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VENDREDI 8 AVRIL 2016 72E ANNÉE – NO 22155 2,40 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR ― FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO Panama papers UNE ONDE DE CHOC MONDIALE ▶ En Chine, des proches de hauts dirigeants du PCC, dont le beau-frère du président Xi Jinping, ont dissimulé leur enrichissement derrière des sociétés-écrans ▶ Au Congo, l’argent du pétrole s’évapore dans les paradis fiscaux, au profit notamment du fils du président, Denis Sassou Nguesso ▶ En Ukraine, le président ▶ En Suisse, le ténor Porochenko et la plupart des oligarques ont dissimulé leur fortune dans des entités créées par le cabinet Mossack Fonseca du barreau Marc Bonnant s’est reconverti dans la lucrative fonction d’intermédiaire financier LIR E PAGE S 2 À 6 ▶ « Chronique des sentiments », le livre-océan d’Alexander Kluge MACRON , L’AMBITION EN MOUVEMENT ▶ David Lodge, témoin d’une époque ▶ Homme-femme : inégales moitiés ▶ Le ministre de l’économie a lancé, mercredi à Amiens, son mouvement politique, En marche ! ▶ Vincent Peillon, auteur de thriller SUPPLÉMENT ▶ Au-delà du Pays-Bas Un référendum qui secoue un peu plus l’Europe clivage gauchedroite, l’ex-banquier d’affaires veut mobiliser la société civile ▶ Interrogé sur ses intentions pour la présidentielle, il répond : « Ce n’est pas ma priorité aujourd’hui » Malgré la très faible participation, le non à 60 % des Néerlandais à un accord entre l’Union et l’Ukraine sonne comme une victoire des anti-européens POLITIQUE – LIR E PAGE 1 1 A la préfecture d’Amiens, le 6 avril. INTERNATIONAL – LIRE PAGE 8 D. JACOVIDES/BESTIMAGE sao paulo - correspondante E lle pourrait bientôt savourer sa revanche face à un parti qui l’a fait naître politiquement avant de la démolir médiatiquement. Mais Marina Silva, un temps favorite de l’élection présidentielle de 2014, avant d’être battue au premier tour lors d’une campagne féroce contre Dilma Rousseff, sait que la vie politique brésilienne est un coup de théâtre permanent. Alors que la procédure de destitution de Mme Rousseff poursuit son cours, l’ancienne sénatrice, une des rares figures épargnées par les scandales de corruption, a prôné, mardi 5 avril, une « troisième voie », en appelant à de nouvelles élections. Culture Wajdi Mouawad à la tête du Théâtre de la Colline LIR E PAGE 1 8 Politique Le mouvement LE REGARD DE PLANTU Nuit debout inquiète l’Elysée claire gatinois → LIR E L A S U IT E PAGE 7 LIR E P. 1 4 E T DÉ B ATS P. 2 2 Imaginer le confort RCS Pau 351 150 859 - (1)Les innovateurs du confort Brésil Marina Silva réclame des élections RENCONTRE LE MONDE DES LIVRES THE INNOVATORS OF COMFORT™ ( 1 ) Grèce Les créanciers d’Athènes prêts à parler dette LIR E LE C A HIE R É CO PAGE 4 1 NOUVEAUTÉ ÉD ITO R IAL DIABÈTE : MALADIE DE RICHES, ÉPIDÉMIE DE PAUVRES → LI R E P . 24 ET P . 10 Fabriqué en Norvège Depuis 1934 www.stressless.fr Algérie 200 DA, Allemagne 2,80 €, Andorre 2,60 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,40 €, Cameroun 2 000 F CFA, Canada 4,75 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 000 F CFA, Danemark 32 KRD, Espagne 2,70 €, Espagne Canaries 2,90 €, Finlande 4,00 €, Gabon 2 000 F CFA, Grande-Bretagne 2,00 £, Grèce 2,80 €, Guadeloupe-Martinique 2,60 €, Guyane 3,00 €, Hongrie 990 HUF, Irlande 2,70 €, Italie 2,70 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,40 €, Malte 2,70 €, Maroc 15 DH, Pays-Bas 2,80 €, Portugal cont. 2,70 €, La Réunion 2,60 €, Sénégal 2 000 F CFA, Slovénie 2,70 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,60 CHF, TOM Avion 480 XPF, Tunisie 2,80 DT, Turquie 11,50 TL, Afrique CFA autres 2 000 F CFA 2| 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Ce qu’il faut savoir Coordonnées par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), la rédaction du Monde et 106 autres dans 76 pays ont eu accès à une masse d’informations inédites qui mettent en lumière le monde opaque de la finance offshore et des paradis fiscaux. Les 11,5 millions de fichiers proviennent des archives du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore, entre 1977 et 2015. Il s’agit de la plus grosse fuite d’informations jamais exploitée par des médias. Les « Panama papers » révèlent que, outre des milliers d’anonymes, de nombreux chefs d’Etat, des milliardaires, des grands noms du sport, des célébrités ou des personnalités sous le coup de sanctions internationales ont recouru à des montages offshore pour dissimuler leurs actifs. Xi Jinping lors du 18e congrès du Parti communiste chinois, en novembre 2012. FENG LI/GETTY IMAGES/AFP L es « Panama papers » permettent de plonger dans les eaux troubles du capitalisme à la chinoise. Comme pour les « ChinaLeaks » en 2014 – une précédente enquête sur les paradis fiscaux menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et de nombreux médias internationaux, dont Le Monde –, on y trouve « fils et filles de prince » (les descendants des révolutionnaires chinois) et chefs d’entreprises. Pour la firme panaméenne Mossack Fonseca, la Chine est devenue l’un des premiers marchés. Près d’un tiers des entreprises dont le cabinet s’occupe dans le monde sont chinoises. Fin 2015, le cabinet d’affaires gérait 16 300 sociétés offshore par l’intermédiaire de ses filiales de Hongkong et de Chine. Après avoir ouvert une représentation dans l’ancienne colonie britannique en 1989, elle a essaimé sur le continent à partir de 2000 et possède désormais des bureaux dans huit villes. Le socialisme aux couleurs chinoises est décidément une bonne affaire pour les Panaméens. Grâce aux « Panama papers », certains arrangements tenus secrets permettent de comprendre comment des proches de hauts dirigeants communistes peuvent, fort avantageusement, dissimuler leur richesse ou des gains obtenus en contrepartie de leur influence. Ainsi, Deng Jiagui, beau-frère du président chinois Xi Jinping, est l’un des clients du cabinet. Il dispose de trois sociétés, la première créée en 2004 et les deux autres depuis 2009. Il n’a pas été possible de savoir ce qu’il en a fait, d’autant que, si la première a été dissoute en 2007, les autres sont entrées en sommeil après l’arri- En Chine, les « aristocrates rouges » friands d’offshore Le cabinet Mossack Fonseca a permis à des proches de hauts dirigeants communistes de dissimuler leurs richesses vée de M. Xi à la tête du Parti communiste chinois (PCC) en novembre 2012. Coïncidence ou volonté de ne pas gêner le nouveau haut dirigeant ? En juin 2014, le New York Times avait révélé que Deng Jiagui et sa femme, Qi Qiaoqiao, sœur de Xi Jinping, avaient vendu depuis 2012 leurs parts dans au moins dix entreprises qu’ils possédaient. Ils l’avaient fait « pour la famille », avait expliqué un des acheteurs. Une demande de M. Xi, dont l’une des priorités était la lutte contre la corruption, avait affirmé le quotidien américain. BAL DES DÉBUTANTES Un autre client de haut vol est la fille de Li Peng, premier ministre du pays au moment de la répression du mouvement démocratique en 1989 et surnommé « le boucher de Tiananmen ». Sa fille, elle, est connue en Chine comme la « reine de l’électricité », car elle n’a cessé d’occuper de hautes fonctions dans des entreprises publiques de l’énergie. Avec son mari, elle possède une société, Cofic Investments, créée en 1994 aux îles Vierges britanniques et gérée par Mossack Fonseca. Sa raison d’être ? Faciliter l’exportation L’affaire Bo Xilai resurgit Plus important scandale politique de ces dernières décennies en Chine, l’affaire Bo Xilai – le grand rival du président Xi Jinping condamné en 2013 à la prison à vie pour corruption – se retrouve dans les « Panama papers », avec un dossier-clé utilisé par l’accusation : la résidence cannoise, acquise par Gu Kailai, la femme de Bo Xilai, en 2011. La même année, Mossack Fonseca avait récupéré la gestion de la société-écran propriétaire, Russel Properties SA. Gu Kailai en avait confié la responsabilité à deux de ses proches, le Français Patrick Devillers et le Britannique Neil Heywood. Mais ce dernier avait menacé de révéler les secrets de la villa cannoise, poussant Gu à l’empoisonner, selon les juges qui, en 2012, l’ont condamnée à mort avec sursis, peine commuée en prison à vie. d’équipements industriels de l’Europe vers la Chine, avancent les avocats de Mme Li dans des courriels internes. Une « facilitation » bien rémunérée, en somme. La structure juridique consistait en des actions au porteur, donc anonymes. Pour les « fils et filles de prince », le recours à une société offshore peut arriver assez tôt. Jasmine Li, petite-fille de Jia Qinglin, numéro quatre du PCC entre 2002 et 2012, avait fait sensation en 2009 parmi les jeunes de bonnes familles françaises au bal des débutantes à Paris, à l’hôtel Crillon. Un an après, elle devenait l’heureuse propriétaire d’une structure offshore nommée Harvest Sun Trading. Elle venait à peine d’entrer à l’université Stanford aux Etats-Unis. Depuis, ses affaires n’ont cessé de prospérer, mais à l’abri des regards : grâce à deux sociétés, elle dirige, sans que son nom apparaisse, deux entreprises à Pékin avec un capital de 300 000 dollars, dans les secteurs du divertissement et de l’immobilier. CAS À « HAUT RISQUE » Les « aristocrates rouges » ne sont pas seuls à utiliser les bienfaits de l’offshore. Les hommes d’affaires, petits et grands, suivent la même voie. Kelly Zong Fuli, fille d’un des Chinois les plus riches, l’homme d’affaires Zong Qinghou, par ailleurs ex-partenaire de Danone dans le pays, a pu acquérir une offshore en février 2015 grâce à Mossack Fonseca. Son objet : « investissements en Chine ». Si les employés du cabinet-conseil sont censés prêter une attention accrue aux clients ayant des liens avec des responsables politiques, ce n’est pas toujours le cas avec les Chinois. Mossack Fon- A peine entrée à Stanford, la petite-fille d’un cadre du parti est devenue propriétaire d’une société offshore seca n’a découvert qu’en 2014 que Li Xiaolin – la fille de l’ex-premier ministre Li Peng – et son mari étaient à la tête d’une société offshore, à la suite d’une demande de la commission de régulation des îles Vierges. Les procédures de vérification d’identité ont présenté quelques failles. Pourtant, dans une lettre à l’ICIJ, Mossack Fonseca affirme respecter toutes les règles en vigueur pour ces cas considérés comme à « haut risque » : « Nous effectuons une vérification d’identité complète avec tous les nouveaux et les futurs clients qui dépasse souvent la rigueur des règles et normes existantes auxquelles nous et les autres sommes astreints. » D’autres proches de hauts dirigeants apparaissent dans les « Panama papers » : Lee Shing Put, gendre de Zhang Gaoli, membre du comité permanent du bureau politique du PCC, le cœur du pouvoir ; Jia Liqing, bru d’un autre membre du comité permanent, Liu Yunshan ; Zeng Qinghuai, frère de Zeng Qinghong, vice-président de 2002 à 2007 ; et Hu Dehua, fils de Hu Yaobang, secrétaire général du PCC entre 1982 et 1987. En Chine, la censure n’a pas tardé à réagir en envoyant, lundi 4 avril, une note à tous les médias leur enjoignant de supprimer toute référence aux « Panama papers ». Le seul journal à avoir évoqué l’affaire, dans un éditorial publié lundi, est le Global Times. Sans mentionner les accusations portées contre les proches des dirigeants chinois, le quotidien connu pour ses positions nationalistes et dépendant du PCC en a profité pour dénoncer une offensive de l’Occident contre des pays comme la Russie : « Les médias occidentaux ont contrôlé l’interprétation à chaque fois qu’il y a eu un tel déversement de documents, et Washington a montré une certaine influence là-dedans. » p alexa olesen et wen yu (adaptation par « le monde ») Joseph Lau, le milliardaire corrupteur qui aime les diamants le milliardaire hongkongais Joseph Lau, 65e personne la plus riche du monde, raffole de la belle vie et des sociétés offshore. En 2015, il a dépensé près de 77 millions de dollars (68 millions d’euros) en deux jours pour offrir deux diamants à Josephine, sa fille de 7 ans. Dont un de 12,03 carats, le « Blue Moon », le diamant le plus cher au monde (près de 50 millions de dollars) rebaptisé, tout simplement, « the Blue Moon of Josephine ». Fortune de l’immobilier, M. Lau, 64 ans, apparaît aussi comme propriétaire et bénéficiaire ultime d’une centaine de sociétés aux îles Vierges, selon les documents de Mossack Fonseca. L’une de ses banques est Morgan Stanley, à travers ses bureaux de Londres et du Delaware (Etats-Unis). Mais, en 2014, il est condamné en première instance à Macao à 5 ans et 3 mois de prison pour « corruption et blanchiment d’argent », peine confirmée en appel un an plus tard. La justice de l’ancienne colonie portugaise, située en face de Hongkong, lui reproche d’avoir versé plus de 2 millions d’euros à un fonctionnaire local pour obtenir des terrains à Cotai Strip, une bande de terre gagnée sur la mer et très convoitée car c’est là que se tiennent les casinos. M. Lau échappe toutefois à la prison – Hongkong et Macao, n’ont pas de traité d’extradition. « Une leçon pour nous tous » Deux mois après cette condamnation, le département de contrôle de conformité de Mossack Fonseca s’inquiète, d’autant plus que M. Lau souhaite transférer 55 autres sociétés au cabinet. En effet, Mossack Fonseca ne s’est pas contenté d’enregistrer ses sociétés : dans une quinzaine de cas, la firme lui a aussi fourni des prête-noms, des actionnaires fictifs. Près de la moitié des sociétés de M. Lau sont gérées par Mossack Fonseca. Le cabinet a finalement décidé de couper les ponts avec M. Lau fin 2014. Dans un mail, Jürgen Mossack, l’un de ses fondateurs, avait recommandé de « se débarrasser de toutes les autres sociétés liées à ce client », reprochant à la filiale de Hongkong de ne pas avoir été assez vigilante et soupçonnant un de ses concurrents de vouloir lui offrir un cadeau empoisonné : « Si nous prenons une seule de ces sociétés, nous aurons de gros problèmes. L’amende potentielle pourrait être de plus de 4 millions de dollars. (…) Ce devrait être une leçon pour nous tous. » En octobre 2015, la « belle histoire » entre le milliardaire hongkongais amateur de diamants et le cabinet panaméen a pris fin. p anne michel et françois bougon |3 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Le douteux mélange des genres de Porochenko Le président ukrainien assure que sa société aux îles Vierges n’a jamais eu vocation à le soustraire au fisc L e 21 août 2014 figure parmi les dates les plus sombres de l’histoire récente de l’Ukraine. Ce jour-là, dans l’est du pays, la bataille d’Ilovaïsk est en train de basculer. Entrées quelques jours plus tôt dans cette localité ferroviaire de l’est du pays, les troupes ukrainiennes s’y retrouvent rapidement prises au piège, encerclées par les forces séparatistes appuyées par l’armée russe. La débâcle d’Ilovaïsk a scellé le sort de l’offensive ukrainienne de l’été 2014. Entre 366 et 1 000 soldats ukrainiens, selon les sources, ont trouvé la mort durant ces quelques jours. Ce même 21 août, à plus de 10 000 kilomètres de là, la firme panaméenne Mossack Fonseca fait ce qu’elle sait faire de mieux : créer des sociétés dans des paradis fiscaux. Elle enregistre, d’après l’un des documents obtenus par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et la Süddeutsche Zeitung, une nouvelle entité offshore aux îles Vierges britanniques, Prime Asset Partners Limited. Un seul actionnaire est mentionné : Petro Porochenko, président de l’Ukraine depuis deux mois. Pas de confusion possible : à Kiev, la holding du chef de l’Etat s’appelle Prime Assets Capital. La concomitance entre les dates n’est pas le seul aspect gênant du montage, réalisé par l’intermédiaire d’un avocat chypriote. C’est aussi un cruel rappel : avant son élection à la présidence, en mai 2014, M. Porochenko avait promis de vendre son empire commercial, principalement composé d’une florissante entreprise de confiserie, Roshen, d’une compagnie d’assurances et d’une banque, l’International Investment Bank. « Préalable à la vente » Le futur président, dont la fortune était alors estimée à un peu moins de 1 milliard d’euros, avait assuré qu’il ne conserverait qu’un avoir particulièrement stratégique, sa chaîne de télévision. Plusieurs députés ukrainiens ont réclamé une enquête parlementaire Petro Porochenko à Kiev, le 24 juin 2014. THOMAS TRUTSCHEL/PHOTOTHEK VIA GETTY IMAGES Non seulement le président n’a pas tenu sa promesse, mais ses affaires ont moins souffert de la crise économique que celles des autres oligarques. Petro Porochenko a expliqué à plusieurs reprises que la vente de ses actifs, confiée à la banque Rothschild, s’avérait délicate, en raison du contexte de guerre avec la Russie. Sollicité avant la publication des « Panama papers », l’un de ses conseils financiers a expliqué que Prime Asset Partners Limited avait été créé précisément « dans le cadre de la restructuration du groupe Roshen, comme préalable à sa mise en vente ». En janvier 2016, le président avait annoncé son intention de créer un « blind trust » (fiducie sans droit de regard), une structure dans laquelle il ne peut plus exercer de pouvoir de gestion. De fait, contrairement à la plupart des dirigeants politiques qui ont eu recours aux services de Mossack Fonseca, le président ukrainien ne semble pas se cacher. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les documents des « Panama papers ». Lorsque la firme panaméenne en fait la demande, c’est l’International Investment Bank qui envoie une référence pour son client… et propriétaire. Toutefois, la nécessité de restructurer les biens de M. Porochenko n’explique pas le choix des îles Vierges, ni ne certifie que des impôts seraient payés en Ukraine après une éventuelle vente. Dans sa déclaration de revenus 2014, le président avait d’ailleurs laissé vide la case « revenus provenant de l’étranger ». Les liens de M. Porochenko avec Mossack Fonseca remontent à 2002 et la création de la société Intraco. Les documents analysés par l’ICIJ confirment des informations parues dans la presse ukrainienne, et laissent apparaître un étonnant mélange des genres. En 2012, Intraco règle la note (6 000 euros) d’un hôtel des Alpes suisses pour la fille de l’un de ses partenaires de longue date, Igor Kononenko, également député. En juin 2014, soit après l’élection de M. Porochenko, Intraco est utilisée pour payer des frais de vol de son avion. S’agit-il déjà du président ou encore de l’homme d’affaires ? Acheter des loyautés A l’époque, l’ancien chef des services secrets, Valentin Nalivaïtchenko, avait accusé le président de blanchiment d’argent, en assurant qu’Intraco était alimentée par la société ukrainienne UkrPromInvest, le groupe industriel cofondé par MM. Kononenko et Porochenko. M. Nalivaïtchenko, qui s’exprimait après son limogeage, avait estimé qu’une partie de cet argent servait à acheter des loyautés politiques. D’autres opérations opaques apparaissent dans les « Panama papers ». En décembre 2010, la banque autrichienne Raiffeisen accorde ainsi au confiseur Roshen un prêt de 115 millions d’euros. La garantie, du même montant, est apportée par une société sise aux îles Vierges, Linquist Services, également liée à M. Porochenko. Le président s’est justifié le 6 avril en affirmant que Prime Asset Partners Limited avait été créée pour séparer ses intérêts économiques et politiques après son élection, et non pour soustraire une partie de ses revenus au fisc. Il a ajouté que les conditions de marché n’étaient pas réunies pour une cession. Des députés ukrainiens ont exigé l’ouverture d’une enquête parlementaire. En réalité, la liste des personnalités ukrainiennes présentes dans les fichiers de Mossack Fonseca est un « Who’s who » de la vie politico-financière de ces vingt dernières années. On y trouve la plupart des oligarques en vue du pays : Igor Kolomoïski, l’éphémère gouverneur de la région de Dnipropetrovsk ; Viktor Pintchouk, baron de la sidérurgie qui cultive ses amitiés en Occident et son image de mécène ; Igor Akhmetov, frère du plus riche oligarque ukrainien, Rinat Akhmetov… Dans le milieu politique, les caciques de l’ancien régime côtoient les dirigeants de l’après-Maïdan : Ioulia Timochenko, ancienne première ministre et soutien de la coalition au pouvoir ; Oleksi Azarov, fils du premier ministre de l’ancien président Viktor Ianoukovitch ; ou encore Guennadi Troukhanov, maire d’Odessa. p benoît vitkine La tante du roi d’Espagne mise en cause Le palais royal nie tout lien avec le compte offshore de Pilar de Bourbon «VERTIGINEUX» TÉLÉRAMA I l lui aura fallu trois jours pour sortir de son silence. Mercredi 6 avril, la tante du roi Felipe VI, Pilar de Bourbon, a finalement reconnu, dans un communiqué, avoir détenu une société au Panama, tout en assurant qu’elle n’avait « jamais disposé de revenus ayant échappé au contrôle des autorités fiscales compétentes ». Selon elle, cette société, propriété d’un ami, avait été cédée en 1974 à son mari, Luis Gomez-Acebo, alors qu’il faisait l’objet de menaces de la part du groupe séparatiste basque ETA et souhaitait mener ses activités hors d’Espagne. Les révélations du site d’information Elconfidencial.es et de la chaîne de télévision La Sexta, sur la base des archives du cabinet Mossack Fonseca, ont obligé la sœur de l’ancien monarque Juan Carlos à donner des explications. Mais celles-ci s’avèrent insuffisantes pour calmer la tempête et faire taire les rumeurs en Espagne. Trop de coïncidences entre les dates-clés de la société panaméenne Delantera Financiera et les grands moments du règne de Juan Carlos ont fait mouche chez les Espagnols. Pilar de Bourbon prend la présidence de la compagnie en août 1974. A cette date, Juan Carlos vient d’assumer temporairement le pouvoir, du fait de problèmes de santé de Franco. Un an plus tard, à la mort du dictateur, il devient roi. En 1993, la structure de la société est modifiée. Le nom de Pilar disparaît. Cette décision est-elle liée à l’héritage qu’aurait laissé son père, Don Juan, qui vient alors de décéder ? Selon une enquête du quotidien El Mundo en 2013, ce dernier aurait transmis à ses trois enfants 1,1 milliard de pesetas (11,9 millions d’euros), dont 728 millions (7,9 millions d’euros) en provenance de l’étranger. Enfin, la décision de fermer la société est prise le 2 juin 2014, jour de l’annonce par Juan Carlos de son abdication, et sa fermeture prend effet le 24 juin, cinq jours après la proclamation de Felipe VI. La Casa Real s’est contentée d’expliquer que Doña Pilar ne faisait pas partie de la famille royale, au sens juridique du terme. Mais, sur les réseaux sociaux, les Espagnols se demandent si ce compte panaméen lui appartenait vraiment… p sandrine morel AUJOURD’HUI EN e-CINÉMA EXCLUSIVEMENT SUR VOS SERVICES DE VIDÉO À LA DEMANDE CRÉATION madrid - correspondance 4| 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Comment le pétrole congolais s’évapore Le nom du fils du président Denis Sassou Nguesso figure dans une société basée aux îles Vierges britanniques D epuis les hôtels luxueux du bord de mer à Pointe-Noire, capitale économique du Congo-Brazzaville, le ballet pétrolier se livre à l’œil nu. Les tankers glissent au large dans la brume, chargés de pétrole brut ou raffiné qui assure 75 % des revenus d’un Etat parmi les plus corrompus d’Afrique. Mais l’essentiel est ailleurs, et opaque. La richesse de ce petit pays d’Afrique centrale, dirigé depuis trente-deux ans par Denis Sassou Nguesso, 72 ans – réélu le 20 mars pour au moins cinq ans supplémentaires – s’évapore dans de complexes circuits offshore que seules maîtrisent la famille au pouvoir et une poignée de proches. Lucien Ebata, 47 ans, est l’un de ces intermédiaires liés aux Sassou Nguesso. Domicilié de l’autre côté du fleuve Congo, à Kinshasa, il est à la tête d’Orion Group SA, au capital de 10 millions de dollars (8,8 millions d’euros). Cette holding, qui commercialise des produits pétroliers, est établie en Suisse et immatriculée aux Seychelles depuis 2009 par la firme panaméenne Mossack Fonseca, à travers la société luxembourgeoise Figed. Parmi ses clients se trouvent la major anglo-néerlandaise Shell ou la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), dont Denis Christel Sassou Nguesso est directeur général adjoint. Le fils cadet du président congolais et ami de Lucien Ebata est d’ailleurs surnommé « Kiki le pétrolier ». « Biens mal acquis » « Certains de mes clients pour l’Afrique me règlent cash, car les virements prennent du temps », avait expliqué M. Ebata aux enquêteurs français le 18 octobre 2012, après avoir été interpellé à Roissy avec 182 000 euros en espèces. Il touchait alors un salaire annuel d’un million de dollars et dépensait des centaines de milliers d’euros dans les palaces parisiens ou dans la location d’hélicoptères pour faire un saut à Monaco. En novembre 2012, les Sey- « Je ne connais ni Mossack Fonseca, ni Phoenix, ni ces traders soi-disant proches de moi » DENIS CHRISTEL SASSOU NGUESSO fils du président Denis Sassou Nguesso, lors de l’élection présidentielle, dimanche 20 mars. MARC LONGARI/AFP chelles durcissent leur législation et Orion transfère sa comptabilité vers Chypre. En parallèle, M. Ebata fonde le magazine Forbes Afrique, toujours élogieux pour le régime congolais. Il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Son associé, un Français établi en Suisse, Philippe Chironi, 62 ans, cofondateur d’Orion et administrateur de la société Forbes Afrique Media Holding, est visé par un réquisitoire du parquet national financier français, daté du 17 décembre 2014. Chef d’orchestre d’une myriade de sociétés et de comptes à Saint-Marin – où il a déjà été visé par une enquête –, aux Seychelles, à l’île Maurice et dans d’autres paradis fiscaux, il est soupçonné par la justice française « d’avoir participé à des opérations de blanchiment de détournement de fonds public au profit de la famille Sassou Nguesso ». Les juges l’ont entendu en septembre 2015 dans l’enquête des « biens mal acquis » qui vise aussi le président. « Denis Sassou Nguesso n’est pas intéressé par l’argent et méprise les activités pétrolières douteuses menées par son entourage », insiste un intime du président. Pourtant, ses proches ont créé des sociétés comme la SNPC, lorsqu’il est revenu au pouvoir en 1998. Parmi eux, Bruno Jean Richard Itoua, conseiller du président et directeur général de la SNPC jusqu’en 2005. Il a été mêlé à d’importants détournements de fonds par le biais de sociétés fictives, selon une enquête de la Cour fédérale américaine. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir ministre de l’énergie jusqu’en 2011. Les « Panama papers » révèlent qu’il est aussi « attorney » (fondé de pouvoir) depuis 2004 de deux sociétés, Denvest Capital Strategies et Grafin Associated SA, enregistrées par Mossack Fonseca au Panama et aux îles Vierges britanniques. Les titres de ces sociétés sont « au porteur », et donc anonymes. M. Itoua, actuellement ministre de la recherche scientifique, n’a pas souhaité répondre au Monde. Le chef de l’Etat a des relations régulières avec une nouvelle génération de négociants en pétrole qui perçoivent des commissions sur chaque transaction. Parce que « l’affaire des biens mal acquis a contraint la famille Sassou Nguesso à prendre davantage de précautions en s’appuyant sur des personnes moins exposées politiquement », estime Marc Guéniat, de l’ONG suisse La Déclaration de Berne. Ces traders ont en commun une longue amitié avec Denis Christel Sassou Nguesso, qui est aussi député, membre du bureau politique du parti au pouvoir et administrateur général de l’unique raffinerie du pays, la Coraf. « Aucune activité cachée » Leur autre point commun est d’être tous clients de Mossack Fonseca, comme le fils du président. Denis Christel Sassou Nguesso a un temps espéré succéder à son père, et a mandaté « MF » dans les années 1990 pour créer une société aux îles Vierges britanniques, Phoenix Best Finance Ltd. Contacté par Le Monde, il nie en bloc : « Je ne connais ni Mossack Fonseca, ni Phoenix, ni ces traders soi-disant proches de moi. Et je ne sais pas de quoi vous parlez quand vous dites “circuits financiers offshore” du pétrole congolais. » Son nom figure pourtant à côté de celui du négociant de pétrole Jean-Philippe Amvame Ndong, sur un document de la société de conseil genevoise JC Consulting Co. Sarl, adressé le 12 décembre 2002 à Mossack Fonseca. Il s’agit alors de nommer Denis Christel Sassou Nguesso « attorney » de Phoenix Best Finance Ltd. M. Amvame Ndong, un économiste gabonais domicilié à Mougins, en France, et à Libreville, au Gabon, a fondé en 2013 la société de négoce Philia SA, à Genève. Selon La Déclaration de Berne, Philia SA aurait acheté aux sociétés publiques congolaises des produits pétroliers à des prix inférieurs au marché. Ce que dément l’avocat suisse de la société : « Philia n’écoule que 2,5 % de la production congolaise de pétrole. Elle n’a aucune activité cachée. » Pourquoi alors recourir à l’offshore ? M. Amvame Ndong possède plusieurs filiales aux îles Vierges britanniques, mais aussi des sociétés d’investissement comme Gayam Investment Corporation, qui déclarait un million de dollars d’avoirs en 2014, et une société de transport de produits pétroliers. En 2015, le Congo a produit 290 000 barils de pétrole par jour. Plus de la moitié des 4,4 millions d’habitants vit toujours sous le seuil de pauvreté. p joan tilouine L’homme d’affaires Dan Gertler, roi du diamant et pillard de la RDC Cet Israélien de 42 ans, petit-fils d’un diamantaire, a bâti sa fortune à l’ombre des Kabila père et fils D an Gertler fait partie de ces clients dont même la sulfureuse société de domiciliation offshore Mossack Fonseca ne veut pas. L’homme d’affaires israélien de 42 ans, à la tête d’un empire minier en République démocratique du Congo (RDC), est dans le viseur du Fonds monétaire international depuis 2012. Des ONG et le think tank de Kofi Annan, Africa Progress Panel, l’accusent de « pillage » et de corruption. L’ire de la firme panaméenne remonte à 2010. Un de ses bons clients, avocat à Gibraltar, lui a demandé de créer en urgence deux sociétés aux îles Vierges britanniques (BVI). Elle s’y prête de bonne grâce, sans effectuer le contrôle habituel. Ce n’est qu’un an plus tard, après des dizaines de relances et à la suite d’une enquête des autorités financières des BVI, que les Panamééns découvrent l’identité du bénéficiaire effectif de Foxwhelp Ltd et Caprikat Ltd : Dan Gertler. Opacité bien ordonnée commence par soi-même. Les deux sociétés étaient dissimulées derrière un trust sis à Gibraltar et avaient pour actionnaire un fonds domicilié aux îles Caïmans, African Resources Investment Fund, luimême contrôlé par deux fondations au Liechtenstein. Seuls deux noms y figurent : l’avocat suisse Marc Bonnant et Khulubuse Clive Zuma, neveu affairiste du président sud-africain Jacob Zuma, qui n’ont pas souhaité commenter. Furieuse, Jennifer Mossack, la fille du fondateur de la société panaméenne, ordonne la fermeture des entités liées à Dan Gertler qu’elle qualifie en juin 2011 de « marchand de diamants du sang » dans un message interne, consulté par Le Monde. Le 11 juillet à 12 h 08, Marc Bonnant, impavide, transfère ces sociétés chez Morgan & Morgan, le principal concurrent de Mossack Fonseca. Dan Gertler a bâti sa fortune, estimée en 2015 à 1,26 milliard de dollars par Forbes, sur un coup de poker. Petit-fils d’un diamantaire, il débarque en 1997, à 23 ans, à Kinshasa, capitale d’un pays alors en guerre et dirigé pour quelques mois encore par Mobutu Sese Seko. Le chef rebelle Laurent-Désiré Kabila a besoin d’armes et d’argent pour lancer l’assaut sur la capitale. Le jeune Israélien lorgne les gisements de diamants. Les deux hommes s’entendent. « Dan » lui trouve 20 millions de dollars et obtient en échange de M. Kabila, devenu président, un quasi-monopole sur les diamants. Permis miniers et pétroliers Le « Vieux » meurt en 2001 et son fils Joseph Kabila, 30 ans, prend le pouvoir. Dan Gertler courtise ce président taiseux et inexpérimenté qu’il a croisé lors de la seconde guerre du Congo (19982003). L’homme d’affaires devient son émissaire et lui négocie le soutien des Etats-Unis. Il se rapproche surtout du plus proche conseiller du président, Augustin Katumba Mwanke, qui contrôle les mines. Au début des années 2000, c’est lui qui remet à Dan Gertler les clés du coffre de la RDC. Selon l’ONU, le sous-sol recèle 18 000 à 24 000 milliards de dol- lars de ressources naturelles inexploitées. Au-delà du diamant, l’Israélien va se lancer dans le cobalt, le fer, l’or, la manganèse et surtout le cuivre. Il profite du démembrement de la Gécamines, société publique d’exploitation minière et vache à lait du régime. A l’époque de la brouille avec Mossack Fonseca, Gertler franchit un cap en obtenant des permis pétroliers. Après l’éviction des Britanniques de Tullow Oil, le pouvoir lui octroie les blocs I et II de la partie congolaise du lac Albert. Ses sociétés Foxwhelp Ltd et Caprikat Ltd sont intégrées dans Oil of DR Congo, une filiale de son groupe Fleurette constitué à Gibraltar et, dit-il, imposable aux Pays-Bas. Dan Gertler a la réputation d’acquérir les permis miniers et pétroliers mais de ne pas les exploiter. En 2014, il a revendu au gouvernement les droits pétroliers détenus à travers une obscure société offshore, Nessergy, 300 fois plus cher que leur prix d’achat. « Nous avons investi 100 millions de dollars dans les projets du lac « La RDC est une plate-forme de fraude fiscale et d’évasion illégale de capitaux » SAMY BADIBANGA député congolais Albert depuis 2010, et 1,8 milliard de dollars pour exploiter des mines de cuivre dans le Katanga avec [le géant helvético-britannique du négoce] Glencore », se défend un représentant de Fleurette. Les experts estiment pourtant que l’homme d’affaires israélien, membre d’une communauté juive ultra-orthodoxe et naturalisé congolais en 2003, a fait perdre des milliards de dollars de revenus à l’Etat. « Les autorités congolaises n’ont pas la capacité d’enquêter sur les circuits offshore, déplore le député congolais Samy Badibanga. La RDC est devenue une plateforme de blanchiment d’argent, de fraude fiscale et d’évasion de capitaux ». Fleurette conteste. « Nous employons 30 000 personnes [au Congo], nous sommes la plus grande source privée de recettes fiscales du gouvernement », martèle Pieter Deboutte, bras-droit de Dan Gertler à Kinshasa. L’argent opaque commence pourtant à inquiéter le pouvoir. Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga, est devenu le 30 mars le candidat de l’opposition à la présidentielle prévue à la fin de l’année. Il apparaît comme la menace la plus sérieuse pour Joseph Kabila, qui se méfie désormais de son « ami » Gertler. « Le président n’a pas d’amis, tranche un de ses conseillers. Dan [Gertler] est beaucoup trop proche de Moïse [Katumbi]. Le président sait qu’il peut trahir et le tient à distance. » En d’autres termes, Joseph Kabila, qui a parrainé l’ascension de Dan Gertler, craint que des circuits offshore ne financent la campagne d’un adversaire. Lequel nie tout lien financier avec Dan Gertler. p j. t |5 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Le gouvernement islandais annonce des élections anticipées Le premier ministre est remplacé par un proche jusqu’au vote, à l’automne L es deux partis au pouvoir en Islande ont de nouveau tenté de calmer la colère de la rue, mercredi 6 avril au soir, en annonçant l’organisation d’élections législatives anticipées cet automne. Le premier ministre, Sigmundur David Gunnlaugsson, a bien confirmé qu’il démissionnerait de son poste pour être remplacé par son ministre de l’agriculture et de la pêche, Sigurdur Ingi Johannsson. Le gouvernement islandais est contesté de toute part depuis que les journaux associés à l’opération « Panama papers » ont révélé dimanche 3 avril que trois de ses membres, dont M. Gunnlaugsson, étaient liés à des compagnies offshore. Après avoir longtemps assuré que sa société sise aux îles Vierges britanniques était parfaitement légale, le chef du gouvernement avait accepté mardi avec grande difficulté d’être écarté de son poste. Fuyant les médias, il n’a, depuis, pas exprimé de remords ni donné d’explications. Mercredi 6 avril au soir, sa démission n’avait d’ailleurs toujours pas été techniquement déposée. Au contraire, il avait passé la journée à négocier son avenir auprès des membres de sa coalition. Il a notamment réclamé – et obtenu – que ce soit M. Johannsson, le viceprésident de son parti, qui le remplace. Très lié aux riches familles de pêcheurs islandaises, ce ministre dénué de tout charisme est un proche qui l’a défendu jusqu’au bout. Surtout, M. Gunnlaugsson devrait redevenir député et rester président de sa formation, le Parti du progrès (libéral). De quoi lui préserver un rôle important dans la coalition gouvernementale qu’il forme avec le Parti de l’indépendance (conservateurs). Sondages défavorables Mis à part ce petit jeu de chaises musicales, l’ensemble du gouvernement devrait rester en place jusqu’aux nouvelles élections, y compris les ministères des finances et de l’intérieur, pourtant eux aussi épinglés dans les « Panama papers ». « Il n’y aura pas de changement de politique », a dit le nouveau premier ministre. Pourquoi n’avoir pas dissous le Parlement comme le réclament la rue et l’opposition ? « Nous avons encore beaucoup de travail à faire », a-t-il répondu, se refusant à donner une date précise pour le nouveau scrutin. « Les manifestants auront l’opportunité de voter cet automne, nous avons une majorité très claire au Parlement », a abondé, visiblement énervé, le ministre des finances et leader du Parti de l’indépendance, Bjarni Benediktsson. Depuis la démission de M. Gunnlaugsson, il est devenu la principale cible des centaines d’Islandais qui manifestent tous les soirs devant le Parlement. Les partis d’opposition ont tous accueilli très froidement cette annonce, promettant de déposer une nouvelle motion de censure contre ce gouvernement. Elle devrait être examinée dès vendredi La Société générale nie avoir menti Fuyant les médias, M. Gunnlaugsson n’a pas exprimé de remords ni donné d’explications 8 avril. « Le premier ministre démissionne, ils reculent, mais ils n’ont toujours pas condamné les compagnies offshore ni l’évasion fiscale », a fustigé Katrín Jakobsdottir, chef de file du mouvement Rouge-Vert. L’opposition voudrait une dissolution immédiate et la convocation d’élections dans les quarante-cinq jours. « Les gens dehors ne veulent pas attendre jusqu’à cet automne », a assuré la leader du Parti pirate, Birgitta Jonsdottir. Les sondages sont déplorables pour le gouvernement, deux tiers des Islandais réclamant la démission de tous les ministres mis en cause. En cas de nouvelles élections, les deux partis au pouvoir seraient largement battus, avec moins de 30 % à eux deux, alors que certains sondages créditent le Parti pirate de 43 % des voix. Un contexte qui explique en grande partie pourquoi les responsables de la droite veulent à tout prix éviter les urnes. Avec une large majorité de 38 sièges sur 63, ils sont normalement en mesure de repousser sans difficulté la motion de censure. Mais il n’est pas sûr que cela suffise à calmer la colère des Islandais. p PAK I STAN Pierre Moscovici veut une liste noire européenne des paradis fiscaux Une commission d’enquête sur les « Panama papers » Pierre Moscovici, commissaire européen à l’économie et à la fiscalité a indiqué, mercredi 6 avril, qu’il souhaitait, « dans les six mois », mettre en chantier « une véritable liste noire, européenne, commune, des paradis fiscaux ». Il a ajouté que si « la Commission reçoit le message cinq sur cinq (…) les Etats membres doivent le recevoir aussi, dix sur dix ». Le premier ministre, Nawaz Sharif, a indiqué, mardi 5 avril, qu’une commission indépendante, confiée à un ex-juge de la Cour suprême du Pakistan, examinerait les faits révélés sur les sociétés offshore de ses fils par les « Panama papers ». L’un d’entre eux, Hussain Nawaz, a admis posséder une compagnie offshore, mais a assuré que ses revenus n’avaient aucun lien avec des fonctions officielles. Il a rappelé que la loi permet de ne pas être imposé si l’on réside principalement à l’étranger. S U I SS E Perquisition au siège de l’UEFA La police suisse a perquisitionné, mercredi 6 avril, le siège de l’UEFA, à Nyon, dans une enquête sur la vente de droits télévisés supervisée par Gianni Infantino, ex-secrétaire général de l’UEFA aujourd’hui à la tête de la Fédération internationale (FIFA). Le nom de M. Infantino apparaît dans les « Panama papers » pour un contrat signé pour ces droits. M. Infantino s’est dit « consterné » que son intégrité puisse être mise en doute. – (AFP.) jean-baptiste chastand AR GEN T I N E Le président dément toute irrégularité en matière fiscale Le président de l’Argentine, Mauricio Macri, dont le nom apparaît dans deux sociétés offshore, une aux Bahamas, l’autre au Panama, a affirmé, mercredi 6 avril, n’avoir commis aucune irrégularité et n’avoir détenu aucune participation dans ces entreprises du groupe Macri, propriété de son père, Franco Macri. – (Reuters.) Photo © Bernard Matussière reykjavik - envoyé spécial BR UXELLES DANS LES MEILLEURES VENTES « Quelques dizaines » de sociétés offshore créées par la banque seraient encore actives A près les révélations des « Panama papers » sur les activités offshore de la Société générale, l’un des grands clients de Mossack Fonseca pour l’immatriculation de sociétésécrans, son directeur général, Frédéric Oudéa, s’est défendu dans un entretien publié mercredi 6 avril par Le Figaro. « Nous connaissons systématiquement les ayants droit de ces structures. Cela fait partie du code de conduite fiscale que nous avons déployé à la Société générale en 2010, assure M. Oudéa. (…) Je n’ai pas les moyens de vérifier l’intégralité des faits sur trente ou quarante ans. Je sais en revanche qu’aujourd’hui, nous ne comptons plus, à l’échelle du groupe (…) que quelques dizaines de sociétés offshore actives structurées pour nos clients avec ce cabinet. » Convoqué en urgence à Bercy, mardi, par le ministre des finances, Michel Sapin, M. Oudéa s’est engagé à faire la transparence sur les 979 sociétés immatriculées pour les clients fortunés de la banque, à partir des années 2000, avec Mossack Fonseca, au Panama, aux îles Vierges britanniques et aux Seychelles. Un peu moins d’une centaine sont encore actives : entre 60 et 80, selon nos sources. Les autres ont été fermées ou transférées à d’autres gestionnaires. La pression monte sur la banque, qui devra s’expliquer auprès de sa tutelle, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Elle devra préciser si elle travaille avec d’autres prestataires que Mossack et si elle a ouvert d’autres sociétés offshore non révélées. La Société générale est dans le viseur de l’Autorité, qui a renforcé ses contrôles anti-blanchiment. La banque a déjà été sanctionnée, fin 2012, pour les carences du dispositif anti-blanchiment de sa filiale aux Bahamas. Elle avait tenté d’échapper à la sanction, en contestant la validité de la mission. « Examiner le cas de M. Oudéa » M. Oudéa est lui-même pointé du doigt pour avoir affirmé sous serment, en 2012, devant une commission d’enquête du Sénat, que la banque avait fermé ses implantations dans les paradis fiscaux comme Panama. Ce qui supposait qu’elle n’y avait plus d’activité. Le sénateur Eric Bocquet, ex-rapporteur de la commission, a annoncé que son groupe (Communiste, républicain et citoyen) avait écrit au président du Sénat, Gérard Larcher, mercredi, pour saisir le bureau de la Chambre haute et « examiner le cas de M. Oudéa », selon lui « manifestement coupable d’un faux témoignage », ce qui l’expose à des poursuites (jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende). Le parti Europe Ecologie-Les Verts (EELV) a fait la même démarche. De plus, M. Bocquet a, « à titre personnel, mandé un avocat en la personne de Me Koubbi, spécialiste de ces sujets, pour agir sur le dossier ». David Koubbi est l’avocat de Jérôme Kerviel, l’ex-trader de Société générale. « Il nous faut un châtiment. La Société générale doit être mise sous tutelle », a de son côté déclaré Jean-Luc Mélenchon, jeudi matin sur France Info. p anne michel « Formidable. » François Busnel, La Grande Librairie « Rocambolesque, l’enthousiasme du conteur. » Mohammed Aïssaoui, Le Figaro Littéraire « Riche et foisonnant. » Julien Bisson, Lire « Erik Orsenna sait ce qu’aimer veut dire. » Isabelle Girard, Madame Figaro « De Bréhat à Cuba, les amours de deux hommes et leur solitude. » Ouest France « Erik Orsenna se dévoile. » Ludovic Perrin, Le JDD « Un grand roman autobiographique. Puissant et envoûtant ! » Catherine Lalanne, Le Pèlerin « Un enchantement. » hierry Gandillot, Les Echos « Un récit sans aucun style. » Éric Chevillard, Le Monde des livres 6| 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Me Marc Bonnant, « Mozart de l’offshore » Le grand pénaliste genevois de 71 ans est lié à 176 sociétés offshore enregistrées dans les paradis fiscaux P PORTRAIT ar sa maîtrise exceptionnelle de la rhétorique, la truculence de son verbe, ses références littéraires et historiques, Me Marc Bonnant est unique. Aucun autre avocat à Genève, ni sans doute ailleurs dans le monde francophone, ne sort vainqueur comme lui de joutes verbales avec Bernard-Henri Lévy, Régis Debray ou Tariq Ramadan. Aucun n’a comme lui été décoré de la Légion d’honneur pour sa défense de la langue française. Il y a pourtant deux Marc Bonnant. Le premier est surnommé le « Mozart du barreau », le « Bossuet des tribunaux », même si la figure à laquelle il a longtemps aspiré était Paul Valéry. Le poète est mort à 73 ans en juillet 1945, neuf mois après la naissance de l’avocat suisse, aujourd’hui âgé de 71 ans. Le second Marc Bonnant est plus prosaïque. Dans les « Panama papers », il apparaît comme étant ou ayant été directeur d’au moins 176 sociétés offshore enregistrées par le cabinet Mossack Fonseca dans des juridictions exotiques. Me Bonnant n’est pas, et de loin, le seul avocat genevois à pratiquer les paradis fiscaux, mais il s’y montre assidu, et pour des clients souvent en délicatesse avec la justice. Car les ayants droit économiques de ces sociétés, quand ils sont identifiés, forment une escouade peu recommandable. S’y côtoient l’intermédiaire sur les ventes d’armes Ziad Takieddine, le diamantaire Mozes Victor König, recherché par Interpol, Gérald Gérin, le majordome de Jean-Marie Le Pen, Beny Steinmetz, le diamantaire franco-israélien poursuivi par la justice américaine, ou l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, que Mossack Fonseca, pourtant peu regardant, qualifie de « marchand de diamants du sang ». Une question d’argent Sur ses clients, Marc Bonnant ne dira pas un mot. « En raison du secret professionnel, je ne veux ni ne peux répondre à vos questions dans la mesure où elles se rapportent à mes mandats d’avocat. » Il se montre davantage prolixe en considérations générales, sans pour autant éclaircir ce mystère : comment le Me Bonnant côté cour, l’avocat brillant, passe-t-il côté jardin, celui de l’administrateur laborieux de sociétés offshore ? La prose qu’il adresse à Mossack Fonseca, dans les milliers d’e-mails et de courriers que Le Monde a pu consulter, n’a rien de Valéry, ni de Bossuet. Il s’agit en quelques lignes de modifier la liste des administrateurs, de régler les frais de gestion ou de changer la domiciliation d’une société. Bien qu’il s’en défende, il y a sans doute une question d’argent. Marc Bonnant mène grand train, avec son manoir de Gy, dans la campagne genevoise, et ses collections de manuscrits anciens, de bustes antiques, de toiles de maîtres. Dans L’Obs, l’an dernier, l’avocat reconnaissait comme à regret que « l’on tue peu à Genève ». Pas de quoi nourrir un pénaliste, donc, qui confirme au Monde que « la défense pénale n’est pas – et de loin – son activité principale ». Pour Marc Bonnant avec son épouse, Marianne, et leurs filles dans leur maison de Gy (Suisse), en mai 2011. FRED MERZ/LUNDI 13 autant, et avec une coquetterie qui lui est propre, l’ancien bâtonnier de Genève précise qu’il « n’offre pas de services [offshore], ce qui serait une démarche commerçante. Je suis consulté, ce qui n’est assurément pas la même chose ». L’argent de Me Bonnant fait d’ailleurs l’objet de bien des fantasmes à Genève. Lorsqu’il a obtenu, en mai 2014, dans le « divorce du siècle », que le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, patron de l’AS Monaco, verse 4 milliards de francs suisses à son ex-femme Elena, ses confrères jaloux ont évoqué une commission de plusieurs dizaines de millions de francs. Qui ne s’est sans doute pas matérialisée, le couple ayant conclu un accord à l’amiable. Autre cas, lorsque l’avocat a obtenu pour la fille cadette de feu Gianni Agnelli, l’ancien patron de Fiat, 1,2 milliard d’euros dans un pacte successoral, il a perçu des honoraires de 10 millions de francs suisses (9,1 millions d’euros). La justice lui a ordonné en 2012 d’en rembourser 6. Personne ne sait, en revanche, combien il a touché lorsqu’il a décroché en 2003 un héritage estimé à 3,7 milliards d’euros pour Athina Roussel, l’héritière Onassis. Me Bonnant pratique les paradis fiscaux pour des clients souvent en délicatesse avec la justice venant de choc Marc Bonnant n’hésite pas à se mettre en scène dans des pièces de théâtre et martèle sa détestation de l’islam ou des campagnes antitabac dans la presse dominicale. Il est devenu, entre Genève et Lausanne, un personnage public, un ringard à la mode qui dénonce la société du spectacle sur les plateaux de télévision, sans y voir de contradiction, et affiche son amitié avec Oskar Freysinger, élu valaisan de l’UDC, parti xénophobe et populiste. Aux journaux suisses, il livre des confidences touchantes sur une enfance « turbulente et éruptive » – « je frappais tout le monde », dit-il –, sur son père ambassadeur, sa mère tellement exigeante qu’elle lui renvoyait ses lettres d’amour annotées au stylo rouge ou sur sa première étreinte, avec une femme de vingt ans son aînée – « j’aime les femmes initiatrices ». Mais quand les questions portent sur ses revenus, il esquive, parle plutôt de ses premiers gains, obtenus en trichant au poker avec ses camarades de lycée. Dans les années 1990 et 2000, Marc Bonnant fait partie de la « bande des douze », ces ténors du barreau genevois ayant délaissé les assises, « qui ne rapportent rien », le mot est de l’un d’eux, pour les « affaires financières internationales ». Quelles affaires ? L’époque est aux coups de boutoirs contre le secret bancaire suisse, aujourd’hui cliniquement mort. Sous l’impulsion du procureur Bernard Bertossa, la justice genevoise bloque à tours de bras les comptes de dirigeants, comme ceux du Nigérian Sani Abacha, de la Pakistanaise Benazir Bhutto ou de milliardaires étrangers, souvent russes. Pour les avo- cats, le pactole consiste à parvenir à débloquer ces comptes, ou à empêcher la transmission d’informations. Des milliards sont en jeu. L’un des clients de Marc Bonnant est d’ailleurs Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan, dont plusieurs comptes ont été découverts en 2002 à Genève. « Rapport de confiance » Ce n’est pas, en soi, la gestion de sociétés offshore qui va remplir les caisses de Marc Bonnant. Chacune ne coûte que quelques centaines de dollars par an et le marché est très compétitif. La motivation de l’avocat se cache sans doute davantage dans sa vocation à protéger les riches, hier dans une Suisse dotée du secret bancaire, aujourd’hui dans des juridictions plus exotiques. « La tolérance psychologique aux ponctions étatiques a un seuil. Au-delà de ce seuil, l’impôt c’est le vol », aime à déclarer Me Bonnant. Il aime aussi accompagner jusqu’au Panama ou aux îles Vierges des clients qui lui ont rapporté beaucoup d’argent. « Ces mandats [offshore] sont souvent le prolongement et la consécration du rapport de confiance né de la défense au plan pénal, civil ou administratif de mes clients », écrit-il au Monde. Me Bonnant s’est ainsi rendu en personne au guichet de HSBC à Genève le 8 avril 2005 pour y retirer 35 000 francs suisses en cash sur le compte de son client en fuite Mozes Victor König, pour lequel il gère au moins six sociétés ayant des comptes chez HSBC, dont l’un affichait, en 2007, un solde de 80 millions de francs. Rapport de confiance aussi avec Ziad Takieddine, pour lequel Me Bonnant con- « La tolérance psychologique aux ponctions étatiques a un seuil » MARC BONNANT sent une exception. Depuis novembre 2007, il est le directeur de l’une des sociétés du franco-libanais, Warwick Estate Ltd, qui abrite une résidence à Londres. Or, selon les documents consultés par Le Monde, Marc Bonnant consent, le 18 octobre 2011, à devenir aussi l’actionnaire unique de Warwick, sans doute pour protéger le patrimoine de M. Takieddine, mis en examen quelques semaines plus tôt, des séquestres de la justice française, ou à le soustraire à son ex-femme, Nicola Johnson. Malgré ce geste rare (c’est la seule société de Mossack Fonseca dans laquelle Me Bonnant apparaît comme actionnaire), les relations entre les deux hommes se sont détériorées. Le 7 novembre 2013, l’avocat transfère Warwick chez un autre prestataire panaméen, Icaza, Gonzalez-Ruiz & Aleman. Son client s’en insurge et retourne chez Mossack Fonseca. Quand il disserte à la télévision sur sa profession, Marc Bonnant évoque sa génération d’avocats, son érudition et son amour des lettres. Il ne cache pas sa désapprobation pour la nouvelle génération de « techniciens du droit », – « comme on dit technicien de surface », ironise-t-il en regrettant ce « passage du sacré au profane ». nicolas demorand le 18/20 mond 15 un jour dans le monde 18:15 19:20 le téléphone sonne « Je concède volontiers que l’activité d’intermédiaire financier [qui est la mienne] relève du profane (…). Mais pas de l’indignité ! », se défend Me Bonnant. Indigne ou pas, Marc Bonnant semble payer de sa personne. L’achat ou la création des sociétés est délégué à la société Figest Conseil SA à Genève, mais elle demande ensuite aux Panaméens d’adresser directement au cabinet de l’avocat les documents courants. La plupart portent la signature de Me Bonnant lui-même, dont la mécanique dans les paradis fiscaux semble bien rodée, grâce à une société panaméenne, Bigland Enterprises Inc., que l’avocat genevois utilise souvent comme actionnaire prête-nom pour dissimuler les ayants droit véritables. Les échanges entre l’étude Bonnant & Associés et Mossack Fonseca, au Panama ou via ses bureaux genevois, sont ainsi presque quotidiens. Notamment en 2010, lorsque la firme panaméenne s’inquiète de la mauvaise réputation du milliardaire israélo-congolais Dan Gertler. Pendant des mois, l’avocat genevois ne livre les informations qu’au compte-gouttes puis, le 11 juillet 2011 à 12 h 08, transfère sans broncher les deux sociétés de son client chez Morgan & Morgan, un concurrent de Mossack Fonseca. Sur cette opération non plus, Me Bonnant ne dira mot. « Je suis très favorable au secret, notamment fiscal. Je n’ai aucune dilection pour la société d’exhibition et de transparence », déclame-t-il sur des plateaux de télévision, sans doute pour mieux cacher d’autres secrets. p serge michel avec les chroniques d’Arnaud Leparmentier et d’Alain Frachon dans un jour dans le monde de 18 :15 à 19 :00 INTERNATIONAL 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 |7 Au Brésil, la « troisième voie » de Marina Silva La dirigeante du parti écologiste Rede, épargnée par les scandales de corruption, demande des élections anticipées et revient en force sur la scène politique suite de la première page La dirigeante du parti écologiste Rede, créé en septembre 2015, est en tête du sondage Datafolha publié le 20 mars. Devant l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, du Parti des travailleurs (PT, gauche) et le candidat Aecio Neves, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, opposition). Son capital de 22 millions d’électeurs semble intact. Mais « les sondages appartiennent à l’instant et leur volatilité est encore plus grande en ces temps de crise, explique Marina Silva au Monde. Nous vivons un moment si grave de l’histoire de notre nation que la chose la plus importante n’est pas de savoir quel sera le prochain candidat aux élections, mais de trouver une issue à la profonde crise économique, à la grave crise sociale et au grand discrédit des partis et des dirigeants politiques. » La rue gronde contre la présidente Dilma Rousseff. Les Brésiliens sont exaspérés par la corruption des élites. L’ancien président Lula, inquiété par l’enquête « Lava Jato » (lavage express), qui a mis au jour le scandale tentaculaire lié au groupe pétrolier Petrobras, n’est pas épargné par la colère ravivée depuis qu’il a prétendu devenir ministre de Mme Rousseff. On le soupçonne de chercher ainsi à bénéficier d’une immunité et fuir la justice. Face à cette triple crise, économique, politique et morale, Marina Silva interroge la pertinence d’un « impeachment », la procédure de destitution lancée contre la présidente. « L’impeachment est prévu dans notre Constitution, ce n’est pas un “coup d’Etat”, prend-elle soin de préciser d’emblée en réponse à l’argument phare du PT. L’impeachment est légal, mais il n’atteint pas la finalité recherchée : résoudre la crise économique et stabiliser la situation politique sans compromettre la lutte contre la corruption. » Si la chef d’Etat est déchue, elle sera remplacée par son vice-président, Michel Temer, du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre). « Un parti qui a contribué à la crise politique, économique et morale. Un parti qui, depuis douze ans, a gagné les élections avec le PT et fait l’objet des mêmes accusations dans l’affaire Petrobras », souligne Marina Silva. « La société devra vivre avec une partie des personnes qu’elle voulait retirer du pouvoir », ajoute-t-elle. A ses yeux, le scandale qui secoue le monde politique a mis en évidence des détournements de fonds visant à financer des partis et des campagnes électorales. Le Tribunal supérieur électoral, chargé de juger de la légalité des financements de la dernière campagne présidentielle, est donc l’instance appropriée. En cas de fraude, une nouvelle élection sera organisée « qui permettra aux 200 millions de Brésiliens de réparer les erreurs commises ». « L’enquête “Lava Jato” prononcera la sanction judiciaire envers des personnes coupables de crimes, ajoute-t-elle. Les électeurs rendront la sanction politique. » Née dans la misère Originaire de l’Acre, en Amazonie, née dans la misère, analphabète jusqu’à 16 ans, ancienne domestique avant d’être diplômée d’histoire et de franchir les marches du pouvoir, Marina Silva a de quoi séduire les électeurs. Mais sa foi évangélique et ses positions conservatrices sur des sujets de société comme l’avortement effraient. Elle répond : « Le Brésil est un pays pluriel, formé de catholiques, d’évangéliques, d’athées, de traditions religieuses aux racines africaines. Nous sommes un Etat laïque qui doit garantir les droits de celui qui croit et de celui qui ne croit pas, assurer la liberté d’expression religieuse ; un Etat laïc n’est pas un Etat athée. On n’élit pas un pasteur, un prêtre ou un rabbin, mais quelqu’un qui, indépendamment de ses propres convictions, défendra les droits de tous. » Marina Silva, à Sao Paulo, le 21 mars. LUDOVIC CAREME/MODDS POUR « LE MONDE » Quand des voix s’élèvent contre les méthodes discutables du juge Sergio Moro, chargé de cette enquête tentaculaire, Marina Silva tranche : « Les sages sont ceux qui apprennent des erreurs des autres. Les idiots, ceux qui n’apprennent pas de leurs propres erreurs. Nous avons la possibilité d’apprendre de l’opération “Mains propres” en Italie. Les juges italiens ont fait l’objet de pressions de la part des accusés dénigrant le travail de la justice. Cela n’a pas permis de faire aboutir le processus comme il aurait fallu et a conduit à un recul politique. Nous ne devons pas répéter les mêmes erreurs. » Une critique clairement dirigée contre le PT, qui dénonce, à travers les attaques contre Dilma Rousseff, tout à la fois une tentative de coup d’Etat, une atteinte à la démocratie et la mise en place d’un Etat policier. « Il est évident que les institutions ne sont pas parfaites, que les hommes ne sont pas parfaits, nuance-t-elle. Il faut « La politique n’est plus le monopole des hommes politiques » MARINA SILVA dirigeante du parti écologiste Rede chaque fois plus de vigilance pour que cette enquête remplisse ses objectifs : combattre la corruption et en finir avec l’impunité. » Et après ? Une fois le nettoyage effectué, comment reconstruire le paysage politique ? « Le Brésil est un pays qui souffre du syndrome de polarisation, pense-telle. On a été polarisé entre démocratie et dictature, entre les deux partis autorisés sous le régime militaire, Arena et PMDB, puis entre le PT et le PSDB. Cela a conduit à un grand retard pour le Brésil. Il faut penser à une alternative. » Celle qui avait, dès 2010, mis en garde contre la perte d’avancées sociales, ne prône pas une modification du régime présidentiel comme certains, mais un changement d’attitude. Lassée du marchandage entre partis afin d’obtenir « le pouvoir pour le pouvoir », elle réclame des leaders qui assument leurs opinions et soient élus sur un programme pour le système de santé, l’éducation, les infrastructures, « afin de reconstruire un modèle de développement sur une base durable avec des réformes profondes, répondant aux défis du XXIe siècle ». « Idéaux du PT compromis » Définir ces grandes lignes permettra aux partis politiques de refonder un pacte avec la société dont ils se sont coupés en se transformant en « machines électorales », qui ont pour seule préoccupation non plus d’échanger des idées, mais de savoir combien d’argent et combien de temps de télévision sont nécessaires pour gagner les élections. Les partis vieillis doivent se réinventer. « Avec les nouvelles technologies, les citoyens sont capables de se mobiliser seuls, la politique n’est plus le monopole des hommes politiques », observe-t-elle. Le PT, auquel elle a appartenu avant de claquer la porte avec fracas en 2008, lorsqu’elle était ministre de l’environnement de Lula, à la suite de divergences profondes avec Dilma Rousseff, n’échappe pas à ses critiques. « Je suis très fière des racines du PT, mais après les récents événements, ses idéaux sont compromis », juge-t-elle, refusant de condamner ou de disculper avant que la justice ne se prononce. « Assurément, l’invitation de Dilma faite à Lula pour entrer à son gouvernement a aggravé la crise politique, convient-elle. Ce qui arrive au Brésil est triste. Nous qui avions l’espoir de vaincre la peur, voyons la peur utilisée pour combattre l’espoir. » p claire gatinois La destitution de Dilma Rousseff est loin d’être acquise ses adversaires croyaient son sort scellé, trépignant dans l’antichambre du pouvoir. Mais Dilma Rousseff, présidente du Brésil menacée par une procédure de destitution (impeachment) et abandonnée par son principal allié politique, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre), peut encore surprendre. Mercredi 6 avril, Jovair Arantes, rapporteur de la commission chargée d’analyser la procédure d’impeachment, a donné son aval à la destitution, jugeant que les faits reprochés – tel le « pédalage budgétaire » à grande échelle, procédé visant à retarder l’enregistrement de dépenses publiques grâce au recours à des crédits auprès d’établissements publics – caractérisaient un « crime de responsabilité ». Une majorité des 65 membres de la commission devrait suivre son avis, lors d’un vote lundi 11 avril. La suite du processus est plus incertaine. La Chambre des députés devra se prononcer lors d’une session de votes qui peut s’étaler sur trois jours, les 15, 16 et 17 avril. Mais la majorité des deux tiers requise pour poursuivre l’impeachment n’est pas acquise. Après avoir crié « Fora Dilma » (« Dilma dehors »), dénonçant la corruption du Parti des travailleurs (PT, gauche), les Brésiliens en colère prennent conscience que l’alternative n’est guère enthousiasmante. En cas de destitution, Dilma Rousseff serait remplacée par son vice-président, Michel Temer, du PMDB. Doutes des députés Un homme peu populaire, suspecté d’avoir bénéficié, lors de la campagne avec Mme Rousseff, de financements illégaux. Sa crédibilité est d’autant plus entachée qu’une demande d’impeachment a été lancée contre lui, mardi, pour des motifs en partie similaires à ceux reprochés à la présidente. « Les doutes concernant Michel Temer jettent le trouble sur sa capacité à apaiser le pays », observe Marco Antonio Carvalho Teixeira, politologue à la Fondation Getulio Vargas de Sao Paulo. En coulisses, l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010) serait à la manœuvre pour convaincre les députés de s’abstenir de voter en faveur de l’impeachment, quitte à leur promettre un poste au gouvernement. Un marchandage caricatural du système politique brésilien, souffle le politologue Carlos Melo : « Les députés n’obéissent ni à un parti ni à une logique visant à défendre l’intérêt du parti, mais agissent pour leur carrière. » Habile négociateur, Lula pourrait porter un secours encore plus actif à sa protégée si la Cour suprême, qui pourrait se prononcer mardi, donnait un avis favorable à sa nomination – pour l’instant en suspens – de ministre de la Casa Civil, un poste équivalent à premier ministre. Au gouvernement, l’ancien président deviendrait a priori justiciable uniquement devant la Cour suprême et devrait ainsi voir s’éloigner de lui le juge Sergio Moro, en charge de l’enquête « Lava Jato » portant sur le scandale de corruption Petrobras. De quoi faire enrager le juge de Curitiba déjà dessaisi temporairement du dossier concernant Lula, qu’il soupçonne de corruption. p c. g. 8 | international 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Aux Pays-Bas, vote de défiance contre l’Europe La victoire du non au référendum sur l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine embarrasse Bruxelles bruxelles - bureau européen Le premier ministre a admis que la ratification du traité n’allait plus de soi P ersonne ne s’y est trompé à Bruxelles et à La Haye : peu importe que le quorum requis (30 %) pour que le scrutin soit valide n’ait été atteint que de justesse, peu importe que le vote luimême ne soit que consultatif et que la participation ne soit que de 32 % selon les dernières estimations : l’écrasante victoire du « non » au référendum néerlandais sur l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine (plus de 60 %), mercredi 6 avril, est une mauvaise nouvelle de plus pour l’Europe. Il s’agit d’un test, franchement négatif, à moins de cent jours maintenant du référendum sur le « Brexit », la sortie du Royaume-Uni de l’UE, dont l’issue tétanise tous les pro-Européens depuis des mois. Ce vote néerlandais risque aussi de fragiliser la politique extérieure de l’Union vis-à-vis de la Russie, opposée à l’accord entre Kiev et Bruxelles, beaucoup de commentateurs le lisant comme une victoire symbolique pour Poutine. Mark Rutte, le premier ministre néerlandais, est resté très prudent, mercredi soir, mais le leader du parti libéral démocrate, dont le gouvernement avait fait campagne pour le « oui », a admis que la ratification par son pays du traité entre l’UE et l’Ukraine, suspendue par le référendum, n’allait plus de soi. « Si le résultat est non, nous devrons considérer cet avis avec précaution. Il signifie un fait politique, à savoir que la ratification ne peut pas simplement suivre son cours », a-t-il fait savoir. A Bruxelles, les dirigeants des institutions européennes n’ont pas réagi officiellement. Mais, en janvier dernier, le président de la Commission, JeanClaude Juncker, avait prévenu qu’un non pourrait conduire à « une crise continentale »… Un dessin de la campagne du oui représente le populiste Geert Wilders et Vladimir Poutine, à Amsterdam. CRIS TOALA OLIVARES/REUTERS En revanche, l’extrême droite s’est réjouie : sur Twitter, le leader de l’extrême droite néerlandaise, Geert Wilders, a salué un vote « de défiance à l’égard des élites de Bruxelles et de La Haye » qui est « le début de la fin de l’UE ». Marine Le Pen a félicité son allié au Parlement européen et salué « un pas de plus vers l’Europe des Nations ». Un signal dommageable Ce référendum est issu d’une improbable coalition d’intellectuels et de citoyens regroupés autour du site web GeenStijl (« pas de style »), qui affirment vouloir « tirer le signal d’alarme et canaliser le mécontentement d’une population inquiète de la mégalomanie des dirigeants européens ». L’été dernier, ils ont saisi l’opportunité d’une nouvelle loi néerlandaise sur les initiatives populaires, entrée en vigueur en juin, et ont réuni 480 000 signatures, bien plus que les 300 000 requises. De leur propre aveu, l’accord d’association avec l’Ukraine n’est qu’un prétexte. La prochaine étape, c’est un référendum sur le « Nexit », la sortie des Pays-Bas de l’UE… Un tel signal est d’autant plus dommageable pour l’Europe qu’il vient d’un des six pays fondateurs de l’Union, connu pour ses valeurs libérales, résolument tourné vers l’Ouest et le monde anglo-saxon, qui avait déjà voté « non » à la Constitution européenne en 2005. Un pays qui, jusqu’à fin juin prochain, assure la présidence tournante de l’Union. Sur Twitter, les commentateurs en faveur du « oui » soulignaient aussi le paradoxe d’un vote négatif alors que les Pays-Bas ont vécu le drame du vol MH17, abattu Moscou impose un cessez-le-feu très fragile au Haut-Karabakh envoyé spécial A près quatre jours de combats intenses, les plus durs qu’ait connus la région depuis la fin de la guerre en 1994, un calme précaire semblait revenir sur le Haut-Karabakh, mercredi 6 avril. Des tirs d’armes automatiques et de mitrailleuses ont certes retenti toute la journée au nord et au sud-est de la ligne de front, mais selon les standards de la région, où les escarmouches sont depuis plusieurs années quasi quotidiennes, cela sonne presque comme un retour à la normale. Dans la soirée, les ministres de la défense des deux camps – l’Azerbaïdjan, à qui ce territoire de peuplement arménien appartient au regard du droit international, et les autorités de la République autoproclamée du HautKarabakh, soutenue par l’Arménie – ont conclu d’une même voix que le cessez-le-feu signé la veille était « globalement respecté ». Ils se sont toutefois mutuellement accusés de continuer à tirer au mortier sur les positions adverses. L’armée azérie a annoncé 31 morts dans ses rangs ; celle du Haut-Karabakh, 32. Neuf civils auraient également été tués, dont deux semblent, selon des L’Azerbaïdjan a sans doute voulu, par son offensive, rappeler que ce conflit n’est en rien gelé photographies et des témoignages de plusieurs journalistes, avoir été exécutés de sang-froid par les forces azéries. Le bilan de l’offensive azérie, lancée dans la nuit de vendredi à samedi avec l’aide d’hélicoptères et de blindés, paraît faible. Dans le nord du territoire, le village de Talish, brièvement occupé, a été repris par les forces karabakhtsies ; dans le sud-est, Bakou assure s’être emparé de trois collines. Un porte-parole de l’armée du HautKarabakh évoquait dans la soirée « une seule position n’ayant aucune valeur stratégique ». Intense activité diplomatique Aussi minimes soient-ils, ces gains territoriaux constituent la première modification de la ligne de démarcation depuis l’armistice de 1994, conclu après la victoire militaire de l’Arménie. C’est ce qui explique l’intense ac- tivité diplomatique dans la région ces derniers jours. Mercredi, des diplomates russe, américain et français – qui coprésident dans le cadre de l’OSCE le Groupe de Minsk sur le Karabakh – ont rencontré à Bakou le président azéri, Ilham Aliev. Ils étaient attendus jeudi à Stepanakert, la « capitale » du Haut-Karabakh. Mais c’est surtout l’intervention de la Russie qui semble avoir été déterminante. Mardi, c’est à Moscou que la trêve a été signée entre les chefs d’état-major arménien et azerbaïdjanais. Dès mercredi, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, était à Bakou, et le premier ministre Dmitri Medvedev est attendu dans les deux capitales. Moscou, allié traditionnel de l’Arménie, où il dispose de deux bases militaires, entretient également de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan. Les deux pays se fournissent en armements russes – Bakou massivement, grâce à la manne pétrolière, Erevan dans une moindre mesure mais à des prix cassés. Mardi, Vladimir Poutine a appelé les deux parties à respecter la trêve. Il a également souligné la nécessité pour les Arméniens et les Azerbaïdjanais de relancer « le processus de négociations » pour permettre « un règlement pacifique » de ce conflit vieux de vingt-huit ans. cécile ducourtieux Tensions entre Rome et Le Caire sur le cas Regeni Un nouveau témoin revient sur les derniers jours de l’étudiant italien enlevé en Egypte Les combats entre troupes azéries et karabakhtsies auraient fait plus de 60 morts stepanakert (haut-karabakh) - en juillet 2014 au-dessus de l’Ukraine, par un missile venant des zones prorusses. Le crash avait causé la mort de plus de 190 passagers néerlandais. En décembre 2015, les Danois s’étaient prononcés par référendum contre une coopération policière avec le reste des Européens. La question posée était quasi incompréhensible, mais, déjà, ce vote avait été interprété comme un « non » à l’Union. « Ce nouveau vote prouve à quel point le malaise est grand, à quel point l’Union n’inspire plus confiance », déplore un diplomate européen. De fait, avec les attentats, la crise migratoire qui a mis à jour ses profondes divisions, l’Union donne l’image d’une construction politique en panne, incapable d’assurer la sécurité et la prospérité économique à ses citoyens. Et beaucoup, à Bruxelles, craignent que, dans l’état de faiblesse dans laquelle elle se trouve, elle ne résiste pas à la déflagration d’un « Brexit ». Le vote de mercredi pourrait aussi fragiliser l’accord d’association avec l’Ukraine. Pas à court terme : cet accord, qui a valeur de traité et qui comporte un gros volet commercial mais aussi politique, a déjà été ratifié par le Parlement européen et les 27 autres pays de l’Union. Et il est entré en vigueur de manière « provisoire » le 1er janvier 2016. Mais le « provisoire » ne pourra pas durer éternellement. Si La Haye ne ratifie pas le traité à son tour, ce dernier risque d’être dénoncé devant la Cour de justice de l’Union européenne, craint-on à Bruxelles Comment le gouvernement de M. Rutte va-t-il s’en sortir ? Il pourrait négocier un protocole additionnel à l’accord, pour soustraire le pays à certains de ses aspects. Ou exiger l’ajout de déclarations répondant aux préoccupations des partisans du « non » (la lutte contre la corruption, etc.), suggère Aaron Matta, chercheur du think tank The Hague Institute for Global Justice. « Ce qu’il faut retenir, c’est qu’on a juste une crise de plus à gérer », déplorait une source diplomatique bruxelloise, mercredi. p Cette injonction a tout d’un vœu pieux, tant les positions sont éloignées : revanchisme pour l’Azerbaïdjan, intransigeance absolue du côté de l’Arménie. Les récentes initiatives du Groupe de Minsk pour assurer un contrôle par satellite ou par caméra de la ligne de front se sont heurtées à un net refus de l’Azerbaïdjan, qui entend conserver une marge d’action et a sans doute voulu, par son offensive, rappeler que le conflit au Haut-Karabakh n’est en rien gelé. Les jeux géopolitiques régionaux n’incitent guère non plus à l’optimisme. Moscou a tout intérêt à conserver son rôle d’arbitre dans le Caucase du Sud, zone stratégique pour le transport des hydrocarbures et charnière entre l’Iran, le Proche-Orient et la Turquie. Cette dernière, en froid avec la Russie sur le dossier syrien, est prête à bousculer les équilibres régionaux. Durant toute la crise, Ankara a multiplié les déclarations incendiaires et promis de soutenir l’Azerbaïdjan « jusqu’au bout ». Signe du climat de défiance extrême sur le terrain, des groupes de volontaires venus d’Arménie continuaient d’arriver dans la soirée à Stepanakert, et les civils vivant à proximité des zones de combat profitaient de l’accalmie pour emballer à la hâte quelques affaires et rejoindre l’arrière. p benoît vitkine rome - correspondant A rrivée mercredi 6 avril à Rome pour une visite de quarante-huit heures, une délégation de magistrats égyptiens doit présenter « les derniers éléments de l’enquête » à leurs homologues italiens sur le décès de cet étudiant de 28 ans disparu au Caire, le 25 janvier, et retrouvé mort, supplicié, dix jours plus tard. Les derniers éléments ? Les autorités égyptiennes ont d’abord présenté la mort du jeune étudiant de l’université de Cambridge comme « un accident de la route » puis comme « un crime à caractère sexuel » et, enfin, comme « un rapt crapuleux qui aurait mal tourné ». Mercredi 6 avril, le quotidien italien La Repubblica a publié un témoignage anonyme mais présenté comme « fiable » sur les derniers jours de Giulio Regeni, qui travaillait sur les mouvements syndicaux en Egypte. Dans un courriel en arabe, ce correspondant