Amerique URSS Lille
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Amerique URSS Lille
Serguei Tchougounnikov (Université de Bourgogne, Dijon) Portrait de John Kennedy en Serguei Essenine et autres métamorphoses : les Amériques des « passeurs » poétiques des années 1960 – 1970 (le cas d’A. Voznessenski). © Tchougounnikov Introduction Le choix de la poésie d’Andreï Voznessenski (né en 1933) s’explique par le fait qu’il est un des poètes les plus importants de la période soviétique de la poésie russe. Par sa technique poétique et par son avant-gardisme accentué il est un héritier de V. Khlebnikov, de V. Maïakovski, de S. Kirsanov ; il est aussi l’interlocuteur et le disciple de Boris Pasternak. Sa popularité dans les années 60-70 a été immense ; c’est lui (avec son collègue Evguéni Evtouchenko, né lui aussi en 1933), qui a fait renaître en Russie la tradition de la poésie publique de masse, ses concerts poétiques, marquant le réveil de la conscience civile dans la période du « dégel », attiraient des foules dans les stades. A la différence de la poésie d’Evtouchenko manifestement plus populaire, Voznessenski a su imposer un niveau technique et expérimental élevé, ce qui lui a coûté des accusations de formalisme, heureusement beaucoup moins fatales à cette date que dans les année 40. La situation de Voznessenski dans la poésie soviétique de la période de Khrouchtchev et de Brejnev est ambiguë. D’un côté sa poésie jugée « formaliste » et « moderniste » est violemment critiquée, de l’autre Voznessenski continue à voyager à l’étranger, à donner des concerts poétiques aux Etats Unis, ses recueils poétiques continuent à paraître (il est vrai, surtout dans les circuits fermés à l’usage de la « nomenklatura » du parti). Pour certains Voznessenski est devenu un « avant-gardiste officiel » dont la tâche consistait à représenter l’URSS à l’étranger pour afficher un certain libéralisme du régime en matière d’art. Ce mythe du poète-conformiste et du « futuriste de la cour » reste toujours très vivace. Ses nombreux séjours aux Etats-Unis (où, entre autres, il fit un travail universitaire sur la poésie de T. S. Eliot) lui valurent une réputation d’expert des relations intellectuelles américanosoviétiques Lors de ses séjours Voznessenski rencontra personnellement le président John Kennedy, son frère Robert Kennedy, l’actrice Merilyn Monroe, il se lia d’amitié avec le poète Allen Ginsberg, l’une des personnalités marquantes de la Beat Generation (beatniks) et avec d’autres artistes et intellectuels américains de cette période. Ces séjours américains aboutirent à assez nombreux textes poétiques consacrés à l’Amérique vue par un poète soviétique. Dans ce qui suit nous cherchons à extraire les leitmotivs essentiels de ces textes qui ont déterminé l’image de l’Amérique dressée par ce passeur poétique des années 60-70. 1 1. L’Amérique comme héritière spirituelle des traditions des avant-gardes européennes. Chez Voznessenski, l’Amérique est conçue comme héritière des traditions des avant-gardes européennes. La découverte de l’Amérique par le poète soviétique s’inscrit dans la tradition du voyage à la découverte du nouveau monde puissamment inauguré dans la littérature russesoviétique par V. Maïakovski. Comme Maïakovski, Voznessenski accentue dans ses poèmes américains la composante « futuriste » de l’Amérique. Cette référence au passé héroïque de l’avant-garde passe, en particulier, par le nom propre de Christophe Colomb qui constitue simultanément un renvoi au poème de Maïakovski « Christophe Colomb » (1925), une pièce importante de ses Poèmes sur l’Amérique. Comme chez Maïakovski, cette réminiscence de Colomb est a-historique et ouvertement avant-gardiste. L’Amérique est pour Voznessenski la patrie des « poires triangulaires » : cette image moderniste donnera le titre à son recueil programmatique Treugolnaja gruša (Le poivre triangulaire) (1962) qui réunit les impressions de son voyage américain de 1961 (Cf. l’exemple I.1). 