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Henri Bourassa Réal Bélanger Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Henri Bourassa Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Du même auteur Outre plusieurs articles scientifiques et productions électroniques dont il est l’auteur, Réal Bélanger a fait paraître les livres suivants : Histoire économique et sociale de Saint-Lin, 1805-1883 et l’importance de la famille Laurier. Ottawa, Parcs Canada, 1975, 160 p. Social and Economic History of St-Lin, 1805-1883 and the Importance of the Laurier Family. Ottawa, Parks Canada, 1980, 112 p. L’impossible défi : Albert Sévigny et les conservateurs fédéraux. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1983, 368 p. Paul-Émile Lamarche. Le pays avant le parti (1904-1918). Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 1984, 439 p. (coll. « Histoire politique », no 2) Wilfrid Laurier. Quand la politique devient passion. Québec et Montréal, Les Presses de l’Université Laval et les Entreprises Radio-Canada, 1987, 484 p. Les grands débats parlementaires, 1792-1992. Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 1994, 487 p. (avec Richard Jones et Marc Vallières). Dictionnaire biographique du Canada, Vol. XV, 1921-1930. Codirecteur avec Ramsay Cook. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2005, 1392 p. Dictionary of Canadian Biography, Vol. XV, 1921-1930. Codirector with Ramsay Cook. Toronto, University of Toronto Press, 2005, 1100 p. Les Premiers Ministres du Canada, de Macdonald à Trudeau. Biographies écrites pour le Dictionnaire biographique du Canada. Codirecteur avec Ramsay Cook. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007, 546 p. Canada’s Prime Ministers : Macdonald to Trudeau. Portraits from the Dictionary of Canadian Biography. Codirector with Ramsay Cook. Toronto, University of Toronto Press, 2007, 476 p. Wilfrid Laurier. Quand la politique devient passion. Deuxième édition, revue et mise à jour. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007, 468 p. Les entrepreneurs canadiens. Du commerce des fourrures au krach de 1929. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2011, 577 p. Biographies écrites pour le Dictionnaire biographique du Canada, sous la direction de Réal Bélanger et John English (collaboration). Ce livre a été publié sous la direction de J. Andrew Ross et Andrew D. Smith. Canada’s entrepreneurs : From The Fur Trade to the 1929 Stock Market Crash. Toronto, University of Toronto Press, 2011, 528 p. Portraits from the Dictionary of Canadian Biography under the direction of John English and Réal Bélanger (collaboration). This book has been edited by J. Andrew Ross and Andrew D. Smith. Réal Bélanger Henri Bourassa Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la S ociété d’aide au développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise de son Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition. Maquette de couverture : Laurie Patry Mise en pages : Diane Trottier ISBN 978-2-7637-1764-7 PDF 9782763717654 © Les Presses de l’Université Laval 2013 Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal 4e trimestre 2013 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l'autorisation écrite des Presses de l'Université Laval. À la mémoire de Jean Hamelin, professeur, historien et grand humaniste, qui a su si bien redire le mystère de l’homme. À mon frère Jean-Yves. Pour l'irrésistible pouvoir du courage et de l'espoir. Table des matières Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IX Chapitre 1 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 Chapitre 2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 De député libéral à député libéral indépendant (1896-1900) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 Chapitre 3 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79 Le mentor du mouvement nationaliste canadien (1900-1904) . . . . . . . . . . . . . . . . 79 Chapitre 4 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 La déception : les écoles du Nord-Ouest (1905) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 Chapitre 5 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163 De la scène politique fédérale à la scène politique provinciale : « L’erreur capitale de ma vie publique » (1906-1907) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163 Chapitre 6 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229 Devenir député provincial et préparer la fondation du Devoir (1908-1909) . . . . 229 Chapitre 7 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 275 Fonder Le Devoir, combattre la marine de guerre, discourir à l’église Notre-Dame (1909-1910) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 275 Chapitre 8 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 337 Bourassa, la réciprocité et les élections fédérales de 1911 (1910-1911) . . . . . . . . 337 Chapitre 9 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 371 Les désillusions amères (1911-1912) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 371 Chapitre 10 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 401 Le retour de la question navale : un implacable combat (1912-1913) . . . . . . . . . 401 VII VIII Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Chapitre 11 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 439 Propager l’espoir et le conservatisme social (1913) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 439 Chapitre 12 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 459 Que de causes à défendre ! Que de doutes ! (1913-1914) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 459 Chapitre 13 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 503 Le réconfort sur fond de guerre (1914) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 503 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 533 Notes bibliographiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 539 Index . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 543 Avant-propos C e livre retrace l’étape la plus intéressante et la plus éblouissante de l’immense carrière journalistique et politique d’Henri Bourassa. Elle s’étend de sa naissance, en 1868, à l’éclosion de la Première Guerre mondiale, en 1914, alors que l’homme atteint le sommet de son influence. Déterminante à plus d’un point de vue, cette phase décisive de sa vie, jugée à juste titre exceptionnelle par un nombre considérable de ses contemporains, plonge l’historien comme le lecteur d’aujourd’hui au cœur même des multiples ruptures et continuités des remuantes années 1868-1914. Ici, le parcours d’une vie unique, centrée sur l’expression du nationalisme canadien et de l’ultramontanisme exacerbé, rencontre, dans un chassé-croisé continu, les troublantes et bouleversantes péripéties d’un siècle qui s’efface petit à petit pour céder la place à l’épanouissement d’un autre. Un passage qui engendrera bien des heurts, tout comme des succès éclatants et des échecs retentissants. Il y a longtemps que je fréquente Henri Bourassa. Depuis mes premières années de recherche, que ce soit pour mes études doctorales ou autres, le personnage fut au centre de mes réflexions. Par la suite, la plupart de mes livres, surtout ceux sur Wilfrid Laurier, Albert Sévigny et Paul-Émile Lamarche, ainsi que plusieurs de mes articles, dont ceux sur Wilfrid Laurier et Jules-Paul Tardivel, ont montré le rôle joué par Bourassa auprès de ces hommes aux carrières plutôt agitées. Il va sans dire que je l’ai côtoyé aussi en lisant minutieusement ses fonds d’archives et tous ses écrits de diverses natures – et ils sont nombreux. En parcourant aussi les multiples fonds d’archives de ses amis ou de ses adversaires. J’ai eu la chance d’entrer encore davantage dans son intimité par l’entremise de sa fille Anne, fidèle gardienne de la mémoire de son père, qui m’a ouvert gentiment sa résidence et m’a confié plusieurs de ses souvenirs. Ma relation avec elle s’est progressivement transformée en une amitié pour laquelle je conserve un souvenir impérissable. D’autres membres de sa famille m’ont apporté aussi leur collaboration appréciée. Je veux nommer sa petite-fille Jeanne Bourassa et son petit-fils François Bourassa, que je remercie. IX X Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Il