L`utopie d`un monde de la drogue en liberté
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L`utopie d`un monde de la drogue en liberté
Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE L’utopie d’un monde de la drogue en liberté Par Damien Theillier* Article paru dans la revue Liberté politique n°17, sept. 2001 5 *Né en 1969, professeur de philosophie 10 15 20 25 30 35 40 45 « L’interdit étant levé, une augmentation très importante du nombre des usagers de drogue serait inévitable. [...] La drogue en toute liberté, ce serait partout la délinquance, la violence, la destruction des familles, la remise en cause du niveau de santé général, l’explosion des maladies mentales, la multiplication des décès, la dégénérescence de la population et un péril mortel pour notre culture et notre civilisation. » Catherine Trautmann Rapport au Premier ministre, février 1990. LES TENANTS DE LA LIBERALISATION sont très habiles à soulever des doutes concernant la politique des drogues. Selon eux la prohibition est un échec, elle conduit à l’explosion du trafic et de la consommation. Faut-il continuer à proscrire la drogue ou au contraire la tolérer, l’autoriser, voire la distribuer ? Plusieurs expériences de libéralisation menées en Europe permettent déjà de se faire une idée du désastre. Les coûts de la libéralisation sont astronomiques, non seulement au chapitre des soins de santé et des services sociaux, mais surtout au sens humain véritable. Car la question n’est pas seulement économique ou politique, elle est aussi et d’abord anthropologique et concerne la nature du bonheur. Les drogues en liberté, avec les manipulations génétiques et la libération sexuelle ne sont-elles pas devenues les fondements chimiques d’une utopie rationalisée, proche du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ? Aujourd’hui, la toxicomanie ne fait plus scandale, elle n’est plus considérée comme une dérive, une perversion, une menace pour la dignité de la personne humaine. Le joug de la dépendance n’a pas été nié mais il a été légitimé socialement, rendu viable, voire confortable. Le discours de banalisation a permis de rassurer tout le monde : un monde sans drogue, ça n’existe pas ! La politique de réduction des risques permet de garantir une consommation propre, contrôlée médicalement. Daniel Sibony, psychanalyste, résume avec ironie cette mutation du discours social sur la drogue : « Vous avez besoin de drogue ? Mais tout le monde en prend ! Et puis du risque, il y en a toujours, avec n’importe quel produit (on se tue au tabac ou à l’alcool, n’est-ce pas ?), n’importe quelle activité (même traverser la rue, hein ? ou monter une entreprise...)1. » Désormais, on peut être toxico et vivre comme tout le monde, sous le regard bienveillant d’une société de consommation rationnelle et technologique. L’hédonisme est devenu une technique de bien-être, de gestion des risques et la détresse du toxico ne sera bientôt plus qu’une erreur de gestion. On sait maintenant se faire du bien « intelligemment », en adultes responsables. Telle est la nouvelle utopie totalitaire d’un monde de la drogue en liberté, un monde ou la drogue serait devenue une donnée banale, socialement maîtrisée. Mais l’utopie, en ce sens, n’est que la projection d’un idéal imaginaire sur une réalité humaine qui résiste et qu’on veut forcer ou masquer par tous les moyens. Qu’en est-il de la déchéance des plus faibles, réduits à l’état d’esclaves ? Qu’en est-il des organisations criminelles qui alimentent l’instabilité politique, les conflits armés, la corruption et la violence 1 . Daniel Sibony, Libération, 6 juin 2000. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE partout dans le monde ? Qu’en est-il du message de la communauté médicale, qui ne cesse pourtant d’alerter l’opinion sur la toxicité de produits réputés inoffensifs comme le cannabis ? 50 I- LES TERMES DU DEBAT SUR LA LIBERALISATION 55 60 65 70 75 80 85 90 95 Le débat sur la libéralisation des drogues, un temps occulté par celui sur le PACS, est revenu récemment sur le devant de la scène. Alors que la Belgique vient d’autoriser la « consommation personnelle » du cannabis, une étude française publiée en janvier par la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) indiquait que, à dix-sept ans, un garçon sur deux et deux filles sur cinq l’ont déjà expérimenté2. En février, l’OMS publiait à son tour une étude sur la consommation de cannabis chez les jeunes, plaçant la France en tête des pays d’Europe. 1/ Histoire d’une dépénalisation « douce » D’abord, il faut se mettre d’accord sur ce que veut dire le terme « dépénalisation ». Dépénaliser, c’est enlever la sanction en maintenant l’infraction car l’interdit demeure. C’est le premier seuil d’une libéralisation des drogues. La suppression des peines, constitue la dépénalisation, c’est-à-dire la non-application des peines prévues pour tel ou tel délit, qui restent applicables en théorie. La dépénalisation peut être de fait ou de droit. Si la dépénalisation de droit suppose une modification de la loi (sortie du code pénal), la dépénalisation de fait modifie l’attitude du Parquet ; celui-ci, en fonction des recommandations du ministre de la Justice et en vertu de l’opportunité des poursuites, peut décider de ne plus poursuivre une infraction, par exemple l’usage et la détention de cannabis. Il s’agit donc d’une tolérance mais non d’une légalisation. La légalisation est le deuxième seuil possible d’une libéralisation. Elle consiste en une suppression de la réglementation spécifique dans ce domaine – les stupéfiants concernés rentrent dans le contexte commercial de toutes les autres denrées consommables. L’aboutissement de la libéralisation, c’est donc la consécration du libre choix qui consiste à supprimer toute interdiction juridique d’un comportement déterminé, et la reconnaissance d’une permission de l’accomplir. Concernant la légalisation, deux réactions sont possibles. Soit l’État reste absolument neutre et on se trouve alors dans un système où le commerce des drogues est soumis aux lois du marché et de la concurrence. Soit l’État décide d’intervenir via d’autres institutions que le pénal, qu’elles soient médicales ou sociales ; on se trouve alors dans un système de légalisation réglementée, qui limite le champ de cette liberté et qui peut impliquer une distribution contrôlée. C’est le cas par exemple du tabac et de l’alcool. Des règles précises permettent de contrôler l’ensemble des comportements dans le domaine concerné et de limiter les conséquences en matière de santé ou d’ordre public ; ceci en fixant un seuil de tolérance par voie réglementaire pour aménager la loi si besoin. De même, la Suisse va entrer bientôt dans un système de libéralisation complète du cannabis où l’usage, la détention, la culture, l’achat seront permis mais réglementés tout en continuant à incriminer le commerce illicite. Dès la loi votée, la Suisse ira alors plus loin que les Pays-Bas où la consommation de cannabis est seulement autorisée dans des conditions thérapeutiques (oreiller bourré d’herbe de cannabis pour mieux dormir) ou comme plante aromatique, etc. (son usage n’est pas conseillé mais rien ne l’interdit et sa culture est tolérée pour usage personnel). En Belgique ou au Portugal, il existe désormais une dépénalisation de droit qui maintient 2 . Cette enquête a été effectuée lors de la Journée d’appel de préparation à la défense, en mai 2000, auprès de 14000 jeunes. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE l’interdit en dispensant de sanctions pénales pour les remplacer par des sanctions administratives, en supprimant certains délits (par exemple la détention d’une certaine dose de cannabis pour consommation personnelle), et en en conservant d’autres qui leur sont liés (par exemple la production, la vente ou la distribution). 