2. La féminité de l’Amérique Les poèmes américains de Voznessenski insistent sur la féminité de l’Amérique. Ainsi, dans le poème « Strip-tease » (1961) faisant partie du recueil Le poivre triangulaire (1962) on voit apparaître l’Amérique sous la forme d’une dame, en plus d’une danseuse de strip-tease. Le poète visiteur, perdu dans l’enfer dantesque d’un « strip-tease show » à l’américaine (décrit sur le ton parfaitement apocalyptique) parle à une danseuse, présentée comme une synthèse d’ « oiseau, de pluie et de jazz », qui vient d’achever son numéro (Cf. l’exemple II.1). Ainsi l’Amérique-femme est celle qui se donne, elle incarne l’instance féminine, tandis que le poète russe, qui incarne naturellement l’élément masculin, est un passeur à la conquête de cette féminité ambiguë (Cf. l’exemple II.2 et l’exemple II.3). Dans son poème « L’oiseau de New-York » (1961) on trouve la vision de l’Amérique sous forme d’un oiseau d’aluminium avec un visage féminin (Cf. l’exemple II.4). Cet oiseau moderniste qui renforce la « composante futuriste » de l’Amérique semble apparenté à la danseuse du poème « Streap-tease » dont les yeux expriment « la tristesse comme celle des oiseaux » (Cf. l’exemple II.5). Ainsi, il s’agit d’une nouvelle métamorphose de l’Amérique qui constitue un faisceau sémantique : « futurisme » - « femme » - « oiseau ». Enfin, Voznessenski a avoué récemment que dans son poème « Le monologue de Merilyn Monroe » (1961) il s’est représenté lui-même sous les traits de l’actrice américaine, incarnation de la féminité à l’américaine et victime des puissances secrètes qui gouvernent son destin. Ainsi s’accomplit le jeu des métamorphoses : la quête de la féminité américaine s’avère la quête de soi-même, l’image de 2 l’Amérique – femme cache une dimension auto-biographique du poète mis aux abois par le régime politique de son propre pays. Il semble que cette image de l’Amérique-femme vient concrétiser un phantasme imposée par l’arbitraire grammatical et lié surtout au genre de ce toponyme ainsi qu’au jeu sur la translittération cyrillique. Ainsi, le Dictionnaire de l’argot moscovite (Elistratov, Moscou, Rousskie slovari, 1994) fixe le terme curieux /Америса / « AMERISSA », qui est une transposition littérale en russe, c’est-àdire en alphabet cyrillique du mot AMERICA. Ce jeu quasi-anagrammatique C/S et S/C n’est pas sans rappeler le fameux monogramme S/Z impliquant un rapport d’inversion graphique, et finalement de la déviance et de la castration selon R. Barthes (« c’est la même lettre, vue de l’autre côté du miroir (...) la barre de censure (...) l’oblicité du signifiant, l’index du paradigme, donc du sens » (S/Z, p. 113). Америка devient Америса, c’est-à-dire une personne manifestement féminine, intermédiaire entre Лариса (nom féminin russe), директриса (directrice) et биссектриса (bissectrice). 3. Les amants-dictionnaire ou le couple amoureux en tant que livre bilingue. C’est dans ce contexte de la féminité de l’Amérique qu’on découvre chez Voznessenski l’image des « amants-dictionnaire » ou encore : le couple amoureux en tant que livre bilingue. Cette nouvelle métamorphose est un jeu sur l’opération de traduction : ces amants d’origines hétérogènes se traduisent mutuellement, ils constituent un texte parallèle ou bilingue. Il s’agit d’un mélange qui est à la fois inter-corporel mais aussi inter-culturel, inter-linguistique et sans doute « trans-idéologique ». Le héros lyrique et son bien-aimée anglophone qui s’endorment au lit sont définis comme « Dictionnaire russe - anglais ». Au niveau de la langue transmentale (où l’on devine une allusion à la zaum’ futuriste) la frontières génétiques des langues s’efface : « Dreaming » - prononce la dame, et le héros lui rend l’écho russe : « dröma » (songe) (Cf. l’exemple III.1). Le même symbole de la fusion corporelle et spirituelle ou langagière apparaît dans le сщгке poème « Il n’est pas inventé d’instant plus vrai… » (1975) (Cf. l’exemple III.2) ainsi que de Voznessenski Junona i Avos’ (« Junon et « Coûte-que-coûte ») (Cf. l’exemple III.3). C’est précisément de ce poème qu’il sera maintenant question. 