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Vies consacrées, 84 (2012-2), 123-139
Le vêtement religieux
«∞∞L’habit ne fait pas le moine∞∞», dit à juste titre l’Occident.
«∞∞Mais il y contribue∞∞», ajoute avec raison l’Orient chrétien. Parmi
les vêtements qui marquent l’être, la condition et l’histoire de
l’homme, un des plus caractéristiques, des plus significatifs et
des plus importants est, sans conteste, le vêtement religieux. De
tout temps et partout, quelles que soient leurs religions ou leurs
confessions, d’une façon ou d’une autre, le prêtre, le religieux, la
religieuse, le consacré se sont situés, présentés, affirmés avec un
habillement propre. Que ce soit un habit particulier, une tenue
donnée ou un signe distinctif, peu importe∞∞; tous et toutes ont
porté plus ou moins quelque chose qui les typaient pour ce qu’ils
étaient, représentaient et annonçaient. Il suffit d’interroger ici
(j’y reviendrai) l’histoire et la sociologie pour s’en convaincre.
Or voici qu’à la fin de ce XXe siècle vieillissant, toute une part
de la chrétienté occidentale s’est lancée dans l’abandon, parfois
sans conditions, de l’habit sacerdotal et religieux. Qu’on se rassure tout de suite∞∞: je ne suis pas un nostalgique de la soutane à
boutons, de la cornette amidonnée ou du rabat plastronné∞∞! J’ai
milité le premier — ce n’était pas très original ni très difficile —
pour un bon aggiornamento sur le sujet. Il s’imposait∞∞!
Mais comment ne pas s’interroger à présent, en toute objectivité, courageusement peut-être, sereinement en tout cas, mais
aussi franchement, sur ce que cette «∞∞mise à jour∞∞» a effectivement… mis à jour∞∞? Avant d’avancer une réflexion de fond, rappelons d’abord brièvement les faits, les intentions sous-jacentes,
les efforts escomptés et les premiers résultats obtenus.
Un nécessaire aggiornamento
Au cours de ce XXe siècle, marqué par tant de mutations, de
bouleversements, de nouveautés, de modernités, une «∞∞remise à
jour∞∞» s’imposait. Dans l’Église qui annonce l’avenir avec la grâce
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du passé, pour un franc engagement dans le présent, toute une
rénovation était nécessaire. Nova et vetera. En lançant l’idée d’un
aggiornamento, le bon pape Jean XXIII l’engageait carrément
dans ce tournant.
Le problème est que le terme est difficilement traduisible en
d’autres langues. Aggiornamento, en italien, est plein de nuances
et de subtilités∞∞; porteur de tout un monde, aussi indéfinissable
qu’imagé, clair dans le fond mais bien imprécis dans la forme,
où chacun pouvait entendre un peu ce qu’il voulait. Au demeurant, il fallait dépoussiérer, rajeunir, améliorer, adapter, réformer. Mais nul ne pouvait dire, et pour cause, comment, puisqu’il
s’agissait pour toute une part d’innover et d’aller de l’avant. Sans
abandonner les valeurs acquises, les richesses du passé, le donné
des expériences éprouvées, bien évidemment. Dès lors «∞∞mettre
à jour∞∞» signifiait-il se mettre au goût du jour et du monde∞∞? Ou
mettre le monde au goût du «∞∞Jour de Dieu∞∞»∞∞? Entre les deux,
s’ouvrait, pour l’Église, un espace de réflexion, d’expérimentation, de créativité, de liberté. Comment le regretter∞∞? Dans cette
prudente audace — ou cette audacieuse prudence —, a toujours
été sa force et sa vitalité.
Pour ce qui était de l’habit sacerdotal et religieux, déjà bien
mis en question, on pouvait donc réfléchir, discuter, tenter des
expériences et avancer, après les suggestions, des solutions.
Comment s’en priver∞∞? La question, de fait, se posait comme elle
s’est toujours posée et se pose encore. Il fallait donc aller de
l’avant. Et, pour toute une part, en Occident du moins, l’avancée
se fit, dans le sens d’une modification d’abord, d’un abandon
ensuite, de ce qui typait jusque-là la tenue du prêtre, de la
religieuse, du religieux et parfois même de certains moines.
De bonnes raisons
Il ne faut pas trop vite crier à la légèreté ou au scandale.
D’honorables raisons conduisaient à envisager un vrai changement dans le domaine vestimentaire. Elles s’inscrivaient à la fois
et à juste titre en positif et en négatif. En négatif, on voulait gommer l’image excessivement cléricale d’une présence jugée trop
visiblement affirmée. On souhaitait aussi effacer l’idée de vétusté
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peut-être un peu fortement accrochée à la perception d’un habit
suranné. On recherchait surtout à se libérer d’une tenue en habit
long, ressentie comme malcommode, peu pratique et inadaptée
aux exigences de la vie moderne. Et l’on désirait enfin affranchir
le prêtre et le religieux d’une image de marque les typant trop
fortement, peut-être comme des personnages vénérés ou des
êtres à part, quelque peu déphasés. En somme, il fallait aller vers
plus de liberté, de simplicité, de modernité et d’authenticité.
