Une acquisition prestigieuse d`une lettre autographe de Jeanne de
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Une acquisition prestigieuse d`une lettre autographe de Jeanne de
Une acquisition prestigieuse d’une lettre autographe
de Jeanne de France (vers 1488)
Une lettre de Jeanne de France adressée de sa main à Louis d’Amboise, évêque d’Albi, vient
d’être acquise par les Archives départementales du Tarn. Les autographes princiers de cette
époque (fin 1487-1488) sont rares et les personnages en cause particulièrement prestigieux.
Fille du roi Louis XI, sœur du roi Charles VIII, première épouse du roi Louis XII, béatifiée en
1742, canonisée en 1950, Jeanne de France ou Jeanne de Valois, duchesse de Berry, est
doublement proche de l’histoire d’Albi : par l’amicale confiance, dont témoigne cette lettre,
qu’elle entretenait avec Louis d’Amboise, évêque d’Albi (1473-1503), et par l’implantation à
Albi en 1508 (sous l’épiscopat de Louis II d’Amboise, neveu du précédent) du deuxième couvent
de l’ordre religieux qu’elle a fondé à Bourges en 1502, celui des Annonciades.
Avec le chœur de la cathédrale, avec la Mise au tombeau de Monestiés, avec les débuts très
précoces de l’imprimerie, l’on savait qu’Albi était, autour de 1500, une des capitales artistiques et
intellectuelles de l’Europe ; cette lettre nous montre que son évêque, Louis d’Amboise, était
également au cœur de jeux de pouvoirs, particulièrement complexes, de la Cour de France durant
la régence d’Anne de Beaujeu.
L’on trouvera cette lettre étudiée et transcrite ici.
Lettre de Jeanne de France à Louis d'Amboise, évêque d’Albi, fin 1487-début 1488.
Arch. dép. du Tarn , 1 J 1462/1.
Contexte historique
Fille du roi Louis XI, sœur du roi Charles VIII, première épouse du roi Louis XII, béatifiée en
1742, canonisée en 1950, Jeanne de France ou Jeanne de Valois, duchesse de Berry, est
doublement proche de l’histoire d’Albi : par l’amicale confiance, dont témoigne cette lettre,
qu’elle entretenait avec Louis d’Amboise, évêque d’Albi (1473-1503), et par l’implantation à
Albi en 1508 (sous l’épiscopat de Louis II d’Amboise, neveu du précédent) du deuxième couvent
de l’ordre religieux qu’elle a fondé à Bourges en 1502, celui des Annonciades.
Jeanne de France avait hérité du caractère bien trempé de son père Louis XI, comme d’ailleurs sa
sœur aîné Anne, épouse de Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon en 1488, régente du royaume entre
le décès de leur père Louis XI (1483) et la majorité de leur frère cadet Charles VIII ; mais Jeanne
était difforme de naissance. Son père en conçut un projet machiavélique, celui de lui faire épouser
le jeune Louis, duc d’Orléans, afin que celui-ci ne puisse avoir d’enfants. Le couple vécut séparé,
Louis d’Orléans entrant en révolte (la « guerre folle ») contre sa cousine la régente Anne de
Beaujeu, en s’alliant avec le duc de Bretagne.
Les deux frères d’Amboise, Louis et son cadet Georges, étaient à la fois proches de la cour, mais
ont pu un moment paraître complices de la famille d’Orléans ; Louis dût s’exiler un moment à
Avignon, dans les États du pape. La lettre présentée ici se situe alors. Elle est antérieure à avril
1488, date à laquelle Anne de Beaujeu et son mari prennent le titre de duc et duchesse de
Bourbon (décès du frère aîné de Pierre de Beaujeu, Jean II, duc de Bourbon), antérieure à la
bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (28 juillet 1488) où les troupes bretonnes sont battues et où
Louis d’Orléans est fait prisonnier, antérieure enfin au décès du cardinal de Bourbon ("beau frère
le cardinal"), le 13 septembre 1488.
Cette lettre montre que Jeanne de France témoigne respect et amitié à son « cousin » lui envoie
son secrétaire et attend de lui conseils et avis. Louis d’Amboise réussit assez vite à rentrer en
grâce et à regagner la confiance du roi Charles VIII. Lorsque ce dernier, qui avait épousé Anne de
Bretagne, mourut sans héritier en 1498, Louis d’Orléans, devenu roi de France, n’eut de cesse de
faire annuler son mariage avec Jeanne, afin de convoler avec la veuve de son prédécesseur, Anne
de Bretagne. Le tribunal réuni pour la circonstance fut confié à.... Louis d’Amboise, et permit de
reconnaître la nullité du mariage. Jeanne de France se retira à Bourges où elle fonda en 1502
l’ordre des Annonciades. Louis d’Amboise, quant à lui, après avoir transmis son évêché d’Albi à
son neveu Louis, se retira à Lyon où il mourut en 1503.