4. Юнона и Авось : utopie américaine de Voznessenski Parmi les poèmes du cycle américain de Voznessenski le plus célèbre est probablement le poème Юнона и Авось, « Junon et Avos’ » (deux noms des navires russes, dont le deuxième signifie à la lettre « coûte-que-coûte »). Ce poème est écrit en 1970, il est significatif que Voznessenski commence à travailler à ce texte lors l’un de ses voyages américains, en 1981 ce poème a été transformé en une opéra très populaire en URSS. 3 Le sujet du poème est le suivant : Nikolaï Rezanov, marin et gentilhomme de chambre de l’empereur russe, au cours d’un voyage en Californie, alors colonie espagnole (ce voyage étant situé entre la fin du XYIII et le début du XIX siècle) s’éprend d’une fille du commandant de la ville de San Francisco. Ce sentiment étant réciproque, les fiançailles ont lieu. Après avoir promis à sa fiancée hispano-américaine, adorable jeune fille de 15 ans, de revenir rapidement auprès d’elle, Rezanov part pour la Russie plein de projets de colonisation russe de ces terres éloignées. Tombé malade, il meurt très peu de temps après son retour à Saint-Pétersbourg. Sa fiancée Concha après l’avoir attendu dix ans, fait vœu de silence, se fait nonne et fonde le premier monastère de femmes à San Francisco. Cet arrière-plan fort romanesque de l’histoire ne cache pas du tout ses motivations politiques. Voznessenski écrit à propos de son héros : « Rezanov a été un politicien perspicace. S’il avait vécu dix ans de plus, ce que nous appelons aujourd’hui la Californie et la Columbie britannique, seraient des territoires russes ». Le représentant-rêveur de l’Empire russe en Amérique, Rezanov, est - comme tout passeur - un homme politique. Les manifestations poétiques de son amour pour le petite Concha, loin d’être factices, sont parsemées de rhétorique politique. C’est un politicien de l’amour international, qui n’oublie pas un seul instant son statut officiel ni les affaires des deux Etats incarnés dans sa situation personnelle, par lui et par la fille du gouverneur de San Francisco. Cet amour empêché par la religion (il est orthodoxe, elle est catholique), un peu moins par la différence d’âge (lui - une bonne quarantaine, elle - quinze ans) est conçu par Rezanov avant tout comme une entreprise politique marquée par la pensée des rapports et des destins historiques de la Russie et de l’Amérique. Le monologue de Rezanov (écrit en 1975) fait sentir des motifs autobiographiques introduits par le poète soucieux de son rôle de passeur spirituel entre les deux super-puissances alors en pleine période de « coexistence pacifique » (Cf. l’exemple IV.1). Les deux pays, les deux Etats sont parfaitement symétriques : l’opposition géographique ne fait que souligner cette symétrie comme en témoigne la « Chanson espagnole » de Rezanov écrite pour l’opéra Junon et Avos’ (Cf. l’exemple IV.2). La symétrie renverse de deux pays, de deux monde apparaît sous la forme de l’antimonde (antimir), image proche à Voznessenski qui a publié en 1964 le recueil poétique Anti-miry. Ce titre renvoie à la vogue structuraliste des sciences exactes vécue alors par l’intelligentsia soviétique. On trouve les exemples de la symétrie renversée dans la liste de cadeaux offerts par Rezanov à sa fiancée : la cuvette de porcelaine des toilettes devient une longue vue examinant le côté opposé de la terre. L’amour de deux protagonistes continue le motif des amants-dictionnaire ou des amoureux en tant que livre bilingue. Ainsi, le motif de l’amour transcendant les divisions politiques, qui est en effet amour - langage ou l’amour dans et par le langage se manifestant comme la créolisation volontaire de sa langue de naissance, se lit dans la prière de Concha (Cf. l’exemple IV.3). 