme et il dévie la
nationale (un point avancé par les Canadiens plus que par
critique: ce n’est plus la seule France qui empêche l’OMC
les Français).
de tourner en rond mais Hollywood qui empêche
L’argument le plus fort à cet égard est celui de la diversité
culturelle comme pare-feu à l’homogénéisation des visions
l’expression de la diversité culturelle de tous les autres pays
de la planète.
du monde par la seule domination américaine, qui efface les
aspérités nationales, le pluralisme des points de vue et
favorise le plus petit commun dénominateur parmi les goûts
des jeunes, population-cible des Etats-Unis dans leur
3. L'application de l'exception culturelle (cinéma
et télévision)
politique des loisirs, notamment par le biais du cinéma et
8
des séries télévisées (Frau-Meigs 2003a). Un autre
Si les deux camps se sont affrontés au niveau du discours,
argument gagne du terrain, qui favorise le déplacement
ils se sont aussi affrontés au niveau des actions et des
sémantique de la notion d’exception vers celle de diversité:
solutions adoptées. Faire de l’économie ou de la culture un
il incite les Etats-nations (et l’Union Européenne) à soutenir
moyen ou un but, c’est une manière de s’absoudre et de
au sein de leur propre territoire des cultures minoritaires
mieux pénétrer le territoire de l’autre et de le (con)vaincre.
jusque-là non reconnues, soit dans leurs régions (cas de la
L’exception culturelle de ce point de vue est peut-être plus
Catalogne pour l’Espagne), soit dans leurs anciennes
l’ «invention» d’une différence irréductible qu’une opposition
colonies (cas de la Grande-Bretagne avec ses minorités
réelle, dans la mesure où les termes du débat restent les
indiennes et caraïbes, ou de la France avec ses minorités
mêmes et reflètent des tensions internes à la situation
maghrébines et africaines).
occidentale: la mondialisation est une américanisation et
Les libre-échangistes répondent à cette politique de
une occidentalisation du monde. Elle est toutefois
l’identité par la dénonciation d’un nationalisme frileux et
révélatrice du fonctionnement du marché lorsqu’il est laissé
Quaderns del CAC: Numéro 14
à lui-même: une tendance au duopole, avec deux entités
de leur conception de la culture, en la considérant moins
asymétriques en termes de puissance mais pouvant
comme une production haut de gamme que comme une
s’opposer une certaine résistance qui par là-même justifie le
création fédératrice de l’ensemble de la population.
système dans son entier. En parallèle aux HHMMS et à leur
fonctionnement intra-américain (Harvard contre Stanford,
3.1 La panoplie des politiques d’aides à la culture
Hollywood contre Broadway, McDonald’s contre Burger
Un des effets secondaires intéressants du débat a été de
King, Microsoft contre Apple), l’Union Européenne se
prolonger la démocratisation de la culture, un processus
présente comme la deuxième entité asymétrique du
enclenché avec l’ouverture élargie au grand public des
duopole EU/UE.
musées et des bibliothèques, et désormais appliqué au
Toutefois la profondeur de l’asymétrie est à rechercher
cinéma et à l’audiovisuel (avec des extensions récentes
dans un passé historique où des choix précis ont été faits.
vers l’édition et le disque). Les gouvernements européens
Ce qui sous-tend le conflit, ce sont les politiques culturelles
ont tardivement intégré les industries de l’image, analogique
mises en place par les Etats-nations après la deuxième
et numérique, dans leurs stratégies culturelles. Les usages
guerre mondiale (parfois avant dans le cas du Royaume-
de consommation du grand public n’ont été pris en compte
Uni). Avec le déclin du mécénat privé, les pouvoirs publics
que depuis les années 1980, en partie parce que les
ont pris en charge le soutien des arts, pratiquant la politique
systèmes audiovisuels étaient des monopoles d’état qui
de l’ «Etat mécène» (Gournay 17), qui est à mettre en
n’ont été remis en cause qu’avec l’introduction de la
parallèle avec celle de l’Etat Providence. Elle indique une
concurrence privée. L’interdépendance entre production
faiblesse dans le marché: le public ne peut à lui seul
cinématographique et audiovisuelle s’est aussi accrue
suppléer aux dépenses des arts et des spectacles. C’est
pendant cette période, la télévision s’avérant à la fois un
encore
bailleur de fonds et un marché secondaire de diffusion du
plus
particulièrement
le
cas
des
œuvres
contemporaines.
cinéma.