En positif, on cherchait d’abord à favoriser une insertion
plus directe et plus grande au cœur du monde. On désirait lui
témoigner plus de présence et de proximité en évitant toute singularité vestimentaire jugée séparatrice ou discordante. On
visait à plus de normalité afin de se rendre plus crédible et plus
vrai. Et l’on escomptait ramener ainsi tout à l’essentiel, en privilégiant l’intérieur du cœur aux dépens de l’extérieur de l’être. Au
total, on serait de la sorte plus évangélisateur, mieux admis,
mieux compris et conduit à plus de vérité. On allait passer du
faux paraître à l’authenticité de l’être.
Quelques autres motivations
Dans cet empressement vite systématisé à vivre l’abandon
de l’habit sacerdotal et religieux, tout était-il si clairement conduit par les bonnes intentions ci-dessus avancées∞∞? On peut,
loyalement, s’interroger. Sans entrer dans un procès d’intention,
contentons-nous de quelques questions. L’abandon de l’habit
a-t-il vraiment conduit le monde sacerdotal et religieux à plus de
crédibilité extérieure, de liberté intérieure, de simplicité de vie et
d’authenticité de fond∞∞? Il est permis d’en douter.
Est-on pour autant plus présent au monde et mieux inséré en
étant habillé comme tout le monde∞∞? En se fondant dans la masse,
ne court-on pas le risque de s’y diluer∞∞? On est levain dans la pâte
oui, mais n’est-ce pas pour la faire lever∞∞? De la volonté louable
de discrétion à la recherche plus discutable de l’anonymat, il n’y
a qu’un pas. Est-on sûr qu’il n’a pas été souvent franchi∞∞? Ne peuton apparaître un peu différent sans être pour autant séparé∞∞? En
s’habillant comme tout le monde, ne risque-t-on pas de vivre
aussi à la façon de tout le monde∞∞? L’habit civil peut paraître plus
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commode, mais est-ce parce qu’il permet aussi des accommodements∞∞? Il est sûr en tout cas qu’avec un habit religieux, on ne
va pas dans toutes les boutiques, devant tous les rayons de librairie, au sein de toutes les salles de spectacle, de tous les lieux de
rencontre, comme si de rien n’était… On pourrait épiloguer.
Toujours est-il que la frontière est étroite entre la fuite des
exigences et le désir d’insertion∞∞; entre la volonté de se rendre
présent et le souhait de demeurer méconnu∞∞; entre la recherche
de crédibilité et le laisser-aller laxiste… Bref, sans jouer les Savonarole, on peut se demander si le désir, sans doute louable, d’être
vrai, d’abord de l’intérieur, peut se passer de l’exigence et du
soutien de ce par quoi on paraît aussi, à l’extérieur…
Mais laissons là cette recherche des motivations secrètes et
des intentions passées, par trop subjective et indiscrète peutêtre, puisqu’une nouvelle habitude acquise semble maintenant
avoir pris le dessus, pour nous interroger plus objectivement au
niveau des faits.
La double leçon des faits
On peut faire à ce niveau un double constat. Résultat bénéfique tout d’abord. La disparition ou la diminution de l’habit
sacerdotal et religieux, hier encore si général et si voyant, ont
conduit à une discrétion de bon aloi. Après tout, une certaine
«∞∞décléricalisation∞∞» était devenue nécessaire et il reste quelque
chose d’évangélique dans une certaine manière de vivre la
«∞∞sécularisation∞∞». Jésus ne nous demande pas de nous séparer
du monde mais de nous garder de l’esprit du monde (Jn 17, 1-5).
Sans doute y avait-il une présence insistante, par trop sociologique peut-être, à corriger ou à atténuer. Cela a été fait et je ne
pense pas qu’il faille systématiquement le déplorer. De ce fait,
tout un anticléricalisme a disparu, une familiarité nouvelle et de
bon aloi est apparue. On peut dire aussi, en toute objectivité, que
ce mouvement d’affranchissement à l’égard de l’habit a conduit
à plus de simplicité, de commodité, de proximité pastorale
et, par là même, d’acceptation sociale dans certains milieux.
L’homme religieux n’est plus regardé aujourd’hui comme un être
à part, derrière sa barrière ou sur son piédestal. Il y a donc eu de
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ce point de vue un aggiornamento, permis ou voulu par l’Église
et qui reste bénéfique.
Résultat déplorable ensuite. Mais, avec le même regard objectif, on peut faire la constatation inverse. Qu’a donné cette disparition, pour ne pas dire cet abandon∞∞? Cela n’a pas aidé spécialement les consacrés à vivre dans la fidélité à leur engagement. Les
milliers de «∞∞départs∞∞», à commencer par les grands ordres religieux où la formation la plus solide était censé avoir été donnée,
sont là pour en témoigner. Cela n’a pas aidé davantage le prêtre
à trouver sa fameuse «∞∞identité∞∞» et nombre de crises nouvelles
ont éclaté à partir de cette plongée sans bouée dans la «∞∞déclergification∞∞» sécularisée. Les vocations n’ont pas afflué pour
autant et, comme jamais, les séminaires et les noviciats se sont
vidés. Certains ordres ou instituts sont tombés, en chute libre
notamment dans le cas de la vie consacrée féminine. Certes, le
problème de l’habit n’explique pas tout (il serait sot de l’affirmer), mais qui peut sérieusement nier qu’il n’y ait ici un lien∞∞?