100 105 110 115 120 125 130 135 Un joint à chaque député Le cas français est assez complexe. Officiellement, nous vivons sous le régime de la loi de 1970 qui pénalise l’usage, la détention, le trafic et la production. Mais depuis plusieurs années, nous assistons à une lente dépénalisation de fait. La loi n’est plus appliquée car les recommandations des ministres concernés auprès des forces de l’ordre et de la justice sont des plus permissives, surtout depuis la mise en place du plan triennal de la MILDT (octobre 1998). Ceux qui réclament sa suppression, les abolitionnistes ou anti-prohibitionnistes sont donc en passe de gagner leur combat. Mais la dépénalisation se heurte encore à de multiples obstacles réglementaires. Signalons tout d’abord trois conventions internationales signées par cent soixante pays, dont la France, en 1961, 1971 et 1988. Cette dernière convention contraint chaque partie à conférer le caractère d’infraction pénale à la détention et à l’achat de stupéfiants et de substances psychotropes et à la culture de stupéfiants destinés à la consommation personnelle. Ces conventions internationales ne font pas la différence entre le cannabis et les autres drogues illégales. En France, la loi de 1970 condamne la consommation, la détention, la production et l’incitation à l’usage de toute drogue prohibée. L’article 630 du code de la Santé publique incrimine toute personne qui inciterait à la consommation, même si cette incitation n’était pas suivie d’effet. Cette personne encourt une peine de 5 ans de prison et de 700000 francs d’amende. Depuis 1996, cette sanction est portée à 7 ans et 1000000 de francs si l’incitation porte sur des mineurs de moins de 15 ans (article 227.18 du code pénal ). Dans les années 80, la politique des drogues connaît un tournant avec l’apparition du SIDA et la mise en œuvre d’une politique de réduction des risques. Le SIDA joue en effet un rôle de déclencheur, non pour soigner et lutter contre la toxicomanie mais pour éviter la contamination par la maladie. On propose alors aux héroïnomanes d’échanger gratuitement leurs seringues et on délivre, sous contrôle médical, de la méthadone et du subutex (substituts de l’héroïne) par voie orale (en théorie, car beaucoup de toxicomanes préfèrent se l’injecter par intraveineuse, ce qui conduit à de nouvelles overdoses). De 1986 à 1996, les programmes de substitution sont passés en France de 50 à 4000. Avec Michèle Barzach en particulier, on enregistre un glissement du discours politique, présentant la substitution comme un soin ou comme un médicament alors qu’elle n’est qu’un simple traitement de maintien, destinée d’abord aux cas désespérés. En 1997, le Collectif d’information et de recherche cannabique (CIRC) est sans contexte le lobby plus actif. Il multiplie les actions médiatiques parmi lesquelles figure l’envoi de joints aux 577 députés. Son président, le député européen Vert Jean-Pierre Galland, a été assigné en justice par onze députés de droite. Il plaida coupable, pensant pouvoir faire le procès de « cette loi absurde qui empêche tout débat en France ». Il a cependant reçu le soutien d’une dizaine de députés de la gauche plurielle, dont Jean Glavany, alors vice-président du groupe PS à l’Assemblée nationale et aujourd’hui ministre de l’agriculture. 140 145 L’ONU et le débat scientifique En février 1998, l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) rend public son rapport pour l’année 1997 (www.incb.org) dans lequel il dénonce une « culture de tolérance des drogues qui sape les efforts de prévention ». Pour la première fois est explicitement reconnue la responsabilité des pays industrialisés dans la progression de la demande de Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 150 155 160 165 170 175 180 185 190 drogue. Les pays producteurs ne sont pas seuls responsables. Il ne s’agit plus seulement de lutter contre l’offre, c’est-à-dire contre la culture et le trafic illicite, d’autant que cette lutte a montré ses limites. Celle-ci ne peut réussir que par une l’éradication parallèle et radicale de la demande illicite de drogues dans les pays consommateurs, par une véritable politique de prévention et de répression. Le rapport de l’OICS s’alarme du développement d’un environnement propice à la promotion des drogues illicites. Le rapport vise « les hommes politiques, idoles de la culture pop ou autres » qui créent ou renforcent « une culture qui non seulement tolère, mais encourage activement la consommation de drogues à des fins ludiques ». Enfin l’OICS attire l’attention sur les messages diffusés sur l’internet qui vantent les vertus du cannabis. Simultanément, la communauté scientifique internationale se mobilise. Le colloque « Marihuana and Medicine » qui se tient les 20-21 mars 1998 à la faculté de médecine de New York pour faire le point sur les recherches en matière de drogues, établit le caractère nuisible du cannabis tant pour l’individu que pour sa descendance. Les spécialistes réunis à cette occasion décrivent les effets nocifs du cannabis pour l’individu et pour l’espèce. Ils mettent en avant son caractère gaméto-toxique. Le cannabis porterait atteinte au mécanisme intime de la reproduction. Mettre sur le même plan le tabac, le chocolat, l’alcool et une drogue comme le cannabis n’est tout simplement pas sérieux sur le plan scientifique. Pour les scientifiques présents, toute tentative de classification des drogues porte en elle le risque de banaliser certaines en dépit des risques connus ou encore méconnus. Pour eux, la distinction drogue douce-drogue dure est inepte. Enfin les médecins, pharmacologues et toxicologues présents reviennent sur les « vertus » médicamenteuses du cannabis pour conclure que le cannabis n’était pas une médication acceptable au vu de ses effets limités et de sa haute toxicité. Mais de telles conclusions, qui font l’objet d’un large consensus au sein de la communauté scientifique internationale, continuent d’être ignorées par les responsables politiques et les « spécialistes » officiels français. Fin officielle de la dangerosité du cannabis Juin 1998 : le rapport Roques rejette la distinction entre drogues licites et drogues illicites. Ce rapport commandé par Bernard Kouchner, alors secrétaire d’État à la santé, est capital dans l’histoire du débat sur la libéralisation des drogues. Il est à l’heure actuelle la pièce maîtresse dans le dossier des partisans de la dépénalisation des drogues, qui établit une classification des drogues selon leur degré de dangerosité. Ce document, qui met en cause la différenciation entre drogues licites et drogues illicites, propose d’établir trois groupes de substances susceptibles d’entraîner des effets plus ou moins accentués de dépendance psychique. Jugées les plus dangereuses, l’héroïne, la cocaïne et l’alcool sont dans le premier groupe ; les psychostimulants, hallucinogènes, le tabac et les benzodiazépines sont dans le second ; enfin, le cannabis figure, seul et « en retrait », dans le groupe jugé le moins dangereux. Le groupe d’experts qui a rédigé ce document remis au gouvernement juge que la distinction entre drogues licites et illicites est « incorrecte ». Il relativise les risques inhérents à la consommation de cannabis (moins grave que celle du tabac), et relance le débat sur la dépénalisation de la consommation de drogues illicites. Cependant, nombreux sont les scientifiques et les médecins qui remettent en questions les conclusions du rapport Roques. Dix experts en toxicologie publient peu après un Contrerapport Roques, stigmatisant « la lourde responsabilité » de Bernard Kouchner dans la banalisation de la consommation de drogue par une désinformation manifeste3. Leurs réserves ne sont pas d’ordre idéologique, mais épistémologique et tiennent en premier lieu à la nature des expériences et observations. En effet, la teneur du cannabis utilisé 3 . Consultable sur le site du Centre national d’information sur la drogue (CNID) : www.cnid.org. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 195 200 205 210 215 220 225 230 235 pour les expériences ne correspond en rien à celui que l’on trouve sur le marché. Aujourd’hui, le cannabis est modifié génétiquement (en Hollande comme au Maroc) et le taux de THC (tétra-hydrocannabinol, la substance active du cannabis) atteint des proportions de 40 à 60 %. On est loin du taux de 6 à 10 % maximum contenu dans la plante à l’état naturel. Le cannabis s´apparente de plus en plus à une drogue dure, responsable de manifestations telles que délire, hallucinations, connues notamment sous l´emprise du LSD. En juin 1998, une session extraordinaire de l’assemblée générale de l’ONU est consacrée à la lutte contre les stupéfiants. Le directeur du programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID, chargé de financer les programmes anti-drogue), l’Italien Pino Arlacchi, déclare devant les représentants des 185 États membres : « Un monde sans drogue, c’est possible [...]