La dimension cachée de l’exception culturelle apparaît
Depuis, des efforts ont été faits pour améliorer les
alors clairement: plus encore que de conservation de
programmes de radio-télévision et les utiliser à des fins
patrimoines acquis, il s’agit de mise en valeur le
culturelles, en espérant qu’ils auront des répercussions sur
contemporain. L’enjeu fondamental consiste en la défense
l’appréciation des autres arts, comme la création de la
et la promotion des arts contemporains, dont la vitalité est
chaîne franco-allemande, Arte, en témoigne. Dans presque
essentielle pour la dynamique future d’une culture. Une
toute l’Europe (y compris l’Europe centrale et orientale avec
interruption dans le processus de création artistique, tout
des pays comme la Slovénie, la Tchèquie, la Hongrie) se
aussi réduit et local soit-il, fait sauter toute une génération
sont maintenues, voire mises en place, des politiques
de créateurs et déshabitue toute une génération du public
culturelles pour garder un foyer de production nationale de
des rituels d’aller au cinéma ou d’assister à des spectacles
cinéma. Des aides automatiques et des aides sélectives
nationaux ou internationaux. L’ exemple de l’Allemagne et
sont issues de fonds publics, même dans des pays hors
de l’Italie dont la production cinématographique s’est étiolée
Union Européenne élargie, comme la Norvège ou la Suisse.
lors des années 1980-1990 est à ce titre frappant.
En France, la dernière aide en date a consisté à obliger les
Les dangers d’un tel vide culturel sont connus:
sociétés de télévision (publiques et privées) à soutenir la
d’une part, l’anomie mal vécue, d’autre part le repli
production nationale, par le reversement d’une partie de
identitaire frileux et sectaire (Wieworka). Dans les deux cas,
leurs bénéfices dans la production de films ou des pre-
un malaise s’établit dans le lien social d’un pays. A ce titre,
achats en vue de diffusion.
le débat sur l’exception culturelle est un débat fécond, s’il
A côté de toutes ces aides nationales, la grande innovation
n’est pas vécu comme une régression ou une perversion
des années 1990 tient à l’intervention des instances
mais comme une preuve de santé et de volonté de rebond.
fédérales européennes dans la politique culturelle. Les
Il a eu pour mérite de faire penser le contemporain et de
institutions européennes se sont mobilisées pour favoriser
forcer les pays européens à procéder à une démocratisation
le décloisonnement du marché commun et lui donner une
Monographique: Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux de démocratisation et de promotion du contemporain
9
taille plus viable. L’Union Européenne a renouvelé sa
crise du GATT avait stimulé l’ardeur des exceptionnistes. Le
directive «Télévision sans frontières» en 1997 en
bilan récent montre une forte poussée de la production
maintenant les quotas et sa révision en 2002 les a légitimés
filmique européenne, mais il reste mitigé, en partie à cause
de nouveau, non sans quelques tiraillements internes. Des
de la crise économique et de l’éclatement de la bulle
instances fédérales de sociétés audiovisuelles de service
spéculative des dot.coms, qui avaient misé en partie sur des
public se sont également mises en place, dont la mission
stratégies de loisir et de divertissement. Le cinéma semble
redéfinie consiste en la protection du pluralisme et de la
bénéficier davantage de l’exception culturelle que la
diversité culturelle. Dès 1988, le programme Eurimages a
télévision, ce qui est conforme à son statut privilégié en
constitué un fonds de soutien à la réalisation de films
Europe et particulièrement en France.
européens en co-production, qui nécessite l’implication de
Pour le cinéma, la production de films dans l’Union
trois pays au moins. Depuis 1990, le programme MEDIA
Européenne est en
(Mesures pour Encourager le Développement de l’Industrie
2001). La croissance du volume est surtout due à la France,
hausse depuis 1995 (625 films en
Audiovisuelle) vise à fournir des aides financières aux
suivie de l’Allemagne et de l’Espagne. En France, le regain
distributeurs pour faciliter la circulation des œuvres
se produit dans le domaine des films dits «d’initiative
nationales dans toute la communauté et ailleurs: aide à la
française », soit entièrement, soit majoritairement produits
traduction, doublage, tirage, sous-titrage, tirage des copies,
par la France. La croissance espagnole s’explique
publicité, relation avec diffuseurs (salles et télévision), etc.
principalement par des coproductions majoritairement
Après deux premières phases (MEDIA I, 1991-1995 et
espagnoles. La baisse du Royaume-Uni s’explique par
MEDIA II, 1996-2000), il en est à sa troisième étape (MEDIA
déclin du nombre de productions à capitaux nord-
III, 2001-2005).
américains tournées sur le sol britannique. La production en
Ces mesures cherchent à mettre en pratique les leçons de
Europe centrale et orientale (pays en voie d’intégration à
la domination américaine sur le marché de la production
l’Union Européenne) s’est également avérée positive en
comme celui de la diffusion. Cette domination s’explique en
2001, avec les volumes les plus forts enregistrés en
général par la production industrielle d’Hollywood, avec des
Pologne et en Roumanie.