y a quelques années, ma connaissance du personnage s’est encore davantage accrue par la confection d’un important article sur lui pour le Dictionnaire biographique du Canada / Dictionary of Canadian Biography. Quoique substantiel, puisqu’il s’étendait sur sa carrière complète, ce texte provenait d’un article original plus long encore, non terminé à ce moment-là. Il est venu à l’esprit des Presses de l’Université Laval, précisément de son directeur général, monsieur Denis Dion, que je remercie, de me suggérer de faire connaître Henri Bourassa au grand public comme une amorce à une connaissance approfondie de sa carrière touchant, au moins, aux très importantes quarante-six premières années de sa vie. Puisque aucune œuvre historique solide sur l’homme relative, en particulier, à cette première grande phase de sa carrière n’avait paru dans les dernières décennies, je me suis laissé convaincre. Il m’a donc semblé pertinent de soumettre le fruit de mes recherches au grand public désireux d’en savoir davantage sur Bourassa. Voilà esquissé l’objectif modeste de ce livre qui permettra, je l’espère, à tous les lecteurs une intrusion condensée dans la vie personnelle et les moments les plus importants de la carrière diversifiée de Bourassa jusqu’en 1914. Cet ouvrage ne peut donc être vu comme l’œuvre définitive sur sa vie au cours des années retenues par cet ouvrage. D’ailleurs, quelle biographie, peu importe le personnage, peut vraiment se prévaloir d’un tel titre ? Il reste toujours des ombres, fines ou mouvantes, qu’un biographe, si éclairé soit-il, ne saurait jamais déceler tant, habilement dissimulées, elles s’étirent durant la vie entière du personnage. De 1868 à 1914, le lecteur verra naître Bourassa, vivre sa tendre enfance entouré, entre autres, de son grand-père Louis-Joseph Papineau, étudier, se bâtir petit à petit comme savent le faire les autodidactes de sa trempe. Il deviendra journaliste, puis propriétaire, rédacteur en chef et directeur de journaux. Homme politique, aussi, puis auteur et conférencier. Il ne craindra jamais d’affronter les plus puissants, y compris Wilfrid Laurier, son mentor en politique, et fera valoir vigoureusement son idéologie qui frappera tous azimuts. Parfois pour le mieux. Parfois pour le pire. L’un des aspects de cette idéologie, le nationalisme canadien, propulsera sa renommée aux quatre coins du pays et même à l’étranger. Par ce fait, il rassemblera autour de son nom toute une jeunesse inspirée par son esprit indépendant et la vigueur de sa pensée contestataire du système politique de l’époque. Ses luttes contre l’impérialisme britannique seront mémorables. Son regard lorgnera jusque du côté de la politique internationale en développant à cet égard une pensée d’une cohérence remarquable pour le temps. Ce personnage controversé s’il en est, membre d’une élite parlementaire et intellectuelle, mènera grand tapage au tournant du XXe siècle. Ses combats viseront large jusqu’à atteindre la corruption qui sévit dans les milieux politiques montréalais et provinciaux. Dans la mesure de la documentation disponible pour l’époque concernée, l’homme, le mari, le père émergeront aussi dans cette biographie tout comme les traits contradictoires de sa forte personnalité. Indéniablement, la vie Avant-propos XI mouvementée du fondateur du prestigieux quotidien Le Devoir reste l’une des plus belles pages de l’histoire canadienne et de l’histoire québécoise à un moment clé de leur évolution. J’offre dans ce livre mon interprétation personnelle de ce personnage marquant de la vie publique canadienne et québécoise. Cette interprétation repose sur une recherche fondamentale poussée. Elle ajoute, nuance, contredit et approfondit ce qui a déjà été avancé sur Bourassa. Elle trace du personnage des contours jusque-là inaperçus par l’historiographie. Ces contours nouveaux surprendront plus d’un lecteur ! L’homme fait tout d’un bloc, profondément attaché à des positions de principe tranchées, souvent arrêtées tôt dans sa vie, a écarté la langue de bois, les timides et les carriéristes. À la fois ultramontain et libéral, idéologue et homme d’action, il s’est lui-même – et seul – façonné une destinée et assigné une mission à laquelle il a convié ses congénères. L’interprétation que je donne de ce précurseur et pionnier en plusieurs domaines devrait conduire à une meilleure compréhension des méandres de sa pensée complexe et de la quête obsédante de son destin qui a façonné progressivement son parcours entre les années 1868 et 1914. Écrite d’abord pour le grand public, ai-je mentionné, cette esquisse biographique d’Henri Bourassa s’adresse évidemment aussi aux historiens professionnels et aux étudiants qui y trouveront matière à assimiler et à discuter. Elle fut donc soumise aux règles rigoureuses de la science historique moderne. On remarquera, certes, l’abondance de références et de notes. Mais j’aurais pu les multiplier encore davantage tant mes recherches s’y prêtaient. J’y ai résisté pour faciliter la lecture de ce livre, sachant que le lecteur comprendrait qu’il peut souvent obtenir dans le texte même l’information souhaitée. Cette esquisse biographique, par ailleurs, s’est chevillée à l’approche renouvelée de la biographie. Celle-ci scrute bien sûr l’individu en soi, comme personnalité et comme être humain dans l’action, mais elle explore, aussi, les interrelations entre cet individu, son milieu et son époque, elle mesure les influences sur les événements et les structures, elle cherche à comprendre, à travers un personnage politique par exemple, l’interférence de logiques et l’articulation complexe des réseaux dans la dynamique de l’exercice du pouvoir. J’espère qu’au-delà du public ciblé par cet ouvrage, les historiens professionnels, les étudiants et les amateurs d’histoire en général sauront bénéficier de son apport. Ces lecteurs seront peut-être étonnés de retrouver dans ce livre quantité de citations, courtes et longues. Souvent longues. Cela s’explique. À l’évidence, l’œuvre de Bourassa ne peut se révéler de la même manière que celle d’un ministre ou d’un premier ministre par exemple. Elle procède d’un autre registre. Ceux-là possèdent des réalisations concrètes, des projets bien visibles, vérifiables, ils ont fait accepter des lois dont on peut mesurer les causes, le contenu et les suites. Bien sûr, ces hommes ne sont pas moins importants que Bourassa, mais leur importance se vérifie par des accomplissements réels, de diverses formes, qui XII Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) ont marqué leur temps et par lesquelles l’historien peut déceler une intention, une vision, un dynamisme. Rien de tel chez Bourassa. Le journaliste Bourassa, qui fut aussi un homme politique hors de l’ordinaire, mais sans charges ministérielles, ne peut se prévaloir de tels actes qui annonceraient sa célébrité. À part, pratiquement, la mise sur pied de son quotidien Le Devoir, Bourassa ne se dévoile pas ainsi. C’est par ses très nombreux écrits, ses conférences, ses discours sur la scène tant parlementaire qu’extraparlementaire, et par leur riche contenu, qu’il est passé à l’histoire. C’est par son style d’orateur et par la stratégie adoptée pour éveiller ses contemporains à la chose publique qu’il s’est singularisé. Or, pour rendre justice à son travail, pénétrer profondément dans son œuvre, la décortiquer dans ses multiples méandres, la comprendre et l’apprécier, en montrer l’évolution et les nuances, il faut abondamment puiser à cette production. De là la nécessité de reproduire de larges extraits, courts et longs, de ses écrits et allocutions qui parsèment ce livre. D’eux émergent autant l’homme, sa manière d’être, sa vive intelligence, son esprit d’analyse et de synthèse, son originalité comparée à ses contemporains. De même se manifestent tangiblement sa rigueur et la cohérence de sa pensée, ses convictions, ce qui les soutient et les conduit. Ces citations, loin d’allonger indûment le texte, le rendent plus crédible d’un point de vue historique. Elles demeurent incontournables. Je les ai présentées, de plus, telles quelles sans relever les erreurs orthographiques ou autres. Les lecteurs devront s’en rappeler pour éviter d’être agacés par ces encombrantes erreurs. Au total, cette