. À la veille du nouveau millénaire, nous avons la possibilité sans précédant de bâtir un monde sans drogue : nous avons une base économique de connaissances et d’expertises, de nouvelles technologies sophistiquées, et la volonté unie des gouvernements du monde. » Il ajoutait : « L’idée que la consommation de drogues est une sorte de droit de l’homme est immorale. » Et devant les caméras de CNN Interactive, le 11 juin 1998, Pino Arlacchi persiste : « Nous ne sommes pas en train de lancer une nouvelle guerre contre la drogue : il n’y en a jamais eu4. » Une nouvelle politique pénale En complet décalage, la France passe outre les recommandations internationales. Le 17 juin 1999, le garde des Sceaux Elisabeth Guigou envoie aux Parquets une circulaire concernant la répression judiciaire des délits relatifs aux produits stupéfiants. Elle définit une nouvelle politique pénale invitant les procureurs à « développer des réponses judiciaires plus diversifiées à tous les stades de la procédure » pour les usagers de drogue. Le texte préconise de privilégier les alternatives à la détention, telles qu’un rappel de la loi, une orientation vers une structure de prise en charge… Avril 2000 : la MILDT lance une campagne officielle d’information sur les stupéfiants : « Savoir plus, risquer moins. » Nicole Maestracci, présidente de la MILDT, entend avant tout « dédramatiser » la consommation des drogues. Partant du constat qu’« une société sans drogue ça n’existe pas », elle se propose d’apprendre aux jeunes à « maîtriser » des consommations théoriquement interdites. Cette campagne d’information sur les drogues se révèle davantage une campagne pour une meilleure consommation des drogues qu’une véritable campagne de prévention. Poursuivant un « objectif démocratique » le livre Drogues et Dépendances, lancé lors de cette campagne, veut promouvoir « une culture de responsabilité » chez les usagers, en proposant « une culture de référence » sur les drogues, dans un souci de « transparence ». Tout, sauf proscrire. En juin de la même année, le ministre de l’Éducation nationale se prononce dans un entretien à France Soir pour le contrôle de la qualité de l’ecstasy dans les soirées rave : « Il ne faut pas que les jeunes se bousillent la santé par la prise de saloperies ! Tant qu’à prendre des drogues autant qu’elles soient testées. La santé des jeunes est à ce prix . » Cette position est aussi celle de Médecins du Monde. Son travail de réduction des risques conduit l’ONG à accompagner les utilisateurs de drogue pour limiter les effets néfastes de leurs consommations. Les « Missions rave » des équipes de Médecins du Monde sont constituées de trois permanents et de volontaires qui se rendent dans les raves pour prodiguer leurs conseils : boire de l’eau pour éviter la déshydratation, tester certaines pilules pour juger de la 4 . L’intransigeance du directeur du Bureau pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (BCDPC) lui vaut beaucoup d’ennemis et de détracteurs. Pino Arlacchi, considéré comme un héros en Italie de la lutte contre la Mafia, est accusé de malversations à Vienne où siège le BCDPC. D’après Libération, un audit interne aurait critiqué l’« extrême centralisation et la manière avec laquelle le directeur gère le bureau » (29 août 2001). Inquiets, certains pays contributeurs du programme anti-drogue de l’ONU demanderaient des comptes. Parmi eux, les Pays-Bas, peu connus pour leur sévérité à l’égard des drogues, qui ont gelé leur financement… Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 240 245 250 255 qualité des produits. Cette présence sanitaire sur les lieux de rave répond aux demandes de Bernard Kouchner, alors secrétaire d’État la santé, lors des Rencontres sur la toxicomanie du 12 et 13 décembre 1998. Le 15 mai 2001, Bernard Kouchner annonce que des études « pour évaluer les indications et les résultats de l’usage thérapeutique du cannabis » seront prochainement menées. Son combat en faveur de la dépénalisation est connu depuis longtemps. Membre du groupe du 18 Joint 1976. S’il n’envisage pas aujourd’hui de supprimer la loi de 1970 (« L’opinion n’est pas encore prête » dit-il), il se montre en revanche favorable à une réglementation plus libérale. Militer pour un usage médical du cannabis, revient à ouvrir discrètement le débat sur la dépénalisation.5 En brisant l’articulation soin-répression, la politique gouvernementale française se prononce donc tacitement en faveur de la dépénalisation. Dans un article récent de la revue Esprit, Nicole Maestracci se félicite que, dans le débat public, « des mots tels que “fléau” ou “éradication” tendent à disparaître même dans les discours politiques. L’idée qu’il n’y a pas de société sans drogue et qu’il vaut mieux s’organiser pour “vivre avec” à moindre coût en termes de santé publique ou de sécurité s’ancre peu à peu dans les esprits6. » Il serait plus juste de dire que le militantisme acharné des partisans de la libéralisation et du « droit à la drogue » sont en passe de réussir leur entreprise de désinformation. Là contre, la position exprimée constamment par Jacques Chirac depuis son élection à l’Élysée est claire : « Il ne faut pas libéraliser. Chaque fois que je rencontre des professionnels, cela me conforte dans cette idée, car il n’y a pas de prévention sans pédagogie, mais il n’y a pas non plus de prévention sans interdit. » Cette position perdurera-t-elle ? 2/ L’argumentation anti-prohibitionniste 260 Depuis des années, le débat sur les drogues est littéralement confisqué par ceux qui affirment que le combat contre la drogue est impossible, qu’on doit se contenter d’en limiter les risques et qu’il faudrait dépénaliser le cannabis. Revue des arguments. 265 270 275 280 a/ « Le cannabis est une drogue douce » (argument scientifique) Le cannabis une drogue qui ne tue pas et qui n’entraîne aucune dépendance. Or le cannabis est illégal alors que l’alcool est une drogue qui tue 20 000 personnes par an (le tabac 60 000). Sur l’échelle des risques, le tabac et l’alcool sont bien plus dangereux que le cannabis. C’est pourquoi la distinction entre les drogues licites et les drogues illicites ne repose sur aucune base scientifique cohérente. Le 24 février 2001, Bernard Kouchner déclarait : « Les dégâts causés par l’alcool et le tabac sont énormément plus importants que ceux causés par le cannabis. Il est très rare de voir des gens qui commencent à fumer du cannabis s’ils ne commencent pas aussi à fumer du tabac. Il y a un lien direct qui conduit du tabac au cannabis, tandis qu’on ne prouve pas, comme l’a montré le rapport du pharmacologue Bernard Roques sur la dangerosité, le lien qui fait passer de l’usage du cannabis à celui des drogues dures. Nous devons considérer ces faits. En France, je le répète, les dégâts causés par le tabac et l’alcool sont bien plus importants que ceux causés par d’autres7. » b/ « Tout le monde se drogue » (argument sociologique) La France compte 2,2 millions de fumeurs, 7 millions de français ont déjà fumé un joint. Deux enquêtes menées sous l’égide de l’Observatoire français des drogues et des Cf. l'article du Professeur Renaud Trouvé dans ce dossier. . Nicole Maestracci, « Drogue et toxicomanie : quelle politique ? » Esprit, juillet 2001, p. 56. 7 . Bernard Kouchner, Libération, 24 février 2001. 