L`Évangélisation dans les Alpes

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L`Évangélisation dans les Alpes
L’Évangélisation dans les Alpes-Maritimes
Ecoles et bienfaisance au XIXe siècle
2ème partie
1860-1900
Myriam A. Orban
LA REFLEXION SUR LES MOYENS DE L’EVANGELISATION
DES CONFERENCES
Les Conférences des Églises évangéliques du littoral
L’École Sainte-Philomène
LES ŒUVRES DE L’EGLISE VAUDOISE
Le Comité d’évangélisation
La Chiesa Cristiana Evangelica Italiana
LES SOCIETES DE SECOURS MUTUEL
AUTRES ŒUVRES PROTESTANTES
Les Maisons hospitalières pour jeunes filles
Union chrétienne de Jeunes Filles
L’Union chrétienne des Jeunes Gens
La Société des fourmis
LES MISSIONS
La Mission Mac All
La Mission intérieure
La Mission populaire
La Mission évangélique
REGARD SUR L’EVANGELISATION
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Résumé
La Réforme se veut une épuration des pratiques catholiques considérées comme « païennes » et
superstitieuses et ayant « défiguré la vérité chrétienne ». En particulier, être réformé c'est : - refuser certains
gestes : signes de croix, processions, génuflexions devant les images et les reliques, - ne plus voir dans la vierge
Marie et les Saints les médiateurs de la grâce divine et refuser de leur rendre un culte, - ne plus faire
d'enterrement à l'Église. Pour éviter toute superstition, longtemps les pasteurs ne firent aucune prière ou
prédication lors des enterrements. Confiants dans la grâce divine, les réformés n'eurent plus besoin de rites ou
prières au moment de la mort (les cérémonies d'enterrement seront rétablies plus tard). Les morts sont confiés à
la miséricorde de Dieu qui leur accorde le salut. Cette abstention implique une révolution mentale par rapport
aux comportements ancestraux : il n'y a plus de temps, ni de lieux, ni d'images ou d'objets sacrés.
Les réformés remplacent la messe dont le centre est l'eucharistie par le culte dont le centre est la
prédication. Le culte est célébré tous les dimanches par la communauté toute entière qui se rend au temple pour
louer Dieu, entendre sa Parole et le prier. Le chant des psaumes par l'assemblée des fidèles tient une place
importante. La Cène (qui remplaça l'eucharistie) au XVIe s. était célébrée en général 4 fois par an, lors des
1
grandes fêtes chrétiennes et non plus tous les dimanches. Le pain et le vin sont distribués aux fidèles.
L’Église évangélique de Nice est considérée d’abord comme une Église de nantis avec une religion
différente de celle de la population mais étrangère, fréquentée par de riches aristocrates. Son rattachement à la
Table vaudoise la fait apparaître comme une Église italienne. À partir de 1860, en dépit de son « détachement »
de la Table vaudoise, (qui fut semble-t-il un sacrifice) elle ne perd pas, pour autant, sa caractéristique italienne
ayant deux pasteurs l’un francophone, l’autre italophone. En 1875, au second rattachement à la Table vaudoise,
et malgré le nombre croissant de membres français, petit à petit, le champ sociologique des membres se modifie,
mais elle sera encore perçue comme italienne. Administrativement elle l’est, bien que la langue officielle soit le
français, les prédications en italien venant en second rang. L’Église évangélique de Nice est le reflet de
l’ambiguïté politique et culturelle du comté, partagé entre France et Italie au XIXe siècle. La situation ne fut
guère meilleure dans les petits villages de l’arrière-pays, l’évangélisation y fut toujours problématique et
aléatoire.
La réflexion sur les moyens de l’évangélisation
L’histoire du protestantisme dans les Alpes-Maritimes et plus particulièrement de
l’Église évangélique de Nice se place dans deux contextes : le Réveil et le particularisme du
comté de Nice. La Réforme étant plurielle, dans cette région jusqu’à la fin du XIXe siècle,
chaque colonie étrangère a son propre lieu de culte, église ou temple, sa propre organisation,
désignée par sa nationalité, et sa propre liturgie. Les Église1 anglaise, française, écossaise,
américaine, vaudoise puis italienne, selon leurs mentalités et leurs spécificités, ces
communautés se sont impliquées plus ou moins intensément dans l’évangélisation des
populations locales.
Hormis les cultes, l’évangélisation comporte trois axes principaux : réunions et
conférences publiques ou privées, vient ensuite, l'installation d’écoles (du dimanche2 ou du
soir)3 et enfin la création d’œuvres de bienfaisances ou sociétés de secours. Il est à noter que
les Britanniques ont parfois suivi une autre stratégie, l’évangélisation par le
travail, notamment au début du siècle, mais avec des fortunes diverses, en embauchant des
Niçois pour la construction du Chemin des Anglais suivant en cela la théologie de Calvin
pour qui le travail redonne une dignité à l’homme qui participe à l’œuvre de Dieu.
Vers la fin des années 1860, le besoin d’une évangélisation mieux pensée et mieux
organisée se fait sentir dans le nouveau contexte politique ainsi que la création d’œuvres
structurées tant françaises qu’étrangères destinées à contrer l’afflux d’hommes se disant
1
Dans le comté, chaque Eglise porte le nom de la langue qui y est parlée.
2 L’Église libre de Marseille de Charles Luigi imprime des affiches portant l’annonce : « Église évangélique
de Marseille fondée sur le principe de la séparation de l’Église et de État. Prédication de l’Évangile tous les
dimanches à trois heures, le public y est admis et même cordialement invité, tous les sièges sont gratuits ».
3
Les réformés sont les défenseurs de l’école primaire mais considèrent qu’il ne faut pas séparer l’instruction
religieuse de l’instruction générale. Dans les écoles communales, ils préconisent la lecture d’un chapitre du
Nouveau Testament à haute voix par un élève, chaque jour, et non des histoires saintes ou commentaires divers.
Ils luttent pour un jour de congé autre que le dimanche, qui permette aux enfants de suivre une instruction
religieuse et plus particulièrement lorsqu’il s’agit des lieux où il y a quelques protestants disséminés.
2
évangélistes dont les appartenances sont douteuses. La multiplicité des quêteurs inquiète les
autorités ecclésiastiques catholiques et protestantes (L. Pilatte se plaindra de ne plus connaître
ou reconnaître l’appartenance religieuse des quêteurs, ni à qui va l’argent récolté). Ces quêtes
ou collectes incitent les pouvoirs publics à les réglementer, l’Etat organisant pour lui-même
des collectes pour la charité dite publique. Charité publique et privée entrent ainsi ellesmêmes en concurrence.
Les nombreuses collectes indisposent la population et même les paroissiens et ont
l’effet contraire de celui escompté. Un certain nombre de pasteurs des Églises dites
« officielles » se plaignent aussi des collecteurs envoyés par les groupes « darbystes » et
« autres salutistes » qui sont nombreux dans la région. Selon eux, mais aussi selon les rapports
de police de l’époque, par la diversité de leurs doctrines ceux-ci jettent la confusion dans
l’esprit d’une population fortement ancrée dans le catholicisme. Tous, prédicateurs ou
évangélistes, sont concurrents, travaillant sur le même terrain, une situation qui crée des
controverses voire des querelles qui n’inquiètent pas seulement les autorités. L’absence de
dirigeants reconnus entraîne des tensions entre les diverses petites Églises4. Nombre de ces
pseudo-prédicateurs qui s’intitulent évangélistes, ne sont rattachés à aucune Église
particulière et restent de ce fait incontrôlables, et sont souvent bien loin de la ligne orthodoxe.
Aux yeux de Pilatte, le manque de formation des évangélistes est un des facteurs de l’échec
de l’évangélisation dans les Alpes-Maritimes et en Italie. La bonne volonté de laïcs pieux
disposés à faire œuvre d'évangélistes n’est pas suffisante, ils deviennent « d’insipides
parleurs, dépourvus d'originalité, et ils prêchent sur tous les textes bibliques une homélie
toujours la même, quand ce ne sont pas des intellectuels desséchés ou des piétistes ignorants.