équipes multiples se formant autour du projet unique qu’est
En diffusion, le nombre d’écrans n’a cessé d’augmenter
le film, ce qui permet la rotation des équipes et des talents.
depuis 1995, surtout en Espagne et en Grande-Bretagne;
Les coûts bas à l’exportation sont dus à la rentabilisation du
mais ce n’est pas le cas en Europe centrale et orientale,
programme sur un marché domestique fort de 260 millions
malgré l’impact croissant de constructions de salles
d’habitants. L’existence de collections filmiques et d’une
multiplexes. Pour ce qui est de la fréquentation par le public,
politique de catalogues (notamment autour des séries
elle s’est accrue fortement (plus de 10% en 2001), surtout
télévisées, planifiées sur trois ans au moins) est également
en Allemagne, en France et en Espagne. Les pays de
très attractive pour les diffuseurs des chaînes de télévision.
l’Europe centrale et orientale ont aussi connu des taux de
Le cinéma bénéficie en outre d’un réseau de distribution
croissance significative (Tchèquie, Hongrie), voire frappante
international, qui a été bati dès la fin de la deuxième guerre
(40% en Pologne). Le public tend à donner sa préférence
mondiale, quand l’Europe se remettait avec peine de ses
aux productions locales, ce qui a fait augmenter les parts de
blessures et perdait le contrôle des flux d’images.
marché nationales (41% pour la France et la Pologne, 19%
pour l’Italie, 18% pour l’Allemagne et l’Espagne). Par
3.2 Situation actuelle des industries culturelles:
un regain réel mais à confirmer
contraste, la part de marché des films américains est
descendue à 64%, son score le plus bas depuis 1995 tandis
que celle des films européens est en moyenne de 32%, en
3.2.1 Côté européen
10
forte progression, partiellement du fait de l’augmentation de
Les fruits des politiques culturelles mises en place au
la fréquentation des films européens en dehors de leurs
début des années 1990 arrivent à maturité une décennie
marchés nationaux. Le Royaume-Uni demeure cependant
plus tard, le tournant ayant été pris vers 1995, comme si la
le meilleur exportateur européen de films, notamment par le
Quaderns del CAC: Numéro 14
biais de coproductions avec les Etats-Unis. Parallèlement,
La circulation européenne des œuvres (qu’il s’agisse de la
la fréquentation de films européens aux Etats-Unis même a
fiction télévisuelle ou des œuvres cinématographiques)
augmenté d’environ 37% en un an (grâce à des fims
entre pays européens reste faible, voire inexistante (en
espagnols et français surtout).
particulier au Royaume-Uni). Le phénomène le plus
Les aides publiques à l’industrie européenne ont
frappant en termes d’européanisation de la programmation
augmenté d’environ 13% entre 2000 et 2001, le montant
tient au succès des formats de jeu, une même formule
des aides entre 1997 et 2001 s’étant accru d’environ 45%
pouvant être adaptée à une situation nationale (le cas de
(soit 10 % de croissance annuelle). La France a elle seule a
Big Brother de la société hollandaise Endémol est historique
représenté plus du tiers des aides totales et les cinq
à cet égard). Si ces adaptations fonctionnent pour les
principaux marchés (Allemagne, Royaume-Uni, France,
programmes de flux, c’est beaucoup moins le cas des
Italie et Espagne) ont donné environ 80% des aides
formats de fiction, même lorsqu’ils ont connu du succès
distribuées. Depuis 2000, les Français voient leur retour sur
dans leur pays d’origine. La diffusion d’œuvres en
investissement se produire au cinéma. Plus de 190 millions
provenance des pays d’Europe centrale et orientale n’existe
de billets, par rapport au 150 millions des années 1990,
pratiquement pas.
avec plus de 50% de films français au box office (par rapport
Pour ce qui est de la situation financière du secteur
au 30 et 40 % des années antérieures). Même sur le
audiovisuel, l’émergence d’un secteur européen de
marché américain, les productions françaises ont fait rentrer
production indépendante reste un objectif difficile à
30 millions de dollars (comparé à 6.8 millions en 2000),
atteindre. L’intégration verticale tend à être la norme, avec
avec la bonne performance de films comme Amélie (Jean-
plus de la moitié des cinquante premières entreprises
Pierre Jeunet), Closet (Francis Veber), Under the Sand
européennes de production de programmes de télévision (à
(François Ozon), Widow of Saint-Pierre (Patrice Leconte),
l’exclusion de la production cinématographique) fortement
etc.
liées à des entreprises de diffusion. Si leur produit
Pour la télévision, les tendances du marché montrent
d’exploitation est passé de 6,5 milliards d’euros en 1997 à
que la propension à diffuser des œuvres européennes
10,4 milliards en 2000, leurs marges tendent à fondre (la
(nationales ou non) est très variable selon les chaînes (les
marge bénéficiaire est tombée de 4,4 % en 1997 à 0,6 % en
chaînes thématiques éprouvant des difficultés à respecter
2000, la marge de retour sur fonds propres est passée de
les objectifs de programmation). Lorsqu’elles remplissent
27,7 % en 1997 à 3,2 % en 2000). La détérioration des
leurs quotas d’œuvres européennes, la plupart des chaînes
finances affecte particulièrement la production de fiction
y parviennent grâce à la diffusion d’œuvres nationales:
télévisuelle, qui se retrouve à un niveau proche de celui de
désormais la fiction nationale occupe les cases principales
la production cinématographique ou de la production
des heures de grande écoute (prime-time), ce qui semble
d’animation, dont les marges bénéficiaires stagnent aux
conforme à l’attente identitaire du public. Les programmes
alentours du 0 %. En outre la crise du marché publicitaire et
américains n’occupent plus la position privilégiée qui était la
des bouquets numériques risque de se répercuter sur les
leur dans les années 1980, mais ils restent très présents si
entreprises de production et de faire le jeu des attentes
l’on prend les grilles dans leur ensemble. Depuis 2000, le
américaines en la matière.
