temps et politique chez hannah arendt
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temps et politique chez hannah arendt
TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT Antoine CHOLLET CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris) L ’œuvre politique de Hannah Arendt couvre plusieurs années et offre des perspectives multiples sur différentes questions cruciales pour la pensée politique. Il n’en est pas autrement à propos du temps, qui préoccupe Arendt dans la plupart de ses textes, et sur lequel elle offre des interprétations tout à fait originales. Je vais donc m’efforcer de les présenter rapidement ici, tout d’abord en résumant très brièvement les différentes étapes de la construction du temps chez Arendt, puis en cherchant à en proposer une lecture plus générale et, en même temps, plus théorique. 1. Le parcours arendtien sur la question du temps Il faut tout d’abord relever la constitution temporelle double du totalitarisme : temps total de l’idéologie et des dirigeants, temps impossible de la réalité des victimes. Celle-ci fait signe vers la conception de deux temps, clivés et associés à deux catégories de personnes distinctes (malgré les passages fréquents de la première vers la seconde). Ces temps sont de plus très fortement hiérarchisés, à tel point que l’expérience du temps des victimes est non seulement impossible, mais dans une très large mesure singulière. Cette séparation se nourrit de l’extrême dissymétrie qui s’établit entre l’imprévisibilité des dirigeants et la prévisibilité que ceux-ci exigent des individus, tentant par ce moyen de tuer toute spontanéité en eux. Cette dissymétrie s’accompagne d’une temporalité très fortement clivée elle aussi, entre l’idéologie des dirigeants dans laquelle seuls le passé et le futur ont une pertinence, et les victimes qui ne peuvent vivre que dans le présent le plus immédiat. Temps séparés, temps hiérarchisés, entre une conception totale et linéaire d’une part, et un changement chaotique et singulier d’autre part. Il me semble que c’est ce défi politique lancé par les régimes totalitaires qu’Arendt essaie de relever dans ses textes ultérieurs. Il s’agit de répondre à l’extrême instabilité des vies individuelles dans de tels régimes, face au pouvoir d’abord, et face à l’ambition, exprimée par les dirigeants, d’une prévision totale et d’une relecture intégrale de l’histoire, ensuite. Le totalitarisme peut dès lors être compris comme une inversion des valeurs politiques, consistant dans le transfert de la spontanéité au niveau du pouvoir, et dans celui de la stabilité vers l’activité des individus. On peut ainsi remarquer que, dans un régime totalitaire, les valeurs qu’Arendt associe au pouvoir et aux individus sont projetées les unes sur les autres, le totalitarisme érigeant en principes la volonté erratique des dirigeants (alors qu’il s’agirait au contraire de préserver la spontanéité des individus) et l’absolue obéissance des individus (déformation grotesque de l’idée de stabilité du pouvoir). Face au totalitarisme, il faut donc construire une pensée politique qui mette en avant les questions suivantes : l’émergence de la spontanéité des individus et des groupes, la prévisibilité et l’imprévisibilité du monde (la sécurité des individus et la nouveauté politique), et la conception d’un temps ni clivé, ni total. 1 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET Pour construire les valeurs dont on pourra dire ensuite que le totalitarisme les inverse, il faut cependant passer par un certain nombre de détours théoriques assez longs. C’est à cette tâche qu’Arendt s’attellera dans The Human Condition, avant de l’approfondir dans d’autres textes. Arendt se livre dans ce traité à une conceptualisation théorique assez complexe du temps humain et politique, en trois phases. Elle associe au « travail » un temps à peu près stationnaire, à l’ « œuvre » un temps linéaire et à l’ « action » un temps incomplet. Ces trois temps sont superposés, bien que la modernité se soit attachée à troubler la séparation entre les deux derniers au travers de la notion de processus. Mais ils sont aussi en partie conflictuels, et de manière irréductible. Ils construisent une temporalité synthétisée, mais fortement différenciée entre passé, présent et futur. Chacune de ces instances est en effet dépendantes des deux autres, aucune n’a d’existence propre, et cela essentiellement dans le cadre des temps associés aux deux dernières dimensions de la vita activa (« œuvre » et « action »). Arendt construit donc une triple conception du temps, ni clivée, ni hiérarchisée au sens où l’étaient les temps du totalitarisme, mais complexe, pour reprendre l’un des termes de ma propre typologie, convaincue que les affaires humaines répondent à trois logiques temporelles distinctes, concurrentes, mais néanmoins simultanées. La question de la tension entre l’action politique et la durabilité (associée à la dimension de l’ « œuvre » dans The Human Condition) ne peut être résolue, pour Arendt, ni dans la mise à l’écart de la durabilité, ni dans l’institution d’une durabilité hétéronome, car l’une et l’autre solutions ont été mises en œuvre en même temps et dans leurs formes les plus extrêmes par le totalitarisme. Pour en sortir, ce n’est pas, une fois encore, la radicalité qui offre une solution, mais en quelque sorte le milieu. L’articulation entre œuvre et action permet ainsi à Arendt d’opposer une “machine” théorique puissante au totalitarisme. Elle réta- blit la spontanéité humaine par l’action, et la stabilité d’un monde commun par l’œuvre, tout en suggérant que les deux interagissent en permanence. Elle ajoute surtout qu’il est devenu de plus en plus difficile de tracer une séparation claire entre eux dans « l’âge moderne ». À ce stade, cette articulation est encore embryonnaire, et Arendt ne cherche pas à mettre en cohérence œuvre et action, mais simplement à indiquer les interactions qui les rapprochent. C’est un problème qu’elle traitera en revanche beaucoup plus explicitement dans ses textes ultérieurs. En outre, elle pense à nouveaux frais la question de la durabilité, et l’articule en deux éléments principaux : la pérennité d’un monde et la continuité d’un pouvoir (le premier relevant de l’œuvre et le deuxième de l’action, comme nous l’avons vu). Il s’agit premièrement de penser la dimension proprement politique de la durabilité du monde des œuvres, et deuxièmement d’imaginer des moyens intrinsèques à l’action qui puissent la pérenniser. Il faut aussi rappeler que la durabilité, telle qu’elle est présentée dans The Human Condition, est concrète et collective, au contraire de la durabilité du totalitarisme, assurée par l’idéologie et qui était, elle, abstraite et réservée, ultimement, à une seule personne. Cette dimension collective change complètement la perspective sur ce que l’on pourrait appeler, plus généralement, la préservation de l’ordre politique. Lutter