Contexte archivistique
Au XIXe s., cette lettre était conservée avec les archives de la maison d'Amboise-Aubijoux, dans
les archives notariales de Lasgraïsses (fonds Mazens). Elle est publiée en fac-similé et transcrite
deux fois :
- dans Louis Mazens, Biographie des seigneurs de Graulhet depuis 961 jusqu’à 1793,
Toulouse, imprimerie A. Chauvin et fils, 1880. Le fac-similé est inséré à la fin de l'ouvrage, et la
lettre est transcrite en p. 68 ;
- et dans René de Maulde, Jeanne de France, duchesse d'Orléans et de Berry (14641505), Paris, Champion, s.d., et éditée p. 264, note 2. René de Maulde l'a également publiée dans
ses Procédures politiques du règne de Louis XII, Paris Imprimerie nationale, 1885 (Collection
des documents inédits sur l'histoire de France), p. 808, en note.
Les héritiers de Louis Mazens ont dispersé ce fonds en le vendant sur le marché des autographes.
Une bonne partie a été rachetée par les Archives du Tarn et les Archives de France : il s’agit de la
sous-série 30 J (chartrier de Graulhet, Castelnau-de-Lévis et Saint-Sulpice en Quercy),
patiemment reconstitué par Maurice Greslé-Bouignol et récemment inventorié par Romain Joulia.
Ce précieux autographe est acheté en vente publique par les Archives départementales du Tarn le
18 novembre 2014 (vente Ader et Nordmann consacrée aux autographes de Femmes, provenant
de la collection Claude de Flers, lot n°12) pour un montant de 10 000 euros. Le catalogue de la
vente en indique la provenance : elle avait été achetée par la famille de Flers lors de la vente
organisée par Chapelle, Perrin et Fromantin « Précieuse collection d’autographes de femmes
célèbres » de l’ancienne collection Marcel Plantevignes, à Versailles, hôtel des Chevau-légers, le
8 mars 1977, n° 51.
Il est particulièrement heureux qu’il retrouve le fonds dont il avait été distrait au début du XXe
siècle, sa place étant à double titre aux Archives du Tarn, en tant qu’adressé à Louis d’Amboise,
évêque d’Albi, et en tant qu’initialement conservé dans le chartrier de Graulhet-Saint-Sulpice. Il
faut croire qu’elle y était entrée par l’intermédiaire du frère cadet de Louis d’Amboise, Hugues
d’Aubijoux, époux de Madeleine d’Armagnac, héritière de la seigneurie de Graulhet-Castelnaude-Lévis.
Remarques paléographiques
Les difficultés de lecture résident principalement dans le mauvais état du papier, troué par
l’acidité de l’encre (à cet égard, les fac-similés du 19e siècle témoignent d’un meilleur état de
l’original et sont plus faciles à lire) et l’orthographe très phonétique de Jeanne.
Sa particularité est d’utiliser systématiquement un z à la fin des mots pour la forme s ou z. nous
avons également transcrit uz les abréviations us (vouz) sur la fois de la ligne 20 ou vouz est en
toutes lettres.
