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Janusz Przychodzen De la simplicité comme mode d’emploi Le minimalisme en littérature québécoise De la simplicité comme mode d’emploi Le minimalisme en littérature québécoise De la simplicité comme mode d’emploi Le minimalisme en littérature québécoise Janusz Przychodzen Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Mise en pages : Diane Trottier Maquette de couverture : Laurie Patry ISBN 978-2-7637-1620-6 PDF 9782763716213 © Presses de l’Université Laval. Tous droits réservés. Dépôt légal 2e trimestre 2014 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval. A Mireille, Joshua et David Table des matières Introduction Deux ou trois petites choses................................................................. 3 Chapitre I Voyage en Inde avec un grand détour, de Louis Gauthier Un impossible roman d’aventures............................................................ 25 Quand ça n’est plus ça......................................................................... 45 Chapitre II Le Poids des secrets, de Aki Shimazaki Vérités du sensible, sensibles vérités ?................................................... 65 Le souffle de la métaphore................................................................... 83 Chapitre III Volkswagen Blues, de Jacques Poulin Fragiles lumières................................................................................... 105 Une épopée dérisoire........................................................................... 127 Chapitre IV Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de Dany Laferrière Je suis un écrivain primitif ................................................................... 149 Une poétique de la chose..................................................................... 165 Bibliographie critique sélective............................................................ 181 Introduction Deux ou trois petites choses L e minimalisme, dans sa dimension littéraire, a été relativement peu étudié et, à quelques exceptions près, presque jamais de manière approfondie dans le contexte de la littérature québécoise1. Pourtant, il s’inscrit peut-être dans certains modèles esthétiques, propres à cette littérature, dont la fameuse prédilection pour le petit, que François Paré a qualifié d’exiguïté culturelle. Malgré cette originalité, il s’attache inévitablement, comme tout autre minimalisme contemporain, aux métamorphoses que la culture occidentale a connues après la Seconde Guerre mondiale en donnant naissance à de nouvelles expressions artistiques, notamment aux États-Unis et en France. C’est probablement Theodor W. Adorno qui, dans Minima Moralia, a le mieux exploré les enjeux de ce phénomène, car il l’a fait dans une perspective qui nous paraît centrale : l’éthique. Miguel Abensour définit de cette manière, dans les grandes lignes, cette réorientation : D’abord une posture qui se constitue dans un choix polémique, une insurrection de la volonté, un refus venu du corps, des nerfs les plus ténus qui s’opposent à la réquisition, une posture aussi au sens d’une situation, d’une station auprès du détail, de l’infime, du tenu pour le dérisoire, où entre sans doute un moment de fantaisie, mais qui ne saurait s’y réduire. Une conversion, un 1. Voir Frances Fortier et Andrée Mercier, « La narration du sensible dans le récit contemporain », dans René Audet et Andrée Mercier (dir.), La narrativité contemporaine au Québec. La littérature et ses enjeux narratifs, Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2004, p. 173-201. À noter également : Marie-Pascale Huglo et Kimberley Leprik, « Narrativités minimalistes contemporaines. Toussaint, Tremblay, Turcotte », Littérature québécoise. Voix et images, 106, automne 2010, p. 27-44. 4 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise a ffinement du regard qui exige de faire crédit à des qualités jusque-là tenues pour secondaires ; bref l’essai d’une autre expérience du monde2. Ce « nouveau lieu de la pensée » a ceci de particulier qu’il reste « incernable » : « [il] se laisse seulement entrevoir, deviner, pour qui accepte de s’y prêter. » Cette indétermination résulte d’abord de l’écroulement du familier qui expose « dans sa nudité, dans son irrémédiable précarité, seul sous les nuages, […] le tout petit corps fragile de l’homme3 ». Pour Walter Benjamin, à qui Abensour fait référence, une telle conception du sujet, loin de minimiser l’individu, en fait un individuum ineffabile, « à l’écart [toutefois] de la stridence stirnérienne et plus généralement de toute forme de subjectivité fermée sur soi et prédatrice4 ». Elle mène vers une attitude qui s’oppose non seulement à l’esthétisation de la vie politique, mais aussi à celle de l’histoire et de la vie sociale. Elle conteste les illusions de l’immuable. Reste à mesurer comment ce choix du petit est un moment constitutif d’une conscience philosophique qui a inventé une figure nouvelle de la dialectique, la dialectique négative, portée par le désir « d’être résolument moderne », c’est-à-dire faire droit à l’actualité de la philosophie, à la nécessité de son maintien sans pour autant sacrifier l’exigence posthégélienne d’instaurer un rapport entre la philosophie et la non-philosophie, entre l’acte de penser et l’extériorité5. Le livre d’Adorno détonne, sans surprise, par sa distance vis-à-vis de la morale d’inspiration aristotélicienne : systématique, compréhensive, hiérarchique, bref « une norme, ou des normes destinées à régler l’ensemble des attitudes pratiques6 ». Au contraire, il propose d’entrevoir et d’accepter une triste morale, « en contact étroit avec la souffrance7 », sans tomber dans le piège du ressentiment. « Ni anachronique, ni périmée n’est la réouverture du domaine propre de la philosophie : la question du bien vivre8 », elle exige cependant un nouveau langage, une nouvelle écriture, une nouvelle rhétorique. 2. Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, Paris : Payot, 2003, p. 340-341. 3. Ibid., p. 342. Les italiques viennent de l’auteur. 4. Ibid., p. 353. 5. Ibid., p. 347. Adorno précise : « Le sujet doit donner au non-identique réparation de la violence qu’il lui a faite », p. 145. 6. Ibid., p. 348. 