Sans études sérieuses ils divulguent les thèses les plus bizarres qui troublent l'Église bien plus
qu'elles ne la servent. Ces hommes doivent être outillés pour visiter, instruire, édifier les
protestants disséminés qui privés de tout secours religieux sont exposés à devenir la proie du
papisme ou de l'incrédulité.5 » Une définition de l’évangéliste semble donc nécessaire mais
plus encore, la « moralisation » de la fonction. Il met aussi en cause les divisions et
dispersions des Églises libres et indépendantes, leur manque de coordination et de
concertation affaiblit leur impact, des petits postes d’évangélisation créés dans les villages,
sont laissés à la dérive par manque de moyens, puis abandonnés. Tous dénoncent les procédés
traditionnels de l’évangélisation mais surtout l’incontestable anarchie dans le processus de
l’évangélisation.
Les protestants ayant enfin acquis plus de liberté d’action, ils entrent en compétition
avec les entreprises du clergé catholique. Ce que rappellent les rapports de l’Eglise
évangélique de Nice concernant les difficultés qu’ils éprouvent face aux Sœurs de la Charité6.
4
Termes employés pour désigner la création d’Eglises qui ne se rattachent pas à des fédérations et restent
totalement indépendantes, donc en marge des Eglises établies.
5
Archives Table vaudoise (Arch. TV), Lettre de L. Pilatte.
6
Les Sœurs de la Charité se consacrent au service des malades et au service corporel et spirituel des pauvres.
____
3
Les Archives nationales ou départementales sont lacunaires sur ces sociétés ou comités
d’évangélisation protestants du Comté qui sont liées à la bienfaisance, sans doute parce qu’ils
ne se sont pas tous déclarés officiellement. Outre les œuvres structurées émanant d’Eglises,
quelques-unes sont le fait de particuliers ou de groupes de dames fortunées. Seuls les rapports
des Églises nous donnent quelques indications mais celles-ci sont succinctes, parfois quelques
lignes seulement par année. Sans détails, il est difficile d’en tirer des statistiques. Il ne reste
parfois pour la recherche que les comptes recettes et dépenses de ces petits postes dépendant
d’organisations nationales, ecclésiales où des bénévoles s’activent pour aider les populations
en détresse. Les moyens mis en œuvre évolueront avec le siècle, les préoccupations
s’orientant fin des années 1880 plus particulièrement vers les enfants, les adolescents et les
militaires. L’évangélisation se fait également dans les prisons et les bagnes (Toulon, l’un des
plus grands bagnes de France qui pouvait contenir jusqu’à 4000 détenus ; Nice, définitivement
fermé en 1887).
Nous analysons ici, parmi les moyens de l’évangélisation, les écoles et les œuvres de
bienfaisance car elles proposent toujours des moments consacrés à la réflexion et à la prière.
Pour les évangélistes, il s’agit d’éduquer, moraliser et enseigner pour que le peuple s’élève de
sa condition. L’objectif des œuvres se transforment ainsi en missions sociales.
Des conférences
Tous les pasteurs donnent des conférences encore très surveillées par la police. Pilatte,
le pasteur de plus charismatique de la région est l’objet d’une attention particulière tant des
autorités civiles que des autorités catholiques. Une lettre de l’évêché du 20 janvier 1865 au
préfet des Alpes-Maritimes l’accuse de se livrer « à une critique violente de la confession
auriculaire et aurait de plus déversé l’injure sur la papauté et blâmé en termes amers et
outrageants les actes du chef de la communion catholique.7 » La police enquête mais conclut
qu’il ne fait que répondre aux propos véhéments d’un curé et classe l’affaire. En 1866, Pilatte
donne plusieurs conférences pastorales, intitulées Syllabus. Un titre choisi en réponse à
l’encyclique de Pie IX de décembre 1864 intitulée Quanta Cura, accompagnée d’un syllabus
détaillant les erreurs du modernisme et des idées nouvelles, condamnant tout à la fois le
rationalisme, le socialisme et le gallicanisme. En dépit des tracasseries, Pilatte continuera ses
conférences jusqu’à la fin de sa vie, il sera parfois poursuivi pour outrage, parfois vilipendé
dans des journaux pour ses déclarations fracassantes et sa tendance à dénoncer haut et fort
l’immoralisme de la société.
Les Conférences des Églises évangéliques du littoral
Devant l’afflux de personnes se disant évangélistes et le désordre créé par la diversité de
____________
Elles devaient avoir « pour monastère, la maison des malades ». Dès la création de cette communauté, les
religieuses allaient dans les rues et s’occupaient des pauvres malades jusque dans leurs maisons. Plus tard, elles
eurent soin des malades dans les hôpitaux.
7
ADAM, 3v314, Surveillance de la propagande protestante.
4
ces ecclésioles, en 1867, quelques pasteurs sous l’égide du pasteur Pilatte, décident de se
rassembler afin de coordonner leurs efforts et faire la synthèse de leur travail. Pilatte inaugure
ces réunions intitulées Conférences des Églises évangéliques du littoral de la Méditerranée8.
Ces conférences réunissent les pasteurs des Églises libres (non concordataires) du littoral de la
Méditerranée ; elles sont biennales, se tiennent dans différentes villes (Menton, Cannes, Nice,
San Remo). Géographiquement, du côté italien, leur champ d’action inclut les villes qui
faisaient partie du Comté de Nice avant l’annexion, du côté français, elles englobent les villes
du littoral jusqu’à Marseille, et quelques villes de l’arrière-pays relativement accessibles,
comme Vence ou Grasse. De nombreuses difficultés sont à résoudre, elles sont d’ordre
externe, la déchristianisation de la population qui ne voit, le plus souvent, dans
l’évangélisation qu’un moyen de résoudre ses problèmes, « les hommes qui préfèrent aller au
bistrot ou s’adonner aux jeux »9. Les difficultés procèdent d’aussi de l’organisation interne.
Difficultés à réguler et contrôler les évangélistes, collecteurs, colporteurs, et à coordonner
leurs efforts. Difficultés d’entretenir des contacts réguliers avec les localités éparpillées dans
les campagnes (La mobilité des évangélistes et missionnaires annihile toute relation
personnelle nécessaire au converti déjà isolé par sa conversion). Difficulté de maintenir les
postes (dès qu’un évangéliste s’en va s’il n’est pas remplacé immédiatement, les familles
s’étiolent, quand elles ne déclenchent pas l’hostilité du voisinage). Difficulté de transmettre
une religion qui base ses fondements sur la lecture de la Bible quand la population est plus ou
moins analphabète. Et il faut le signaler, le manque de formation des évangélistes choisis un
peu rapidement parmi les convertis n’offrent pas les garanties d’une théologie correctement
assimilée.
Ce sont « des réunions où l’on s’entretiendra librement, fraternellement de tout ce qui
peut favoriser le développement de ces Églises »10. Les membres se réunissent en séances
privées et publiques celles-ci étant plus particulièrement destinées à la prédication avec une
grande insistance sur le Réveil religieux. En séance privée, la réflexion se focalise sur les
moyens d’atteindre la population en vue de l’évangéliser et la manière de développer les
« œuvres », noms donnés à cette époque aux postes où se réunissent quelques chrétiens.
Quelques années plus tard, la situation économique s’étant dégradée, l’on parlera plutôt de
mission et l’évangélisation comportera l’éducation. La première réunion des Conférences a
lieu à la chapelle du Riou à Cannes. On y reconnaît les noms de William Bird, représentant
l’œuvre évangélique de Vence, Léon Pilatte pasteur à Nice, Emilien Rey, futur pasteur,
Espenett, pasteur à Cannes, les Marrauld, l’un pasteur à Cannes et son fils, licencié en
théologie, Th. Boubila, évangéliste, Charles Luigi, pasteur adjoint à Nice, J. Truy, instituteur
évangéliste, Cordes et Hocart, pasteurs de passage, Delapierre, pasteur à Menton, Emilien
Rey, « ministre du Saint Évangile » à Cannes, Burn Murdoch de l’Église presbytérienne
8
Procès-verbaux des Conférences des Églises évangéliques du littoral de la Méditerranée. Rapports de 1867
à 1884
9
Ibid.