contre le totalitarisme en prenant l’action au sérieux et en cherchant à la pérenniser, tout en la mettant en rapport avec un monde qui lui préexiste et qui lui survivra, tel pourrait être le résumé, en quelques mots, de l’entreprise théorique d’Arendt dans The Human Condition. Les problèmes que cette position soulève ne sont cependant pas encore véritablement traités dans toute leur ampleur avec ce texte. L’hésitation entre la primauté du commencement ou de la durabilité y est encore très grande. J’avancerais comme interprétation que l’influence de l’analyse du tota- 2 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET litarisme empêche alors Arendt de trop limiter la puissance de l’action (d’où la faiblesse, qu’elle reconnaît elle-même, de ces remèdes que sont le pardon et la promesse), et lui fait passer la question de la durabilité au second plan – sans pour autant la négliger, évidemment. De toutes les capacités humaines, c’est l’action qui lui semble toujours être la première menacée. Il faudra selon moi attendre les textes suivants pour que la question de la durabilité devienne centrale, puis acquière finalement, dans le phénomène de la révolution, un sens tout différent. Cette progression se poursuit avec les réflexions sur l’autorité, dont j’ai essayé de montrer qu’elles constituaient comme un “supplément” à The Human Condition. La même chose est vraie du texte important qu’elle a consacré à l’éducation, mais sur lequel je ne suis pas revenu en détail ici1. Les procédures capables d’assurer la durabilité du pouvoir sont alors considérablement renforcées, après les esquisses de The Human Condition, et trouvent leur cristallisation dans le concept d’autorité. Celui-ci permet d’unifier passé, présent et futur, de garantir une continuité entre ces trois instances et d’établir, de ce fait, un temps linéaire et cumulatif. Par sa référence à l’idée d’une fondation, idée nouvelle dans l’œuvre d’Arendt, l’autorité qui en est issue assure la pérennité de la communauté. L’autorité construit donc une vision continuiste du temps, y compris dans le domaine politique, ce qui la différencie clairement de ce qui était énoncé dans The Human Condition (où le domaine politique – celui de l’action – ne connaît pas de continuité puisqu’il est par définition imprévisible). Cette notion pose donc la question de la durabilité d’une manière neuve. Par rapport au cadre théorique construit dans The Human Condition, nous sommes en présence d’une pensée qui tente d’une certaine manière de fusionner œuvre et action, durabilité et commencement, et le concept d’autorité est alors l’une de réponses possibles à cette entreprise. J’ai insisté plus haut sur les contradictions que cette fusion entre pérennisation et capacité à commencer quelque chose de nouveau fait immanquablement apparaître. Arendt en est pleinement consciente à bien des endroits de son texte sur la révolution, et cherche alors une autre solution qui n’invaliderait ni The Human Condition, ni ses réflexions sur l’autorité et sur l’importance d’une continuité temporelle. Il me semble qu’elle l’esquisse autour du concept même de révolution, même si elle reste peut-être à certains égards au seuil de ce que ses intuitions permettent d’entrevoir. C’est bien cette figure de la révolution comme commencement et comme tradition, capable de surmonter des contradictions qui étaient demeurées jusque là partiellement implicites, qui me paraît être l’apport théorique majeur de On Revolution, en tout cas sur les implications temporelles de ce texte. Je voudrais donc maintenant explorer quelques pistes qui poursuivent ce chemin, en prenant parfois la liberté de sortir quelque peu du texte et des problèmes propres d’Arendt. Hannah ARENDT, « The Crisis in Education », Between Past and Future, op. cit., pp. 173-196. 1 2. Un temps incomplet : histoire et interruptions La question des rapports entre temps et politique dans l’œuvre de Hannah Arendt peut être résumée en deux dimensions à première vue contradictoires et dont l’unification, quoique difficile, représente l’apport le plus remarquable au problème qui m’intéresse ici, à savoir les rapports entre temps et démocratie. a) PREMIÈRE DIMENSION : LA DURABILITÉ D’un côté se trouve ce que j’ai nommé depuis le départ, suivant le mot d’Arendt ellemême, la durabilité. Elle se traduit en plusieurs autres concepts, que je passe rapidement en revue puisqu’ils ont déjà été développés dans les pages qui précèdent. On peut tout d’abord 3 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET mentionner le concept d’autorité, qui désigne dans son sens le plus général le principe permettant de garantir la durabilité d’une communauté. Il s’accompagne nécessairement de celui fondation, qui représente quant à lui un commencement unique préservé par des institutions, et tout particulièrement les institutions autoritaires. Cependant, dès The Human Condition, la durabilité est assurée par plusieurs concepts relevant à la fois de l’action et de l’œuvre. Pour la première, c’est la promesse qui permet de lier l’action à un certain nombre d’engagements, limitant ainsi sa fragilité dans le futur. Dans le cadre de l’œuvre, c’est le concept de monde qui assure la durabilité, avec une mention spéciale pour cette sous-catégorie du monde – qu’il s’agisse de l’histoire, de la mémoire collective, des œuvres d’art, de la littérature ou de la philosophie – qui abrite le souvenir des deeds and words, c’est-à-dire des actions passées. Cette catégorie d’œuvres représente une autre instance des rapports étroits et compliqués entre œuvre et action dont j’ai déjà parlé. La durabilité, c’est-à-dire la possibilité d’unifier passé, présent et futur par un ensemble de références communes et partagées, construit donc une temporalité pleine et sensée (meaningful). Celle-ci s’adosse à la conception d’un temps linéaire qui permet de relier les changements du passé à ceux du présent, et de savoir que ceux qui adviendront dans le futur conserveront probablement le même sens pour ceux qui les vivront – quand bien même ils sont pour une bonne part imprévisibles –, dans un lien comparable avec les changements qui les auront précédés (moyennant la survie de cette durabilité elle-même, évidemment). La durabilité ne désigne donc pas la prévisibilité ou le caractère déterminé des changements, ces catégories n’ont aucune place dans la pensée arendtienne (qui les identifierait plutôt au projet dément des totalitarismes), mais bien ce qu’elle appelle à de nombreuses reprises le « fil », qui permet de relier les changements les uns aux autres et qui porte la plupart du temps le nom de tradition dans les textes que nous avons parcourus. Durabilité et tradition forment en tant que telles une conception du temps, dont la marque distinctive est la saturation de l’ “histoire” et le mode d’enchaînement des changements est l’ajout. Saturation d’une part car ce temps de la durabilité se