Jacques le fataliste 15
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Jacques le fataliste 15
Eléments pour l'introduction Jacques le Fataliste et son maître est une oeuvre de Diderot, dont l'écriture a commencé en 1764 et a duré plusieurs années. Cette oeuvre se caractérise par la complexité de sa trame narrative (les récits s'enchâssent et s'interrompent), le jeu fréquent de Diderot avec les conventions romanesques mais également la réflexion philosophique qu'il propose et que l'on perçoit dès le titre. Situation: dans le récit cadre principal, Jacques, son maître, le marquis des Arcis et son secrétaire font route ensemble et logent dans la même auberge. Le marquis des Arcis s'apprête à raconter les aventures de son secrétaire, quand le narrateur s'arrête feignant de répondre au lecteur qui attend la suite du récit des amours de Jacques, par une digression sur le goût de Jacques pour le récit, signe de sa classe sociale. S'en suit ce passage, qui est une explication de la philosophie du personnage éponyme. Quelle réflexion Diderot propose-t-il dans ce passage et comment l'argumentation fonctionne-t-elle? 1. Le fatalisme de Jacques: explicitation du raisonnement. – Il n'y a pas de morale. Le point de départ est le refus d'une morale universelle: "Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu". La répétition de la construction met en valeur le refus de Jacques de considérer que l'homme choisit entre le bien et le mal. A cela il oppose être né "heureusement" ou "malheureusement", c'est à dire avec des dispositions pour le bien ou le mal, sans que l'homme choisisse (il est "né" ainsi). Le narrateur-auteur continue le raisonnement duel de Jacques avec le refus - parallèle au premier- du nom de "récompenses" et "châtiments". Il faut comprendre que si l'homme ne choisit pas entre la vertu et le vice, récompense et châtiment ne peuvent influer sur son comportement. C'est pour cela que Jacques les réduit à "l'encouragement des bons", "l'effroi des méchants". – Le fatalisme L'absence de moral est justifiée par le fatalisme de Jacques. L'homme est déterminé par un destin qui est "écrit là-haut", il n'est pas libre, et ne peut donc pas choisir entre le bien et le mal. Cette idée est reprise dans une longue phrase en deux mouvements. Le premier introduit une comparaison, celle de "la boule" qui "suit la pente d'une montagne": comme la boule, l'homme ne peut échapper à son destin, déterminé chez la boule par la force de gravité. La seule différence entre l'homme et une boule est-ce "la conscience" de soi. Le second mouvement de la phrase insiste sur cette idée, pour la reformuler: même si l'homme avait conscience et connaissance de tout ce qui déterminait ces actions et les événements de sa vie, il continuerait d'agir "nécessairement", c'est à dire de façon déterminé, sans choix. – Le déterminisme Enfin, tout son raisonnement s'appuie sur une conception spinoziste de l'individu : "je suis un; or une cause n'a qu'un effet" et tout n'est donc qu' "une suite d'effets nécessaires", ce qui est cette fois-ci l'expression du déterminisme (le mot n'existe pas encore à l'époque de Diderot) - qui se distingue du fatalisme en cela qu'il n'y a pas ici d'instance supérieur qui "écrit" le destin. – Mise en valeur du raisonnement. On peut noter encore le parallélisme de construction, la dualité ("vice", "vertu", "récompenses", "châtiments", "Gloire, ignominie"), la simplicité de la structure qui rendent claire la démonstration. Diderot introduit aussi des variations pour exprimer le déni de Jacques "ne connaissait pas", "prétendait", "quand il entendait… il haussait les épaules" - manifestation physique chez le personnage Madame Potter-Daniau – année scolaire 2014-2015 Première Extrait 2 - La philosophie de Jacques 2. La thèse de Diderot? – Mise à distance du raisonnement de Jacques Assez curieusement, le narrateur-auteur prétend avoir "plusieurs fois contredit" Jacques sur cette question. L'effet est ici un peu comique, puisqu'il s'agit d'un personnage de fiction (on retrouve ici un jeu habituel du narrateur, qui d'un côté met en valeur l'arbitraire de ces choix en ce qui concerne le destin de ces personnages, tout en les présentant parfois comme des personnages réels…), mais cela montre en même temps la distance que Diderot prend avec ces idées. Elle est également mise en valeur par d'autres procédés. Tout d'abord l'omniprésence des modalisateurs qui écartent toute ambiguïté: il s'agit bien de la pensée de Jacques et non de celle du narrateur: "il prétendait", "selon lui", "il croyait". L'emploi du discours direct crée le même effet: les deux pensées ne se superposent pas. Enfin on peut noter le vocabulaire dépréciatif pour évoquer la pensée de Jacques "prétendait", "son capitaine lui avait fourré dans la tête". Les idées de Jacques sont donc de seconde main "d'après son capitaine" "qu'il avait puisées, lui, dans son Spinoza qu'il savait par coeur." Enfin, la présentation du raisonnement peut aussi exprimer le doute du narrateur-auteur. Tout d'abord, il commence par la conclusion, l'absence de morale est une conséquence du fatalisme et du déterminisme. Le rythme binaire et la dualité déjà évoquée, donnent au raisonnement un tour un peu simpliste et la comparaison avec la boule aussi. Il s'agit en quelque sorte d'une vulgarisation de Spinoza qui n'en garde que les grandes lignes, mélangeant par la même occasion la notion de déterminisme et de fatalisme. – Dialogisme Cependant, ce faux dialogue de l'auteur avec son personnage, et son aveu d'échec qui s'exprime par l'insistance "sans avantage et sans fruit" et dans la question rhétorique "que répliquer à celui qui vous dit" montrent que Diderot lui-même doute sur ces questions. Il invite le lecteur à réfléchir, à dialoguer lui même avec ces différentes idées, comme les disciples de Socrate avec leur maître à penser. On retrouve donc ici une dimension importante du courant duquel ce roman est contemporain: l'invitation à la réflexion, par la connaissance - il faut aller lire la source primaire qu'est Spinoza - et le jeu intellectuel qu'offre le conte philosophique ludique et comique. Conclusion: intérêt du passage – Exposé de la philosophie de Jacques, personnage éponyme – Témoignage des interrogations de l'auteur – Invitation à la réflexion pour le lecteur - lecture simpliste jamais possible. Questions possibles – En quoi ce texte relève-t-il des "Lumières"? – Comment l'auteur nous invite-t-il à réfléchir dans ce passage? Madame Potter-Daniau – année scolaire 2014-2015 Première de son idée. La présentation du raisonnement de Jacques est rendue vivante par l'alternance du discours direct et du discours indirect ou narrativisé. Si ce raisonnement semble clair et argumenté, on peut s'interroger sur l'adhésion de Diderot aux idées présentées.