volume horaire des importations de fiction américaine est en
Plusieurs tendances se confirment par rapport à l’excep-
baisse mais celle-ci semble compensée par une hausse de
tion culturelle, même s’il est difficile d’évaluer l’efficacité de
la diffusion de coproductions transatlantiques ou de
sa mise en œuvre sur l’ensemble des pays de l’Union
coproductions internationales. La programmation des
Européenne: la préférence nationale et identitaire quand la
nouvelles chaînes thématiques tend à favoriser la program-
production le permet (ce qui légitime quelque peu les quo-
mation d’œuvres américaines. Elle a surtout provoqué une
tas), l’émergence d’une production dans les pays de
inflation des coûts d’acquisition des droits télévisuels au
l’Europe occidentale (Espagne notamment), voire dans
profit des diffuseurs américains: ils sont passés de 1,7
l’Europe élargie et hors Union Européenne (qui marque un
milliard de dollars en 1993 à 4,4 milliards en 2000.
semi-échec de la politique de dissuasion diplomatique
Monographique: Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux de démocratisation et de promotion du contemporain
11
américaine), la condition privilégiée du cinéma par rapport à
déguisées par le biais d’allégements ou d’exemptions
l’audiovisuel (qui reflète les préférences de l’exception
d’impôts. C’est ainsi que le cinéma indépendant a survécu
culturelle). La position d’exception française se maintient, y
jusqu’à la fin des années 1980 (date à laquelle ces
compris dans sa volonté de protection du cinéma mondial:
avantages fiscaux lui ont été retirés). Même dans ces
le financement des films étrangers par les Français se fait
conditions, ils ont dû créer, au niveau fédéral, en 1965, the
sans exigence de langue et en laissant le contrôle de la
National Endowment for the Arts, qui, il est vrai, finance peu
création aux réalisateurs (David Lynch, Pedro Almodóvar,
le cinéma mais ne l’exclut pas de ses soutiens (pour des
etc), contrairement aux Américains qui font davantage
films documentaires d’art surtout). En outre, si leurs
figure de protectionnistes sans pour autant protéger leurs
pratiques culturelles pour les arts ne semblent pas pilotées
artistes. Mais la relative négligence française à l’égard du
par l’Etat fédéral, c’est que politiquement celui-ci a peu
secteur audiovisuel, pourtant fort bailleur de fonds et
vocation et légitimité à le faire, ce qui n’est pas le cas des
vecteur de diffusion, donne des inquiétudes sur la défense
Etats fédérés et des communautés locales, qui sont les
de la diversité et du pluralisme en France tout comme en
maillons forts de l’identité culturelle américaine. Les
Europe.
pratiques d’aide à la culture existent donc mais elles sont
Toutefois la baisse des importations de films américains
décentralisées et ne font pas l’objet d’un relevé
ou anglais en corrélation avec une certaine hausse des
systématique et mesurable nationalement. Ce sont les
coproductions avec Hollywood peut annoncer une tendance
municipalités
longue: un habillage cosmétique de diversité pour une
Philadelphie, Chicago, etc.) qui sont les plus actives dans
entreprise d’homogénéisation plus subtile ou subreptice. Si
l’action culturelle, avec toutefois l’aide d’agences fédérales
les films d’action l’emportent sur le grand marché
assez éclatées pour passer inaperçues, voire pour paraître
international, quel que soit le pays de production, les autres
invisibles, d’autant qu’Hollywood tend à accaparer
films doivent viser des audiences spécifiques, de niche ou
l’attention générale.
(Los
Angeles,
New
York,
Denver,
de nationalité. C’est sur ce double marché que les Français
Idéologiquement, depuis la fin du deuxième conflit
et les Européens veulent se positionner, avec des
mondial, les Etats-Unis ont mené une guerre culturelle sur
compromis qui peuvent signifier des choix stylistiques,
deux fronts: la diffusion de propagande symbolique par le
rythmiques et narratifs inspirés des formules américaines.
biais de ses fictions médiatiques, la révolution de
La coopération internationale trouve donc peu de stratégies
l’information comme mythe contemporain de l’autonomie
de contournement des Etats-Unis, toujours visés pour la
totale, selon lequel il n’y aurait plus d’histoire, plus de
taille et la richesse de leur marché. La faiblesse de
relation entre le monde du travail et celui du capital. Des
l’approche européenne ou française tient à la lourdeur des
expressions inoffensives comme «free flow of information»
accords multiples et pluriels (les projets européens exigent
ou «freedom of the press» sont en fait des mots de code
la collaboration de trois Etats ou plus). La pauvreté des
pour exprimer l’importance vitale pour les Américains
échanges entre les cinémas nationaux, y compris
d’exporter leurs produits culturels (Schiller). Dès 1946, sous
américains, par contraste avec ceux qui ont pu avoir lieu
l’égide de William Benton (sous-secrétaire d’Etat), ils
dans les années 1960-70 entre la France, l’Italie et
cherchent à favoriser l’expansion de leurs agences de
l’Allemagne, demeure troublante.