5. Portrait de John Kennedy en Serguei Essenine 4 La mort du président J. Kennedy provoque un nombre de réaction dans la presse soviétique dont les deux exemples les plus remarquables à nos yeux sont les manifestations poétiques qui suivent. Une corrélation étrange et éloquente apparaît dans le poème « Juin - 68 » (1968) de Voznessenski. Consacré à l’assassinat du président Kennedy, ce texte poétiquement très réussi établit une comparaison entre le président américain et le poète russe S. Essenine (cf. l’exemple V. 1). Pour comprendre le sens de cette comparaison il faut se souvenir du statut très particulier de S. Essenine dans la poésie russe du XX siècle. Essenine est très bien situé pour offrir cette conjonction russo-américaine : en effet, il est amené à l’étranger par sa femme, la fameuse danseuse « rouge » Isidora Duncan, venue des Etats-Unies pour participer à la construction culturelle dans le premier pays socialiste. Lors de son séjour américain Essenine multiple les scandales nuancés du rouge de révolte et se plaint de l’ennui et du pragmatisme européen et surtout américains où, selon son expression, « on n’honore que le Dollar et on s’en fout de l’art ». La figure mythique et sacrée de la poésie russe, presqu’un héros national, Essenine offre donc un reflet de son charisme au président américain à qui sont liés les espoirs de la détente atténués par la fin de la guerre de Viet nâm. Cette comparaison, outre la véritable ressemblance en ce qui concerne au moins la chevelure, est une figure profondément politique reflétant l’appréciation « positive » de la personnalité de Kennedy promulgué dans cette période dans la presse soviétique. La comparaison Kennedy - Essenine est renforcée à la fin du poème par l’image du pommier sans racine, « pommier de gratte-ciel ». Le pommier étant dans la poésie de Essenine l’élément ou le symbole constant de la Russie profonde, paysanne, le motif du dépaysement se trouve accentué. Le président assassiné devient artiste, un personnage poétique par le fait d’être assimilé au poète nostalgique souffrant en ville, dans la capitale, de cette séparation avec les racines de sa poésie. On retrouve la même structure de miroir dans d’autres poèmes de Voznessenski employée pour représenter tantôt le jeu d’échos téléphoniques (« L’Automate téléphonique », 1971, cf. l’exemple V. 2), tantôt les métamorphose de la vision (« Une soirée dans la société des aveugles », 1974, cf. l’exemple V. 3). Relevons la comparaison frappante : la même métaphore Kennedy- Essenin apparaît dans le poème Fuku (1985) de Evguenij Evtouchenko (né en 1933), un rival poétique de Voznessenskij, un autre « avant-gardiste » de la cour, champion de la poésie de masses et de stades des années 70, écrit un monologue poétique attribué à Robert Kennedy, frère de J. Kennedy. Chez Evtouchenko le président américain devient d’un coup un tribun, l’ennemi de ce qui est « gris », « banal », « trivial » (cf. l’exemple V. 4 ). Ainsi, chez les deux poètes soviétiques, le jeu d’opposition aboutit à l’interposition : Kennedy / Essenine = artiste, poète ; pommier / gratte-ciel ou pommier / monument tombal, et plus profondément : vie / mort ; nature / artifice. Mais l’implication politique est claire : il s’agit d’une rencontre ou plutôt d’une synthèse des « âmes nationales » : la nation américaine incarnée par son brave président-martyr aux cheveux d’or et la nation russe représentée dans son poète-martyr (le 5 suicide de Essenine) lui aussi aux cheveux d’or. Cette chevelure d’or et cette fin tragique deviennent le fondement, le terme commun de la comparaison, et les noms propres - Essenine / Kennedy - se transforment en un « pont dialogique » où se produit la rencontre de deux « âmes nationales », de deux grands peuples, de deux Etats. 