manière de faire relève, bien sûr, de raisons méthodologiques habituelles qui justifient l’utilisation de telles citations dans tout essai. Ici, les lecteurs devinent qu’il y a plus. Le fondateur du Devoir, essentiellement homme de paroles et d’écrits, s’expose devant eux afin qu’ils puissent encore mieux le connaître, mieux découvrir ses formes d’expressions qui ont tant fait le bonheur de ses propres lecteurs ou de ses auditoires qui vibraient à son éloquence au début du XXe siècle. Le style de Bourassa se déploie allègrement, l’individu se révélant sans artifice, à cœur ouvert. Tout au cours de la préparation de cette biographie, j’ai profité de nombreuses collaborations. Mes remerciements vont d’abord aux membres de ma famille, en particulier à ma femme Anne-Marie Gaulin, qui, passionnément, ont soutenu à leur manière mes recherches et mon écriture. Que d’heures passées à attendre celui qui n’avait jamais terminé son travail… Je remercie également les responsables d’archives et de bibliothèques publiques et privées ainsi que leur personnel dévoué qui m’ont toujours reçu avec la plus grande amabilité. Je ne peux, en outre, oublier mes amis et collègues du Département d’histoire de l’Université Laval, à Québec, qui m’ont gratifié de leurs avis toujours généreux et judicieux. Je veux souligner aussi l’apport de quelques personnes qui ont contribué, à un moment ou à un autre, à mes recherches : madame Michèle Brassard, monsieur Alex Tremblay et Me Jean-Paul Lamarre. Merci à mon collègue l’historien Richard Jones qui a pris le temps de lire et de commenter le manuscrit avec beaucoup de Avant-propos XIII minutie et de pertinence. Dans le parcours de cette biographie entreprise il y a quelques années ne se glisse aucun regret. Que du plaisir ! Souvent ! Que du plaisir à passer de longues heures dans des fonds d’archives parfois poussiéreux, que du plaisir à apprendre à cerner un personnage qui devenait de plus en plus complexe, que du plaisir à noircir quotidiennement une page blanche supplémentaire, que du plaisir à penser qu’un jour, pas très lointain, je livrerais le fruit de tout ce travail à des lecteurs, amants de l’histoire. Bonne lecture à toutes et à tous. Réal Bélanger, 11 et 18 avril 2013 Chapitre 1 La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) L e mardi 1er septembre 1868. Montréal s’éveille lentement. À 7 h, au dire du journal The Montreal Witness, la journée s’annonce plutôt fraîche et nuageuse avec une menace de pluie1. De quoi, en somme, engourdir profondément les quelque 100 000 habitants de la ville qu’un vent fort, toutefois, se charge vite de fouetter. Ils ne fouillent déjà plus l’opaque obscurité de la fin de la nuit qui s’est subrepticement dissipée. On peut facilement les imaginer s’agitant tandis que plusieurs d’entre eux s’apprêtent, si ce n’est pas encore fait, à vaquer à leurs multiples occupations. Qui sont-ils ? En majorité, depuis peu, des Canadiens français (53 %) suivis par des Britanniques (45 %), longtemps majoritaires, et par un nombre très réduit d’autres nationalités. Entre les deux incontournables blocs linguistiques, « une véritable stratégie de cloisonnement ethnique » s’est patiemment élaborée, ce qui ne les a jamais empêchés de rechercher la bonne entente. Chacun d’eux s’est en effet doté d’une série d’institutions distinctes qui lui procurent alors une autonomie culturelle étendue. Cœur de cette ville unique en Amérique du Nord, ces personnes occupent des métiers diversifiés. Ils proviennent, entre autres, de la grande et moyenne bourgeoisie d’affaires anglaise, prééminente dans l’activité économique et administrative de la ville, et du milieu ouvrier où se côtoient des hommes surtout, mais aussi des femmes, francophones comme anglophones. Parmi cette classe populaire, certains ressentent déjà amèrement les clivages sociaux et s’effraient du taux élevé de mortalité dans leur entourage, en particulier de la mortalité infantile chez les Canadiens français. Métropole du Canada, la ville, qui « reste par bien des aspects une ville anglaise », est devenue, avec le temps, « le plus important centre de décision économique » du pays. Première ville industrielle et 1. The Montreal Witness, 2 septembre 1868, p. 5 (565) ; La Minerve, 2 septembre 1868, p. 2, mentionne que la température moyenne pour la journée du 1er septembre 1868 fut de 66 °F. 1 2 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) principal centre financier du Canada, elle en domine également les échanges commerciaux. En plein développement économique et en croissance continue, Montréal en inspire plus d’un2. Des perspectives nouvelles s’offrent même à elle depuis la mise en place, l’année précédente, d’un cadre politique élargi pour le pays. La confiance y règne malgré des côtés plus sombres, ce qui rejaillit sur plusieurs couches de la population, y compris, à certains égards, sur celle de quelques intellectuels et artistes qui tentent de faire reconnaître toute l’envergure de leurs talents. Surtout, ce 1er septembre 1868, sur l’un d’entre eux : Napoléon Bourassa. Cette journée-là, en plus, lui et sa famille, fébriles, attendent la venue d’un enfant. L’effervescence, faut-il le croire, est à son comble ! Dans la maison que loue Louis-Joseph Papineau au 92, rue du Champ-deMars, à Montréal, naît, le 1er septembre 1868, Joseph-Henry-Napoléon Bourassa. À l’époque, cette résidence et les autres situées entre les numéros 92 et 98 de la rue du Champ-de-Mars font partie de ce qu’on appelle alors la place Pratt (Pratt Place) ; la demeure des Papineau se retrouve ainsi au 1, place Pratt3. Cinquième enfant du mariage de Napoléon Bourassa et de Marie-Julie-Azélie Papineau, celui qui sera toujours connu sous le prénom d’Henri amorce dès lors sa longue et singulière destinée. Pour la saisir dans toute son ampleur, jusque dans ses assises, rien de mieux que de remonter aux origines. Et quelles origines ! Le 13 octobre 1943, à l’occasion de sa première conférence relatant ses Mémoires politiques et journalistiques, Bourassa lui-même ne peut s’empêcher de rappeler que « tout homme, quel qu’il soit, est le produit de son hérédité, de son éducation et des circonstances qui ont entouré sa jeunesse et préparé le développement de son intelligence4 ». Dans son cas, il l’admet alors volontiers, cet axiome s’applique d’emblée : son étonnant destin y trouve son fondement premier. Ses ancêtres paternel et maternel lui ont 2. Paul-André LINTEAU, Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Boréal, 1992, p. 15-73. 3.Voir L’Annuaire Lovell de Montréal et sa banlieue (1866-1867), (1867-1868), (1868-1869) ; voir cet annuaire sur le site de Bibliothèque et Archives nationales Québec à l’adresse http ://bibnum2.banq.qc.ca/bna/lovell/, consulté le 5 janvier 2009. Le journaliste Mario Cardinal fait erreur quand, dans son livre Pourquoi j’ai fondé Le Devoir. Henri Bourassa et son temps, Montréal, Les Éditions Libre Expression, 2010, p. 22, il mentionne que Bourassa est né « au numéro 1 de la rue Champ-de-Mars ». Ce livre, d’une écriture et d’une lecture agréables, témoigne d’un effort louable de recherche et de synthèse. Comme l’auteur l’avance lui-même avec pertinence dans l’avant-propos, son œuvre, cependant, « n’a pas de prétentions historiques ». 4.Les Mémoires d’Henri Bourassa, autrefois conservées aux Archives du Centre de recherche Lionel-Groulx (CRLG), Outremont, Québec, Fonds famille Bourassa, P65, sont maintenant conservées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), Centre d’archives de Montréal, Fonds Famille Bourassa, CLG65. Puisque nous utiliserons abondamment les Mémoires de Bourassa dans ce livre, nous n’indiquerons plus, à l’avenir, la référence complète telle que mentionnée précédemment. Le lecteur comprendra néanmoins que nous nous référons, chaque fois que nous citons les Mémoires de Bourassa, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), Centre d’archives de Montréal, Fonds Famille Bourassa, CLG65. Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 3 tracé modestement la voie. Venant tous les deux de la région du Poitou en France, François Bourassa (dont les variantes seraient Bouracas et Bourasseau) dit La Ronde et Samuel Papineau dit Montigny sont arrivés en Nouvelle-France à la fin du XVIIe siècle. Selon certaines sources, ils auraient d’abord été soldats5 puis ils devinrent soit commerçant de fourrures établi à Montréal, comme François, soit cultivateur implanté à Rivière-des-Prairies, tel Samuel. Se sont succédé ensuite les générations jusqu’aux grands-parents et leur famille, d’où émergent des personnages incontournables dans sa vie. Maison natale d'Henri Bourassa, vers 1918. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Centre d'archives de Québec. (P418, S7, D4, P1). Fonds Famille Bourassa. Chez les Bourassa, il faut d’abord retenir le grand-père François. Bilingue, il avait appris l’anglais lors d’un séjour de quelque dix ans aux États-Unis. À son retour au Canada vers l’âge de 25 ans, il devient colon dans la région de L’Acadie où il travaille ardemment au défrichement et à l’exploitation de ses terres. Il montre une personnalité forte qui aime la controverse, et il a des idées : 5. Il faut préciser que nous n’avons pu retracer de sources directes prouvant hors de tout doute que les deux ancêtres, paternel et maternel, d’Henri Bourassa avaient été des soldats. Dans le cas de Samuel Papineau dit Montigny, il existe, toutefois, des preuves circonstancielles nous permettant de croire qu’il avait été soldat. Ajoutons, de plus, que ces deux personnages n’apparaissent pas dans une liste de militaires que l’archiviste Rénald Lessard de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Centre d’archives de Québec, est à monter en vue d’une mise en ligne ultérieure. En 2013, cette liste contient quelque 50 000 références à des militaires appartenant à des troupes régulières en Nouvelle-France, depuis ses débuts jusqu’à 1760. 4 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) c onservateur en politique et en matière sociale, il s’est opposé vigoureusement aux patriotes en 1837. Puis trois de ses fils. L’aîné, nommé aussi François, « plus connu sous le nom de Francis », un libéral qui se démarque dans la famille jusqu’à rejoindre les patriotes en 1838. Après un exil aux États-Unis, il est élu député de la circonscription de Saint-Jean au Parlement de la Province du Canada en 1854. La Confédération établie, il restera député de la même circonscription jusqu’en 1896. Fait caractéristique : il n’a jamais voulu apprendre l’anglais, ce qui suscitera la curiosité de nul autre que le premier ministre John A. Macdonald. Ensuite, Médard6, père oblat de Marie-Immaculée, missionnaire auprès des Amérindiens et des bûcherons, puis curé desservant en 1868 la paroisse Notre-Dame-de-BonSecours, dans l’ancienne seigneurie de la Petite-Nation, dont une partie est devenue le village de Montebello7. Cet ultramontain farouche à l’esprit caustique et au « caractère insupportable8 » mettra sa bibliothèque à la disposition du jeune Henri qui y apprendra entre autres à lire Louis Veuillot, Joseph de Maistre et, par l’intermédiaire du journal La Vérité, Jules-Paul Tardivel, ses principaux maîtres à penser. « C’est là, assurera Bourassa le 13 octobre 1943, dans la bibliothèque de mon oncle et dans la lecture de L’Univers, que j’ai puisé pour toujours mes notions sur le rôle de l’Église dans la société, sur les relations qui doivent exister entre l’Église et les chefs civils. » Enfin, Napoléon, l’artiste de la famille, le père d’Henri, qui sera à la fois peintre, sculpteur, architecte, romancier, professeur, critique et théoricien de l’art. Élève doué, fier et résolu, il ne manque pas de caractère bien qu’il soit idéaliste à ses heures. Il s’inscrivit d’abord en droit, mais choisit finalement les études en arts auprès du peintre Théophile Hamel et d’autres maîtres en Europe, dont Johann Friedrich Overbeck à Rome, où il demeura, « de peine et de misère », plus de trois ans, soit jusqu’en novembre 1855. S’agissant de la politique, il aura ces mots savoureux : « Je n’aime pas les couleurs vives, ni en peinture ni en politique9. » Ce qui ne l’empêchera pas plus tard de 6. 7. 8. 9. Son prénom varie souvent. Dans son Acte de baptême produit le 17 juin 1818 dans la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, le seul prénom mentionné est celui de « Médard ». Henri Bourassa l’appelle ainsi dans ses Mémoires (conférence du 13 octobre 1943). On le désignera aussi, par la suite, par les prénoms « Augustin-Médard » et « Auguste-Médard ». Voir Claude BARIBEAU, La seigneurie de la Petite-Nation 1801-1854. Le rôle économique et social du seigneur, Hull, Les éditions Asticou, 1983, p. 118-129. Cité dans Yvon BEAUDOIN et Gaston CARRIÈRE, « Bourassa, Médard », Dictionnaire historique des missionnaires oblats de Marie Immaculée, vol. II, Romme, 2009, p. 73. Plusieurs des personnages mentionnés dans ce livre ont une biographie publiée dans le Dictionnaire biographique du Canada, un important projet de recherche de l’Université Laval et de la University of Toronto, qui a produit, à ce jour, 15 volumes. Se sont ajoutés en 2007 l’ouvrage Les Premiers Ministres du Canada, de Macdonald à Trudeau lancé sous la direction de Réal BÉLANGER et Ramsay COOK et en 2011 celui sur Les entrepreneurs canadiens. Du commerce des fourrures au krach de 1929. Biographies écrites pour le Dictionnaire biographique du Canada, sous la direction de Réal BÉLANGER et John ENGLISH (collaboration). Ce livre a été publié sous la direction de J. Andrew ROSS et Andrew D. SMITH. La biographie de Napoléon Bourassa, par exemple, signée par Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) Napoléon Bourassa et Marie-Julie-Azélie Papineau, vers 1862. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Centre d'archives de Québec. (P418, S2, D1, P2). Fonds Famille Bourassa. 5 6 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) Louis-Joseph Papineau, vers 1855. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Centre d'archives de Québec. (P418, S2, D2, PN80, 11, 80). Fonds Famille Bourassa. conseiller son fils. « Mon père, explicitera Bourassa le 13 octobre 1943, me modérait, sans jamais chercher à s’imposer ; il a contribué souvent à me faire mettre de l’eau dans mon vin, et à me faire porter des jugements plus équitables sur mes adversaires politiques. » Ce « si bon père10 » lègue au fils un « goût inné […] pour les choses de l’art, pour la musique [et] la peinture ». Par son mariage en 1857 Raymond VÉZINA, apparaît dans le volume XIV : voir Ramsay COOK et Jean HAMELIN, dir., Dictionnaire biographique du Canada, volume XIV, De 1911 à 1920, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1998, p. 123-126 ; depuis 2003, toutes les biographies de ce projet de recherche peuvent être consultées sur le Web à l’adresse du Dictionnaire biographique du Canada en ligne : www.biographi.ca. Il faut à tout prix accompagner la biographie de Napoléon Bourassa écrite par Raymond VÉZINA des deux livres suivants : Anne-Élisabeth VALLÉE, Napoléon Bourassa et la vie culturelle à Montréal au XIXe siècle, Montréal, Leméac, 2010, 255 p. (coll. « Domaine Histoire ») et Mario BÉLAND, dir., Napoléon Bourassa. La quête de l’idéal, Québec, Les Publications du Québec, 2011, 319 p. (coll. « Arts du Québec »). 10. Plusieurs des citations mentionnées dans ce livre sont tirées de la correspondance d’Henri BOURASSA conservée à Bibliothèque et Archives Canada, Fonds Henri Bourassa, R80690-5, Microfilm 1 : celle-ci est d’Henri Bourassa à Charles Fitzpatrick, 13 septembre 1916. À l’avenir, nous n’indiquerons pas toujours la provenance des citations de Bourassa. Le lecteur pourra se référer, entre autres, au Fonds Henri Bourassa de Bibliothèque et Archives Canada. Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 7 avec la fille de Louis-Joseph Papineau, le célèbre chef des patriotes de 1837 qui n’aurait guère prisé cette union en raison, entre autres, du peu d’avenir financier du gendre11, l’artiste presque inconnu, qui disposerait lui-même d’une bibliothèque bien garnie qui alimenterait une belle érudition12, avait ajouté un atout à la destinée de son cinquième enfant : un nom ! Chez les Papineau, les caractères sont vifs et encore plus intéressants. L’arrière-grand-père Joseph et son fils Denis-Benjamin, par exemple, ont été seigneurs et hommes politiques, le deuxième assumant même un poste de ministre dans la Province du Canada de 1844 à 1847. Et il y a Louis-Joseph. L’illustre grand-père, le libéral, le rebelle des années 1830. Il vit toujours en 1868. Il coule ses dernières années d’existence en partie à Montréal, en partie au luxueux manoir de Montebello sis dans ce qui fut la seigneurie de la PetiteNation qu’il a achetée de son père en 1817. Il mourra dans son manoir en 1871. Henri avouera plus tard se souvenir très bien de lui. Dans cette conférence du 13 octobre 1943, il rappellera même que « le matin après le petit déjeuner, [le grand-père] marchait de long en large et je me dépêchais pour me lever pour le prendre par la main ». Ce grand-père attachant aurait-il sur le petit-fils une influence déterminante ? Bourassa répondra : « Ce n’est pas là que j’ai puisé mes idées. […] Par bonheur pour moi, […] je n’ai pas subi l’influence des idées de Papineau en matière religieuse. […] En réalité, je ne tiens de mon grand-père que le tempérament oratoire et une invincible indépendance de caractère, une incapacité congénitale de dire ce que je ne pense pas et de ne pas dire ce que je pense. » Enfin, Marie-Julie-Azélie, fille de Louis-Joseph. Mère d’Henri. Une fille brillante, mais bien spéciale s’il faut en croire l’historien Lionel Groulx qui a eu, à une époque, un accès privilégié aux papiers des Papineau et à quelques membres de la famille13. Sa mère dira d’elle qu’elle est une « enfant remplie de talent, mais vive et passionnée, assez difficile à élever ». En fait, Marie-Julie-Azélie présente un caractère bien trempé, fort et compliqué à la fois. Comme sa mère Julie Bruneau, semble-t-il, et comme d’autres membres de sa famille, elle serait, selon Groulx, portée aux crises de scrupule religieux, ce qui ennuierait beaucoup son père lorsqu’elle atteindrait le dernier stade de sa vie. Quand elle se marie à Napoléon Bourassa, cette fille impulsive, tenace, qui désire toujours « avoir le dernier mot », est déjà malade. À plusieurs égards, dont sa propre conception étriquée du mariage, sa vie de couple pourrait présager des moments ardus. En somme, si l’atavisme joue vraiment, il faut estimer qu’à sa naissance Henri jouirait d’aptitudes héréditaires qui, tout au moins, serviraient de socle à sa carrière future et le gratifieraient d’une personnalité complexe, certes, mais assurément forte, fière et 11. Lionel GROULX, Mes Mémoires, tome 2, Montréal, Fides, 1971, p. 253 ; Papineau s’est résigné à accepter le mariage. Par la suite, il aurait apprécié son gendre à sa juste valeur. 12.Anne-Élisabeth VALLÉE, op. cit., p. 141 ss. 13. Lionel GROULX, op. cit., p. 225-268. 8 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) indépendante. Sur cette base, il lui resterait à se construire lui-même un nom. À marcher résolument à la rencontre de son avenir. La naissance d’Henri, ce 1er septembre 1868, suit de près celle même du pays auquel, un jour, il donnera le meilleur de lui-même. En effet, le 1er juillet de l’année précédente était officiellement créé le Canada, Dominion de l’Empire britannique, sur lequel veille au loin la reine Victoria, son chef d’État. Sous une constitution de type fédératif, où le fédéral jouit de la primauté en dépit d’importantes responsabilités octroyées aux provinces, le Haut-Canada14, devenu la province de l’Ontario, le Bas-Canada15, désormais la province de Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse sont enfin réunis. Quelque 3 500 000 personnes en constituent l’élément fondamental, dont environ 1 600 000 en Ontario, 1 200 000 au Québec, 390 000 en Nouvelle-Écosse et 280 000 au Nouveau-Brunswick, incluant approximativement 30 000 individus appartenant aux Premières Nations. Il faut avouer que des circonstances particulières avaient prévalu lors du regroupement de ces colonies. Les causes immédiates de la formation de ce nouveau pays n’en finiront plus d’ailleurs, par la suite, de meubler l’esprit des citoyens que l’on désignera dorénavant du nom de Canadiens. Sans entrer dans tous les détails, notons, parmi celles-ci, la crainte sérieuse d’une invasion américaine, les pesantes pressions de la Grande-Bretagne pour unifier ses colonies de l’Amérique du Nord, les problèmes internes de ces dernières comme l’instabilité politique dans la Province du Canada ou encore l’énorme dette publique accumulée à la suite de la construction de chemins de fer ainsi que la nécessité d’en bâtir d’autres. S’ajoutèrent l’abandon par les Américains du traité de réciprocité commerciale signé en 1854, ce qui a encouragé ces colonies à considérer entre elles de nouveaux marchés pour leurs produits, et la peur que les Féniens, ces Irlandais fanatiques installés aux États-Unis, maintiennent leurs attaques contre elles : leur union assurerait mieux leur défense militaire. Ces causes, importantes en soi, n’ont toutefois pas suffi, à partir de 1864, à susciter l’adhésion de tous au projet fédératif. Que de débats autour de la mise en place de la Fédération canadienne qu’on appelle aussi alors la Confédération canadienne16 ! Acrimonieux, féroces, pathétiques à l’occasion. Dans le Canada-Uni, par exemple, les membres de l’Opposition du Bas-Canada se sont prononcés à peu près tous contre le plan de Confédération. Mais ce furent les rouges, ces libéraux radicaux, inspirés par Antoine-Aimé Dorion, qui ont sonné la charge. Et ils frappèrent dur à la Chambre, au début de 1865, au moment où l’on discuta à fond les propositions gouvernementales. Pour eux, le projet était prématuré, accordait trop de pouvoirs au gouvernement central, mènerait à l’anéantissement des Canadiens français, qu’on devrait au moins consulter. Agressifs, les rouges portèrent leurs griefs à l’extérieur de la Chambre, tinrent plusieurs assem14. Officiellement le Canada-Ouest. 15. Officiellement le Canada-Est. 16.En réalité, il s’agit bel et bien d’une fédération. Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 9 blées populaires, appuyèrent tout groupe, tout journal opposés au nouveau régime. Aux pères de la Confédération qui voulaient créer une « grande nation », une « nouvelle nationalité », ils rétorquaient constamment que « l’élément français se trouvera complètement écrasé par la majorité des représentants anglais ». Ce 1er septembre 1868, après bien des péripéties, le pays est donc bel et bien en marche. Les élections fédérales et provinciales de la fin de l’été de 1867 ont permis la constitution de gouvernements dûment élus par la population ayant droit de vote. À Ottawa comme à Québec, par exemple, le Parti conservateur règne en roi et maître. Dans la capitale fédérale, John A. Macdonald dirige le gouvernement, assisté entre autres de George-Étienne Cartier. Dans la capitale québécoise, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau agit de même. En dépit du fait qu’en Nouvelle-Écosse on conteste toujours le nouveau régime, au Québec l’opposition s’est passablement apaisée : les libéraux sont rentrés dans le rang. Plusieurs d’entre eux misent sur l’espoir que le nouveau pays engrangera finalement le progrès. Le début d’une ère nouvelle. N’empêche ! L’avenir de la Confédération n’est pas assuré. Les élites politiques doivent s’occuper, entre autres, des délicates relations fédérales-provinciales, des rapports entre Canadiens français et Canadiens anglais ainsi qu’entre catholiques et protestants, des liens à maintenir ou à établir avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il faut, en outre, développer à tous égards le nouveau pays, voir à l’expansion de son territoire, de sa population par l’immigration, de son économie, créer un vaste ensemble intégré. Promouvoir, en sus, l’unité nationale au centre des interactions entre les deux cultures reconnues alors par les Canadiens comme fondatrices du pays. Se donner une identité comme peuple. Protéger, enfin, ses minorités en s’appuyant spécifiquement, malgré leurs limites, sur les articles 93 et 133 de la constitution. Notamment la minorité canadienne-française catholique qui forme quelque 31,1 % de la population du Canada. La très grande majorité de ses membres, soit 85,5 %, résident dans la province de Québec. Indéniablement, la Confédération a accentué le statut minoritaire de ces francophones, en très grande majorité catholiques, si l’on compare leur situation du moment à celle du temps de l’Union. S’il advenait, par exemple, qu’une