Disons-le tout net∞∞: l’anticléricalisme a disparu∞∞; mais n’est-ce
pas parce que la visibilité de l’Église a fondu∞∞? La familiarité a
grandi∞∞; mais n’est-ce pas parce que toute contestation évangélique n’est plus perçue∞∞? Inversement, que voit-on, toujours au
niveau des faits∞∞? De nouvelles communautés surgir et qui,
toutes, affichent le port de l’habit ou d’un signe clairement distinctif. Chacun le sait∞∞: dans le monde ecclésial, ce sont les jeunes
générations qui restent les plus ouvertes à l’affirmation par la
tenue de leur être religieux ou sacerdotal. Les pays du monde où
la foi tient le plus semblent ceux où l’habit, face à l’athéisme le
plus combatif parfois, est toujours porté. Et si l’on interroge, en
toute objectivité aussi (non point par des sondages qui n’ont pas
à déterminer une attitude évangélique, mais au niveau des cœurs
profonds), le monde tant des croyants que des non-croyants, on
est étonné de voir le respect souvent, et parfois le regret, de tout
un monde de laïcs devant l’effacement de ce qui est vu comme
une courageuse affirmation d’identité.
On le voit donc, au-delà des analyses, des constats et des
interrogations, cette question du vêtement religieux, sans être
majeure, n’est ni anodine ni secondaire. On doit s’interroger sur
le fond. Peut-être même oser une proposition sur la forme. Je
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voudrais en tout cas essayer de dire ici pourquoi, en finale et tout
bien pesé, car la question n’est pas si simple, je suis franchement
pour le maintien de l’habit monastique et pour qu’on arrive à
trouver une bonne solution au niveau du vêtement sacerdotal et
religieux.
Le pourquoi du vêtement religieux∞∞: notre expérience
Je commencerai ma réflexion en donnant un témoignage
vécu. Lorsque nous avons commencé notre aventure des «∞∞Fraternités monastiques de Jérusalem ∞∞», au cœur de Paris, très tôt la
question de l’habit a surgi. Quelle tenue, si tant est qu’il en faille
une, fallait-il adopter∞∞? Rester en civil avec une simple croix de
bois nous est vite apparu insuffisant. Trouver un uniforme intermédiaire nous a semblé devoir être plus une gêne qu’un soutien.
Devait-on revêtir un habit monastique et, en ce cas, que devait-il
être, puisque le pire eut été de verser dans l’hétéroclite en laissant
chacun faire ce qu’il voulait∞∞?
La question n’est déjà pas très facile à formuler. La réponse
fut encore plus difficile à trouver∞∞! Un peu toutes les tendances,
toutes les craintes, tous les désirs, toutes les audaces se trouvaient réunis dans nos rangs. Pour arriver à avancer, à unifier les
avis, à arrêter une décision, à fixer un choix formel, la route a été
laborieuse. Mais cela a eu le mérite de nous donner à réfléchir en
profondeur et de peser, jusqu’en notre chair, le poids d’un risque
à prendre et d’un choix à arrêter. Très vite il nous est apparu que
nous étions à la fois très entourés et très seuls en face d’une telle
décision. Tout un donné séculaire, en effet, nous était offert. Mais
toute une nouveauté restait encore à préciser. Qui aurait pu nous
conseiller∞∞? Chacun restait sur sa réserve. Nous avons longuement pesé le pour et le contre, cherché d’un côté, essayé d’un
autre, beaucoup prié pour savoir que faire. Finalement nous
avons choisi.
Puisqu’on voulait être moines et moniales, il fallait le signifier. Puisqu’on voulait l’être au milieu du monde, il fallait que
l’on y soit aidé. Puisque ce devrait être au cœur des villes, autant
que ce soit remarqué. Plutôt que d’inventer quelque tenue
«∞∞moderne∞∞» dont on s’est vite dit qu’elle daterait, tant la mode
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se démode, on a opté pour une forme classique qui avait toutes
les chances de tenir et de dire d’emblée ce que depuis longtemps
déjà elle signifiait. De ce point de vue, les données de l’histoire
étaient assez claires. Un peu partout règles monastiques et
maîtres spirituels parlaient de capuche. Il y aurait donc un capuchon (pratique avec le soleil, par grand vent et sous la pluie)∞∞!
Partout on parlait de ceinture. On mettrait donc une bonne ceinture de cuir autour des reins ceints. Toujours et partout, il était
question d’habit long et de tablier. Allons donc pour le scapulaire,
signifiant la tenue de service, et la longue tunique nous enveloppant tout entiers. De leur côté les sœurs ont fait le même raisonnement et le même chemin. Couleur∞∞? La plus classique possible∞∞:
donc, bleu marine pour les frères. Tissu∞∞? Le plus commode possible∞∞: donc du «∞∞jean∞∞» et par là même bleu ciel pour les sœurs,
avec un long voile blanc noué en foulard.