6. Le motif du miroir. Les relations soviético-américaines comme relations en miroir, une sorte de symétrie inversée. Les termes URS / USA comme un rapport anagrammatique. Un des poèmes américains de Voznessenski décrit l’Amérique policière, la sombre Amérique de surveillance où le poète est suivi d’indicateurs de la police politique (cf. l’exemple VI.1). Ce code est transparent pour le lecteur soviétique des années 60 : en faisant semblant de dénoncer le régime policier américain, le poète parle des réalités politiques de son propre pays. Ainsi voit-on s’établir une relation équivoque, une relation en miroir, où les deux pays se reflètent et se substituent réciproquement. Dans le poème de Voznessenski « Wobulimans » (1975) on constate une curieuse apparition du chiffre enfantin : l’écriture à l’envers. Snon ceva rouma’l : l’amour avec nous (en russe : Wobulimans), la phrase utilisée comme signature par Pouchkine et par une de ses correspondante. Fidèle au devoir du poète qui est d’« exagérer », Voznesenski dresse ce jeu de miroir en procédé historique en l’inscrivant dans le large contexte de l’histoire russe (cf. l’exemple VI. 1). L’anagramme URSS/USA, cette inscription à l’envers, apparaît dans le poème qui décrit les expériences lithographique du poète qui ont lieu pendant son séjour américain et a comme cadre le ville de Long Island, USA. En effet, les empreintes de la pierre lithographique introduisent l’instance anagrammatique de la transposition de lettres : c’est l’écriture à l’envers. La trace, le signe filigrane, l’empreinte constituent un paradigme de l’image renversée, donc, du miroir. Au niveau verbal ce procédé se manifeste comme une transposition du type : mama - angel (mère - ange), la métamorphose verbale qui suit l’évolution d’images (cf. l’exemple VI. 2). Le motif anagrammatique de l’empreinte, du tracé se trouve renforcé vers la fin du poème (cf. l’exemple VI. 3). Conclusion Dans son traité sur les UFO, sur les objets observés dans le ciel, Karl Gustav Jung médite sur la signification du choix des étoiles rouges et blanches en tant que symboles d’Etat fait par deux Puissance, URSS et USA. Il l’explique par l’opposition profonde des archétypes déterminé par la symbolique des couleurs : l’étoile blanche codifie pour lui l’instance féminine, la féminité, et l’étoile rouge - l’instance masculine, la masculinité. La différence entre USA et URSS est donc analogue à la différence sexuelle. Par conséquent c’est une opposition convertible et lisible dans cette transposition réciproque. Marx remarque de son côté que la binarité : féminin - masculin n’est pas une opposition 6 authentique du fait que les deux termes de celle-ci sont subsumés par le terme commun qu’est « humain » : la vraie opposition serait entre l’ « humain » et le « non-humain ». Il semble que la tâche essentielle des passeurs poétiques des années 1960-1970 – dont A. Voznessenski – a consisté à démontrer la convertibilité profonde de deux abrégés, de USA et de URSS, qui se reflètent et se lisent mutuellement par le procédé d’anagrammatisation. La représentation de l’Amérique dans la poésie américaine de Voznessenski se fondent sur le tissu de motifs sensiblement positifs. Cette mise en valeur de l’expérience américaine passe par l’affirmation des valeurs qui se veulent non-idéologiques ou non-politiques : il s’agit des valeurs esthétiques, langagières, relationnelles, inter-humaines, qui triomphent sur des distinctions perçues comme superficielles (politiques et idéologiques). La découverte américaine de Voznessenski a posé l’absence de toute opposition irréductible entre l’univers soviétique et l’univers américain : désormais, la compréhension entre les deux « grandes nations » passerait par le biais de la langue universelle poétique qui transcende les frontières des langues nationales. Telle fut l’ultime métamorphose du « langage transmental » (zaum’) du futurisme russe. 7 Serguei Tchougounnikov (Université de Bourgogne, Dijon) Corpus d’exemples I. L’Amérique comme héritière spirituelle des traditions des avant-gardes européennes ou encore comme la patrie des « poires triangulaires ». 1. Первое вступление к поэме « Треугольная груша » (1961) Открывайся, Америка ! Эврика ! Короную Емельку*, Открываю, сопя, В Америке – Америку, В себеСебя. Рву кожуру с планеты, Сметаю пыль и тлен, Спускаюсь В глубь Предмета, Как в метрополитен. Там - груши треугольные, Ищу в них души голые [...] Вгрызаюсь, как легавая, Врубаюсь, как колун… Художник хулиганит ? Балуй, Колумб ! По наитию Дую к берегу… Ишещь ИндиюНайдешь Америку ! *Il s’agit d’Emelian Pougatchev, chef de la révolte paysanne au XYIII siècle décrit par Pouchkine dans le récit La fille d’un capitaine. 