immigration étrangère étiole encore ce statut dans le Canada, quel futur leur serait donc réservé dans ce pays en construction ? Qu’adviendra-t-il particulièrement des francophones de l’extérieur du Québec, au nombre de 150 000, soumis aux volontés politiques de la majorité anglophone et protestante ? S’agissant plus précisément des Canadiens français catholiques habitant la province de Québec, ils apparaissent, quant à eux, suffisamment protégés aux yeux de plusieurs. Ils constituent 78 % de la population totale de la province, entourés surtout de Britanniques aux droits inaliénables. Leur État provincial est désormais le maître d’œuvre de l’éducation, de la culture et des lois civiles françaises, domaines qu’ils ont cherché à préserver depuis longtemps. En général, ils vivent dans une société encore majoritairement rurale et agricole. Ils affichent un conservatisme indiscutable, alimenté par le pouvoir dominant de 10 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) l’Église catholique. Une Église, bien structurée, ultramontaine, tournée vers Rome et imbue de la primauté du spirituel sur le temporel. Elle en mène large alors. Deux ténors ultramontains symbolisent les deux courants qui se déploient en son sein : l’intransigeant Mgr Ignace Bourget, évêque à Montréal, et le modéré Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau, qui sera bientôt nommé archevêque à Québec. Si conservateurs qu’ils soient, les Canadiens français n’en restent cependant pas là. Ils s’inspirent également auprès de l’idéologie libérale axée sur la propriété, l’individu, la liberté et l’égalité. Deux tendances libérales se côtoient alors au Québec, l’une radicale, l’autre modérée. La plus radicale, si contestataire du cléricalisme croissant avant la Confédération, a perdu de sa force en 1868 même si elle ne s’éteindra pas de sitôt. La plus modérée, ouverte au dialogue, et qui puise entre autres ses traits distinctifs chez les Whigs britanniques, s’imposera graduellement au détriment de la radicale. Entre l’ultramontanisme et le libéralisme, entre leurs propagandistes, les débats sont virulents et animent bien des salons. Mgr Ignace Bourget. Source : Notman et Sandham. Bibliothèque et Archives Canada (C-015876). Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 11 Dans les années qui suivent immédiatement ce 1er septembre 1868, le Canada, à divers égards, concrétise plusieurs des espoirs mis en lui. Même qu’en 1874, par exemple, au moment où Wilfrid Laurier, un homme politique appelé à jouer un grand rôle dans la vie d’Henri, sera élu pour la première fois à la Chambre des communes, le pays ne ressemble plus tout à fait à celui de 1867. Par le nombre de provinces d’abord. Trois se sont ajoutées aux quatre premières : le Manitoba, en 1870, la Colombie-Britannique, en 1871, l’Île-du-Prince-Édouard, en 1873. Par la population aussi : 3 700 000 Canadiens y vivent désormais. Certes, elle est encore majoritairement rurale, à au moins 80 pour cent, mais des villes se sont développées : Montréal a déjà plus de 115 000 habitants, Québec et Toronto, 60 000, Ottawa, 24 000, Halifax, 30 000, tandis que Winnipeg et Victoria comptent quelque 3 000 personnes. Puis l’Intercolonial, chemin de fer qui relie les provinces de l’Atlantique au Québec, achève de se construire, alors qu’un autre, le Pacifique canadien, promis à la Colombie-Britannique lors de son entrée dans la Confédération, est en gestation. Que dire enfin de l’immense territoire acheté à la Baie-d’Hudson en 1869-1870 et qui couvre une grande partie des terres comprises entre le Labrador et les frontières de la Colombie-Britannique. Par cette acquisition, le Canada a ni plus ni moins gagné le quart de l’Amérique du Nord. Pays économiquement prospère qui commence à établir un commerce interprovincial, le Canada apparaît sur une bonne lancée en 1874, d’autant plus que ses relations avec les puissants voisins du Sud se sont améliorées. Soyons réaliste, cependant. Le Canada rêvé par les pères de la Confédération n’est pas encore réalité en 1874. Nation projetée plutôt que nation formée, voilà ce qu’est alors le pays. Au fond, les forces réelles qui lient ce vaste territoire restent fragiles et peu nombreuses. Et les problèmes ne manquent pas à cette société encore imbue des dogmes du passé. Problèmes d’abord inhérents au respect de la constitution et de son esprit. Au Nouveau-Brunswick, en 1871, le gouvernement provincial a voté une loi qui supprime toute subvention aux écoles catholiques, annulant du coup le système d’écoles séparées17. Cette première attaque de la majorité religieuse contre la minorité défie brutalement l’esprit même de la Confédération. En 1874, au Canada anglais, on en est encore à se demander si les Acadiens et les Irlandais catholiques ont raison de se plaindre de cet abus de la majorité protestante. Puis il y a la délicate question de l’amnistie à accorder à Louis Riel et à ses principaux collaborateurs après les troubles du Nord-Ouest survenus en 1869-1870. Doit-on amnistier ces « rebelles » comme l’auraient promis Cartier et Macdonald ? La réponse est difficile à donner. Si elle est négative, elle risque de renforcer l’idée que l’avenir des 31,1 % de Canadiens français vivant au Canada n’est pas dans ces lointaines terres de l’Ouest. Cela atténuera d’autant l’espoir d’un Canada biculturel. Si elle est positive, elle provoquera 17. Les écoles séparées sont des écoles publiques confessionnelles destinées à la minorité religieuse d’une province. 12 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) l’Ontario et son agressive population qui regroupe près de 45 % des habitants du pays. Une population largement protestante et anglaise, déjà prête à imaginer un nouveau Canada totalement à son image. Une population aussi qui ne veut pas oublier que l’un des siens, Thomas Scott, a été exécuté par les « rebelles ». Problèmes immenses, donc. Il en existe d’autres. En Colombie-Britannique, par exemple, où l’on se questionne sur la réalisation de la promesse du Canada de construire le transcontinental. Personne, bien sûr, ne le sait le 1er septembre 1868. Mais l’enfant qui vient de naître dans la maison de Louis-Joseph Papineau proposera un jour aux Canadiens des réponses ô combien recherchées et articulées, souvent fascinantes et courageuses, sinon toujours audacieuses et progressistes, à plusieurs des questions qui émergent déjà de ce pays en construction. Pour l’instant, bien emmitouflé dans l’amour des siens, il s’engage tout doucement dans le quotidien d’une vie qui lui réservera bien des surprises. Et la première s’avère de taille. Car c’est sur un fond de drame que s’amorce l’enfance d’Henri Bourassa. Tout juste avant d’atteindre ses sept mois, sa mère meurt d’une « violente fièvre cérébrale provoquée par le sevrage trop brusque de son dernier-né ». La vie de Napoléon et des enfants basculent. La tante MarieRosalie-Ezilda Papineau prend aussitôt la relève, tantôt à Montréal, en hiver, au 90 de la rue Saint-Denis, tantôt à Montebello, en été, dans les demeures du grand-père Papineau où la famille passera d’agréables moments. Après la mort de Louis-Joseph, ce rituel se maintient en bonne partie. Dorénavant, cependant, lorsque l’été arrive, Napoléon loue de Henri Bourassa à 3 ans, 9 mois. Source : temps à autre une maison à Montebello Archives personnelles de la famille ou des pièces au presbytère de Médard où Bourassa. Henri connaîtra son grand-père François qui y habite et découvrira, progressivement, tant de lectures ultramontaines. Femme énergique et disciplinée, Marie-Rosalie-Ezilda, « une naine de trois pieds et quatre pouces, [mène] tout […] au bout de la baguette », affirmera Bourassa le 13 octobre 1943. Elle marque le jeune Henri qui lui voue une grande affection. C’est sa première éducatrice. Ultramontaine, elle l’élève dans le culte du pape Pie lX et de Mgr Ignace Bourget. Elle lui fait lire la Bible, mais aussi d’autres œuvres, telles celles de sir Walter Scott (plus tard, soit le 23 février 1912, à l’Assemblée législative du Québec, Bourassa confiera à ses collègues députés que « rien ne me Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 13 rend plus heureux que de partir à la campagne avec un exemplaire de Walter Scott dans les poches ») et de James