10
Ibid.
5
d’Écosse. Des laïcs y sont aussi conviés, médecins ou négociants : Biéler, De Valcourt,
médecin à Cannes, Verre, négociant à Cannes. Au fur et à mesure des années, les membres
changent selon les affectations des uns et des autres.
Les rapports des activités des Conférences des Églises évangéliques du littoral
soulignent les efforts fournis. Un pointage est effectué concernant les villes où des
évangélistes sont installés et ont obtenu des conversions. À Cagnes, l’évangéliste Bird compte
dix à douze pères de famille, à La Gaude neuf à dix protestants, un culte est célébré tous les
dimanches. A Vence et à La Colle une petite communauté se développe, ainsi qu’à Clans
pourtant situé à 55 kilomètres au nord de Nice, à Carros, un petit noyau de fidèles s’est
constitué. A Cannes, Espenett rassemble les protestants des colonies étrangères. À Antibes, le
pasteur Marrauld prêche devant un auditoire d’étrangers et de soldats. À Opio, l’évangéliste
Camatte réunit une douzaine de personnes. À Grasse une réunion a lieu une fois par mois
pour de jeunes gens allemands travaillant dans les parfumeries « mais ce public est dispersé et
peu fidèle aux réunions ». À Hyères, l’évangéliste Girard s’occupe d’une cinquantaine de
personnes. Il existe également des postes au Muy et à Draguignan où Samuel Marrauld
évangélise. A Vidauban, des catholiques assistent aux réunions. Toulon compte 150 à 180
protestants. À Menton, l’évangéliste Van Eick officie dans une chapelle qui doit son existence
à de généreux bienfaiteurs, dont le pasteur Delapierre qui étend son ministère aux protestants
de Vallecrosia, Bordighera et San Remo (Italie). A Marseille l’œuvre de l’Église libre compte
42 membres mais, souligne Charles Luigi, « elle a sa raison d’être ne serait-ce que pour
affirmer le grand principe de la séparation de l’Église et de l’État »11. Dans cette ville,
l’évangélisation est secondée par « une femme de la Bible »12 ; ainsi le ministère des femmes
commence à être évoqué.
De manière générale, les pasteurs soulignent que l’évangélisation se heurte, non
seulement à l’opposition des prêtres catholiques mais aussi au problème de la langue c’est-àdire à l’ignorance du français dans les campagnes et à la difficulté à trouver des évangélistes
parlant la langue d’Oc ou le niçois. C’est un des obstacles majeurs auxquels ils ont à faire face
dans l’évangélisation de l’arrière-pays. Mais les membres se plaignent aussi de l’alcoolisme et
de l’indifférence des populations et la nécessité de réorganiser sans cesse les communautés.
En tout état de cause, tous préfèrent s’adresser aux chrétiens (traduire catholiques) plutôt
qu’aux « incrédules ». Dès 1871, petit à petit, les postes d’évangélisation situés en Italie,
Bordighera, San Remo et Vallecrosia tendent à disparaître13.
En 1880, La plupart des pasteurs des Conférences évangéliques du littoral s’ouvrent aux
pasteurs de l’Église nationale (concordataire), les décisions prises n’ayant pas un caractère
obligatoire pour les Églises qui y ont part et les pasteurs mettent leurs espoirs dans l’Église
réformée de France en train de se rénover.
11
Conférences des Églises évangéliques du littoral méditerranéen.
Ibid..
13
Ibid.
12
6
L’École Sainte-Philomène
Partant du constat que la Société centrale d’évangélisation ainsi que la Société
évangélique sont en déficit de personnel, que les facultés de théologie ne sont pas en mesure
de former suffisamment de gradués pour combler les vacances de postes, et que les
évangélistes sont peu formés, Pilatte crée une école selon des idées qu’il estime nouvelles,
pour une meilleure formation des futurs évangélistes14. L’école est installée dans une propriété
appelée Villa Sainte-Philomène mise à sa disposition par une amie. C’est une propriété de
sept hectares située sur la colline de Rimiez, à une lieue de la ville, la distance que peut
parcourir un homme en une heure. Il s’y rend le plus souvent à cheval15. Un potager produit
des légumes pour les élèves et les professeurs. Le règlement est à l’avant-garde sur certaines
questions : les étudiants sont priés de fumer dans le jardin et non dans les locaux, ils cultivent
fruits et légumes. Dès son ouverture, douze étudiants pensionnaires, dont l'âge varie entre 19
et 44 ans, se sont inscrits. D'origines sociales diverses, souvent modestes, appartenant soit à
l'Église réformée, soit à l'Église libre, ils viennent de Suisse, de Belgique ou des Vallées
vaudoises. La discipline est stricte et durant le professorat d’Hyppolite Draussin quinze élèves
seront renvoyés pour inconduite, mauvais caractère ou incapacité. L’école est gratuite et
fournit les livres, les élèves n’ont à leur charge que les vêtements et le blanchissage. Sans
atteindre le niveau des études de théologie des facultés, l'enseignement et les programmes
sont sérieux. Pour y entrer, ils sont soumis à un examen rigoureux16. Pilatte donne des cours
de lecture, d’élocution, d’exégèse, ainsi que des cours de controverses ou « exposition et
réfutation des erreurs de l'Église romaine », de l’apologétique, de l’homilétique, et des cours
théoriques et pratiques d’évangélisation. Les étudiants qui sortent de cette école sont
évangélistes, pasteurs, instituteurs. En attendant leur diplôme, ils sont envoyés dans divers
endroits de la ville pour s’essayer à la prédication et aux débats. Au fil des années, le nombre
des candidats va pourtant en diminuant. L'école doit fermer en 1886 à cause de la concurrence
d’écoles du même type qui se sont ouvertes. Le pasteur Fournier, lors d’une des Conférences
des Églises évangéliques des Églises du littoral de la Méditerranée, indique que la question
des missionnaires et évangélistes reste cependant entière.
Les Œuvres de l’Eglise vaudoise
À partir de documents recueillis dans les archives des Églises, il est possible de retracer
leurs activités. Chaque année, un rapport relatif au budget de l’Église est imprimé et distribué
qui précise leurs objectifs : les actions caritatives ont d’abord pour mission d’apporter une
aide alimentaire aux indigents. Les noms des donateurs et le montant de leurs dons sont
publiés, ainsi que les souscriptions, donations et legs.
14
Hippolyte DRAUSSIN, L'École de Nice Sainte-Philomène, Histoire d'une école d'évangélistes, 1874-1886,
Cahiers de l'Évangélisation n° 7, Paris, Société centrale évangélique, 1928.
15
Sous l’Ancien régime, une lieue équivaut à 4,678 km. Le bâtiment existe toujours dans le quartier de
Rimiez à Nice.
16
Arch. TV, Lettres de Léon Pilatte 1856-1872, et lettre de 1881.
7
Le Comité d’évangélisation17
Un nouveau « Comité d’évangélisation » est créé en 1878 afin de centraliser et de
coordonner les œuvres d’évangélisation. Il regroupe les évangéliques de toutes dénominations
et de toutes nationalités, et réunit les responsables de toutes les Églises protestantes et
anglicanes des Alpes-Maritimes ainsi que des laïcs. On note les noms d’A. Fournier, Thomas
Clarke, R. Henderson, ancien chapelain de l’Église d’Écosse, A. Le Jeune, Jacques
Weitzecker, pasteur de l’Eglise vaudoise, Rivier de Rham, Herbert-A. Venable de l’Église
anglicane, Victor Juge, un notable niçois et le Colonel Kelly. Les membres fondateurs se
donnent pour objectif de « tenter de faire pénétrer quelque lumière chrétienne dans les rangs
les plus obscurs et les plus négligés de la population niçoise. »18 Ils souhaitent donner à leurs
réunions un caractère populaire comme celles de la mission Mac All qui vient de s’installer.
