Guerre des brevets : Apple et Samsung ne désarment pas
Transcription
Guerre des brevets : Apple et Samsung ne désarment pas
LJA MAGAZINE - JANVIER / FÉVRIER 2014 ÉCLAIRAGE Par Bruno Walter L’AFFAIRE Guerre des brevets : Apple et Samsung ne désarment pas Depuis 2011, les multinationales du secteur des télécommunications sont engagées dans une guerre totale, jalonnée de multiples contentieux à travers le monde. En jeu : les milliards de dollars du marché des smartphones et tablettes. Dans ce combat de géants, la bataille que se livrent Samsung et Apple devant les tribunaux a pris un tour très particulier depuis que Bruxelles s’est invité à la table des négociations. L e 21 novembre 2013, après trois jours de délibéré, dix jurés de San José, Californie, ont condamné Samsung à payer 290 millions de dollars à Apple pour différentes violations de brevets. L’année précédente, toujours en Californie et pour les mêmes griefs, le géant sudcoréen avait été sanctionné à hauteur d’un milliard de dollars (réduit par la suite à 600 millions). Des victoires significatives pour Apple ? Samsung en obtient de son côté, comme à Londres en juillet 2012 ou à Tokyo en août de la même année. La cartographie précise des procédures en cours est difficile à dessiner tant les contentieux se multiplient en Europe, aux États-Unis, en Australie, en Asie. Avec leurs coups de théâtre, comme ce veto opposé en août dernier par l’administration Obama à une décision de la Commission américaine du commerce international (USITC) favorable à Samsung. Initiées par l’une ou l’autre des parties, ces procédures semblent ne jamais devoir prendre fin. « Nous sommes arrivés à la limite de l’irrationnel entre Apple et Samsung. Aujourd’hui, il faut que les deux PDG 20 Le magazine aillent faire un golf et trouvent un accord acceptable au 18e trou », commente Marc Bethenod, conseil en propriété industrielle chez Novagraaf, spécialisé en technologies de l’information. Selon lui, cet armistice entre les deux multinationales, en guerre depuis bientôt trois ans, est inéluctable. Un avis partagé par Pierre Breesé, président de Fidal Innovation : « Il faudra bien un accord final. D’abord, parce que les contentieux ont des issues aléatoires, ensuite parce qu’ils pourraient, à la longue, affaiblir les deux leaders au moment où Microsoft veut monter sur le marché. » Et ce, même si, d’après eux, les protagonistes pourraient être tentés de continuer le combat tant qu’aucun n’aura pris un avantage décisif. L’ÉCHEC DES PREMIÈRES TENTATIVES DE NÉGOCIATION Tant que Samsung se contentait d’être un fournisseur d’Apple, tout allait bien. Mais quand le géant sud-coréen, adossé à Google et son système Android, a lancé ses smartphones, la marque à la pomme a réagi vivement. « Apple s’est développé sur un business model qui lui permettait d’investir sur l’innovation et d’externaliser la production. Il est légitime que la société réagisse face à son ancien fournisseur, devenu concurrent. Comme il est légitime que Samsung, qui a su évoluer, se défende », souligne Pierre Breesé. Avant d’entrer en guerre, les deux parties ont tenté la négociation : plus de cinq réunions ont eu lieu entre septembre 2010 et avril 2011, sans aboutir à une solution amiable. Au printemps 2011, en pleine négociation, Samsung sort sa nouvelle génération de smartphones et de tablettes (« Galaxy »). Cinq jours après l’échec de la dernière réunion de conciliation, Apple assigne Samsung en contrefaçon de brevets devant un tribunal californien. Samsung réplique en assignant Apple devant les juridictions de plusieurs pays. Dès lors, la guerre s’intensifie d’autant plus que, sur le terrain commercial, Samsung devance désormais Apple sur le secteur des smartphones (35 % du marché mondial contre 26 %) et grignote des parts de marché sur les tablettes (Apple reste leader mais chute de 40 % en un an, pendant que Samsung augmente de 12 %). D’importantes provisions pour frais de justice LJA MAGAZINE - JANVIER / FÉVRIER 2014 ÉCLAIRAGE ont été constituées des deux côtés de la barre – à mettre en regard des milliards de bénéfices des deux multinationales. Au cœur du contentieux : les brevets, qui s’arrachent à prix d’or dans le secteur des télécoms. « Les entreprises en achètent des milliers en sachant qu’il y en aura quelques-uns dans la masse qui permettront d’aller au contentieux. En