presse, de leurs films et de leurs moyens de communication
comme autant d’outils stratégiques de leur politique
3.2.2 Côté américain
12
étrangère. L’assistance matérielle a de nombreux pays
Les Etats-Unis semblent traiter la culture par l’indifférence
après la guerre les a aidés à imposer leur présence sur le
mais il n’en est rien. Contrairement aux idées reçues — et
terrain, alors que l’Europe se retirait de ses colonies. Cette
cultivées par les Américains eux-mêmes —, leur pays
présence s’est renforcée par la mise en place de toutes les
pratique un encouragement du mécénat qui est un hybride
grandes
entre soutien privé et public: les avantages fiscaux associés
globalisation: les Nations Unies, le Front Monétaire
aux fondations ou aux donations sont des aides publiques
International, l’OTAN et le GATT. Ces instances tiennent
instances
internationales
qui
régissent
la
Quaderns del CAC: Numéro 14
d’une visée universaliste mais peuvent aussi être
pouvoirs de transformation sociétale de l’informatique, il ne
instrumentalisées pour faire avancer les intérêts américains
faut pas non plus oublier les continuités culturelles qu’elle
tout en servant certains intérêts nationaux, peu empressés
induit dans ses usages. Ainsi Joseph S. Nye, sous-
à se retourner contre les Etats-Unis, qui leurs fournissent
secrétaire de la défense du gouvernement Clinton,
des biens de consommation courante et culturelle à
considère que les Etats-Unis sont bien positionnés pour la
moindre coût (Joffe).
domination mondiale au XXIe siècle parce qu’ils ont le
En conséquence, l’Etat fédéral s’est montré très
interventionniste dans le secteur des médias et de
l’information, comme l’illustre la politique affichée de
contrôle des ressources hard et soft grâce à l’information
(Nye; Nye and Owens ).
L’Etat fédéral place bien les télécommunications et les
de
nouvelles technologies dans ses structures historiques de
communication et de surveillance. Les industries du
domination, de surveillance et de contrôle, quelles que
divertissement
politique
soient les tendances politiques de ses dirigeants. Ainsi c’est
américaine, et l’argument commercial qui sous-tend leur
sous le gouvernement Clinton que la crise de l’exception
rejet de l’exception doit s’analyser au regard de l’énorme
culturelle a eu lieu, et c’est encore lors de son mandat que
déficit commercial américain: le cinéma étant le deuxième
la loi des télécommunications de 1996 a été votée. Elle a eu
poste d’exportation (après l’armement), il constitue un point
pour visée de faciliter les convergences entre entreprises de
sensible, tant pour les Démocrates que pour les
médias et d’informatique, à des fins de concurrence
Républicains. Pour éviter le financement par l’impôt, le
internationale. Elle a levé les lois anti-trusts pour le secteur
développement du commerce extérieur reste la solution la
du câble et de la téléphonie; elle a supprimé les
moins onéreuse politiquement et financièrement pour les
cloisonnements entre production et diffusion destinés à
Américains. C’est une question de maintien du bassin
favoriser la concurrence la plus large; elle a autorisé les
d’emploi et du niveau de vie de la nation (et du financement
interpénétrations de marchés, etc.
de ses plans de défense, au temps de la guerre froide
développements, elle a provoqué la convergence des
comme au temps du terrorisme froid actuel). Si les capitaux
multinationales et le contrôle de toute la chaîne industrielle
semblent changer de nationalité avec les multinationales,
du divertissement (production, réalisation, développement,
les produits restent aux normes américaines. Le risque
distribution, exportation,…) par cinq grands groupes: AOL-
ressenti de perte d’hégémonie économique par rapport à
Time Warner, Disney, Microsoft, General Electric et
l’Asie du Sud-Est crée une menace qui ne peut être
Westinghouse (Miller; Frau-Meigs 2001).
construction
et
de
font
lancement
partie
de
de
satellites
l’économie
Dans ses derniers
contrecarrée que par une acculturation symbolique menée
La crise des dot.coms, malgré ses perturbations, va sans
par les produits audiovisuels et par une politique de
doute aider à la consolidation et au renforcement du
dissuasion quant aux tentations de l’exception culturelle.
secteur. C’est ce qui peut expliquer le changement
les
d’attitude des libre-échangistes, notamment en la personne
développements technologiques à venir, pour maintenir leur
de Jack Valenti, qui affiche une ligne moins dure face à
visée hégémonique. Des aides financières énormes ont été
l’exception culturelle, disant qu’il ne s’oppose plus à
consenties par l’Etat fédéral (Pentagone et NASA) pour la
l’existence de subventions ni à la directive européenne
recherche et le développement en matière d’informatisation
«Télévision sans frontières ». Ils estiment que l’expansion
et de numérisation, qui sont à la base de la société des
de l’Internet en Europe rendra le système des quotas
services en cours d’évolution. D’une certaine façon, les
complètement obsolète: les Européens, y compris les
Américains ont aussi «exceptionnalisé» l’information, selon
Français, n’auront plus besoin d’aller en salle pour voir les
leur sens à eux de l’exceptionnalisme, qui est une forme
films de leurs choix; ceux-ci seront disponibles et
d’élection, de prédestination, d’accomplissement de leur
téléchargeables sur des sites dédiés et ils seront en grande
destinée universelle. Cela leur permet de créer la rupture
majorité américains. Selon eux, les jours de l’exception
avec le passé et d’objectiver des relations de dépendance
culturelle sont comptés.
