Fiche la complainte du progrès
Transcription
Fiche la complainte du progrès
Histoire des Arts 3èmes Arts-créations-cultures / la société de consommation La complainte du progrès - Boris VIAN Chanson composée en 1956 pendant la période des « Trente Glorieuses ». Contexte historique Sortie de la deuxième guerre mondiale, tickets de rationnement supprimés depuis 5 ans seulement. Plan Marshall, la France reçoit 2,5 milliards de dollars de la part des USA pour la reconstruction du pays. Gouvernement provisoire (1944-46 De Gaulle), IVe République (1946-58), Ve République (1958 à nos jours). Premiers pas de la société de consommation, entrée dans un monde d’abondance. C’est la période des Trente Glorieuses, de 1946 à 1975 environ (choc pétrolier dès 1973). Trente Glorieuses : Expression inventée par l'économiste français Jean Fourastié en 1979. Période de forte croissance économique, plein emploi et essor de la consommation. A ne pas confondre avec les" Trois Glorieuses ", les trois journées révolutionnaires des 27, 28, 29 juillet 1830. Durant cette période, la consommation des ménages français se développe considérablement. En 1957 : - 6,7 % des foyers possédaient une automobile contre 65,3% en 1976 17,4 % possédaient un réfrigérateur contre 90,8% en 1976 1 français sur dix possédait un lave-linge contre 7sur dix en 1974 14% des logements disposaient d’une douche ou baignoire 1% possédaient un téléviseur. Le téléphone sera plus lent : seulement 28% des ménages en dispose en 1970 Grâce au crédit, la consommation devient une préoccupation majeure. De nouveaux objets alléchants garnissent les étagères (rasoir, transistor, sèche-cheveux, lampadaires, cocottes, mixeurs, etc…). Avec l’augmentation du niveau de vie, un certain nombre de mutations sociologiques et démographiques caractérisent les trente glorieuses : une baisse de la natalité (fin du baby-boom en 1965) et le changement du rôle des femmes dans la société. La « maîtresse de maison » exerce alors une profession salariée. Les rôles évoluent donc au sein des foyers. Les villes et leurs banlieues grandissent. Entre 1950 et 1970, la France produit plus de logements que depuis le second empire. Aujourd’hui, la croissance économique des « Trente Glorieuses » n’est plus mais notre univers quotidien est toujours fondé sur une consommation frénétique. Biographie de Boris VIAN Né le 10 mars 1920 à Ville-d'Avray (Hauts-de-Seine), France. Décédé le 23 juin 1959 à Paris. Personnage illustre d’après-guerre : ingénieur de l'École centrale, écrivain, inventeur, poète, parolier, chanteur, critique et musicien (jazz - trompettiste), scénariste, conférencier, traducteur (anglais/américain). Il a également publié sous les pseudonymes de « Vernon Sullivan », « Bison Ravi », « Baron Visi » ou « Brisavion » (anagrammes de son nom). Il est le second d’une famille de quatre enfants. Son père est rentier et sa mère musicienne amateur (pianiste / harpiste). Toute sa vie, il aura une santé fragile à la suite d’une maladie du cœur contractée à l’âge de douze ans. Sa scolarité est souvent interrompue en raison d'accidents de santé. Après des études à Paris au lycée Condorcet, il obtient un baccalauréat philosophie avec option mathématiques. Après un parcours brillant, classes préparatoires et Ecole Centrale, toujours à Paris, il devient ingénieur à l’Association française de normalisation de 1942 à 1946. A ces moments libres, il compose et joue du jazz. Il fréquente les cafés de la rive gauche (Saint-Germain des Prés) où les intellectuels et les artistiques viennent se retrouver. Il y côtoie Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau, Simone de Beauvoir, Juliette Gréco, Marcel Mouloudji mais aussi Miles Davis. Il écrit en 1946 son premier roman : « J’irai cracher sur vos tombes ». Il le signe Vernon Sullivan. S’ensuit une controverse car ce roman est retrouvé sur les lieux d’un crime passionnel. Il écrira ensuite d’autres romans aussi noirs et sarcastiques comme « Les morts ont tous la même peau », « Et on tuera tous les affreux » ou encore « Elles se rendent pas compte ». Il a écrit également des œuvres sous son vrai nom comme « L’arrache-cœur » mais il n’eut pas le succès escompté. Il décide d’abandonner la littérature au profit de la musique. Passionné de jazz, il joue de la trompette de poche (trompinette) au « Tabou », club de Saint-Germain-desPrés. Il est aussi directeur artistique chez Philips et chroniqueur dans Jazz Hot de décembre 1947 à juillet 1958, où il tient une revue de la presse explosive et extravagante. Henri Salvador disait de lui : « Il était un amoureux du jazz, ne vivait que pour le jazz, n'entendait, ne s'exprimait qu'en jazz ». 