7. Ibid. 8. Ibid., p. 349. Introduction – Deux ou trois petites choses 5 Là, le philosophe « s’engage dans une voie étroite ; contre le déploiement d’un système déductif, hiérarchisé, transparent à lui-même dans l’enchaînement logique de ses propositions, producteur d’une vérité une, il va assumer les risques d’une expression littéraire9 ». Son écriture prend, en effet, des formes erratiques, décentrées et lacunaires, sa nature oblique et fragmentée donnant naissance à « un anti-roman d’éducation10 ». « Cette insuffisance est la voie que sait emprunter modestement l’auteur pour ne pas trahir l’image fragile de ce que serait une existence non réglementée11 » qui se montre toujours prête, autant qu’obligée, à redécouvrir constamment et à apprécier inlassablement, de nouveau, le monde. Le choix du petit exprimerait une double postulation : déchiffrer l’expérience individuelle afin de la recouvrer contre les universels mensongers – et pour cela, séjourner auprès du particulier sans cependant s’y fixer, renvoyant ainsi à l’énigme d’un séjour qui ne soit pas un arrêt – ; avoir en vue, au-delà de la conservation de soi, un individu autre, la minuscule étant ici, contrairement à la coutume, le signe d’une insistance12. Une telle « micrologie13 » relève de la déconstruction du métaphysique, mais : au-delà, ce qui exige de nous la plus grande attention, c’est la démarche par laquelle une pensée qui dissipe « avec la force du sujet l’illusion d’une subjectivité constitutive » ne s’installe pas pour autant dans la destitution du sujet et dans les jeux délicieux qu’elle autorise, ni dans le mépris du concept, mais pourchasse, au contraire, les effets d’une pensée identitaire jusque dans les jugements péremptoires sur le cours du monde14. Une poétique et une esthétique contre elles-mêmes Dans le domaine de la littérature en France, les motivations des auteurs minimalistes regroupés surtout autour des Éditions de Minuit dans les années 1980 répondent en bonne partie, bien qu’inconsciemment et indirectement, parfois même de manière ironique, aux exigences de la pensée d’Adorno, notamment dans la mesure où, contestant l’héritage du Nouveau 9. 10. 11. 12. 13. 14. Ibid. Ibid., p. 350. Ibid. Ibid., p. 353. Ibid. Ibid. 6 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise Roman, ces écrivains s’engagent dans la récupération et la reconstruction des éléments essentiels du récit sans proposer pour autant un retour à une quelconque tradition littéraire. C’est le premier signe, sinon le premier paradoxe, de cette écriture. Conscient, d’une part, de l’ambiguïté de ce renouveau et, d’autre part, de sa remarquable diversité, Fieke Shoots avertit qu’il serait illusoire, malgré les quelques éléments qu’ont en commun ces auteurs, de les aborder en termes d’école, de mouvement ou même de courant. C’est qu’en dépit des tentatives diverses de classifier les écrivains minimalistes, « aucun manifeste, aucune déclaration publique, aucun maître n’a confirmé les analogies signalées par la critique15 ». Telle est aussi la position qu’adoptent Marc Dambre et Bruno Blanckeman : Une notion critique ne vaut que par ses applications, qui agissent en retour sur elle, en modifiant le contenu au point de faire trembler son sens initial. […] Certains, tenant pour acquise l’idée de minimalisme, ne lui accordent qu’un intérêt taxonomique. Elle constitue un outil utile pour aborder une œuvre sans l’isoler des ensembles littéraires dans lesquels elle s’inscrit. […] À partir de là, hors fétichisme théorique, seule compte l’analyse singulière d’un ouvrage ou d’une série d’ouvrages16. Et encore : D’autres […] interrogent la dimension heuristique que recouvre, ou non, la notion de « minimalisme ». Selon quels critères fonder une unité de mesure renvoyant à un nombre d’ouvrages suffisamment nombreux pour qu’elle devienne pleinement représentative et à un ensemble de traits suffisamment singuliers pour qu’elle affine la connaissance des pratiques romanesques ? […] Notion, peut-être. Concept, peu sûr – ou alors, au sens que donnent à ce mot les publicistes. […] Plutôt que la notion, c’est en fait le débat mené autour de la notion qui s’avère fructueux17. La métamorphose de l’écriture que le minimalisme implique pose conséquemment des défis sur le plan interprétatif : méthodologique et conceptuel. Elle serait à l’origine de « la défection du réflexe épistémolo- 15. Fieke Shoots, Passer en douce à la douane. L’écriture minimaliste de Minuit, Amsterdam : Rodopi, 1997, p. 25. 16. Marc Dambre et Bruno Blanckeman (dir.), Romanciers minimalistes 1979-2003. Colloque de Cerisy, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2013, p. 10. Les italiques viennent de nous. 17. Ibid., p. 10. Introduction – Deux ou trois petites choses 7 gique18 » causée, entre autres, par « la difficulté à fonder depuis les années quatre-vingt une catégorie de pensée dûment validée19 ». Jacques Poirier ajoute que, dans un minimalisme extrême, un paradoxe apparaît dans la mesure où ce type d’écriture engendre « la plus abondante richesse herméneutique20 ». Tout cela explique – en partie du moins – le détour fréquent de nos propres analyses par le champ de la critique littéraire et de la pensée philosophiques. Au-delà d’une cartographie de modes d’écrire qui mènerait au plus à une présence a minima des marques de la littérarité21, Kim Herzinger a tenté de saisir quelques caractéristiques stylistiques du minimalisme : économie formelle, tonalité neutre (litotes), raccourcis (ellipses), intrigue rudimentaire, attention excessive donnée aux détails, superficialité, évacuation des aspects historiques, sociaux et culturels, emploi du présent et de la première personne22. Bien que ces traits ne se trouvent pas toujours, ni au même degré, dans toutes les œuvres, ni chez tous les auteurs, ils donnent une image générale du dépouillement qui les distingue. Dans Small Worlds. Minimalism in French Contemporary Literature, Warren Motte, qui a dégagé d’autres caractéristiques de la littérature minimaliste, attire avant tout l’attention sur sa simplicité : « Another fundamental principle of minimalism is the ideal of simplicity. Here again, when we invoke that term we do so in contrast to a variety of other norms. Simple things are free from complexity, devoid of intricacy or ruse, unembellished, unaffected, plain23. » Il note que la préférence 18. Ibid., p. 11. 