explique que l’ordre de son enlèvement a été donné par le général Khaled Shalaby. Puis, il raconte en détail le calvaire du jeune homme passé des mains de la police à celle de la sécurité nationale, puis aux services secrets militaires : coups, brûlures de cigarettes, tortures à l’électricité, privation de nourriture et de sommeil et, pour finir, un coup de baïonnette, rien ne lui fut épargné. Une fois décédé le corps de Giulio Regeni sera porté dans la chambre froide d’un hôpital militaire. Ce témoignage ne devrait pas être déposé dans le dossier d’instruction des magistrats italiens qui y relèvent des « incohérences ». Selon le journal indépendant égyptien Mada Masr, un ancien officier du nom d’Omar Affifi, réfugié aux Etats-Unis, a publié en février un témoignage similaire sur sa page Facebook. Mais cet homme dément être l’auteur du courriel envoyé à La Repubblica « même s’il est proche de la vérité » et invite « quiconque ayant des informations sur Regeni à se mettre en contact » avec lui. Incrédule, mais patiente, l’Italie, deuxième partenaire commercial du Caire, a haussé progressivement le ton. Mardi, Paolo Gentiloni, le ministre des affaires étrangères, a rejeté par avance « toute tentative pour accréditer une vérité commode », sous peine « de mesures immédiates et proportionnées ». Le premier ministre, Matteo Renzi, a prévenu : « Nous nous arrêterons seulement à la vérité, la vraie vérité. » « Je ne vous dis pas ce qu’ils lui ont fait. Sur son visage, j’ai vu tout le mal de ce monde », a témoigné la mère de Giulio. Elle n’a reconnu le visage de son fils qu’à la pointe de son nez. p philippe ridet international | 9 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 « Si on n’aide pas le Burkina, c’est l’échec annoncé » Elu en novembre 2015, le président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, était en visite à Paris R ENTRETIEN och Marc Christian Kaboré, 58 ans, incarne le paradoxe burkinabé. Vainqueur au premier tour, en novembre 2015, d’une élection qui consacrait le retour de la démocratie au Burkina Faso, le nouveau président est un ancien baron du régime de Blaise Compaoré, chassé du pouvoir par une insurrection un an plus tôt. Premier ministre puis président de l’Assemblée nationale, il avait rompu avec son mentor puis contribué à sa chute. Il faisait, du 5 au 7 avril, sa première visite en France. Aucun membre du gouvernement français n’est venu vous accueillir à votre arrivée à Paris. Que vous inspire cet accueil ? Je ne suis pas très protocolaire et j’étais très content que des Burkinabés soient venus à l’aéroport. L’accueil que nous avons eu à l’Elysée, à Matignon, à l’Assemblée nationale témoigne de nos bonnes relations. Pensez-vous avoir été invité en tant que symbole démocratique ? Nous avons été invités au titre de l’action que le peuple burkinabé a menée pour retrouver la liberté, la démocratie. Cela a été une longue bataille, pleine de péripéties, de turpitudes, mais, malgré tout, ces élections se sont déroulées dans la transparence et ont été acceptées par tous. Après l’attentat de GrandBassam le 13 mars en Côte d’Ivoire, le ministre français de l’intérieur a annoncé qu’une équipe du GIGN serait envoyée au Burkina Faso. Avez-vous été prévenus ? Il y a eu un problème de communication. Nous avons appris sur France Inter qu’il allait y avoir un déploiement du GIGN. Nous avons protesté auprès de l’ambassadeur et nous avons eu l’occasion de dire au président et au ministre de l’intérieur que nous n’acceptions pas de décision sans être consultés. Ils s’en sont excusés, et il n’est pas question d’un déploiement du GIGN, mais d’envoyer deux éléments pour assister nos forces de lutte contre le terrorisme et du renseignement. Nous verrons si nous avons besoin de cette assistance. « Il est important pour nous de demander à nos partenaires de parachever notre succès politique par un appui économique » Certains disent que l’attentat de Ouagadougou en janvier 2016 a été facilité par le démantèlement du système sécuritaire de Blaise Compaoré… C’est une erreur de vision. Quand quelqu’un décide de mourir, il n’y a aucun système de sécurité qui pare à cela. Des enquêtes se poursuivent, mais nous n’avons pas d’élément pour dire qu’il y a une complicité de personnes proches de Blaise Compaoré. Nous pouvons seulement dire qu’à son époque il avait des contacts avec tout ce monde, ce qui peut laisser penser à une forme de collusion. Quel regard portez-vous sur vos homologues africains réélus après avoir révisé la Constitution à leur profit ? Lorsque Compaoré a décidé de réviser la Constitution, le peuple burkinabé s’y est opposé. Des vies ont été perdues, mais ce combat a été remporté grâce à la détermination du peuple. Je ne peux pas apprécier les révisions dans les autres pays car je considère que les peuples de ces pays ont des responsabilités à assumer. Dans votre entourage, certains considèrent que l’ex-président ou ses proches seraient liés à l’attentat. Vous confirmez ? Souhaitez-vous son transfert de Côte d’Ivoire en vue d’un procès sur l’assassinat de l’ex-président Sankara ? Comment concilier la relance de l’économie avec les exigences sécuritaires ? Nous sommes obligés de tra- Je pense que, quand on assume la responsabilité de l’Etat pendant vingt-sept ans, on a un devoir visà-vis de son peuple. C’est à son peuple de lui pardonner ou de demander qu’il soit sanctionné. La démocratie, c’est aussi un devoir de redevabilité. vailler sur les deux fronts, car sans développement il n’y a pas de sécurité et, inversement, il n’y a pas de développement sans sécurité. C’est pourquoi (…) il est important pour nous de demander à nos partenaires de parachever notre succès politique par un appui économique. Si on n’aide pas le Burkina Faso, ce sera la chronique d’un échec annoncé. Un mandat d’arrêt a été lancé contre Guillaume Soro, le président du Parlement ivoirien, après la tentative de coup d’Etat au Burkina de septembre 2015. Cela va-t-il peser sur les relations avec votre voisin ? Ce mandat d’arrêt a été lancé sans que j’en sois informé et cela ne l’empêche pas de voyager du tout. Au niveau des Etats, nous avons décidé de nous mettre audessus de ce conflit, pas fictif, mais inutile. p propos recueillis par cyril bensimon APPEL D’OFFRES - AVIS D’ENQUETE 01.49.04.01.85 - [email protected] Préfecture de l’Allier Préfecture de Saône-et-Loire Direction de la réglementation des libertés publiques publiques et des étrangers Direction des libertés publiques et de l’environnement AVIS D’ENQUÊTE PUBLIQUE MISE A 2 × 2 VOIES DE LA ROUTE CENTRE EUROPE ATLANTIQUE (RN79) PAR RECOURS A UNE CONCESSION AUTOROUTIERE ENTRE MONTMARAULT (03) ET DIGOIN (71) Conformément aux dispositions de l’arrêté interpréfectoral n° 1011 bis / 2016 en date du 31 mars 2016, une enquête publique relative au projet de mise à 2 × 2 voies de la RN79 appelée également Route Centre Europe Atlantique (RCEA), par recours à une concession autoroutière, entre le giratoire de l’Europe situé sur la RCEA à la sortie de la gare de péage de l’A71 (commune de Montmarault – 03) et le diffuseur RN79/RD982 (commune de Digoin – 71) est ouverte pour une durée de 54 jours consécutifs, du lundi 25 avril 2016 à 9 heures au vendredi 17 juin 2016 à 18 heures. Cette opération concerne 23 communes situées dans deux départements : Allier : MONTMARAULT, SAZERET, SAINT MARCEL EN MURAT, DEUX CHAISES, LE MONTET, TRONGET, CRESSANGES, BRESNAY, BESSON, CHEMILLY, BESSAY SUR ALLIER, TOULON SUR ALLIER, NEUILLY LE REAL, MONTBEUGNY, THIEL SUR ACOLIN, DOMPIERRE SUR BESBRE, DIOU, PIERREFITTE SUR LOIRE, SALIGNY SUR ROUDON, COULANGES, MOLINET, CHASSENARD, Saône-et-Loire : DIGOIN. Cette enquête porte : - sur l’utilité publique du projet, s’agissant de l’ensemble des travaux relatifs à l’aménagement à 2 × 2 voies de la RN79 (RCEA) et à ses aménagements connexes, - sur la mise en compatibilité des documents d’urbanisme des communes de Besson, Chemilly, Dompierre sur Besbre, Molinet, Sazeret et Digoin, - sur le classement de la RN79 (RCEA) dans la catégorie des autoroutes. Cette enquête publique est conduite par une commission d’enquête ainsi constituée : Président : Monsieur Henri DUBREUIL, président honoraire du corps des tribunaux administratifs et des cours administratives d’appel, Membres titulaires : Monsieur Claude DEVES, professeur émérite de droit public, Madame Marie-Odile RIVENEZ, ingénieur en chef du génie rural des Eaux et des Forêts, retraitée de l’administration, Membres suppléants : Monsieur Yves HARCILLON, ingénieur divisionnaire des techniques des Eaux et Forêts, retraité, Monsieur Bernard POUZERATE, colonel de gendarmerie, en retraite. En cas d’empêchement de Monsieur Henri DUBREUIL, la présidence de la commission d’enquête est assurée par Monsieur Claude DEVES, membre titulaire de la commission. En cas d’empêchement de l’un des membres titulaires, celui-ci est remplacé par le premier des membres suppléants. Pendant toute la durée de l’enquête publique, un exemplaire du dossier d’enquête sera déposé et tenu à la disposition du public dans les 23 mairies susvisées, aux jours et heures d’ouverture habituelle au public. Ce dossier sera également consultable sur le site internet des services de l’État dans l’Allier : www.allier.gouv.fr. Ce dossier d’enquête comporte notamment les dossiers de mise en compatibilité des documents d’urbanisme et une étude d’impact ayant fait l’objet d’un avis de l’autorité administrative de l’État compétente en matière d’environnement. Cet avis est annexé au dossier d’enquête. Les observations et propositions éventuelles sur le projet pourront être : - consignées sur les registres ouverts à cet effet dans les 23 mairies susvisées, - adressées par écrit à l’attention du président de la commission d’enquête, à la mairie de Toulon sur Allier, désignée siège de l’enquête, - adressées par courrier électronique à l’adresse suivante : [email protected] Un ou plusieurs membres de la commission d’enquête se tiendront également à la disposition du public pour recevoir ses observations aux lieux, jours et heures suivants : ➢ à la mairie de MONTMARAULT : ➢ à la mairie de SAZERET : ➢ à la mairie de DEUX CHAISES : ➢ à la mairie de LE MONTET : - le jeudi 12 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le mercredi 8 juin 2016, de 14 h à 17 h, - le jeudi 12 mai 2016, de 14 h à 17 h, - le jeudi 26 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le samedi 11 juin 2016, de 9 h à 12 h, ➢ à la mairie de CRESSANGES : - le mardi 14 juin 2016, de 9 h à 12 h, ➢ à la mairie de BESSON : - le mardi 14 juin 2016, de 14 h à 17 h, ➢ à la mairie de CHEMILLY : - le vendredi 13 mai 2016, de 9 h à 12 h, ➢ à la mairie de TOULON SUR ALLIER : - le mercredi 18 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le mercredi 8 juin 2016, de 9 h à 12 h, - le mercredi 15 juin 2016, de 9h à 12 h, ➢ à la mairie de MONTBEUGNY : ➢ à la mairie de THIEL SUR ACOLIN : ➢ à la mairie de DOMPIERRE SUR BESBRE : ➢ à la mairie de DIOU : ➢ à la mairie de MOLINET : ➢ à la mairie de DIGOIN : - le lundi 23 mai 2016, de 9h à 12 h, - le lundi 6 juin 2016, de 9 h à 12 h, - le jeudi 19 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le vendredi 17 juin 2016, de 14 h à 17 h, - le mardi 24 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le samedi 28 mai 2016, de 9 h à 12 h, - le mardi 10 mai 2016, de 13h30 à 16h30, - le jeudi 9 juin 2016, de 9 h à 12 h. À la demande de la commission d’enquête, en lien avec le maître d’ouvrage du projet, et sous réserves que les conditions d’accès, de disponibilité des lieux et de sécurité publique le permettent, deux réunions publiques sont envisagées : le mercredi 18 mai 2016, à 20 heures, à Montmarault, le mercredi 1er juin 2016, à 20 heures, à Toulon sur Allier. Les lieux précis seront communiqués en temps utile. A l’issue de l’enquête, la commission d’enquête établira un rapport relatant le déroulement de l’enquête et consignera dans un document séparé ses conclusions motivées, en précisant si elles sont favorables, favorables sous réserves ou défavorables au projet. Elle transmettra ensuite au préfet de l’Allier le dossier d’enquête, accompagné des registres et pièces annexées, ainsi que son rapport et ses conclusions motivées dans un délai d’un mois à compter de la clôture de l’enquête. Elle transmettra simultanément une copie du rapport et des conclusions motivées au président du Tribunal Administratif de Clermont Ferrand. Toute personne physique ou morale intéressée pourra prendre connaissance du rapport et des conclusions de la commission d’enquête, en préfectures de l’Allier et de Saône-et-Loire, ou dans les mairies des communes où s’est déroulée l’enquête, pendant un an à compter de la date de clôture de l’enquête. De même, ces documents seront consultables sur le site internet des services de l’État dans l’Allier : www.allier.gouv.fr. Pendant la durée de l’enquête publique, toute information relative au dossier d’enquête peut être demandée à la Direction Régionale de l’Environnement, du l’Aménagement et du Logement Auvergne-Rhône-Alpes – 7 Rue Léo Lagrange – 63 033 CLERMONT-FERRAND CEDEX 1 (Service Mobilité Aménagement Paysages – Pôle Maîtrise d’Ouvrage de Clermont-Ferrand – Téléphone : 04.73.43.16.61). L’acte emportant déclaration d’utilité publique du projet de mise à 2 × 2 voies de la RN79 (RCEA), par recours à une concession autoroutière, entre le giratoire de l’Europe situé sur la RCEA à la sortie de la gare de péage de l’A71 (commune de Montmarault – 03) et le diffuseur RN79/RD982 (commune de Digoin – 71), mise en compatibilité des documents d’urbanisme et classement de la RN79 (RCEA) dans la catégorie des autoroutes, interviendra le cas échéant par décret en Conseil d’État. ➢ ➢ 10 | planète 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Le diabète, nouveau fléau des pays pauvres Le nombre d’adultes touchés dans le monde est passé, depuis 1980, de 180 millions à 422 millions, alerte l’OMS C 0123 HORS-SÉRIE e n’est pas pour rien qu’on parle d’épidémie à propos du diabète, comme pour les maladies infectieuses. Entre 1980 et 2014, le nombre d’adultes vivant avec cette maladie chronique est passé de 180 millions à 422 millions. La proportion de la population mondiale touchée par cette affection a presque doublé : de 4,7 % en 1980, elle a grimpé à 8,5 %. En rappelant ces chiffres dans son premier rapport mondial sur le diabète, publié mercredi 6 avril, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne manque pas de souligner qu’« au cours des dix dernières années, la prévalence du diabète a augmenté plus rapidement dans les pays à revenu faible ou intermédiaire que dans les pays à revenu élevé ». Dans le cadre de la Journée mondiale de la santé, qui se tient annuellement le 7 avril, l’OMS a choisi de mettre l’accent sur ce problème. Directeur du départe- ment de prévention des maladies non transmissibles de l’institution internationale, Etienne Krug explique que « le nombre de diabétiques augmente non seulement du fait de l’accroissement de la population mais aussi de celui des facteurs en cause, à commencer par le surpoids : plus d’un adulte sur trois est en surpoids et plus d’un sur dix est obèse ». deux formes de la maladie nécessite des examens de laboratoire qui ne sont pas disponibles partout, ce qui explique que l’OMS ne puisse pas avancer des estimations mondiales de la prévalence respective des deux types de diabète. Dans les deux cas, la maladie peut entraîner diverses complications comme l’infarctus du myocarde, l’accident vasculaire cérébral, l’insuffisance rénale, des troubles vasculaires, nerveux et Deux types de diabète Le diabète est une maladie qui se développe lorsque le pancréas ne produit pas assez d’insuline – c’est le diabète de type 1 qui requiert des injections de cette hormone régulant la concentration de glucose dans le sang (glycémie) – ou bien lorsque l’organisme n’utilise pas correctement l’insuline produite – on parle alors de diabète de type 2, pour lequel le traitement fait appel à des médicaments mais peut aussi nécessiter de l’insuline. Etablir l’appartenance à l’une ou l’autre de ces cutanés entraînant l’amputation des jambes, des pertes de vision, des risques pour le fœtus lors d’une grossesse… « Le diabète multiplie par deux à trois le risque de maladies cardiovasculaires et par dix à vingt celui d’amputation. Or, une détection précoce et une prise en charge rapide peuvent largement contenir le développement de ces complications », affirme le Dr Krug. Globalement, en 2012, le diabète a été considéré comme directement responsable 1 MOIS de traitement contre le diabète avec une insuline, même meilleur marché, représente 3 jours de salaire moyen au Brésil, 5 jours au Pakistan, 7 jours au Népal et 20 jours au Malawi, selon l’Organisation mondiale de la santé. L’OMS cite un travail de 2012 selon lequel les diabétiques et leur famille ont plus de risque d’être confrontés à des obligations de « dépenses médicales catastrophiques » que les personnes non malades, en particulier dans les pays à plus faibles revenus. Réussir son bac PROGRAMME 2016 avec 0123 de 1,5 million de décès dans le monde. De plus, une glycémie trop élevée est impliquée comme facteur de risque notamment des maladies cardiovasculaires, qui provoquent 2,2 millions de morts supplémentaires. « Sur ces 3,7 millions de décès, 43 % surviennent avant l’âge de 70 ans » à l’échelle mondiale, remarque l’OMS, qui ajoute que « le pourcentage de décès dus à l’hyperglycémie ou au diabète survenant avant l’âge de 70 ans est plus élevé dans les pays à revenu faible ou intermédiaire que dans les pays à revenu élevé ». Des différences majeures sont en effet observées selon les régions. « Au début des années 1980, explique le Dr Krug, la prévalence du diabète la plus importante se retrouvait dans les pays à revenu élevé. A présent c’est l’inverse. Les taux les plus élevés se rencontrent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, au Moyen-Orient, qui dans cet intervalle est passé de 5,9 pour cent mille personnes à 13,7 ; en Asie du Sud-Est (s’élevant de 4,1 pour cent mille à 8,6), et en Afrique (3,1 pour cent mille en 1980 et 7,1 à présent). » Impact économique Ces disparités selon le niveau économique du pays trouvent leur source dans des inégalités lors des différentes étapes allant de la prévention de la maladie à son traitement, en passant par le diagnostic. Cela commence par l’existence ou non d’une promotion de l’hygiène de vie (habitudes alimentaires, exercice physique) afin de prévenir le développement d’un diabète de type 2 et de l’obésité qui y concourt. Promotion qui implique des approches globales associant différents domaines et non le seul secteur sanitaire. La seconde étape est le diagnostic d’un diabète. Il suppose que le test de glycémie et d’autres analyses sanguines soient disponibles au niveau des structures de santé primaires, au plus près de la population, et que les patients repérés ainsi puissent être orientés vers des structures spécialisées afin d’assurer la surveillance des différents organes que la maladie peut toucher. Une prise en charge qui doit être combinée à celle d’autres maladies qui, comme le diabète, Les coûts directs pour les systèmes de santé et les économies nationales explosent HUIT MATIÈRES Toutes les clés pour enrichir votre copie et décrocher la mention • Des fiches de cours détaillées • Des sujets commentés pas à pas • Les articles du Monde en lien avec le programme • Des conseils sur la méthodologie des épreuves En vente chez votre marchand de journaux et sur : www.lemonde.fr/boutique En coédition avec En partenariat avec « Plus d’un adulte sur trois est en surpoids et plus d’un sur dix est obèse » ÉTIENNE KRUG directeur de département à l’OMS sont non transmissibles, à commencer par les maladies cardiovasculaires. Or, « seul un pays à revenu faible ou intermédiaire sur trois indique que les établissements de soins de santé primaires sont généralement dotés des technologies les plus essentielles pour le diagnostic et la prise en charge du diabète », constate l’OMS. Si la plupart des pays déclarent avoir adopté une politique nationale de lutte contre le diabète, de réduction des facteurs de risques et d’amélioration de la prise en charge de la maladie, « dans certaines régions et certains pays à revenu plus faible, ces politiques et lignes directrices manquent de financement et ne sont pas appliquées », déplore le rapport. Une situation d’autant plus problématique que l’impact économique du diabète sera encore plus marqué dans les pays en développement. Les coûts directs pour les systèmes de santé et les économies nationales explosent : ils sont évalués annuellement à 827 milliards de dollars (726 milliards d’euros) et la Fédération internationale du diabète a calculé que le coût total des soins pour cette maladie a plus que triplé entre 2003 et 2013, à la fois du fait de l’augmentation du nombre de personnes touchées par la maladie mais aussi du coût des dépenses de prise en charge d’un diabétique. A cela s’ajoutent les conséquences économiques pour les personnes atteintes et leur entourage, qui doivent y consacrer des dépenses de leur propre poche, en augmentation elles aussi, en particulier dans les pays à plus faible revenu. A l’échelle mondiale, les coûts directs et indirects du diabète vont entraîner, entre 2011 et 2030, des pertes dans le PNB d’un total de 1 700 milliards de dollars (1 491 milliards d’euros), dont 900 milliards pour les pays à revenu élevé et 800 milliards pour ceux à revenu faible ou intermédiaire, selon une étude portant sur trente-cinq pays en développement de l’école de santé publique d’Harvard et du Forum économique mondial, publiée en 2011. p paul benkimoun S AN T É C LI MAT Cancer : une pétition réclame la baisse des prix des médicaments Plus de 120 pays signeront l’accord de Paris La Ligue contre le cancer a lancé, jeudi 7 avril, une pétition exigeant une baisse des prix des nouveaux médicaments contre le cancer et réclamant que cette problématique soit au cœur de la prochaine réunion du G7, fin mai, au Japon. « Face à l’inflation des prix pratiqués par des laboratoires pharmaceutiques enclins à optimiser leurs gains, des menaces réelles pèsent sur l’équité d’accès des patients aux traitements innovants des cancers », dénonce la Ligue, qui cite le cas du Keytruda, un traitement efficace contre le mélanome (cancer de la peau), dont le coût est estimé à plus de 100 000 euros par an et par patient. – (AFP.) Plus de 120 pays ont annoncé qu’ils signeraient, le 22 avril, à New York, l’accord de Paris sur le climat, a indiqué, mercredi 6 avril, Ségolène Royal, présidente de la conférence de l’ONU sur le climat (COP21). Le 12 décembre 2015, 195 pays se sont engagés à limiter le réchauffement climatique en deçà de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Pour entrer en vigueur, l’accord doit être ratifié par au moins 55 parties à la Convention cadre des Nations unies sur le climat, représentant au moins 55 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En France, le projet de loi de ratification doit être inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 17 mai. – (AFP.) FRANCE Emmanuel Macron monte une marche 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 | 11 Le ministre de l’économie a annoncé, mercredi 6 avril, la création d’un mouvement « ni à droite ni à gauche » C’ est la plus forte transgression du quinquennat. Mercredi 6 avril, Emmanuel Macron a profité d’une rencontre citoyenne à Amiens, la ville qui l’a vu naître, pour annoncer le lancement d’un nouveau mouvement politique baptisé En marche ! Construit à partir d’un site Internet, présenté en direct sur la plate-forme Dailymotion, ce nouveau mouvement vise à fédérer le plus largement possible, au-delà du clivage gauche-droite. En pratique, il sera possible d’adhérer à En marche !, tout en restant membre d’un parti républicain comme le PS ou LR. Objectif proclamé du ministre de l’économie, encore inconnu des Français il y a deux ans et qui joue à fond la carte de la rénovation : « Refonder par le bas, avoir des idées neuves et construire la majorité sur ces idées neuves pour le pays. » En bref, bâtir « quelque chose de nouveau ». A aucun moment de son discours, le jeune patron de Bercy n’a avancé son ambition présidentielle. « Ce n’est pas ma priorité aujourd’hui », a-t-il assuré. Mais l’ancien conseiller de François Hollande n’a pas non plus déclaré sa flamme au président de la République, préférant sans cesse mettre en avant la nécessité de « regarder le monde tel qu’il est », de mener dans le pays « un débat transparent et responsable » sur les enjeux de 2017, et de faire émerger des réponses collectives. « Il a beaucoup regardé du côté des Etats-Unis, s’est intéressé à la façon dont Obama avait réussi en 2008 à susciter une adhésion populaire hors partis », rapporte l’un de ses proches. « Il a aussi beaucoup médité sur ce qui se passe en France : nous sommes à la veille d’une recomposition politique historique, mais elle est bloquée par le système constitutionnel », ajoute un autre. D’où l’idée de l’ancien banquier d’affaires de jouer la base contre le sommet, la société civile contre le système politique. « J’adhère assez (…) Il y a quelque chose d’utile et de vertueux dans cette démarche », a commenté la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, jeudi matin. L’intervention d’Emmanuel Macron tombe à un moment particulièrement délicat pour François Hollande. Le chef de l’Etat n’a toujours pas levé le doute sur sa capacité à se représenter en 2017. Mais, à l’Elysée comme à Matignon, tout est fait pour minimiser l’affranchissement du ministre de l’économie. « Tout ce qui participe à l’action collective et gouver- Emmanuel Macron et Manuel Valls, à Cernay (Haut-Rhin), le 22 février. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE » nementale va dans le bon sens », ont commenté laconiquement mercredi soir les deux maisons. Emmanuel Macron avait, il est vrai, pris soin de prévenir le weekend dernier François Hollande et Manuel Valls de son projet. « Nous ne doutons pas que le président de la République pourra toujours compter sur lui, aujourd’hui comme demain », tenait cependant à ajouter un conseiller de l’Elysée, en rappelant le patron de Bercy à « son engagement formulé à plusieurs reprises de n’être pas candidat si le président l’est ». François Hollande peut toujours espérer, à terme, utiliser l’initiative de son ancien collaborateur pour se régénérer en 2017. En revanche, la démarche d’Emmanuel Macron gêne davantage le pre- « Macron est vu comme quelqu’un de différent, qui casse les codes » BRICE TEINTURIER directeur d’Ipsos mier ministre. Tout en répétant sa loyauté au chef de l’Etat, Manuel Valls, qui veut incarner depuis 2012 la rénovation de la gauche et se rêve en dauphin si le chef de l’Etat était empêché d’y aller, ne perd pas une occasion de marquer, lui aussi, sa singularité. Lundi soir, il a réaffirmé avec force son « vallsisme » en tenant des propos offensifs contre le salafisme, et ses proches annoncent un « événement » autour de lui en mai. Cote d’avenir insolente Emmanuel Macron a cependant été le plus rapide. Porté par des sondages flatteurs, ce même pas élu est devenu à 38 ans un phénomène politico-médiatique. Dans le livre L’Etat de l’opinion, publié chaque année par l’Institut TNSSofres, il est classé parmi les « dix faits de l’année 2015 qui feront 2017 », tant sa cote d’avenir est devenue insolente. En décembre, il se classait juste derrière Alain Juppé, avec « un profil équilibré » de soutiens : 43 % chez les sympathisants du PS, 47 % chez ceux des Républicains. « Macron est vu comme quelqu’un de différent qui casse les codes », renchérit Brice Teinturier, directeur de l’Institut Ipsos. Jeudi matin, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin, a jugé que sa démarche « va plutôt dans la bonne direction », estimant qu’il n’y a « aucune incompatibilité entre Emmanuel Macron et Alain Juppé ». Tout cela, forcément, monte un peu à la tête. D’autant que le jeune ministre est un séducteur. Un député socialiste, pourtant peu porté sur la ligne Macron, se souvient encore de son déplacement dans une usine de sa circonscription. « Tous les salariés voulaient le voir, le toucher, même ceux qui ne sont pas d’accord avec lui », témoigne cet élu qui n’avait « rien vu de tel depuis la campagne de Ségolène Royal » en 2007. Depuis plusieurs mois, le ministre s’emploie à structurer un réseau. Dans les milieux d’affaires, on ne jure que par lui – « J’aime bien l’initiative d’Emmanuel Macron, c’est rafraîchissant », a réagi le président du Medef, Pierre Gattaz, jeudi matin – à cause de son positionnement social-libéral et du mal qu’il s’est donné lorsqu’il était en poste à l’Elysée pour défendre auprès de François Hollande la politique de l’offre. C’est « [Il n’y a] aucune incompatibilité entre Emmanuel Macron et Alain Juppé » JEAN-PIERRE RAFFARIN sénateur (LR) de la Vienne d’ailleurs pour cela que Manuel Valls, avec l’aide de Jean-Pierre Jouyet, le numéro deux du « Château », avait milité pour qu’il entre au gouvernement à l’été 2014. Au début, Emmanuel Macron et Manuel Valls étaient objectivement alliés, et puis tout s’est brouillé quand le premier a commencé à affirmer sa liberté de parole, à l’été 2015. Le second l’a alors recadré publiquement à plusieurs reprises. « Valls n’avait pas le choix. Quand à l’école, l’élève surdoué commence à dire et à faire ce qu’il veut, le prof est obligé de le remettre à sa place sinon la classe devient ingérable », explique le député Malek Boutih, proche du premier ministre. Mais c’était une faute, car en le tançant, le chef du gouvernement Une initiative qui relève à la fois du symptôme et du pari ANALYSE l’initiative tient à la fois du dévoilement, du symptôme et du pari. En annonçant, mercredi 6 avril, la création de son propre mouvement politique, En marche !, Emmanuel Macron a d’abord tombé le masque : oui, le ministre de l’économie se verrait bien, un jour, président de la République. C’était jusque-là une intention qu’on lui prêtait. C’est désormais une ambition qu’il assume, même s’il se contente pour l’instant de l’exprimer sur le mode prudent de l’antiphrase, en assurant qu’être candidat à la présidentielle « n’est pas [sa] priorité aujourd’hui ». Chacun aura compris que tout est dans ce « aujourd’hui », qui suggère qu’il en sera sans doute tout autrement demain. Voilà pour le dévoilement. Le symptôme, maintenant. En d’autres temps, M. Macron n’aurait probablement pas procédé ainsi. Plutôt que de créer son propre mouvement, sans doute aurait-il cherché à prendre le contrôle d’un parti déjà existant pour en faire une écurie au service de ses ambitions. Le fait qu’il choisisse une autre voie en dit long sur l’idée qu’il se fait de celui dont il est malgré tout le plus proche, à savoir le Parti socialiste. Et sans doute a-t-il quelque raison de penser ainsi : dévitalisé, vieilli et engourdi, le PS n’apparaît plus - c’était encore le cas il y a dix ou vingt ans -, comme un lieu incontournable où tout jeune ambitieux de gauche, même d’une gauche très pâle, façon Manuel Valls, devait faire ses classes pour y mûrir ses ambitions. En signifiant que tout cela, à ses yeux, appartient au passé, M. Macron acte, à sa manière, la fin d’une époque. En creux, son geste en dit aussi beaucoup sur ce qu’est devenue la vie politique, marquée par l’affaissement des structures partisanes et la consécration d’une façon d’agir viscéralement individualiste. Comme si, désormais, la meilleure façon de peser était de s’émanciper d’un collectif. De ce point de vue, la création par M. Macron de sa propre structure s’inscrit dans une tendance plus générale. A l’instar de ce qui se passe à droite où plus une semaine ne se déroule sans une nouvelle annonce de candidature à la primaire, l’échappée solitaire du ministre de l’économie est un des symptômes de ce que le politiste Christian Le Bart, dans un essai paru en 2013, définissait comme l’avènement d’une nouvelle ère : celle de « l’égo-politique ». Le libéralisme en étendard Jusqu’où ira M. Macron ? C’est ici qu’il faut parler de pari. Car sa démarche, au vu de l’histoire politique française, n’a rien d’évident. Jusqu’à présent, rares sont ceux qui se sont risqués à porter le libéralisme en étendard. Un Alain Madelin, en son temps, s’y était évertué, mais pour finalement comprendre que le créneau n’était pas des plus porteurs. Car il en va ainsi en France depuis la fin de la monarchie de Juillet (1830-1848) : si la liberté figure en tête de la devise nationale, dans la vie politique, en revanche, elle se décline en mode mineur, reléguée au second plan derrière d’autres valeurs : à gauche, on lui préfère l’égalité ; à droite, on fait primer l’autorité. C’est donc de cette règle d’airain de notre culture politique que M. Macron souhaite aujourd’hui s’affranchir. Certains diront qu’il prend là un risque inconsi- déré, et que sa façon de procéder va à l’encontre de tout ce qu’il convient de faire pour devenir président de la République : s’appuyer sur un grand parti, revendiquer son appartenance à l’un des deux camps qui structurent la scène politique nationale et rejeter les étiquettes stigmatisantes. En misant sur son propre mouvement, en proclamant haut et fort que celui-ci n’est « ni à droite ni à gauche » et en s’appropriant le qualificatif de « libéral », il déroge aux principaux commandements sur lesquels un Mitterrand, un Chirac, un Sarkozy ou un Hollande ont jadis bâti leur stratégie de conquête du pouvoir. M. Macron, lui, veut croire que ce temps-là est révolu. Et que les Français ne sont pas, par nature, hostiles à l’idée de porter à l’Elysée un jeune ministre de l’économie aux idées libérales assumées, au style résolument décrispé et dont l’ascension s’est faite en marge des principaux partis du pays. Ce fut le pari de Valéry Giscard d’Estaing en 1974. C’est celui d’Emmanuel Macron aujourd’hui. p thomas wieder lui a transmis le sceptre de la transgression et donc du renouveau. Depuis, Manuel Valls ne dit que du bien du patron de Bercy, mais comme pour mieux souligner son isolement. « Emmanuel a une pensée originale, c’est un atout pour le gouvernement, il ne faut pas l’enfermer, mais il est différent, il n’est pas au PS, il n’a pas la culture du collectif, il faut encore qu’il apprenne », confie-t-il. Atypique à gauche L’entourage du premier ministre tente de se rassurer en expliquant que la mode Macron ne durera pas, quand la construction patiente de son destin par leur patron repose, elle, sur des bases solides. « Valls est dans un profil politique plus classique mais plus réel, il a trente ans de militantisme derrière lui et s’est frotté au suffrage universel. Macron a-t-il la patience d’une telle abnégation ? », s’interroge le sénateur Luc Carvounas. Macron comme Valls appartiennent à la deuxième gauche, celle qui part du réel pour exercer le pouvoir. Michel Rocard est leur référence commune, mais lorsqu’il dit vouloir « s’attaquer à la rente » ou « déplier les problèmes » pour tout reconstruire, Emmanuel Macron ressemble aussi au Jacques Delors des années 1960 qui tentait de faire émerger « la nouvelle société » aux côtés de Jacques Chaban-Delmas. Le ministre de l’économie n’a cependant ni la formation syndicale d’un Delors ni la formation politique d’un Rocard. Il est en réalité assez atypique à gauche. « Ce qui le caractérise, c’est qu’il entre dans tous les sujets par le biais de la liberté. C’est un libéral », constate Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès. Existe-t-il un espace politique pour cette nouvelle force ? Le chercheur Luc Rouban en doute, qui dans une récente note du Cevipof, évalue à peine 6 % la place des sociaux-libéraux dans l’électorat. C’est peut-être ce qui rassure le plus les socialistes. « Tant qu’Emmanuel Macron n’est pas candidat à la présidentielle contre un candidat soutenu par le Parti socialiste, le PS n’a rien à dire », estime son premier secrétaire, JeanChristophe Cambadélis. p bastien bonnefous et françoise fressoz 14 | france 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 La police va recenser les cas de violences policières L’IGPN a annoncé à ses directions centrales la création d’un outil statistique. Une première en France L a décision est suffisamment novatrice pour être soulignée : la police nationale va mettre en place un outil statistique afin de mesurer les violences perpétrées par ses fonctionnaires. Dans un courriel, envoyé le 1er avril à toutes les directions centrales, dont Le Monde a obtenu une copie, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) annonce que « la décision a été prise de créer un outil recensant, par convention, les blessures sérieuses, les blessures graves et les décès de particuliers, survenus à l’occasion ou à la suite de l’exercice des missions de la police nationale ». Cet outil sera géré directement par la « police des polices » et alimenté « en temps réel » par les services, « dès qu’ils seront en possession d’une incapacité totale de travail, supérieure ou égale à vingt jours, soit à la suite d’une plainte (…) soit à la suite de l’ouverture d’une enquête de police ». Le message s’accompagne d’un formulaire à remplir, d’aspect très simple. Le service concerné doit préciser, outre le lieu et la date, le contexte – maintien de l’ordre, droit commun, terrorisme –, l’arme utilisée (ou pas) et les conséquences, de la blessure au décès. L’outil « vise à établir de la transparence » et des données communicables en externe. Celles-ci permettront, ajoute l’IGPN, « de combattre l’idée trop généralement reçue que les blessures sérieuses ou graves, voire les décès, sont synonymes d’illégitimité de l’usage de la force ou des armes ». « Opacité criante » Cette innovation intervient dans un contexte particulier. Le 14 mars, la publication du rapport « L’ordre et la force » par l’ONG française de défense des droits de l’homme Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) a bénéficié d’une importante couverture médiatique. Cette étude de cent pages, centrée sur 89 cas de blessures graves survenues entre 2005 et 2015, et ayant entraîné la mort pour 26 d’entre eux, dressait un constat sé- « L’émergence des armes non létales a généré une certaine facilité d’utilisation de la force » CHRISTIAN MOUHANNA sociologue vère. Elle épinglait notamment « l’opacité criante » des autorités « qui ne communiquent absolument pas sur le nombre de personnes blessées ou tuées dans le cadre d’opérations de police ou de gendarmerie ». Les nombreux affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, qui ont émaillé les mobilisations contre la loi sur le code du travail, ont