Les
Etats-Unis
ont
également
anticipé
par ailleurs réelles (Frau-Meigs 2003b). Sans nier les
L’expansion des nouvelles technologies laisse ouvert le
Monographique: Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux de démocratisation et de promotion du contemporain
13
risque de l’inutilité des dispositifs juridiques, le seul en place
productions nationales de base car elles impliquent plus de
étant la directive «Télévisions sans frontières », peu
circulation entre culture haut de gamme et culture bas de
contraignante par ailleurs. Le vide juridique laissé autour de
gamme et plus de démocratisation des accès comme des
l’exception culturelle n’est peut-être qu’un répit. Les
contenus (Frau-Meigs 2003a). Et le paradoxe avec lequel il
instruments de rétorsion américains existent mais ils
faut bien vivre, c’est que le cinéma et l’audiovisuel sont à la
préfèrent
par
fois vecteurs d’identification et vecteurs de mondialisation,
l’accroissement des coproductions transatlantiques, car ils
créateurs d’identité et grands nivelleurs des différences
n’ont pas intérêt à apparaître comme les vilains de l’affaire.
culturelles. Le réel enjeu dans ces cas-là est dans le
Quant aux Européens, ils essaient d’investir dans les
pluralisme des contenus, pour lutter contre l’uniformisation
corporations américaines (comme dans le cas de Vivendi-
potentielle des formats et des formules. Mais ce pluralisme
Universal), de s’approprier des réseaux de distribution et de
ne peut pas être cantonné dans une sphère culturelle qui
travailler à leur stratégie de marketing et à leurs marchés
serait isolée des autres car ce serait le condamner alors à
dérivés, avec des succès très inégaux.
se désengager du réel, de l’évolution du contemporain et du
contourner
l’exception,
notamment
génie propre à chaque artiste.
Si la culture est comme on le dit souvent l’ambassadrice
4. Propositions pour le futur: pour une vision
positive et constructive
d’un pays, il faut qu’elle sache plaider sa propre cause
diplomatique. Projeter son image devient essentiel dans ce
jeu des influences où la négociation remplace la
Sans sous-estimer ces développements potentiels de
confrontation. Cela peut consister à valoriser des espaces à
l’Internet, et d’éventuels rebondissements technologiques et
réseaux transversaux où les individus expriment des
économiques, plusieurs stratégies sont à envisager pour les
loyautés multiples (à leur région, leur Etat-nation, leur Etat
exceptionnistes afin de préserver la diversité culturelle.
fédéral) — ce qui se produit déjà dans leur réalité
Elles impliquent à la fois un front commun des
quotidienne sans que leurs administrations y fassent le
«diversitaires» en Europe comme dans d’autres régions du
moindre aménagement. Ce sont des espaces porteurs du
monde, un maintien du dialogue avec les Etats-Unis et une
bien commun, que l’on pourrait appeler des «Zones
réflexion de fond sur le sens de la culture des écrans dans
Temporaires d’Appartenance Partagée» pour détourner ici
la mondialisation.
l’expression de Hakim Bey qui conçoit les réseaux virtuels
Toutefois, la première bataille est interne, qui consiste à se
comme des «Zones d’Autonomie Temporaire ». Cela peut
départir définitivement des réflexes conservateurs et
impliquer de se rapprocher de la Grande-Bretagne et de
protectionnistes qui traduisent exception culturelle en
s’appuyer sur des pays dont les cultures audiovisuelles sont
culture d’exception. Et ce sans pour autant tomber dans la
en développement, comme l’Espagne ou l’Italie. Les
glorification plus ou moins fataliste d’un libre-échangisme
coproductions filmiques comme celles de Canal+ avec
parfait. Cela implique une conception de l’identité qui ne
Pedro Almodóvar peuvent alors servir de ciment culturel
réveille pas des sentiments nationalistes de repli mais qui
entre deux pays dont les relations par le passé se sont
suscite plutôt la prise en compte de la contemporanéité,
froissées.
avec la richesse de son caractère inédit et prospectif.