19. Ibid. Les auteurs précisent : « Non que le rapport à la théorie des textes ait disparu […], mais il se satisfait justement de n’être qu’un rapport à… sans plus prétendre à quelque esprit de système. La chasse – l’acte de théorisation – importe plus que la prise – la théorie », p. 11. 20. Sabrinelle Bedrane, Françoise Revaz et Michel Viegnes (dir.), Le récit minimal. Du minime au minimalisme, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 18. 21. Ibid., p. 12. Marc Dambre et Bruno Blanckeman notent à la même page que « de tels exercices de concentration accomplissent-ils paradoxalement ce que l’on appelle la littérarité […] ». Il n’en reste pas moins que « c’est aussi l’une des raisons qui explique la faillite conceptuelle du minimalisme, comme si la systématisation de la démarche minimale sous forme de catégorie constituait un contresens, une poussée d’emphase esthétique et idéologique au regard même de ce que les romans étudiés cherchent à exprimer ». 22. Kim Herzinger, « Minimalism as a Postmodernism : Some Introductory Notes », New Orleans Review, 16, 1989, p. 73. 23. Warren Motte, Small Worlds. Minimalism in French Contemporary Literature, Lincoln : University of Nebraska Press, 1984, p. 4. 8 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise donnée à la simplicité pose néanmoins sur le plan poétique la question du rapport entre la vacuité et l’essentialité, sans donner à ces termes une valeur transcendante ou immanente quelconque, vu qu’ils n’apparaissent jamais dans ce contexte dans leurs formes intégrales. La configuration de l’écriture à l’intérieur de tous ces paramètres a des conséquences sur les autres aspects poétiques, en particulier sur la narration. Dans « Le retour au récit. La recherche d’un nouvel ordre narratif », Shoots observe que les auteurs minimalistes, dans leur manière de retravailler la diégèse, dépourvoient l’histoire de plusieurs éléments traditionnels comme la conjonction causale, le dénouement explicatif et la motivation psychologique24. Pour Frank Baert et Dominique Viart, « [l]e jeu consiste […] à détourner les techniques communes de la narration tout en semblant les respecter au plus juste25 ». Le va-et-vient entre la continuité et la discontinuité (les blancs formels, syntaxiques et narratifs, les lois arbitraires, non motivées psychologiquement, la répétition, etc.) constituerait un autre ressort du roman minimaliste. Pour Shoots, « [l]es récits “ minimalistes ” ne sont ni radicalement fragmentés, ni parfaitement continus. Ils sont fragmentaires malgré la narration d’une histoire continue ; ils sont cohérents malgré les blancs qui interrompent l’histoire26 ». Ils se dérobent ainsi aux expérimentations narratives tout en adoptant un mode réconciliateur et tout en invitant le lecteur à réfléchir sur « l’inconciliable lamentation du hasard et de la nécessité27 ». Pour cerner les enjeux du minimalisme sur le plan narratif, Gerald Prince, Bruno Thibault, Dominique Combe et Marie-Odile André ont élaboré une distinction entre le minimalisme (le récit minimaliste) et le récit minimal. Selon Prince, le récit minimal peut prendre essentiellement deux dimensions : quantitative (« le plus petit récit possible28 ») et qualitative (« les propriétés essentielles nécessaires pour qu’un texte puisse être considéré comme un récit29 »). Si on tient compte de divers degrés de narrativité, on 24.Shoots, op. cit., p. 102. 25. Frank Baert et Dominique Viart (dir.), La littérature française contemporaine : questions et perspectives, Louvain : Presses universitaires de Louvain, 1993, p. 161. 26.Shoots, op. cit., p. 139. 27. Claude Dis, « Echenoz : Cherokee », La Nouvelle Revue Française, no 371, décembre 1983, p. 105. 28. Bedrane, Revaz et Viegnes, op. cit., p. 13. Voir Gerald Prince, « Récit minimal et narrativité », op. cit., p. 23-32. 29. Ibid., p. 13. Introduction – Deux ou trois petites choses 9 pourrait alors décrire le récit minimal comme « la représentation non contradictoire d’au moins deux événements asynchrones et se rapportant l’un à l’autre sans se présupposer ou s’impliquer logiquement30 ». Plusieurs autres critères peuvent être pris en compte : action, déroulement temporel, liens de causalité, perturbation, suspense, etc. Il n’en résulte pas moins que le « récit minimal ne peut plus être réfléchi dans une logique du tout ou rien (un texte est ou n’est pas un récit)31 ». Autrement dit, « la complexité de faits de narrativité exige une approche plus nuancée selon un modèle graduel (un texte est plus ou moins un récit)32 ». Pour Thibault, le récit minimal serait construit à partir d’un minimum vital de la fiction narrative où « la diégèse présente des actions peu nombreuses ou décrit de menus événements sans conséquence, traduisant ainsi la recherche d’une sorte de degré zéro du narré, au moins comme objectif idéal33 », pendant que le récit minimaliste se caractériserait, d’une part, par une longueur variable, d’autre part, par « les réticences (parfois implicites mais tout de même assez transparentes) du narrateur vis-à-vis du narré (et de tout narré en général)34 ». Combe note que dans le récit minimal « la présence obsédante de la narration – certes éclatée, déstructurée, voire déniée, parce qu’impossible –, mais déroulée selon une logique objective, assure la neutralité d’une voix blanche, au sens où Blanchot parle du neutre du récit kafkaïen35 ». Le minimalisme se distingue aussi du récit minimal, remarque André, dans la mesure où il fait appel à « une forme de calcul » – « un référent initial sous-jacent auquel il est fait allusion36 ». Contrairement […] à l’écriture blanche, dans le minimalisme, se déploie « une écriture du moindre à opérer une déconstruction systématique des éléments de narrativité et une réduction non moins systématique de son contenu narratif37 ». Quant à la diégèse, c’est surtout la réarticulation de la nature et du sens de l’événement qui attire l’attention. Le récit minimaliste se démarquerait ici par l’inaction ou le non-événement. Ce serait un récit pauvre, « totalement lacunaire, en fonctions cardinales, selon la terminologie de Barthes38 » : 30. Ibid. 31. Ibid. Les italiques viennent de l’auteur. 