continué de mettre sous tension le ministère de l’intérieur. Plusieurs vidéos faisant état de violences policières, le jeudi 24 mars aux abords du lycée Henri-Bergson, dans le 19e arrondissement de Paris, ont été largement relayées sur les réseaux sociaux. A la demande du parquet et à la suite du dépôt de trois plaintes et de deux mains courantes par des lycéens, quatre enquêtes préliminaires ont été confiées à l’IGPN. L’une d’elles concerne des violences policières qui auraient été commises sur Steven (le prénom a été modifié), lors de sa garde à vue au commissariat du 19e. L’adolescent de 17 ans – lui-même mis en examen pour outrage, rébellion et violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique – explique avoir été insulté et frappé. A tel point qu’il a perdu connaissance et que des sapeurs-pompiers ont dû être dépêchés pour le ranimer. Selon nos informations, leur rapport d’intervention a été remis à l’IGPN. Une première enquête de l’IGPN a d’ores et déjà abouti au renvoi d’un gardien de la paix devant le tribunal correctionnel. Il sera jugé en mai pour répondre des faits de Lors d’une manifestation contre la « loi travail » à Paris, le 24 mars. FRANÇOIS MORI/AP « violences par personne dépositaire de l’autorité publique ». Ce membre d’une brigade de police secours du 19e était apparu sur une vidéo. Il y portait un coup brutal à un lycéen de 15 ans pourtant déjà immobilisé par deux autres policiers. Pour le lycéen, cela s’est soldé par une fracture du nez et six jours d’interruption totale de travail. Rôle croissant de la vidéo Dès la diffusion de la vidéo, le 24 mars, le ministre de l’intérieur s’était dit « choqué » par ces images. Signe que les autorités souhaitent jouer la carte de l’apaisement : samedi 2 avril, Bernard Cazeneuve et le préfet de police de Paris, Michel Cadot, ont reçu, selon nos informations, en personne, place Beauvau, le lycéen et son père. Une volonté à interpréter à la lu- mière d’une mobilisation sociale qui continue d’être le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. A la lumière, aussi, du rôle croissant de la vidéo dans la dénonciation et la prise de conscience des violences policières. A l’aune, enfin, d’un quinquennat dont le bilan en la matière ne reluit pas. « Il est dans la parfaite continuité du précédent, estime Aline Daillère, auteure du rapport de l’ACAT. L’augmentation de l’usage des armes dites “non létales” mais qui mutilent est continue. Une partie de la population attendait certainement autre chose. » Le sociologue Christian Mouhanna renchérit : « Le bilan est mauvais, surtout si on regarde les réflexions menées par le Parti socialiste avant d’accéder au pouvoir, notamment sur le rétablissement de la police de proximité. On peut seulement dire qu’il y a un peu moins d’hystérie sur les chiffres. » Si l’on s’intéresse aux violences policières sur le long terme, « on assiste plutôt à une baisse, reconnaît Christian Mouhanna. Mais l’émergence des armes non létales a paradoxalement généré une certaine facilité d’utilisation de la force. Et on peut s’interroger sur l’évolution du maintien de l’ordre : avant la mort de Rémi Fraisse [le jeune militant écologiste contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), décédé le 26 octobre 2014], le dernier décès au cours d’une manifestation était Malik Oussekine, en 1986 ». La volonté de publier des chiffres peut s’avérer une opération gagnante. Cet effort de transparence s’inscrit dans la nouvelle direction prise par l’IGPN, depuis qu’elle a été confiée, en septembre 2012, à Marie-France Monéger. La montée en puissance de l’institution, auparavant considérée comme une sorte de placard, porte sa signature. La gestion proactive de plusieurs affaires de corruption, la possibilité pour les particuliers de saisir directement l’IGPN ou encore la tenue, depuis 2013, de conférences de presse annuelles présentant le rapport d’activité ont relancé l’Inspection. « Il y a une évolution vers plus de transparence, aussi lente et imparfaite soit elle », souligne le sociologue Cédric Moreau de Bellaing. « Si des chiffres sont publiés, il faudra être méfiant quant à la façon dont la police les fait parler », prévient toutefois M. Mouhanna. p julia pascual L’Elysée et Matignon préoccupés par la persistance des manifestations de jeunes Le gouvernement est perplexe face au mouvement Nuit debout L’ En vente chez votre marchand de journaux ou commandez sur www.marianne.net exécutif a-t-il pris l’exacte mesure de la protestation de la jeunesse, sous toutes ses formes ? Il n’est pas certain que la voie choisie, somme toute classique, et présentée comme celle de « l’écoute » et du « dialogue », suffise à apaiser celle-ci. Après que la mobilisation a semblé quelque peu décroître, mardi 5 avril, au regard des précédentes journées de manifestations, le gouvernement peut certes espérer une issue. Mais les tensions persistantes en marge des cortèges, et surtout le développement du mouvement Nuit debout, à Paris comme en province, sont vus comme de sérieuses menaces par le chef de l’Etat. « On ne jauge la mobilisation pas au sens quantitatif du terme, explique-t-on à l’Elysée. Mais quand les jeunes se mobilisent et s’expriment, quel que soit leur nombre, on y prête toujours une oreille attentive, car la jeunesse est au cœur du quinquennat de François Hollande. On se dit qu’il faut toujours respecter, écouter, dialoguer. » Ce que se sont employés à faire les ministres de l’éducation nationale, de la jeunesse et du travail, Najat Vallaud-Belkacem, Patrick Kanner et Myriam El Khomri, en recevant tour à tour l’UNEF, la FAGE et les organisations lycéennes (SGL, UNL, FIDL) et de jeunesse (MRJC, JOC). M. Hollande l’a rappelé, mercredi, lors du conseil des ministres : « Il faut que le gouvernement dialogue avec les jeunes et que les manifestations se passent bien, ce qui est le cas dans l’ensemble », a rappelé le président, qui avait fait passer au ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, après la diffusion d’une vidéo montrant un policier frappant un lycéen à côté du lycée parisien Bergson (19e arrondissement), le message de la nécessité d’une sanction exemplaire. « Tout pour plaire » M. Hollande a également exhorté ses ministres à faire de la pédagogie : « C’est une loi qui est aussi faite pour les droits des jeunes à travers la création du compte personnel d’activité, des droits qui les suivront toute leur vie », a-t-il estimé. Le gouvernement demeure cependant quelque peu perplexe face au mouvement Nuit debout, installé depuis le 31 mars place de la République, à Paris, et gagnant peu à peu les grandes villes françaises. Cette mobilisation d’un genre nouveau, inspirée des « indignés » espagnols et amplifié par les réseaux sociaux, « a tout pour plaire », diagnostique un haut dirigeant du PS. « C’est un lieu de débats, c’est nouveau et ça casse les politiques traditionnels. Cela participe des formes nouvelles de mobilisation. Mais il est trop tôt pour savoir si cela peut avoir un débouché politique. A chaque fois que ce type de mouvement a cherché à s’organiser par le passé, il s’est autodétruit. » Un proche de Manuel Valls ne dit pas autre chose : « Ça remplit un vide, c’est le signe de l’émiettement du débat politique et démocratique. Pas de leader, pas de mot d’ordre : ça peut mobiliser, mais sans débouché politique identifié. » Toujours est-il qu’après quatre ans de calme sur ce front-là, à l’exception de la colère qu’avait suscitée chez les étudiants et lycéens l’expulsion vers le Kosovo de Leonarda Dibrani, en octobre 2013, cette grogne contredit fâcheusement le thème de la « priorité à la jeunesse », dont M. Hollande avait fait le cœur de sa campagne en 2012. Les organisations de jeunesse continuent à exiger des mesures concrètes contre la « précarité des jeunes », l’UNEF appelant à maintenir la mobilisation. Mais l’Elysée nie en bloc : « Nous avons fait énormément pour la jeunesse à travers l’éducation, l’école primaire et maternelle, le collège, les bourses, l’emploi des jeunes, la COP21, la garantie jeunes, afin de préparer avec eux le monde de demain. » « On a fait beaucoup, avec 250 000 emplois d’avenir, la garantie jeune, le développement du service civique, la garantie loyer… C’est une liste à la Prévert », indique M. Kanner, qui évoque « de nouveaux chantiers » sur les « conditions de vie des jeunes, l’extension de la garantie logement, l’accès aux soins sur les jeunes en rupture, l’information sur les droits, l’apprentissage ». p Des mesures pourraient être annoncées par M. Valls dans les prochains jours. M. Hollande, lui, « n’a pas prévu d’expression spécifique sur ce sujet », indique l’Elysée, mais la jeunesse devrait constituer « l’un des thèmes principaux » de son émission sur France 2, le 14 avril. p david revault d’allonnes france | 15 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Les écoles confessionnelles hors contrat dans le viseur de l’éducation nationale Le rétropédalage d’un évêque sur la pédophilie Vingt inspections surprises ont relevé principalement des faiblesses pédagogiques A la radio, mardi 5avril, Mgr Lalanne avait évoqué un «mal» plutôt qu’un «péché» F C’ aut-il se méfier des écoles hors contrat ? « Il ne faut plus en faire un angle mort », répondait-on, mercredi, au cabinet de la ministre de l’éducation. Ce 6 avril au matin, Najat Vallaud-Belkacem a braqué les projecteurs sur les 300 établissements confessionnels (sur 1 300 structures hors contrat) recensés en France, et parmi eux, sur la quarantaine d’écoles se revendiquant comme musulmanes, en déclarant sur France 2 : « Je me demande s’il n’est pas venu le temps, compte tenu des risques de radicalisation auxquels nous sommes confrontés, de passer peut-être d’un système de déclaration [pour ouvrir ces écoles] à un système de contrôle a priori, c’est-à-dire d’autorisation. » Au lendemain de la tirade de Manuel Valls sur le salafisme, et alors que plusieurs conceptions de la laïcité s’affrontent dans le débat public, faut-il voir là l’« alignement » d’une institution, l’éducation nationale, que la droite dénonce comme « laxiste », sur une « ligne » plus dure défendue par Matignon ? « On n’est pas dans la suspicion, encore moins dans la stigmatisation, mais on ne veut pas non plus être les ravis de la classe », répond-on rue de Grenelle, en soulignant que ce projet de « cadrage accru » a émergé à l’automne 2014. Bien avant la série d’attentats, en somme. « Cette vigilance, que le contexte actuel rend plus légitime encore, porte sur toutes les écoles confessionnelles hors contrat, musulmanes, catholiques, évangéliques, protestantes, juives », martèle-t-on dans l’entourage de la ministre, en réponse sans doute à la « une » du Figaro mercredi, titrée « Les écoles musulmanes inquiètent le gouvernement ». « On craint la dérive sectaire, mais ce sont des problèmes d’ordre pédagogique qui se posent » PATRICK ROUMAGNAC porte-parole du SIEN-UNSA Pour justifier ce tour de vis – « à inscrire dans la loi dès que les arbitrages interministériels seront rendus » –, une série d’inspections surprises ont été menées, entre novembre 2015 et janvier 2016, dans une vingtaine d’établissements signalés comme problématiques. Vingt structures – dont une dizaine de musulmanes – ont fait l’objet de « visites renforcées » dans sept académies. Verdict : huit d’entre elles (pas toutes musulmanes), si elles n’infléchissent pas leur niveau, leurs pratiques, pourraient être fermées après une deuxième série d’inspections… qui vient de démarrer. Quelles pratiques ? Les rapports d’inspection, s’ils ne pointent pas de risques de radicalisation, insistent sur les faiblesses pédagogiques et sur les limites posées à la liberté de penser des élèves. « Les apprentissages scolaires mais aussi l’émancipation des enfants y semblent très aléatoires, résume un conseiller ministériel. Des enseignements – sciences, langues, EPS… – peuvent être très lacunaires. Il ne faut ni le surinterpréter ni le minorer. » C’est telle école où, « malgré un projet qui se veut ambitieux, l’enseignement est jugé inadapté ou « Promotion El Khomri » pour la CGT et FO V ue la concomitance de ces nominations avec la contestation que mènent la CGT et FO contre la « loi travail », on pourrait l’appeler « la promotion El Khomri ». Deux dirigeants, actuel et ancien, de ces syndicats « contestataires » vont être nommés par le gouvernement à des postes à responsabilité. Prévues depuis plusieurs mois, ces nominations vont tomber à pic. Dans les prochains jours, Thierry Lepaon, ancien secrétaire général de la CGT (2013-2015), devrait prendre la présidence d’une nouvelle structure destinée à se substituer à l’actuelle Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Stéphane Lardy, secrétaire confédéral de FO, devrait être nommé, sans doute au conseil des ministres du 13 avril, à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Le gouvernement a déjà traité la reconversion de syndicalistes. En janvier 2013, François Chérèque, ancien secrétaire général de la CFDT (2002-2012), avait été nommé à l’IGAS, où il avait été chargé de suivre le plan de lutte contre la pauvreté. « Cela ne donne pas une image d’indépendance syndiTHIERRY LEPAON cale », avait raillé Jean-Claude Mailly, ET STÉPHANE LARDY le numéro un de FO. Obligé de démissionner, le 7 janVONT ÊTRE NOMMÉS vier 2015, à la suite d’affaires le mettant en cause, comme des travaux À DES POSTES À dans son logement de fonction, RESPONSABILITÉ PAR M. Lepaon restait salarié de la CGT et occupait l’appartement incriminé à LE GOUVERNEMENT Vincennes (Val-de-Marne). Il avait fait connaître très vite sa disponibilité pour s’investir dans la lutte contre l’illettrisme, sujet sur lequel il avait présenté un rapport, en 1996, au Conseil économique et social de Basse-Normandie. Son successeur, Philippe Martinez, voulait que son « recasage », à un poste rémunéré intervienne avant l’ouverture du congrès de la CGT, le 18 avril, à Marseille. Entré au bureau confédéral de FO en 2007, M. Lardy, venu de l’agroalimentaire, avait en charge l’emploi, l’assurance-chômage et la formation professionnelle. Réputé pour ses talents et compétences de négociateur, il ne cachait ni son réformisme ni son appartenance au PS. Son nom avait circulé pour succéder à M. Mailly, en 2018, mais c’est Pascal Pavageau qui, aujourd’hui, tient la corde. Le 13 avril, le « parlement » de FO désignera son remplaçant, qui devrait être Michel Beaugas, venu aussi de l’agroalimentaire. Et il validera une nouvelle « grève interprofessionnelle », déjà fixée au 28 avril, contre la loi El Khomri… p michel noblecourt insuffisant ». Telle autre où en dépit d’« enfants souriants », les enseignements – notamment de langue arabe – ont semblé de piètre qualité, voire obsolètes. « La bonne volonté des personnels rencontrés relève de l’affichage », conclut les inspecteurs. Des conclusions peu éloignées, somme toute, de celles du SIENUNSA, principal syndicat d’inspecteurs. « On craint souvent la dérive sectaire, mais ce sont des problèmes d’ordre pédagogique qui se posent, explique Patrick Roumagnac, son porte-parole. L’inspecteur revient tous les deux, trois ans. Mais est-il à même d’identifier des signes de radicalisation ? J’en doute. » Pour M. Roumagnac, ce risque est plutôt à rechercher dans l’« école à la maison » qui, de source ministérielle, concernait 18 000 enfants en 2011. « Une école musulmane qui cherche à ouvrir ses portes doit montrer patte blanche », dit-il. « P as d’objection » Makhlouf Mamèche, président de la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman, n’accueille pas défavorablement le projet de la ministre : « Dans la mesure où les nouvelles dispositions concerneraient tout le monde et pas seulement les établissements musulmans, je n’ai pas d’objection. L’autorisation préalable peut-être une démarche plus claire. » Du côté des enseignants du public, le SE-UNSA s’en réjouit. « Après avoir trop longtemps traité ce sujet comme quantité négligeable – et c’est vrai qu’il ne concerne que très peu d’élèves –, il n’est pas absurde, dans la société qui est la nôtre, de poser un cadre », affirme son porte-parole Christian Chevalier. Quel cadre ? « La loi édicterait des motifs pour lesquels l’Etat peut refuser une ouverture d’école, avance-t-on rue de Grenelle. L’hygiène, la salubrité, mais aussi la qualité pédagogique, la capacité à atteindre le socle commun, le respect des valeurs de la République. » Rien à voir avec la simple déclaration d’ouverture qui, à ce jour, doit être faite en mairie et auprès des services académiques. Une petite révolution ? « Une régression historique », s’énerve l’ancien recteur Bernard Toulemonde, rappelant que « la liberté de l’enseignement est une longue conquête du XIXe siècle. Aller plus loin, précisément aujourd’hui, n’est-ce pas pointer du doigt les musulmans ? », interroge ce juriste. Réaction tout aussi critique, mais sur un autre registre, d’Anne Coffinier, de la Fondation pour l’école qui défend le secteur hors contrat et juge le projet « liberticide et irréaliste ». « Ce qui compte, c’est la réalité du contrôle sur le terrain. Pas de changer les textes de lois », ajoute-t-elle. Ce secteur fait-il seulement école ? 56 000 élèves y sont recensés, 4 000 à 5 000 dans des structures musulmanes. Une goutte d’eau… rapportée aux 12 millions d’élèves en France. « Globalement, on n’enregistre pas de hausse, on a des ouvertures comme des fermetures d’écoles, commente-t-on au ministère. Côté musulmans, une offre tend à se développer sans qu’on sache si elle parvient à se concrétiser ou si les structures tiendront cinq ans sans financement de l’Etat » – les cinq années requises avant la possibilité de passer « sous contrat ». p mattea battaglia est Jeanne, « une vieille dame », qui, l’une des premières, s’est indignée. Cette auditrice de la radio catholique RCF venait d’entendre, mardi 5 avril au matin, l’un des invités de l’antenne, Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise et responsable de la cellule de veille sur la pédophilie de l’épiscopat français, affirmer que la pédophilie est à n’en pas douter « un mal », mais refuser de dire que c’est « un péché » . « Il y a un clivage de personnalité [chez les pédophiles], et souvent la partie saine n’a pas la conscience de ce que fait l’autre partie. (…) Quand on parle de péché, il faut reconnaître le mal qui est accompli. Et il faut être capable de le combattre. (…) Je ne sais pas si on peut parler de péché à proprement parler », a-t-il expliqué. Jeanne n’a pas accepté ce distinguo et l’a dit à l’antenne : « Il y a des décennies, on nous disait au catéchisme que la masturbation, c’était l’enfer, un péché mortel, la luxure, l’un des péchés capitaux. Moi je vous dis : [la pédophilie], c’est un péché grave car on met toute une vie à s’en remettre. » D’autres auditeurs ont abondé dans son sens, obligeant Mgr Lalanne à s’expliquer à plusieurs reprises. « C’est un mal profond, a-t-il reconnu. Est-ce pécher, je ne sais pas, ça peut être différent selon chacun. (…) Culpabilité et péché, ce n’est pas du même ordre. C’est un acte objectivement très grave. La difficulté est : quelle conscience de ce mal a la personne, comment elle s’en sent responsable ? » Mercredi, l’incompréhension des auditeurs s’est muée en « très vive émotion » chez les anciens scouts sexuellement agressés dans leur enfance par le Père Ber- « Une monstruosité » La réticence de Mgr Lalanne à appliquer la notion de péché à des actes pédophiles était d’autant plus étrange que le pape Jean Paul II, en 2002, avait qualifié la pédophilie de « péché épouvantable », que Benoît XVI avait évoqué les « péchés de l’Eglise » et que François a parlé à plusieurs reprises de « péché grave » et de « monstruosité ». Avec la pédophilie, reconnaît Eric de Moulins-Beaufort, évêque auxiliaire de Paris et président de la commission doctrinale de l’épiscopat, « on est de manière évidente dans l’ordre du péché ». Dans la doctrine chrétienne, souligne le prélat, le péché est « une offense à Dieu » qui suppose « une notion de liberté dans ce que l’on fait ». En ce sens, « la gravité d’un péché peut être variable selon des critères que l’on retrouve d’ailleurs dans le droit profane », comme la préméditation, la compulsion, l’altération du discernement… Mais, ajoute-t-il, comment un pédophile pourrait-il n’avoir aucune part de volonté personnelle dans ses actes ? p cécile chambraud nard P., aumônier du groupe SaintLuc, près de Lyon, et dont certains accusent le diocèse de l’avoir laissé au contact d’enfants. L’association La Parole libérée, fondée par certains d’entre eux, a dénoncé « la maladresse et l’amateurisme » de « la communication de l’Eglise de France » sur ce sujet. Devant l’émoi déclenché, l’évêque a dû clarifier ses propos mercredi soir. « La pédophilie, dans tous les cas, est un péché objectivement grave, un crime atroce qui offense Dieu et blesse la dignité de la personne humaine créée à son image », a-t-il souligné. - CESSATIONS DE GARANTIE LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que les garanties financières dont bénéficiait: SARL GODO 17 place Aimé Gassier 04400 BARCELONNETTE SIREN : 450 246 715 depuis le 12 août 2004 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLE ET FONDS DE COMMERCE Et depuis le 23 août 2004 pour ses activités de : de GESTION IMMOBILIERE cesseront de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SARL GODO. LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que la garantie financière dont bénéficiait: J 2 M-REAL ESTATE SARL 23 Avenue Georges Brassens 59118 WAMBRECHIES SIREN : 503 934 838 depuis le 14 mai 2008 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLE ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SARL J 2 M-REAL ESTATE. LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que la garantie financière dont bénéficiait: A.A.A. CABINET IRIS SARL 27 Ter Avenue de la République 37300 JOUÉ LES TOURS SIREN : 387 570 179 depuis le 1er janvier 2004 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLE ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SARL A.A.A. CABINET IRIS. LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que la garantie financière dont bénéficiait: ARAGO IMMOBILIER SARL 14 Bd Arago 66600 RIVESALTES SIREN : 351 575 717 depuis le 1er janvier 2004 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLE ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SARL ARAGO IMMOBILIER. LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que la garantie financière dont bénéficiait: CESSION & CONSEIL SAS 18 rue de Montreuil 75011 PARIS SIREN : 524 117 678 depuis le 03 août 2010 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLE ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SAS CESSION & CONSEIL. LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que, la garantie financière dont bénéficiait la : L’EURL DABADIE IMMOBILIER 3 rue Gassiot 64000 PAU RCS : 443 057 047 depuis le 01 Janvier 2010 pour son activité de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de L’EURL DABADIE IMMOBILIER LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que, la garantie financière dont bénéficiait la : SAS ACTION IMMOBILIER 25 quai de la République 89000 AUXERRE RCS: 385 314 828 depuis le 01 Octobre 2009 pour ses activités de : GESTION IMMOBILIERE depuis le 01 Janvier 2007 pour ses activités de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES ET FONDS DE COMMERCE AVEC PERCEPTION DE FONDS cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de la SAS ACTION IMMOBILIER LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET D’APPLICATION N° 72-678 DU 20 JUILLET 1972 - ARTICLES 44 QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS NANTERRE 414 108 708), succursale de QBE Insurance (Europe) Limited, Plantation Place dont le siège social est à 30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD, fait savoir que, la garantie financière dont bénéficiait : Madame Danielle THIBAUD Place de la Mairie 17450 FOURAS RCS : 408 237 279 depuis le 01 Janvier 2004 pour son activité de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES ET FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication du présent avis. Les créances éventuelles se rapportant à ces opérations devront être produites dans les trois mois de cette insertion à l’adresse de l’Etablissement garant sis Cœur Défense – Tour A – 110 esplanade du Général de Gaulle – 92931 LA DEFENSE CEDEX. Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement ou du non-paiement des sommes dues et ne peut en aucune façon mettre en cause la solvabilité ou l’honorabilité de Madame Danielle THIBAUD 16 | enquête 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Ali Al-Rufaï, 27 ans, et sa sœur Maryam, 19 ans, dans la cour de la maison familiale, à Misrata. SAMUEL GRATACAP POUR « LE MONDE » Les horizons rétrécis de Misrata frédéric bobin misrata (libye) - envoyé spécial I l fait bon en ce soir de janvier, sous la lune de Misrata. Dans la cour carrelée, la famille Al-Rufaï a tiré une table et des chaises en plastique. Un sarment de vigne se tord sur la tonnelle. Etrange quiétude. Au cœur de cette Libye démantibulée, la courette est comme une niche irréelle, un havre inattendu, enclos de résistance opiniâtre face au chaos. Ici, on parle toujours de « paix » et de « démocratie » – plus que jamais, même. On veut montrer au visiteur que « le peuple libyen n’est pas étrange », qu’il est « un peuple comme tout le monde ». Sur la nappe en damier rouge et blanc on a d’abord servi du café et des biscuits au chocolat. Puis la pizza est arrivée. Au loin, l’écho de détonations fait soudain sursauter : « Ne vous inquiétez pas, ce ne sont que des pétards ! » Que craindre, en effet, dans la nuit de Misrata embaumant le romarin ? La famille Al-Rufaï est assez typique de cette moyenne bourgeoisie de la grande métropole portuaire de la Libye de l’Ouest, à 200 km de la capitale Tripoli. Il y a le père Mohamed, juge ; la mère Fawzia, enseignante ; le fils aîné, Ali, avocat ; son frère cadet, Farouk, cameraman pour la télévision ; et la petite sœur Maryam, fraîchement diplômée de littérature anglaise. La famille est unie comme un roc, idées larges et patriotisme chevillé aux cœurs. L’exil ? Il n’en est pas question, malgré les frustrations, les espoirs trahis et cette guerre qui n’en finit pas de sévir alentour. « On restera ici comme on est resté durant la répression de Kadhafi, assure Fawzia. Ça ne peut pas être pire qu’à l’époque : quatre mois de disette, privés de gaz et d’électricité. Les gens se cachaient, se terraient. » On a beau faire, dans ce Misrata post-Kadhafi, on peut difficilement éluder cette blessure originelle : le siège de la cité par les forces du Guide, qui fut une véritable boucherie, de février à mai 2011. La révolution libyenne, l’un de ces « printemps » qui balayaient cette année-là le monde arabe, donnait alors lieu à de rageuses batailles. La rue de Tripoli, l’artère centrale qui traverse Misrata, en porte toujours les stigmates – façades pulvérisées, étoilées d’impacts –, laissée en l’état comme pour entretenir le culte du martyre. Cinq ans après la révolution, dans une Libye en proie aux milices et au déclin économique, les Al-Rufaï, une famille ordinaire de la grande ville portuaire, font le compte de leurs illusions perdues Singulier accident de l’Histoire. Rien n’avait préparé cette ville de marchands prospères, liés à Malte, à l’Italie et surtout à la Turquie par des siècles d’échanges, à entrer dans la légende des révolutions. Et pourtant, face aux canons de Kadhafi, les négociants se sont faits miliciens. Avant de châtier avec une brutalité extrême, ivres de vengeance, leurs persécuteurs d’hier, kadhafistes pourchassés qui n’auront guère droit à leur pitié. L’INDISCIPLINE GAGNE DANS LES CLASSES Cinq ans déjà. Cinq ans après le début du soulèvement, qui précipita une campagne de raids aériens de l’OTAN à laquelle le régime de Kadhafi ne survécut pas, on sent sourdre le désenchantement. Les brigades « révolutionnaires » ont fragmenté le pays en fiefs rivaux, ouvrant des brèches dans lesquelles l’organisation Etat islamique (EI) s’engouffre. A Misrata, le dépit est profond. La ferveur révolutionnaire a cédé la place à un puissant désir de paix. La famille Al-Rufaï fait partie de ceux qui appellent de leurs vœux une politique d’« union nationale » sous supervision des Nations unies. Celle, justement, que doit mettre en œuvre Faïez Sarraj, le nouveau premier ministre, arrivé mercredi 30 mars à Tripoli à bord d’un navire militaire. L’accueil lui a été plutôt favorable, à Misrata comme à Tripoli. « Ce gouvernement d’union permettra de sauver la Libye, veut croire Mohamed Al-Rufaï. La démocratie, c’est pour tout le monde, pas seulement pour l’Occident. » Les forces hostiles à cette paix onusienne n’ont toutefois pas désarmé et elles conservent leur capacité de nuisance. En attendant l’installation effective et les premières réalisations de ce nouveau gouvernement, la vie suit son cours. Un quotidien à la fois banal et tourmenté. Mohamed Al-Rufaï est magistrat à la cour d’appel de Misrata. Ici les institutions conti- « JE REGARDE MA SOCIÉTÉ AVEC COLÈRE. JE NE PEUX MÊME PAS SORTIR PRENDRE UN CAFÉ AVEC DES AMIES, VIVRE UNE VIE D’ÊTRE HUMAIN NORMAL » MARYAM AL-RUFAÏ 19 ans nuent de fonctionner cahin-caha. Si on se bat à l’extérieur de la cité – Syrte, contrôlée par l’EI, n’est qu’à 230 km à l’est –, le cœur de Misrata est à l’abri. Un privilège dû à une forte cohésion, qui puise dans la mémoire du martyre partagé. Ce soir, dans la courette, le père de famille a enfilé une djellaba mauve. Sa grande passion est l’astrologie, mais c’est le code civil qui meuble ses journées. La guerre n’est jamais loin des dossiers qu’il traite. Ainsi du cas d’une médecin dont l’employeur, un hôpital, ne lui avait plus versé de salaire durant trois ans en raison de son absence prolongée – elle avait dû quitter Misrata au plus fort des combats pour se replier dans son village. « La loi libyenne prévoit qu’une absence du travail peut être justifiée par une situation d’urgence », commente simplement le juge. Et l’« urgence » n’a pas épargné la Libye toutes ces années durant. La docteur a donc obtenu gain de cause et récupéré ses arriérés de salaires. « C’est la loi », tranche Mohamed Al-Rufaï. Les salaires non versés sont désormais la règle partout en Libye, à l’heure du déclin économique. Mais ici, à Misrata, où l’on s’enorgueillit d’être une exception, le tribunal s’efforce de tenir bon dans la tourmente. A l’école, c’est une tout autre affaire. Fawzia, la mère, foulard noir serré autour de la tête, est une enseignante assez accablée par le climat ambiant. L’indiscipline gagne dans les classes, raconte-t-elle. Quand des élèves chahuteurs se font réprimander, il n’est pas rare que l’un d’eux nargue l’autorité au cri de « Libye libre », slogan tant de fois entendu dans le feu de l’insurrection. Et, lorsqu’un élève est épinglé dans un bulletin, il arrive qu’un père vexé fasse irruption à la sortie des cours et menace : « Je vais détruire l’école avec ma milice ! » « Dans ces conditions, soupire Fawzia, le niveau de l’enseignement chute… » « COMME UNE MORTE » Cet air toxique pèse encore plus sur Maryam, la petite dernière de la famille, âgée de 19 ans. Dans la courette, sous la lune, elle caresse le chat lové sur ses genoux. Elle a choisi le violet comme couleur de son foulard, cette teinte de l’entre-deux, ni claire ni sombre, reflet d’un appétit de vie qui se fait discret. Elle parle l’anglais avec un accent américain, qu’elle a appris sur Internet en visionnant des séries. Et elle rêve tout haut de devenir interprète, d’explorer le grand large. Y parviendra- t-elle un jour ? Dans l’immédiat, elle doit composer avec un environnement social qui l’asphyxie. Il y a de la révolte dans son timbre quand elle clame : « Je reste à la maison comme une morte. » Et dans cette complainte : « La société vous juge jusque dans l’air que vous respirez. » Oh, bien sûr, Maryam s’estime « chanceuse » avec sa « famille libérale ». Mais cela ne lui suffit pas. Dès qu’elle se hasarde dans une rue de Misrata, le culot de jeunes mâles à l’affût, sûrs de leur bon droit, conforté par la culture milicienne, l’exaspère. Au volant de la voiture de la famille, même avec sa mère à ses côtés, elle se sent en état de siège. « Des garçons nous dévisagent et nous interpellent aux carrefours, peste-t-elle. Certains même provoquent un accrochage juste pour nous forcer à lier connaissance ! » La jeune fille étouffe sous ce « poids », cette injonction sociale à rester confinée entre quatre murs. « Je regarde ma société avec colère, grince-t-elle. Je ne peux même pas sortir prendre un café avec des amies, vivre une vie d’être humain normal. » Elle n’en peut plus, dit-elle, d’être une « morte ». EFFONDREMENT DU DINAR La Libye d’aujourd’hui, c’est bien cet horizon qui se rétrécit, cet ordinaire désaccordé, ces liens qui se disloquent. Le grand-frère Ali, 27 ans, nuance de blond dans les cheveux, l’observe aux premières loges, cette fêlure de la guerre. Avocat, il a à traiter des affaires de compensations financières pour morts ou blessés au combat, de divorces qui grimpent, car de nombreux couples ne résistent pas aux fractures politiques. « Les différences d’opinion peuvent déchirer les familles », dit-il. Lui aussi rêve de se frotter au monde. Il avait entamé des études de droit en Grande-Bretagne, à Liverpool, mais elles ont été interrompues à cause du chaos libyen. Il veut les reprendre. Il sait les obstacles qui l’attendent. Les ambassades étrangères en Libye s’étant relocalisées dans la Tunisie voisine, il lui faudra aller quérir un visa à Tunis, où les visiteurs libyens, suspects d’être des « terroristes », ne sont pas toujours les bienvenus. Et la note s’annonce salée avec l’effondrement du cours du dinar libyen, le gros souci du moment. Autour d’Ali, on ne parle que de ça, de cette dépréciation qui mine une économie fondée sur l’import-export. Un ami entrepreneur, qui achetait en Turquie des vêtements et des chaussures, a dû fermer boutique. Un fait banal qui ajoute à la déchirure du quotidien. Société de classe moyenne aux revenus garantis par la rente pétrolière sous Kadhafi, la Libye renoue avec une précarité sociale qui semblait appartenir au passé. Farouk, 24 ans, aimerait bien s’exiler, le temps d’apprendre des langues étrangères. « Je suis comme dans une prison ici », grince le frère cadet. Cameraman dans une chaîne de télévision locale, il parvient à gagner sa vie. Mais tout est si confiné, ici à Misrata. Durant l’insurrection contre Kadhafi, le jeune homme a vu des corps tomber autour de lui. Il pensait que cela cesserait avec la liberté conquise ; mais cela continue. Les causes sont désormais plus obscures : il n’y a plus guère d’idéaux, comme sous la mitraille kadhafiste, juste une culture de l’arme au poing qui se suffit à elle-même et se nourrit du dérèglement des choses. Quelques mois plus tôt, un de ses meilleurs amis est mort criblé de balles sur un parking, une ténébreuse dispute qui a mal tourné. Plus récemment, entre les dunes qui moutonnent le long de la plage, il a aperçu un cadavre qu’on extrayait du coffre d’un véhicule. Farouk aime pourtant offrir son visage encore poupin au vent du littoral avec sa bande de copains, respirer les rafales salées qui nettoient l’âme. Mais si la plage elle-même se met à sentir la mort, où aller ? Il lui reste toujours le billard d’un bar du centre-ville, ce tapis rouge sous une grosse lampe blafarde suspendue au plafond. Ou alors la lecture de Paulo Coelho, l’auteur de L’Alchimiste, qui apaise les douleurs de son « rêve évanoui ». Quand on quitte la famille Al-Rufaï et l’écho de leur Libye exténuée mais résistante, l’espoir intact, le bouquet de romarin dans la courette est comme doré par la lune de Misrata. p disparitions & carnet | 17 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Joe Medicine Crow Ng Ectpgv Xqu itcpfu fixfipgogpvu Dernier chef de guerre des Indiens des plaines Pckuucpegu. dcrv‒ogu. hkcp›cknngu. octkcigu Cxku fg ffieflu. tgogtekgogpvu. oguugu. eqpfqnficpegu Eqnnqswgu. eqphfitgpegu. rqtvgu/qwxgtvgu. ukipcvwtgu Uqwvgpcpegu fg ofioqktg. vjflugu. JFT Gzrqukvkqpu. xgtpkuucigu Rqwt vqwvg kphqtocvkqp < 23 79 4: 4: 4: 23 79 4: 43 58 ectpgvBorwdnkekvg0ht AU CARNET DU «MONDE» Décès Anne-Marie, sa femme, Nassim et Malik, ses enfants, Alexandra et Aurélie, ses belles-illes, Tommy, Louis, Jules et Rémi, ses petits-enfants, Yamena et Ratiba, ses sœurs Ainsi que Mohammed et Miloud, ses frères, Ses belles-sœurs, beaux-frères, Amis et proches parents, ont la tristesse d’annoncer le décès du docteur Abderrahmane BELKAïD, En 2009. J. SCOTT en son domicile à Lardy (France), le vendredi 25 mars 2016. APPLEWHITE/AP R encontrer Joe Medicine Crow, selon l’historien de l’Ouest américain Herman Viola, revenait à « serrer la main au XIXe siècle », celui d’une conquête douloureuse marquée par de nombreuses tragédies indiennes. Cette figure de la nation apsaalooke, baptisée « Crow » par les colonisateurs, est mort à l’âge de 102 ans, après avoir été sa vie durant un passeur entre deux cultures et trois siècles. Joe Medicine Crow naît dans une réserve en 1913, à Lodge Grass, dans le Montana, Etat où cette tribu, initialement installée à proximité des Grands Lacs, a été repoussée par étapes successives par celle des Sioux et celle des Cheyennes, elles-mêmes sous la pression des colons venus d’Europe. La réserve se situe à quelques kilomètres seulement du site de la bataille de Little Bighorn, où le général George Armstrong Custer est mort le 25 juin 1876 au terme de la dernière grande victoire indienne. Le jeune Apsaalooke est bercé par les récits de son grand-oncle, un éclaireur indien du général, Bison-Blanc-Qui-Tourne, qui a réchappé de la déroute. Nul doute que cette mémoire nourrit une curiosité pour l’histoire qui incite le jeune homme à se tourner vers le savoir. Premier de sa tribu à faire ce choix, ses études le conduisent de l’Oklahoma à l’Oregon, puis en Californie, où il s’oriente vers l’anthropologie. Il est l’un des tout premiers autochtones à être distingué par un master, en 1939. Passeur entre deux cultures C’est à cette époque que la bataille de Little Bighorn le rattrape. Il se joint en effet à l’équipe du tournage du film La Charge fantastique, de Raoul Walsh, dans lequel Errol Flynn interprète l’officier américain. L’expérience tourne court, car il se heurte rapidement à l’équipe de réalisation compte tenu des libertés prises par les scénaristes avec l’histoire telle qu’elle lui a été rapportée. Il reprend alors ses études mais est détourné de sa thèse par « un oncle », dira-t-il, l’Oncle Sam. Mobilisé au sein de la 103e division d’infanterie, il est envoyé sur le front européen lors de la seconde guerre mondiale. C’est à l’occasion d’accrochages avec des troupes allemandes qu’il accomplit à son corps défendant les prouesses nécessaires selon les canons apsaalooke pour obtenir le titre de chef de guerre : gagner une 27 OCTOBRE 1913 Naissance dans une réserve Crow à Lodge Grass (Montana) 1939 Master d’anthropologie 2008 Reçoit la Bronze Star américaine et est fait chevalier de la Légion d’honneur française pour ses faits de guerre 2009 Reçoit la Presidential Medal of Freedom 3 OCTOBRE 2016 Mort à Billings (Montana) bataille – en l’occurrence la prise d’une position allemande sur la ligne Siegfried –, désarmer un ennemi, parvenir à en blesser un autre sans le tuer, et enfin voler des chevaux à l’adversaire – plusieurs dizaines de montures appartenant à des officiers de la Wehrmacht. Il conserve sous son uniforme, pendant les combats, des peintures rituelles rouges, ainsi qu’une plume d’aigle sacrée qui lui a été confiée avant son départ. De retour à la vie civile, Joe Medicine Crow intègre le Bureau des affaires indiennes et mène trente années durant une parfaite double vie, vêtu à l’occidentale pendant les heures de bureau, puis à l’indienne dès la fin de sa journée de travail. « Je vis dans deux mondes et j’apprécie cela », confiait-il à la Billings Gazette, le journal local. Il devient alors le premier historien de sa nation et rédige sa propre version de la bataille de Little Bighorn. Au soir de sa vie, le chef apsaalooke croule littéralement sous les hommages. Distingué en 2008 pour ses faits de guerre par la Bronze Star américaine et fait chevalier de la Légion d’honneur française, il reçoit en 2009 des mains de Barack Obama la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction civile des Etats-Unis. Ce passeur entre deux cultures longtemps antagonistes ne s’est cependant jamais bercé d’illusions sur l’asymétrie de leur relation. Il se souvenait ainsi avec désolation de la décimation dans les années 1920 des poneys sauvages de la tribu, accusés de détruire les cultures. Ce massacre de milliers de chevaux avait transformé brutalement le mode de vie de sa tribu. « Le gouvernement [fédéral] a tout fait pour nous faire adopter les coutumes de l’homme blanc, avait-il déclaré à la Billings Gazette. Il a essayé, d’accord, mais nous avons conservé une sorte d’obstination culturelle. » p gilles paris « Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous revenons ». Paris 7e. Marie-Pierre Cournot et Didier Givert, sa ille et son gendre, Emilie, Axel et Valentine, ses petits-enfants, Pierre et Catherine Cournot, Christine Larcher, ses beaux-enfants, Matthieu-David, Caroline, Laurence, Romain et leurs conjoints, ont la tristesse de faire part du décès de Mme Claude COURNOT, née ENGELS, survenu le 5 avril 2016. Le service religieux sera célébré au Temple de Pentemont, 106, rue de Grenelle, à Paris 7e, le vendredi 8 avril, à 16 heures. Caen. Paris 4e. Le docteur Françoise Courtheoux, son épouse, M. Nicolas Courtheoux, son ils et Mme Claire Maillard, Paul Courtheoux, son petit-ils, Mme Monique Courtheoux, sa mère, Son frère, ses sœurs, Ses belles-sœurs et ses beaux-frères, Ses neveux et ses nièces Et toute la famille, ont la profonde tristesse de faire part du décès du docteur Patrick COURTHEOUX, professeur des Universités, membre de l’association française de neurocardiologie, survenu le 3 avril 2016, à l’âge de soixante-quatre ans. La cérémonie religieuse sera célébrée le vendredi 8 avril, à 14 heures, en l’église Saint-Etienne de Caen, suivie de l’inhumation au cimetière Saint-Gabriel, à Caen. Le docteur Courtheoux repose en la chambre funéraire Adam, 168, rue d’Authie, à Caen. Cet avis tient lieu de faire-part. Rachel Debaig, née Perry, Hugo, Thomas et Lucie, Claire et Michel Debaig, Anne et Guillaume Debaig, Basile et Juliette, Cécile et Jérôme Labarre, Antoine, Camille, Clhoé, Arthur et Clémence, Isabelle et Martin Debaig, Blanche, Sibylle, Mayeul, et Eloi, ont l’immense douleur de faire part du décès, survenu à l’âge de quarante-sept ans, de Nicolas DEBAIG, HEC 92, MBA Harvard 98, La cérémonie religieuse aura lieu le 8 avril 2016, à 12 heures, en l’église réformée anglaise, Begingn Hof, à Amsterdam. Nicolas sera inhumé le lendemain dans l’intimité familiale au cimetière de Chaussy. Marie-Odette Fichelson et son ils, Laurent, ont la tristesse de faire part du décès de Maurice FICHELSON. Ses obsèques seront célébrées le vendredi 8 avril, à 11 heures, au cimetière parisien de Bagneux, 45, avenue Marx-Dormoy, à Bagneux (Hauts-de-Seine). 