doit d’être exhaustif, de ne pas laisser d’événements hors de sa portée, et ajout d’autre part parce que le présent doit être une perpétuelle augmentation du passé, irrémédiablement lié à lui bien que ce dernier ne le détermine pas. b) SECONDE DIMENSION : LES COMMENCEMENTS Face à cette première dimension se dresse un ensemble de notions ce que je subsumerais sous le terme de commencements, concept tout à fait fondamental chez Arendt comme nous l’avons amplement vu. Face à la fondation qui est un commencement unique, cette seconde dimension met en avant la possibilité toujours présente d’une multitude de commencements ; il faut donc bien comprendre ce concept au pluriel. C’est bien évidemment le troisième élément de la vita activa, l’action, et l’irréductibilité de la spontanéité humaine qui donne leur consistance aux commencements. Concrètement, ce sera l’expérience politique décisive de la révolution qui élèvera la faculté de commencer à son plus haut point, à sa plus haute intensité (étant, pour le dire brièvement, une accumulation littéralement extraordinaire de commencements, provoquant le phénomène plus général de la révolution). Cette dimension des commencements construit une temporalité éclatée. Tout d’abord, les commencements provoquent des ruptures aussi radicales que possible avec le passé, puisque leur surgissement est absolument imprévisible, sans cause. Ils construisent ensuite un rapport au futur sous le signe un peu confus de ce que j’appellerais l’attente, c’est-à-dire la certitude que le futur réservera de nouveaux commencements, tout en sachant ces derniers impossibles à prévoir. Fi- 4 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET nalement, je résumerais le rapport au présent de cette dimension des commencements par le principe de l’attention, qui vise à rendre compte de la nécessité d’être attentif à la nouveauté qui surgit et de l’accueillir2. Des trois, c’est bien le rapport au présent qui est déterminant, puisque le passé est irrémédiablement perdu (il ne peut être le lieu de l’action, de nouveaux commencements), et que le futur n’a aucune consistance puisqu’il est intégralement imprévisible (dans cette dimension des commencements). L’action et le commencement ne peuvent avoir lieu qu’au présent, exclusivement et sans exception possible. C’est le présent des deeds and words dont je parlais plus haut, c’est le présent de la création et de la spontanéité. C’est aussi, devrais-je ajouter, l’un des définitions les plus limpides de ce que peut signifier le présent pour la théorie politique lorsqu’on le pousse “à la limite”, c’est-à-dire au seul instant. L’instant politique, ce ne peut sans doute qu’être quelque chose comme l’action telle qu’Arendt l’a décrite. Cependant, comment comprendre l’émergence de cette action, de ces commencements, hors de toute causation, de toute influence temporelle (qu’il s’agisse des effets du passé ou de la prévision du futur) ? On verra peut-être mieux comment Arendt effectue ce rabattement sur le présent en lisant ce qu’elle écrit sur l’action dans un texte que je n’ai pas encore cité mais sur lequel je reviendrai : être répété encore et encore, il est inépuisable et sa validité est universelle. Cependant, la manifestation des principes n’a lieu qu’à travers l’action, ils ne sont manifestes dans le monde qu’aussi longtemps que l’action dure, mais pas plus longtemps. »3 « L’action, pour autant qu’elle soit libre, émerge de quelque chose que j’appellerais un principe. (…) Ce principe ne devient manifeste que dans l’exécution de l’acte luimême. (…) Le principe d’une action peut On en trouve une formulation ramassée dans les lignes suivantes : « it is even a counsel of realism, to look for the unforeseeable and unpredictable, to be prepared for and to expect “miracles” in the political realm » (« What Is Freedom ? », Between Past and Future, op. cit., p. 170), les miracles dont il est question ici étant les événements imprévus de l’histoire humaine. C’est cette « préparation » aux événements que je propose ici de rendre par le terme d’ “attention”. 2 L’action au présent renvoie donc à un « principe » qui ne se situe pas dans le temps, mais qui initie tout commencement. Ce qu’elle décrit comme le principe animant toute action met l’accent sur ce caractère intemporel (il est « inépuisable ») qui ne peut se manifester que dans le présent de l’action. L’action ne fait donc référence ni au passé (le principe n’est pas un objet du passé “localisable”), ni au futur (elle dit dans le même passage que le principe n’est ni un mobile, ni un but). Elle n’existe que dans le présent et y trouve son unique justification. Autrement dit, un commencement est sans cause et sans objectif, ce qui signifie qu’il est littéralement sans épaisseur temporelle. À quelle conception du temps peut bien renvoyer cette seconde dimension, avec sa temporalité ramassée sur le présent, son imprévisibilité quasi totale, son désintérêt pour le passé et son mutisme sur le futur ? Il me semble que nous sommes ici en présence d’une figure du temps impossible. Que signifie donc le fait que l’action s’exerce dans un temps impossible ? Le temps impossible est une conception qui s’applique à un ensemble de changements incompréhensibles, qu’il serait vain de vouloir ressaisir dans une explication générale car ils se dérobent à toute organisation. Pris dans leurs seules occurrences, les commencements et leur multiplicité demeurent, en effet, rigoureusement insaisissables. c) ENTRE DURABILITÉ ET COMMENCEMENTS ; LE POUVOIR ET LA LIBERTÉ Les deux dimensions que je viens de décrire et qui forment l’armature du rapport temps-politique chez Arendt offrent un Hannah ARENDT, « What Is Freedom ? », Between Past and Future, op. cit., p. 152 (ma traduction). 3 5 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT contraste évident. Elles sont le signe de la véritable ambivalence temporelle qui anime sa pensée politique. Celle-ci crée des difficultés, j’en ai mentionnées quelques-unes plus haut, mais il faut aussi savoir l’aborder comme une profonde originalité. Cette ambivalence nous met en vérité face à la même contradiction centrale que celle rencontrée dans On Revolution, et il faudra en sortir de la même manière à mon sens. Avant cela, peut-être faut-il cependant dire quelques mots sur deux concepts tout à fait fondamentaux de la pensée arendtienne, que je n’ai intégrés ni dans la dimension de la durabilité, ni dans celle des commencements, car ils se situent d’une certaine manière à leur confluence. Il s’agit du pouvoir et de la liberté. Il me semble en effet que ceux-ci viennent se loger au cœur de la contradiction qui nous occupe ici, et qu’ils concentrent de ce fait l’ensemble des paradoxes de la pensée politique arendtienne. Le pouvoir permet l’action en commun mais peut disparaître à tout instant et pour de multiples raisons, sa puissance ne le prémunit pas contre son évanescence. En même