Fenimore Cooper. Elle crée une atmosphère, des penchants, que renforcera l’oncle curé. C’est alors aussi qu’à Montréal Henri accompagne souvent son père chez des amis où l’on discute en profondeur de culture18 et des problèmes de l’heure : la mise en place et l’évolution de la Confédération canadienne et, surtout, la querelle entre ultramontains et libéraux du Québec. Henri, qui a déjà parcouru à 9 ans l’Histoire de France d’Émile Keller et qui dévorera à 12 ans l’imposante Histoire d’Angleterre en dix volumes de John Lingard, se délecte à Henri Bourassa à 12 ans, 9 mois. Source : l’écoute de ces débats qui éveillent davan- Archives personnelles de la famille tage sa curiosité intellectuelle. En lui Bourassa. s’entrechoquent les idées les plus contradictoires. C’est en 1876-1877 qu’Henri entreprend ses études à Montréal. S’amorce alors un parcours qui ne ressemblera guère à celui des enfants de son statut social. Après un séjour à l’Institution des sourdes-muettes cette année-là19, il suit pendant deux ans des leçons privées auprès de Jane Ducondu. En 1879, il entre à l’Académie commerciale catholique de Montréal (appelée aussi l’Académie du Plateau), où il restera deux ans et demi. Le système de l’école, un peu trop encadré, ne lui plaît pas, même s’il avouera le 13 octobre 1943 y avoir « puisé le fondement de toutes [ses] croyances et de toutes [ses] pratiques religieuses ». C’est l’époque, aussi, où, plutôt solitaire, il se fait quand même deux compagnons, Godefroy Viger et Jules Jetté, résidant dans un immeuble de quatre logements de deux étages chacun que Napoléon s’est fait construire en 1880 pour y habiter. Il est situé au 94, rue Saint-Denis. À partir de 1882 et jusqu’en 1885, Henri reçoit son 18. Sur l’évolution de la vie culturelle à Montréal, voir Anne-Élizabeth VALLÉE, op. cit., notamment les quatre premiers chapitres. 19.Acquiesçant à une demande du gouvernement du Québec, son père se rend en Europe en 1877 afin d’y enquêter sur l’enseignement des arts et d’y recueillir du matériel pédagogique. Napoléon met alors sa famille en pension à l’Institution des sourdesmuettes située au 401 de la rue Saint-Denis où se retrouve donc Henri qui y étudie. Sur cette institution des sourdes-muettes, on peut consulter de Stéphane-D. PERREAULT, Sylvie PELLETIER et coll., L’Institut Raymond-Dewar et ses institutions d’origine. 160 ans d’histoire avec les personnes sourdes, Québec, Septentrion, 2010, 431 p., en particulier les pages 28-35. 14 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) instruction de deux précepteurs dont le plus important à ses yeux demeure Frédéric André, un Français cultivé et excellent pédagogue, son « père intellectuel ». Pour l’adolescent, écrira sa fille Anne, il s’agit même d’une période d’« épanouissement intellectuel20 ». Le professeur André conduira cet enfant curieux à se dépasser, à s’ouvrir à la nature et à des horizons nouveaux, à se délecter de matières, telles les mathématiques, qu’il détestait auparavant. À s’abandonner passionnément au goût de s’instruire par lui-même, l’une des caractéristiques qui définirait Bourassa. Sur cet élan, en 1885, Henri s’inscrit à l’École polytechnique. Mais le surmenage intellectuel ainsi que, semble-t-il, une crise religieuse lui font renoncer à l’établissement après un mois. Reposé, il se dirige en septembre 1886 vers le Holy Cross College de Worcester, au Massachusetts (États-Unis), pour parfaire son anglais et terminer des études classiques. Pour des raisons de santé, encore une fois, il quitte l’endroit après un trimestre. À 18 ans, Henri Bourassa clôt son parcours scolaire même s’il manifestera plus tard de l’intérêt pour des études en droit. Ouvrons une parenthèse. Ces velléités d’études en droit s’échelonnent de 1897 à 1903. Elles relèveraient, selon sa fille Anne, du « désir de se donner une profession et [du] besoin qu’il sent d’approfondir ses connaissances légales en vue de sa carrière politique ». Ce que confirme grosso modo Bourassa dans une lettre à Armand La Vergne datée simplement des mots « dimanche soir » [1902 ?]. En 1897, il apprend le droit auprès de l’avocat Auguste S. Mackay de Papineauville, son cousin, sans terminer toutefois sa cléricature commencée en novembre de cette année-là. Puis, en 1899, il demande à l’Assemblée législative du Québec d’autoriser le Barreau de la province à l’admettre comme membre même s’il n’a pas « subi les examens pour l’admission à l’étude du droit ». Les députés acceptent, mais ils l’obligent à compléter sa cléricature et à se présenter à « l’examen ordinaire pour l’admission à la pratique21 ». Enfin, en 1902, il donne suite à la loi de l’Assemblée législative en amorçant vraisemblablement sa cléricature auprès de Charles-Édouard Dorion, avocat réputé de Québec. Les archives de Bourassa le montrent alors appliqué22 et passionné par le droit constitutionnel. Mais, à la fin de 1903, trop pris, semble-til, par les débats publics, Bourassa abandonne pour de bon le droit. Fermons la parenthèse. 20.Anne BOURASSA retrace plusieurs événements de la vie de son père dans Anne BOURASSA, « Biographie d’Henri Bourassa ». Cet article forme l’introduction du livre d’André BERGEVIN, Cameron NISH et Anne BOURASSA, Henri Bourassa. Biographie. Index des écrits. Index de la correspondance publique 1895-1924, Montréal, les Éditions de l’Action nationale, 1966, p. XI-LXI. À l’avenir, à moins d’avis contraire, le lecteur saura que les informations transmises par Anne BOURASSA proviennent de cet article. 21. Voir les Statuts de la Province de Québec, 1899, chapitre CV, Québec, Charles Pageau, Imprimeur de Sa Très Excellente Majesté La Reine, 1899, p. 690-691. 22. BAnQ, Fonds Famille Bourassa, CLG65, C1.21 contient ses notes de cours. Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 15 Donc, Bourassa ne sera ni professionnel ni prêtre comme plusieurs personnes de son milieu. Dans une certaine mesure, ses expériences scolaires non régulières mais variées auront contribué à faire déjà de lui un autodidacte qui n’aura pas subi le conformisme souvent rapetissant des collèges classiques de son époque. Il a acquis le goût des lectures les plus diversifiées, de la réflexion critique, de la discussion serrée. Sa situation personnelle immédiate reste cependant incertaine en 1886. Rapidement, toutefois, Henri s’engage dans une étape qui fixera à jamais les grands axes de sa vie. Cette phase durera neuf ans, de 1887 à 1896. Répartie en quatre activités, véritables sillons pointant vers sa carrière future, elle précipite Bourassa dans l’action. D’abord, il continue à parfaire sa culture et à se former par lui-même. Il demeure désormais à Montebello, où son père a décidé de vivre dans une luxueuse maison qu’il a fait construire pour la tante Marie-Rosalie-Ezilda en 1884. Là, il se refait une santé, profitant pleinement de la vie à la campagne où il peut marcher à son aise, en solitaire, dans de longues promenades, l’une de ses activités physiques préférées. Et il lit, parcourant encore, et entre autres, la bibliothèque de son oncle Médard23, retrouvant ses auteurs favoris, dont Veuillot qu’il relit à volonté, en particulier Le parfum de Rome. Il s’abonne à L’Univers, s’informe régulièrement auprès de La Vérité et de L’Étendard. Il découvre en particulier L’Allemagne et la Réforme de Johannes Janssen et Histoire des papes de Ludwig Pastor, puis il s’intéresse à d’autres types d’œuvres telles celles de la comtesse de Ségur. Il se dote petit à petit d’une culture que bien peu de gens de sa génération détiendront. Et il fera encore plus. Il plongera dans l’apprentissage de connaissances pratiques : ce sera sa deuxième activité. Elle implique son travail dans ce que fut la seigneurie de la Petite-Nation du grand-père dont les Bourassa, comme la tante Marie-RosalieEzilda et l’oncle Louis-Joseph-Amédée Papineau, ont hérité à la mort de Louis-Joseph. Jusqu’en 1887, Napoléon a géré la part de ses enfants. Or, cette année-là, il confie à Henri le soin d’administrer cette portion de la succession, de clarifier le dû des « censitaires » et de tenter de régler les conflits qu’Amédée a provoqués avec la municipalité et la commission scolaire. Il se donne à cette tâche ardue avec enthousiasme. Il y met certainement toute la minutie qui le caractérisera un peu plus tard dans la prise en charge complète de ses affaires personnelles et financières. Dans un esprit de concorde et de justice, il rencontre un à un les principaux intéressés et trouve les arrangements appropriés. Cela plaît entre autres aux « censitaires », qui l’appellent « monsieur Henri », et gagne leur admiration. Il en profite même pour s’initier aux problèmes de la paysannerie, de la 23. Ce dernier sera curé de la paroisse de Notre-Dame-de-Bon-Secours jusque « vers la fin d’octobre 1887 » : Abbé Michel CHAMBERLAND, Histoire de Montebello, Montebello, La Société historique Louis-Joseph Papineau inc., 2003 (d’abord paru en 1929), p. 203 ; dans ses Mémoires (conférence du 13 octobre 1943), Henri Bourassa mentionne qu’il a chez lui « en grande partie » la bibliothèque de l’oncle Médard. 