Un matin il a fallu passer à l’essayage et affronter le regard des
voisins. Surprise∞∞! L’habit surprend, mais il ne choque pas. Il
marque chacun, mais il n’enlaidit personne. Les petits sont
allongés, les gros amincis, les maigres étoffés, les grands normalisés, nul n’est lésé∞∞! Plus de souci de tenue. Plus de singularités
particulières. Chacun reste lui-même, mais toute une unité fraternelle apparaît. Et les langues se délient. Encouragements ici.
Remerciements là. «∞∞On voit enfin réapparaître des hommes et
des femmes dont on perçoit qu’ils sont donnés à Dieu∞∞!∞∞». De fait,
les réactions sont étonnantes. Inattendues. Jamais hostiles. Souvent favorables, toujours respectueuses, parfois bouleversantes
d’aveu. Ici, c’est le pompiste qui parle, sur l’autoroute. Là, l’hôtesse de l’air, dans l’avion. Ailleurs, le voisin du T.G.V., intrigué,
interrogé, touché. Les enfants du collège, croisés chaque jour sur
l’Allée des Justes∞∞? Aucune hostilité∞∞! Les commerçants du coin∞∞?
Ils se déversent en confidences. Des saluts dans la rue. Des sourires dans le métro. Des prêtres-ouvriers nous serrent la main∞∞:
«∞∞Vous avez de la chance, vous, d’être moines∞∞!∞∞». L’assemblée
liturgique ne diminue pas, elle augmente. Les jeunes ne fuient
pas, ils affluent. Les vocations ne baissent pas, elles se lèvent.
Non, je ne verserai pas dans l’irénisme, le systématique,
le «∞∞il-n’y-a-qu’à∞∞», ou le contentement satisfait. Ce témoignage,
je le sais, n’a qu’une valeur relative. Il ne faut donc pas vouloir le
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généraliser. Mais il a le mérite de nous amener, par-delà l’anecdotique, à une réflexion de fond. Oui, pourquoi, en finale, opter
plutôt pour que contre — car il faut bien choisir∞∞! — le port, par
les consacrés, d’un vêtement bien à eux∞∞? J’énumérerai sept
raisons essentielles.
La leçon de l’histoire
Un motif historique tout d’abord. Aussi haut que l’on remonte
dans le temps, aussi loin que l’on aille dans l’étendue, toujours
et partout, l’être consacré à Dieu est revêtu d’un certain habit.
Des lévites du judaïsme aux marabouts de l’Islam, en passant par
les bonzes bouddhistes ou les prêtres incas, ceux et celles qui se
vouent à Dieu sont drapés d’un vêtement religieux. Du manteau
des prophètes à la tenue des grands prêtres, le monde biblique
lui-même est typé par cela. Maîtres, docteurs de la Loi, desservants du Temple, prêtres du Très-Haut, rabbis dans les synagogues, tous sont «∞∞revêtus∞∞»1. Dans la tradition chrétienne, depuis
les plus anciens témoignages de la sociologie, de l’histoire, de
l’iconographie, toute une suite apostolique, érémitique, monastique — des grands ordres aux tiers ordres en prolongeant par les
congrégations et les instituts —, tout cela est marqué par la
constante de l’habit.
L’Évangile, il est vrai, reste discret à ce sujet. Mais il nous est
bien dit de Jésus qu’il avait une tunique sans couture (Jn 19,23).
Et lorsqu’il envoie ses disciples en mission, il les oriente encore
en ce sens en parlant de tuniques, de ceintures et de sandales,
ce qui est manière assez claire de typer ses envoyés. (Mt 10,10∞∞;
Mc 6,9) Aussi haut que l’on remonte dans l’Antiquité, on n’imagine pas autrement, à l’image de Marie, modèle des consacrés
—, telle la Bien-aimée du Cantique avec toujours sa tunique et
son voile (Ct 5,3∞∞; 4,1) — les vierges des premiers siècles apostoliques et les moniales des temps patristiques. Règles et traités
spirituels nous disent assez ce qu’il en a toujours été ensuite.
1. Voir à cet égard Symbolique du vêtement dans la Bible du P. Edgar Haulotte s.j.,
Aubier, 1966.
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On ne saurait trop tirer de cet argument historique et il ne
convient pas de systématiser2. Il n’en reste pas moins que l’on a
toujours intérêt à s’interroger sérieusement quand, tout d’un
coup, une pratique en vient à contredire, de fait, ce que, pendant
des siècles, l’Église a choisi de vivre en sa sagesse. Il y a là un poids
d’expérience et de science qui a traversé les fluctuations et les
aléas de l’histoire parce qu’il était bâti sur de solides données
reçues et vérifiées qu’on ne saurait négliger. Tout peut se renouveler dans l’Église. Mais il faut se garder de trop contredire. Tout
peut s’innover dans la créativité. Mais à condition que ce ne soit
pas en contradiction avec la Tradition. À ce premier niveau déjà,
la question n’est-elle pas posée∞∞?