Européenne (et sa crédibilité politique) est à ce prix
La crise du politique et de l’identité qui frappe les pays
européens fait couler beaucoup d’encre (Laidi). Les
14
La
maturation
démocratique
de
l’Union
symbolique. L’exception culturelle de ce point de vue là est
hors prix, hors taxe, hors taux d’audience.
analyses négligent souvent de prendre en compte le rôle
La constitution d’un front commun suppose que l’Union
des écrans, qui font désormais partie intégrante de la
Européenne fasse preuve de cohésion et se donne une
socialisation des individus. De ce fait, films et programmes
vision régionale et réticulaire crédible qui légitime ses
américains génèrent des attentes et des modèles dont
actions culturelles et balaie ses états d’âme actuels. Ce qui
l’impact est mal mesuré par les créateurs et les politiques
n’exclut pas une ouverture progressive des marchés
européens; ces attentes ne sont pas remplies par les
nationaux, en parallèle au développement de la création
Quaderns del CAC: Numéro 14
nationale. Les facteurs d’évolution transnationale existent
récente crise du 11 septembre. Une argumentation qui soit
dans toute l’Europe et au-delà; le cinéma ne peut manquer
susceptible de s’adresser aux Etats-Unis doit leur montrer
d’être pris dans cette évolution et peut être fédérateur, voire
que s’ils ont trouvé une vertu à leur «exceptionnalisme », la
ferment d’européanité, et produire une certaine forme
moindre des choses c’est de le respecter chez les autres.
d’universalité
l’hégémonie
Une culture universelle ne peut se faire sans le dialogue
mondialiste. Concilier diversité et accessibilité pour tous
sans
pour
autant
viser
entre les cultures spécifiques; la spécificité n’est pas que
pourrait avoir l’avantage de rendre ses productions plus
française, elle est italienne, allemande, catalane…. et mê-
exportables mondialement, en sachant que toute brutalité
me américaine. De fait, les Américains ont perdu certains de
en la matière peut s’avérer contre-productive. Les fruits des
leurs genres les plus spécifiques dans la mondialisation de
mesures prises en matière d’exception culturelle doivent
leurs médias: le western, le slapstick, la comédie musicale.
agir sur le cours de plusieurs générations, celles des
En termes de politiques culturelles, l’argument de
décideurs actuels — nourris aux programmes américains —
l’exception doit leur être renvoyé: par leur pratique unique
comme celles des jeunes générations montantes — tout
du mécenat, ils prennent pour une norme ce qui est leur
aussi imprégnées que leurs aînées — , qui sont censées
exception. A l’échelle internationale, un seul, si puissant
produire les citoyens et les créateurs de demain.
soit-il, ne peut gagner contre tous. Or la norme de
L’acculturation audiovisuelle américaine s’est produite sur
respectabilité internationale doit s’exprimer avec plus
un demi-siècle, elle ne saurait être corrigée en une
d’égalitarisme entre les uns et les autres, en bonne
décennie (Frau-Meigs 2003a).
gouvernance.
La
généralisation
question
de
l’anti-
américanisme se pose avec une plus grande acuité dans le
contexte actuel, qui ne peut ignorer les formes froides de
peut toutefois être confondue avec un dessein universel où
résistance que sont les terrorismes. En 1993, les
les
exclusive.
Américains pouvaient prendre l’exception culturelle comme
L’exception culturelle à ce titre n’est pas exclusive, elle
un anti-américanisme français ou européen. Depuis 2001,
participe de l’évolution de la mondialisation, en essayant
le rapprochement de l’Union Européenne et des Etats-Unis
toutefois
d’en
modifier
s’affirmer
certaines
standardisées
la
et
peuvent
pratiques
que
d’habitudes de consommation culturelle et technique ne
différences
de
D’autant
sans
caractéristiques
en termes de défense et de culture démocratique s’avère
présentées comme une fatalité. Elle freine quelque peu le
comme une nécessité, avec le monde atlantique comme
désengagement des Etats dans un processus, qui, malgré
zone d’appartenance partagée. La résistance européenne,
des intérêts divers, est le fait de tous les pays de la planète.
et française, ne peut se faire qu’au sein d’alliances
La France à cet égard n’aurait pu l’imposer sans l’Union
négociées avec les Etats-Unis, même si la tentation
Européenne et le modèle qui émerge est bien celui
américaine est de répondre à la diplomatie des alliances par
d’ensembles régionaux avec des pôles de résistance et de
celle des intérêts propres.
convergence en tension.
La France n’est pas en reste en matière de réticences. Sa
L’autre grande action de maturation consiste à convaincre
tradition de centralisation et de souveraineté volontariste
les Etats-Unis de la nécessité d’une réelle ouverture
d’Etat en matière culturelle s’accommode mal de la
multilatérale, y compris de leur propre marché. Les Etats-
gouvernance et de la mondialisation, qui affaiblissent sa
Unis ne peuvent se prévaloir de leur statut hégémonique
position en donnant plus de poids aux acteurs du secteur
trop longtemps, au risque de créer les résistances
privé et à l’individualisme des initiatives (Meunier). La
politiques, stratégiques et militaires que la fin de la guerre
consécration de la vision américaine de l’universalisme et le
froide n’avait pas suscitées. Leur politique privilégiant le
triomphe du pragmatisme et de l’utilitarisme ne peuvent
bilatéralisme, pour inciter les concurrents à céder à leurs
qu’inciter les Français à refuser de se rendre à un système
conceptions de la réciprocité, peut être perçue comme trop
de valeurs politiques qui heurte leur sensibilité politique.