9, rue de Savoie, 75006 Paris. Irancy (Yonne). Christiane Fraisse-Coué, son épouse, Sa famille Et tous ses amis, ont la douleur de faire part de la disparition de José FRAISSE, Paris. Zürich. Hommage Nicolas Schultze et Alessandra Pierani, Harald Hess et Hans Werner Eggmann, Poèmes inédits et chansons, ont la tristesse d’annoncer le décès de Juliette DARLE, naissance d’un prix littéraire. Esther HESS, artiste, survenu le dimanche 3 avril 2016. Une cérémonie sera célébrée en l’église Saint-Jean, le mardi 12 avril, à 14 h 30, 147, rue de Grenelle, Paris 7e. Jean-Claude Gaborit, Pierre Gaborit, ses ils, Francine et Agnès Gaborit, ses belles-illes, Laurent, Stéphane, Nicolas, Marina, ses petits-enfants et leurs conjoints, Octave, Céleste et Yéva, ses arrière-petits-enfants, ont la tristesse d’annoncer le décès de Olga MOROGE, née AELION, le samedi 2 avril 2016, dans sa quatre-vingt-dix-septième année. Ses ils souhaitent rappeler le souvenir de leur père, Le dimanche 10 avril 2016, à 16 h 30, au Monfort-théâtre, 106, rue Brancion, Paris 15e, des dessins de Pablo Picasso, Ladislas Kijno, Fidélie Cardi et Sarah Wiame accompagneront en exergue les poèmes et chansons de Juliette Darle, l’auteure du Manifeste pour un vibrato majeur. Créations originales de l’actrice Paulette Frantz et du chanteur Alain Buci avec des inédits de la poète récemment disparue. Evocations des différentes saisons créatrices de Juliette Darle avec le réalisateur Jean-Marc Lebeaupin, Frédéric Brun, Monique Bertolissio, Quentin Duchaussoy. Après le prix Tristan Tzara, fondé non sans une certaine audace par André Darle en 1990, voici que s’annonce un nouveau prix littéraire, le prix Juliette Darle. Annonce dans un théâtre qui porte le nom de Silvia Monfort, une actrice de haute volée qui naguère disait les poèmes de Juliette Darle à la télévision et au centre culturel de Rueil-Malmaison. Conférences Gilbert GABORIT, décédé en avril 1976. Cet avis tient lieu de faire-part. 10, rue Blondeau, 92100 Boulogne-Billancourt. Maïten de Bigault de Cazanove, sa mère, Diane Vernel-Olivier, sa femme, Mayeul, Anouk et Alix Olivier, ses enfants, Rémy et Marie-Cécile Olivier, son frère et sa sœur, Arthur, Grégoire et Marion Guillier, ses neveux et nièce, Conférences citoyennes « Santé en questions » organisées par l’Inserm, Universcience. Allergies : le printemps est de retour ! Jeudi 14 avril 2016, de 19 heures à 20 h 30, Il sera inhumé à Irancy, ce village qu’il aimait tant, le vendredi 8 avril 2016, à 14 heures. ont l’immense chagrin de faire part du décès de gratuit pour tout public, en duplex de la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris et de la Médiathèque du Bachut, à Lyon. Aymeric OLIVIER, Pour en savoir plus : www.inserm.fr « Etre aimé, c’est plus qu’être riche, car c’est être heureux. » Mon oncle Benjamin. survenu à Paris le vendredi 1 avril 2016, à l’âge de quarante-neuf ans. à l’âge de soixante-dix-huit ans. Mme Christiane Fraisse-Coué, 39, rue Souflot, 89290 Irancy. Marianne Hano-Monbeig, son épouse, Agnès et Redouane Hano-Kartobi, Sylvie Hano et Thomas Gaudin, ses enfants, Anouk, Auguste, Elias et Abel, ses petits-enfants, Claudie Salber, sa sœur, ont la tristesse de faire part du décès de Michel HANO, agrégé de l’Université, dans sa quatre-vingt-troisième année. L’enterrement aura lieu vendredi 8 avril 2016, à 11 heures, au cimetière du Montparnasse, Paris 14e. 1, rue Monticelli, 75014 Paris. Muguette Mandel, sa femme, Philippe, Frédéric et Juliette, ses enfants, et leurs conjoints, Elena, Benjamin, Sarah, sa petite-ille Ainsi que toute sa famille Et ses proches, ont la tristesse de faire part du décès de M. Paul Zoltan MANDEL, survenu le mercredi 6 avril 2016, à l’âge de soixante et onze ans. er La célébration des obsèques se déroulera en l’église Notre-Dame du Travail, 36 rue Guilleminot, Paris 14 e, le vendredi 8 avril 2016, à 14 heures. Nous sommes priés d’annoncer le décès, le dimanche 3 avril 2016, de Henri SMIETANA, dont les obsèques se sont déroulées dans l’intimité. Les Vimois, La chapelle blanche, 87420 Saint-Victurnien. Claude Cohen Van Delft, son épouse, Laure et Estelle, ses illes et leurs conjoints, Samuel, Maxime, Paul, Théophile, ses petits-ils, Carla et Bernardo Pena, sa sœur et son beau-frère, Michèle Djian, sa belle-sœur Et toute la famille, ont la douleur de faire part du décès de Louis VAN DELFT, professeur émérite des Universités, écrivain, survenu le mardi 22 mars 2016, dans sa soixante-dix-huitième année. L’incinération a eu lieu dans l’intimité le samedi 26 mars. Cet avis tient lieu de faire-part. [email protected] Ses obsèques auront lieu au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis), vendredi 8 avril, à 11 heures. Nous nous retrouverons à l’entrée du cimetière. 11e fête de la Médiation Samedi 9 avril 2016, de 11 heures à 18 heures, IFOMENE, Institut Catholique de Paris, 21, rue d’Assas, Paris 6e, « Ce qui se joue en Médiation ». Inscription obligatoire sur www.eventbrite.fr/e/billets-11e-fete-dela-mediation Communications diverses Le site lulu.com publie les ouvrages de spiritualité et de poésie de Georges Boréal. Institut universitaire Elie Wiesel cycles de cours : 2 mai 2016 à 15 heures, « Réhumaniser l’histoire de la Shoah : un acte de résistance ? », par Fabienne Regard (4 séances) - 3 mai, à 15 h 30, « Le monde de la Bible, l’aventure de la chair », par Jérôme Bénarroch ( 6 séances) - 3 mai, à 17 h 15, « Le monde du Talmud : doctrine de la filiation », par Jérôme Bénarrroch (6 séances) - 4 mai, à 17 heures « L’intellectuel juif, figure ambigüe de la culture occidentale ? », par Carlos Levy (4 séances) - 10 mai, à 18 h 30, « Du terrorisme aux terrorismes », par Alain Bauer (3 séances) - Antenne Val-deMarne, 4 mai, à 19 h 30 « Rois et tyrans de la Bible », par Franklin Rausky (5 séances), - Antenne Ouest-parisien, 2 mai, à 18 h 30 « Histoire du peuple d’Israël - entre mythes, idéologies et certitudes », par Michel Abitbol (4 séances). Inscriptions à l’avance : 119, rue La Fayette, 75010 Paris. Tél. : 01 53 20 52 61. www.instituteliewiesel.com [email protected] Le Carnet Fleurs uniquement. Pas de couronnes. Cet avis tient lieu de faire-part. 66, rue de la Glacière, 75013 Paris. [email protected] # # $ !# $ # #$ $# &. + *2.+ #$ $ #$ $ $# $ # *'$ %&# & #$ # . *&%%* # $ !# ! #! *%& + &/& #$ %# # # " $ #$ ! #! # %&!- &(). % * ** %%#&%. * % # %* # * .* # # ** &.*-& + # % *&% 2#/ .$%% *%. 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Jamais de propos excessifs, brutaux ou à l’emporte-pièce, ce qui est rare dans un milieu où on a l’habitude de balancer très fort. » Les esprits chagrins se sont tus. La nomination de Laurence Engel a rendu anonymes ceux qui s’insurgeaient ces derniers jours contre la désignation possible « d’une technocrate à la tête d’une institution qui nécessite une autorité intellectuelle telle qu’autrefois celle d’un André Miquel ou d’un Emmanuel Le Roy Ladurie ». « On a cherché des universitaires, regrette timidement un membre du conseil scientifique de la BNF. Il faut croire qu’il n’y en a plus de disponible sur le marché. » Stéphane Martin, lui, est content. « Avec elle, confie ce collectionneur de livres, on peut parler d’Emmanuel Carrère comme de Huysmans. Elle a des opinions politiques qui, pour ne pas être les miennes, sont menées avec une profonde conviction. » Le livre fétiche de Laurence Engel, c’est Don Quichotte : « Un roman magique qui dit beaucoup sur la liberté qu’apporte la lecture… même si cela ne se finit pas très bien. » La lecture, la fille de Charles Engel, petit tapissier du faubourg Saint-Antoine passé à l’ameublement, va la découvrir au collège. « Il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison. Mon père jouait du violon, il nous a fait faire de la musique – mon frère au violon, moi au piano – et poussés à étudier. » La méritocratie républicaine fera le reste. Henri-IV, Sciences Po, Normale-Sup, ENA, Cour des comptes. Le même parcours que celui de son prédécesseur à la BNF, Bruno Racine. Et la culture comme sillon. La voici donc en 1998 auprès de Jérôme Clément, président de La Cinquième, puis en 2000 au « C’est quelqu’un de pas tordu. Jamais de propos excessifs, brutaux ou à l’emporte-pièce » STÉPHANE MARTIN président du Musée du quai Branly cabinet de Catherine Tasca, ministre de la culture et de la communication de Lionel Jospin. Elle entre aux affaires culturelles de la Mairie de Paris en 2003, avant de devenir, en 2012, la directrice de cabinet d’Aurélie Filippetti. « C’est une personne fédératrice, témoigne Franck Chaumont, qui y dirigeait la communication. Elle avait réussi à réunir des gens qui venaient d’univers très différents, certains, comme moi, de la politique, d’autres de l’ENA… Elle était d’accès facile, et très pare-feu pour la ministre – ce qui était important dans un temps qui n’était pas franchement à la joie budgétaire. » La première femme à ce poste « La vraie ministre, c’était elle, ajoute perfidement un autre haut cadre de la Rue de Valois. Aurélie Filippetti pouvait disparaître des jours entiers, Laurence Engel tenait la maison. » D’aucuns voudront voir entre les deux femmes une concurrence en germe. Toutes deux s’en sont toujours défendues. « Laurence a de l’autorité, confie l’ancienne ministre. Mais elle était dévouée. Ce n’est pas seulement une haut fonctionnaire, c’est une femme engagée. » Compagne d’Aquilino Morelle, avec qui elle a trois enfants, elle fera finalement les frais des faux pas de son mari. Le conseiller politique tout-puissant de François Hollande est en effet écarté en 2014 après des révélations de Mediapart. Inspecteur de l’IGAS, ce corps chargé des affaires sanitaires et sociales, il conseillait dans le même temps un laboratoire danois. Quelques mois plus tard, à la faveur d’un remaniement, le chef de l’Etat demandera à la ministre, comme le raconte aujourd’hui Aurélie Filippetti, « de changer de directrice de cabinet », procédé qui dit tout à la fois la tutelle de plus en plus importante de Hollande et de Valls sur le ministère de la culture, et la difficulté croissante à faire la part des choses entre ce qui relève de l’intime et ce qui relève du politique, même du point de vue de ceux qui s’en plaignent généralement. Revenue à la Cour des comptes, Laurence Engel est nommée médiatrice du livre. Or, ce poste a été créé du temps où elle était au ministère. Certains y voient un abus de pouvoir, un gant fait à sa mesure (« La fonction était réclamée par les libraires depuis 2003 et c’est la ministre qui l’a créée, pas moi », dit-elle agacée). A l’instar de l’hebdomadaire Le Point du 15 janvier – son nom circule depuis plusieurs semaines parmi les favoris, au côté d’Olivier Poivre d’Arvor –, certains iront chercher dans sa nomination à la tête de la Bibliothèque nationale de France une manœuvre de François Hollande pour calmer les ardeurs de l’ancien conseiller, dont on annonce un livre pour la rentrée. Elle, qui a souffert d’être rappelée au statut de « femme de… », devrait, en prenant la tête de ce mastodonte qu’est la BNF, s’affranchir de ce sexisme ambiant. Première femme à ce poste, Laurence Egel écrit dans la revue Esprit de ce mois-ci : « Le discours emphatique sur le pouvoir de la culture, convoqué au moment de la crise, détaché d’une action à l’appui, est inutile : il n’est que le symétrique d’un désintérêt pour la culture (…). Il est moins utile de créer de nouvelles institutions culturelles que de remodeler, quand c’est nécessaire, celles qui existent, pour mieux les inscrire dans une relation charnelle avec les citoyens. » La culture, un ciment social « Elle est naturelle, pas blindée, comme souvent. On sentait qu’elle s’attachait à comprendre ce qu’on disait. Elle apportait quelque chose de frais. Quand elle disait “service public’’, pour une fois, cela ne sonnait pas comme une ritournelle », raconte Marie-Claude Sémel. Bibliothécaire à la Ville de Paris, où elle est secrétaire générale du syndicat Supap-FSU, elle a affronté Laurence Engel du temps où celle-ci était à la direction des « Bien que ce fût dans un cadre conflictuel, je l’ai vite appréciée parce qu’elle s’intéressait vraiment à la lecture publique » MARIE-CLAUDE SÉMEL bibliothécaire à la Ville de Paris, syndicaliste affaires culturelles de la capitale. « Et puis, bien que ce fût dans un cadre conflictuel, je l’ai vite appréciée parce que, comme moi, elle s’intéressait vraiment à la lecture publique. » Tout au long de ces années, son dada est resté le même : la culture pour tous. Non pas, ainsi qu’elle l’explique dans la revue Esprit, comme rempart contre la barbarie – elle n’y suffirait pas –, mais comme terreau « pour un monde partagé ». Portrait d’énarque en Don Quichotte ? Laurence Egel rit : « C’était un grand lecteur. Mais, non, je ne me bats pas contre les moulins à vent, il y a chez moi quelqu’un de terriblement rationnel. » p laurent carpentier NOUVELLE ÉDITION Pour Wajdi Mouawad, l’exil s’arrête à Paris L’acteur, auteur et metteur en scène libano-québécois prend la direction du Théâtre national de la Colline L PAUL KLEE magicien dessignes Enventechezvotremarchanddejournaux Pas un jour sans une ligne. La vie de Paul Klee traverse la première moitié du xxe siècle. Celui qui se percevait comme un dessinateur découvre la couleur en 1914 en Tunisie. Il élabore un dictionnaire de formes avec Kandinsky, professeur comme lui au Bauhaus. Intéressé par la poésie, par la biologie et l’architecture, mais également musicien, Paul Klee était un artiste accompli. A l’occasion de deux grandes expositions, au Centre Pompidou et au Centrum Paul-Klee de Berne, Télérama réédite son hors-série sur ce magicien des signes. Enpartenariatavec a nouvelle est enfin tombée : l’acteur, auteur et metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad devient directeur du Théâtre national de la Colline, à Paris. Sa nomination a été annoncée, mercredi 6 avril, par François Hollande, sur proposition d’Audrey Azoulay, ministre de la culture et de la communication. Wajdi Mouawad succédera à Stéphane Braunschweig, qui a pris en janvier la direction de l’OdéonThéâtre de l’Europe, laissée vacante par le décès de Luc Bondy, en novembre 2015. Cette nomination intervient après plusieurs semaines de suspense. Sur les candidats à la Colline, qui étaient très nombreux au départ, trois sont finalement restés en lice : Arthur Nauzyciel, directeur du Centre dramatique national d’Orléans, Pascal Rambert, directeur du Théâtre de Gennevilliers, qui tous deux quitteront leur poste fin 2016, et donc Wajdi Mouawad, artiste associé au Grand T, à Nantes. Au ministère de la culture, on fait savoir que le choix de ce dernier est « l’aboutissement des conversations entre François Hollande et Audrey Azoulay ». Il faut sans doute prendre aussi en compte l’influence de Matignon, à travers Nathalie Sultan, la conseillère culture de Manuel Valls, qui a été présidente de la compagnie de Wajdi Mouawad jusqu’à sa prise de fonction auprès du premier ministre. Quoi qu’il en soit, la France répare une blessure dans la vie d’un artiste de renommée internationale, en lui accordant un théâtre trente-trois ans après avoir refusé à sa famille les papiers qui lui auraient permis de rester à Paris, Il y a 33 ans, la France a refusé à sa famille les papiers qui lui auraient permis de rester à Paris où celle-ci s’était exilée, en 1978, à cause de la guerre du Liban. Wajdi Mouawad avait 10 ans quand il a quitté son pays natal, avec son père, un marchand aisé, sa mère, son frère et sa sœur aînés. Il en avait 15 quand il est parti avec les siens au Canada, beaucoup plus accueillant que la France. C’est à Montréal qu’il commence à faire du théâtre, en créant sa compagnie, Théâtre O Parleur, en 1991. Il écrit et met en scène ses propres textes, qui lui valent bientôt une reconnaissance hors des frontières du Québec. En 1999, il est invité pour la première fois au Festival d’Avignon, où il présente Littoral. Soit l’histoire d’un fils qui veut enterrer le corps de son père dans son village et ne peut pas, parce que les cimetières sont pleins. Alors, le fils entreprend un long voyage, à la recherche d’un havre pour son père. L’exil, la famille, la mort, le déchirement et la quête… ces thèmes se retrouvent dans toute l’œuvre de Wajdi Mouawad, foisonnante, lyrique et épique, placée sous le sceau de la tragédie, portée par une foi inébranlable en la narration, et un insondable désir de rédemption. A Avignon, toujours, où il est artiste associé en 2009, Wajdi Mouawad offre une traversée de la nuit dans la Cour d’honneur du Palais des papes, avec douze heures qui réunissent dans un même élan Littoral, Incendies et Forêts. A ce moment-là, le metteur en scène, toujours entre deux avions, jamais rassasié de parler, encore et encore, de son histoire et de l’espérance qu’il met en le théâtre, amorce peu à peu un retour vers la vieille Europe. Tout en assurant la direction artistique du Théâtre français du Centre national des arts, à Ottawa, de 2007 à 2012, il est associé à l’Espace Malraux de Chambéry, avec sa compagnie française, Au carré de l’hypoténuse, qu’il a créée en 2005, en même temps que sa nouvelle compagnie québécoise, Abé Carré Cé Carré. Depuis quelques années, Wajdi Mouawad vit à Nantes avec sa famille. Générosité et réconciliation Il y a une indéniable générosité chez cet artiste, qui peut être inégal dans ses productions, mais ne cesse d’avancer sur les routes de l’art et de la réconciliation – lui, l’enfant chrétien maronite jeté hors de son pays, s’en cherchant un, et le trouvant sur les plateaux du théâtre, dans les livres qu’il écrit, les films qu’il tourne. Wajdi Mouawad était dans le train, de retour de Suisse, quand il a été appelé par le ministère de la culture. Sitôt arrivé à Paris, il a rejoint le Théâtre national de la Colline pour saluer les équipes, à qui il annoncera la primeur de son projet vendredi prochain. Fin mai, il présentera au Théâtre national de Chaillot Le Dernier Jour de sa vie, qui clôt son cycle de traduction et de mise en scène des sept tragédies de Sophocle. p brigitte salino culture | 19 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Merle Haggard, le mauvais garçon légendaire de la country Le chanteur, guitariste et auteur-compositeur américain a succombé à une pneumonie le jour de ses 79 ans DISPARITION H éros de la musique country aux EtatsUnis, le chanteur, guitariste, violoniste et auteur-compositeur Merle Haggard est mort, mercredi 6 avril, jour anniversaire de ses 79 ans, à son domicile de Palo Cedro (Californie) des suites d’une double pneumonie. L’infection avait été diagnostiquée en décembre 2015, contraignant Haggard à annuler une tournée et à être hospitalisé. Il laisse à la postérité l’interprétation d’une quarantaine de chansons qui furent numéro 1 des ventes, surtout dans les classements country, une cinquantaine d’albums et de nombreuses récompenses professionnelles. Une adolescence difficile Né le 6 avril 1937 à Bakersfield (Californie), où ses parents, des fermiers originaires de l’Oklahoma, s’étaient installés en 1934, Merle Ronald Haggard a connu une adolescence difficile après la mort de son père. Alors âgé de 9 ans, il commet des vols, fugue régulièrement, est envoyé en maison de correction. Entre des séjours de plus en plus longs dans des établissements de plus en plus rigoureux et des petits boulots de manœuvre, il apprend en autodidacte la guitare, instrument qu’il complétera plus tard par la pratique du violon. Il commence à chanter, vers l’âge de 15 ans, des classiques du répertoire country dans le circuit des bars. En 1956, il se marie une première fois – il se remariera à quatre reprises. Arrêté en 1957 après une tentative de vol dans un relais routier, il est envoyé en février 1958 à la pri- son de San Quentin, près de San Francisco. Mis en liberté conditionnelle en 1960, trois ans avant la fin de sa peine, et décidé à ne pas retomber dans la délinquance, il retourne dans sa ville natale. Grâce à l’un de ses frères, Merle Haggard y trouve un emploi régulier de terrassier. Il y rencontre plusieurs musiciens attachés à présenter une musique sans effets, proche des sources. Parmi eux, Wynn Stewart (1934-1985) et Buck Owens (1929-2006), avec lesquels Hagard fait ses débuts professionnels. Il enregistre ensuite ses premiers disques entre 1962 et début 1965 pour la petite compagnie Tally Records, la plus importante de la demi-douzaine installées à Bakersfield et ses environs. De cette période, on retiendra Skid Row (« les bas-fonds »), Sing a Sad Song (une reprise de Wynn Stewart), Just Between The Two of Us (duo coécrit et interprété avec Bonnie Owens, sa bientôt deuxième femme) et (My Friends Are Gonna Be) Strangers, de Liz Anderson (1927-2011). C’est cette chanson qui attire l’attention de Capitol Records, qui va accompagner l’essor et le succès de Merle Haggard (vingt-quatre albums en studio jusqu’en 1976, plusieurs disques en public et des compilations) pour les dix ans à venir. Le public apprécie sa voix expressive, ses textes qui résonnent avec le quotidien, ses histoires simples sur les faiblesses et les espoirs des hommes ordinaires, dont certaines évoquent ses propres expériences (la prison, l’alcool, la drogue). Musicalement, Haggard propose une country plutôt authentique, généralement imperméable aux modes et aux arrangements. Il enregistre des albums en hommage à des personnalités historiques de la country, comme le chanteur Jimmie Rodgers (1897-1933) ou le violoniste Bob Wills (1905-1975). Il s’intéressera aussi à plusieurs reprises au répertoire traditionnel du gospel. C’est fin 1966 que Haggard va connaître son premier grand succès national, I’m a Lonesome Fugitive, de Liz Anderson et son mari Casey. Il précède la sortie de l’album du même nom, en mars 1967, auquel participent notamment les guitaristes James Burton et Glen Campbell (qui sera, lui, l’un des passeurs les plus célèbres du rapprochement de la country avec la variété pop), ainsi que le pianiste Glen D. Hardin. En l’espace d’un an, Merle Haggard place quatre compositions en tête des classements country, Branded Man, Sing Me Back Home, The Legend of Bonnie & Clyde (écrite avec Bonnie Owens) et Mama Tried – elle deviendra un classique du répertoire de concert du groupe Grateful Dead –, toutes donnant leur titre à des albums à grand succès. Une réputation de conservateur L’année 1969 est l’une de ses plus actives avec quatre albums, d’autres succès, tels Hungry Eyes et Workin’Man Blues, toutes deux tirées de l’album A Portrait of Merle Haggard, souvent considéré comme l’un de ses sommets, et surtout Okie From Muskogee, fantaisie publiée en septembre, qui moque les hippies, leurs vêtements et les slogans pacifistes. Cela participe, surtout vu d’Europe, à une réputation de musicien conservateur, amplifiée par The Fightin’Side of Me (numéro 1 « Le Monde d’hier » pour aujourd’hui Aux Mathurins, Jérôme Kircher adapte le livre testament de Zweig U THÉÂTRE n homme traverse le minuscule espace d’un plateau de théâtre, vêtu d’un pardessus et d’un chapeau gris, et l’image amène avec elle toutes celles, en clairs-obscurs, d’une Mitteleuropa engloutie. Dans la petite salle du Théâtre des Mathurins, à Paris, le comédien Jérôme Kircher joue/dit des extraits du Monde d’hier, le livre testamentaire de Stefan Zweig. C’est un spectacle minimal, mais de grande portée, à l’heure où une certaine idée de l’Europe semble se défaire. « La vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que, pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté, j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité ; jamais – je ne le dis point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte –, une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale », écrit Zweig dès la préface de ce livre écrit en 1941, un an avant son suicide au Brésil. Zweig, qui était l’écrivain le plus lu de son temps, ami de Freud, de Schnitzler, de Rilke, de Strauss, avait été l’un des premiers à quitter l’Autriche, en 1934, désespéré par la catastrophe annoncée. Il était l’incarnation la plus achevée de ce que le monde moderne a produit de plus achevé en matière de civilisation, à savoir l’Europe bourgeoise et intellectuelle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Un Viennois, au moment où la capitale autrichienne a été le centre brillant du monde, et un exemple sans égal de mélange entre les cultures catholique et juive. Un parcours fluide et sensible Et puis, il ne fut plus rien, balayé, impuissant, par tous les vents mauvais de l’Histoire : un homme dont les livres furent brûlés, errant d’exil en exil, rejeté ici parce que juif, et là parce qu’Autrichien. Dans Le Monde d’hier, Zweig retrace, avec une ampleur et une lucidité sans pareilles, l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941. Ses souvenirs embrassent la période de l’âge d’or, avant la guerre de 1914-1918, la montée des nationalismes, le monde en miettes qui sort de la première guerre mondiale, puis l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’horreur de l’antisémitisme d’Etat et, pour finir, le « suicide de l’Europe ». Il est bien sûr impossible, sur un spectacle d’à peine plus d’une heure, de représenter l’ensemble des souvenirs et des réflexions de Stefan Zweig dans ce livre. Mais l’adaptation signée Laurent Seksik, recentrée sur le parcours person- nel de Zweig, en restitue la quintessence. Elle offre un parcours fluide et sensible dans la complexité de ce Monde d’hier. Sensible, l’interprétation de Jérôme Kircher, remarquable acteur vu dans les spectacles d’André Engel, d’Alain Françon ou de Luc Bondy, l’est aussi, au point d’en devenir un peu fébrile, par moments. Mais on peut préférer cela à une démonstration de virtuosité qui, ici , serait tout à fait déplacée. Dans la salle de poche des Mathurins, le comédien est tout près des spectateurs, et semble parler, intimement, à chacun d’entre eux. Est-il besoin d’ajouter que ce Monde d’hier, version scène, est un de ces spectacles modestes qui mènent bien plus loin dans la réflexion que nombre de grosses machines spectaculaires ? Est-il besoin de souligner que c’est bien grâce à la littérature, si abandonnée par les « élites » politiques et économiques actuelles, que cet esprit de la Mitteleuropa a malgré tout survécu, et qu’il peut toujours être fécond aujourd’hui ? p fabienne darge Le Monde d’hier, de Stefan Zweig. Un spectacle de et avec Jérôme Kircher et Patrick Pineau. Théâtre des Mathurins, Paris 8e. Du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures, jusqu’en juin. De 16 € à 32 €. En janvier 2014, à Los Angeles. MATT SAYLES/INVISION/AP en 1970), clairement dirigée contre les manifestants opposés à l’engagement des Etats-Unis au Vietnam. Haggard s’en explique par son patriotisme et son attachement aux valeurs fondatrices de la Constitution américaine. Il enregistre alors son disque le plus marqué par des thèmes sociaux, Hag (avril 1971), puis la chanson Irma Jackson, à propos de la difficulté de vivre une histoire d’amour entre un Blanc et une Noire. Après Capitol Records, c’est chez MCA puis Epic que Merle Haggard va poursuivre une carrière à succès jusqu’au milieu des années 1980 (le duo Bar Room Buddies avec Clint Eastwood, I Think I’ll Just Stay Here and Drink, Big City, l’album Pancho and Lefty avec Willie Nelson, That’s The Way Love Goes, Natural High…). En 1994, son entrée au Country Music Hall of Fame and Museum, le panthéon du genre, avait octroyé à celui qui avait chanté la vie de horsla-loi, la galère et la prison, un statut d’institution. p sylvain siclier 6 AVRIL 1937 Naissance à Bakersfield (Californie) FIN 1966 Premier grand succès, « I’m a Lonesome Fugitive » 1968-1969 Six chansons en tête des classements country 1980 Duo avec Clint Eastwood 1994 Entrée au Country Music Hall of Fame and Museum 6 AVRIL 2016 Mort à Palo Cedro (Californie), à 79 ans 20 | styles 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 la révolution plissée d’issey miyake Une exposition à Tokyo et un ouvrage sont consacrés aux 45 ans de création du styliste japonais. Ils éclairent sur sa contribution exceptionnelle à l’histoire du vêtement conception de vêtements comme les plastiques renforcés par des fibres, mais aussi le washi (papier artisanal japonais), le crin, le raphia ; mise au point d’une infusion de résine synthétique pour réaliser une série de bustiers sculptés dès 1980 ; calculs savants entre mathématiques et origamis pour passer d’une forme géométrique en 2D à un vêtement en 3D, dans une sorte de jeu assez réjouissant ; création d’une pièce d’habillement, voire d’une tenue complète avec un seul morceau de tissu, etc. Une fois l’idée plantée, Miyake la fait germer lentement, puis grandir : il améliore la beauté et la texture du tissu, réduit au maximum les déchets, optimise le confort. Manteau plissé de la collection printemps-été 1995. YURIKO TAKAGI MODE tokyo S’ il avait fait comme tout le monde, il aurait peut-être intitulé son exposition « The World of Issey Miyake ». Or, elle s’appelle « The Work of Miyake Issey ». Tout en réfutant le terme de « rétrospective » – trop prétentieux, trop définitif, trop passéiste –, elle donne à voir non pas le succès d’une marque mais la quête d’une vie. A savoir, le travail d’un homme né en 1938 à Hiroshima et qui, pendant quarante-cinq ans, a mis l’impétueux besoin de ne pas se retourner, l’innovation et l’ingénierie au service de l’habillement. Le jour de l’inauguration, le 15 mars, la foule était dense dans le hall du Centre national des arts de Tokyo. Une foule singulière pour un événement qui l’était aussi : quelques messieurs en costume Homme Plissé ravissant, des femmes en Pleats Please (notamment ceux arborant dans le dos les dessins du graphiste Ikko Tanaka, en vente à la sortie de l’expo) ou portant un cabas Bao Bao (dans la boutique d’Aoyama, une affichette in- Corsage en rotin et bambou (K. Shochikudo et E. Fukuzawa), 1981. YURIKO TAKAGI dique chaque jour en ce moment que l’on ne peut pas acheter plus de trois exemplaires de ce modèle par personne ni deux coloris similaires, car la production n’arrive pas à suivre la demande)… Mais aussi Ron Arad, Jasper Morrison, Harri Koskinen, Tadao Ando, Ernst Gamperl, Andrew Bolton ou encore Jack Lang, qui avait obtenu une dérogation pour remettre ce jour-là la distinction de Commandeur de l’ordre national de la Légion d’honneur au créateur visiblement très ému. Tous étaient venus voir la première grande exposition entièrement consacrée à Issey Miyake que la dernière édition du dictionnaire illustré du Musée de la Mode (Phaidon, 584 pages, 29,95 €) présente comme « très influent et appartenant à l’élite de la mode au Japon, de même que Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto ». Le styliste francophile passé par l’école de la chambre syndicale à Paris, puis chez Hubert de Givenchy, est un créateur au sens premier du terme, un faiseur, un inventeur, un bâtisseur. Ce qui n’est pas chose aisée quand on a choisi pour matière première le coton ou le polyester. Jack Lang, ami de longue date, parle de lui comme d’un « ar- Pas d’injonction de rentrer dans un 36, la pièce de tissu savamment coupée changera en fonction de celle qui la porte chitecte de la pureté, un homme ouvert au monde et humble, dont l’œuvre immense, millénaire et futuriste surprend, étonne, émeut. Elle est à la fois sculpture et mouvement ». Son travail singulier prend d’ailleurs tout son sens dans le musée tokyoïte de Roppongi, dessiné par Kisho Kurokawa ; construction magistrale de fer et de verre dont la façade ondule et dont la hauteur sous plafond et le gigantisme des 14 000 mètres carrés de salles d’exposition ont fait penser à Miyake que s’il devait exposer un jour, ce serait là. Dans cette enveloppe structurée et aérienne, suffisamment large pour ne pas contraindre ses créa- tions, laissant circuler l’air. Comme ses vêtements. Au-delà de la scénographie puissante des deux premières salles et du plaisir hypnotique, dans la troisième, de voir fonctionner la machine qui fabrique en quinze minutes une tunique Pleats Please, il est stimulant de constater combien cette exposition qui aura demandé sept ans de travail a davantage été faite pour encourager et inspirer que pour célébrer. Le moteur de Miyake pendant toutes ces années, le souffle, l’énergie, l’envie d’innover, c’est cela que le visiteur cherche et peut trouver s’il est attentif. Et s’il n’a pas la chance de passer par Tokyo, il saura les voir dans le beau livre paru chez Taschen. « Il n’a pas une seule seconde voulu faire une rétrospective, car il déteste regarder en arrière, raconte Midori Kitamura, présidente du Miyake Design Studio, qui travaille depuis quarante ans avec Miyake. D’ailleurs, si vous regardez dans le même sens que lui, vous verrez son dos, car il est toujours en train d’avancer. » A force de chercher, Miyake a fait des trouvailles. Autant sur la matière première que sur la forme finale. Utilisation de matériaux étrangers à la A mille lieues des tendances Il pense le vêtement comme personne avant lui, en faisant exploser les repères du tailoring occidental : il ne coupe ni ne monte une manche, il pense une forme dans laquelle les bras passeront évidemment. Et cette forme première interroge celui qui la regarde : est-elle rigide ou souple ? Composée de plusieurs morceaux ou d’un seul tenant… « Making thing, making think », dit-il souvent, imposant une vision du métier à mille lieues des tendances, des saisons et des canons classiques de la féminité, puisque le corps est pensé non pas en termes de courbes ou de taille, mais dans son besoin de liberté (de mouvement) fondamentale. Chez lui, pas d’injonction de rentrer dans un 36, la pièce de tissu savamment coupée changera en fonction de celle qui la porte, donnant plus d’importance à la personne qu’au vêtement. Même si celui-ci, souvent coloré et amusant dans son allure, ne manquera pas de se faire remarquer. Toutes ces recherches sont depuis toujours sous-tendues par un but ultime et louable : créer des vêtements aussi universels que le jean et le teeshirt. Si les Américains ont su imposer ce vestiaire quotidien, que peut leur répondre un Japonais ? Que serait véritablement un casualwear nippon ? Le créateur trouve la solution grâce aux plissés qu’il développe au début des années 1990. Il met au point une technique et un nouveau genre de vêtements utilitaires et beaux, à la fois originaux, résistants et pratiques, car ils ne froissent pas, se lavent facilement et ne se repassent pas. Une veste de costume dans la ligne Homme Plissé coûte au Japon environ 320 euros (le double en France), ignore le pressing et, choisie en noir ou marine, passe du bureau au mariage d’un ami sans aucun souci de dress code. C’est une expérience étonnante. Qui doit encore amuser son initiateur même s’il est depuis longtemps passé à autre chose. p caroline rousseau The Work of Miyake Issey, National Art Center de Tokyo, jusqu’au 13 juin. « Issey Miyake », Taschen, 512 pages, 49,99 euros Une parenthèse chez Azzedine Alaïa Hors calendrier, trois semaines après la fin des défilés parisiens, le créateur a présenté, en petit comité, sa collection automne-hiver 2016-2017 L’ invitation est arrivée par courriel : le défilé automne-hiver 2016-2017 d’Azzedine Alaïa est prévu pour le dimanche 3 avril. Une sorte de messe en tout petit comité organisée dans les locaux de la maison, rue de Moussy, à Paris. Dans une industrie de la mode en pleine crise existentielle (comment vendre, à quel rythme ? à quoi sert un défilé aujourd’hui, comment, quand et pour qui l’or- ganiser ?