32. Ibid. 33. Ibib., p. 121. Les italiques viennent de l’auteur. 34. Ibid. L’auteur ajoute par contre que « dans la pratique, […] ces deux tendances peuvent se superposer », p. 121. 35. Ibid., p. 15. Les italiques viennent de l’auteur. 36. Ibid. 37. Ibid. 38. Ibid., p. 7. Les italiques viennent de l’auteur. 10 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise Même si ces notions de narratologie issues du structuralisme ont quelque peu vieilli aujourd’hui, elles demeurent tout de même pertinentes dans ce cas précis : certains récits manquent de ces chaînons diégétiques qui exigent d’être corrélés causativement en amont et en aval. Ils alignent tout au plus des fonctions « secondaires », lesquelles peuvent surgir sans causalité explicite et retomber sans appeler le moindre développement ultérieur. Elles agissent comme des indices, sans pouvoir se rapporter au code premier du récit, celui qui joue précisément sur le plan de l’enchaînement logique des fonctionsnoyaux et permet la « mise en intrigue » pour reprendre la formule de Ricœur39. Bertrand Vibert, quant à lui, a fait de l’absence d’événement un itératif pur, « ce qui revient à […] nier [l’événement] en tant que jet de singularités, selon la formule de Deleuze40 ». De l’autre côté, observe Isabelle RousselGillet, étant donné qu’il est difficile de parler de l’absence totale d’événement, il est plus juste d’aborder le phénomène en termes de presque rien et de quasi-événement, ce qui nous rapproche respectivement des concepts similaires de Vladimir Jankélévitch et de Paul Ricœur : Pour schématiser, l’événement serait non réductible à l’action (dans une logique de causes et conséquences). Le passage dans la sphère publique peut, qui plus est, le banaliser. L’événement se perdrait dans le pluriel. Le nonévénement suppose donc l’absence de brutalité, de potentialité pour rompre, faire sens ou sidérer. Il est no relevant, sans impact significatif. Pour le définir, le régime minimal sur le plan formel et l’isotopie thématique du « rien » ne sont pas des conditions suffisantes. Le non-événement, avec cette part active de la négation, relèverait de la dialectique de la trace et de son effacement, de l’archive et de sa persistance41. C’est que « dans l’expression non-événement, nous entendons la charge négative du privatif comme pour le non-dit, avec tout ce que la négation suppose du gommage, d’absentement, de retranchement, d’ellipse orchestrée, voire de déni42 ». Pour rester proche de la position d’Adorno, il ne faudrait surtout pas oublier que « le non-événement s’inscrit en effet dans une dialectique avec son contraire43 ». 39. Ibid., p. 7-8. 40. Ibid., p. 9. Voir Bertrand Vibert, « Les histoires incertaines d’Henri de Régnier : des récits minimaux ? », op. cit., p. 175-186. Les italiques viennent de l’auteur. 41.Isabelle Roussel-Gillet, « Le non-événement comme appel du sens chez trois cinéastes », dans Bedrane, Revaz et Viegnes, op. cit., p. 224. Les italiques viennent de l’auteur. 42. Ibid., p. 223. 43. Ibid., p. 19. Introduction – Deux ou trois petites choses 11 Afin de décrire l’identité du personnage minimaliste, le terme nomadisme, proposé par Antoine Compagnon44, conviendrait probablement le mieux dans la mesure où il signifie, au sens étendu, non seulement une sorte de déterritorialisation spatiotemporelle, mais aussi une préférence pour les marges, au prix d’un désengagement social. « En échappant temporairement à une cruelle réalité, à la banalité, aux adultes méchants et au temps, les personnages indiquent, et la nécessité du changement, et l’orientation de ce changement. Exclus de la société, les personnages peuvent proposer des alternatives de chemins45. » Toutefois, leurs visions sont aussi marquées par un paradoxe : un « réenchantement de la réalité [mais] sans illusion46 ». Le roman minimaliste n’est ni insignifiant, ni engagé, conclut Shoots : à travers le jeu langagier, il formule ses quelques petites idées sur cet « agencement avec le dehors ». L’œuvre minimaliste veut, comme le dit Jean Echenoz, « passer deux ou trois choses en douce à la douane, rien à déclarer47 ». Si « les notions périmées d’intrigue et de personnage n’ont pas pour autant retrouvé tout leur éclat réaliste, elles reviennent sous une forme minimale. L’intrigue est trop accessoire, les personnages sont trop superficiels pour être vraisemblables48 ». La plus grande ambiguïté du roman minimaliste se situerait ainsi sur le plan de la référence et, partant, sur celui de la représentation. Sabrinelle Bedrane, Françoise Revaz et Michel Viegnes observent une difficulté similaire dans le récit minimal : La notion de « récit minimal » renvoie à deux types de questionnement. D’une part, qu’en est-il d’un texte ayant toutes les apparences formelles d’un récit, mais dont le signifié narratif est mince et correspond dans l’univers référentiel à une durée atone, non dramatique, sans aucun événement saillant ? D’autre part, le syntagme « récit minimal » pouvant désigner non plus le signifié, mais le signifiant diégétique, quel est l’empan minimal d’un récit, le seuil quantitatif en dessous duquel un énoncé ne peut plus véhiculer de récit, fût-ce à un stade embryonnaire, ou « nucléaire »49 ? 44.Antoine Compagnon, Les cinq paradoxes de la modernité, Paris : Seuil, 1990, p. 165. 45.Shoots, op. cit., p. 181. 46. Ibid. 47. Jean Echenoz, « Pourquoi j’ai pas fait poète », Revue de littérature générale, no 1, 1995, p. 395. 48.Shoots, op. cit., p. 192. Les italiques viennent de l’auteur. 49. Bedrane, Revaz et Viegnes, op. cit., p. 7. 