terme militaire, c’est ce que l’on appelle le principe de la mitraille : on tire des milliers de projectiles en sachant que seuls quelquesuns toucheront leur cible », explique Pierre Breesé. D’où la frénésie d’acquisition de brevets qui s’est emparé de la sphère télécom ces dernières années. En 2011, Google a déboursé 12,5 milliards de dollars pour l’acquisition de Motorola Mobility et ses 17 000 brevets. La même année, Google s’était fait souffler, pour 4,5 milliards de dollars, les 6 000 brevets du Canadien Nortel par le consortium Rockstar, dans lequel Apple joue un rôle prépondérant. L’année suivante, Apple rachetait à Rockstar 1 000 de ces brevets. Et le 1er novembre dernier, Rockstar a engagé des actions contre Google et les utilisateurs du système Android (dont Samsung) pour violation de plusieurs brevets Nortel. LA GRANDE MAJORITÉ DES LITIGES SE CONCLUENT PAR DES ACCORDS De son côté, Microsoft, qui rêve de venir concurrencer Apple et Samsung sur le marché des télécoms, vient de s’offrir la branche téléphonie mobile de Nokia pour 5,44 milliards de dollars, avec le droit d’utiliser les brevets du Finlandais pendant dix ans dans le cadre d’un accord de licensing. Nokia, qui entend conserver la main sur ses brevets, a par ailleurs annoncé début novembre la prolongation d’un accord de licence avec Samsung : « Cette extension et cet accord représentent une référence en matière de résolution constructive d’un litige sur la propriété intellectuelle et devraient générer des économies significatives en matière de coûts de © SERGEY NIVENS LES PORTEFEUILLES DE BREVETS : UNE ARTILLERIE LOURDE transaction pour les deux parties », s’est félicité dans un communiqué Paul Melin, directeur de la propriété intellectuelle chez Nokia. Dans ce domaine, la résolution amiable des litiges est généralement la règle. « La grande majorité des contentieux se concluent par des accords : le procès n’est là que pour créer des rapports de forces commerciaux, explique Marc les normes internationales sont indispensables pour permettre l’interopérabilité. Au niveau européen, ces normes sont définies au sein du European Telecommunications Standards Institute (ETSI), basé à Sophia-Antipolis, et les règles établies par l’ETSI sont soumises à la loi française. Pour élaborer une norme commune, chaque membre de La grande majorité des contentieux en matière de brevets se concluent par des accords : le procès n’est là que pour créer des rapports de forces commerciaux Bethenod. Il est utilisé comme effet de levier dans des négociations commerciales, surtout aux États-Unis. Mais contrairement aux procès, médiatisés, les accords restent secrets. Au mieux, les entreprises se contentent d’un communiqué de presse pour annoncer un accord, mais aucune clause n’est rendue publique. » BREVET ESSENTIELS ET REDEVANCES FRAND Une partie du contentieux des brevets qui oppose Apple et Samsung – dont celui en cours à Paris – touche à un point ténu mais fondamental : les brevets « essentiels » et les redevances dites « Frand », pour Fair, Reasonable And Not Discriminatory. Dans les télécoms, l’ETSI (dont Samsung et Apple) apporte des brevets dits essentiels. Et en échange de l’intégration de ces brevets à une norme, son propriétaire s’engage à concéder des licences aux autres acteurs contre une redevance Frand. « Dans le secteur des télécoms, les normes sont reines. Cette notion de brevet essentiel est récente et intrinsèquement, entre la norme, qui est partagée, et le brevet, qui relève du monopole, les tensions se créent », souligne Marc Bethenod. Fin 2011, Samsung a demandé l’interdiction de l’iphone 4S en référé devant le TGI de Paris au motif que celui-ci utilise deux de ses brevets essentiels européens alors qu’Apple ne lui verse pas la moindre redevance. Les juges parisiens n’ont pas Le magazine 21 LJA MAGAZINE - JANVIER / FÉVRIER 2014 © MIREN LARTIGUE ÉCLAIRAGE Au sein de l’UE, les contentieux relatifs aux brevets essentiels et aux redevances Frand pourraient bien être tranchés par la Commission européenne, qui a ouvert une procédure formelle d’examen à l’encontre de Samsung accédé aux demandes du Coréen, princi- communiquent avec la presse que par palement parce que ces brevets sont uti- voie de communiqués. lisés dans la puce du téléphone, laquelle est fabriquée par un fournisseur d’ApBRUXELLES, ARBITRE ple, Qualcomm, qui