temps, le pouvoir se conserve, se préserve, se protège, il relève donc aussi de la dimension de la durabilité. Le pouvoir est fragile, certes, mais il a une durée, contrairement aux autres concepts relevant de la dimension des commencements. Et la meilleure manière d’appréhender cette durée, c’est de dire que le pouvoir est un ensemble d’actions coordonnées, il permet de multiplier les actions et d’en contrôler les effets, d’engager de nouvelles actions pour en corriger d’anciennes, de s’emparer des commencements et de les continuer. Cette double dimension, à la fois fragile et durable, relevant des commencements et de la durabilité, contribuant à fabriquer un monde et faisant surgir sans cesse de nouvelles actions, permet peut-être de comprendre un peu mieux ce que la politique signifie pour Arendt, et quelle constitution temporelle elle devrait avoir. ANTOINE CHOLLET J’associerais également à cette notion du pouvoir celle, brièvement développée par Arendt dans The Human Condition, de pardon. Souvenons-nous, celui-ci, en brisant une chaîne d’événements déterminés les uns par les autres, permet de recommencer, d’agir à nouveau et sans l’emprise du passé. D’un point de vue étroit, il devrait donc ressortir à la deuxième dimension isolée plus haut, celle des commencements. Cependant, ce n’est pas d’un pardon singulier que parle Arendt, mais bien du pardon. Il doit donc plutôt être considéré comme un principe général, comme ce qui permet d’interrompre une chaîne quelconque d’événements et, par conséquent, de rendre l’action possible en sortant les individus de la fatalité des réactions à des actions antérieures. On pourrait alors dire – même si Arendt ne le pense pas ainsi – que le pardon est la condition même de toute durée du pouvoir, car il contribue à maintenir vivante la possibilité d’agir véritablement. On s’étonnera sans doute de ne pas voir le pardon accompagner la promesse dans ce schéma interprétatif, mais il ne faut pas oublier que l’un et l’autre répondent à la fragilité, et non à la futilité, de l’action. Si la promesse répond à sa fragilité dans le futur, et est donc bien un outil de pérennisation, le pardon cherche à remédier à son irréversibilité, c’est-à-dire, en fait, à la trop grande durabilité de ses effets. Il paraît donc difficile de l’associer lui-même à la dimension de la durabilité. Différemment, il vise à construire quelque chose comme la pérennisation de la capacité à commencer, et c’est la raison pour laquelle il me semble légitime de l’associer au pouvoir, et de le rapprocher de la notion de liberté à laquelle je vais maintenant consacrer quelques lignes. De son côté, et de manière à vrai dire assez homologue au pouvoir, la liberté représente la capacité gardée intacte d’agir, de commencer de nouvelles choses. Elle est l’institutionnalisation, dans le cadre du domaine politique, d’un espace permettant l’action et les commencements. On pourrait 6 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT en quelque sorte la décrire comme la fin et le moyen de la politique, ce qu’il faut préserver dans l’ordre politique (l’espace politique libre) et ce qui le rend vivant (l’agir humain collectif). Qu’il puisse y avoir des commencements hors de toute liberté semble évident pour le lecteur de On Revolution, mais que l’institution de la liberté (constitutio libertatis) soit l’objectif des révolutions l’est tout autant. Apparaissent ici les difficultés mentionnées plus haut : l’action excède-t-elle la liberté, la liberté menace-t-elle la pérennité de son lieu d’apparition, cette pérennité fait-elle à son tour disparaître l’action ? Ces questions ne peuvent être résolues à l’intérieur des deux concepts – le pouvoir et la liberté – qui les posent de la manière la plus urgente. Elles sont situées au cœur de cette ambivalence temporelle centrale, entre un temps impossible et un temps linéaire, entre le présent de l’action et son insertion dans un monde qui la précède et la suit, mais elles ne permettent pourtant pas à elles seules d’en sortir. d) LE TEMPS INCOMPLET Il me semble que la figure unifiée du temps dans les textes politiques d’Arendt doit être déduite des deux dimensions que j’ai isolées cidessus, et intégrer le pouvoir et la liberté comme ses manifestations les plus significatives. Il s’agit, comme je l’ai déjà dit en commentant On Revolution, d’un temps incomplet, composé d’un déroulement historique normal, qui est linéaire, et de brèches qui se trouvent, littéralement, hors du temps. Ainsi qu’elle le dit elle-même d’une manière très ramassée qu’il va falloir comprendre, « le processus historique résulte d’initiatives humaines et est constamment interrompu par de nouvelles initiatives »4. On se trouve en présence d’un déroulement que j’appellerais normal du temps, Hannah ARENDT , Qu’est-ce que la politique ?, op. cit., pp. 69-70. Il ne faudrait pas confondre le « processus historique » dont Arendt parle ici avec ce qu’elle entend par ce terme, en le dénonçant, dans The Human Condition. 4 ANTOINE CHOLLET brisé par des interruptions (que j’ai appelées hiatus ailleurs) à la fois imprévisibles et puissantes, qui font que le déroulement ne peut plus ensuite reprendre son cours antérieur mais doit en quelque sorte intégrer ces interruptions. Il ne s’agit donc pas d’une conception hétérogène du changement (des temps distincts qui se succèderaient, dans ce cas), qui d’ailleurs aurait pu paraître plus aisée à appréhender, car les deux logiques temporelles s’entrechoquent en permanence chez Arendt. Sa position ne revient pas à décrire un déroulement habituel et linéaire des événements, entrecoupé de périodes d’ “interrègne” de nature complètement différentes, et suivies du retour au même déroulement, au même temps et à la même temporalité qui prévalaient auparavant5. Ce que cherche à ressaisir la notion d’un temps incomplet, c’est précisément cette idée que le déroulement normal du temps, qui produit une temporalité relativement stable (celle du monde, pour faire court), est périodiquement, mais sans aucune régularité, troublé par l’irruption de l’action. Donc non seulement ce trouble est imprévisible (quant aux moments de son apparition comme à ses responsables), mais il peut être formidable et se transformer en un véritable séisme nécessitant de repenser complètement le monde qui le précédait. Les grandes révolutions sont de tels séismes, positifs, et l’on pourrait imaginer que les grands conflits sont comme leur double négatif. Il faut en effet se garder de l’interprétation trop uniment positive de l’action et du commencement à laquelle nous pousse Arendt. Il ne me semble pas exagéré de considérer que les grandes catastrophes de l’histoire peuvent aussi être interprétées comme l’irruption de l’action dans le cours normal des choses, et ne sont pas seulement le produit de processus historiques déterminés et inévitables (desquels seule l’action aurait pu sortir l’humanité). Si Je renvoie ici à la description de quelques conceptions hétérogènes du temps dans mon introduction, notamment à ce que j’ai appelé le “temps discret”. 