…), la dissidence de ce petit homme au caractère bien trempé n’est que plus évidente. Au lieu de se jeter, de manière systématique ou désespérée sur la dernière tendance venue (celles du moment oscillant entre la célébrité, par le biais des réseaux sociaux, et la mode « sans genre »), Azzedine Alaïa fait tout en marge, à son rythme. Ce mélange d’intégrité et d’assurance confère à la maison et à son fondateur un sta- tut « culte », au sens non galvaudé du terme, même si la griffe – soutenue par le groupe Richemont – garde un format modeste en comparaison de celui des géants du luxe d’aujourd’hui. Classique et désirable Mais, au-delà des questions théoriques, la vraie force d’Azzedine AIaïa reste son style, celui d’un homme pour lequel l’anatomie féminine n’est pas une question secondaire. Cela a l’air évident, mais cela fait tout. Son sens de la coupe et de la construction a donné naissance aux robes en maille les plus intemporelles et vertigineusement séduisantes, mais la collection hiver montre que tout cela n’est pas figé. Les robes et les jupes en maille fluide aux textures résille, brocart ou velours, les plissés 3D aux mouvements élastiques, les fourrures denses aux volumes corol- les et les tailles ceinturées sont du pur Alaïa, classique et désirable. Et puis le couturier introduit mille variations : ample trench de cuir, robe trapèze aux proportions impeccables, bottines plates et cloutées, qui croisent des talons à semelle de cuir chair, robes noires dont la fausse austérité nimbe gracieusement le corps de mystère et des robes du soir où la mousseline et la dentelle effet cuir disputent l’espace aux mailles velours. Pour une fois, le public, gavé de défilés et habitué à se cacher derrière l’écran du téléphone, prend le temps d’applaudir avec chaleur et sincérité, touché, sans doute, par ce moment hors genre. Le couturier, lui, refusera obstinément de sortir des coulisses. C’est la dernière partie de la leçon d’Alaïa : laisser les vêtements écrire son histoire, le reste n’est qu’écume. p carine bizet télévisions | 21 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Alejandro Gonzalez Iñarritu s’abandonne à la fantaisie VOTRE SOIRÉE TÉLÉ Dans « Birdman », le réalisateur mexicain célèbre un personnage qui refuse de se résoudre à l’inévitable CANAL + CINÉMA VENDREDI 8 – 16 H 55 FILM vieillesse, la perte, la gravité), Alejandro Gonzalez Iñarritu a choisi un artifice saisissant : s’appuyant sur un chef opérateur virtuose, Emmanuel Lubezki, il fait semblant que ce semi-huis clos, le Théâtre Saint-James et quelques mètres de trottoirs autour de Times Square, soit filmé sans coupure, comme si la caméra ne s’arrêtait jamais de tourner. Le vertige provoqué par les jeux de reflets du scénario s’en trouve exacerbé, et l’on sent bien que Birdman est pensé comme un produit psychotrope (pour ne rien dire de la bande-son – un long solo de batterie). P eut-être parce qu’il a commencé par réaliser et produire des films publicitaires et des séries télévisées avant, à 37 ans, de se lancer dans la réalisation d’un long-métrage (Amours chiennes, 2000), Alejandro Gonzalez Iñarritu donne l’impression d’être arrivé au cinéma chargé d’un impressionnant sac à malices, un arsenal d’idées de génie et de procédés magiques. Dans ses quatre premiers films (Amours chiennes, 21 grammes, Babel, Biutiful), il avait mis ce trésor au service d’un esprit de sérieux qui avait fait ployer son cinéma sous son poids. Birdman est une comédie, une fantaisie débridée, l’occasion rêvée pour Iñarritu de briller dans la société des cinéastes. Et il en profite sans vergogne, partageant généreusement son plaisir avec les spectateurs. Cette transformation comique lui a valu un succès sans précédent, encombrant ses étagères d’une impressionnante collection de trophées, dont l’Oscar du meilleur film et celui du meilleur réalisateur. Birdman est un personnage fictif. On veut dire par là que ce superhéros n’a jamais hanté les écrans ou les pages des comics, seule- Michael Keaton et Edward Norton. ALISON ROSA/FOX ment celles du scénario de Gonzalez Iñarritu, Nicolas Giacobone, Alexander Dinelaris Jr et Armando Bo. Incarné par l’acteur Riggan Thomson (Michael Keaton), il a aujourd’hui pris sa retraite, laissant son interprète loin de la fortune et de la célébrité. Pour la reconquérir, Riggan a adapté une nouvelle de Raymond Carver, tirée du recueil Parlez-moi d’amour, et loué un théâtre de Times Square. L’état psychique de Riggan est plus inquiétant encore que son physique. On le voit léviter, il écoute attentivement la voix de Birdman (le personnage), qui lui assène des lieux communs bien sentis sur le métier du spectacle et refuse de voir que son entreprise est vouée à un échec presque certain. Autour de lui gravitent auxiliaire (Zach Galifianakis en manageur catastrophé), rival (Edward Norton dans le rôle d’un comédien mégalomane et probablement génial, engagé in extremis) et une constellation féminine. On distingue nettement l’étoile d’Emma Stone dans le rôle de la fille du superhéros déchu. Il lui revient d’incarner le principe de réalité, de la jeunesse ; elle le fait avec une grâce et une drôlerie éblouissantes. Pour peindre cet homme qui a déclaré la guerre à l’inévitable (la Epuisant et euphorisant Il y a comme une part de calcul dans ce délire, qui empêche de le prendre pour une communication directe d’une âme à une autre. Tout comme Riggan Thomson, Iñarritu a quelque chose à prouver, et la preuve relève de la logique plus que de l’art. La démonstration ici recherchée est celle du talent même de l’auteur. Birdman est un spectacle qui laisse pantois, épuisé, euphorique, mais, au bout du compte, indemne, au contraire de son dérisoire héros. p thomas sotinel Birdman, d’Alejandro Gonzalez Iñarritu. Avec Michael Keaton, Edward Norton, Zach Galifianakis (EU, 2014, 119 min). Le maître de l’animation japonais retrace la vie du concepteur du bombardier « Zero Fighter » C’ est en lisant Kaze Tachinu (Le vent se lève), la nouvelle de Tatsuo Hori, que Hayao Miyazaki entendit pour la première fois parler du célèbre vers de Paul Valéry : « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! » tiré du Cimetière marin. Cette inspiration n’est pas la seule originalité du film de Miyazaki. Même si l’on y retrouve quelques thèmes chers au cinéaste – la nécessaire harmonie entre nature et civilisation dont l’enfance serait l’expression la plus pure –, c’est la première fois que Miyazaki s’empare d’un chapitre douloureux qu’a connu son pays. Le film raconte l’histoire d’un petit garçon, Jiro Horikoshi, qui rêve de construire des avions. Sa seule idole est Gianni Caproni, ingénieur en aéronautique italien. Comme lui, il ne pilote pas ; il dessinera des appareils « aussi beaux que le vent ». Le jeune homme se lance dans les études. Un jour, alors qu’il effectue un voyage en train, survient – on TF1 20.55 Koh-Lanta Télé-réalité animée par Denis Brogniart. 23.15 Action ou vérité Divertissement animé par Alessandra Sublet. France 2 20.55 Caïn Série créée par Alexis Le Sec et Bertrand Arthuys. Avec Bruno Debrandt, Julie Delarme, Frédéric Pellegeay (Fr., S4, ép. 3 et 4/10 ; S3, ép. 2/8). 23.50 Ce soir (ou jamais !) Magazine animé par Frédéric Taddeï. France 3 20.55 Thalassa « Océan Indien : la nouvelle vie du Sri Lanka ». Magazine animé par Georges Pernoud. 23.20 Johnny Documentaire de Grégory Draï (Fr., 2016, 122 min). Canal+ 21.00 Entre amis Comédie d’Olivier Baroux. Avec Daniel Auteuil, Gérard Jugnot, François Berléand, Zabou Breitman (Fr., 2015, 90 min). 22.25 Connasse, princesse des cœurs Comédie de Noémie Saglio et Eloïse Lang. Avec Camille Cottin, Cécile Boland (Fr., 2015, 85 min). France 5 20.45 La Maison France 5 Magazine animé par Stéphane Thebaut. 21.45 Silence, ça pousse ! Présenté par Stéphane Marie et Caroline Munoz. Dans les airs de Miyazaki CINÉ + CLUB VENDREDI 8 – 20 H 45 FILM VE N D R E D I 8 AVR IL est le 1er septembre 1923 – le grand tremblement de terre de Kanto. C’est à cette occasion qu’il rencontre Nahoko, qu’il épousera quelques années plus tard. La magie opère Le talent de Jiro ayant été vite repéré par les ingénieurs de Mitsubishi, il est embauché. Il est chargé de construire l’avion de combat dont le Japon aura besoin pour épauler l’Allemagne nazie. Ce sera le Mitsubishi A6M1, plus connu sous le nom de « Zero Fighter ». Nous sommes loin de Mon voi- sin Totoro ou encore de Princesse Mononoké et, pourtant, une fois encore, la magie opère. Paysages de la campagne japonaise, scènes de la vie quotidienne, ville ravagée par un tremblement de terre, incendie, pluie diluvienne, tempête de neige : sa virtuosité est sans égale. Le propos du film est assez explicite. On comprend qu’il vaudrait mieux que les avions servent à transporter des passagers au-dessus des océans plutôt qu’à bombarder des villes ennemies. Jiro admire Thomas Mann et Schubert, mais ne semble guère éprouver de sympathie pour les nazis qu’il rencontre. Il n’a, en réalité, que deux véritables passions : Nahoko et ses avions. Tout le reste, la crise, le chômage, la misère, il l’observe, s’attendrit même devant des enfants affamés, mais pour revenir aussitôt à sa mission première : construire l’avion qui sera le fer de lance de l’expansion guerrière du Japon. p franck nouchi Le vent se lève, de Hayao Miyazaki (Japon, 2013, 120 min). Arte 20.55 Nous sommes jeunes, nous sommes forts Téléfilm de Burhan Qurbani. Avec Jonas Nay, Trang Le Hong (All, 2014, 116 min). 22.50 Les Drones, un usage controversé Documentaire de Peter Yost (EU, 2013, 52 min). M6 20.55 Bones Série créée par Hart Hanson d’après les romans de Kathy Reichs. Avec Emily Deschanel, Patricia Belcher, Caroline Julian (EU, saison 11, ép. 4/22 ; S9, ép. 15 et 16/24 ; S5, ép. 5 et 6/22). 0123 est édité par la Société éditrice HORIZONTALEMENT GRILLE N° 16 - 084 PAR PHILIPPE DUPUIS 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 I II III IV V VI VII I. Même bien examinées, elles ne seront jamais sûres. II. A fait du propre à la campagne. Homme du Grand Nord. III. Dans l’ensemble. Choisit à contresens. Cube chifré. IV. Sur la portée. Pour bâtir en Afrique. Jeté à l’eau avec le bâtiment. V. Fouillent dans les fonds. Délivré du mal. VI. Grand au Moulin-Rouge. Souvent plaqué. VII. Fait tout à moitié. Bonne pâte batave. Paresseux. VIII. Personnels ou publics, ils pèsent lourdement. IX. Pas très futé. Changera de timbre. X. Même les adultes s’y mettent pour les déplacements en ville. du « Monde » SA Durée de la société : 99 ans à compter du 15 décembre 2000. Capital social : 94.610.348,70 ¤. Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS). Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00 Abonnements par téléphone : de France 3289 (Service 0,30 e/min + prix appel) ; de l’étranger : (33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique : [email protected]. 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Couper les cheveux en quatre. 3. Décoration architecturale. Provocation puérile. Petit ensemble. 4. Risquent de faire de gros dégâts. 5. Auxiliaire. Belle adresse. Résiste au labo. 6. Son et sciure. Protection rapprochée. 7. Bouts de tronc. Poème lyrique. 8. La Disparition ou autre exercice d’enlèvement. 9. Nourrice de Dionysos. Fait bouger. 10. Pour les proches. Protecteur égyptien des futures mamans. Impeccable. 11. Se fait plumer au passage. Au cœur du foyer. 12. Mis à l’abri. La reproduction de tout article est interdite sans l’accord de l’administration. Commission paritaire des publications et agences de presse n° 0717 C 81975 ISSN 0395-2037 0123 hors-sé ÊTRE FRANÇAIS rie Êtreais franç textes Les grands Edgar Morin uieu à de Montesq uveaux déis Les no 60 auteurs 40 dessins DE LES GRANDS TEXTES MONTESQUIEU À EDGAR MORIN LES NOUVEAUX DÉFIS Un hors-série du « Monde » 164 pages - 8,50 € chez votre marchand de journaux et sur Lemonde.fr/boutique Présidente : Corinne Mrejen PRINTED IN FRANCE 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 PARIS CEDEX 13 Tél : 01-57-28-39-00 Fax : 01-57-28-39-26 L’Imprimerie, 79 rue de Roissy, 93290 Tremblay-en-France Toulouse (Occitane Imprimerie) Montpellier (« Midi Libre ») 22 | DÉBATS & ANALYSES 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 La société civile entend reprendre la main sur la marche du pays. Des Nuits debout aux collectifs citoyens, les initiatives se multiplient pour que l’action publique ne soit plus confisquée par les partis Un renouveau politique est-il possible ? Le début d’une longue veillée En rupture avec les modes d’action classiques de la vie politique, le mouvement Nuit debout s’étend dans une France rebelle à la précarité et aux inégalités Par FRANÇOIS CUSSET I l y a des signes qui ne trompent pas. Au fil des défilés de ces dernières semaines comme de ces premières Nuits debout passées par quelques milliers de veilleurs sur les places d’une cinquantaine de nos villes (avant l’évacuation rituelle à l’aube), il y a des signes auxquels on reconnaît qu’il se passe quelque chose de neuf, que ce qui a lieu n’est qu’un début ou encore, comme le philosophe Frédéric Lordon le lançait à la foule de la place de la République, à Paris, le soir du 31 mars, que « nous sommes en train de faire quelque chose ». Signes épars, mais clairs. Comme ces manifestations sauvages, mobiles et masquées, rejointes par beaucoup plus que la poignée habituelle d’anarchistes, et démarrant juste après l’arrivée du cortège officiel. Ces assemblées citoyennes, aussi, où la circulation de la parole et l’ambition collective posément affirmée n’ont plus rien à voir avec les assemblées générales de mars. Quant à la volonté réfléchie de ne rien revendiquer, qui fut reprochée par les bons esprits au mouvement Occupy Wall Street de 2011, elle consomme la rupture avec un ordre politique qui n’est plus reconnu comme légitime, avec lequel on refuse, pour de bon, de discuter. Sans compter tags et slogans qui, comme en d’autres temps, ouvrent sur de plus vastes horizons : « Le monde ou rien ! », ou juste : « Ni loi ni travail », pour rappeler qu’avec ou sans projet de loi ce dont on ne veut plus, c’est la vie de précaire modulable ou d’autoentrepreneur à perte qui est tout ce que le vieux monde en crise peut proposer. Et, à République, on ne fait pas que danser : on rédige une « Constitution de la République sociale », on prépare une université populaire, une vraie, une demi-douzaine de commissions soumettent leurs propositions à l’assemblée quotidienne. UN MONDE INHABITABLE Pour le moment, moins en phase avec le pays que les occupants de la Puerta del Sol à Madrid en 2012, moins nombreux que dans les campements d’Occupy Wall Street en 2011, moins aguerris que les émeutiers des quartiers populaires à l’automne 2005, les protestataires français de ce printemps nouveau affichent une détermination, un désir de durer et un humour guerrier qui n’ont plus de rapport avec le code du travail détricoté, mais avec l’intensité des nuits d’occupation et le renouvellement des formes de vie. Chômeurs isolés, adhérents syndicaux plus en rage que leurs dirigeants, lycéens découvrant la violence d’Etat, étudiants dégoûtés par le scandale des stages ou le mensonge des diplômes, mais aussi militants sexuels, travailleurs culturels ou écologistes radicaux, et même les sans-papiers ou les mal-logés avec lesquels, sur ces mêmes places, la jonction parfois a lieu – ceux qui convergent là ne sont réductibles ni à MUSIQUE INFO BONNE HUMEUR la démographie (la rébellion en erreur de jeunesse) ni à une logique de classe ou sectorielle. A les entendre, c’est une certitude sereine qui les rassemble, ni bravache ni simpliste, éprouvée par tous et par tous argumentée : la certitude qu’aucune élection ne changera l’ordre établi dans le sens qu’ils souhaiteraient, que la politique classique est morte pour de bon après la crise des subprimes de 2008 (quand elle n’a pas modifié les règles qui avaient déclenché la catastrophe et a continué de faire le jeu du pire, et des marchés financiers) et qu’à ces décideurs devenus des ennemis on n’aurait plus d’autre choix que de « faire peur » jusqu’à ce qu’ils lâchent prise. Mais la certitude, aussi, que l’accueil des réfugiés et des migrants est la condition d’un monde commun, et que face à la destruction industrielle il faut élaborer des modes d’existence collective en sécession. Et ces mots-là, plus ou moins naïfs, plus ou moins maîtrisés, sont prononcés par tant et tant qui ne sont ni les plus érudits ni les plus militants. Quant aux tris du pouvoir pour opposer casseurs et manifestants, les bons scolarisés et les méchants cagoulés, ils ne tiennent plus : le micro qui passe sur ces places n’en finit plus d’entonner la critique du « pacifisme festif » et, en plein état d’urgence, de la criminalisation du mouvement social – « Nous sommes tous des casseurs », dit un autre graffiti, sous lequel est précisé qu’il faut « casser le capitalisme » au lieu d’en espérer l’indulgence ou la réforme. En fin de compte, bien au-delà de cette loi El Khomri, dont tous disent qu’elle n’est pas le problème, qui est tellement plus vaste, au-delà même de cette Nuit debout qui ne veut pas se coucher, quelque chose se lève, prend son élan, quelque chose exprime une tranquille résolution, plus qu’à défier un gouvernement aux abois ou à faire reculer les CRS, à simplement continuer, se répandre, ne pas retomber. D’où l’obsession de la convergence des luttes, en tenant des assemblées générales interluttes, en faisant front commun avec les associations défendant locataires expulsables ou migrants illégaux, en peinant encore, derrière une alliance de façade avec les syndicats, à faire la jonction avec le monde du travail – cette fameuse jonction des travailleurs et des non-travailleurs (étudiants ou chômeurs) que les gouvernements craignent tant. Derrière la joie, le sens du combat : la conflictualité qui sous-tend le système économique, et qui gronde sous nos distractions, ne peut plus cette fois être étouffée. Cette violence qu’on avait refoulée derrière l’obsession terroriste (comme si elle en avait le monopole), dont on ne voyait plus les dimensions systémiques, insidieuses, normalisées, et qu’on redécouvre sous la matraque policière, cette fois elle est bien là – violence sans précédent de ce monde inhabitable avec lequel les Nuits debout, si clairsemées qu’elles soient encore, se déclarent en guerre, et violence possible de cette guerre-là, si l’on n’a rien à y perdre. p ¶ François Cusset est écrivain, professeur à l’université de Paris-Ouest-Nanterre. Il est notamment l’auteur de « Les jours et les jours » (POL, 2015) Les vieux partis ne doivent pas verrouiller la vie démocratique Le 5 avril, la loi dite de « modernisation de l’élection présidentielle » a été adoptée. Elle abroge l’égalité du temps de parole entre candidats à l’élection suprême et prévoit de rendre public le parrainage de chaque maire. Bâillonner ainsi le débat est indigne Par ALEXANDRE JARDIN L e citoyen engagé que je suis le hurle. Les petits partis − j’entends le Parti socialiste et Les Républicains, qui, ensemble, réunissent moins de membres actifs que la Fédération française de pétanque ou celle de canoëkayak – n’en finissent pas de verrouiller un jeu politique déconsidéré, que le pays rejette élection après élection. Soixante-dix-huit pour cent des Français se disent prêts à voter pour un candidat qui ne serait ni issu d’un parti politique ni soutenu par lui ? Le message a été reçu aussitôt par les appareils nationaux attentifs. Le 24 mars au soir, 11 députés ont été missionnés pour préserver les intérêts de leur caste. La veille du week-end de Pâques, afin que cela passe inaperçu, ils ont voté le changement des règles d’accès à l’élection présidentielle. Pendant que vous pensiez à vos œufs en chocolat. En France, 11 garants du système ont décidé pour 44,6 millions d’électeurs. Onze sans conscience, le doigt sur la couture, se sont portés volontaires pour faire passer une loi dite de « modernisation de l’élection présidentielle » – l’appellation ne manque pas de cynisme –, qui est, on va le voir, assez astucieuse pour empêcher tout renouvellement en 2017. UN ENNOBLISSEMENT DE LA BASSESSE Elle prévoit deux choses, cette loi perfide. Tout d’abord, d’éliminer l’égalité des temps de parole entre candidats à la présidentielle, sauf quinze jours avant l’élection. Date à laquelle chacun sait que les jeux sont faits… Au moins, c’est franc : il s’agit d’avantager à la télévision les formations qui désespèrent les gens, d’assurer l’audience des machines discréditées. La deuxième disposition est également admirable : elle prévoit de rendre publics les parrainages de chaque maire. L’idée est simple, cela permet aux petits partis nommés ci-dessus, le PS en quenouille et Les Républicains à peine moins en quenouille, de laisser leur appareil national intimider les maires qui auraient le malencontreux projet de ne pas les parrainer ou, pis, de soutenir qui bon leur semble avec sincérité. Par le jeu des intercommunalités, même les édiles sans parti seront surveillés de près et, bien entendu, punis s’ils osaient parrainer mal, les vilains. Elégant, non ? Conforme à une très grande idée de la France, non ? A l’esprit même de notre République, n’est-ce pas ? Toute l’astuce a été de présenter cet efficace mécanisme de soumission des élus locaux, qui marchait déjà bien – en 2012, seulement 14 790 d’entre eux ont ¶ Alexandre Jardin est écrivain. Il est notamment l’auteur de « Juste une fois » (Grasset, 2014) CHRISTOPHE NICOLAS - STÉPHANIE RENOUVIN LE GRAND MORNING VENDREDI 8 AVRIL Photo Julien Weber donné un parrainage, sur les 42 000 parrains potentiels ! –, comme une fierté de soutenir tel ou tel candidat. L’art et la manière d’ennoblir la bassesse et l’intimidation… Le 5 avril, cette loi a été votée définitivement. C’est indigne de la France. Alors, naturellement, les mouvements citoyens se sont vite réunis et, comme un seul homme, se sont unis pour signer un texte au titre limpide : « C’est aux Français de choisir leur président » (Lemonde.fr, 1er avril). Parce que c’est bien le minimum ! Un document qui appelle bien sûr à conserver l’égalité des temps de parole sur cinq semaines de campagne officielle, mais qui réclame aussi deux mesures de nature à réellement moderniser l’élection présidentielle. Pour mettre fin aux astuces dans les coins et autres entourloupes malsaines. Tout d’abord, protégeons nos maires en assurant le strict anonymat de leur parrainage. Cela doit être garanti par le Conseil constitutionnel. Quand un citoyen français vote, il vote dans un isoloir afin que l’on ne puisse pas l’intimider. Nos maires ont droit à cette protection. Faibles et dépendants par le jeu des subventions, ils ne sont pas en mesure de résister aux pressions des appareils nationaux. Et, parce que nous n’avons pas peur du peuple, nous exigeons que tout candidat soutenu par 500 000 citoyens puisse se présenter à l’élection présidentielle. Notre peuple doit pouvoir désigner le meilleur représentant de la nation. Notre grand peuple doit être en mesure de se délivrer des petits partis s’il le désire, sans être pour cela obligé de se jeter dans les bras des extrêmes. Faute d’issue. Les signataires de cette proposition digne et belle sont : Jean-Marie Cavada (président du mouvement Génération citoyens), Nicolas Doucerain (président de Nous citoyens), Jean-Baptiste de Foucauld (coordinateur du Pacte civique), Pierre Larrouturou (coprésident de Nouvelle Donne), Corinne Lepage (présidente de Cap 21-LRC), Claude Posternak (président du mouvement La Transition), Rafik Smati (président d’Objectif France) et ma pomme, qui rassemble les « Faizeux » de ce pays dans le mouvement civique des Zèbres. Nous savons que les petits partis feront tout pour verrouiller la France jusqu’en 2017. Nous ne le permettrons pas ! p 6H/9H Spécial “ Révisez votre Bac ” avec Suivez-nous sur rtl2.fr débats & analyses | 23 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Une « République du vivant » au secours des animaux Le livre N ous choyons nos chiens et nos chats, mais nous mangeons les vaches, les moutons et les cochons. Nous méprisons les pigeons et admirons les aigles. Nous exterminons les rats tout en protégeant les pandas. Pourquoi ? Car la plupart d’entre nous sommes spécistes. C’est ce « dogme en vigueur » qu’entend pourfendre l’écrivain et journaliste Aymeric Caron, dans son nouvel ouvrage, Antispéciste, un essai audacieux et documenté publié jeudi 7 avril. Le premier intérêt du livre réside dans son titre même. Bien connus du petit monde des végétariens et des défenseurs des animaux, les termes de spécisme et d’antispécisme restent malgré tout ignorés en France. Popularisés par le philosophe australien Peter Singer dans son best-seller La Libération animale en 1975, ils trouvent récemment une résonnance avec les vidéos chocs de l’association L214 sur les abattoirs. Le spécisme, nommé par analogie avec le racisme et le sexisme, « désigne toute attitude de discrimination envers un animal en raison de son appartenance à une espèce donnée », écrit l’auteur. Ce « préjugé » consacre à la fois la supériorité des humains sur les autres espèces et légitime des différences de traitement, en créant des catégories « injustifiées » (animaux de boucherie, de compagnie, de loisirs, etc.). Au contraire, l’antispécisme, dont se revendique Aymeric Caron, refuse de faire passer les intérêts des humains avant ceux des « animaux non humains » – sans toutefois nier les différences entre les espèces. Cette obligation morale et éthique implique de ne plus tuer ni de ne faire souffrir des animaux qui partagent avec nous les mêmes caractéristiques (être capable de sensibilité, d’intelligence ou d’empathie), et dont la vie importe autant que la nôtre. UN « NOUVEL HUMANISME » Dans la lignée du Plaidoyer pour les animaux (Allary Editions, 2014) du moine bouddhiste Matthieu Ricard ou de Voir son steak comme un animal mort (Lux, 2015) du philosophe Martin Gibert, mais aussi de penseurs moins lus dans l’Hexagone (Gary Francione, Tom Regan ou Arne Næss), Aymeric Caron, déjà auteur de No Steak (Fayard, 2013), assène des chiffres qui frappent la conscience des amateurs de viande, ceux-là mêmes qui cherchent à l’apaiser. Chaque année, les hommes tuent 70 milliards de mammifères et d’oiseaux et 1 000 milliards d’animaux marins pour leur consommation, ainsi que 150 millions de bêtes pour la fourrure. En France, 95 % des porcs sont élevés dans des bâtiments suroccupés, sur des caillebotis au travers desquels se déversent leurs excréments. Les poulets ne vivent que six semaines en élevage intensif, au lieu de six ans normalement. Les veaux sont retirés à leur mère dans les heures ou les jours qui suivent leur naissance. ANTISPÉCISTE d’Aymeric Caron, Don Quichotte, 480 pages, 20,90 euros Mais, loin de se cantonner à ressasser la littérature – de plus en plus vaste – sur le sujet, Aymeric Caron élargit la réflexion, en passant par la cosmologie, la génétique, l’éthologie, le droit et la philosophie, pour proposer un modèle de société qui bannirait toute exploitation animale. Un « nouvel humanisme » (un « anumanisme ») qui ne serait plus anthropocentré. Il s’agirait donc de ne plus manger de viande ni de poisson, bien évidemment, mais également d’œufs, de lait et de fromage, de ne plus utiliser de cuir ou de fourrure, de boycotter les zoos, les cirques et les corridas. Surtout, l’« élargissement de notre sphère de considération morale » devrait passer par l’octroi d’un nouveau statut juridique pour les animaux (celui de « personnes non humaines ») assorti de nouveaux droits fondamentaux : ne pas être tué, emprisonné, torturé et ne pas être une propriété. Il n’y aurait ainsi plus d’élevage, seulement des animaux sauvages, et les propriétaires d’animaux de compagnie deviendraient des tuteurs, munis de « certificats de capacité ». On l’aura compris, des deux courants antispécistes, Aymeric Caron, végétarien depuis vingt-cinq ans et vegan depuis deux ans, se place du côté des abolitionnistes. Ceux qui estiment qu’un « élevage heureux » ne peut exister et qui réclament la fin de toute forme d’exploitation animale, à l’inverse des welfaristes, qui n’y sont pas opposés, mais luttent pour épargner toute souffrance inutile aux animaux. Si le style est plaisant et didactique, le fervent défenseur des animaux va loin, très (trop ?) loin. Non content d’appeler à des actes de désobéissance civile contre « la mort imposée dans les assiettes », il propose de revoir l’ensemble de nos institutions. Face à ce qu’il considère comme un échec des partis et de l’écologie politique pour contrer un « néolibéralisme à bout de souffle », l’auteur appelle à l’établissement d’une « biodémocratie » et la fondation d’une nouvelle République, baptisée « République du vivant ». Aux côtés de l’Assemblée nationale, une Assemblée naturelle (qui remplacerait le Sénat) représenterait les intérêts des animaux. Composée de membres désignés et non pas élus – des hauts fonctionnaires formés à l’éthologie, à la biologie et à la philosophie, des experts et des représentants d’ONG –, elle pourrait proposer certaines lois et aurait un droit de veto sur celles votées par l’Assemblée. L’idée de créer de nouvelles instances antispécistes a déjà fait son chemin chez quelques intellectuels (Dominique Bourg, Bruno Latour ou Corine Pelluchon). Mais, devant le grand public, elle risque d’être perçue comme utopique, dans le meilleur des cas, ou totalement fantaisiste et grotesque, dans le pire. Aymeric Caron ne risque-t-il pas de décrédibiliser l’éthique animale, en appellant à un changement trop radical, bien supérieur aux « sacrifices » que les humains sont prêts à concéder ? « C’est une utopie, mais c’est une question de temps avant qu’elle ne se réalise, répond l’intéressé. Les vraies idées révolutionnaires ont toujours paru loufoques. » p audrey garric Un homme sans domicile fixe Temps établi | par conc JEAN GENET, UN ÉCRIVAIN SOUS HAUTE SURVEILLANCE Hors-Série « Le Monde, Une vie une œuvre », 122 pages, 8,50 €. En kiosques à partir du 7 avril Hors-Série C’ est d’abord, ici, l’histoire d’un enfant qui brûle de quitter la France. Pour où ? A 13 ans, il dit l’Egypte et l’Amérique – un peu plus tard, en vrac : « les Algéries », la Tripolitaine, le Niger, le Congo. Mais l’enfant rêve trop fort, fugue, fraude, s’évade, s’engage dans l’armée, déserte, vole. On l’arrête, on le ramène à Paris, on le place d’abord dans des patronages, puis en colonie pénitentiaire, puis en prison. A 30 ans, c’est un délinquant, un homme sans adresse, sans famille ni patrie, sans feu ni lieu. Il risque la prison à perpétuité pour ses vols, la police de Vichy songe à le déporter avec les vagabonds. Au début de 1942, on peut dire qu’il n’est rien, qu’il est au plus bas de l’échelle sociale. Il ne possède strictement rien – sauf une arme : la langue française. Où en a-t-il appris le maniement ? Personne ne sait. Quand on lui demandera de citer le livre le plus important pour lui, il dira simplement : la grammaire d’Augé. Cette année-là, dans sa cellule de la Santé, au milieu de ses codétenus, il commence à écrire, un cahier sur les genoux. Il écrit Le Condamné à mort et, en même temps, Notre-Dame-des-Fleurs. POLITIQUE | CHRONIQUE DE FRANÇOISE FRESSOZ Le casse du siècle L a démission du premier ministre islandais sous la pression de la rue vient démontrer l’impact démocratique que constituent les « Panama papers ». La divulgation et l’exploitation par 107 médias du monde entier dont Le Monde des fichiers internes du cabinet Mossack Fonseca, l’un des champions mondiaux au Panama de la domiciliation de sociétés écrans, dépasse tout ce qui avait été tenté jusqu’à présent pour lutter contre la fraude et l’évasion fiscale. Ce qu’en France les députés socialistes Vincent Peillon et Arnaud Montebourg avaient cherché en vain à combattre lorsque, jeunes députés, ils étaient partis fleur au fusil à l’assaut des paradis fiscaux, ce que l’ancienne juge d’instruction Eva Joly avait voulu en vain circonscrire au cours de sa double activité judiciaire et parlementaire se trouve ébranlé par l’action combinée d’un lanceur d’alerte et de l’investigation journalistique. L’efficacité de cette opération mains propres menée tient d’abord à la qualité de l’information produite, venue du cœur du réacteur. Pour faire sauter le coffre-fort de la fraude fiscale, il fallait pratiquer le casse du siècle, c’est chose faite. Elle résulte aussi de l’effet bulldozer de la diffusion de l’information dû au caractère planétaire de l’enquête et à l’aspect programmé des révélations, chaque jour déroulant son tapis de découvertes. « MAINS PROPRES ET TÊTE HAUTE » En France, le principal parti à être atteint dans son image est le Front national, qui, pour se différencier des partis « du système », aimait brandir le slogan « Mains propres et tête haute ». Or, il apparaît que deux proches de Marine Le Pen ont imaginé un système offshore très sophistiqué pour faire sortir 316 000 euros de la société Riwal, principal prestataire pour la communication du parti. Le père, Jean-Marie, lui, est soupçonné de s’être servi de son homme de confiance pour dissimuler une partie de sa fortune. Comme toujours, les Le Pen démentent et se posent en victimes, mais la posture devient de moins en moins tenable. Le poison des affaires colle désormais aux basques de l’extrême droite, sans pour autant blanchir les partis de gouvernement, car les révélations qui af- IRRÉCONCILIÉ fluent viennent bousculer un système qui, depuis la crise de 2008, multiplie les déclarations contre l’évasion fiscale mais peine à faire le ménage. Dans la foulée de l’affaire Cahuzac, François Hollande s’était érigé en roi de la transparence, mais les « Panama papers » prennent à revers Michel Sapin, obligé de convoquer d’urgence le patron de la Société générale pour lui demander des explications sur ses comptes offshore. Le ministre des finances annonce que la France va réinscrire le Panama sur la liste des pays non coopératifs en matière fiscale, alors que Nicolas Sarkozy avait décidé de le faire sortir de cette liste en 2012. Dans la foulée, François Bayrou s’étonne sur LCP qu’on laisse fleurir, en marge des règles de financement de la vie politique supposées strictes, une foultitude de micropartis. Le patron du MoDem demande que ce soit un comptable public et non un responsable politique qui signe les chèques. Les « Panama papers » ont frappé juste : le débat sur la transparence ne fait que (re) commencer. p [email protected] On connaît la suite : par miracle, l’année suivante, le poème tombe entre les mains de Cocteau. Un an plus tard, ce sera Sartre. Six ans plus tard, Jean Genet signe un contrat chez Gallimard pour l’édition de ses œuvres complètes. L’histoire est extraordinaire mais, le plus extraordinaire, c’est l’auteur. Il ne supporte pas sa réussite, elle le fait carrément vomir. Il en veut à Cocteau, à Sartre, surtout il s’en veut. Il s’est sauvé, il est sorti de prison, mais il est passé de l’autre côté. Il est maintenant dans le camp de ceux contre qui il écrivait. Il a trahi – et, de cette prison-là, il n’y a pas d’issue. Malgré sa tristesse qui ne finira jamais, Genet va pourtant tenter l’impossible, qui n’est possible qu’en littérature. Il va tâcher, en mettant à leur service la plus fastueuse des fêtes du langage, de rester fidèle à ceux qu’il a trahis : les enfants criminels, les voleurs minables, les bandits foireux, les bonnes assassines… Plus tard, il dira aussi la rage des « nègres », l’humiliation des colonisés. Et plus tard encore, nouant son histoire à la leur, les Blacks Panthers et les Palestiniens. Il meurt à l’hôtel, sans avoir jamais habité nulle part, irréconcilié. p albert dichy A l’occasion du 30e anniversaire de la mort de l’écrivain et de l’exposition « Jean Genet, l’échappée belle », que lui consacre le MuCEM à Marseille, du 16 avril au 18 juillet. 