Leur tâche est particulièrement difficile, pour deux raisons : les pasteurs et évangélistes ne
parlent pas la langue du peuple qui n’a pas encore acquis le français et ils sont en butte à des
manifestations hostiles, parfois violentes. Prêchant l’évangile, ils répugnent à faire intervenir
la police malgré les exactions qu’ils subissent.
L’afflux des Italiens dans la région oblige l’œuvre d’évangélisation de l’Église
évangélique de Nice à se scinder en deux branches et à créer des groupes en français et en
italien. Ils ont ouvert deux salles, l’une, rue droite dans le Vieux-Nice, dans un local qu’ils
louent à la Société de secours mutuels, l’autre rue Sulzer19. Ces œuvres établissent chacune
leur propre rapport. Les documents montrent, sous son véritable jour, ce monde de petites
gens, tantôt décidés à s'en sortir par le travail coûte que coûte, tantôt attirées par des
raccourcis, comme la mendicité, le vol ou la prostitution. Un monde peuplé de tailleurs de
pierres, de mineurs, de cordonniers, de terrassiers, de cultivateurs, de journaliers prêts à tout
effort pénible, ou les Piémontais et les Ligures priment avec, cependant, d'importants noyaux
de "Perugini" (Città di Castello et ses environs) et de Calabrais (Papasidero et Maierà dans la
province de Cosenza).
La branche italienne
L’œuvre italienne est orientée vers les milieux les plus démunis. Les émigrés italiens
sont de plus en plus nombreux, sans famille, souvent désœuvrés, en perte de repère, pas
toujours bien appréciés par les Français quelles que soient les catégories sociales. D’autres
salles sont ouvertes dispersées dans les quartiers populaires de la ville tant les besoins sont
énormes : rue Lamartine et Place de la République (actuellement place Garibaldi20). Les
bénévoles qui se consacrent à ces œuvres ne réussissent pourtant pas à pérenniser la
17
Rapports des années 1879, 1880, 1881.
Rapport des Conférences.
19
Jean-George Sulzer (1720-1779) est le premier écrivain de langue allemande à avoir écrit sur Nice. La rue
Sulzer, anciennement, Camin Sant Eligi, se trouve entre la rue Saint-François-de-Paule et le quai des Etats-Unis
à Nice.
20
Place Garibaldi : le nom changea souvent. Elle fut appelée place de la République sous la Révolution.
18
8
population. Ils ont à faire face à deux problèmes majeurs et récurrents : ils parlent le niçois ou
l’italien, et les réactions inamicales d’une population profondément catholique attachée à ses
traditions et sa conception de la religion. Suite à certaines réactions « musclées », certaines
salles devront être fermées rapidement. Les réunions ont plus de succès dans des salles moins
identitaires comme la salle de la rue Sulzer où les causeries n’ont pas un caractère religieux
trop affichés car les évangélistes y proposent des conférences culturelles, scientifiques et
historiques.
En 1881, la branche italienne est reprise par le pasteur Arturo Muston21, pasteur
auxiliaire de l’Église évangélique de Nice, aidé de Vito Calabrese22. L’œuvre remporte alors
un grand succès. Le rapport du pasteur Muston est établi en français et en anglais, ce qui
confirme que les Britanniques en sont les principaux bienfaiteurs. A ses débuts, l’œuvre
regroupe 120 à 150 personnes. La population féminine la fréquentant est importante et
estimée à près de la moitié des participants. En 1882, l’œuvre se sépare définitivement de la
branche française alors dirigée par J. Weitzecker, pasteur de l’Église évangélique vaudoise.
La colonie italienne atteint en 1883 les 20 000 résidents auxquels il faut ajouter les Italiens ne
séjournant que l’hiver pour leur travail. L’Église évangélique vaudoise intitule alors sa
branche italienne Œuvre italienne d’évangélisation ou encore Œuvre d’évangélisation de
langue italienne à Nice. Mais cette année marque le début d’une crise économique qui ne
durera pas moins de 10 ans ; en 1884, 10 000 italiens se voient contraints de quitter la ville par
manque de travail. L’Œuvre s’en ressent. En 1885 l’Église évangélique ne pouvant plus
assumer son financement, s’en sépare. L’œuvre prend alors le nom d’Œuvre d’évangélisation
en langue italienne. Elle reste cependant attachée à l’Église évangélique quoique leurs deux
comités soient complètement autonomes financièrement23. En 1885, Muston appelé à Palerme,
l’œuvre est reprise par les pasteurs D. Buffa et G. Petrai mais les années suivantes voient
s’accumuler les difficultés : les ouvriers italiens s’installent à Nice de plus en plus
temporairement ; cependant l’on note encore sept à dix conversions bon an mal an. Les
pasteurs Petrai, en 1886, puis Maurin en 1890, se succèdent.
Outre ces difficultés, le terrible tremblement de terre de 1887 fait fuir les touristes
hivernants qui se rendent à la gare pour rentrer dans leur pays. Dans la ville, tout est désolé,
des habitants ont quitté leur maison et se retrouvent dans la rue et sur les places publiques.
Ceux qui ne peuvent quitter la ville passent la nuit sur les grands boulevards ou sur la plage ;
ou bien encore ils restent à Cimiez et sur la colline du Château, assis sur des chaises ou
couchés sur des matelas. Toutes les voitures, omnibus et wagons qu’on peut louer servent de
logement à des familles entières. L’œuvre italienne de bienfaisance doit faire face, tandis que
le nombre d’indigents augmente et les recettes diminuent du fait de l’absence des riches
21
Arturo Muston. Né à Turin 28 décembre 1856. Membre du Comitato di evangelizzazione (1892-1902,
1904-1905) ensuite président de 1906 à 1913, décédé à Turin le 14 janvier 1941.
22
Arch. TV, Délibération de la Commission d’évangélisation du 6 juin 1860 au 28 juillet 1886.
23
Arch. TV, Carton 49, fasc. 7, Conseil, Lettres de A. Le Jeune, secrétaire, au président de la Commission
d’évangélisation, 23 décembre 1885.
9
touristes. Néanmoins, ils ouvrent une école du dimanche pour « les enfants des rues »24. Mais
suite à la décroissance continue de la population italienne en 1895, le Comité d’évangélisation
de l’Église vaudoise ne pouvant plus assurer son financement, ni le salaire des évangélistes, le
poste est supprimé et les fidèles invités à se rapprocher de l’Église évangélique vaudoise de
Nice, Rue Gioffredo, où les cultes ont lieu alternativement en français et en italien.25 Elle
s’intitule alors Œuvre italienne d’évangélisation à Nice et subsiste avec difficulté durant trois
ans sous la direction du pasteur vaudois Costabel. Les années suivantes voient s’accumuler les
difficultés.
La Chiesa Evangelica Italiana
Les titres attribués à ces œuvres montrent l’ambiguïté dans laquelle elles se trouvent.26
Pour répondre aux besoins des Italiens en cette période, une nouvelle chapelle est ouverte près
du port, Place Garibaldi, la Chiesa Evangelica Italiana. Leur registre est co-signé par les
pasteurs évangéliques Giovani Petrai puis Giovani Daniele Maurin en 188927 et 28. Lors des
réunions, le pasteur est assisté de Vito Calabrese. Alberto Costabel laisse supposer que cette
communauté fut toujours réduite. Les pasteurs n’ont d’ailleurs effectué que quelques actes de
baptême. Le poste de pasteur est supprimé en 1895 pour des raisons financières. Le nombre
d’Italiens qui étaient évalués à plus de 20 000 âmes s’est considérablement réduit. Ils sont
donc pris en charge par le pasteur de l’Église évangélique vaudoise, rue Gioffredo où des
cultes ont lieu à intervalles réguliers en italien. Une société de travail se tient tous les lundis à
la chapelle29.
La branche française
Cette œuvre n’eut jamais le succès de la branche italienne et les renseignements fournis
sont pauvres de descriptions des actions menées. Le Comité d’évangélisation ouvre une salle
pour l’évangélisation de la population francophone à l’image de l’œuvre de Mac All. C’est un
étudiant de la faculté de théologie protestante de Paris qui prend en charge son organisation.