agressive et inciter d’autres pays à se doter de dispositifs
L’intégration européenne et la création d’un front commun
équivalents ou à les renforcer quand ils existent déjà. Le
peuvent alors être vues comme un moyen de résistance, si
risque de désolidarisation est réel, comme l’a rappelé la
la France réussit à convaincre l’Europe de se faire la
Monographique: Exception culturelle, politiques nationales et mondialisation: enjeux de démocratisation et de promotion du contemporain
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championne d’un modèle de gouvernance qui respecte les
Sollicitée par la France et le Canada, l’UNESCO, dont la
différences. Elle pourrait alors opposer le multilatéralisme
vocation est de soutenir la culture dans les cinq continents,
réel de l’Union européenne à l’unilatéralisme consommé
a repris à son compte la question de la diversité culturelle.
des Etats-Unis. C’est pourquoi la France se présente
En 2001, elle a produit une Déclaration universelle sur la
comme
relations
diversité culturelle, qui réaffirme le risque que la
internationales, et tend à se positionner comme un leader
mondialisation n’aboutisse à une uniformisation des
de l’opposition à la mondialisation hyperlibérale. Elle se fait
services artistiques et culturels et le droit pour toutes les
l’avocat non seulement d’elle-même mais des pays en
cultures d’avoir accès à leurs moyens d’expression et de
transition et en développement.
diffusion, y compris les techniques les plus modernes
une
troisième
voix,
dans
les
L’extension de l’exception à d’autres régions du monde
comme les réseaux numériques. Le texte d’orientation
constitue sans doute la stratégie la plus habile de la part de
mentionne que le marché à lui seul ne suffit pas à garantir
ceux qui cherchent à préserver la diversité culturelle. La
la diversité et il reconnaît aux Etats le droit de définir leurs
crise de 1993 a évincé les pays défavorisés des débats,
choix de politiques culturelles, voire de promouvoir leurs
révélant à quel point la question de l’exception n’était pas du
services publics de radiodiffusion. Le retour des Etats-Unis
tout globale mais occidentale. Mais le message français
au sein de l’UNESCO, annoncé en septembre 2002, risque
commence à trouver des alliés réceptifs au-delà de
de remettre en cause cette déclaration, à moins qu’ils ne
l’Occident, au Japon, au Brésil, au Maroc et en Corée
soient sensibles à la rhétorique des alliances…
notamment. Ces pays présentent des configurations
L’UNESCO, notamment par le biais de son programme
semblables, ne s’opposant pas aux bénéfices de la
Information Pour Tous, s’interroge également sur la
mondialisation mais refusant qu’elle se fasse au détriment
transposition de l’exception culturelle dans le cyberespace.
de leur cohésion interne, de leur propre production culturelle
Elle réfléchit à un Projet de recommendation sur la
ou de leur langue. Un travail de sensibilisation reste à faire
promotion et l’usage du multilinguisme et l’accès universel
à l’égard des pays qui ne sont pas convaincus de la
au cyberespace, qui inclut la préservation d’un domaine
nécessité de préserver leur diversité culturelle et médiatique
public mondial et tient compte de l’impact des nouvelles
ou qui n’en ont pas les moyens. Les problèmes de
technologies sur les pays en développement. L’enjeu
développement dans les régions d’Afrique, d’Amérique
consiste éventuellement à rattacher les industries et les
latine, et d’Asie établissent des vitesses différentes dans les
politiques culturelles aux notions de «bien commun
politiques culturelles. Ils risquent d’encourager les pays
mondial» et d’«intérêt général mondial» (Quéau). Cela
membres de ces régions à contourner les règles du GATT,
implique de préserver le domaine public des médias et de
ce qui peut conduire les Etats-Unis à recourir à un
l’information, lors de son éventuel passage au numérique,
bilatéralisme agressif.
avec une mission renouvelée de l’Etat, non comme instance
L’expérience française et européenne peut servir de
modèle à ces autres régions et le souvenir de la crise de
de contrôle mais comme garant de la diversité et du
pluralisme des points de vue et de la création.
1993 a d’ailleurs conduit la France et le Canada à prendre
Un nouveau cycle de l’OMC a débuté en novembre 2001.
des initiatives pour concrétiser la coopération internationale
C’est le cycle de Doha (Doha round), inauguré dans la
dans les industries culturelles. Cela implique des échanges
capitale du Qatar, qui relance la question des services
plus étroits entre les gouvernements de diverses régions du
audiovisuels et cinématographiques. Des degrés relatifs
monde, par le biais de la Francophonie par exemple (une
d’ouverture et de protectionnisme vont de nouveau être
cinquantaine
budgétaires
débattus; les règles du jeu de ce qui sera mutuellement
conséquentes doivent être dédiées à la coproduction et à la
de
pays).
acceptable par tous vont de nouveau créer des tensions.
diffusion
internationale.
Des
Des
lignes
aux
Les Etats sauront-ils se mettre d’accord pour que ce bien
entreprises de cinéma et de télévision doivent être fournis,
encouragements
commun qui les transcende puisse voir le jour? Sauront-ils
en favorisant les coproductions et les réseaux de
faire de la diversité leur exception?
distribution alternatifs.
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Quaderns del CAC: Numéro 14
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