12 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise Cette ambiguïté résulterait, selon nous, de la collusion entre la poétique et l’esthétique, de la récupération de certains acquis des avant-gardes et, simultanément, de la réintégration subtile et filtrée de l’ancien, donnant lieu sur le plan poétique à une sorte de dé-réalisation du monde, mais sur le plan esthétique déjà à une sorte de réalisme. Cette situation se montre soumise à un processus qui s’apparente, à plusieurs égards, à la dialectique négative. Les effets d’une telle tension sur l’aspect éthique des existences racontées nous serviront d’éléments fédérateurs de l’analyse. Au Québec, nous avons identifié et sélectionné quatre écrivains contemporains provenant d’horizons divers, dont les œuvres présentent des caractéristiques minimalistes. Deux d’entre eux, Dany Laferrière (Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer) – probablement, le premier écrivain minimaliste au Québec – et Aki Shimazaki (Le Poids des secrets), représentent la littérature migrante, tandis que les deux autres, Jacques Poulin (Volkswagen Blues) et Louis Gauthier (Voyage en Inde avec un grand détour), participent au phénomène de la littérature québécoise que Pierre Ouellet a défini en tant que sensibilité migrante généralisée50. Ce sont cette expérience commune de dépaysement et le goût divers de la différence, critères majeurs de notre époque, qui assurent une certaine unité à notre corpus. Évidemment, la liste des romanciers pratiquant le minimalisme au Québec pourrait être plus longue. Frances Fortier et Renée Mercier, par exemple, énumèrent d’autres noms et d’autres titres : La gloire de Cassiodore de Monique LaRue, L’homme qui entendait siffler une bouilloire de Michel Tremblay, Les nuits qui tombent une à une de François Lanctôt, Agonie de Jacques Brault, Petites difficultés d’existence de France Daigle et La maison étrangère d’Élise Turcotte51. Marie-Pascale Huglo et Kimberley Leprik, pour leur part, en s’appuyant sur Histoire de la littérature québécoise de Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge52, observent, en abordant ce phénomène de manière générale, que tout comme en France, le minimalisme [québécois] correspond à une expansion littéraire à « l’ère du pluralisme », en l’absence de rupture, de révolution, 50. Pierre Ouellet, L’esprit migrateur. Essai sur le non-sens commun, Montréal : VLB, 2005. 51. Fortier et Mercier, op. cit. 52. Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge, Histoire de la littérature québécoise, Montréal : Boréal, 2007. Introduction – Deux ou trois petites choses 13 de figures de proue, d’école littéraire ou de grands auteurs. Le changement se fait en douceur et il correspond à une perte, dans une période où la littérature « ne parvient pas à se représenter positivement, comme si elle était privée de repères ou ne se voyait que sur un mode négatif, en accumulant les signes de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle n’est plus »53. Elles proposent de définir les créations d’auteurs comme Jacques Poulin, Yves Gauthier, Aki Shimazaki, Élise Turcotte et Yvon Rivard comme des romans en « mode mineur54 » en attirant l’attention sur leur intimisme, leur refus du formalisme et leur attirance pour « le monde concret des choses55 ». Cependant, une différence notable distinguerait le minimalisme québécois du courant homologue français : Bien démarqué tant des expérimentations formelles et langagières de la génération précédente que des romans baroques, des romans d’action ou des bestsellers, le minimalisme québécois va dans le sens d’une lisibilité accrue. L’accent mis sur la subjectivité et l’intimisme, abordés avec gravité et profondeur, dans un parcours intériorisé, rattache ce mode à une exploration intime du réel ; il se trouve aux antipodes du ludisme, de l’impassibilité et de la superficialité relevés chez les minimalistes de Minuit56. Et encore : On retrouve ici l’insignifiance des romans de Minuit mais, tandis que du côté français, on l’associe à une superficialité sans profondeur, elle relève, du côté québécois, d’une sensibilité subjective immédiate, sans perspective. Les jeux intertextuels et le ton impassible, tout en ruptures, des voix narratives « de Minuit » n’ont manifestement rien à voir avec une sensibilité que l’on pourrait croire naïve tandis que, dans le rejet de l’intrigue et la fragmentation impressive de la vision du monde, les deux minimalismes convergent57. En effet, l’étiquette « littérature ludique » accolée initialement en France aux écrivains minimalistes de Minuit58 ne convient pas aux auteurs minimalistes québécois dont les créations sont indéniablement marquées, il faut le dire, par un souci au sens heideggérien du terme. C’est surtout cet aspect 53. Marie-Pascale Huglo et Kimberley Leprik, op. cit., p. 31-32. 54. Ibid. 55. Ibid. 56. Ibid. 57. Ibid., p. 33. 58. Olivier Bessard-Banquy, Le roman ludique. Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Eric Chevillard, Paris : Septentrion, 2003. 14 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise existential de la représentation, plus proche aussi de la réflexion d’Adorno, qui nous a incités à aborder notre corpus dans une perspective éthique. Nous le faisons à travers l’examen de plusieurs catégories romanesques en voulant en dégager des déterminations variées de la mimesis dans leurs aspects aussi bien poétiques qu’esthétiques. Comme le font bien remarquer Fortier et Mercier, un autre grand dénominateur commun de la littérature minimaliste québécoise se situe dans l’opposition à « l’exubérance langagière et formelle ayant marqué la littérature québécoise de la décennie [19]7059 » et ensuite dans la valorisation récurrente du sensible par la mise au premier plan du récit de la « saisie impressive60 ». La logique du sensible, qui se laisse appréhender par des schémas élaborés par Jacques Fontanille61, recouvre d’une certaine manière l’ancien territoire (romanesque) de la passion : c’est elle aussi qui reste au cœur de la réformation de la question morale. La critique de la rationalité, implicite à une telle reconfiguration du monde, ne touche pas exclusivement à la question de la connaissance et de la cognition. Elle est au fondement d’une vision qui passe au crible de la critique, malgré l’apparence de l’indifférence, une réalité désuète jusqu’à un certain degré et, en cela, elle bouscule subrepticement l’échelle de valeurs. L’effet de ce recentrement est plus significatif qu’on ne le pense, car, au lieu d’élaborer de nouvelles hiérarchies, il incite à scruter la nature de la morale sociale dans ses présupposés les plus communs et dans ses évidences les plus flagrantes. Une trace de la différence Chez Gauthier, l’événement en tant qu’aventure – un excellent point de départ pour l’étude du minimalisme, dans la mesure où l’aventure constitue un enjeu narratif aussi bien du récit traditionnel que du récit moderne –, devient un cadre de réflexion privilégié sur l’expérience morale et existentielle. Ceci n’a rien d’étonnant surtout qu’une telle approche, dans le passé, a attiré l’attention de plus d’un philosophe en commençant par Georg Simmel qui, au début du 20e siècle, a vu dans l’aventure une force 59. Fortier et Mercier, op. cit., p. 176. 