Les réunions rassemblent principalement des ouvriers. Lors des réunions d’évangélisation, ils
sont appelés à la conversation et au salut, ils apprennent des cantiques.
24
Arch. TV, Rapport de la Mission intérieure. Cette œuvre qui distribue des repas chauds aux nécessiteux,
existe toujours.
25
Arch. TV, Rapports de l’œuvre d’évangélisation de langue italienne à Nice de 1883 à 1895 et courriers.
26
Arch. TV, Ibid.
27
Jean-Daniel Maurin fait la connaissance de Frida Mader, fille du pasteur Mader de l’Église allemande qui
tient l’harmonium. Elle n’a pas encore 18 ans mais malgré les réticences des parents, les deux jeunes gens se
marient dès le 31 mars 1892. Peu après, Maurin est nommé pasteur itinérant de l’Église vaudoise de Londres. Ils
eurent deux filles Elena (Londres 29 août 1893 - ?) et Sylvia (1er juin 1901-Gènes 1990)
28
ERN, Chiesa Evangelica Italiana- Nizza Marittima - Battesimi - Matrimonii - Sepolture (1886 -1895).
29
Arch. TV, Lettre de M. Mittendorf, 1876.
10
La Chiesa Cristiana Evangelica Italiana
Quelques émigrés originaires du Piémont se réunissent et fonde en 1895 une assemblée :
la Mission évangélique italienne qui s’installe 4 Rue Papon à Nice lorsque un Anglais très
fortement influencé par le méthodisme, M. Newberry prend en main le groupe30. L’on
remarque aussi ces assemblées à Vallauris, Antibes, Saint-Laurent-du-Var. A l’origine elles
étaient italophones mais se francisent petit à petit. Elles font parties des Communautés et
Assemblées évangéliques de France. Sous l’impulsion de M. Newberry, la Mission
évangélique italienne se réorganise et prend le nom de Chiesa Cristiana Evangelica Italiana.
Elle est alors fortement marquée par le méthodisme. Elle réunit quelques 25 membres puis
ouvre une deuxième salle rue Bonaparte. Suite à la loi de séparation des Églises et de l’État,
les Italiens déposeront les statuts de l’Église chrétienne évangélique italienne de Nice le 4
décembre 190631.
Les Sociétés de Secours mutuel
En France les sociétés de secours mutuel sont réglées par la loi du 1/4/1898 qui impose
que ces sociétés soient administrées et dirigées seulement par des citoyens français. Cette loi
admet cependant l'existence de sociétés d'étrangers qui peuvent, exceptionnellement, choisir
les administrateurs parmi leurs associés. La différence avec les sociétés françaises est due au
fait qu'elles doivent préalablement être autorisées par un décret ministériel, toujours
révocable. Leur nombre augmente rapidement. A partir de la fin du XIXe siècle l'immigration
italienne dans le département des Alpes-Maritimes est très importante, surtout celle de
provenance des régions limitrophes, Piémont (31 %), et province de Cuneo. Ensuite viennent
la Ligurie (8 %), l'Ombrie (7 %), la Toscane, la Lombardie et les Marches. Les métiers
exercés par les Italiens sont d’une grande variété : ouvriers, paysans, cireurs, marchands
ambulants, personnel d'hôtel, artisans, commerçants, employés. La majeure partie de ces
travailleurs sent bientôt le besoin de se réunir en sociétés de secours mutuel, Elles sont
dirigées dans la plupart des cas par des notables du département comme la Société de
Bienfaisance italienne en 1886 et la Fraternité vaudoise.
La Fraternité vaudoise
Il ne faut pas la confondre avec les Fraternités qui émanent des sociétés de missions et
qui deviennent des Églises missionnaires différentes des Églises établies. Celle-ci est une
société de secours mutuel32, une des rares sociétés de secours italiennes autorisées. Cette
fraternité a pour but d’aider les ouvriers vaudois en cas de maladie et de besoin. Les membres
30
Ce groupe existe toujours.
ADAM 3V368, Cultes et J.O. du 23/12/1906.
32
ADAM 001 J0603, Demande à la préfecture pour se constituer en société de secours mutuel sous le nom de
Fraternité vaudoise.
31
11
paient une cotisation en fonction de leur âge.33 Les dirigeants sont des notables, hommes de
loi et médecins. C’est une organisation apolitique de travailleurs, une société d’entraide et non
à proprement parler de bienfaisance. Toutefois étant donné que La Fraternité vaudoise est une
société qui regroupe essentiellement des Vaudois du Piémont avec une dénomination
chrétienne (le nom est choisi en mémoire du fondateur du mouvement vaudois, Pierre Valdo),
nous avons donc opté pour l’inclure dans le chapitre évangélisation, avec toutes les réserves
que cela comporte. Cette société est fondée en 1897. C’est une société étrangère donc tolérée.
De ce fait, elle tient à rester extrêmement discrète et nous n’avons pour toute information que
son cahier de procès-verbaux. Confrontée au climat de suspicion contre les Italiens, elle
s’abstient de réunions trop voyantes. Fait tout à fait exceptionnel pour l’époque, elle est
autorisée par arrêté du ministre du Travail et de la Prévoyance sociale le 17 décembre 1907
grâce à l’aide du député (protestant) de la Charente inférieure, Eugène Réveillaud et d’Ernest
Lairolle, membre de l’Eglise vaudoise, conseiller municipal de Nice, président de la
fédération des sociétés de secours mutuels à Nice34, ardent défenseur des mutualités qui
améliorent la condition des ouvriers, non seulement au point de vue matériel mais aussi
moral.
Autres œuvres protestantes
Sous l’impulsion d’un certain féminisme en France, de plus en plus de femmes ou
jeunes filles de la bourgeoisie s’engagent dans l’action en faveur des jeunes filles pauvres et
esseulées.. Elles restent cependant encadrées par des hommes. Certaines cependant ont une
direction essentiellement féminine comme le Société des fourmis. Ces sociétés dirigées par
des laïcs ont le plus souvent en leur sein un pasteur pour le secours spirituel, raison pour
laquelle nous les signalons parmi les moyens de l’évangélisation. De plus, elles sont en
contact régulier avec l’Eglise vaudoise.
Les Maisons hospitalières pour jeunes filles
La situation des jeunes filles venues des montagnes a préoccupé les autorités tant civiles
que religieuses dès le début du siècle. Déjà en 1859, Pilatte recommandait à son ami le pasteur
Meille de décourager les Vaudois d’émigrer à Nice en hiver : « ils n’y trouveraient pour la
plupart que la misère et la corruption35. » La Maison hospitalière pour jeunes filles sans place
est mentionnée pour la première fois en 1877 à Nice dans un rapport du pasteur Weitzecker
qui indique qu’elle est surtout fréquentée par des jeunes filles vaudoises qui sont à la
recherche d’un emploi à Nice. Cependant nous n’avons pas trouvé de documents ni de rapport
spécifique concernant son installation à Nice. Elle n’est pas répertoriée sous ce nom dans les
33
ADAM 001 J0603, Procès-verbaux du conseil d’administration de la société de secours mutuel « La
Fraternité vaudoise à Nice ». Édouard Pilatte sera sollicité pour y être le médecin référent mais il refusa d’y
participer
34
Appelé à Nice « l’Apôtre de la mutualité »
35
Arch. TV, lettre de L. Pilatte du 10 décembre 1859.
12
documents administratifs des Alpes-Maritimes. Plusieurs maisons de ce type sont ouvertes
dans le département. Ce sont des maisons d’accueil pour jeunes filles qui viennent se placer
comme domestiques. Le besoin est urgent. Elles sont constituées sur le modèle anglais tel les
Unions chrétiennes de jeunes filles (UCFJ). La même Maison existe à Cannes créée par le
pasteur Bonnefon en 1883 sous le nom de Maison hospitalière pour domestiques femmes. Les
difficultés ne manquent pas et la direction exprime sa peine à « gouverner » ces jeunes filles
qui ne veulent ou ne peuvent se plier aux règles. Il semble que celles-ci arrivent des
montagnes dans l’espoir de se placer mais non pas même les capacités à entrer comme
« bonne à tout faire » dans les maisons bourgeoises36. La direction préconise d’ouvrir des
écoles professionnelles pour leur apprendre le BEABA de l’entretien d’une maison et du
service. Les dames qui encadrent ces établissements sont récompensées par le titre de « dame
patronnesse ».