5 7 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET Arendt refuse, à juste titre, l’interprétation déterministe (économiciste notamment, visant par là les différentes écoles marxistes) des révolutions, il me paraît justifié de les refuser également pour d’autres événements exceptionnels moins enthousiasmants, à commencer évidemment par le totalitarisme, dont Arendt elle-même reconnaît le caractère totalement inédit. Il y a donc un danger à assigner a priori une valeur positive aux concepts de commencement, d’action ou de spontanéité. S’ils peuvent être considérés comme des fins en euxmêmes, ce qui me semble important, ils doivent aussi être pensés comme des moyens en vue d’autres fins. La liberté et le pouvoir, par exemple, ne sont pas tout entiers contenus dans le concept d’action. Ils le présupposent, cela ne fait aucun doute, mais ils l’excèdent aussi. C’est un point sur lequel Arendt est étrangement silencieuse, alors qu’il me semble recouvrir des questions politiques à peu près inévitables. La question sous-jacente est bien sûr le jugement que l’on porte, non sur l’action en général, mais sur une action en particulier, sur un commencement. Si Arendt donne quelques indices quant aux critères de ce jugement, notamment dans sa définition de la liberté6 et dans le principe de préservation de la capacité à commencer (qui ne s’identifie pas toutefois avec la dimension du commencement ellemême), ils sont finalement peu nombreux dans les textes que j’ai examinés. Je pense que ce relatif silence peut s’expliquer par le fait que la préoccupation d’Arendt est ailleurs, et réside avant tout dans la préservation de l’action (et d’ailleurs aussi de l’œuvre, du monde commun). Elle n’est pas tant effrayée par les produits possibles de l’action que par sa disparition pure et simple, comme le dernier chapitre de The Human Condition ainsi que de nombreux autres textes le montrent bien. Son inquiétude première est la disparition de la spontanéité, des brèches temporelles pratiquées par l’action humaine, et son remplacement par un processus historique qui ne soit ni durable, ni libre, et dont la logique la plus intime soit que tout change de manière absolument déterminée. Ce processus honni représente ainsi l’exact contraire du temps incomplet défini plus haut, et correspond à l’image d’une humanité qui aurait abandonné œuvre et action, à « la victoire de l’animal laborans » comme Arendt l’écrit en 1958. S’agit-il finalement d’un constat ou d’une crainte, les dernières lignes de The Human Condition sont ambiguës sur ce point. Revenons plus en détail maintenant sur ce temps incomplet décrit plus haut. La figure dont il veut rendre compte est relativement claire : un monde qui s’augmente de lui-même, périodiquement transformé, réaménagé, renouvelé, bouleversé parfois par des séquences d’événements totalement imprévisibles, c’està-dire un temps linéaire parcouru de horstemps stochastiques. J’ai déjà dit que le temps normal, linéaire, n’est pas proprement déterminé mais plutôt cumulatif. Il faut se souvenir en effet de la méfiance d’Arendt à l’égard de toute forme de déterminisme ou de causalité, même lorsque l’on s’éloigne du domaine de l’action proprement dite. Ce temps linéaire marque ainsi l’ajout que chaque “moment” (ce peut être une période brève ou une génération tout entière) représente par rapport à celui qui l’a précédé. La préservation du monde fait elle aussi partie intégrante de ces ajouts, marquant bien son caractère dynamique. On reconnaîtra peut-être ici la constitution temporelle générale de l’œuvre, sauf qu’il s’agit cette fois-ci d’un temps résolument collectif. Quant aux hors-temps, on aurait tort de les comprendre comme les seuls moments révolutionnaires ; ces derniers n’en sont que les exemples les plus extrêmes. Ces hors-temps interviennent chaque fois qu’une action est initiée, quelle que soit sa taille et son importance, et ont par conséquent eux-mêmes une durée, vue de la Voir notamment les « principes » qui doivent accompagner la liberté : l’honneur, la gloire, l’amour de l’égalité, la distinction, l’excellence (Hannah ARENDT, « What Is Freedom ? », Between Past and Future, op. cit., p. 152). 6 8 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT perspective du temps linéaire, et un impact changeants. Le flux temporel linéaire est donc parcouru de ces interruptions, qui en troublent la progression de manière variable et, est-il besoin de le préciser, imprévisible. Le monde commun n’en est pas à chaque fois métamorphosé, mais il est toujours affecté par une action. Sans ces “hors-temps” que l’action intercale çà et là, il n’y aurait que répétition du même, ou son augmentation à l’identique. La dimension linéaire est donc elle-même directement produite par ces “hors-temps” dus à l’action, comme cela apparaît très clairement dans le phénomène de l’autorité. Sans le horstemps de la fondation, sa durabilité garantie par le principe d’autorité serait tout simplement impossible. Et sans l’apparition de nouveaux hors-temps après la fondation, celle-ci serait simplement conservée, mais non véritablement augmentée. Autrement dit, les horstemps mettent le monde en mouvement, mais ils n’agissent pas en permanence. Dans le vocabulaire de The Human Condition, les actions créent des processus qui perdurent après l’action elle-même. Il faut donc, théoriquement, distinguer entre ces deux phénomènes temporels, d’un côté le commencement, et de l’autre la durée7. C’est la raison pour laquelle je ne pense pas que le temps arendtien puisse être défini comme un “temps des commencements”, à proprement parler, mais qu’il est plutôt quelque chose comme un temps de la pérennité parcourue par des commencements. Les hors-temps passés font désormais partie du passé du temps linéaire, bien qu’ils n’aient pas que cette fonction, comme nous le verrons plus loin. À l’inverse, le monde doit se préparer aux hors-temps s’il veut leur survivre. Ce que décrit cette conception incomplète du temps, c’est donc aussi la nécessité pour le monde d’anticiper l’apparition imprévisible de En ajoutant que toutes les actions ne créent pas des processus relevant de la durabilité, seules certaines d’entre elles le font, ce qui renvoie à la dimension normative du temps incomplet, que j’indiquais plus haut. 7 ANTOINE CHOLLET l’action afin qu’elle ne le fasse pas disparaître. Il y a efficacité du hors-temps sur le temps linéaire, mais il peut aussi y avoir préparation du hors-temps par le temps linéaire. Ces interactions forment ce que l’on pourrait appeler les intersections entre temps linéaire et temps impossible, et ce sont celles-là même qui leur donnent à l’un et à l’autre leurs caractéristiques. C’est la raison pour laquelle il me semble si important de conceptualiser un temps unique, incomplet, dans