5 6 Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 285 290 295 300 305 310 315 320 325 330 toxicomanies, rendues publiques en janvier et février 2001, confirment cette banalisation de l’usage de cannabis, notamment parmi les lycéens. Or pour les tenants de la libéralisation, le nombre est en lui-même un argument. Si tant de gens se droguent, c’est qu’il s’agit d’un comportement « normal », propre à l’homme. Selon Nicole Maestracci, « il faut sans doute admettre que l’usage délibéré de drogue est une question consubstantielle à l’homme. Chacun de nous met en place des stratégies pour mieux vivre, pour arrêter de souffrir, pour avoir du plaisir, pour améliorer ses performances. Bien sûr, il y a des produits ou des comportements plus dangereux que d’autres. Il y a aussi des contextes historiques et culturels qui font que tel ou tel produit est mieux admis que d’autres8. » c/ « Les consommateurs ne sont pas des délinquants : il faut dépénaliser l’usage » (argument politique) L’usage du cannabis est un phénomène culturel dont il faut prendre acte. Les consommateurs ne présentent aucun danger pour la société. On ne peut maintenir une législation répressive à l’égard d’une consommation festive, conviviale et récréative qui n’entraîne pas de désordres sociaux graves (délinquance, criminalité). Les poursuites pénales encourues par les usagers de drogues douces sont incohérentes au regard de l’importance de leur faute. Il y a une injustice à considérer le petit consommateur comme un véritable délinquant, passible de peines de prison ferme. Il faut donc dénoncer « la force injuste de la loi ». Élisabeth Guigou, ancien garde des Sceaux, déclarait en 1998 que fumer du hasch « n’est pas un drame sauf si cela devient régulier ». Jack Lang de son côté, précise qu’« en transformant en délit l’aveu de la consommation de drogues, notre société étouffe la liberté d’opinion et surtout empêche tout débat sur un sujet si grave qui ruine la santé de nombreux citoyens9 ». d/ « Réduire les risques est plus efficace qu’interdire » (argument sanitaire) Une prévention efficace consiste à informer sur les dangers de la drogue et non à interdire. L’objectif n’est plus de lutter contre la drogue, mais contre une mauvaise consommation des drogues. Ce ne sont plus les drogues qui sont visées, mais les conditions d’usage. La lutte contre la drogue doit donc relever de l’hygiène et non de la morale ou de la justice. À l’occasion du lancement de la campagne 2000 de la MILDT, Nicole Maestracci déclarait : « Qui oserait prétendre aujourd’hui que l’éradication de substances psychoactives est à la portée de tous... Il paraît plus pertinent d’étendre la politique de limitation des risques... Il est préférable à la limite, d’apprendre à mieux consommer sans se détruire. » L’abstinence ne peut être imposée à tout le monde. D’où la nécessité de généraliser l’information sur les produits et les méthodes de substitution comme réponse à la toxicomanie. Ainsi, selon Jean Carpentier, médecin généraliste à Paris, « la politique de réduction des risques est une idée humaine et pragmatique10 ». e/ « Libéraliser les drogues permettra de réduire consommation et trafic » (argument économique) La lutte contre la culture et le trafic illicite des drogues est un échec. Policiers et douaniers sont incapables d’intercepter plus de 10 % des drogues en circulation. De plus, le coût de cette politique est exorbitant. Enfin la prohibition des stupéfiants entraîne une augmentation de la criminalité et de la délinquance, due au renchérissement artificiel du prix de certaines drogues, et le nombre d’usagers et de toxicomanes ne fait qu’augmenter au fil des ans. Prix Nobel d’économie décerné en 1976, Milton Friedman s’est battu pour la libération du . Nicole Maestracci, op. cit. . Jack Lang, Politis, 5 mars 1998 10 . Le Monde, 7 mai 1998. 8 9 Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 335 340 345 350 355 marché de la drogue tant par ses ouvrages qu’en sa qualité de chroniqueur à Newsweek (19661984) ; il a été en 1993 le premier signataire de la Résolution Hoover demandant l’arrêt d’une guerre contre la drogue qu’il jugeait ruineuse, mais dont il se gardait de relever les aspects positifs. En France, l’avocat Francis Caballero, président du Mouvement de légalisation contrôlée (MLC) soutenu par les Verts, milite pour une alternative à la prohibition et la répression. Il affirme : « Dans un système de trafic, le trafiquant a intérêt à vendre le produit le plus cher et le plus toxicogène de la filière. Alors que dans un système de légalisation, l’État n’a pas intérêt à tuer ses citoyens. On le voit avec le tabac et l’alcool, deux drogues légales, avec une vraie politique sanitaire11. » f/ « La liberté individuelle est sacrée : l’État doit tolérer l’usage des drogues » (argument juridique) La santé du corps appartient à chacun et chacun est libre de la respecter ou non, l’État n’a pas à s’immiscer dans la vie privée des individus, il n’a pas à imposer l’abstinence comme un père autoritaire qui s’occupe de ses enfants. Selon Me Caballero, « l’État ne peut imposer à ses citoyens une morale de l’abstinence. Car dans une société démocratique, on n’a pas le droit de réprimer ce qui est nuisible à soi-même, seulement ce qui est nuisible à autrui. Relisez l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme : “La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.” Le législateur français est tenu de respecter ce principe. La seule morale concevable dans un État démocratique est donc celle de la modération : “Vous pouvez utiliser des substances à condition de la faire avec modération et de ne pas nuire à autrui.”12 ». La prohibition des stupéfiants est donc la source d’un droit d’exception qui menace les libertés individuelles. Elle est l’expression d’une conception paternaliste et infantilisante de l’État qui n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Au nom de la liberté et de la supériorité du choix individuel sur l’ordre décrété par l’État, il faut exiger la dépénalisation de la consommation des drogues. Fumer du cannabis est un droit de l’homme. II- LA LIBERALISATION A L’EPREUVE DES FAITS 360 Depuis des années, une dépénalisation larvée s’est imposée dans les mentalités et les institutions. C’est un fait, on ne risque plus la prison aujourd’hui en France pour simple consommation. 365 370 375 1/ Explosion de la délinquance Trois chercheurs du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) ont publié en mars 2000 une étude exploratoire intitulée : Le consommateur de produits illicites et l’enquête de police judiciaire13. Cette étude permet aujourd’hui de conclure à un changement d’appréciation de l’institution judiciaire à l’égard des délits liés aux stupéfiants. Les suites de l’interpellation opposent clairement les personnes mises en cause pour usage simple et celles pour revente et trafic. Les premières ne font pas l’objet de garde à vue (ou alors très brièvement) et ne sont que très rarement déférées à la justice. Les secondes sont gardées à vue plus de vingt-quatre heures une fois sur deux et déférées à la justice une fois sur trois. La grande majorité des consommateurs ressortent donc libres des commissariats, et ce 11 . Francis Caballero, « Faut-il légaliser les drogues ? », propos recueillis par Antoine Fouchet et Marianne Gomez, la Croix du 17 décembre 1994. 12 Ibid. 13 . Barré (M.-D.), Godefroy (T.), Chapot (C.), Le consommateur de produits illicites et l’enquête de police judiciaire, Étude exploratoire à partir des procédures de police judiciaire, Rapport N° 82 - OFDT/CESDIP 2000. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 380 385 390 395 400 405 410 415 420 alors que les interpellations policières pour usage n’ont cessé dans le même temps d’augmenter. Selon l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), entre 1994 et 2000, elles ont été multipliées par deux, passant de 44000 à 75000... Quant à la baisse de sévérité en matière de détention et d’acquisition, elle apparaît aussi clairement. Les tribunaux prononcent moins souvent de peines de prison ferme et lorsqu’il s’agit de prison ferme le montant est de moins en moins lourd. Criminalité : la France bat les États-Unis « Quand on dépénalise, les braquages se multiplient », c’est le criminologue Xavier Raufer qui l’affirme. Dans un article paru dans Valeurs actuelles, le directeur des études au Centre sur les menaces criminelles contemporaines, auteur de Violences et Insécurités urbaines (PUF, 1998), établit un lien entre la politique de tolérance en France et la monté de la criminalité. « Les dealers voient vite que comme l’usage personnel n’est plus réprimé, il suffit de vendre ses barrettes de hasch à l’unité pour jouir d’une parfaite impunité. Des bandes se forment donc pour exploiter l’aubaine. Mais à mesure qu’elles prolifèrent, la concurrence s’aggrave, les prix baissent, les profits décroissent. Qu’arrive-t-il ensuite ? […] Les besoins des dealers croissent à mesure que leurs profits diminuent. Le résultat est inévitable : constituée pour un trafic précis (haschich), la bande devient durablement polycriminelle (proxénétisme, braquages). À Madrid, on a dénombré cent hold-up en 1982. À la fin de l’année, les socialistes dépénalisent l’usage du haschich. Madrid en 1983 : cinq cents hold-up14... » La délinquance a atteint en France des