Jeu interdit
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rembobinage Jeu interdit Même si le cinéma américain a été, est et sera toujours une industrie dominante, il n’en reste pas moins un immense terrain d’expérimentation pour des cinéastes au succès légitimé par des œuvres marquantes par leur anticipation. Avec La Rumeur en 1961, William Wyler signait un « film-charnière » en abordant directement et sans tabous un sujet sensible à cette époque : l’intolérance vis-à-vis de l’homosexualité féminine dans la société américaine. Une œuvre renversante ! près le succès phénoménal de Ben-Hur en 1959, mettre un tel projet entre les mains de William Wyler, à savoir adapter une seconde fois pour l’écran la pièce de Lillian Hellman (The Children’s Hour en 1934), s’avérait très audacieux. Malgré un sujet délicat et aux antipodes d’une méga-production hollywoodienne, le talent et l’expérience de Wyler étaient tout désignés pour le mettre au mieux en images. En choisissant de le réaliser, le cinéaste aux mille récompenses pouvait affronter les critiques la tête haute, à l’image d’Audrey Hepburn s’opposant fièrement aux villageois sceptiques à la fin du métrage. L’affrontement face aux intellectuels fut donc un vrai combat et Wyler, par la force des choses, subit quelques remontrances peu importantes à ses yeux. Remontrances difficiles à comprendre d’ailleurs tant ce film réunit à lui seul intelligence et clairvoyance, parfaitement maîtrisées du début à la fin. Jamais le film ne tombe dans un pathétisme malsain ou dans un graveleux édulcoré. En abordant de face des thèmes sensibles et rarement vus dans le cinéma hollywoodien à cette époque, le cinéaste se dirigeait donc vers une fin de carrière certes mouvementée mais en apothéose. children’s hour 1961 – 1h47 MIN. reprise en salles le 8 juillet 2009 (inédit depuis plus de 30 ans !) La rumeur court Dans une petite ville de province, deux amies, Karen Wright et Martha Dobie, dirigent une institution pour jeunes filles, aidées par Lily, la tante de Martha, une ancienne actrice excentrique. Fiancée au William Wyler > La Rumeur médecin Joe Cardin, Karen a du mal à s’engager et à laisser à Martha la direction de l’école. Mary, une élève insolente et menteuse, alors qu’elle a été punie, lance la rumeur que les deux professeurs ont une relation « contre nature ». Quand un film fait scandale, il est forcément agrémenté d’une curiosité malsaine qui fait que la vie de ce même film n’a de destin que celui de se bonifier avec le temps. Visionner La Rumeur en 2009 équivaut à mieux comprendre la polémique qui entoura le film. Certes, le principe de la rumeur propagée est la clé de cette histoire au scénario diabolique mais Wyler y met sa patte personnelle, englobant d’autres niveaux de lecture intéressants. De par le fait que la rumeur oscille entre mensonge et vérité, le spectateur est placé dans une position de victime et de complice extrêmement embarrassante. Ce mensonge, porté par une petite fille au profil psychologique plus que douteux nous agace alors que la vérité, elle, liée à une femme d’une trentaine d’année n’assumant pas son homosexualité, nous touche. Nombre de réflexions nous viennent à l’esprit et se perdent entre plusieurs paradoxes qui apposent au film une sorte de constat kafkaïen insoluble. Que penser ? Que dire ? Qui croire ? Des nœuds difficiles à démêler auxquels Wyler porte une attention toute particulière. Le cinéaste ne prend jamais parti et ne juge pas. Le mal n’est symbolisé par personne. Le bien non plus. Tous les personnages s’affichent complexes et leurs décisions, difficiles à prendre pour tous. Se marier ou pas ? Croire ou non en la parole d’une jeune fille ? Assumer ses sentiments amoureux ? Donner sa confiance ou la reprendre ? Des doutes que Wyler illustre parfaitement par des techniques de réalisation aux prouesses admirables et bluffantes. Maîtrise du rythme narratif constant ou caméra placée sous des angles improbables justifiant toujours le sens et l’analyse de la situation séquentielle du moment. Mais surtout, le cinéaste nous livre une direction d’acteurs formidable où Audrey Hepburn et Shirley MacLaine fusionnent et se déchirent à la fois dans une justesse parfaite. Enfin, le poids des non-dits donne au scénario une tension dramatique hallucinante. L’image de la société est symbolisée par une descente aux enfers de deux femmes innocentes qui reflète le monde dans ce qu’il a de plus noir, à savoir le refus et la stigmatisation de la différence. Bien sûr, La Rumeur, comme tout film traitant de l’homosexualité il y a de nombreuses années, se termine difficilement. Encore une fois, la folie habitant l’une et la raison habitant l’autre, Wyler continue de jouer avec les paradoxes et livre au final deux alternatives de choix de vie. Une fin courageuse ou tragique que l’on préfèrerait occulter mais qui, en même temps, met en avant le ressenti de chacun face à de tels actes. Et à voir aujourd’hui comment la diffusion d’une simple rumeur peut dégénérer (exemple : les accusés d’Outreau), le doute sur le vrai et le faux reste permis. Malheureusement, notre époque actuelle est de plus en plus associée à ces phénomènes de rumeurs propagées et en ce qui concerne l’homosexualité, tolérance et humanité ne sont pas toujours au rendezvous. La Rumeur de William Wyler se révèle donc d’une avant-garde sans égale prouvant bien que les grands films sont éternels. Alexandre PAQUIS VERSUS contrepoint de vue sur le cinéma
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