Transcription
Au dos :
[autographe] A mon cousin d’Alleby
[D’une écriture du 18e s.] N° IX, sac BB liasse 2e A
[d’une main du 19e s. : ] Louis d’Amboise, évêque d’Albi
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Mon bon cousin, tant par voz lestrez come
par le raport du comandeur, et ausy parse
q[ue] le Roy m'a recrit [et] fayt savoyr, par
creance sur ledit comandeur, ay conu
le grant vouloy qu'avez monstré a me
fere servyse en matiere ou les amyz se
[se] doyvent montrer ainsy q[ue] vo[uz] avez
fayt ; de quoy, tant q[ue] je puiz, vo[uz] mersie
ensemble des bonez ofrez d'estre pour
moy en touz mez aferez, enverz touz,
sauve celuy quy se doit reserver, don me
tienz fort tenue à vo[uz] ; et pour ce q[ue] j'ay
encomansé la poursuite de la matiere, pour
vo[uz] en avertir, vo[uz] e[n]voye mon segretayre
pourteur de cestez, afin q[ue] me conseliez [et]
aydiez au demourent de se qu'aré a fere ;
car de v[ot]re conseil [et] avys veul euser. L'eveque
a dit a Monseigneur, en la presence de beau frere le
cardynal, que beaucout de chossez ont esté
dytes a beau fre[re] de Beaujeu [et] à vouz,
sur la creance dudit comandeur; par quoy je
vo[uz] prie q[ue] se quy vo[uz] en a dit me veullez
ecrire, afin q[ue] le puise montrer a mondit s[eigneu]r
et s'yl estoit posyble que puysez venyr ysy,
me seroit ung grant secourz [et] ayde,
vo[uz] pryant q[ue] veullez dyre a se porteur,
sur le tout, se quy vo[uz] semble qu'aré a fere
[et] comme me devré conduire au surplus ;
et à Dyeu, cousin, quy vo[uz] doint se que desirez.
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Écrit de ma main.
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Jehanne de France
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33
Je vo[uz] mersie du plesir q[ue] m'avez fait
tousent le marchant de seste vylle.
Bibliographie
Louis Mazens, Biographie des seigneurs de Graulhet depuis 961 jusqu’à 1793, Toulouse,
imprimerie A. Chauvin et fils, 1880, 151 p. [Bibl. des Arch. du Tarn, C 90]
René de Maulde, Jeanne de France, duchesse d'Orléans et de Berry (1464-1505), Paris,
Champion, s.d., 486 p. [Bibl. Arch. du Tarn, C 505]
René de Maulde, Procédures politiques du règne de Louis XII, Paris Imprimerie nationale, 1885,
cxxxi-1306 p. (Collection des documents inédits sur l'histoire de France) [Bibl. Arch. du Tarn,
AF 25]
Louis de Lacger, « L’église et le couvent des Annonciades à Albi » dans Revue d’histoire
franciscaine, tome IV, juil.-sept. 1927, 20 p. [Tiré à part, Bibl. Arch. dép. du Tarn, C 404/13]
Louis de Lacger, « Histoire des Annonciades de Fargues à Albi » dans Revue d’histoire
franciscaine, tome V, janv.-juin 1928, 68 p. [Tiré à part, Bibl. Arch. dép. du Tarn, C 404/14]
Louis de Lacger, « Les masques de la bienheureuse Jeanne de France » dans Revue d’histoire
franciscaine, tome VIII, janv.-mars 1931, 19 p. [Tiré à part, Bibl. Arch. dép. du Tarn, C 404/15]
Jean-Fr. Bonnefoy, Vies de la bienheureuse Jeanne de France et du bienheureux Gabriel-Maria,
Paris, aux éditions franciscaines, 1937, xvi-360 p. (Chronique de l’Annonciade) [Bibl. Arch. dép.
du Tarn, C 918]
Françoise Bouchard, Sainte Jeanne de France : la reine servante de Marie, Montsürs, Résiac,
1999
Gilbert Assémat, Faire la joie de Dieu : sainte Jeanne de France, Paris, 1999
Dominique Dinet, Pierre Moracchini, sœur Marie-Emmanuelle Portebos (dir.), Jeanne de France
et l’Annonciade : acte du colloque international de l’Institut catholique de Paris, 13-14 mars
2002, Paris, 2004
Sainte Jeanne de France et l’Annonciade. Exposition réalisée par le Conseil général du Cher
(direction des Archives départementales) à l’abbaye de Noirlac, du 26 juin au 22 septembre
2002, Bourges, Conseil général du Cher, 2002, 67 p. [Arch. dép. du Tarn, 4° AD 1052]
Vincent Maroteaux, Xavier Truffaut, Christian Roth (dir.), Sainte Jeanne de France, duchesse de
Berry, 500e anniversaire de la fondation de l’Annonciade 1502/2002. Actes de la journée
d’études organisée par le conseil général du Cher et les Archives départementales, Bourges, 21
septembre 2002, dans Cahiers d’histoire et d’archéologie du Berry, 2004, n° 157-158, 136 p.
[Bibl. Arch. dép. du Tarn, A 4185]
Crépin-Leblond (Thierry) et Chatenet (Monique), dir. Anne de France : art et pouvoir en 1500.
Actes du colloque organisé par Moulins vile d’art et d’histoire les 30 et 31 mars 2012, Paris,
Picard, 2014, 221 p.