sommets inégalés. Les derniers chiffres publiés par le ministère de l’Intérieur pour le premier semestre 2001 révèlent une augmentation de 10 % des crimes et délits par rapport à 200015. En matière de criminalité, la France bat aujourd’hui les États-Unis. C’est en tout cas ce qui ressort de la toute dernière note d’étude produite par les consultants en sécurité Alain Bauer et Stéphane Quéré en juin 2001. L’année 2000 marquerait le croisement « historique » des courbes entre les deux pays : 4135 crimes et délits pour 100000 habitants de l’autre côté de l’Atlantique contre 4244 de ce côté-ci. Alors que le crime baisse de manière durable et constante aux États-Unis, la délinquance ne fait qu’augmenter en France. Particulièrement pour les faits de violence. Or les statistiques montrent aussi clairement que la majorité des personnes arrêtées dans les zones urbaines ont des activités liées à la drogue. Le phénomène des « cités interdites » On remarque aussi une nouvelle tendance s’affirmer nettement : la forte croissance des attaques visant à dissuader tout porteur d’uniforme (policier, pompier, facteur, etc.) d’entrer dans certains quartiers. Pourquoi ? Xavier Raufer explique ce phénomène par l’explosion du trafic de drogue dans les quartiers dits « sensibles ». C’est une véritable économie souterraine qui s’est mise en place. Selon le témoignage d’un pompier, « tandis que les dix à quatorze ans organisent le chaos dans les cités, les seize à vingt-deux ans ont la paix pour faire leur business16 ». Et les exemples sont légions de ces policiers ou de ces pompiers devenus la cible des gangs : embuscades, assaut des commissariats, cocktails Molotov, tirs d’armes à feu, bombes artisanales. Faut-il encore parler de délinquance ? Xavier Raufer préfère parler de crime organisé. « La violence des quartiers de cette France de “non-droit” est souvent présentée comme folklorique, émanant d’un “patriotisme de cité”. Les “jeunes” se défouleraient par ennui ou goût du . Valeurs actuelles, n° 3361 du 27 avril 2001. . Ces chiffres officiels très généraux sont à prendre avec prudence. Plus précisément, le ministère de l’Intérieur indique que les vols avec violence et à main armée ont augmenté de 67,85 % dans les Yvelines, de 64,6 % en Seine-Saint-Denis, de 50,31 % dans les Hauts-de-Seine (AFP, 23 août 2001). 16 . Valeurs actuelles, n° 3364 du 18 mai 2001. 14 15 Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 425 430 435 440 445 450 455 460 465 jeu. Cette vision des choses est tragiquement fausse. La plupart des actes violents qu’on perpètre en ces lieux, vise en réalité à protéger un “business” — au premier chef, celui de la drogue — dont les profits se chiffrent en milliards de francs. Exemples : le “plan de Massy” vend 200 doses d’héroïne ou de cocaïne par jour, par quart de gramme, à 200 F la dose. Une recette quotidienne de 30000 F en moyenne. Le “plan” tourne de 10 heures du matin jusqu’au soir, sept jours sur sept, dégageant donc un chiffre d’affaires de 10 millions de francs par an. Or pour la section Villes et banlieues de la DCRG, 116 quartiers de France sont des “lieux d’approvisionnement pour héroïnomanes”. Pour un “plan” par quartier, le “business” de détail de l’héroïne représente aujourd’hui un minimum de 1 milliard 116 millions de francs (soit 171,7 millions d’euros)17. » Avec le trafic de cannabis importé clandestinement de Hollande, certains jeunes dealers peuvent gagner jusqu’à 10000 F par jour dans les cités de la banlieue parisienne. Les plus professionnels, qui revendent toutes sortes de drogues, font des profits qui vont jusqu’à 100000 F par jour. Selon les policiers, « près de 25 tonnes de cannabis arrivent chaque mois dans les cités chaudes de la petite couronne18 ». C’est ce marché qu’il faut protéger à tout prix. C’est aussi pourquoi, les guerres de territoire, les règlements de compte et les litiges entre bandes rivales pour le contrôle du « business » se règlent désormais par les armes à feu. « La technique employée est celle du drive-by shooting des gangs de Los Angeles : une voiture ou une moto se porte à la hauteur d’un piéton ou d’un autre véhicule et ses occupants ouvrent le feu19. » Le syndrome « jeuniste » Bizarrement, alors que tous les experts tirent la sonnette d’alarme, l’usage de la drogue n’est pas incriminé par les gouvernements successifs dans l’explosion de ce phénomène social. Pourtant, le récent feuilleton politique des rave-parties a montré que la drogue est bien au cœur des problèmes de sécurité évoqués : atteinte à la propriété privée, insécurité routière, viols, nuisances sonores, dégradations et overdoses. Mais précisément, cet épisode a aussi montré clairement l’épidémie du syndrome « jeuniste » qui sévit chez un certain nombre de ministres (au premier plan : Jack Lang, Bernard Kouchner et Catherine Tasca). En effet, il n’a jamais été question pour les parlementaires d’interdire les rave-parties. Seul un souci de protection, également réclamé par les préfets et par de nombreuses familles, avait motivé leur démarche. C’est ce minimum qui a été considéré comme anti-jeune et donc inacceptable. L’électoralisme en direction des jeunes est aujourd’hui un sérieux obstacle à une politique de fermeté à l’égard de la drogue et donc de la délinquance. À l’inverse, le maire républicain de New York, Rudolf Guiliani, en adoptant le concept de la « tolérance zéro » contre les délinquants, est parvenu à diminuer, en 3 ans, criminalité et toxicomanie. Or le code pénal actuel contient tout ce qu’il faut pour résoudre 99 % des problèmes de délinquance et de drogue — il suffit d’appliquer les textes. Un article du code pénal prévoit par exemple la responsabilité des « grands frères ». Xavier Raufer rappelle que « si un adulte pousse un gamin de quinze ans au narcotrafic, ce qui se produit journellement dans près de 150 cités en France, il risque sept ans de prison et un million d’amende. Or, il n’y a pas en France aujourd’hui un seul “grand frère” en prison de ce fait-là20 ». Le modèle hollandais La Hollande, modèle de l’acceptation sociale du cannabis, avec ses cofee-shops et sa production nationale de nederwiet (le cannabis hollandais, dont la production dépasse . Xavier Raufer, Alain Bauer, Violences et insécurité urbaines, PUF, 1998, p. 44. . Cité par Xavier Raufer et Alain Bauer, op. cit., p. 45. 19 . Valeurs actuelles, op. cit. 20 . Ibid. 17 18 Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 470 475 480 485 490 495 500 505 510 aujourd’hui celle de la tomate) a connu une augmentation considérable de la criminalité depuis la mise en place de sa politique de tolérance en 1976. Près de la moitié des crimes et délits commis aux Pays-Bas sont liés à des affaires de trafic de stupéfiants. La délinquance juvénile, depuis le début des années 80, devient de plus en plus précoce et violente ; elle se traduit par un nombre de mineurs interpellés par la police en augmentation de 65 % en 10 ans. Entre 1988 et 1993, les homicides ont augmenté de 30 %, les vols de voitures de 90 %, et les vols à mains armées de 100 %. Le nombre de personnes incarcérées a littéralement explosé ces dix dernières années, à tel point qu’on a dû multiplier par trois le nombre de places de prison pendant cette période. Par ailleurs, un rapport de 1992 du Service d’information de la police judiciaire néerlandaise (CRI) estimaient à près de 3 milliards de F les bénéfices annuels cumulés des cofee-shops, des cultivateurs et des revendeurs clandestins de cannabis. Aujourd’hui, ces bénéfices avoisineraient les 10 milliards de F. Le marché est donc loin de s’effondrer comme le prévoyaient les chantres naïfs de la libéralisation. Les Hollandais, dans une enquête réalisée en 1995, estiment leur pays trop tolérant vis-àvis des toxicomanes. Depuis 1995, avec le programme dit de « réduction des nuisances » les autorités sont revenues à plus de bon sens et de fermeté. En janvier 1996, le ministre de la Justice des Pays-Bas a déclaré, « la politique de tolérance de son pays à l’égard de la consommation de drogues douces a dérapé, elle n’a pas répondu aux attentes ». Le code pénal a été remanié en instituant des peines de prison ferme pour des délits considérés jusque-là comme mineurs : vol à l’étalage, dégradations. Mais surtout, en 1999, le gouvernement hollandais a décidé de diminuer le nombre des coffee-shops autorisés et d’en restreindre les quantités de drogue distribuées. Cette nouvelle loi, surnommée « Damoclès », permet aux maires de fermer les établissements à la moindre infraction21. 