Union chrétienne de Jeunes Filles
Cette union apparait vers 1888 dans les Alpes-Maritimes. Le public visé est celui des
jeunes filles qui viennent se placer comme domestiques et sont fragilisées par la vie urbaine.
Elles obtiennent un soutien matériel mais le but est aussi d’évangéliser et de moraliser cette
partie de la population. Les foyers de jeunes filles accueillent des ouvrières ou employées et
porteront parfois le nom de Foyer des ouvrières. En 1904, l’épouse d’Edouard Pilatte, fils du
pasteur Léon Pilatte, et Mme Fouques installeront un Foyer de la jeune fille, nommé encore
Solidarité féminine, au 23 rue Paradis. Sous les auspices de l’Union nationale des Amies de la
Jeune fille, ce foyer offre aux jeunes filles en recherche d’emploi un toit et un lieu de
restauration. Il est ouvert à toutes jeunes femmes quelle que soit sa religion.
L’Union chrétienne des Jeunes Gens
Cette Union est créée en 1901. Une école du dimanche est ouverte pour les enfants des
rues aidée par l’Union chrétienne des Jeunes Gens dont Louis Bost prendra la présidence en
1901. Emanation française de l’YMCA créée dans la mouvance du Réveil, leur comité prête
un local à l’œuvre italienne, et procure son soutien lors de l’école du soir pour les adultes.
La Société des fourmis
Cette organisation apparaît à Nice dès 1899. Organisées en groupes de dix, eux-mêmes
sous l’autorité d’une présidente, les jeunes filles dites de bonnes familles selon la
terminologie de l’époque, sont mobilisées pour s’occuper des pauvres, confectionner des
vêtements. Plus tard cette société elle prendra le nom d’Œuvre de la fourmi.
Les Missions
Outre les œuvres d’évangélisation ou de bienfaisance contrôlées par l’Eglise vaudoise,
le dernier quart de siècle voit apparaître des Missions envoyées de Paris, parfois dirigées par
36
Arch. TV.
13
des pasteurs étrangers. Ce sont des hommes envoyés dans des villes par une structure qui les
contrôle. Ces missionnés protestants d’avantage portées vers le social, entrent en relation avec
les Eglises protestantes en place pour leur apporter leur savoir-faire. Les rapports des Eglises
nous fournissent peu d’indications sur leurs actions et leurs difficultés. Ces œuvres vivent de
collectes effectuées tant dans le pays qu’à l’étranger et du produit des ventes de charité lors
des fêtes organisées par des particuliers. Elles ont plus de moyens que les œuvres de l’Eglise
vaudoise, aussi ce sont elles qui, le plus souvent, mettent à disposition un local pour
l’évangélisation. C’est ainsi que l’on retrouve les mêmes adresses pour les différentes
manifestations de bienfaisance de Nice. Elles apportent aussi leur aide en mettant à
disposition leurs employés.
La Mission Mac All
Cette œuvre s’installe à Nice en 1877 ; elle est très influencée par la Mission aux
ouvriers de Paris mise en place par le pasteur protestant écossais Mac All. Leur objectif est de
« re-christianiser » ou christianiser une population plus ou moins athée, une démarche qui
implique que la conversion doit faire l’objet d’une expérience religieuse. Mais à la différence
de la situation parisienne, le protestantisme ne jouit pas dans les Alpes-Maritimes, d’une
opinion bienveillante. Pour séduire et convaincre, leurs évangélistes sont dans l’obligation de
créer des petites communautés qui se situent loin des institutions. Selon le modèle anglais,
leurs missionnaires entreprennent de lutter contre la délinquance par l’éducation des enfants
des rues tout en annonçant l’évangile mais alors que leur but est la conversion, afin d’éviter
tout amalgame avec les Églises établies, ils n’administrent pas les sacrements alors que cela
constitue une de leurs vocations.
Dès l'origine, Mac All intègre dans ses méthodes et son message bien des traits
distinctifs du congrégationalisme37 : chaque Église locale est souveraine, le droit et le devoir
de la communauté est de se prendre en charge face à des autorités ecclésiales. D’autre part, la
Mission est conçue sur le modèle des missions lointaines dans le monde non chrétien. Dès sa
création c’est une mission en marge des Églises traditionnelles françaises. Il faut sortir le
prolétariat de sa condition passe aussi par l’éducation et l’apprentissage de bons
comportements c'est-à-dire d'une éthique38. Dans le sillage des revivalistes, ils souhaitent
organiser une Église de militants dont les membres se distinguent par leur comportement mais
aussi leur habillement, leur éducation. Prédications de type évangélique, services sociaux,
distribution de soupe, lutte contre l’alcoolisme, règles morales rigoureuses, ils ont également
des ambitions culturelles, donnent des cours de catéchisme, ouvrent une bibliothèque. Cette
Mission se donne donc des objectifs sociaux, mais non politiques, si l'on en croit les
documents de cette époque. Convertir au christianisme, annoncer le Salut par Jésus Christ,
cette idéologie se construit à partir des Actes 16 verset 9, intitulé l'appel du Macédonien
souvent cité comme un fondement biblique de la mission envers les pays non-chrétiens. Lors
37
38
Historiquement, ce sont des Églises indépendantes formées en Angleterre et aux Etats-Unis.
cf. Co 7,17-24 : L'éthique est libératrice, elle libère de la convoitise d'être autre chose que ce que l'on est.
14
des réunions, lectures de la Bible, prières, chants se succèdent toutefois ils se gardent de
controverses confessionnelles. Des évangélistes d’autres horizons les rejoignent dont un frère
morave. Une école du dimanche est ouverte ainsi qu’une classe biblique. Mais les animateurs
admettent que les résultats sont insatisfaisants.
Deux salles soutenues par la mission Mac All sont ouvertes à Nice, au centre de la
Vieille Ville. C’est là que se concentrent les émigrés italiens et l’on parle de « petite Italie ».
Leur condition est plus dure que celle des Français, d’une part, ils sont moins bien payés et
d’autre part, ils envoient leur maigre paie à leur famille restée au pays. Cette œuvre change
plusieurs fois de nom et d'adresse, selon les aléas religieux, politiques et économiques,
français et italien de la région. Quelques années plus tard la Mission Mac All emménage au 6
Place de la Liberté (actuellement Place Wilson) sous la direction du pasteur Louis Biau, ami
de Ruben Saillens, et Moody Stuart, un pasteur écossais. Les pasteurs Ch. Greig et Dutoit
prennent le relais en 1898. Cette mission a également des implantations à Cannes et à Cagnes
dirigée par M. Werber ; elle tente une implantation, sans grand succès, à Ajaccio et à Bastia.
Ruben Saillens (1855-1942)
C’est auprès de la Mission aux ouvriers de Paris et au contact de Mac All que Ruben
Saillens a décidé d’être évangéliste. Il est consacré pasteur en août 1879, rompt avec la
mission Mac All. Dès son arrivée à Nice en 1890, R. Saillens prend la direction des réunions
populaires instaurées par l’Église évangélique puis il se rapproche de l’Église baptiste. En
1891, une subvention du comité baptiste de Paris lui est accordée pour ouvrir une salle
d’évangélisation rue Grimaldi où sont organisées les premières réunions. Le 28 juin 1892 a
lieu officiellement la constitution de l’Église baptiste de Nice, dans la même rue. Le même
jour il baptise en compagnie du pasteur Robert Aurèle sept personnes dans la mer à SaintJean-Cap-Ferrat à « la manière de l’eunuque éthiopien d’Actes 8 ». De la rue Grimaldi, les
baptistes émigrent vers la place Masséna puis, au 18 rue Notre-Dame, et enfin, construisent un
temple au 13, rue Vernier en 1902. Cette Église comporte en 1901, 47 membres, c’est-à-dire
ayant fait profession de foi, dont la moitié sont des catholiques convertis. Sa mission
effectuée, Saillens appelé à fonder d’autres missions quitte Nice.