Témoignage et contestation
En second lieu, les consacrés sont des témoins. Ils ont été
choisis, puis institués et envoyés pour cela (Jn l5,16). Pour être, en
ce monde, des témoins d’un autre monde, et proclamer, dans ce
temps où tout passe, des valeurs d’éternité. En ce sens, ils sont
de vrais contestataires et, par là même, des «∞∞prophètes∞∞». Ils
vivent donc autrement puisqu’ils annoncent autre chose. «∞∞Si
vous étiez du monde, le monde vous aimerait bien. Mais parce
que vous n’êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés
du monde, le monde vous repousse. Rappelez-vous la parole que
je vous ai dite∞∞: le serviteur n’est pas plus grand que son maître∞∞»
(Jn 15,19-20). Cette contestation se montre donc autant par ce
que l’on dit que par ce que l’on signifie.
Le vêtement peut aider largement à cela. En face de l’impérialisme de «∞∞la mode ∞∞» qui a ses princes, ses idoles, ses servants
et impose sans cesse à tous sa loi mercantile∞∞; en face de sa
versatilité qui en fait le règne d’une fantaisie souvent débridée∞∞;
en face de sa superficialité où tout est dans le paraître, le clinquant, le changeant, le dérisoire∞∞; de son paganisme même, du
fait qu’y triomphent souvent l’argent, l’eros et le gaspillage,
l’habit religieux, tranquillement mais fermement, sans phrases,
2. Je sais les exceptions que l’on pourrait ici noter mais, à vrai dire, elles ne font que
confirmer la règle.
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dit autre chose, autrement. Dans ce monde où tout change, où
tout se consomme au plus vite, s’use au plus immédiat, la «∞∞perdurance∞∞» d’un habit qui «∞∞tient∞∞», renvoie plus loin et plus haut.
Annonce un au-delà en faisant mémoire d’un passé, où la Source
Vive a jailli.
Par la solidarité avec le monde des plus pauvres qui ne
peuvent suivre le rythme d’une mode vestimentaire toujours changeante, souvent onéreuse, parfois vexatoire, l’habit religieux reste
un signe où nombre de petits ou de démunis se trouvent rejoints
et compris. Sans parler de ces foules immenses d’Asie, d’Afrique,
d’Amérique latine, du monde arabe, pour qui le vêtement commun reste encore au niveau de la nécessité la plus rudimentaire.
Par son orientation enfin nettement marquée vers le monde
à venir, l’habit religieux prophétise un autre état de vie où nous
serons, nous dit le Christ, «∞∞ni épouse ni mari, mais comme des
anges dans les cieux∞∞» (Mt 22,30). L’homme moderne reste peutêtre bien plus sensible qu’il n’y paraît à ce genre de témoignage
silencieux où quelque chose de bien visible rappelle un invisible
qui n’est point d’ici-bas. Sous toutes les latitudes et à toutes les
époques, prêtres et religieux ont eu pour mission de rappeler au
monde cela. Cela ne peut se faire sans une certaine «∞∞tenue∞∞»,
c’est-à-dire quelque chose qui tient et qui se respecte, à la fois
simple, durable et disant l’essentiel. Peut-être plus que jamais
notre monde a-t-il besoin d’habits de prophètes qui ne versent
ni dans la contestation hippie ni dans le simplisme débraillé, qui
disent, sans rien dire, à qui leur vie reste «∞∞re-liée∞∞».
Le motif apostolique
Une raison apostolique s’ajoute à cela. C’est que l’habit peut
aider grandement au témoignage, tant vis-à-vis du monde en
général que de la chrétienté en particulier. Le monde attend de
ceux qui disent croire en Dieu et vouloir le suivre que toute leur
vie le signifie. Dans une époque où précisément tout cherche à
se montrer, pourquoi les disciples du Christ auraient-ils à se
camoufler∞∞? Dieu, lui, s’est manifesté. Comme il est dit∞∞: L’Invisible
s’est rendu visible à nos yeux. Le Christ a multiplié les signes parmi
nous. Il revient aux premiers témoins de sa Présence — Qui vous
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écoute m’écoute (Lc 10,16) — de la laisser transparaître visiblement. Certes, la tenue civile n’est pas systématiquement un
camouflage et l’anonymat vestimentaire pas nécessairement
une lâcheté. Mais il est dit aussi qu’il n’y a pas à rougir du Fils de
l’homme devant cette génération (Mc 8,38) et qu’on n’allume pas
une lampe pour la mettre sous le boisseau car elle est pour tous
ceux qui sont dans la maison (Mt 5,15-16). L’amour des hommes
aussi appelle cela. Dans un monde où la visibilité ecclésiale,
sacerdotale, religieuse tend à s’atténuer au point de presque
disparaître en maints endroits, je crois que la manifestation
tangible, clairement perceptible, discrète, joyeuse, mais vraie de
ceux et celles qui ont mission apostolique, est plus nécessaire
que jamais (2 Co 4,1-2.13). Au milieu de la réalité citadine où tout
se fond si facilement dans le nombre ou l’anonymat, cette
exigence est sans doute plus grande encore. Sur tes murailles,
Jérusalem, je poste des veilleurs. Ni de jour ni de nuit ils ne doivent
se taire (Is 62,6). La ville aussi attend cela. Les mégapoles ont le
droit de voir cela∞∞: des hommes et des femmes qui ont le courage
de paraître pour ce qu’ils sont.