a un contrat de AU SEIN DE L’UE licence croisée avec Samsung. Selon l’ordonnance de référé, « la société Samsung Les questions autour des redevances ne pouvait limiter l’étendue de la licence Frand sont multiples. « Qu’est-ce qu’un consentie à la société Qualcomm pour en taux de redevance “fair” ? Est-ce que cerexclure un client tel que la société Apple taines conditions objectives permettent de (…), la licence donnée à refuser une licence à un la société Qualcomm tiers ? Qui paie, et à quel pour ces brevets essenmoment ? » résume Marc tiels étant irrévocable Bethenod. « Les Frand ne conformément aux règles sont pas une renonciation de l’ETSI. Il importe peu au brevet mais une renonque la société Samsung ciation à bloquer les choix ne perçoive aucune techniques, précise Pierre somme du fait de cette Breesé. Mais dès lors que mise en œuvre puisque du la guerre est violente, on fait de la réciprocité des s’assoit dessus. » Or, en accords, elle a bénéficié Europe, ces questions de la technologie Qualpourraient bien être trancomm et a donc perçu chées non pas par les trides revenus de ce fait. » bunaux mais par la Joaquín Almunia, commissaire européen L’ordonnance rappelle Commission européenne, en charge de la concurrence également que le juge qui a ouvert une procédes référés n’est pas dure formelle d’examen à compétent pour déterminer si un taux l’encontre de Samsung fin janvier 2012. de redevance est Frand ou non. Le TGI La Commission estime qu’à partir du de Paris se prononcera sur le fond moment où la firme coréenne s’est engaen juin prochain. Les deux cabinets gée à concéder des licences Frand et conseils, Allen & Overy pour Samsung, qu’Apple a souhaité négocier une licence et Dentons pour Apple, restent muets pour les brevets essentiels à des condisur le dossier – les deux géants ne tions Frand, « le recours à une injonction plaisantent pas avec les clauses de nuit à la concurrence ». Elle souhaite donc confidentialité. Quant aux directions déterminer « si Samsung Electronics a utijuridiques des deux parties, elles ne lisé de façon abusive, contrairement à l’en- 22 Le magazine gagement qu’elle avait donné à l’Institut européen des normes de télécommunications (ETSI), certains de ses droits de brevets essentiels liés à une norme dans le but de fausser la concurrence sur les marchés européens des appareils de téléphonie mobile ». Dans la communication des griefs adressés à Samsung fin 2012, il est rappelé que « si la Commission conclut que l’infraction est suffisamment attestée, elle peut publier une décision interdisant le comportement en cause et infliger une amende pouvant atteindre jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise concernée ». Et en la matière, Bruxelles a déjà infligé des amendes record. Microsoft, par exemple, cumule 2,2 milliards d’euros d’amendes sur ces dix dernières années. PEUT-ÊTRE UN CESSEZ-LE-FEU Depuis, Samsung est revenu vers la Commission avec des propositions : la multinationale s’engage, pendant cinq ans, à ne pas introduire, contre les entreprises acceptant un cadre de concession de licences spécifique, d’action fondée sur l’un de ses brevets essentiels de téléphonie mobile, présents ou futurs. Le cadre d’octroi des licences prévoit une période de négociation de 12 mois maximum et, si aucun accord n’est trouvé, l’établissement par des tiers (une juridiction ou un arbitrage) de conditions Frand, comme convenu par les parties. Si ces dernières ne peuvent s’entendre sur la voie à suivre, elles devront se soumettre à l’arbitrage. La Commission a lancé, le 17 octobre dernier, une consultation sur les propositions de Samsung. Les parties intéressées avaient un mois pour faire part de leurs observations. Si Bruxelles conclut que les engagements proposés pallient les atteintes à la concurrence identifiées, ils peuvent devenir juridiquement contraignants pour le groupe sud-coréen au sein de l’Espace économique européen. « Si nous trouvons une solution satisfaisante dans cette affaire, elle devrait apporter à l’ensemble du secteur davantage de clarté sur ces questions », a commenté dans un communiqué Joaquín Almunia, vice-président de la Commission chargé de la politique de concurrence. Et mettre fin, pour un temps, à un volet des contentieux, dans cette partie du monde. Probablement pas la fin de la guerre, mais une trêve. n