60. Ibid., p. 196. 61. Jacques Fontanille, Sémiotique du discours, Limoges : Poulim, 1998. Introduction – Deux ou trois petites choses 15 transcendant l’ordinaire et le cadre habituel de la vie62. Vladimir Jankélévitch, qui a probablement le mieux compris le rapport de l’aventure avec la modernité dans ses dimensions éthiques, a tenté de la libérer de son poids bourgeois et colonial, tant critiqué par Jean-Paul Sartre63, en voulant injecter dans cette expérience critique une dose de spiritualité et d’idéalisme. Ceci, par ailleurs, est considéré comme la marque de commerce du roman d’aventures de langue française. Gauthier fait face à l’impossibilité de l’aventure, résultat de l’implosion de tout un monde social, culturel, politique et historique. Le constat de cette crise le conduit à écrire ce qu’on pourrait appeler, en s’inspirant de la méthode derridienne, un roman déconstructif. L’auteur poursuit, d’une certaine manière à l’envers, en exhibant les absences et les failles narratives, la réflexion de Mikhaïl Bakhtine sur le chronotope du roman grec qui a servi jusqu’au 16e siècle de fondement à toute une tradition romanesque64. Voyage en Inde avec un grand détour est donc une œuvre qui, au moyen de stratégies multiples, dont la négation, le renversement et le trompe-l’œil, réduit l’expérience de l’aventure, mais, paradoxalement, permet aussi de mieux en mieux comprendre sa nature, ses sources d’inspiration et ses lieux communs. Dans cette lente conversion de la mimesis où la métafiction est appelée à jouer un rôle important en participant à la réduction du sens, le récit semble trouver son aboutissement dans la figure métaphorique du soleil. Celle-ci fait d’abord penser à Jacques Derrida qui a proposé dans Les marges de la philosophie de taxer les figures héliotropiques de métaphores cognitives « imparfaites65 » – pour nous, le problème se pose au niveau interprétatif : Il est en effet difficile de savoir ce que c’est le propre du soleil proprement dit : du soleil sensible. Il s’ensuit que toute métaphore impliquant le soleil (teneur ou véhicule) ne nous apporte pas de connaissance claire et assurée : […] tout attribut sensible, une fois qu’il a lieu hors de la sensation, devient par là même incertain, car on ne voit pas bien alors s’il appartient encore au sujet, du fait que c’est seulement par la sensation qu’on peut le connaître. 62. Georg Simmel, La philosophie de l’aventure, Paris : L’Arche, 2002. 63. Jean-Paul Sartre, « Préface », dans Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier. T.E. Lawrence, Malraux, Von Salomon et la vie exemplaire de L.-N. Rossel, Paris : Grasset, 1986, p. 11-30. 64. Mikhaïl Bakhtine, « Le roman grec », dans Esthétique et théorie du roman, Paris : Gallimard, 1978, p. 239-260. 65. Jacques Derrida, Les marges de la philosophie, Paris : Minuit, 1972, p. 298. 16 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise Ensuite : Les métaphores héliotropiques […] nous donnent trop peu de connaissances parce que l’un des termes directement ou indirectement impliqués dans la substitution (le soleil sensible) ne peut pas être connu dans son propre. Ce qui veut dire aussi bien que le soleil sensible est toujours improprement connu et donc improprement nommé. Le sensible en général ne limite pas la connaissance pour des raisons intrinsèques à la forme de présence de la chose sensible ; mais d’abord parce que l’aistheton peut toujours ne pas se présenter, peut se cacher, s’absenter. Il ne se donne pas sur commande et sa présence ne se maîtrise pas. Or le soleil, de ce point de vue, est l’objet sensible par excellence66. Gauthier procéderait donc tout au long du récit à l’élaboration d’une attitude existentielle et créatrice minimale, apparentée à plusieurs égards, selon nous, sur le plan de la métafiction, à la non-écriture de Joseph Joubert, magnifiquement interprétée par Maurice Blanchot. Les paradoxes qui l’entourent et que nous expliquons avec l’appui des thèses de Gilles Deleuze exhibent et conservent, à la fois, le désir dans sa confrontation continuelle à la forme, toujours compromise. Un minimalisme d’inspiration orientale Si chez Gauthier, l’Orient est devenu une désignation symbolique générale, aussi idéale que fantasmagorique, lieu d’articulation exotique du paradoxe, chez Shimazaki, par contre, il se constitue en un espace-temps qui influence de manière concrète et profonde l’écriture. Ce façonnement s’effectue par le biais de la culture japonaise, connue pour sa retenue esthétique. Et c’est avant tout le haïku qui y prête ses modèles : son rythme, ses images, son lexique et sa sensibilité. Le goût du minimal est au cœur de cette poétique. Il ouvre cependant la voie à la manifestation d’un sensible qui, malgré ses connotations initiales de l’innocence, incarnées ici par la figure de l’enfant, est confronté à des questions morales on ne peut plus profondes. Contrairement au grand principe classique qui situe les catégories morales au-dessus de la singularité, la « loi » minimale qu’envisage l’écrivaine s’appuie sur l’expérience concrète, appelée à agir comme une source déterminante de connaissance. Elle démasque alors, ce que Paul Ricœur a bien décrit comme l’aporie et même le scandale de la justice juridique en demandant 66. Ibid. Introduction – Deux ou trois petites choses 17 un remaniement de ses composantes les plus élémentaires, notamment le jugement. L’enracinement de l’écriture de Shimazaki dans la culture nipponne est aussi perceptible dans la manière dont elle récupère et traite les matrices esthétiques, fondatrices de sa société. D’abord l’iki, par le détour duquel Martin Heidegger a par ailleurs cherché à redéfinir le rapport de l’esthétique occidentale avec la rationalité. Le minimalisme de l’écrivaine ne sert toutefois pas uniquement à mettre en valeur la culture japonaise. Face au désastre auquel le pays a participé durant la