16 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) colonisation et des institutions locales. Laissons Bourassa raconter lui-même cet épisode de sa vie, dans ses Mémoires, le 13 octobre 1943 : Mon grand-père avait laissé une succession enchevêtrée au possible […]. Ça ne simplifiait pas les choses d’avoir affaire à cet oncle [Louis-Joseph-Amédée Papineau]. Seulement en arrérages de rentes seigneuriales, il y avait dans notre part pour $50,000. Mon grand-père tenait pas mal ses comptes, mais sur des petits bouts de papier. C’étaient les écuries d’Augias. Je me suis mis là-dedans ; j’ai été de porte en porte chez les habitants ; je leur ai fait sortir leurs reçus et leurs contrats. Ça m’a donné une bonne connaissance de leurs problèmes, et en causant avec les gens de la campagne, j’ai pris contact avec les questions municipales. […] Mon vieil oncle […] avait trouvé le moyen de faire trois procès avec les municipalités scolaire et rurale. J’ai été voir les habitants et j’ai réussi à leur faire accepter un règlement. […] C’est là que j’ai fait ma popularité. Ce que les gens ont aimé, c’est que je comprenais leurs affaires. Et qu’en m’occupant des affaires de ma famille, je m’occupais des leurs. De ce fait, Bourassa s’incruste donc davantage dans la région. Et si bien qu’il fonde, probablement entre 1887 et 1890, une ferme modèle, la Ferme SainteAnne de Loulay, qu’il exploitera à titre d’agriculteur jusqu’en 1898. En 1893, il gagne la médaille du Mérite agricole et devient président de la Société d’agriculture du comté d’Ottawa. Il contribue même à établir des colons sur ce qui formera la paroisse Notre-Dame-de-la-Paix en 1902. Il est aussi élu marguillier (1893) et syndic (1894) de la paroisse Notre-Dame-de-Bon-Secours. Henri, l’homme d’action, accumule une foule de connaissances qui lui serviront plus tard. Dans l’immédiat, il se construit le tremplin politique idéal. La politique, Henri l’a dans le sang. Ce sera sa troisième activité, la plus palpitante, comme celle qui mérite le plus de développement. Dès 1885, l’affaire Riel déclencha sa passion : c’est « la clef de mes débuts politiques », affirmera-t-il péremptoirement en 1943. Pour mieux saisir l’importance de l’événement, rappelons d’abord quelques faits incontournables. En leur centre, le Métis Louis Riel, engagé pleinement dans la cause de son peuple. Après les rébellions des années 1869-1870 et la création du Manitoba en 1870, plusieurs Métis s’étaient réfugiés sur de nouvelles terres en Saskatchewan, mais la politique de grandeur du gouver- Louis Riel. Source : Bibliothèque et Archives nement fédéral menaça bientôt de Canada (C-006688d). Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 17 les en chasser. Ces terres étant sans titres clairs, on pouvait les octroyer à d’autres, sans égard aux premiers occupants. Pour légaliser leur situation, les Métis essayèrent, à maintes reprises, d’obtenir du gouvernement central ces titres tant recherchés. Mais Ottawa ne bougea pas sur l’essentiel. En 1884, exaspérés, les Métis firent revenir Louis Riel des États-Unis et le placèrent à la tête de leur mouvement de revendications. Rien n’avait encore été conclu au début de 1885, malgré quelques concessions du premier ministre John A. Macdonald. À la mi-mars, le drame éclata, féroce, meurtrier : aidés d’Indiens, eux aussi mécontents du gouvernement fédéral, les Métis prirent les armes et s’insurgèrent. Ils furent écrasés après deux mois, par des troupes dépêchées sur les lieux grâce au Pacifique canadien. Le 15 mai, Riel se livra au général Frederick Dobson Middleton et, le 6 juillet, se vit formellement accusé de trahison. Il devint alors le symbole d’une cause jugée juste par plusieurs, malgré tout ce que l’on rapporta sur son compte : sa folie feinte ou authentique, son mysticisme qui le poussait à créer dans l’Ouest un royaume français et une nouvelle religion, son désir de profiter pécuniairement de la situation, sa façon de manipuler un peuple sans ressources. Au début de juillet 1885, la rébellion était terminée, mais personne au pays ne pouvait dire jusqu’où iraient ses effets. Enfin, le 20 juillet, s’engagea le procès de Riel. Il aboutit, le 31 juillet, à la condamnation du Métis et, le 1er août, à l’implacable sentence : pendaison prévue pour le 18 septembre. John A. Macdonald. Source : William James Topley (C-005329). Bibliothèque et Archives Canada. 18 Henri Bourassa – Le fascinant destin d’un homme libre (1868-1914) En Ontario et dans les autres provinces anglaises éclata la joie. Au Québec, jaillirent la consternation puis l’agitation. Dans les villes et les campagnes, des conservateurs dissidents et des libéraux tinrent ensemble des assemblées publiques pour sauver le chef métis. Macdonald temporisa, repoussa trois fois la date de l’exécution. Unis dans un véritable mouvement national, les amis de Riel ne lâchèrent pas. Ils allèrent jusqu’à Londres et réussirent même à faire voir le condamné par une commission indépendante de trois médecins. Le tout sans succès. Le 11 novembre 1885, le Cabinet conservateur fédéral refusa unanimement de modifier le cours de la loi. Le 16 novembre, Riel bascula dans la mort. Au Québec, ce fut le drame. Chez Bourassa, comme chez plusieurs autres, la furie. Honoré Mercier. Source : JulesErnest Livernois/ Bibliothèque et Archives Canada (PA-023361). À l’instar du Québec francophone, outré par la pendaison du chef métis, Henri vibra d’émotion. Dès le 17 novembre, il fit partie d’une foule qui se rassembla devant l’hôtel de ville de Montréal. Mais ce fut au Champ-de-Mars de cette ville, le 22 novembre, que l’émotion fut à son comble. Le jeune Bourassa y a entendu Honoré Mercier, chef du Parti libéral provincial, qui lorgnait déjà vers la formation d’un parti national regroupant libéraux et conservateurs dissidents, et Wilfrid Laurier, l’étoile montante du Parti libéral fédéral, qui voulait bien profiter Chapitre 1 – La formation d’un intellectuel engagé (1868-1896) 19 lui aussi des suites de cette bêtise conservatrice. En somme, les libéraux les plus en vue du Québec étaient là, devant lui, à exalter leur hargne contre « le parti de la Corde », contre Macdonald, son gouvernement conservateur et ses ministres canadiens-français avec à leur tête Joseph-Adolphe Chapleau. Se proclamant « rouge vif », tradition forte dans la famille, Henri fut d’abord séduit par Mercier puis se rallia finalement à la harangue de Laurier. Dans ses Mémoires (conférence du 13 octobre 1943), Bourassa décrira ainsi cet événement mémorable, qui mobilisa près de 50 000 personnes : Le dimanche, immense assemblée au Champ de Mars, trois estrades ; le Champ de Mars était couvert de monde. Sur la rue Craig, les petits chars à chevaux étaient arrêtés. J’ai entendu là des discours par Laurier et Mercier. Le plus passionné, le plus populaire, j’ose dire le plus populassier, c’était celui de Mercier qui répétait de sa grosse voix : Notre frère Riel. Il m’avait jusqu’à un certain point empoigné. Après cela, je vois monter M. Laurier, avec son col de quatre pouces, et qui parlait avec son accent anglais. Mais à mesure qu’il parlait, je disais : C’est lui qui a raison. Au lieu de faire appel à la passion comme Mercier, Laurier disait : Sous le régime britannique et à notre époque, il ne se fait plus d’exécution capitale pour crime politique, si crime il y a eu. Wilfrid Laurier. Source : Samuel J. Jarvis. Bibliothèque et Archives Canada (C-001977).