1951 et 1952 seront des années sombres pour Boris Vian. Séparé son épouse Michelle Léglise, dont il a eu deux enfants, il vit difficilement de traductions dans une chambre de bonne, boulevard de Clichy. Il n'a plus un sou mais le fisc s'acharne à lui soutirer des impôts anciens qu'il ne peut payer. Son esprit fécond l’amène cependant à collaborer au Collège de 'Pataphysique (la science des solutions imaginaires), fondé en 1948. Dans cette étrange corporation, il donne libre cours à son imagination pour fournir des communications et des inventions baroques telles que le gidouillographe ou le pianocktail. En 1954, il se remarie avec Ursula Kübler. Il fait quelques apparitions sur scène, au théâtre et dans quelques films. Il joue par exemple le cardinal de Paris dans Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy. Le matin du 23 juin 1959, Boris Vian assiste à la première de « J'irai cracher sur vos tombes », film inspiré de son roman. Après s’être opposé aux producteurs au sujet de l’interprétation, il dénonce publiquement le film dans lequel il ne retrouve pas à ses yeux le résultat escompté. Il demande même d’enlever son nom du générique. Quelques minutes après le début du film, il s'effondre dans son siège et meurt d'une crise cardiaque lors de son transfert à l'hôpital. Son œuvre connut un immense succès public à titre posthume dans les années 1960 et 1970, notamment pendant les événements de mai 68. Les jeunes des nouvelles générations redécouvrent Vian, l'éternel adolescent, dans lequel ils se retrouvent. La complainte du Progrès Composée en 1956, cette chanson est une critique de la société de consommation qui s’émancipe. Tout en gardant l’esprit drôle et moqueur, l’auteur aborde un sujet sérieux qui le laisse perplexe : Le bonheur est-il lié au besoin matériel ? Une accumulation de biens conduit-elle au bonheur ? L’amour est-il dépendant de cette consommation incontrôlée ? La réponse est dans les paroles dès les premiers vers : « autrefois pour faire sa cour, on parlait d’amour », ce qui sous-entend que c’est terminé (conjugué à l’imparfait). Cette idée est confirmée par le deuxième vers : « pour mieux prouver son ardeur, on offrait son cœur », ce qui laisse entendre qu’avec l’essor de la consommation, cet acte est révolu. En amour, on n’offre plus son cœur mais des biens matériels parfaitement inutiles qui ne compensent pas : « des draps qui chauffent » car vous êtes bien seul. Votre solitude est telle que vous n’éprouvez même plus le plaisir de rentrer dans votre foyer : « le lit est toujours fait »… Un excès de matériel ne conduit pas à l’amour, même les objets les plus modernes : Une cuisinière avec un four en verre, qui résiste à la chaleur est une prouesse technologique en 1956. Un Dunlopillo est le matelas nouveau, multi-spires qui prétend détrôner l’éternel matelas de laine. « Un avion pour deux », symbole extrême de la dépense, pour s’envoler vers le bonheur ? Boris Vian insiste sur l’accumulation excessive et inutile : « des tas de couverts » laisse sous-entendre qu’avec mille fois moins, c’était suffisant. Des mots composés ou imaginaires accentuent cette sensation d’inutilité dans l’excès : « le chauffe-savate, l’éventre-tomate, l’écorche-poulet, le canon à patates, le cire-godasses, le repasse-limaces, le tabouret à glace, l’efface-poussière » etc… Ce procédé était très cher à l’auteur et se retrouve dans ses livres comme « L’écume des Jours ». Boris VIAN critique cette évolution de la société jusque dans les changements de mœurs : Autrefois, quand on se disputait, on partait faire un tour mais on revenait « l’air lugubre » et le lien marital n’était pas rompu. Avec l’essor matériel arrive les changements de comportement : maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change. Après une dispute, on dit « rentre chez ta mère et on se garde tout ». Le mariage est facilement rompu car l’amour n’a jamais existé sous cette forme matérialiste. A la limite, il n’est plus nécessaire de se marier, pour pouvoir se séparer plus vite et recommencer « jusqu’à la prochaine fois ». Dans ces conditions, la notion de foyer, de famille, n’existe plus. Par là-même l’auteur aborde le sujet sensible du rôle de la femme au foyer et son indépendance : si « on se garde tout », c’est que le mari