Vis-à-vis de la chrétienté, l’attente parfois douloureuse se
traduit souvent, si l’on sait l’écouter, par des souffrances silencieuses en face d’une foule d’abandons∞∞; ou par la perte de crédibilité à l’égard de ceux et celles qui n’osent plus «∞∞se mouiller∞∞»
pour signifier le Christ jusque dans leur tenue. Et ceci, le plus
souvent, dans les milieux les plus simples ou les plus marginaux
de la foi. Le «∞∞quitte-tout∞∞» apostolique invite par là même le
disciple dépouillé de lui-même à revêtir le Christ (Ga 3,27). Cœur,
âme, esprit et corps (Lc 10,27). Il est clair que cela ne passe pas
d’abord ou seulement par la vêture d’un habit. Il est sûr qu’il faut,
ici plus qu’ailleurs, se garder de tout triomphalisme, éviter toute
singularité outrancière et toute inutile provocation. Mais l’humilité se situe ailleurs et le respect de l’autre n’interdit pas l’affirmation de soi et de sa foi. En toute paisible simplicité.
Tant dans le monde où nous sommes que dans l’Église dont
nous sommes, notre vie sera d’autant plus à Dieu qu’elle manifestera Dieu. Du dedans d’abord. Mais aussi du dehors. Car
l’idéal n’est pas la priorité de l’être sur le paraître, mais, comme
en Jésus, l’identité de l’être et du paraître. Nous sommes corps et
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âme. Et puisque le corps est aussi pour le Seigneur, glorifions Dieu
jusque dans notre corps (l Co 6,20).
Une grâce
Je dirai en quatrième lieu que l’habit religieux peut être une
grande grâce personnelle et communautaire. Au plan personnel,
toute une phénoménologie du vêtement pourrait nous dire ici
ce que celui-ci représente au niveau de l’identité propre de l’individu. La nudité, on le sait, dépersonnalise, aliène, déshumanise.
L’être humain ainsi «∞∞ex-posé∞∞» est comme jeté dehors (Gn 3).
Inversement, le vêtement humain caractérise, situe l’individu,
positionne la personne, affirme l’identité. Que n’a-t-on dit sur la
fameuse «∞∞crise d’identité∞∞» du prêtre, de la religieuse ou du religieux dans le monde d’aujourd’hui. Qu’on réfléchisse donc ici,
au nom même des lois de la psychologie, et l’on verra combien à
ce seul stade déjà, il est plus important que l’on ne croit qu’il y
ait conformité entre ce que l’on est en soi et ce qui est perçu de
soi. Mieux vaut être appelé, abordé, aimé, écouté, suivi pour ce
que l’on est que pour ce que l’on n’est pas. Sinon il y a, au niveau
des cœurs et des esprits, des mentalités et des psychologies, tant
à l’égard du regardé que des regardants, un risque de distorsion,
de disjonction, bien plus important et plus grave qu’on ne saurait
l’imaginer.
Au plan communautaire le vêtement est également porteur
d’une valeur particulière. Il signe une appartenance, marque une
fonction, type un mode de vie, exprime une mentalité. Si l’homme
est un-être-en-société, on peut dire que l’homme religieux est
un-être-en-communauté. Baptisé en Christ, marqué par le Christ,
revêtu du Christ, le croyant devient en quelque sorte prêtre, prophète et roi. Dans la vie sacerdotale et religieuse, il est clair que
cette appartenance, cet esprit de communion, cette marque
fraternelle à la suite du Christ sont encore plus importants.
L’habit est là qui peut grandement aider à exprimer et à soutenir cette unité et à montrer cette communion. Point n’est question ici de plaider pour l’établissement d’un corps constitué.
Mais le Corps du Christ existe déjà et nous sommes les témoins
de sa vivante unité∞∞! Ce n’est pas un hasard si, partout, au long
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des siècles, le monde monastique, les familles religieuses, le
corps sacerdotal ont voulu exprimer leur unité par un même
signe de visibilité. Ne mésestimons pas trop vite cette réalité psycho-sociale qui a aussi une valeur ecclésiale.
Au plan spirituel
Plus fondamentalement, le port d’un habit religieux peut être
un enrichissement spirituel. L’Écriture est pleine d’enseignements à ce sujet. Le bien, en nous, doit transparaître. La vie intérieure, par nous, doit rayonner. Il ne faut donc pas se parer des
œuvres du mal (Is 59,6), mais s’habiller du vêtement du salut et se
draper du manteau de la justice (Is 6l,10). Quitter la robe de
la tristesse (Ba 5,1) pour mettre la tunique de la joie, gage de
l’alliance renouvelée. Revêtir l’armure de Dieu et coiffer le diadème de l’Époux (Is 61,10∞∞; Ép 6,11). En un mot, s’habiller de
lumière pour vivre en enfant de lumière (Ép 5,8).