2/ Explosion de la consommation La disponibilité des drogues crée la demande. Plus le climat de tolérance est grand, plus la consommation augmente. Aux Pays-Bas, par exemple, la libéralisation de la consommation de cannabis a provoqué une augmentation de la consommation de 260 % en 10 ans. En 1983 les Espagnols ont dépénalisé la consommation à titre individuel. La libéralisation de la consommation devait casser le trafic, il a explosé. Plus de deux cents tonnes de haschisch récupérées par la police chaque année. Cent fois plus qu’en France ! En dix ans, le nombre d’overdoses a été multiplié quasiment par dix, passant de quatre-vingt-treize à huitcent treize morts22. Le 21 février 1992, la loi Corcuera sur la « protection et la sécurité du citoyen » mettait fin à l’expérience libérale non en pénalisant formellement, mais en mettant en place un système dissuasif. Le texte considère désormais comme des « infractions graves » tant la consommation de drogue dans les lieux publics que le simple fait d’en détenir, « même si elle n’est pas destinée au trafic ». Les sanctions sont de nature administrative (elles sont prononcées par le ministère de l’Intérieur) : suppression du permis de conduire jusqu’à 3 mois, retrait du permis de port ou de détention d’arme, amendes forfaitaires de 2000 F pour le petit fumeur. Bien plus dissuasif qu’en France ! En 1997, de nouvelles unités antidrogue, calquées sur le modèle de la DEA américaine (Drug Enforcement Administration) ont été déployées dans sept régions espagnoles exposées au trafic. Le virage suédois et américain La Suède est aujourd’hui le pays d’Europe où la délinquance et la toxicomanie sont les moins répandues, et où le taux de SIDA est le moins élevé, alors que la distribution de 21 . Toutes ces informations sont accessibles dans le rapport du Sénat n° 357, du sénateur Nicolas About : L'évolution de la politique néerlandaise en matière de stupéfiants, 1996-1997. 22 . Source : Direction générale de la police espagnole. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 515 520 525 530 535 seringues aux toxicomanes est interdite. Pourtant, à la fin des années 60, une politique de tolérance permettait aux médecins de prescrire librement amphétamine et morphine. Le cannabis était en vente libre. L’explosion de la consommation fut stoppée par des mesures d’interdiction et de répression adoptées par le Parlement. De telles mesures furent accompagnées d’un refus social de la drogue, largement exprimé par le public et renforcé par les médias. De même, les États-Unis, après 20 ans de politique libérale, ont vu se développer dans les années 80 un consensus national de refus de la drogue, essentiel pour fonder une véritable politique de prévention. Le nombre des consommateurs de cannabis a chuté de 22,5 millions en 1979 à 9,7 millions en 1991, mais sous l’administration Clinton, le chiffre est repassé audessus des 10 millions. Les mesures législatives, si elles sont appliquées, ont un effet dissuasif évident. C’est pourquoi la lutte contre la drogue doit continuer à relever de la justice et non simplement de l’hygiène. Mais elles ne suffisent pas. Parallèlement, il faut développer positivement une culture du refus de la drogue. Pour cela des personnalités publiques considérées par les jeunes comme des modèles peuvent attirer l’attention de l’opinion sur les dangers associés à la consommation de drogues. 3/ Le triptyque libéralisation-consommation-criminalisation L’expérience des pays qui ont fait l’essai de la libéralisation des drogues montre que le crime, la violence et la consommation de drogues vont de pair. Quand il y a libéralisation des drogues, la consommation augmente, tout comme la demande de drogues chimiques et le taux de crime. La grande majorité des gens n’usent pas de drogue, n’en font pas l’essai et ne savent pas s’en procurer. Le nombre de personnes vulnérables est donc considérablement plus bas qu’il ne l’est pour les drogues licites. Dans son rapport annuel, l’OICS souligne : 540 La culture illicite, de même que la production, la fabrication et le trafic illicites des drogues par des organisations criminelles nationales et internationales ont pris d’énormes proportions. Il est donc compréhensible que l’on se demande souvent s’il vaut encore la peine de dépenser de l’argent pour le contrôle des drogues et s’il ne serait pas plus économique de supprimer toute la réglementation sur ces produits, de renoncer à tout effort et de laisser aux forces du marché le soin de réguler la situation sans aucun coût pour la société. L’Organe estime qu’une telle question n’a pas de sens car elle revient à se demander s’il est économique de prévenir les accidents de la route ou de traiter les maladies infectieuses. L’histoire a montré que le contrôle national et international des drogues est un moyen efficace de réduire le développement de la dépendance et que c’est donc le seul choix possible23. 545 550 La menace de sanction à la consommation est aussi le seul moyen efficace pour obliger les toxicomanes à suivre un traitement. Par ailleurs, les chercheurs du CESDIP, au cours de leur étude sur le consommateur de produits illicites et l’enquête de police judiciaire, terminent leur rapport par cette conclusion : 555 Les entretiens montrent qu’au-delà de l’intérêt stratégique qu’elle représente parfois pour les enquêtes de police judiciaire, la nécessité de cette pénalisation est, chez nos interlocuteurs, une conviction très profonde parce qu’elle repose aussi sur une rationalisation de leur action confortée par leur expérience. Les usagers qu’ils voient sont souvent des usagers qui « vont mal ». Les remettre à la justice est, pour eux, une façon de les signaler au corps social24. 560 23 24 . OICS, Rapport pour 1998, § 41 (www.incb.org). . Op. cit. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE III- L’UTOPIE LIBERTAIRE CONTRE L’HOMME 565 Supprimer toute sanction équivaut, non seulement à banaliser, mais implicitement à afficher la consommation de drogues comme un acte naturel. Or consommer des drogues ne peut être considéré comme une pratique anodine. La drogue menace la personne humaine, dans sa dignité, elle détruit la liberté et les facultés propres à la nature humaine. 570 L’utopie de la gestion rationnelle des drogues Commençons par définir ce qu’est une drogue. Une drogue est un toxique, non seulement pour le corps mais aussi et surtout pour l’esprit. Certains produits sont très toxiques mais n’ont aucune influence directe sur la conscience personnelle d’un individu ni sur l’exercice de ses facultés intellectuelles. « Oui, le tabac est un produit toxique, affirme Marie-Christine d’Welles, fondatrice d’Enfance sans drogue. Les pesticides, les résidus de pétrole, les déchets radioactifs sont aussi des produits toxiques, mais pour qu’un produit soit une drogue psychotrope il faut qu’il réunisse deux caractéristiques. Il doit non seulement attaquer l’intégrité du corps mais aussi l’intégrité de l’esprit. La drogue perturbe la personne tout entière, corps et esprit. Ce n’est pas le cas du tabac25. » De même, l’alcool, à dose raisonnable ne modifie pas la conscience. Il devient une drogue à partir d’un certain seuil. Toute drogue, qu’elle soit dite douce ou dure, comporte une substance psychoactive qui altère de façon persistante la biochimie du cerveau, dont dépendent la mémoire, la coordination, les émotions et le jugement. Aussi, ce n’est pas la dépendance, comme telle qui définit une drogue mais l’effet de cette dépendance sur les facultés proprement humaines. « Je suis dépendante à l’eau. Si je ne bois pas d’eau je meurs. Pourtant l’eau ne détruit pas ma conscience du bien et du mal. Le problème n’est donc pas d’être dépendant, car la vie même crée la dépendance. Le problème c’est que la consommation de drogue crée de multiples effets physiques et mentaux imprévisibles et dangereux26. » La confusion entre drogues et produits toxiques est systématiquement entretenue dans les médias pour mieux relativiser la dangerosité du cannabis baptisé abusivement « drogue douce ». En réalité, le cannabis est, de loin, le produit qui reste le plus longtemps dans l’organisme. Selon les scientifiques, il faut quatre ou