24 | 0123 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 INTERNATIONAL | CHRONIQUE p a r a l a in fr a cho n Démocratie, nostalgie A la bourse des modèles politiques, la démocratie libérale est en baisse. Le monde est moins démocratique qu’il ne l’était il y a dix ou vingt ans. Dans les démocraties elles-mêmes, la marée reflue aussi : certains pays deviennent moins libres. Vent mauvais, un vieux tropisme autoritaire rôde, de-ci de-là, au Sud et au Nord. En un petit quart de siècle, le baromètre de l’Histoire semble avoir changé de cap. Il y a vingt-cinq ans, on célébrait la chute du mur de Berlin. Nelson Mandela sortait de prison. Le Chilien Augusto Pinochet commençait à passer la main. A Moscou, Mikhaïl Gorbatchev levait le couvercle : les satellites de l’URSS prenaient leur liberté. A Washington, vieux combattant de la guerre froide, le président George H. W. Bush saluait « des changements de proportions bibliques ». Un jeune homme de 43 ans, « baby-boomer » jouisseur, Bill Clinton, allait lui succéder. Horizon politique indépassable « On avait l’impression que c’était la fin d’une époque de répression et d’autocratie », confie, nostalgique, un des plus prometteurs jeunes historiens britanniques, Peter Frankopan, chercheur à l’université d’Oxford. « Partout dans le monde, des dictatures étaient balayées », écrit-il dans le Financial Times. Tout était lié, le modèle démocratique comme horizon politique indépassable et la croissance économique en bonus. L’ensemble était porté par la révolution technologique et l’ouverture des frontières. Les conseillers économiques de Clinton pensaient même avoir trouvé la martingale pour abolir les cycles en économie : il n’y aurait plus que des « hauts ». Dans la presse, on y croyait, on gobait volontiers : faites sauter les bouchons ! On traversa nombre de guerres et d’aventures guerrières – des Balkans aux attentats de 2001 en passant par l’Afghanistan et l’Irak – sans pour autant douter, comme l’écrit Frankopan, que « la démocratie libérale allait triompher, s’imposer comme le système politique idéal par excellence ». L’histoire était à sens unique, risquait un essayiste. Il faut déchanter. Elections libres, séparation des pouvoirs, indépendance de la presse et de la justice, libertés publiques, ce qui compose la mécanique compliquée d’une démocratie libérale, tout cela est à la baisse. L’attractivité du modèle est contestée, rapporte Freedom House. Cette ONG surveille les évolutions de la pratique démocratique dans 195 pays. « 2015 a marqué la chute de la liberté en général pour la dixième année d’affilée », note-telle dans son dernier rapport, fin janvier. Seuls 43 pays ont avancé ; dans 105 autres, les libertés reculent. C’est vrai dans les économies émergentes, où le modèle autocratique domine et progresse. C’est vrai aussi dans le monde occidental, où le modèle libéral régresse. La « tentation autoritaire », que pointait récemment Jean-Claude Guillebaud dans L’Obs, reprenant LE MODÈLE DÉMOCRATIQUE ARRIVERAIT EN BOUT DE CYCLE, FAUTE D’AMBITION COLLECTIVE LA « TENTATION AUTORITAIRE » N’ÉPARGNE NI LES ÉTATS-UNIS NI L’EUROPE une formule du politologue Yves Sintomer, n’épargne ni les EtatsUnis ni l’Europe. Elle sort sa vilaine tête de gorgone sous les traits d’un Donald Trump outreAtlantique. Elle affleure chez les démagogues ultranationalistes anti-européens, au pouvoir ou aspirant à y accéder. Les uns et les autres sont les exploitants en chef de ce qu’un freudien appellerait volontiers aujourd’hui : « malaise dans la mondialisation ». Le Donald vante les mérites de la torture, stigmatise les minorités, méprise les corps intermédiaires et promet l’organisation d’une rafle policière monstrueuse pour chasser du pays 11 millions de travailleurs illégaux. En Europe, les Viktor Orban à Budapest, Jaroslaw Kaczynski – le chef de la formation au pouvoir, le parti Droit et justice – à Varsovie, instaurent une forme de « démocratie illibérale » à la mécanique assez simple. Il y a bien des élections et elles sont libres, assurément. Mais le scrutin passé, le gagnant prend tout : mainmise sur la justice, fonction publique à la botte, radio et télévision publiques aux ordres. Ce qui est rejeté, c’est l’horlogerie compliquée des pouvoirs et contre-pouvoirs, cette manière de faire coexister plusieurs vérités pour accoucher de ce miracle éminemment démocratique : le compromis. La Turquie de Recep Tayyip Erdogan est en bonne voie sur ce chemin. Mais le produit le plus accompli, le mieux fini, reste la version moscovite. Tout naturellement, Vladimir Poutine est l’idole des partis protestataires de l’ultradroite européenne, notamment du Front national, et Trump révère le président russe. Précieuse conquête Limitons la question : pourquoi cette délégitimation du modèle libéral dans le monde occidental ? Elle prend la forme d’une contestation générale des élites. Commentateurs et essayistes anglosaxons privilégient une piste : l’économie. Associé, confondu à la mondialisation économique, le modèle n’a pas tenu ses promesses. Flux migratoires incontrôlés, croissance anémique, destructions d’emplois et de statut, crise de 2008, échelle sociale bloquée etc. Le modèle politique démocratique libéral suppose des classes moyennes dynamiques – pas traumatisées par la globalisation. Peut-être quelque chose de plus profond est-il à l’œuvre. Tel qu’il est incarné par le centre gauche – la social-démocratie –, le modèle est l’aboutissement d’un approfondissement constant des libertés individuelles. Il est le stade le plus avancé d’un mouvement d’affranchissement libertaire, qui explose dans la contestation des années 1960, de Berkeley à Londres, en passant par Paris et Berlin, et arriverait en bout de cycle, faute d’ambition collective. Peutêtre. Il n’en serait pas moins irresponsable de céder à l’illusion autocratique ou de rester sans réaction face à cette érosion continue du modèle démocratique libéral. Cette vieille, lente et précieuse conquête est moins garantie que jamais. p [email protected] Tirage du Monde daté jeudi 7 avril : 272 462 exemplaires DIABÈTE : MALADIE DE RICHES, ÉPIDÉMIE DE PAUVRES L a progression est régulière mais spectaculaire : depuis 1980, le nombre de personnes vivant avec un diabète a quadruplé, s’approchant lentement mais sûrement du demi-milliard d’adultes dans le monde. Pendant longtemps, cette maladie chronique a surtout touché les pays riches, en tout cas pour ses formes les plus fréquentes, liées au mode de vie et aux habitudes alimentaires. Elle frappe dorénavant, en majorité, dans les pays à revenu faible ou intermédiaire : le nombre de diabétiques, comme celui de décès liés au diabète et à ses complications, est désormais plus élevé dans les pays en développement que dans les plus développés. Avec un peu plus de 5 % de sa population adulte concernée, l’Europe de l’Ouest et du Nord connaît le taux le plus bas de diabétiques, alors que, en Polynésie et en Micronésie, il frise les 25 %. Le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Asie du Sud-Est caracolent en tête des régions les plus atteintes, et l’Algérie, la Chine ou le Mexique dépassent à présent, en termes de prévalence du diabète, le Royaume-Uni, la France et même les Etats-Unis, où, pourtant, l’obésité, l’un des principaux facteurs de la maladie, atteint des records. Consacrant la Journée mondiale de la santé du 7 avril à la lutte contre le diabète, maladie responsable directement ou indirectement de près de 4 millions de morts par an, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sonne l’alerte. Certes, l’évolution démographique, combinant augmentation de la population et de l’espérance de vie, est la toile de fond de la progression du diabète. Mais l’OMS souligne que ce sont bien les causes spécifiques de la maladie qu’il faut combattre, c’est-à-dire, dans la plupart des cas, les évolutions du mode de vie – urbanisation, sédentarité, activité physique réduite, alimentation trop riche en graisses et en sucres… –, des pays en développement. Des politiques publiques ont été mises en œuvre pour combattre ces mauvaises habitudes dans les pays à haut revenu et prévenir efficacement diabète et surpoids. Pas encore de manière satisfaisante dans les pays moins avancés. Par ailleurs, les outils de diagnostic, de suivi et les traitements antidiabétiques, s’ils freinent l’évolution de la maladie et la survenue de graves complications, restent peu accessibles aux habitants des pays en développement. Un tiers seulement des pays à revenu faible ou intermédiaire indique que leurs structures de soins primaires sont « dotées des technologies les plus essentielles pour le diagnostic et la prise en charge du diabète », s’inquiète l’OMS. L’institution pointe également le manque de financement et la mauvaise application des politiques nationales de lutte contre le diabète. Le prix des médicaments est excessif, en particulier pour les insulines humaines modifiées, de plus en plus prescrites et dont l’OMS doute « qu’elles présentent des avantages significatifs par rapport à l’insuline humaine dont le coût est moindre ». Et représente souvent pour les patients diabétiques des pays en développement un fardeau à peine soutenable. Parmi les objectifs de prévention et de contrôle des maladies non transmissibles qu’elle a fixés pour 2025, l’OMS a retenu celui de stopper la montée du diabète et de l’obésité. Cela suppose une volonté politique tenace, des moyens et des équipements renforcés et la levée des obstacles, notamment financiers, dans l’accès aux médicaments. p 2 LA « UNE », SUITE v ENTRETIEN avec Alexander Kluge, sur sa conception de l’art, ses modèles… 3 MOTS DE PASSE L’écrivain britannique David Lodge en cinq entrées Alexander Kluge, l’œil ouvert Le grand réalisateur allemand signe une magnifique « Chronique des sentiments » 4 LITTÉRATURE FRANÇAISE Malika Wagner, Frédéric Ciriez, Eric Laurrent georges didi-huberman philosophe, historien de l’art 5 LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Kate O’Riordan, Alessandro Baricco C hronique des sentiments réunit le grand œuvre littéraire d’Alexander Kluge. C’est un livre extraordinaire, un livre-océan, dont le premier volume (d’une série qui en comportera cinq, peut-être six) ne fait pas moins de 1 134 pages. Né en 1932, Alexander Kluge est connu comme un homme d’images : on peut rappeler qu’il fut l’assistant de Fritz Lang et qu’il a, depuis, réalisé un nombre incalculable de films aux durées elles-mêmes incalculables. Il est tout autant un homme de pensées : il a travaillé avec le philosophe Theodor W. Adorno et n’a jamais cessé de réfléchir – discutant inlassablement avec écrivains, philosophes, artistes, sociologues ou historiens – sur le monde qui nous précède, nous entoure et nous arrive. C’est donc à partir de ces deux conditions – que Walter Benjamin (1892-1940) avait aimé réunir dans le seul mot Denkbilder, « images de pensée » – qu’il est homme de lettres au sens le plus radical, le plus original du terme : un écrivain sans limites. Rien de fortuit si les éditions 6 HISTOIRE D’UN LIVRE « La Bataille du Vercors », de Paddy Ashdown 7 ESSAIS Geneviève Fraisse poursuit sa réflexion sur l’histoire de la différence des sexes C’est un livre extraordinaire, un livreocéan, dont le seul premier volume ne fait pas moins de 1 134 pages POL, qui accueillent le plus vaste éventail des formes littéraires contemporaines, ont décidé de publier ce grand œuvre sous la responsabilité sans faille de Vincent Pauval. Alexander Kluge écrit beaucoup, car il observe beaucoup, apprend beaucoup, pense beaucoup, aime beaucoup, critique beaucoup, s’amuse beaucoup, s’émeut beaucoup, invente beaucoup. C’est qu’il a beaucoup, beaucoup d’imagination. En ce sens, il est un grand romantique posant son regard sur notre rhizomatique condition contemporaine. Ne vous précipitez pas à rabattre sur ce mot « romantique » quelque chose qui serait de l’ordre du « romanesque » : cela n’a rien à voir. Et c’est d’ailleurs ce qui paraîtra le moins familier – mais aussi le plus captivant, le plus nouveau – au lecteur français qui se veut, avant tout, lecteur de romans. Chronique des sentiments, en effet, ne ressemble pas du tout à notre Education sentimentale. On ne suit pas le destin d’un personnage à travers les péripéties orientées de son histoire singulière : on a plutôt l’impression de suivre cent mille milliards de destins connectés entre eux par une règle immanente et mystérieuse. Là où les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau avaient été créés par l’opération d’une pure combinatoire, les cent mille milliards d’images d’Alexander Kluge surgissent de ses montages, encyclopédiques ou extravagants, 8 CHRONIQUES v LE FEUILLETON Eric Chevillard dévore avec appétit « L’Hippo d’Amérique », de Jon Mooallem ALINE BUREAU véridiques quoique invraisemblables, d’événements ou de choses immenses ou minuscules. L’imagination mise en œuvre par Alexander Kluge me semble très « romantique », mais dans le sens où Goethe et Baudelaire en parlaient très précisément. L’imagination : c’est l’art de faire surgir, disait Baudelaire, « les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies »… Elle est donc une « faculté de connaissance », et non pas cette « fantaisie personnelle » que le poète récusait sévèrement. Elle est aux antipodes de ce qui se pratique si souvent, en littérature, sous la forme de selfies autosatisfaits de leur inquiétude même. Elle appréhende le monde et l’espace public à travers la mise en relation inventive d’innombrables corps, gestes, situations, pensées, choses ou événe- Cahier du « Monde » No 22155 daté Vendredi 8 avril 2016 - Ne peut être vendu séparément ments partout glanés de par le monde ou de par l’histoire… Sous ce point de vue, la Chronique des sentiments tient à la fois des Fusées baudelairiennes et des mille petites collections accumulées par Goethe dans sa maison de Weimar (fragments d’urnes funéraires, pierres semiprécieuses, échantillons de tissus, nids de guêpes, oiseaux artificiels, jouets d’enfants, œufs monstrueux et j’en passe). Comme Goethe, Alexander Kluge va sur le terrain en archéologue, parle aux gens, prend des échantillons, fouille les archives aussi patiemment qu’un philologue. De tout cela, il compose un immense et labyrinthique livre de contes. Il fait avec notre réalité historique ce que les frères Grimm ont pu faire avec nos fables enfantines. Il n’a certes pas, comme Goethe, son carnet de dessins et sa boîte d’aquarelles. Mais une caméra : il fait image de tout ce qu’il lit et il fait littérature de tout ce qu’il voit ou entrevoit. Il ne faut pas s’étonner qu’au fil des pages de Chronique des sentiments apparaissent des images – photographies, cartes, extraits de magazines populaires… – dont les légendes sont elles-mêmes, souvent, comme de nouveaux récits inclus dans le récit, comme lorsque, à côté d’une carte du champ de bataille de Waterloo, on peut lire que « de nombreux blessés ou morts, une fois déshabillés, étaient des jeunes femmes », histoire de faire sortir l’histoire d’elle-même et de laisser nos imaginations en tirer quelques conséquences troublantes. Il semble marcher sur les traces d’un Tolstoï revisité par Le Brouillon général de Novalis ou Le Livre des passages de Walter Benjamin, tout cela dans lire la suite page 2 10 RENCONTRE Vincent Peillon, l’homme politique qui s’engage en littérature 2 | .. à la « une » | Entretien 0123 Vendredi 8 avril 2016 suite de la page 1 une fraternité évidente avec des auteurs tels que Thomas Mann, Heiner Müller, W. G. Sebald ou H. M. Enzensberger. Alexander Kluge, en véritable romantique, pense que ses plus folles associations d’idées documentent un certain état objectif du monde. Non seulement il imagine des histoires stupéfiantes, mais encore il parvient à documenter les éléments objectifs de cette imagination : par exemple, en racontant l’histoire du sperme de Nietzsche (mal) congelé, la mission de Heidegger en Crimée, ou en faisant des gros plans narratifs sur un clitoris de tigresse dans le compte rendu d’un fait divers… Non seulement il croit à la force théorique des faits, dont parlait déjà Goethe, mais encore il démontre la force poétique des théories. C’est pourquoi, suivant une intuition non réalisée du cinéaste Sergueï Eisenstein (18981948), il a pu construire avec Le Capital de Marx tout un univers de récits et de séquences d’images (textes et photogrammes magnifiquement édités par le Théâtre typographique en 2014). L’un des principes fondamentaux de cet art littéraire tient sans doute à quelque chose que la modernité d’un Joyce, d’un Benjamin ou d’un Eisenstein tenait encore de Goethe : à savoir la certitude émerveillée que chaque cas singulier, à condition qu’il soit fécond, se comporte comme un « phénomène originaire » engageant, d’une certaine façon, la totalité du monde et de l’histoire humaine. C’est ainsi que Chronique des sentiments commence à peu près avec la description d’une mouche noyée dans un verre de Pernod – mais non ! elle réussira à se sauver ! –, quand, une cinquantaine de pages plus loin, c’est le lecteur luimême qui se sentira presque noyé dans la description de la catastrophe de Fukushima. Kluge n’omet pas de remarquer que, pour se sauver, la mouche a dû mettre un temps qui équivalait pour elle à plusieurs années de lutte. Il remarque aussi que les mouches existent depuis bien plus longtemps que nous (18 millions d’années) et que leur « lignée » survivra peutêtre bien à la nôtre. De fait, l’art du récit semble, chez Kluge, constamment tenu à quelque chose comme un étonnement d’enfant (un enfant très curieux, qui voudrait tout voir et tout savoir, percer tous les secrets du monde) : c’est un étonnement devant le temps ou, plutôt, devant les temps innombrables dont chaque événement est tissé. « Plus on scrute un mot de près, plus il nous regarde de loin », disait l’écrivain Karl Kraus, que Kluge se plaît à citer. Eh bien, il en est des actes humains comme des mots : chacun, si passager ou durable soit-il, porte en lui la rencontre de l’occasion la plus ténue (le kairos des Grecs) et du destin le plus profond, le plus immémorial (l’aiôn des Grecs). Entre les deux, le chronos de la « chronique » se devait d’inventer de nouvelles façons de raconter l’Histoire dans chacune de nos innombrables histoires, petites et grandes, mais toujours pétries de nos émotions ou « sentiments ». p Georges Didi-Huberman chronique des sentiments, livre i. histoires de base (Chronik der Gefühle), d’Alexander Kluge, édition et traduction de l’allemand dirigées par Vincent Pauval, POL, 1 034 p., 30 €. Signalons, du même auteur, Idéologies : des nouvelles de l’Antiquité (Nachrichten aus der ideologischen Antike. Marx, Eisenstein, Das Kapital), traduit de l’allemand par Bénédicte Vilgrain, Théâtre typographique, 128 p., 24 €. propos recueillis par marianne dautrey L e cinéaste et écrivain allemand Alexander Kluge, qui publie Chronique des sentiments, a été un proche du philosophe Theodor W. Adorno (1903-1969). De passage à Paris, il a accepté de répondre aux questions du « Monde des livres ». En France, on vous connaît comme cinéaste et on vous découvre comme homme de lettres… J’ai toujours écrit. Adorno estimait que c’était folie qu’un juriste comme moi veuille faire de la littérature. Il pensait, en outre, qu’il était impossible d’écrire après Proust. Il m’a envoyé chez Fritz Lang, pensant que le cinéma me passerait mon envie de littérature. Sûr qu’il était, par ailleurs, que le cinéma ne m’intéresserait pas. Résultat : j’ai fait du cinéma comme on écrirait des livres avec des images mouvantes… De même qu’au fond j’ai écrit des livres avec les moyens du cinéma, comme l’écrivain Peter Weiss. En tant que cinéaste, votre action fut politique et artistique : en marge de vos films, vous avez réformé le cinéma allemand et inventé des outils de production… Lorsque j’ai travaillé avec Fritz Lang, j’ai été effaré de voir comment une industrie stupide traitait ce grand maître des années 1920. C’était en 1959. J’étais son assistant sur Le Tombeau hindou. Il fallait se battre pour tout : pour que l’architecte construise en perspective et crée de la profondeur, pour que la lumière ne soit pas trop forte, pour que madame Debra Paget, l’actrice, fasse un peu moins l’actrice. J’ai appris ce qu’est un génie et comment on détruit son travail. Nous nous sommes organisés pour réagir contre cette destruction. Nous avons imité la Nouvelle Vague française. Après quoi, nous avons produit notre propre cinéma pendant vingt ans. Vous parlez de « cinéma d’auteur », mais qu’est-ce qu’un auteur ? Une personne capable de travailler en équipe, en laissant la réalité s’immiscer à l’intérieur, en rendant son équipe poreuse, perméable à la réalité. Quand je suis complètement perméable, transparent comme du verre, alors je suis un bon auteur. Dans Anita G. [1966], le gérant de l’hôtel, un rescapé d’un camp de concentration, nous a raconté que, lorsque l’Armée rouge est entrée dans le camp, les soldats ont distribué des armes aux prisonniers, mais que ceux-ci n’ont pas tué les gardiens. On l’a filmé. C’était bien plus important que l’action du film. En cela, vous étiez proche de l’école de Francfort, pour qui la tâche de la philosophie était, entre autres, de produire une critique de la réalité sociale. Quel rapport avez-vous avec cette « théorie critique » ? En 1932, année de ma naissance, la théorie critique était en train d’étudier la GRAZIANO ARICI/LEEMAGE L’auteur de « Chronique des sentiments », ancien assistant de Fritz Lang, évoque sa vision de l’art et ses modèles A. Kluge : «J’écris des livres avec les moyens du cinéma» montée du fascisme. Aujourd’hui, si nous ne sommes pas exactement en régime fasciste, tous les éléments qui le composent sont réunis. Ils sont simplement agencés autrement. C’est pourquoi, en 2016, la position de la théorie critique de 1932 est encore la mienne. Mon travail consiste à essayer de faire le lien entre les philosophes Theodor Adorno, Gilles Deleuze, Félix Guattari, à faire que ces contraires théoriques coopèrent. Raconter sert à réunir des microstructures présentes dans la réalité, à les faire coexister physiquement et à les rendre poreuses. Le poète est celui qui collecte. Montaigne, les frères Grimm, Goethe, Diderot sont d’immenses collectionneurs. Je suis le poète de la théorie critique, qui n’a guère accordé de crédit à la poésie. Vous écrivez une « Chronique des sentiments ». En allemand, « sentiment » (Gefühl) possède deux sens, EXTRAIT « L’élégante silhouette d’une femme encore mineure, en provenance de Chicago avec escale à Paris, arrive par les airs pour se poser sur l’ancien champ d’aviation de Weimar-Est, accompagnée de son avocat et d’un commercial. Une cavalcade de véhicules conduit la jeune beauté à l’hôpital d’arrondissement. Un pathologiste la reçoit, lui aussi flanqué d’avocats (venus de Halle). La nymphette se voit remettre un récipient isotherme en échange d’un reçu et regagne Paris dans la foulée. A l’Institut Pasteur, on mit à l’air libre ce qu’elle avait apporté, avant de répartir le contenu dans plusieurs récipients pour analyse. Il s’agissait d’un échantillon de sperme du philosophe F. Nietzsche. Il s’avéra que l’échantillon n’avait pas forcément été congelé dans les règles de l’art ; et la sœur du philosophe en avait longtemps caché l’existence. On l’avait prélevé un an avant la mort du savant, c’est-à-dire à l’époque où l’on tenait son esprit pour obscur. Le transport était assuré à hauteur de 6 millions de dollars. – Peut-on encore faire quoi que ce soit de cette solution comprimée ? – Rien qui ne soit aléatoire. Il manque l’historique de la congélation. – Mais l’échantillon a bien été prélevé après une masturbation attestée historiquement ? – Comme cela a été relaté. Un médecin était présent. » chronique des sentiments, « heidegger en crimée », p. 473-474 ce que l’on sent et ce que l’on ressent. Comment s’articulent-ils ? Le « sentiment » est un centaure, et l’intelligence qui le dirige ne se situe pas forcément dans la partie supérieure de l’être, mais dans le corps du cheval. Comme sous le chapiteau d’un cirque : ceux qui ne peuvent réagir au réel sont en haut, les trapézistes ne peuvent pas réagir à Auschwitz, alors que le clown, les ouvriers qui changent les décors le peuvent. Il faut avoir le contact avec le sol et tendre la pensée… Il faut toujours confronter les deux sens. Par exemple, l’oreille décide si un texte sonne juste ou faux. Pour comprendre Hegel, il faut entendre qu’il écrit dans une langue primitive, un dialecte, le souabe, comme le poète Friedrich Hölderlin [1770-1843]. L’émotion, elle, décide si je l’aime ou non. Nous sommes nous-mêmes fragmentés et polyphoniques, quelque part entre Bach et John Cage. Votre « Chronique des sentiments » ressemble à un inventaire infini, avez-vous au départ, ou après coup, une idée, un plan qui l’organise ? Ce sont les choses qui ont un plan, il faut savoir le lire. L’énigme réside dans leurs relations entre elles. Il faut savoir les lire telles qu’elles existent. Je suis un archéologue, comme le philosophe Walter Benjamin. Je fais des fouilles. La poétique n’a rien à voir avec l’idée romantique, selon laquelle un poète crée un monde. La poésie ne fait que révéler. Elle donne à voir, à entendre le choral, la polyphonie de tous les événements. Le lieu de mon écriture est une maison d’opéra, la nuit, lorsque tous les opéras du monde se mettent à chuchoter entre eux, en secret. Vous faites penser au « conteur » que décrit Walter Benjamin : il parle depuis la mort pour transmettre à la postérité… Parcours 1932 Alexander Kluge naît à Halberstadt, dans le centre de l’Allemagne. 1968 Lion d’or à la Mostra de Venise pour Les Artistes sous les chapiteaux : perplexes. 2009 Prix Theodor W. Adorno pour l’ensemble de son œuvre. Banni sur les bords de la mer Noire, le poète russe Ossip Mandelstam [18911938] écrit sur les traces d’Ovide. Moi, je prolonge les textes anciens jusqu’à l’amère réalité de la modernité. Ou je prends un objet, un texte, j’en fais une histoire et m’imagine la présenter au dramaturge Heiner Müller. Ainsi, je continue à écrire avec ses yeux à lui. Les morts ne sont pas morts. Ils vivent en nous. Ma méthode est proche de celle d’un Montaigne qui repêche un souvenir de l’Antiquité, le met en relation avec un dicton populaire et mêle tout cela en un essai contre la guerre civile qui gronde. Il faut aujourd’hui garder la trace de ces personnes qui débarquent de la mer Egée et traversent l’Europe, comme le fait Hölderlin dans Le Coin de Hardt, poème qui décrit le buisson où s’est reposé le duc de Wurtemberg en fuite. Elles traversent les mêmes frontières que les habitants de la RDA en 1989, les Hongrois en 1958, les huguenots, comme la grand-mère de ma grand-mère qui a dû quitter Paris pour l’Allemagne et sans qui nous ne serions pas là… Le conte est né avec le feu. C’est en se rassemblant, la nuit, pour raconter, qu’est née la communauté, la société. p Mots de passe | 3 0123 Vendredi 8 avril 2016 La fabrique de David Lodge Dans « Né au bon moment », l’écrivain britannique passe en revue les quarante premières années de sa vie, et raconte ce que ses romans leur empruntent raphaëlle leyris A 81 ans, David Lodge passe à l’autobiographie. Premier tome d’une entreprise de récit de soi appelée à en compter deux, Né au bon moment couvre les quarante premières années de sa vie, depuis sa naissance, en 1935, à Londres, dans une famille de « la classe moyenne la plus modeste », jusqu’à la publication, en 1975, de son cinquième roman, Changement de décor (Rivages, 1990). Education catholique, carrière universitaire, mariage, voyages… L’écrivain anglais évoque ces étapes de son existence et (c’est le plus intéressant) leurs liens avec son œuvre romanesque. Au fil du texte, il s’attarde également sur ses influences littéraires, à commencer par James Joyce, dont il fait sienne cette phrase à un ami : « J’ai déjà les mots. Ce que je cherche, c’est l’ordre parfait de la phrase. » Voici, dans le désordre, quelques termes qui racontent David Lodge. Catholicisme Même si son père n’était pas catholique, David Lodge a été élevé dans cette foi et au sein de cette communauté, grandissant entre l’école confessionnelle et la paroisse en charge des loisirs. En terminale, la lecture d’écrivains catholiques tels que James Joyce, Graham Greene ou Evelyn Waugh a « affirmé » sa foi et lui a apporté « un prestige littéraire compensatoire », analyse celui qui, par la suite, leur consacrera sa thèse. La morale catholique et les questions soulevées, notamment, par le refus de la contraception, seront au cœur de plusieurs de ses romans, à commencer par La Chute du British Museum (1965, Rivages, 1991). Si, après la naissance de leur troisième enfant, David et Mary Lodge décideront de recourir à la pilule, plutôt que de faire confiance à la méthode de contrôle des naissances tolérée par l’Eglise et rebaptisée « la roulette du Vatican », le rapport au catholicisme restera central dans nombre des romans de l’écrivain, tels Jeux de maux ou Thérapie (1980, 1995 ; Rivages, 1993 et 1996). Influences C’est à Portrait de l’artiste en jeune homme (1916), de James Joyce, que David Lodge doit d’avoir éprouvé « pour la première fois le désir de [se] lancer dans l’écriture ». Il a rendu de nombreux hommages à l’écrivain irlandais, dont le décalque du monologue de Molly Bloom, d’Ulysse (1922), dans La Chute du British Museum. Autre figure tutélaire : Kingsley Amis, chef de file des Angry Young Men, ÉRIC GARAULT/PASCO les jeunes hommes en colère, « cette génération d’écrivains anglais qui ont adopté, chacun à sa façon, une approche critique et satirique de la société britannique d’après-guerre ». Lucky Jim (1954), fameux roman d’Amis, a eu, note-t-il, « une influence aussi importante sur [son] travail qu’Ulysse, bien qu’il soit très différent dans ses ambitions littéraires ». « Un paradoxe, confie-t-il, avec lequel je me débattrais plus tard. » En matière d’humour, David Lodge affirme qu’il doit beaucoup aux émissions de divertissement de la BBC, omnipré- Témoin d’une époque S’IL SOULIGNE à plusieurs reprises son sens de l’économie, on ne saurait dire que David Lodge l’applique à son autobiographie. Né au bon moment est un livre qui fourmille de détails et d’anecdotes sur les quarante premières années de l’écrivain : les différences sociales entre les familles de ses parents, ses souvenirs de la seconde guerre mondiale et des bombardements de Londres, à cause desquels l’enfant et sa mère se déplacèrent beaucoup (« une expérience intéressante, c’est de l’argent en banque pour un romancier, et il n’est jamais trop tôt pour ouvrir un compte », note-t-il) ; puis l’enseignement reçu à l’institut Saint-Joseph, l’entrée à l’université, l’armée, le mariage avec Mary après sept années de cour chaste, les premières publications, la course d’obstacles qu’est le début d’une carrière universitaire, la naissance de ses trois enfants, les relations avec ses éditeurs… On pourrait s’étonner d’une dissonance entre le ton très humble employé par l’auteur et cette profusion d’informations sur son existence, mais ils n’ont rien de contradictoire : David Lodge se considère simplement comme un témoin d’une époque qui lui a donné « beaucoup de choses à écrire », et où l’Angleterre a vécu nombre de bouleversements profonds. D’où la simplicité exhaustive avec laquelle il rapporte ce qu’il a vécu. S’il distille un humour discret tout au long de ces pages, il serait faux d’affirmer qu’elles font autant rire qu’un roman de David Lodge. Cependant, on sort de ce texte, qui offre nombre de clés de son œuvre, avec l’envie irrésistible de la (re)lire en entier. p r.l. né au bon moment (Quite a Good Time to Be Born. A Memoir, 1935-1975), de David Lodge, traduit de l’anglais par Maurice Couturier, Rivages, 576 p., 24 €. sentes après-guerre, ainsi qu’à Jerome K. Jerome et à son Trois hommes dans un bateau (1889), lu à de nombreuses reprises – une thésarde travaillant sur son œuvre lui fit remarquer cette proximité. Université Si David Lodge estime être Né au bon moment, c’est d’abord parce qu’il a appartenu à la première génération de Britanniques qui bénéficièrent d’un enseignement secondaire gratuit et de bourses pour les étudiants calculées sur les revenus familiaux. A 14 ans, il proclamait qu’il deviendrait plus tard « journaliste sportif », mais c’était avant que son premier mentor, un professeur nommé Malachy Carroll, donne à sa classe un devoir sur « les techniques de la poésie » – il attribue sa spécialisation dans le domaine de l’analyse stylistique et linguistique à cette première occasion de réfléchir sur « la métrique, l’organisation des rimes ». Sa carrière universitaire, entièrement effectuée, de 1960 à 1987, à l’université de Birmingham, ne lui a pas seulement permis de disposer de temps pour écrire, ni fourni la toile de fond de ses « romans de campus ». Il juge que ces deux activités se sont complétées : « On me demande souvent comment je suis parvenu à allier écriture romanesque et critique analytique, laissant entendre que celle-ci inhibe la créativité. Bien au contraire, j’ai jugé qu’elle me rendait plus sensible aux potentialités expressives de diverses techniques et me permettait de résoudre les problèmes de composition que je rencontrais, de même que le fait d’être romancier m’aidait indubitablement à analyser des romans écrits par d’autres écrivains. » Amitiés La carrière universitaire de David Lodge a également été l’occasion, pour lui, de tisser de profondes amitiés avec d’autres auteurs, auxquels il consacre de nombreuses et belles pages. Ainsi du critique Park Honan, dont il s’est senti immédiatement proche, dès leurs premiers échanges durant sa thèse. Ainsi du EXTRAIT « Evidemment, il n’était pas question d’utiliser des moyens contraceptifs interdits par l’Eglise. Notre conviction qu’il s’agissait d’un péché mortel était aussi forte que notre croyance en la divinité du Christ ou en la doctrine de la transsubstantiation – plus forte, peut-être. Elle reposait sur ce que l’on appelle la Loi naturelle (…), à savoir que la finalité de l’acte sexuel (et la raison pour laquelle celui-ci est réservé aux couples mariés) est la procréation, et contrevenir à cette finalité revient à placer la volonté humaine au-dessus de celle de Dieu. Notre soumission à cet enseignement était facilitée par le fait que (…) la contraception nous semblait une laide intrusion dans l’acte amoureux (…). Pour preuve, il n’y avait pas de poème d’amour célébrant le préservatif. » né au bon moment, page 321 romancier Malcolm Bradbury, dont l’œuvre, qui n’est pas traduite en français, affiche plusieurs points communs avec celle de Lodge, parmi lesquels le tropisme pour le milieu universitaire – il est souvent arrivé, raconte l’auteur, que l’un soit félicité pour des romans écrits par l’autre. A Birmingham, « Davido », ainsi qu’il y était surnommé, a également côtoyé le grand sociologue Richard Hoggart, l’auteur de La Culture du pauvre (1957, Minuit, 1970), une lecture fondatrice ; il a consacré à cet ami précieux un texte dans Des vies à écrire (Rivages, 2014). Parmi les rencontres importantes que lui a permises sa carrière, il revient également sur celle, durant une année d’échange universitaire aux Etats-Unis, avec l’écrivain américain Leonard Michaels – auteur du magnifique Sylvia (1992, Christian Bourgois, 2010). Comédie Si la notion de comédie est devenue indissociable du nom de David Lodge, ce n’est pas la première veine que l’écrivain a creusée – même si ses premiers textes, comme The Picturegoers (1960, non traduit), n’étaient pas dépour- vus d’humour. Mais, pour qu’il adopte ce registre, il aura fallu les encouragements de son ami Malcolm Bradbury. Le même lui avait donné l’idée, au tout début de sa carrière académique, de gagner un peu d’argent en écrivant des pièces humoristiques pour des journaux – à cette occasion, Lodge a « pris l’habitude de noter certains aspects de la vie quotidienne qui se prêtaient à la parodie ou à la satire ». En 1964, il entame l’écriture d’« un roman à propos du dilemme moral que posait la contraception aux couples catholiques » – qu’il envisage d’emblée comme un roman comique. La Chute du British Museum sera son premier grand succès. Après un détour par l’assez linéaire Hors de l’abri (1970, Rivages 1994), le plus autobiographique de ses romans, il continuera d’explorer ce sillon drolatique pour Changement de décor – inspiré de son expérience d’un an dans une université américaine. Suivront Jeu de société, Un tout petit monde, Nouvelles du paradis, Jeux de maux (Rivages, 1989, 1991, 1992, 1993)… Mais de cela, il devrait être amplement question dans le deuxième tome des Mémoires de David Lodge. p 4 | Littérature | Critiques 0123 Vendredi 8 avril 2016 Malika Wagner met à nu les sentiments complexes d’une jeune femme marquée par la honte de ses origines. C’est le délicat « Effacer sa trace » APARTÉ Taches de naissance Lecture à risques VOILÀ UNE LECTURE fortifiante, puisque vous le valez bien. Oubliez que lire « est un acte dangereux », laissez-vous tenter par les délices du bovarysme contemporain grâce au troisième livre de Frédéric Ciriez, Je suis capable de tout : promis, l’ivresse n’aura pas ce goût moisi du romantisme à l’eau de rose qu’on lui trouve chez Flaubert, mais celui terriblement exaltant du coaching mental et des boissons énergisantes. Julie veut y croire, en tout cas, à la méthode de développement mental dans laquelle elle s’est plongée le premier matin des vacances, sur une plage naturiste de l’île du Levant, proche du fort de Brégançon où, dit-on, la présidente de la République passe le week-end en compagnie d’un acteur réputé. Divorcée depuis peu, spécialiste du vent et des éoliennes, Julie en oublie sa fille adolescente, elle-même embarquée dans un manga érotico-sentimental à hauts risques. « En transat », mais en transit vers une vérité enfin accomplie d’elle-même, Julie s’enivre de ses futures conquêtes, et c’est elle qui souligne le best-seller que nous lisons par-dessus son épaule : « Oui, vous allez vous reprendre. Agir. Vous projeter de nouveau. Désormais, vous et moi, nous allons partager quelque chose de durable : le succès. » Coach de stars, l’auteur de la méthode est un ancien champion olympique qui prétend partager des leçons d’un cynisme accompli – c’est d’ailleurs un chien qui lui a appris à se dépasser, un lévrier afghan avec lequel il s’entraînait, adolescent. Il ne croit en rien sinon en luimême : suivez l’exemple et le monde deviendra le fruit juteux qu’il promettait d’être dans la bouche qui le croque. gladys marivat D isons-le tout de suite, l’héroïne d’Effacer sa trace n’est pas sympathique. Une Parisienne qui rentre du travail à 20 heures, avec pour seule envie de purger son esprit en admirant sa bibliothèque, une bière achetée « chez l’Arabe » collée aux lèvres. Matérialiste, glaciale, elle se félicite d’avoir acquis son appartement dans l’Ouest parisien au bon moment, « suite au décès d’un aristocrate fauché », et refuse de prendre l’ascenseur avec les voisins : « La politesse exige de bavarder. Or, quand je rentrais du travail, c’était la dernière chose dont j’avais envie. Je bavardais beaucoup dans mon métier et les paroles inutiles me résonnaient chaque soir à travers le corps. » Qu’allons-nous lire ? Le portrait de l’être humain contemporain, individualiste, indifférent, vampirisé par son entreprise de communication ? Malika Wagner affectionne ce thème qu’elle a creusé dans Le Château d’eau (Actes Sud, 2001). Mais ce n’est pas tant le monde du travail qui intéresse ici l’auteure que ce qu’il permet de fuir : la famille. Car, quand la vie professionnelle offre l’illusion de se réaliser, de se réinventer, la famille, au contraire, renvoie chacun, inéluctablement, à un milieu et à des gens que l’on n’a pas choisis et qui, malgré nous, nous obligent. En découle ce sentiment que la littérature n’a pas fini de sonder : la honte. Ainsi, la tour d’ivoire de la narratrice s’effondre-t-elle à cause d’un simple coup de fil de sa sœur. « J’ai