Seconde Guerre mondiale, il aide également, telle une arme à double tranchant, à jeter un regard critique sur sa tradition littéraire la plus ancienne, dans la recherche de nouvelles images et de nouveaux ressorts d’imagination et de création. Une fois de plus, la métaphore, lieu d’articulation de la crise sociale, devient un point de mire. La pentalogie soulève la question de la valeur de cette figure d’une manière qui fait aussi penser au débat tenu entre Derrida et Ricœur. Les deux philosophes ont, de fait, croisé le fer pour débattre de l’effet de l’usure de la métaphore. Si la déconstruction que propose Shimazaki s’apparente à la critique qui voyait dans le langage figuré les limites de la représentation, elle se rapproche aussi d’une position qui se montre plus sensible à la vérité tensionnelle, propre au transfert de sens. Pour Derrida, l’ordre syntaxique est fondamentalement dominant sur l’ordre sémantique, ce qui minimise considérablement la portée de la métaphore. En revanche, selon Ricœur, l’ordre discursif sauve la métaphore de la mort et lui permet de sauvegarder une dimension ontologique sans attribuer à cette dernière une quelconque valeur métaphysique. C’est que le travail critique de Shimazaki sur le plan de la métaphore reste aussi un acte de création minimale et correspond ainsi à l’accord oblique entre les positions de Derrida et de Ricœur : Faut-il en conclure à une faiblesse ou une insuffisance de la déconstruction elle-même en ce qu’elle serait incapable d’exposer ses présupposés ou ses conditions de possibilité ? Les textes derridiens se contredisent-ils en ce qu’ils supposeraient pour être compris une conception de la métaphore dont ils voudraient au contraire montrer l’impossibilité67 ? 67. Jean-Luc Amalric, Ricœur, Derrida. L’enjeu de la métaphore, Paris : Presses universitaires de France, 2006, p. 113. 18 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise Pour Jean-Luc Amalric, répondre positivement à ces questions serait ne pas tenir compte de ce qu’il appelle « le tour métaphorique » dans l’écriture derridienne. Ce serait ignorer que cette écriture met souvent à l’épreuve ses propres lois en réinscrivant ce qu’elle tente d’évacuer. Cette tension serait à l’origine de la présence de ce qu’on pourrait définir comme le quasi-métaphorique chez Derrida. La métaphore de Shimazaki est de plus, d’une part, ce qui sauve le langage élémentaire devant l’impossibilité de représentation, quand il est face à l’événement, et, d’autre part, elle demeure au cœur de la corruption du sensible, participant activement à une « mythologie » sociale. Suspendue entre ces deux valeurs contradictoires, ne pouvant aucunement être effacée, car il n’y a pas de lieu non métaphorique, elle doit être reformulée, c’est-à-dire réinscrite. C’est dans cette stratégie que l’écrivaine entrevoit la possibilité d’une promesse sans la prendre pour une solution définitive. Du rien au quelque chose La question de la mince possibilité d’aventure et de son faible pouvoir diégétique et mimétique réapparaît dans le roman de Jacques Poulin. Elle est d’autant plus importante que, comme le remarque Alain Guyot, « associer récit de voyage et récit minimal – au sens où celui-ci raconte une absence d’événement – paraît relever de la gageure, sinon du paradoxe68 ». Le retour à l’aventure, bien que chez Poulin il soit inscrit dans un espace-temps maximal69, offre une occasion d’examiner cette catégorie romanesque à la lumière des thèses de Vladimir Jankélévitch, déjà dans ce qu’elle contient d’infinitésimal. C’est alors que le lien de l’aventure avec la modernité est rediscuté : la crise de l’une détermine l’effacement de l’autre. Ces approfondissements nous amènent à réorienter l’analyse vers la réalité réifiée. Il s’agit ici essentiellement de la réalité du paysage, celle du ciel et de la lumière surtout – que nous considérons comme les corrélats de la figure du soleil 68.Alain Guyot, « Récit de voyage et récit minimal : l’exemple de la Montée au GrandSaint-Bernard de Charles Ferdinand Ramuz », dans Bedrane, Revaz et Viegnes (dir.), op. cit., p. 165. Les italiques viennent de l’auteur. 69. Sur le rapport entre le minimal (minimalisme) et le maximal (maximalisme) voir : Pierre Ouellet et Serge Pépin (dir.), Le trop et le trop peu, une esthétique des extrêmes, Montréal : Presses de l’Université du Québec à Montréal, 2000. Lionnel Ruffel, « Le minimal et le maximal ou le renouvellement », p. 43-54, et Van Kelly, « Tentation du minimalisme et puissance du bricolage : Jean Echenoz vs Agnès Varda », p. 271-281, dans Dambre et Blanckeman, op. cit. Introduction – Deux ou trois petites choses 19 avec tout ce que cette dernière implique sur le plan du sensible –, éléments symboliques, constitutifs paradoxalement d’une vision décolorée du monde, dans une attente oscillant constamment entre l’ennui et le sérieux. Sur le plan premier, l’inscription en creux de l’aventure et sa délégation au passé sont à l’origine d’une indéfinition du réel. Cette forme rétrécie de la présence est manifeste d’abord dans le pullulement des riens qui s’installent rapidement dans le récit par leurs occurrences innombrables. En contrepoint, ces négations se distinguent faiblement des quelque chose, lieux d’articulation, sur les plans ontologique, épistémique et éthique, de formes vagues, incertaines, imprécises, à peine dicibles de l’être. Rappelons ce qu’Adorno affirmait à propos de « l’indissolubilité du quelque chose » : Le quelque chose en tant que substrat nécessaire au penser du concept, même à celui du concept de l’être, est l’abstraction la plus extrême de la teneur chosale (das Sachhaltige) non identique au penser, et qui néanmoins ne saurait être éliminée par aucun processus supplémentaire de pensée […] La possibilité pour la pensée de se débarrasser de la teneur chosale par la forme du « en général » : la supposition d’une forme absolue, est illusoire70. Quant au spirituel et au transcendant, Volkswagen Blues les énonce seulement au conditionnel, dans un comme si, employé à l’issue d’un processus complexe qui s’apparente, lui aussi, à plusieurs égards, à la dynamique négative. Présente également sur d’autres plans, cette négativité paraît être même à l’origine de la représentation de