estime pouvoir tout reprendre puisqu’en travaillant, il a pu offrir tout ça. Insensiblement, l’auteur signifie que si la femme moderne veut s’émanciper, elle devra travailler au même titre que le mari pour gagner son indépendance matérielle. De cette façon, cela lui évitera de « rentrer » sans rien « chez sa mère » et de ne pas repartir de zéro… Ces problèmes multiples de la vie conjugale et la quête du bonheur grâce à la course aux biens de consommation étaient déjà posés au XIXe par Tocqueville. Il craignait que le matérialisme ne prenne le pas sur le spirituel. Plus récemment Alain SORAL déclarait que l’on a réduit le bonheur à la consommation. La société de consommation n’est-elle pas une drogue ? Elle crée des besoins. Par exemple, le téléphone portable est devenu indispensable. Pourtant, il n’y a pas encore si longtemps, tout le monde s’en passait puisqu’il n’existait pas. Nous courons après le bonheur mais savons-nous réellement ce que c’est ?... Sur le plan musical, Boris Vian utilise une mesure à 4 temps sur un tempo enlevé (noire à 160). Une tonalité de mi m. Le mode mineur exprime par ses sonorités plus ternes une certaine tristesse, des regrets sur les dérives du monde moderne. Cette instabilité qui mène aux incertitudes s’exprime aussi par des débuts de phrases qui commencent toujours sur les temps faibles de la mesure. Malgré tout, l’ensemble reste ironique et sautillant, avec des introductions rythmées qui contrastent avec des phrases plus liées. Des ruptures franches sont utilisées pour briser le rythme, par l’utilisation de phrases proches du parlé-chanté : « Ah ! Gudulle, viens m’embrasser et je te donnerai… » ou encore « Ah ! Gudulle excuse-toi ou je reprends tout ça… » La sensation d’accumulation d’objets inutiles est exprimée par l’utilisation systématique de cellules rythmiques multipliées et jouées sur une seule note comme « et des pelles à gâteaux », « et nous serons heureux » etc… Le tout est complété avec élégance par les rimes plates, embrassées, l’effet de surprise par accumulation de vers et l’utilisation d’exclamations dans le texte. Les sonorités restent proches du jazz, si cher au compositeur. Autour du thème sur la société de consommation Des écrivains, cinéastes et chanteurs s’y intéressent également. Georges PEREC décrit les problèmes d’un couple qui pense dépasser ses problèmes en dépensant de plus en plus : -« de station en station, antiquaires, libraires, marchands de disques, tailleurs, fromagers, chausseurs, confiseurs, charcutiers de luxe, papetiers, leurs itinéraires composaient leur véritable univers : là reposaient leurs ambitions, leurs espoirs. Là était la vraie vie ». Le cinéaste Jacques TATI dans le film « Playtime » dénonce ce monde moderne, déshumanisé et vulgaire. Dans « Mon Oncle », TATI critique également l’homme et sa modernité. Le chanteur Jean FERRAT dans « La Montagne », remet en question cet idéal indélicat auquel aspire l’homme d’aujourd’hui : la modernité -« Ils quittent un à un le pays pour aller gagner leur vie loin du pays où ils sont nés » -« Ils en rêvaient depuis longtemps, de la ville et de ses secrets, du formica et du ciné » -« Il faut savoir ce que l’on aime et rentrer dans son HLM manger du poulet aux hormones »… Nino FERRER dans « La maison près de la fontaine » critique ces dérives de la société moderne, prête à tout pour assouvir les achats et les folies du monde moderne : -« la maison près de la fontaine a fait place à l’usine et au supermarché, les arbres ont disparu mais ça sent l’hydrogène sulfuré ». Jacques BREL « Ne me quitte pas » Par cette œuvre poignante, Le compositeur crie la détresse et la solitude quand tout a été dit, cassé, déchiré. Les regrets sont immense « oublier le temps des malentendus et le temps perdu à savoir comment… ». Les cadeaux les plus beaux ou les plus fous ne ramèneront pas l’amour perdu. Le dessinateur BINET montre toutes ces dérives ubuesques dans son album « Les bidochons n’arrêtent pas le progrès » avec des objets tels que « le repousse-chien », le « pousse-bouchon », les oreillers « cervical » pour monsieur et « antirides » pour madame ou encore la « pincitoasts » etc… Tous ces objets sont plus inutiles les uns que les autres. Sont-ils nécessaires au bonheur ?
Documents pareils
Boris Vian
a) « La vie, c’est comme une dent » : comment appelle-t-on une expression de ce type ? ..............................................
Et quand le «comme» tombe, comme dans «La vie c’est un poème»...