cinq jours pour que le THC absorbé diminue de moitié. Pour l’alcool, il suffit de 5 ou 6 heures ! C’est pourquoi il est si difficile de percevoir une dépendance physique comme avec l’héroïne, qui disparaît extrêmement vite de l’organisme. Or la consommation régulière de cannabis a des conséquences très lourdes chez un adolescent : difficultés scolaires, problèmes de concentration, sentiments de persécution, repli sur soi et bien sûr, préoccupations centrées sur l’obtention du produit. Croire que l’on peut, avec une information correcte, gérer sa consommation de drogues, comme on gère sa consommation de vin ou de café relève de l’utopie. Cette utopie est totalitaire car elle méprise le sens commun, les principes fondamentaux de la nature humaine avec des conséquences dramatiques. C’est ce que soulignait le philosophe Jean-Marie Domenach lors d’un colloque international sur les drogues au Sénat en 1988 : 575 580 585 590 595 600 605 L’idée que l’information, en guérissant de l’ignorance, viendrait à bout de toutes les pathologies sociales est un produit de l’utopie progressiste du XIXe siècle. « Quand on ouvre une école, disait V. Hugo, on ferme une prison. » Hélas, aujourd’hui, tout le monde va à l’école mais on continue de construire des prisons. Le savoir est indispensable, mais contrairement à ce que croient encore des idéalistes irréductibles, à lui seul, il ne suffit pas à guérir. Il arrive même 25 26 . Marie-Christine d'Welles, interview à www.drogue-danger-debat, septembre 2001. . Ibid. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE qu’il fasse autant de mal que de bien27. 610 615 620 625 630 635 640 645 650 655 À cet égard, la transparence revendiquée par la MILDT dans sa campagne d’information 2000 est caractéristique d’une telle utopie. Non content de banaliser les drogues, elle contribue à donner l’illusion d’une consommation propre, responsable. Quelques précautions suffisent pour réduire les risques et consommer en toute sécurité. C’est l’utopie rationaliste du progrès. On se représente l’homme abstraitement comme un être parfaitement libre dès lors qu’il accède à une information technique sérieuse. La science est censée répondre à tout, elle résout tous les problèmes. Mais notre expérience de la société nous prouve combien l’être humain est peu résistant face aux pressions de l’entourage, au conformisme, à l’attrait du plaisir et de l’argent facile. Tous les toxicomanes se donnent l’illusion de gérer leur consommation, de celui qui prend un joint de temps en temps à celui qui dépense 3000 F par semaine. C’est pourquoi la disponibilité des drogues auprès des adolescents, dans la rue, à l’école, dans les soirées est un formidable piège. Surtout si on leur dit partout que tout le monde se drogue et qu’il est stupide de ne pas essayer. Qui peut résister longtemps ? Aucun milieu n’est épargné, aucune famille. Mais l’expérience nous montre aussi que l’homme est un être spirituel, animé par un désir de sens et d’absolu. L’utopie technologique : l’homme n’est pas une machine En imposant un traitement rationnel de la dépendance avec ses produits de substitution (fourniture d’héroïne de synthèse aux drogués), l’effort technologique et médical occulte complètement la soif existentielle qui habite le cœur de la personne toxicomane : qu’est-ce que le bonheur, comment aimer et entrer en relation avec l’autre, quel sens donner à ma vie ? « La drogue ne se combat pas avec la drogue. » C’est ce qu’a réaffirmé le pape Jean Paul II en octobre 2000. Son usage est souvent, explique le pape, « la conséquence d’un vide intérieur » qui porte au désespoir. « Voilà, dit-il, pourquoi la drogue ne vainc pas la drogue, mais il faut une vaste action de prévention qui substitue la culture de la vie à celle de la mort. » La désintoxication du drogué est davantage qu’un traitement médical. Par ailleurs, les médicaments ne servent ici à rien ou à peu de chose. La désintoxication est une intervention intégralement humaine, qui a pour objectif de « donner un sens plénier et définitif à l’existence » et de restituer ainsi au drogué « la confiance en soi et une salutaire estime de luimême » qui lui fassent retrouver la joie de vivre. Dans l’œuvre de récupération du toxicomane, il est important « de faire l’effort de connaître le sujet et d’en comprendre le monde intérieur ; de l’amener à la découverte ou redécouverte de sa propre dignité d’homme, de l’aider à faire revivre et grandir, comme sujet actif, ses ressources personnelles que la drogue avait ensevelies, par une réactivation confiante des mécanismes de sa volonté, orientée vers de sûrs et nobles idéaux28 ». L’utopie hédoniste : le refus des limites La « réduction des risques », en s’intéressant au seul bien-être immédiat de l’individu abandonne toute préoccupation morale de libération intérieure de la personne. Or l’homme est un être de limites. Sa liberté n’est pas toute-puissante, sa raison est faible, sa volonté est vacillante. C’est pourquoi il a besoin d’être éduqué pour devenir libre intérieurement, pour devenir humain, capable de dire non à l’inhumain. Et l’éducation à l’abstinence est la seule réponse possible à la question de la drogue. Mais l’utopie libertaire est une utopie hédoniste qui repousse sans cesse les limites morales et sociales en fustigeant les interdits. Elle fait miroiter l’illusion d’un bonheur facile avec l’usage des drogues et la libération sexuelle. Et en 27 28 . Jean-Marie Domenach, Drogue et Société, Masson, 1990. . Message pour le Jubilé à des pèlerins anciens toxicomanes et leurs accompagnateurs. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 660 665 confondant bonheur et plaisir, l’hédonisme produit des personnalités maladives et obsessionnelles, incapables d’affronter la difficulté et le sens de l’existence. De telles personnalités, privées de repères existentiels sont d’autant plus vulnérables à l’attrait des drogues, à tout ce qui permet de fuir la réalité. Pour éclairer ce point, il faut se référer aux travaux de Tony Anatrella. Son dernier livre sur la drogue complète son analyse de la société dépressive et adolescentrique29. Il montre, à partir des apports de la psychanalyse, que l’interdit est structurant, qu’il est indispensable à la construction psychologique et morale d’une personnalité. « Faute de ressources culturelles, religieuses et morales, l’intériorité demeure pauvre, car le processus de l’intériorisation n’a pas de quoi se nourrir30. » Ce processus est celui qui permet à la personne de se forger sa propre identité en puisant dans la mémoire pour éclairer et assumer les situations présentes : 670 La difficulté de vivre dont se plaignent de nombreuses personnes à travers une souffrance indicible et des symptômes d’ennui, de perte d’intérêt et d’énergie […] est le résultat d’une conception de la liberté absolue où l’individu se retrouve seul avec lui-même. La solitude de l’individu est écrasante du moment qu’elle ne sait pas comment penser et assumer cette vie prétendument libérée de toutes les références morales31. 675 680 685 690 695 700 Tony Anatrella ajoute, en élargissant son propos que « lorsque les valeurs qui ont construit la société sont volontairement oubliées, tournées en dérision, que la vie en son commencement et en son terme est méprisée, il ne faut pas s’étonner que certains passent une partie de leur temps à détruire ou à s’autodétruire32. » C’est aussi l’avis de Jean-Marie Domenach : « La toxicomanie, surtout chez les jeunes, est un voyage aux frontières, une épreuve des limites. Et que dire si nous n’osons pas tracer des limites33 ? » Le rôle de l’État : protéger les plus faibles La logique de libéralisation est une logique qui repose sur un double postulat. Elle raisonne sur des « produits » et sur leur commercialisation. Elle suppose d’abord une neutralité de ces produits considérés comme des marchandises indifférentes, sans tenir compte de leur nocivité ni de la fragilité des personnes. Ensuite elle suppose que l’homme n’est fondamentalement rien d’autre qu’un consommateur, c’est-à-dire une pure et simple machine désirante. Une fois cette double supposition tenue pour acquise, rien ne s’oppose plus au règne sans limite de la loi de l’offre et de la demande. Le client est roi. Soyons clairs. Les plus touchés par la drogue aujourd’hui, ce sont les enfants. Ce sont eux les plus vulnérables et la cible principale du marketing-drogue. Le cannabis est ainsi volontairement associé à la musique, à la fête, à l’amitié et au plaisir. Or cette logique libertaire est donc aussi une logique individualiste de désinvestissement total de la société. Loin de libérer l’individu, elle l’abandonne dans son isolement face à un marché impersonnel. C’est la même logique que le commerce des armes. Mais ceux qui prônent la libéralisation des drogues sont pourtant les premiers à réclamer une interdiction plus stricte de la vente d’armes, notamment aux États-Unis. N’y a-t-il pas contradiction ? Le rôle de l’État est d’assurer le bien commun . Qu’est-ce que le bien commun ? C’est la protection des personnes et de leurs droits, tout particulièrement des personnes les plus faibles. L’État doit assumer sa mission qui est de donner un cadre favorable à des comportements humains civilisés et donc moralisés. C’est à lui de mettre un certain nombre de freins et d’interdits qui protègent et humanisent les individus. Certes, ce n’est pas à l’État . Tony Anatrella, la Liberté détruite, Flammarion, décembre 2000. . Ibid., p. 117. 