la pensée politique arendtienne, et non des temps juxtaposés, séparés, voire clivés. Ce temps incomplet produit une temporalité inédite. Il faut la comprendre comme une rencontre difficile entre la temporalité bien définie du temps linéaire et sa contrepartie bien plus étrange découlant des hors-temps de l’action. C’est d’ailleurs l’interrogation sur la temporalité qui nous fera comprendre la dimension proprement temporelle de ces “horstemps”, et l’articulation qui peut exister entre un temps qualifié d’impossible et une temporalité qui, malgré tout, s’installe sur cette inorganisation des changements. La toute première caractéristique de cette double temporalité me semble être sa dissymétrie. La dimension de la durabilité produit une temporalité fortement différenciée. Le passé est irrémédiablement passé, et le futur sera forcément différent de lui et du présent. Ce passé est ce sur quoi le présent est bâti, les deux instances étant ainsi très étroitement liées (et en définitive inséparables : il est impossible d’assigner à chacune ce qui leur revient). Le présent d’un temps strictement linéaire n’a pas de présence affirmée, il n’est qu’un point abstrait dans une continuité qui le dépasse de très loin. Il ne peut qu’être le “lieu” de la préservation de ce qu’il a reçu en héritage, préservation qui, chez Arendt, prend parfois un caractère tragique du fait des dangers qu’elle court et de sa futilité ultime. Car la préservation ne résistera jamais complètement à l’action, mais elle n’en acquière qu’une importance plus grande, puisqu’elle devient presque un acte politique, ou 9 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT mieux, un contre-acte. La préservation du monde, l’activité des humains dans le temps linéaire, se pense dès lors dans un rapport à la fois conflictuel et nécessaire avec l’action politique, avec le principe de commencement. Le choc de l’activité de préservationaugmentation du monde et de l’action politique constitue l’une de ces intersections dont je parlais plus haut. Quant au futur, s’il est supposé être la continuation du passé et du présent, ce ne peut qu’être une supposition. Car vient immédiatement se glisser dans cette temporalité trop lisse la dimension des commencements et les interruptions que ces derniers provoquent. Si le présent est bâti sur le passé, cela signifie donc qu’il en a intégré toutes les interruptions et qu’elles l’ont évidemment affecté. Et si l’on ne peut que supposer que le futur sera la continuation de ce qui l’a précédé, c’est parce que de nouvelles interruptions sont certaines, sans que l’on puisse pour autant en anticiper le contenu. Il faut alors préserver non seulement le monde reçu du passé, mais également, ce qui est un élément déterminant dans la pensée arendtienne, le “lieu” qu’il ménage pour l’apparition de la nouveauté. C’est ce problème auquel était confrontée Arendt dans On Revolution, et qui me semble plus aisé à comprendre dans cette constitution temporelle incomplète dont j’essaie d’explorer les différentes facettes ici. Laissons de côté un instant la question du futur pour revenir de manière un peu plus détaillée sur le passé. Le rapport au passé se pense prioritairement chez Arendt dans le cadre du temps linéaire, et sous la forme privilégiée de l’autorité, du rapport à la fondation. Cependant, il faut lui ajouter quelque chose de tout à fait important et que, une fois encore, le concept de hors-temps permet de mieux comprendre. Si l’action se déroule dans des horstemps, c’est non seulement parce qu’elle ne peut être ressaisie dans un autre cadre temporel, mais c’est aussi parce qu’elle ne disparaît pas totalement une fois sa manifestation ter- ANTOINE CHOLLET minée. En d’autres termes, elle ne vieillit pas ; elle est toujours, littéralement, d’actualité. Les hors-temps du passé sont donc toujours présents, et c’est une autre intersection entre le temps linéaire du monde et les hors-temps de l’action. Le rapport au passé est toujours aussi un rapport au présent, les deux dimensions s’identifiant lorsque l’on parle de l’action. C’est l’idée qu’esquisse Arendt, à mon avis, lorsqu’elle parle des « principes » au fondement de toutes les actions, en sous-entendant qu’ils sont intemporels, pouvant toujours se manifester et, en tant que tels, immuables8. Mais cette idée doit être généralisée, étendue à la dimension linéaire du temps, pour ne plus être qu’un ensemble de principes qui apparaissent et disparaissent sans raison. À ce titre, le passé (ou, plus précisément, un certain passé, celui que le temps linéaire identifie aux hors-temps) est présent et futur à la fois, non pas seulement dans la dimension des commencements, mais aussi dans celle de la durabilité, ce qui a des conséquences politiques beaucoup plus importantes. Les hors-temps du passé sont présents par la capacité toujours présente de les réactiver (dimension des commencements), mais également par le sens politique qu’ils acquièrent dans le présent et qui se poursuivra dans le futur (dimension de la durabilité). Cela signifie par exemple que ce fameux esprit révolutionnaire dont parle Arendt à la fin de On Revolution perdure, qu’il a à la fois son existence passée (son travail pendant les révolutions) et une existence présente (dans la pensée et dans les actes) qui n’est pas limitée à sa possible réapparition. Le monde commun soucieux de sa durabilité tout en prenant conscience de l’action doit donc entretenir ce double rapport aux hors-temps qui ont marqué son passé, les considérer comme passés (ils ont contribué à le forger) et comme présents (ils sont toujours actifs aujourd’hui). Il s’agit même d’un triple rapport, puisque l’on Hannah ARENDT, « What Is Freedom ? », Between Past and Future, op. cit., p. 152. J’ai cité le passage en question supra, p. 5. 8 10 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET sait que ces hors-temps resteront actifs dans le futur, quoiqu’il soit impossible de prévoir exactement quel type d’activité ils pourront avoir. Il est une autre intersection du temps linéaire et des hors-temps de l’action : l’anticipation de ces derniers. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prévoir les apparitions concrètes de l’action, mais d’être conscient de leur immanquable venue, sous une forme et à un moment inattendus. L’élément le plus important de ce dispositif d’anticipation est sans doute la liberté, c’est-à-dire le principe constitutif d’un espace (au sens propre et figuré) dans lequel l’action puisse s’exercer librement. Par ce moyen, il est possible de localiser, dans une certaine mesure, les commencements présents et futurs, et de permettre à d’autres commencements de s’y opposer ou de les soutenir. C’est l’institution d’un domaine politique (political realm) qui permet cette localisation – toujours incomplète – de l’action. Mais cette institution permet aussi, d’abord devraisje même dire, l’irruption de l’action ; elle est donc à la fois anticipation et encouragement de l’action. C’est pourquoi j’ai placé la liberté à la jointure des deux dimensions du temps arendtien. Le pouvoir occupe une place comparable, permettant, lui, non seulement l’irruption de l’action en commun, mais sa continuation. Peut-on dire dès lors que le pouvoir s’institue dans un espace politique libre ? Sans doute, pour autant que l’on n’oublie pas qu’il ne peut jamais y être complètement cantonné, ce qui explique l’anticipation toujours précaire du lieu de son surgissement. hypothèses qui animent cette recherche, et qu’il faut confronter à la pensée politique arendtienne. Il me semble que celle-ci ne parvient pas à éliminer quelques points aveugles qui me paraissent importants. Je vais brièvement les énumérer, mais sans toutefois chercher à les développer complètement puisque cela excèderait le propos de ce chapitre. 3. Quelques questions demeurées sans réponses Il me semble que les textes politiques d’Arendt et l’interprétation que je viens d’en donner laissent une série de problèmes politiques en suspens. Ces derniers correspondent dans une certaine mesure à quelques-unes des a) DANS LE PASSÉ : L’OUBLI ET LA SÉLECTION Le rapport au passé est presque exclusivement conçu par Arendt sous la forme de la préservation, voire de l’augmentation, y compris des actions qui y ont eu lieu. Elle ne s’interroge pas sérieusement sur les éventuels conflits que cette préservation peut receler, et dont l’un des modes de conjuration peut être résumé sous la formule très lapidaire de l’oubli9. Le passé est-il tout positif, doit-il être intégralement conservé, ou même augmenté, ou recèle-t-il au contraire des épisodes et des événements qu’il vaut mieux mettre de côté ? Un certain nombre d’expériences historiques ont montré qu’il faut parfois avoir un rapport moins univoque au passé, et savoir, dans certaines conditions, mettre de côté ce qui fâche, d’une certaine manière. Plus généralement, il me semble qu’Arendt est étrangement silencieuse sur la question de la sélection dans le passé, sur la notion d’un rapport sélectif au passé, qui excède elle-même celle de l’oubli. Que doit-on conserver en priorité, sachant que tout ne peut être préservé ? Quels sont les critères qui permettent de sélectionner, et dans quelles traditions peut-on légitimement puiser ? Le trésor révolutionnaire, par exemple, peut-il éclipser d’autres expériences historiques, ou ne doit-il que s’y ajouter ? Il me semble aussi que l’on décèle par moments une double idée de la tradition chez Arendt, à la fois locale et, disons, cosmoJe pense notamment aux travaux suivants : Nicole LORAUX, la Cité divisée, Paris, Payot, 2005 ; Paul RICŒUR, la Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2003 ; Sandrine LEFRANC, Paris, PUF, 2002. 9 11 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET polite, l’une étant liée à une trajectoire nationale et l’autre à l’histoire de l’humanité. Cette idée importante doit en revanche, pour être véritablement opératoire, reposer sur des critères de sélection du passé, permettant d’extraire de ces traditions les éléments à préserver pour le futur. Arendt s’intéresse bien à ces questions de l’oubli et de la sélection, mais en un seul endroit finalement assez discret : dans les lignes qu’elle consacre au pardon dans The Human Condition. On ne peut s’empêcher toutefois de remarquer qu’elle laisse cette réflexion en friche par la suite. C’est pourtant un élément de sa pensée politique qui aurait mérité une élucidation plus poussée10. complète imprévisibilité qu’elle lui oppose. La notion de projet, en thématisant l’orientation du futur dans le présent, n’en serait qu’une des réponses possibles. Le seul endroit où cette dimension du projet (et avec elle un autre rapport au futur) est évoquée se trouve une fois de plus dans The Human Condition, dans le passage consacré à la promesse. J’y vois là aussi une contribution importante d’Arendt à la pensée politique, mais qu’elle ne réutilisera pas dans ses textes ultérieurs. La promesse permet en effet de construire quelque chose qui se rapproche d’un projet, même faible, même limité dans sa durée et ses acteurs. Elle place des « îlots de prévisibilité » dans le futur, comme Arendt le dit elle-même, et ceux-ci permettent de réduire un peu l’incertitude de ce dernier. Mais cette idée sera ensuite, à mon sens, laissée de côté ou négligée, alors qu’elle méritait sans doute elle aussi d’être approfondie (en se débarrassant notamment de ses connotations chrétiennes, la même chose pouvant être dite du pardon). b) DANS LE FUTUR : LE PROJET J’ai indiqué ci-dessus le rapport au futur relativement fruste que la pensée politique arendtienne nous propose. Sous prétexte d’imprévisibilité, il semble que les communautés humaines doivent s’interdire tout projet d’une certaine ampleur et se rattacher au contraire à la réapparition, certaine mais imprévisible, de l’action. Le lecteur averti comprend bien de quelle philosophie politique Arendt se méfie, et contre laquelle elle ne cesse de réaffirmer l’irréductibilité de l’action politique à quelque schéma historique que ce soit. Le marxisme et ses avatars est en effet, sinon dominant, du moins incontournable, au moment où elle écrit, et elle veut incontestablement lui opposer un système conceptuel puissant. Elle oppose donc au matérialisme historique l’imprévisibilité absolue des commencements, et rétablit ainsi ce qui lui semblent être les conditions élémentaires d’une liberté politique authentique. Il me semble cependant que sa condamnation du marxisme la pousse à ignorer ce qui pourrait s’insérer entre l’affirmation d’un sens de l’histoire et la S’il est vrai que la tradition sélectionne chez Arendt, cela demeure une série de choix passifs, très loin d’une sélection active, et c’est bien cette dernière qui me semble manquer dans sa pensée politique. 10 c) DANS LE PRÉSENT : LA RETENUE Dans le présent, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, il me semble qu’Arendt accorde trop de confiance à l’action. Celle-ci est trop souvent assimilée à une force positive, notamment lorsqu’elle lui adjoint les vertus du courage ou de l’héroïsme. À cette confiance exagérée dans l’action, sur laquelle je ne reviens pas, j’opposerais un principe de retenue, que l’on pourrait comprendre comme la modération, qui s’oppose à l’hubris, dans la pensée politique grecque. Si Arendt était évidemment consciente de certains des problèmes que j’évoque ici rapidement, il est tout de même surprenant qu’elle ne les ait pas davantage intégrés dans sa pensée politique, compte tenu notamment de sa grande familiarité avec la pensée politique grecque, celle-là même qui a peut-être plus que toute autre réfléchi à ces questions. 