8 II. La féminité de l’Amérique. 1. « Strip-tease » (1961). - Etes-vous l’Amérique ? - demanderai-je comme un idiot. Elle s’assoira, tripotera dans ses doigts une cigarette. Elle dira : « Mon garçon, quel charmant accent vous avez ! Commandez-moi un martini et un absinthe. 2. Второе вступление к поэме « Треугольная груша » (1961) Я тебя догоню и породу твою распознаю По базарному дну Ты как битница дуешь босая [...] Ты чертовски дразня сквозь чертоги вела и задворки И на женщин глаза отлетали как будто затворы 3. Второе вступление к поэме « Треугольная груша » (1961) Мне на шею с витрин твои вещи дешевками вешались Но я душу искал Я турил их забывши про вежливость 4. « Нью-йоркская птица » (1961) может ты душа Америки уставшей от забав ? кто ты юная химера с сигареткою в зубах, но взирают не мигая не отерши крем ночной очи как на Мичигане у одной у нее такие газовые под глазами синячки птица что предсказываешь ? птица не солги ! 9 5. « Strip-tease » (1961). А в глазах тоска такая, как у птиц. Этот танец называется стриптиз. III. Les amants-dictionnaire ou le couple amoureux en tant que livre bilingue. 1. « Ах, московская американочка… » (1976) Ах, московская американочка… Обернулся Арбатом Бродвей. На меня опускается парочка Из Москвы упорхнувших бровей. Разве мыслимо было подумать, Что в Нью Йорке, как некогда встарь, Разметавшись, уснем на подушке, Словно русско английский словарь ? Мировые границы отринем. Будут стулья в шикарном тряпье. Засыпая, ты скажешь мне : « Дриминг… » « Дрема , дрема », - отвечу тебе. 2. « не придумано истинней мига… » (1972) Il n’est pas inventé d’instant plus vrai Quand ouverts au hasard Non lus jusqu'à la fin, comme un livre découverts, dorment les amants. 3. « Юнона и Авось» (1970) Пролог В Сан Франциско « Авось » пиратствуетЧП ! Доченька губернаторская Спит у русского на плече. 10 И за то, что дыханьем слабым Тельный крест его запотел, Католичнство и Православье, Вздев крыла, стоят у портьер. […] Губернаторская дочка, Где те гости ? ночь пуста. Перепутались цепочкой Два нательные креста. IV. Юнона и Авось : utopie américaine de Voznessenski 1. Le monologue de Riazanov (1975) « Je rêvais, en mordant les freins, faire réunir l’Amérique et la Russie. L’aventure n’a pas réussi. Pour la tentative - merci. J’ai fait rencontrer le calcul américain Et la bravoure triste russe. Peut-être, un autre viendra dans l’avenir (...) » 2. La « Chanson espagnole » de Riazanov Et dans ton pays, et dans mon pays Non pas dos-à-dos qu’on dort jusqu'à l’aube. Et il n’a qu’une lune, la lune de double or, Et dans ton pays, et dans mon pays. Et pour le même prix - oui pour rien, gratis L’aube pour toi, pour moi - le couché de soleil. 11 (...) Et dans ton mensonge, et dans mon mensonge Il y a de l’amour et de la douleur pour son pays. Si on pouvait abréger de moitié les idiots Et dans ton pays, et dans mon pays. 3. La prière de Concha : Renforce-moi, Mère défenseuse, Contre la patrie et le père. Une criminelle d’Etat, Je suis tombée amoureuses de l’étranger. (...) Et pour cela qu’il m’apprenait Les paroles du pays qui n’est mas le notre, Qui sont comme des fleures nocturnes, S’épanouissant dans l’élan, Qui sont parfumants la nuit, et mauvaises le jour. V. Portrait de Robert Kennedy en Serguei Essenine 1. A. Voznessenski « Juin – 68 » (1968) Les Cygnes, les Cygnes, les Cygnes... Vers le nord. Vers le nord. Vers le nord !.. Kennedy...Kennedy...Kennedy... Abattu... Je me rappelle : il hochait distraitement Avec sa tête encore intacte, Il ressemblait à Essenine Par la masse de cheveux tombant. Comme chez celui-ci jouait 12 Caressait la lune au-dessus de son sourcil. On croyait : c’est une pub, Mais c’est tourné en sang. Fragilité du défi Des leaders et des artistes, Directement des télés Tombant sur le coup de feu ! Ah, comme languissent les racines séparées du jardin, tel un pommier sur un balcon au vingtième étage !.. Pommier, pommier, pommier au diable... Les pommiers des gratte-ciel Rien que pour les pierres tombales. 