31 . Ibid., p. 116. 32 . Ibid., p. 118. 33 . Jean-Marie Domenach, op. cit. 29 30 Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 705 710 715 d’éduquer, comme un père ses enfants. Mais c’est à lui de soutenir la famille, les associations, l’école et, plus loin d’assurer la mission de la justice, de la police et des autres institutions publiques ou privées qui ont toujours eu pour rôle d’éduquer et d’enseigner. Elles sont, chacune à des niveaux différents, des canaux privilégiés de la formation et de l’humanisation des jeunes individus. C’est à l’État de prendre les mesures qui s’imposent lorsque la société, dans son ensemble, est menacée. Le principe de précaution, ainsi compris, pourrait constituer une avancée importante dans la poursuite du bien commun. Il apparaît au moment où la société industrielle commence à mesurer les ravages de son productivisme aveugle. Il manifeste un souci louable d’écologie humaine. Cependant, sa mise en scène médiatique et la partialité de son application tendent aujourd’hui à le discréditer. Comment ne pas s’étonner de l’empressement mis à interdire les farines animales au nom du principe de précaution et du silence qui entoure les cris d’alarmes lancés par les scientifiques concernant la dangerosité du cannabis ? Comment ne pas faire le rapprochement, par exemple, entre la ferme hostilité du gouvernement face aux menaces d’homophobie et sa généreuse compréhension face à l’acceptation sociale de la drogue ? 720 725 730 Illusoire et fausse liberté Certes, une société sans drogue n’existe pas et n’a jamais existé. Mais l’acceptation sociale de la drogue n’a pas toujours existé. Là réside le mensonge des tenants de la libéralisation de la drogue. On veut nous faire croire que l’homme est voué « depuis toujours » à se droguer et qu’il s’agit simplement d’apprendre à vivre avec les produits, au moindre risque. Derrière le pragmatisme affiché des anti-prohibitionnistes, toujours prêts à fustiger l’utopie d’un monde sans drogue, il y a l’utopie, totalitaire celle-ci, d’un monde sans interdits ni limites, qui débouche sur la déchéance ou la mort des enfants et des plus faibles. Dans une note annexée au rapport Toxicomanie du CCNE (Comité consultatif national d’éthique) en 1994, France Quéré, docteur en théologie, exprimait son désaccord avec les conclusions du Comité : On n’entre pas par liberté dans la drogue. On y entre par souffrance, ou sous la pression d’une offre, dont le caractère apparemment convivial n’en est pas moins adossé à une formidable machine d’argent et de crime, d’envergure planétaire : qui peut ici parler sérieusement de liberté ? Et elle ajoutait : Assurément nous devons […] comme le rapport y invite, assurer d’abord la sécurité des sujets, les accueillir et les accompagner sur le chemin de leur autonomie. Cependant ces diverses mesures ne devraient jamais autoriser un pas, si petit soit-il, vers une quelconque reconnaissance théorique de la consommation, même sous ses formes modérées. La drogue reste un incapacitant, une habitude toxique, elle expose à la dépendance et à la désocialisation. C’est dans le souci des plus fragiles que nous devons traiter son problème 34. 735 740 D. M. 745 Encadré : 750 JOSEPH RATZINGER Refus des faits et pseudo-mysticisme 34 . France Quéré, Note sur le rapport éthique Toxicomanies du CCNE, 23 novembre 1994. Damien Meerman.doc – © LIBERTE POLITIQUE 755 760 765 770 775 780 785 790 795 800 Essayons d’examiner ces phénomènes de plus près. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue avec quelques amis chez Ernst Bloch. La conversation était tombée par hasard sur le problème de la drogue qui commençait alors à se poser avec acuité — c’était à la fin des années soixante. On se demandait comment cette tentation pouvait ainsi se répandre tout à coup et pourquoi, par exemple, elle n’avait pas existé au Moyen Âge. Tout le monde trouvait insatisfaisante la réponse selon laquelle les zones de culture de la drogue étaient à l’époque trop éloignées. On ne peut expliquer des phénomènes comme l’apparition de la drogue par de telles conditions extrinsèques ; ces phénomènes sont provoqués par des besoins ou des manques plus profonds, dont dépendent ensuite les problèmes concrets d’approvisionnement. J’ai donc risqué la thèse selon laquelle ce vide de l’âme que l’on essaie de combler avec la drogue n’existait pas autrefois ; autrement dit la soif de l’âme, de l’être intérieur, trouvait une réponse qui rendait la drogue superflue. Je me souviens encore de la réaction extrêmement indignée de Mme Bloch à cette explication que je proposais. Étant donné la conception de l’Histoire dans le matérialisme dialectique, c’était pour elle un crime de penser que les époques passées avaient pu être supérieures à la nôtre dans des domaines tout à fait essentiels ; c’était impossible qu’au Moyen Âge, période d’oppression et de préjugés religieux, les masses privées de leurs droits aient pu vivre plus heureuses et dans un équilibre intérieur plus grand qu’à notre époque, qui a déjà accompli quelques progrès sur la voie de la libération. Toute la logique de la « libération » s’écroulerait par le fait même. Mais alors, comment expliquer l’apparition du problème de la drogue? La question est demeurée ce soir-là sans réponse. Comme je ne partage pas la vision matérialiste du monde, je considère toujours juste ma thèse d’alors. Mais il faut, bien sûr, l’expliciter. En cela, la pensée d’Ernst Bloch pourrait même, au départ, nous apporter une aide. Selon Bloch, le monde des faits est mauvais. Espérer signifie précisément que l’homme contredit énergiquement les faits ; il sait qu’il a le devoir de dépasser ce monde pour en créer un meilleur. Je dirais que la drogue est une forme de protestation contre les faits. Celui qui en prend refuse de s’accommoder du monde des faits. Il cherche un monde meilleur. La drogue résulte du désespoir de vivre dans un monde ressenti comme un carcan dans lequel l’homme ne peut tenir longtemps. Bien sûr, d’autres données entrent en jeu : la soif d’aventure ; le conformisme ; l’avidité mercantile des trafiquants ; etc. Mais dans le fond, il s’agit bien d’une protestation contre un monde ressenti comme une prison. Le « grand voyage » que les hommes tentent dans la drogue est la forme dévoyée d’une aspiration mystique, la perversion du besoin d’infini éprouvé par l’homme, le refus du caractère absolu de l’immanence et la tentative de déplacer les limites de l’existence humaine jusque dans l’infini. L’aventure patiente et humble de l’ascète qui s’approche du Dieu qui vient jusqu’à lui, en s’élevant petit à petit, est remplacée par le pouvoir magique, la clé magique de la drogue — la voie morale et religieuse cède le pas à la technique. La drogue est le pseudo-mysticisme d’un monde qui ne croit pas, mais qui ne peut cependant pas se débarrasser de l’aspiration de l’âme au paradis. La drogue est donc un avertissement qui mène très loin : elle ne comble pas seulement un vide dans notre société qui n’a pas les instruments pour le pallier; la drogue renvoie à une exigence intérieure de l’être humain qui s impose sous une forme pervertie si elle ne trouve pas la réponse adéquate. Un tournant pour l’Europe ? Flammarion/Saint-Augustin, 1996.