12 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT d) L’ABSENCE DE TEMPS SINGULIER Le temps singulier se repère à deux endroits dans l’œuvre politique arendtienne : dans la situation des victimes du totalitarisme d’une part, et dans l’activité de l’homo faber d’autre part. La première est, bien sûr, condamnée avec la dernière énergie par Arendt, et, comme je l’ai dit, une bonne partie de sa pensée politique visera à construire des concepts permettant d’y échapper. Quant à la seconde, on sait qu’elle a dans une large mesure disparu dans la modernité, puisque la fabrication d’œuvres isolées a fait place à une vaste activité économique coordonnée qui se nomme le capitalisme. Il ne reste donc plus de place pour un temps singulier dans le système conceptuel d’Arendt. Peut-être l’associait-elle trop directement aux affres de la « liberté négative », à la sphère privée que les libéraux voudraient protéger de toute interférence externe, puisqu’elle s’est effectivement élevée contre ces idées qui lui paraissaient dans une large mesure absurdes11. Mais il est aussi une autre raison qui lui interdit de se lancer dans ce genre de considération, et qui tient à sa définition même de la politique. Cette dernière étant conçue exclusivement comme activité en commun, il devient alors particulièrement difficile de penser un temps singulier qui vienne s’arrimer à l’action (ou d’ailleurs aussi à la dimension de la durabilité). Il demeurera toujours d’une manière ou d’une autre hors de la politique. Rappelons en effet que le commencement solitaire n’a pas d’existence politique pour Arendt, mais relève de la sphère artistique, scientifique ou de celle de la pensée, cette fameuse vita contemplativa dont elle s’est efforcée de montrer sa distance d’avec la politique. Il y a ici un débat théorique à distance avec Isaiah Berlin. Il suffit pour se convaincre de l’éloignement des deux positions de comparer les deux textes suivants : Isaiah BERLIN, « Two Concepts of Liberty », Four Essays on Liberty, op. cit., et Hannah ARENDT , « What Is Freedom ? », Between Past and Future, op. cit. ANTOINE CHOLLET Par conséquent, si temps singulier il peut y avoir, il ne pourra se manifester dans le domaine politique, et ressortira dès lors à d’autres logiques et à d’autres valeurs. Je n’insiste pas ici sur les conséquences politiques immenses d’une telle position, que l’on peut d’ailleurs pressentir dans bien des passages des textes d’Arendt. Dénier au temps singulier une dimension politique, c’est en effet amoindrir la dimension politique du temps lui-même, en niant les conflits qui peuvent le concerner. Il est évident que la définition arendtienne du politique et des concepts qui lui sont directement liés (l’action, le pouvoir, la liberté) ne porte pas une attention très soutenue à la question du conflit, que l’on ne s’étonne donc pas de ne pas retrouver ce dernier dans sa réflexion sur le temps et la temporalité12. e) LA MISE À L’ÉCART DES PROCESSUS Finalement, les trois premières omissions que je viens d’identifier et que j’ai résumées sous les termes d’oubli, de projet et de retenue, font signe vers une mise à l’écart plus générale : celle de l’histoire comme processus qu’Arendt expose dans The Human Condition. Il faut alors bien voir quelle est ma perspective ici, qui me permet d’affirmer cela. Ce que j’ai analysé comme temps et temporalité chez Arendt, c’est un temps et une temporalité normative, ceux qui devraient régir une communauté libre, et non ceux qui ordonnent réellement nos sociétés. Dans ce cadre, il est évident que l’histoire comme processus reste essentielle à la compréhension des seconds, mais on ne peut ignorer pour autant qu’Arendt l’évacue des premiers. L’interprétation de l’histoire comme un processus est fermement condamnée comme antipolitique, que ce soit dans The Human Condition ou dans Was ist Politik ?. 11 Il s’agit ici aussi pour Arendt de se différencier du marxisme, en essayant d’évacuer le conflit de la politique ou, pour être plus précis, d’assimiler la politique à quelque chose d’autre que le conflit. 12 13 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET On peut cependant s’étonner de cette évacuation peut-être un peu rapide, car c’est bien l’idée de processus qui permet de rendre compte d’un certain nombre de dangers politiques majeurs, le premier d’entre eux étant sans doute pour Arendt le risque d’une guerre nucléaire. En sortant complètement la notion de processus de la théorie politique normative, il devient difficile d’y réintégrer ce genre de problème, sauf à affirmer une fois de plus sa foi en une action toujours bienfaisante13. Penser l’histoire comme un ensemble de processus permettrait en revanche de comprendre à la fois l’importance du pardon (apte à briser certains processus), la nécessité des promesses (capables d’orienter et de limiter ces processus) et la pertinence de la retenue (la décision de ne pas entamer un processus potentiellement dévastateur). Arendt ne cherche pas véritablement à fusionner cette notion d’histoire processuelle, qu’elle dénonce sans nuance, avec la dimension des commencements, bien que cette fusion n’aurait pas nécessairement été plus difficile que celle qu’elle tente entre commencements et durabilité. En quelque sorte, c’est toute la structure temporelle esquissée par les notions de pardon et de promesse, couplées à celles d’irréversibilité et d’imprévisibilité, qui est un peu abandonnée par Arendt après The Human Condition. Même s’il est possible de les réintégrer partiellement dans le cadre du temps incomplet que j’ai décrit plus haut, ce que je me suis efforcé de faire, il me semble néanmoins qu’elles apportent l’une et l’autre des éléments supplémentaires qu’il aurait été intéressant de voir plus complètement développés par Arendt elle-même. Combiner la rupture possible avec le passé qu’autorise le pardon avec cette autre stabilité dans le futur que construit la promesse aurait cependant requis un travail conceptuel supplémentaire, et potentiellement incompatible avec certaines de ses préoccupations, à commencer par l’idée de la révolution. Mais je ne peux m’empêcher de penser que, pour reprendre l’exemple cité à l’instant, la décision d’appuyer le premier sur le bouton nucléaire soit aussi une action, y compris dans le cadre conceptuel arendtien. 13 14 TEMPS ET POLITIQUE CHEZ HANNAH ARENDT ANTOINE CHOLLET Bibliographie indicative ABENSOUR, Miguel, Hannah Arendt contre la philosophie politique ?, Paris, Sens&Tonka éditeurs, 2006, 260 p. AMIEL, Anne, Hannah Arendt, politique et événement, Paris, PUF, 1996 —, la Non-philosophie de Hannah Arendt, révolution et jugement, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, 284 p. (Pratiques théoriques) ARENDT, Hannah, les Origines du totalitarisme [1951], Eichmann à Jérusalem [1963], Paris, Éditions Gallimard (édité sous la dir. de Pierre Bouretz), 2002 (Quarto) —, The Human Condition [1958], Chicago, The University of Chicago Press, 1998, 349 p. —, Condition de l’homme moderne [1958], Paris, Pocket (trad. par Georges Fradier), 1994, 406 p. 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