2. « L’Automate téléphonique » (1971) Réuni. Réuni. Réuni. /Heurté. Heurté. Heurté/Fusionné/ Avec toit. Avec toi. Avec toi. Allô. Allô. Allô. Raccroché. Raccroché. Raccroché. 3. « Une soirée dans la société des aveugles » (1974) le vert le vert le vert sanglot sanglot sanglot miroir miroir miroir écho écho écho 4. Evguenij Evtouchenko, « Le monologue de R. Kennedy. Fragment du poème Fuku, 1985) 13 Je suis abattu par l’époque Robert Kennedy, Bobby, En l’absence de Dieu Elu Dieu. Les gens m’aimaient. Les bêtes m’aimaient. Pour mon nom de famille ou Pour mes yeux bleus. Mais sur le front de l’Elu Il y a une marque sinistre, Comme une croix d’assassinat Sur la porte d’un huguenot. Et si je suis tué c’est que A la différence des hypocrites Ma mèche de cheveux se distinguait trop Sur le fond gris. Regardez, bonnes gens, S’installer confortablement Et prendre racines dans les sièges La grisaille moulant son cul dans les fauteuils ....................................................................... Rappelez-vous plutôt que des idylles En coupant votre pudding Comment on m’a planté dans le front Un condensé de ce gris, une balle. VI. Le motif du miroir. Les relations soviético-américaines comme relations en miroir, une sorte de symétrie inversée. Les termes URS / USA comme un rapport anagrammatique. 1. « В Америке, пропахшей мраком… » (1965) «В Америке, пропахшей мраком камелией и аммиаком. 14 Пыхтя, как будто тягачи, За мною ходят стукачи… Невыносимо быть распятым До каждой родинки сквозя, Когда в тебя от губ до пяток, Повсюду всажены глаза… Пусти красавчик Квазимодо Душа болит кровоточа От пристальных очей свободы И нежных взоров стукача». 2. Wobulimans (1975) Mais la vie avance à l’envers. Emeliane* cligne de l’œil. Et la Russie n’arrive toujours à comprendre : l’amour avec nous - Snon ceva rouma’l. *Il s’agit encore d’Emelian Pougatchev, chef de la révolte paysanne au XYIII siècle décrit par Pouchkine dans le récit La fille d’un capitaine. Cf. la référence à Emelian (Emel’ka) Pougatchev dans « La première introduction au poème Le poire triangulaire ». 3. Autolithographie (1977) Sur le côté inverse de la Terre Comme on suppose, en année du Serpent, Dans une imprimerie privée de Long Island, Chez une propriétaire de la petite maison et du récif, J’imprimait les lithographies, A l’établi, du sept jusqu’à sept. (...) J’arrivais par avion chaque samedi. Dans la pierre lithographique italienne Je gravais les lettres renversées « Az »* et « Tverd’ »* comme c’est la coutume séculaire, On contrôlant la fidélité dans le miroir. « T’ma-t’ma-t’ma »* - gravais-je en suivant l’ovale, Jusqu'à ce que n’apparaissait : « T’mat’t’mat’ma »* : « mat’ - mat’ - mat’ »*. La vie acquérait la parole. 15 Qu’est-ce qui s’est imprimé dans la conscience ? La mémoire des doigts et une autre tristesse, Comme si j’avais perçu le frémissement du ciel Ou le vol des anges célestes, Ou cessé d’être un étranger. Il m’est révélé comment vit le pays La mère nourrissait son enfant sans lâcher le volant, L’Amérique sécrète sainte, Et son chant n’est pas pour tout le monde. Le matin, en numérotant l’empreinte, J’y ai remarqué - comme un embryon des ailes,L’empreinte du rire, le profil de papillon. Probablement, c’est l’air qui s’est rangé en plis ? Ou la pensée rodante de quelqu’un ? Ou un ange sauvage embrouillé A fait gaffe - et est tombé sous la pierre ?.. 4. Autolithographie (1977) Qu’est-ce qui donc s’est imprimé en maîtresse ? (...) Qu’est-ce qui donc s’est imprimé en moi ? (...) Qu’est-ce qui donc s’est imprimé dans la mémoire de ma mère au Sud - Ouest ? (...) Qu’est-ce qui donc s’est imprimé en océan ? Quelque chose se conserve au fond Le lien de temps, arche-tristesse quelconque... (...) L’ange répète le profil de maman. Et la pierre tombe de l’âme. Amen. 16