La Mission intérieure
C’est une des grandes œuvres d’évangélisation de la France qui pratique l’alliance
évangélique et laisse beaucoup d’autonomie aux œuvres locales. Ce nom de Mission
intérieure créé par le pasteur Réveillaud, est emprunté aux théories sur la mission qui
commencent à s’élaborer de manière systématique. Les mouvements portés par le Réveil sont
convaincus qu’ils ont une mission : pour certains, ce sera la « re-christianisation » de la
France qu’ils appellent « mission intérieure », d’autres préfèrent la « mission extérieure »
dans les colonies. Ces missionnaires s’engagent dans des œuvres de bienfaisance, de charité,
de philanthropie. Leur méthode est d’aller de ville en ville (ou village) fonder des associations
à but religieux, dès qu’un groupe fonctionne, ils partent ailleurs. On retrouve les mêmes
personnes dans de nombreuses villes de France. Ils refusent de fonder des Églises mais se
15
veulent rattachés, même de loin, à l’Église officielle. La Mission intérieure prend ses racines
dans le piétisme et l’évangélisme social vu comme sanctification personnelle sans remise en
cause de l'ordre établi39. Ces prédicateurs ont conscience que dans le climat social,
l’évangélisation passe aussi par l’éducation, l’instruction donc l’enseignement, les aides
matérielles et spirituelles. Les réunions ont lieu dans des salles et non des temples, et ne
ressemblent pas à des cultes « orthodoxes », conforme à la tradition. Ces rencontres se
distinguent par l'insistance sur la conversion et par un type de piété exprimé par des cantiques
de type revivaliste et évangélique, et de nombreuses lectures de la Bible ponctuées par des
prières.
La Mission intérieure recrute l’évangéliste François Lavanchy, formé à l’école SaintePhilomène fondée par le pasteur Pilatte, qui réside à Gattières40. Dès 1880, Lavanchy
évangélise dans les cinq villages environnants dont il affirme être bien accueilli et considéré.
Cependant en 1881, la Mission intérieure est contrainte de lui retirer ce poste pour le
remplacer par un évangéliste du canton de Vence. Puis les œuvres d’évangélisation de Vence
et celle de Gattières, sous la direction du pasteur Espenett, sont bientôt rattachées au Comité
de la Mission intérieure. Très pugnaces, ils s’adressent aux catholiques pour les « convertir »
et bientôt, les adhérents sont tous d’anciens catholiques. A Nice, la Mission ouvre une école
du dimanche pour « les enfants des rues mais il y a une forte opposition de la part des Sœurs
de la charité » indique-t-elle dans son rapport41.
La Mission populaire
En 1881 la Mission intérieure, sous l’égide de Ruben Saillens, s’allie à la mission Mac
All et prend le nom de Mission populaire. Elle s’installe rue Droite au premier étage du palais
Lascaris, ancien palais des comtes de Nice. Puis, elle essaime à Cagnes et à Saint-Martin-duVar où elle s’installe dans une rue située près de la gare où l’on trouve une grande
concentration d’ouvriers employés par la PLM. La salle peut contenir 150 personnes. Le local
leur est loué par une Société de Secours mutuel. Des réunions populaires en français sont
mises en place par Ruben Saillens qui reprend l’œuvre inaugurée par son père42.
La Mission évangélique
La Société des missions évangéliques envoie en 1880 Louis Guibal (1856-1939) à Nice
pour des réunions populaires qui fonctionnent également sur le modèle de la mission Mac All.
Louis Guibal ancien pasteur de l’Eglise libre de St-Jean-du-Gard ouvre une salle de
conférence rue Droite dans la Vieille Ville dont le succès se maintint aussi longtemps qu’il
séjourna à Nice. Puis la mission déménage rue Lamartine. Le comité ouvre diverses salles
39
J.M. MAYEUR, C. et L. PIETRI, A. VAUCHEZ, M. VENARD, dir., Histoire du christianisme, T. 10, p. 873.
Il a épousé une jeune femme du cru, Ursule Guillerme, le 19 décembre 1877 en l’Église vaudoise
41
Arch. TV, Rapport de la Mission intérieure. Cette œuvre qui distribue des repas chauds aux nécessiteux,
existe toujours.
42
SHPF, T 1057, Rapport annuel 1er oct. 1880 au 30 sept. 1881.
40
16
d’évangélisation et organise l’évangélisation à domicile soutenue par l’instituteur Bonhotal43.
La mission est dirigée ensuite par les pasteurs Faithfull, Clavel, Biau44 et Chaignes. Dès la fin
de l’année, la Mission évangélique s’associe à la Mission Mac All et est réorganisée par le
pasteur Fournier qui ouvre, avec l’aide de son comité, une salle de lecture de journaux et de
livres, ainsi qu’une bibliothèque et fait inhabituel, il est signaler que l’on peut emprunter les
ouvrages. Des réunions d’édification sont mises en place ; le soir, le pasteur organise des
conférences qui traitent de sujets divers, scientifiques ou historiques. Elles sont fréquentées
par des ouvriers sans travail et des militaires en garnison à Nice et dans la région suite à la
militarisation des frontières. Devant le succès de cette salle, le comité envisage d’ouvrir une
troisième salle près du port pour remplacer celle de la rue Droite qui a dû fermer. Les pasteurs
Fournier et Saillens, leur mission accomplie, quittent Nice pour s’installer dans les milieux les
plus populaires de Marseille.
Regard sur l’évangélisation
Dès le début du siècle, le clivage entre les étrangers (dont font partie les Français), et les
Niçois, fait son apparition, nonobstant la religion. Ceux-ci sont perçus comme des gens riches
venant apporter troubles et désordres qui apportent d’autres façons de vivre, de faire, de
penser et font monter les prix des denrées et des habitations. Il est vrai que les mentalités
nordistes et méditerranéennes étaient incompatibles. L’étranger arrive avec une certaine
morgue vis-à-vis de la population, qui ne comprend pas ses mœurs, sa religion, sa richesse
ostentatoire. L’installation des nouveaux arrivants dans de nouveaux quartiers crée une
véritable coupure sociale. Les couches populaires et niçoises se concentrent dans la vieille
ville.
Les riches estivants ne peuvent se désintéresser totalement de la population niçoise qui,
dans son ensemble, vit dans le dénuement ; les autorités locales sont dans l’incapacité de faire
face à la misère endémique. Leur devoir de chrétiens leur impose d’apporter leur aide aux
défavorisés. Tous les rapports des budgets des Églises en témoignent, ils récoltent des fonds
pour les diverses œuvres de bienfaisance et d’assistance de la Ville sans distinction de
religion. Toutes ces églises et les œuvres de bienfaisance qui en dérivent ne cesseront
d’inquiéter les catholiques. En 1884, l’abbé François, dans son livre « Le protestantisme, Nice,
Cannes, Hyères, Menton »45 répertorie encore les « sectes » : « église anglicane, église
luthérienne, église calviniste, église des ritualistes, les Ritualistes sont issus de l’Église
orthodoxe ; la colonie russe est importante, l’église presbytérienne, etc. » Une suite de
dénominations qui pourrait provenir d’un amalgame de confessions. Mais il a raison sur un
point : ces congrégations sont très présentes sur le terrain ; chacune d’elles a de nombreuses
43
Arch. TV, Comité d’évangélisation à Nice et aux environs, deuxième rapport (1879-1880). M. Bonhotal
sera assassiné en 1880, nous n’en connaissons pas les raisons.
44
Le pasteur Biau dirigera Le Littoral évangélique créé en 1887, organe de liaison des Églises évangéliques.
45
Cf. Abbé FRANÇOIS, Le protestantisme dans les cités hivernales de la Méditerranée, Lons-le-Saunier,
imprimerie J. Mayet, 1884.