Encore une fois, ce n’est pas l’habit qui fait le moine. Mais il
peut l’aider à le devenir, lui rappeler constamment qu’à cette
vocation de fond il est sans cesse appelé (1 Th 4,3∞∞; 5.16-17). Il
conduit d’abord à l’humilité. Plus question de chercher à paraître,
de se rendre conforme à l’esprit du monde, ni même d’être
comme tout le monde. Mais d’accepter l’habit qui est donné. De
revêtir simplement ce qui est reçu. De porter librement ce dont
on nous a revêtu. Là est la vraie liberté. Peut-être pas l’indépendance, la fantaisie, l’autonomie (tout cela peut être fort intéressant, voire désencombrant et charmant), mais la liberté vraie.
Paradoxalement, dans sa bure, le moine disparaît∞∞! Dans sa tenue,
le prêtre est mis en retrait. Dans son habit, la religieuse s’oublie.
Leur «∞∞moi∞∞» est enfoui. Mais leur «∞∞je∞∞» est manifesté. C’est Paul
le premier qui, parlant de revêtir le Christ, précise justement∞∞: Ce
n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2.20∞∞; 3.27).
Revêtez-vous donc du Seigneur Jésus-Christ et ne vous souciez pas
de la chair pour en satisfaire les convoitises (Rm l3,l4∞∞; Ep 4,24).
Il n’est pas de vie spirituelle, on le sait, sans le passage par le
feu du creuset (l Co 3,13-l5). C’est l’ascétique qui conduit à la
mystique. Et il est certain que le vêtement religieux représente
toute une part d’ascèse. Et c’est pourquoi aussi il n’est guère prisé.
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L’habit reçu pousse au renoncement, ce renoncement justement
que prône Jésus (Lc 9.23). Il invite à la perte du vouloir propre,
à l’abandon de cet esthétisme subtil par où s’accroche notre moi
le plus tenace. Rude épreuve parfois, mais dont le fruit sera l’approfondissement de l’être et la joie de l’âme. L’épanouissement
de la vraie liberté et de la vraie personnalité.
Valeur de pauvreté aussi, tant au plan spirituel, dans l’abandon de tout avoir et amour-propre, que matériel dans l’économie nécessairement réalisée par l’unicité d’un même habit
communautairement confectionné et quotidiennement porté.
Solidaire, affective ou spirituelle, la pauvreté évangélique passe
par ces chemins bien concrets où l’amour, donné aux plus
petits actes de désappropriation, enrichit d’un trésor d’éternité
(Mt 6,19-21∞∞; Mc 10,21∞∞; Lc 18,24-30).
S’il est vrai enfin que la vie spirituelle passe par la vertu, celleci, pour s’exprimer, a besoin d’être soutenue. Ne soyons donc ni
présomptueux, ni naïfs. Toujours en combat entre le bien et le mal
(Rrn 7,2 l), sans cesse tiraillé entre la chair et l’esprit (Ga 5,17),
l’homme a besoin de garde-fous. Qui niera que l’habit religieux
peut aider celui ou celle qui le porte à respecter son célibat consacré, à se garder de la colère, à surveiller ses attitudes et ses propos
et même à revenir sans cesse à la prière∞∞? Soyons vrais∞∞: que de faux
pas auraient pu être évités, de retards rattrapés et même d’abandons empêchés, si le vêtement qui «∞∞fait∞∞» aussi le consacré avait
toujours été fidèlement, courageusement gardé, dans le sens
d’une redécouverte de la valeur spirituelle de l’habit religieux∞∞?
Une docilité ecclésiale
Si l’on est attentif à ce que dit l’Église à ce sujet, il est certain
qu’une obéissance ecclésiale s’impose en pareil domaine. Les
faits sont faciles à répertorier. Personne, que je sache, dans l’Église
hiérarchique, n’a jamais dit officiellement que l’on pouvait abandonner toute forme d’habit ou de tenue monastique, sacerdotale
ou religieuse. Il semblerait même, au dire de nombre d’historiens
que toute une série d’écrits, de prescriptions, de directives, hier
encore en vigueur, n’aient jamais été annulés. Mieux, ils auraient
été de loin en loin reformulés.
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Ainsi, la position du pape Jean-Paul II, pour ne citer que lui,
est très claire à ce sujet. Qu’on se reporte ici à toutes ses interventions, que ce soit à Rome, aux U.S.A. ou à Paris, pour n’en citer
que quatre parmi tant d’autres. Ainsi, dans son allocution à Rome
le l6 novembre 1978∞∞: «∞∞Si vraiment votre consécration à Dieu est
une réalité aussi profonde, il n’est pas sans importance d’en porter
de façon permanente le signe extérieur que constitue un habit religieux simple et adapté∞∞: c’est le moyen de vous rappeler constamment à vous-mêmes votre engagement qui tranche sur l’esprit du
monde∞∞; c’est un témoignage silencieux mais éloquent∞∞; c’est un
signe que notre monde sécularisé a besoin de trouver sur son chemin comme d’ailleurs beaucoup de chrétiens ou de non chrétiens
le désirent. Je vous demande d’y bien réfléchir∞∞»3.Une telle insistance de tous les papes depuis un siècle, jusqu’à Benoît XVI
aujourd’hui, n’est pas sans raison profonde. Il ressort de tout cela
un appel aux valeurs essentielles de témoignage, de détachement, de vérité, de simplicité, d’obéissance ecclésiale, d’exigence évangélique, de logique apostolique, d’amour témoigné à
Dieu et aux hommes, de conformité au Christ et, pour tout dire,
de joyeux abandon à la Providence. On ne saurait en faire fi4.