la réalité. Et comme « là où une catégorie se transforme – par dialectique négative, celle de l’identité et de la totalité – la constellation de toutes les catégories se transforme et avec elle chacune d’elle71 ». Cela est observable dans la nature de la vérité historique, fractionnée, au carrefour de la fiction et de l’événement, face à des multitudes de points de vue, et remplie de paradoxes non résolus. Quant à la morale, elle subit les contrecoups d’un tel remaniement en devenant une entité négative, quoique ouverte à la différence et à la liberté, oblique, à la fin du récit surtout, dans son rapport à la mort qu’elle refuse de considérer comme « l’absolument ultime72 ». Sur le plan esthétique, enfin, doublé d’une couche métafictionnelle, le roman peut être lu comme une quête difficile de la poésie. Associé à des figures identitaires marginales, le poétique tend à se confondre, en dehors de la sphère du sujet, dans ses traces éparpillées, avec 70. Theodor W. Adorno, Dialectique négative, Paris : Payot, 2003, p. 167-168. 71. Ibid., p. 205. 72. Ibid., p. 449. 20 De la simplicité comme mode d’emploi – Le minimalisme en littérature québécoise la lumière, un phénomène qui résiste pourtant, dans sa fragilité, à l’idée de l’attacher au pur monde objectal. De la double nature du rapport à la chose Le monde objectal s’installe au cœur même du roman de Dany Laferrière. Il désigne par là avant tout la rechute de l’identité dans la nature, en compromettant son rêve d’émancipation. Mais si, d’un côté, la profusion des traits anthropomorphes dans la construction de l’image de la réalité ajoute à l’ambivalence identitaire, d’un autre côté, elle apparaît en pleine contradiction comme une voie de sortie de la crise. Malgré la sexualité débridée qui règne dans le récit, cet aspect permet à l’écrivain de se distinguer du réalisme et du naturalisme classiques. Cette démarche se double d’un stratagème, aussi réduit et contradictoire, sur le plan langagier. C’est qu’en visant la critique du lieu commun, Laferrière ne se sert, dans la plus grande partie de son roman, que de stéréotypes. Il aplanit de cette manière l’écriture au point de dérouter plus d’un lecteur. Même dans la dimension intertextuelle, qui approfondit habituellement le sens premier de la diégèse, on peut observer cette tendance à niveler la représentation, à la ramener constamment à la surface et à l’asseoir sur le fragmentaire. Le « jeu citationnel73 » est d’ailleurs un mécanisme très souvent utilisé en littérature minimaliste et, dans notre corpus, il joue un rôle important aussi bien chez Gauthier que chez Poulin. Son pouvoir, tant loué par les théoriciens de l’intertextualité, s’avère néanmoins sérieusement amoindri par « l’usage désinvolte74 » du procédé, surtout chez Laferrière. Il s’agit dans ce contexte d’un « code autorisant toutes les ellipses75 ». Shoots affirme à propos de l’intertextualité que les auteurs minimalistes « exploitent de façon ludique une technique qui avait de lourdes implications théoriques à l’époque du Nouveau Roman. La “ citation ” fonctionnait alors souvent comme une structure en abîme qui dénonçait la référence à la réalité. Or, dans les œuvres minimalistes la référence à la réalité n’est plus un discrédit76 ». 73. 74. 75. 76. Shoots, « Un je citationnel », dans op. cit., p. 61-99. Ibid., p. 61. Ibid., p. 62. Ibid., p. 98. Introduction – Deux ou trois petites choses 21 En effet, dans Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, la réalité devient une composante on ne peut plus incontournable de la représentation ; elle empêche cependant l’écriture de s’envoler, cherche quasiment à la vider de la littérarité, rappelle, aussi par le caractère quasi autobiographique du récit, le contexte tout à fait ordinaire de la création. Elle lui sert de balise marquant la représentation d’enjeux sociaux et moraux. Produit par l’importance du monde objectal, l’effet de réel se manifeste aussi par d’autres aspects : la valorisation du descriptif, la réduction du narratif et de l’argumentatif, la recherche non pas du vrai ni du vraisemblable, mais du véritable. Mais, là encore, des contradictions : au moment où le lecteur s’attend à un abandon du style, à une immolation du littéraire, l’écriture, même si elle n’est plus qu’automatisme et primitivisme, devient le recours définitif. C’est elle qui ultimement permet de retrouver la réalité du sujet. Au centre de la question identitaire se place alors paradoxalement une figure : la personnification, ici, forme inversée de métaphore, qui atténue tant bien que mal la réification du monde et permet à l’écriture d’entrevoir ce qu’elle cherchait tant à éviter : la poésie. Chapitre I Voyage en Inde avec un grand détour, de Louis Gauthier Un impossible roman d’aventures « Je suis l’écrivain, je pars le soir même pour l’Inde via l’Angleterre, six mois d’aventures parmi les gourous, les parias, les maharajahs et les éléphants aux parures d’or et de pierres précieuses. » Louis Gauthier, Voyage en Inde avec un grand détour. L e titre seul de la tétralogie, dont nous allons étudier ici les trois premiers volumes (que nous considérons comme une unité autonome, participant à la phase de départ, contrairement au quatrième volume qui prépare déjà le retour) suggère que le thème du voyage y est central1. Notons aussi de quel voyage il s’agit ! d’un voyage on ne peut plus exotique, stimulant l’imagination et transportant dans l’univers du rêve. Sur la quatrième de couverture, un extrait du récit même, ci-dessus, renforce le sentiment qu’on sera vite plongé dans des aventures fascinantes, comme dans les bonnes vieilles histoires du 19e siècle. L’édition du livre, avec ses illustrations en noir et blanc, reproduisant le style de la littérature d’antan, corrobore cette impression initiale. Pourtant, quelques signes subtils, çà et là, viennent contredire tout cela. Dans le titre, le mot « détour » sème le doute, même si, dans un sens, il pourrait aussi faire penser à une multiplication des aventures, « grand détour » rimant quasiment avec « grande aventure » ! On s’aperçoit aussi que, dans l’exergue, ce n’est pas l’idée de l’action qui est mise en avant mais 1. Louis Gauthier, Voyage en Inde avec un grand détour, Montréal : Fides, 2005, p. 11.