17
activités dont des œuvres de charité dans une région qui n’attire pas que les riches mais aussi
beaucoup de miséreux. C’est grâce à leurs œuvres qui ne font pas de distinction entre les
confessions que les communautés protestantes arrivent à se faire accepter par la population.
Certains protestants, de manière privée, aident les pauvres, ces œuvres préfèrent rester
discrètes quant à leur appartenance religieuse, tel le Foyer de la jeune fille, afin de ne pas
attirer l’attention. Les œuvres caritatives privées sont encouragées par les autorités locales et
il y aura beaucoup plus d’initiatives privées de ce genre dans les Alpes-Maritimes que dans le
reste de la France, sans doute à cause de la présence ostentatoire du luxe face à une pauvreté
endémique.
Si l’on compare deux minorités religieuses, les juifs et les protestants, il semble que le
protestantisme ait eu à subir plus de haine et d’antagonisme de la population. Les juifs dans
l’histoire du Comté eurent rarement à souffrir de mouvements populaires violents, ni
d’humiliation collective. Le juif fait partie du quotidien alors que le protestant représente un
danger. Leurs œuvres sont l’objet d’attaques, de violences et de sarcasmes, souvent elles sont
confrontées à la vindicte de petites gens, menée par le « petit » clergé très présent et très aimé
dans ces quartiers populaires. C’est le rejet de ce qui est encore considéré comme une hérésie,
une atteinte à la religion catholique.
Face aux difficultés rencontrées, qu’elles soient d’ordre externe, l’opposition des
instances catholiques qui ne s’est jamais affaiblie46, une déchristianisation certaine de la
population qui ne voit, le plus souvent, dans l’évangélisation qu’un moyen de résoudre ses
problèmes, ou d’ordre interne, les difficultés à réguler et contrôler les évangélistes et les
collecteurs, et à coordonner leurs efforts, l’évangélisation progresse lentement. Dans les
années 1880, certains postes commencent à être supprimés comme l’œuvre de Vence fondée
en 1851. Le Comité de la mission intérieure de Nice se retire des Réunions populaires en
français et des Réunions populaires en italien, les laissant sous le contrôle de la Mission Mac
All ou de l’Union chrétienne des jeunes gens.
L’absence de documents administratifs dans ce domaine ne permet pas d’avoir une idée
définitive et précise des progrès réalisés, les quelques pièces relatives à la propagande ou
encore aux écoles ne peuvent nous renseigner sur l’état réel de l’évangélisation protestante.
Le rapport des Conférences évangéliques du littoral qui s’étend de 1868 à 1900, ne nous
fournit pas de chiffres précis sur l’avancement et le développement de celle-ci si ce n’est les
noms de villes ou villages où quelques évangélistes officient et quelques indications sur le
nombre de « locaux » fréquentant les cultes ou les écoles. Les postes créés restent fragiles,
dès qu’un évangéliste s’en va, s’il n’est pas remplacé immédiatement, les familles s’étiolent.
Seules les demandes d’ouverture d’Églises permettent de se faire une idée, qu’elles fussent
autorisées ou non, de la création d’œuvres de bienfaisance, et le nombre de cimetières et de
tombes. La concurrence entre les confessions est vive surtout sur le terrain des œuvres
46
André Campan relève le souci constant de la Curie romaine face aux agissements de ministres anglicans et
vaudois. cf. Archives du Vatican in Nice Historique, 1960, p. 59.
18
caritatives, preuve s’il en est, que c’est là un vrai champ de possibilités pour l’évangélisation,
mais nous possédons peu d’attestations de conversion ou actes d’abjuration de catholiques au
protestantisme, et le diocèse de Nice n’en ont guère plus quant aux conversions de protestants
vers le catholicisme. Mais des Églises existent encore aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes.
Nous devons souligner certaines difficultés que rencontrent les évangélistes même si
elles ne sont pas dans les rapports : peu de routes le long de la côte et pas du tout entre les
villages dans les montagnes, une seule route rejoint Nice à Tende ; Clans qui est cité, est un
village perché à 650 mètres d’altitude dans la vallée de la Tinée, Gattières est un village
perché au-dessus du Var, situé à 300 mètres d’altitude. Donc un grand contraste entre les
villes de villégiature situées sur la côte et l’arrière-pays où règne une très grande pauvreté
soulignée par les inspecteurs de l’Académie qui évoquent les mêmes difficultés que les
évangélistes, en ce qui concerne l’enseignement, à retenir les enfants pour leur donner une
instruction : la misère, le dénuement, le manque d’argent les empêchent d’acheter le papier ou
le livre nécessaire quand ce n’est l’été le travail au champs et la transhumance, l’hiver les
sentiers impraticables. N’oublions pas non plus le problème de la langue qui ne fut pas le seul
fait des évangélistes protestants, les catholiques, dès 1860, furent confrontés aux mêmes
difficultés car avant l’annexion, les prêtres sardes souvent originaires du comté, enseignaient
et prêchaient en niçois. Les instituteurs de la République quant à eux étaient persuadés que les
Niçois parlaient l’italien. Quoique les sociétés d’évangélisation soient supposées s’occuper
des protestants disséminés, les hommes et les femmes qui composent toutes ces petites
ecclésioles sont, sauf exception, des convertis, d’anciens catholiques romains. Lorsque les
pressions se font insistantes nous en avons quelques échos dans les rapports :
- Le Comité d’évangélisation à Nice et aux environs, de la mission intérieure de Nice
1880 : « Nous ne pouvons pas dire qu’il se soit formé autour de nous un vrai troupeau,
ni même un noyau consistant d’amis décidés… […] manœuvres hostiles, systématiques. Des
bandes de jeunes gens moqueurs et de jeunes filles bruyantes se succédaient à dessein, riant
dans la salle et hurlant dans les escaliers. » Ces agissements vont jusqu’à des agressions
physiques.
1881 : « Mais la ville de Vence elle-même est restée jusqu’ici à peu près fermée à
l’évangélisation. Lors de décès : « trois ou quatre, malgré leur foi et leurs convictions
religieuses, ont été enterrés, par la volonté de leur famille, selon le rite catholique romain,
d’autres sont restés fermes dans leurs convictions malgré les obsessions du clergé romain. »
1882 : « Il y a des préventions persistantes et qui datent de loin » (concerne la mission
de Vence ».
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Rapport de l’œuvre d’évangélisation de langue italienne à Nice :
1883 : « […] Une forte opposition nous venant des sœurs de charité… »
1884 : « Notre école du dimanche, [est] en butte toujours à la violente opposition des
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ennemis de l’Évangile […] Le propriétaire de l’ancienne salle, cédant à certaines pressions
d’intolérance, le 28 septembre dernier, nous avait congédiés irrévocablement ».
1885 : « […] leurs parents, catholiques pour la plupart, se soucient fort peu de les voir
instruire selon les enseignements de la Parole de Dieu »
1887 : « Toujours les mêmes difficultés que par le passé […] les résultats que l’on peut
constater ne sont pas aussi grands que nous l’eussions désiré… »
Les Conférences évangéliques relatent des difficultés identiques et même des désordres
en Italie. Le comté qui a une identité forte n’est pas marqué en profondeur par les hivernants
étrangers ni même par les méthodistes italiens ou anglais. Nous avons bien conscience que ce
travail de répertoriation est à compléter ne serait-ce que par l’étude des documents se trouvant
encore dans ces diverses missions françaises et étrangères. Il reste beaucoup de questions.
Concernant les rapports avec la société niçoise, comment les évangélistes interprétaient-ils le
milieu et l’identité niçoise ? Les évangélistes ont-ils influencé ou modifié de quelque manière
que ce soit la vie et les usages du milieu niçois ? Ont-ils apporté un nouveau savoir-faire, une
richesse matérielle ou intellectuelle supérieure ? Concernant l’évangélisation :
l’évangélisation dans les Alpes-Maritimes fut-elle une réussite ? un échec ? Les rares
convertis ont-ils transmis leur foi à leurs enfants et fondé des générations de protestants ?
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