Un sens mystique
Disons pour en finir que l’habit religieux a, au plus profond,
une signification mystique. On pourrait mieux dire, par-delà tout
motif historique, toute valeur prophétique, toute raison apostolique, toute grâce communautaire ou personnelle, toute richesse
spirituelle ou obéissance ecclésiale, que c’est sa raison d’être
essentielle. Pour bien comprendre la valeur de cette signification
mystique du vêtement, quelques brefs rappels bibliques peuvent
être utiles.
3. Voir aussi son allocution du 15 novembre 1979, aux supérieures générales∞∞; le 31 mai
1980, en France, à la rue du Bac∞∞; etc.
4. En parlant du vêtement religieux, je pense essentiellement à l’habit monastique, et
moins directement à la tenue sacerdotale sur la forme de laquelle je n’ai pas à me
prononcer. L’important sur ce point étant l’existence d’un signe distinctif permettant
de reconnaître qu’un prêtre est un prêtre, une religieuse, une religieuse, et les aidant
à s’identifier eux-mêmes comme tels.
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Il est significatif de voir combien, aux deux points alpha et
oméga de la création (soit de l’histoire d’Adam, au commencement, à celle de la parousie et de la fin du monde), le vêtement
occupe une place étonnante. Par suite de leur faute les plongeant
dans la honte de la nudité, l’homme et la femme se voient offrir
par Dieu, en pure miséricorde, des tuniques de peau dont il les
revêt lui-même (Gn 3,2). Au terme de l’histoire marquant la fin
du premier ciel et de la première terre, la Jérusalem nouvelle et
éternelle apparaît comme une jeune mariée parée pour son époux
(Ap 21,1-2). Et chacun des invités, pour ce festin de noces, est
appelé à se présenter revêtu de la robe nuptiale (Mt 22,12). Audelà de la symbolique biblique de ces récits, il n’est pas sans intérêt de voir le soin que Dieu lui-même accorde à ce vêtement qui
remet l’homme en communion avec lui.
Tout aussi parlants et significatifs sont les deux gestes de la
Vierge Marie et de l’apôtre Pierre, le premier au tout début et le
second tout à la fin de l’évangile, qui portent l’un et l’autre sur le
vêtement (Lc 2,7∞∞; Jn 21,1-18). Ce n’est pas le lieu de commenter
ces passages bibliques, mais on entrevoit bien déjà toute la
richesse symbolique et mystique qu’ils comportent. Ils nous
montrent combien le vêtement intéresse Dieu et combien ce
même vêtement peut devenir un chemin vers Dieu, lui qui
est drapé de majesté et enveloppé du manteau de la lumière
(Ps 104,2).
Toute une dimension nuptiale est ainsi manifestée, révélée.
On anticipe déjà la joie des noces éternelles. À l’heure où on ne
l’attend pas, l’Époux peut surgir. Au milieu de la nuit, son cri peut
se faire entendre. Il faut donc rester toujours prêts, sans cesse éveillés, lampe à la main (Mt 25,6-13). En tenue de service et revêtus
de la robe nuptiale, pour lui ouvrir dès qu’il frappera à la porte
(Lc 12,35-40). À sa manière, à sa mesure, petitement, humblement, pauvrement, mais combien éloquemment, si l’on sait le
vivre et le percevoir, l’habit monastique annonce cela. Le célibat
sacerdotal préfigure cela. La vocation religieuse proclame cela.
Dans cette dimension eschatologique toute une annonce du
Règne est lancée. Comprenne qui pourra∞∞! Mais plus qu’on ne
pense, peuvent le comprendre surtout ceux dont le cœur est
humble et petit (Mt l9,11-14). C’est en vue du Royaume des cieux
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que s’avancent ainsi sur les chemins du monde ceux et celles qui
ont reçu pour mission de rappeler l’orientation de la terre qui ne
peut survivre que tournée vers les cieux. Leur vêtement rappelle
quelque chose de la grâce du premier paradis, si toutefois ils
vivent en enfants de lumière qui marchent à la lumière (Ép 5,8∞∞;
Jn 11,9-10). Et ils annoncent plus encore ceux et celles qui
chantent là-haut, autour du Fils de l’homme, vêtus de robes
blanches et suivant l’Agneau partout où il va (Ap 7,9∞∞; 14,4).
Comme à l’obscur, quelque chose de la lumière du ciel est
alors annoncé sur la terre. Dans l’attente du Jour où sera remis à
chacun l’étoile du matin (2 P 1,19∞∞; Ap 2,28).
N’est-ce pas ce que veut fondamentalement signifier la vêture
à l’entrée dans la vie consacrée∞∞?
✍ P.-M. DELFIEUX,f.m.j.
Fraternités monastiques de Jérusalem,
13 rue des Barres, F — 75004 Paris
Sur un sujet délicat, un fondateur nous livre, avec verve et humour, l’expérience de sa famille monastique. Peut-être ces lignes permettront-elles de
réfléchir à ce qui s’engage, dans les plus simples apparences, d’une identité
reçue et portée intérieurement.
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