décroché et ma sœur m’a annoncé que notre père venait de mourir. J’étais indécise : il fallait que je me JESSE MARLOW/AGENCE VU repose, le lendemain je travaillais. D’autre part, quand un père meurt, on se rend à son chevet. » Impassible et soucieuse de respecter les usages, telle le Meursault de L’Etranger, elle va paradoxalement déployer une énergie folle pour se détourner de ce qu’elle peut ressentir. « Vrai tabou » Lentement, la silhouette d’un parent honteux se dessine. Un ouvrier qui a régné en tyran sur sa famille, dépensant tout son argent au jeu. Mais aussi un personnage loufoque, qui n’a jamais réussi à EXTRAIT « L’imam s’avança vers la fosse. Le silence planait sur la colline où l’on n’entendait plus le chant des oiseaux ; la nature avait cessé de respirer, son cœur de battre. Il entonna une lente récitation que la foule ponctuait d’Allahou Akbar sobres et puissants comme des salves de fusil. Nous avons esquissé un signe de prière chrétien, tandis qu’autour de la tombe les paumes n’étaient pas jointes mais tournées vers le ciel. En corrigeant notre erreur, nous espérâmes que personne ne l’avait remarquée. A cet instant, j’eus la certitude que nous étions de vrais étrangers, des cailloux lancés au hasard. Non seulement sur la terre de notre père, mais aussi partout ailleurs. Nos bonnes manières et nos diplômes ne pouvaient remplacer le lien essentiel, susceptible d’orchestrer, à partir de mélodies disparates, une symphonie harmonieuse. » effacer sa trace, pages 147-148 aimer les siens comme il l’aurait voulu. « Venir du bas et s’élever dans la société : beaucoup de gens l’ont fait, beaucoup de gens y pensent, personne n’en parle, confie Malika Wagner au “Monde des livres”. Dire que son père a été le dernier sur l’échelle sociale et que vous avez dû cacher qui il était pour gagner votre place, car c’était ça ou mourir, c’est transgressif, c’est le vrai tabou de notre société contemporaine. » La force de son roman réside dans une tension, habilement dosée, une écriture précise qui aborde les sentiments les plus complexes avec une rare fluidité. Et toujours ce rapport affectueux et délicat à ses personnages. Dans un jeu de poupées russes, on apprend, au milieu du roman, que le père est né en Algérie et a épousé une Française, la mère de l’héroïne, à Paris. « J’estimais qu’on était arrivés à maturité pour montrer un personnage de père d’origine maghrébine qui ne soit pas le stéréotype du brave type sur lequel on va pleurer, explique la romancière. Il y a eu ce besoin de dire : “Nos parents ont été tellement humiliés, mais ils ont du mérite.” C’était normal. Maintenant que cette pierre a été posée, on peut montrer un personnage plus com- plexe, un être humain déroutant, attachant, qui cherche sa liberté. » Malika Wagner a attendu dix ans après la mort de son père pour écrire ce livre. Comme Terminus nord, son premier roman (prix Walser, Actes Sud, 1992), il est librement inspiré de sa vie : elle a grandi à La Courneuve, en SeineSaint-Denis, son père était algérien, sa mère, française. Cette fois encore, ce n’est ni dans la sociolo- effacer gie ni dans l’intime que sa trace, l’écrivaine va chercher, de Malika mais dans l’évocation Wagner, symbolique. Dans la Albin Michel, dernière partie d’Effacer 192 p., 16,50 €. sa trace, l’héroïne accepte des funérailles traditionnelles en Algérie, après avoir aperçu un perroquet – la réincarnation du père ? – dans sa bibliothèque. Loin d’offrir la possibilité d’une réconciliation, le voyage prendra des airs de vaudeville tragi-comique, laissant à la narratrice le sentiment d’être une « aberration ». La mort du père a ravivé sa trace. De cela, l’héroïne ne sait encore que faire. Son confort est bousculé. Mais cette liberté semble bien plus grande que la forteresse petitebourgeoise qu’elle s’était bâtie dans l’Ouest parisien. p Plus fort que la mort Sauf que c’est Julie, évidemment, que le premier Giacomo venu va croquer, à l’issue d’une course aveugle au plaisir érotique que l’auteur de Mélo (Verticales, 2013) décrit avec fantaisie et brio. Au grand jeu de la parodie du coaching, c’est bien lui qui nous entraîne aux risibles transgressions, et de fait la question s’impose bientôt : qui dit « je », à la vérité, sur la couverture du livre ? Qui se veut « capable de tout », et même d’accoupler ses personnages sur une tombe anonyme dont l’inscription entamée par le temps laisse deviner quelques lettres : « F.E.ERIC C.RIEZ » ? Qui est plus fort que la mort, le coach qui l’aurait affrontée et vaincue en haut d’une tour de Dubaï, ou l’auteur féerique qui la peint en pauvre séductrice inflammable, kitsch à souhait ? On est toujours (un peu, beaucoup, passionnément) ce qu’on dénonce : en avoir conscience ouvre Frédéric Ciriez à une empathie qui est sa force. Parce que, oui, évidemment, Julie, c’est lui, comme aurait dit Flaubert. Au point de faire preuve à son égard d’une tendresse véritable : celle du cannibale récemment converti, à l’instant de ficeler l’agneau pascal. p bertrand leclair a Je suis capable de tout, de Frédéric Ciriez, Verticales, 288 p., 20 €. Signalons, du même auteur, la parution en poche de Mélo, Folio, 336 p., 7,70 €. Une sainte pin-up Dans « Un beau début », Eric Laurrent brouille les pistes autour de son héroïne à la Zola, tour à tour sublimée ou méprisée florence bouchy D e la phénomanie. Essai sur le désir d’être vu à l’ère des mass media est un livre qui n’existe pas, ce qui n’empêche nullement Eric Laurrent de l’invoquer comme source au bas de la page 120 d’Un beau début. Prétendument publié en 2005 aux éditions Gallimard dans la collection « Connaissance de l’inconscient », l’ouvrage pourrait en effet constituer le versant théorique d’un diptyque qu’il formerait avec ce nouveau roman. Car Un beau début peut se lire comme une étude de cas, et comme la généalogie passablement ironique d’une pathologie. Comment et pourquoi Nicole Sauxilange qui, à 8 ans, fréquentait la même classe et les mêmes cours de catéchisme que le narrateur, se rêvant même un destin de sainte, a-t-elle pu tirer satisfaction de sa trajectoire de pin-up, posant nue dans les magazines de charme que des hommes esseulés épinglent au mur de leur chambre ? Sexualité et maternité précoces, viol et inceste, personnages vivant de vols et de trafics en tous genres, misère sociale et culturelle : la lignée dont est issue Nicole Sauxilange paraît tirée d’un roman de Zola, transposé dans les années 19601980. Mais l’esthétique d’Eric Laurrent, son goût du mot précis ou rare, sa syntaxe parfois précieuse, les morceaux de bravoure que constituent volontiers ses phrases, où il n’hésite pas à enchâsser trois parenthèses, font d’Un beau début tout autre chose qu’un roman naturaliste. Ce qu’il est précisément s’avère, en revanche, difficile à affirmer, tant le roman brouille les pistes et rend toute hypothèse aussi juste que son opposée. Ambiguïté du réel Dans un récit que l’on lit d’abord comme une pure fiction, l’auteur n’hésite pas, en effet, à glisser des éléments tendant à témoigner d’une forme d’inspiration autobiographique. Né en 1966 à Clermont-Ferrand, Eric Laurrent a sommairement les traits de son narrateur, lequel intervient de manière inattendue à la première personne, comme pour attester le récit qui nous a été jusqu’ici donné à lire. Pourtant, il suffit d’une ra- pide recherche sur Internet pour vérifier que la plupart des effets de réel (titres de livres et de revues, noms des personnages) ne sont que des leurres. Roman de l’ambiguïté du réel, de l’ambivalence sexuelle et sentimentale, Un beau début est aussi celui de la réversibilité des jugements de valeur. En accordant à Nicole et à sa un beau famille peu reluisante les début, atours d’une écriture exd’Eric trêmement recherchée, Laurrent, Eric Laurrent élève son Minuit, sujet à la dignité d’un ob208 p., 15 €. jet littéraire de premier plan. Avec Nicole Sauxilange, ce qui aurait pu n’être que la trajectoire d’une nouvelle Nana zolienne se transforme presque en un conte de fées rondement mené. L’enfant, qui avait « jusque-là souf- fert de se sentir transparente aux yeux de ses semblables », goûte enfin « au plaisir d’être au centre de l’attention, c’est-à-dire d’avoir un public et, plus que cela même, des admirateurs ». A l’inverse, le savoir-faire de l’écrivain, son dandysme, ou tout du moins sa posture quelque peu aristocratique, creusent parfois violemment l’écart entre son sujet et le regard qu’il porte sur celui-ci, souvent proche de la moquerie et où se devine même une forme de mépris social, similaire à celui qu’éprouve le premier amant de Nicole lorsqu’elle lui propose d’écouter Reality, la musique du film La Boum (1980), choix qui semble « avoir élargi la distance qui les séparait, au lieu que de la réduire ». Récit indécidable, Un beau début ménage efficacement cette ambiguïté jusqu’à la fin. p Critiques | Littérature | 5 0123 Vendredi 8 avril 2016 Dans « La Fin d’une imposture », drame familial puis angoissant huis clos, Kate O’Riordan se joue des registres avec virtuosité SANS OUBLIER Héros d’ado Cousin littéraire de l’Antoine Doinel de François Truffaut, le narrateur de L’Anticorps promène son adolescence canaille dans les rues de son village d’Aragon. Plus enclin à errer avec ses amis qu’à tenir en place sur les bancs de l’école, le garçon se bagarre, rapine, philosophe, et regarde les oiseaux depuis les toits. Sa mère est partie ; son père boit et décline, tandis que sa tante entretient comme elle peut la maison. Le film de cette jeunesse, qui se déroule pendant la transition démocratique espagnole, Julio José Ordovas le projette comme une succession de diapositives. Ces courtes scènes, aux notes mélancoliques et tendres, suggèrent l’éveil à l’âge adulte dans un monde rural et bourru, qui s’ouvre progressivement à la modernisation. Chapelet de souvenirs épars, ce premier roman évoque avec finesse les rencontres qui forgent à jamais une personnalité : ici, un jeune curé iconoclaste, là, un marginal malade, ou encore des jumelles peu farouches… Un hommage poétique aux héros anonymes d’une jeunesse des années 1980. p Les eaux troubles du deuil christine rousseau A vec quelques nouvelles – pour affûter sa plume et être remarquée par l’écrivain irlandais Dermot Bolger – et cinq romans, Kate O’Riordan s’est s’affirmée comme l’une des plus fines entomologistes des passions humaines. Aussi douée pour scruter les mouvements de l’âme que pour jouer avec les ruptures de ton et les changements de registre, l’auteure irlandaise a démontré qu’elle pouvait passer dans un même récit de la comédie conjugale la plus grinçante au drame ténébreux, à l’image du Garçon dans la lune ou de Pierres de mémoire (Joëlle Losfeld, 2008 et 2009), deux de ses plus beaux livres. La Fin d’une imposture s’inscrit dans cette lignée. A ceci près que, cette fois-ci, O’Riordan n’opère aucun détour satirique pour nous introduire dans la maison cossue des Douglas, à Londres. A quelques jours de Noël, ces derniers s’apprêtent à accueillir leur fils Rob, de retour d’un voyage en Thaïlande. Non qu’il soit attendu comme le fils prodigue par Rosalie, sa mère ; cependant, celle-ci espère bien puiser dans ces retrouvailles la force de pardonner une aventure extraconjugale à Luke, son époux. Mais Rob est mort dans un accident, comme vient le leur annoncer la police. « Quelques coups à la porte et une obscurité insondable avait pénétré chez eux. En observant son mari sous le choc et sa fille hébétée, Rosalie sut avec une clarté limpide qu’ils étaient désormais tous trois en équilibre au bord d’un trou noir : ils en connaissaient le cœur avant que la noirceur en ait fini avec eux. » Et cette béance ne se refermera qu’aux ultimes pages d’un récit qui va prendre les allures d’un huis clos angoissant que rien ne laissait présager. En effet, à l’issue d’un premier chapitre où elle dépeint avec jus- tesse cette fraction de seconde où tout s’effondre, Kate O’Riordan donne le sentiment qu’elle va accompagner avec douceur ses personnages sur le chemin du deuil. Montrer, à travers leur souffrance et leur vulnérabilité, la manière dont la douleur fragilise les liens et isole les êtres. Malgré son titre qui intrigue, La Fin d’une imposture conserve, au moins dans ce premier quart, l’apparence d’un récit sur lequel serait tombé un voile de crêpe noir, nimbant décor et personnages au bord de la rupture. Du reste, six mois après le drame, le fossé s’est creusé entre Luke, toujours entre deux tournages de documentaires, et Rosalie. Ils ont choisi de se séparer, provisoirement ; et, surtout, leur fille, Maddie, est devenue ingérable. Un soir, ils ne sont pas trop de deux pour la conduire de force à l’hôpital après qu’elle a été agressée par un gang de filles. Incapable d’endiguer la culpabilité qui ronge Maddie et d’en connaître le fondela fin d’une ment, Rosalie, imposture, épaulée par le (Penance), père Haynes de Kate – ami et confesO’Riordan, seur de la fatraduit mille –, l’inscrit de l’anglais dans un groupe (Irlande) de paroles où par Laetitia toutes deux Devaux, Joëlle font la connaisLosfeld, 384 p., sance de Jed. Sa 22,50 €. beauté saisissante, sa douceur, sa simplicité quand il évoque son parcours d’orphelin, élevé par une grand-mère qu’il a négligée, ses origines modestes : tout attire chez ce jeune homme, sensible, drôle et touchant. Ange noir Observant l’heureuse métamorphose qu’il provoque chez Maddie, Rosalie laisse Jed entrer peu à peu dans leur vie et s’installer sous leur toit. Et ce, malgré les mises en garde du père Haynes, gêné par ce garçon mystérieux qui lui rappelle ceux qu’il côtoie dans les barres de HLM gangrenées de violence ; malgré Luke, qui craint que l’on ne découvre que sa fille ariane singer a L’Anticorps (El Anticuerpo), de Julio José Ordovas, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, L’Olivier, 144 p., 16,90 €. Ballotté par les flots Kate O’Riordan. OLIVIER ROLLER de 16 ans entretient une liaison avec un garçon de 22 ans ; et surtout malgré le désir – quasi incestueux – qu’il suscite chez Rosalie. Avec l’irruption de cet ange noir au sein de ce trio meurtri, Kate O’Riordan, instillant par petites touches une atmosphère de doute – quant à la mort accidentelle de Rob –, de trouble et de malaise, change subrepticement de registre. Sur le motif du deuil, elle élargit sa toile, ouvre des pistes, entremêle les fils d’un récit arachnéen où chacun se débat pour surmonter le poids de la culpabilité et du péché. Et se sauver du pire. Si, sur ce troublant chemin de pénitence (« Penance » est le titre original du livre), la romancière irlandaise perd quelque peu de la grâce mélancolique qui auréolait Pierres de mémoire, elle montre cependant d’autres talents : ceux d’une redoutable conteuse qui ne craint pas de jouer avec plusieurs tabous. p « Rosalie hocha la tête. Elle avait tout à coup l’air très déterminé. Le père Tom se sentit presque soulagé. La situation était encore récupérable. Une semaine plus tard, cela aurait été différent. Trois personnes dans un huis clos où les limites intimes s’effaçaient et la notion d’individu disparaissait… Tom connaissait trop bien les familles en deuil pour savoir qu’elles traversaient souvent une période de flou où les individus cherchaient par n’importe quel moyen à combler le vide laissé par le défunt. Il était sûr que la présence de Jed perturbait ce processus. » Les mots se bousculent. L’homme semble affolé. « Nous avons un problème ici. Très forte gîte. Vingt à trente degrés sur tribord. Pouvezvous venir ? » Il y a des grésillements sur la ligne. La situation est critique. « Quelques minutes plus tard, le bateau disparaît des radars de surveillance côtière. » Septembre 1994, le navire Estonia a quitté Tallinn pour effectuer sa traversée quotidienne vers Stockholm. A bord, plus de 900 personnes, essentiellement des Suédois. Mais le ferry n’atteindra jamais la Suède… C’est le mystère de ce naufrage – dans une période particulièrement trouble de l’après-guerre froide – que l’Allemande Anne von Canal, née en 1973, a choisi de mettre en scène à travers le personnage de Laurits Simonsen et ses tentatives désespérées pour réinventer sa vie. Un premier roman virtuose où l’impossible deuil s’exprime de façon subtile et captivante. p florence noiville la fin d’une imposture, page 176 a Ni terre ni mer (Der Grund), d’Anne von Canal, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, Slatkine & Cie, 250 p., 18 €. EXTRAIT Alessandro Baricco à la noce Une femme est accueillie par la famille de son fiancé. Commencent alors d’étranges rituels initiatiques. Un roman envoûtant fabio gambaro L a distance et l’attente constituent toujours une formidable matière littéraire, ouvrant la possibilité de nombreuses surprises. Alessandro Baricco en fait la démonstration dans La Jeune Epouse, son très beau nouveau roman, où la perspective d’un événement espéré et redouté à la fois entraîne les personnages vers des directions imprévisibles, en les obligeant à mettre à nu leurs sentiments et leurs secrets. L’histoire se déroule quelque part en Italie du Nord, au début du XXe siècle. Une jeune femme de 18 ans, à peine débarquée d’Argentine, se présente dans une grande maison familiale, où son fiancé doit l’accueillir pour l’épouser. Mais le futur mari est en voyage en Angleterre, et personne ne semble en mesure d’indiquer la date de son retour. Pour la « jeune épouse » commence alors une longue attente, durant laquelle elle observe les règles et rituels de cette étrange famille où l’on craint la nuit, où « l’infélicité n’est pas la bienvenue » et où les livres sont interdits. « Tout est déjà dans la vie, si l’on prend la peine de l’écouter, et les livres nous distraient inutilement de cette tâche », explique Modesto, le vieux et prévoyant majordome, qui est le gardien et la mémoire de cet univers. Grâce à ses conseils, la jeune femme se fait vite une place dans cette communauté habitée par « une folie commune » et qui, à travers les bizarreries et un ordre presque maniaque, croit pouvoir dominer la réalité. Plus elle se rap- proche des autres membres de la famille – le père, la mère, la sœur, l’oncle –, et plus elle découvre que personne n’est vraiment ce qu’il semble à première vue. Elle réussira ainsi à casser un vieux sortilège qui pèse sur le clan depuis des générations. En retour, ils l’initieront à la vie et à la sexualité, comme si la longue attente n’était pour elle qu’une épreuve à surmonter afin de gagner sa liberté et le droit de retrouver l’homme à qui elle était destinée. « Effet de dérive » Comme souvent, Baricco adopte l’atmosphère et les contours fuyants d’un conte de fées réaliste, se laissant de temps en temps aller à des trouvailles presque surréelles. Pour « éclairer la géométrie des faits », il se sert d’une langue apparemment simple mais très riche, élaborée et même parfois solennelle. Toutefois, il surprend sou- vent le lecteur : à plusieurs reprises et sans préavis, le narrateur cède la parole aux personnages, qui, chacun à sa façon, racontent ce qu’ils sont en train de vivre, leurs émotions, leurs souvenirs. la jeune épouse (La Sposa Giovane), d’Alessandro Baricco, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, « Du monde entier », 224 p., 19,50 €. Signalons, du même auteur, la parution en poche de Trois fois dès l’aube (Tre volte all’alba), traduit de l’italien par Lise Caillat, Folio, 128 p., 5,90 €. Du reste, l’auteur explique au « Monde des livres » ne plus croire au « solide appui d’un narrateur clair et distinct », une fiction pour laquelle il a « perdu l’innocence nécessaire ». Avec ses confessions, ses doutes et ses soucis, le narrateur devient un véritable personnage du roman. Ayant perdu toute certitude, il écrit « comme on pourrait faire l’amour avec une femme, par une nuit sans lune et dans les ténèbres les plus profondes, et donc sans jamais la voir ». Il renonce à poursuivre la « mécanique parfaite » du récit, en le laissant glisser loin de sa trajectoire, dans « un apparent effet de dérive ». Ainsi, ce roman de l’attente à l’atmosphère envoûtante donne lieu à une belle réflexion sur les conditions de l’écriture, ses ambitions et ses limites. Par ce biais, l’auteur de Soie (Albin Michel, 1996) et de Mr Gwyn (2011, Gallimard, 2014) se dévoile comme jamais. Auparavant, il avait toujours essayé de mettre « une distance magnifique » entre sa vie et ses écrits. Avec La Jeune Epouse, celle-ci commence peut-être à s’estomper. p ▶Alessandro Barrico est l’invité d’honneur du premier festival Italissimo, à la Maison de la poésie, à Paris, jusqu’au 10 avril. Il y échangera, entre autres, avec son traducteur Vincent Raynaud ou avec l’écrivaine Maylis de Kerangal. Maisondelapoesieparis.com DAVID FOENKINOS dédicacera son roman Le Mystère Henri Pick (Ed. Gallimard) le samedi 9 avril à partir de 16h à la librairie L E D I VA N 203, rue de la Convention, Paris 15e Métro Convention 01 53 68 90 68 6 | Histoire d’un livre 0123 Vendredi 8 avril 2016 Au service secret du maquis Paddy Ashdown, ancien espion britannique, éclaire le rôle méconnu joué en 1944 par ses aînés dans « La Bataille du Vercors » COLLECTION voltaire. de l’importance du dialogue. tolérance et liberté de pensée, « Apprendre à philosopher » (une collection « Le Monde »), vol. 5, 146 p., 9,99 €, en kiosques depuis le 6 avril. antoine flandrin C omment un Britannique peut-il oser écrire un livre sur le maquis du Vercors, symbole de la résistance française ? Lord Paddy Ashdown jure que cette question l’a souvent terrifié. Ses amis avaient pourtant tenté de le dissuader. « Mais lorsque l’on me met en garde, la tentation n’est que plus grande ! », avoue l’intéressé, non sans humour. A lire sa superbe description du plateau du Vercors, on comprend que cet homme de 75 ans est venu chercher l’évasion plus d’une fois dans le massif qui surplombe Grenoble. Ces contrées réputées inhospitalières, il les a en effet découvertes au milieu des années 1970, lorsqu’il était diplomate à la mission britannique auprès des Nations unies à Genève. « Je faisais beaucoup de randonnées dans les Alpes », soufflet-il avec une innocence feinte. En réalité, Paddy Ashdown était, à cette époque, un agent des services secrets britanniques, chose qu’il n’avouera jamais – « Il faudrait que je vous mange vivant avant de le confirmer ! », plaisantet-il. Il revenait alors sur les traces de ses aînés, les valeureux espions du Special Operations Executive mis sur pied par Churchill, qui firent plus qu’épauler, pendant la seconde guerre mondiale, les divers mouvements de résistance des pays d’Europe occupés par l’Allemagne. « Mon expérience dans les forces spéciales me donne une bonne idée de ce qu’on peut faire avec peu d’hommes dans un lieu aussi réduit » Paddy Ashdown L’ouvrage de Lord Ashdown met l’accent sur la contribution, peu connue, des espions britanniques et américains à la libération de la France. Ce furent eux qui établirent la liaison entre le maquis du Vercors, les quartiers généraux des Alliés et ceux de la France libre. Grâce à leurs informations, les avions alliés réussirent à parachuter des armes audessus du massif du Vercors à partir de novembre 1943. Ashdown montre qu’au moment du Débarquement en Normandie, les Alliés furent incapables de se mettre d’accord sur ce qu’ils attendaient exactement des Français de l’intérieur, tandis qu’à Alger, où était basé le gouvernement provisoire de la République Voltaire, rire sans frontières Jeunes résistants dans le Vercors, en 1944. RUE DES ARCHIVES/RDA française, on avait déjà promis aux maquisards du Vercors un renfort de quatre mille parachutistes. Abandonnés par les étatsmajors, ils furent massacrés par des troupes allemandes quatre fois plus nombreuses, fin juillet 1944. Ces histoires de trahison, de lâcheté, mais aussi de courage et d’abnégation, Paddy Ashdown les connaît bien. Son père, John Ashdown, officier de l’armée des Indes britanniques, vint défendre la France en mai 1940. Lors de l’évacuation de Dunkerque, Londres rappela en urgence tous ses officiers. John Ashdown reçut l’ordre d’abandonner ses soldats du 14e régiment du Pendjab. Non seulement il refusa, mais encore il les ramena en Grande-Bretagne. Traduit devant une cour martiale, il fut acquitté. La légende familiale dit que son supérieur fut condamné à sa place. Né peu après, en février 1941, à New Delhi, Paddy Ashdown a grandi en Irlande du Nord, d’où ses ancêtres étaient originaires. Officier dans la Royal Navy, il a ensuite servi dans les forces spéciales à Bornéo, dans le golfe Persique et à Hongkong. Sur son chemin, il fait la rencontre de son modèle, Herbert « Blondie » Hasler, l’un des rares survivants du commando britannique chargé, en 1942, de descendre la Garonne en canoë pour couler des navires allemands dans le port de Bordeaux. Un raid épique auquel Paddy Ashdown a consacré l’un EXTRAIT « Le 30 juillet, il (Geyer) voulut prendre sa revanche en tendant à son tour une embuscade à un commando allemand parti incendier une ferme. Il lui infligea des pertes importantes, même si le succès n’était pas complet, plusieurs de ses Sénégalais ayant ouvert le feu trop tôt. Mais l’affaire lui coûta cher, car il avait ce faisant trahi le lieu de sa retraite. Les Allemands encerclèrent la hauteur où se trouvait son campement et entreprirent un ratissage en règle. Geyer était piégé. Il prit la seule issue restée libre : une paroi pratiquement verticale par laquelle il fit descendre ses hommes (sans corde), laissant les chevaux dans un bois à la garde de deux cavaliers et Tournissa caché dans sa grotte. Heureusement, les Allemands trouvèrent ni l’un ni les autres. Sitôt achevée l’opération de nettoyage, Geyer remonta avec sa troupe et se réinstalla au même endroit. » la bataille du vercors, page 450 de ses neuf livres (A Brilliant Little Operation, 2012, non traduit). Assurément, l’homme compte au moins sept vies, aussi trépidantes les unes que les autres. Lorsqu’il quitte la Suisse en 1976, il devient éducateur social dans le sud-ouest de l’Angleterre, une expérience qui l’encourage à entrer en politique. Député à la Chambre des communes, il est élu à la tête du Parti libéral-démocrate en 1989. Figure importante de la vie politique britannique pendant vingt ans, il occupe le poste de haut représentant des Nations unies en Bosnie-Herzégovine, de 2002 à 2006. Paddy Ashdown assure que son parcours lui a été utile pour raconter la bataille du Vercors : « Tant Une Résistance héroïque LORD ASHDOWN donne parfois l’impression d’avoir côtoyé de près ces militaires, ces hommes politiques et ces intellectuels qui firent du Vercors l’une des bases les plus importantes de la Résistance française. Pour ne rien perdre de l’esprit qui les animait, il a sollicité les conseils des historiens Jean-Louis Crémieux-Brilhac, décédé en 2015, et Gilles Vergnon. Les premiers chapitres restituent bien l’idéalisme de ces jeunes patriotes inexpérimentés. Après que des armes anglaises furent parachutées, la Milice française mena des opérations de répression sur le plateau du Vercors, en avril 1944. Galvanisés par l’appel aux armes lancé par de Gaulle le jour du Débarquement, de nouveaux volontaires rejoignirent le maquis. A Saint-Nizier, près de Grenoble, les troupes allemandes prirent la mesure de la résistance opposée par les maquisards, au nombre de 3 000. Mais le plan « Montagnards », qui prévoyait d’importants renforts, ne fut jamais appliqué. « S’il faut parler de promesses non tenues, elles n’ont pas été que le fait des Français ; les Alliés y ont leur part », écrit Ashdown. Les troupes allemandes leur infligèrent une écrasante défaite. Les survivants, mal dirigés, sous-armés, se réfugièrent dans la forêt. Au-delà de leurs erreurs de jugement, l’auteur insiste sur le parcours héroïque de ces maquisards. Traqués, ils trouvèrent les ressources pour contre-attaquer au moment de l’avancée alliée sur Grenoble. Selon lui, ils ont ainsi transformé leur terrible revers en victoire. Car, malgré leur supériorité, les Allemands n’atteignirent pas leur objectif d’annihiler la résistance dans le Vercors. p a. fl. la bataille du vercors. une amère victoire (The Cruel Victory), de Paddy Ashdown, traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou, Gallimard, 486 p., 27,50 €. que vous n’avez pas été au cœur de l’action, vous ne pouvez pas comprendre le type de pression auquel sont soumis les combattants, certifie-t-il. Mon expérience en tant que commandant dans les forces spéciales me donne une bonne idée de ce qu’on peut faire avec peu d’hommes dans un lieu aussi réduit. » Au-delà du rappel des objectifs militaires mal définis et des plans téméraires, le livre convainc par sa manière de replacer la bataille du Vercors dans la stratégie des Alliés et de la France libre. Selon Ashdown, aucun des trente livres d’histoire ou récits publiés sur le sujet n’y était parvenu. « Pas un seul ne souligne le rôle crucial qu’a joué l’opération Caïman », insiste Paddy Ashdown. Pour de Gaulle, ce projet de débarquement aéroporté dans le Massif central sous commandement français devait permettre à ses forces de jouer un rôle majeur dans la libération du pays. En optant pour ce scénario, il faisait une croix sur le Vercors. Or, n’ayant aucune chance d’être exécutée, l’opération fut définitivement rejetée par les Alliés, le 1er août 1944. Ainsi, outre un récit fondé sur l’exploitation des archives françaises, britanniques et allemandes, Ashdown livre ici une glaçante leçon d’histoire. « De Gaulle a sacrifié le Vercors pour Caïman, mais on ne saurait lui donner tort, dans la mesure où il poursuivait ses objectifs de redorer le blason de la France et de lui redonner sa place parmi les grandes puissances mondiales. » p AUJOURD’HUI, avec Internet et les réseaux sociaux, la colère, l’indignation d’une seule personne peut faire le tour de la planète à la vitesse de la lumière. On connaît désormais la puissance virale de l’esprit critique, et de l’ironie en particulier ; on sait que tout internaute qui souhaite réveiller les consciences est susceptible d’embraser le monde entier, pourvu qu’il ait le talent de toucher les sensibilités et surtout de faire rire. De ce point de vue, on peut dire que les réseaux sociaux font triompher un certain esprit des Lumières tel que l’a incarné Voltaire (1694-1778), ce philosophe sans frontières dont les textes vibrent au diapason du vaste monde, ce penseur qui fit de l’ironie un outil pour dénoncer les préjugés, les injustices et l’arbitraire avec force mais aussi avec générosité. Dans l’article « Rire » de son célèbre Dictionnaire philosophique (1764), en effet, Voltaire distingue le rire vrai, le rire combatif et gai, du rire malin, méchant, qui ne vise pas à libérer mais à rabaisser, à blesser : « Le ris malin, le perfidum ridens, écrit le philosophe, c’est la joie de l’humiliation d’autrui. » Un rire de liberté Et de fait, si l’ironie de Voltaire est si communicative, si elle se répand promptement d’esprit en esprit, c’est que chez lui le rire est une arme d’émancipation massive, c’est un rire de liberté qui n’a rien à voir avec le rire jaune des lyncheurs, avec le spasme des bourreaux, avec la convulsion des prêcheurs de haine. Du reste, ses contes philosophiques les plus célèbres, Candide (1759) ou L’Ingénu (1767), retentissent de mille éclats de rire, de ces grands éclats de rire non seulement solidaires mais aussi participatifs, puisque Voltaire aimait à dire que ses textes devaient être écrits à moitié par leurs lecteurs eux-mêmes, et qu’en ouvrant ses livres on sent d’emblée à quel point il fait confiance à ceux qui le lisent, combien il mise sur leur intelligence. Ainsi Voltaire incarne-t-il une tradition qui fait du rire instantanément partagé un moyen de briser « l’indifférence inhumaine », un instrument pour rassembler une communauté d’indignation. Avec cette idée simple, à la fois modeste et très ambitieuse, dont nous avons hérité : si les textes, qu’il s’agisse d’un livre ou d’un tweet, ne peuvent pas toujours changer le monde, un rire éclairé peut néanmoins nous permettre de maintenir une espérance, autrement dit de faire face au désespoir et de le subvertir ensemble. p Jean Birnbaum Critiques | Essais | 7 0123 Vendredi 8 avril 2016 SANS OUBLIER Trinité andalouse Dans cet ouvrage, Antoinette Molinié, anthropologue, étudie le cycle de la semaine sainte sévillane qui permet à la ville de se régénérer une fois l’an. On y croise des chars dorés, des pénitents cagoulés, un Christ-Roi supplicié et une Vierge à l’armure scintillante. Identifié à Dieu le père, Jésus est mis à mort, puis il fusionne avec Marie, source de jouissance. Le cycle s’achève par la « corrida de la Résurrection », qui inaugure la saison tauromachique, fête sexuelle aux allures de virilité meurtrière. Ainsi se déploie, selon l’auteure, un triangle œdipien composé d’un Christ sacrifié, d’une mère sensuelle à laquelle il faut renoncer afin que s’accomplisse le retour du refoulé paternel sous les traits du toro bravo (taureau de combat) lâché dans l’arène et livré à la mort. Chaque année, le cycle se reproduit à la façon d’un accouchement : telle est la « passion selon Séville », si caractéristique du catholicisme andalou. Fascinant. p julie clarini N ous avons donc en France, depuis deux mois, un « ministère de la famille, de l’enfance et des droits des femmes ». Occupé, cela va de soi, par une femme. Aurait-on imaginé un homme à ce poste ? Rousseau avait mis les choses au clair dès Du contrat social (1762), texte qui fonde sous bien des aspects notre conception contemporaine de la société démocratique : séparation du civil et du domestique, et la femme se contentera d’être, écrit-il ailleurs, « la précieuse moitié de la République ». « La précieuse moitié de la chose publique se tient à l’écart, inutile de faire un dessin, elle agit dans la famille, elle forme les citoyens », souligne Geneviève Fraisse dans « Rousseau, et les deux “moitiés” de la République », l’un des articles qui constituent La Sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation, son nouvel ouvrage. Reprenant là une réflexion qu’elle mène depuis longtemps sur les deux gouvernements, celui de la famille et celui de la cité (Les Deux Gouvernements, Gallimard, 2000), la philosophe souligne que la différence des sexes a, en France, depuis la Révolution, le « statut d’obstacle ». D’où ce « travail de Sisyphe » auquel sont contraintes les féministes : toujours recommencer, sans cesse pointer l’obstacle. Le « déconstruire », en démonter les fausses évidences. Et le surmonter. La question stratégique n’est pas seconde chez Geneviève Fraisse, pour qui la réflexion théorique se trouve profondément liée à l’engagement dans la cité. La préoccupation renaît, vive, de la répétition des préjugés. Mais comment ne pas s’enliser, ne pas tomber à son tour dans une parole critique devenue « ritournelle », s’interroge-t-elle dans l’article « Voir et savoir la contradiction des égalités » ? Comment ne pas s’enferrer dans une critique des stéréotypes parfois stérile ou dans la quête du bon sujet politique (toutes les femmes ? Ou les bourgeoises contre les prolétaires ? Les Blanches ou les Noires ? etc.). Mais aussi, comment avancer sans jamais lâcher aucun de ces axes ? « Colère » (1972), de Luis Peñalver Collazo. AKG-IMAGES Aux femmes la famille, aux hommes la cité… Geneviève Fraisse montre avec brio la persistance de cette répartition des rôles validée par la Révolution française Inégales moitiés L’actuelle directrice de recherche du CNRS, qui fut, elle, déléguée interministérielle chargée exclusivement des droits des femmes (1997-1998), députée européenne (1999-2004) élue sur une liste menée par Robert Hue (PCF), explore depuis les années 1970 un Lorsqu’on en termine avec le « de tout temps, les hommes…, les femmes… », surgit la liberté, celle de changer le monde chemin qui lui est propre, signant plusieurs ouvrages dont l’un fit date, paru au moment du bicentenaire de la Révolution : Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France (Alinéa, 1989). Elle y théorisait – cela bien avant l’importation des « études de genre » du monde anglo- saxon – la « démocratie exclusive », exhumant la logique politique qui permit, de manière détournée, aux révolutionnaires de laisser les femmes aux portes de la citoyenneté. Dans La Sexuation du monde, elle insiste sur l’importance, à ses yeux, de ce travail historique : « Ma seule ambition philosophique est de convaincre de l’historicité des sexes. » Lorsqu’on en termine avec le « de tout temps, les hommes…, les femmes… » surgit la liberté, celle de changer le monde : « Appartenir à l’histoire, c’est imaginer sa possible transformation, un demain différent d’aujourd’hui. » C’est se situer du côté de l’émancipation. « Deux pistes sont essentielles, écrit-elle dans des lignes qui nous semblent refléter son travail. La généalogie de la pensée de l’égalité des sexes depuis le XVIIe siècle et la Révolution française, d’une part, l’analyse des contradictions inévitables (internes et externes) avec l’ensemble des politiques et des luttes, d’autre part. » Plutôt que de refuser la contradiction, Geneviève Fraisse invite à l’« habiter ». elisabeth roudinesco a La Passion selon Séville, d’Antoinette Molinié, CNRS Editions, 370 p., 27 €. Etre hors de soi La force et l’originalité de sa pensée tiennent sans doute à cette faculté de supporter les tensions, à sa volonté de les rendre visibles, voire de les exacerber. La solution ne réside pas dans l’illusoire résolution, mais dans la dynamique historique que la sexuation génère la contradiction. du monde. Elle en donne l’exem- réflexions sur ple dans les articles de l’émancipation, l’ouvrage consacrés aux de Geneviève Fraisse, statut et situation des Presses de Sciences Po, femmes artistes. Si cel- 158 p., 19 €. les-ci furent tolérées, c’était à condition qu’elles fussent singulières. Ce qui advenait à l’une, isolée, ne devait pas s’offrir à toutes. Erreur de jugement : la femme artiste porte en elle « le dérèglement à venir ». De la peintre, sculptrice ou écrivaine peut jaillir la subversion, précisément le passage du « pour chacune » au « pour toutes ». En explorant la généalogie des querelles qu’elles font naître, Geneviève Fraisse montre l’impertinence de ces femmes qui, s’affirmant artistes, ajustent la question de la liberté à celle de l’égalité. Et brisent le cercle de la « précieuse moitié ». p François Jullien poursuit un des parcours philosophiques les plus originaux d’aujourd’hui. Après avoir exploré les interactions entre pensée grecque et pensée chinoise, sa réflexion se prolonge, ces dernières années, vers une « philosophie du vivre » singulière et féconde. Vivre en existant entame l’élaboration d’une éthique centrée sur la prise en compte de tout ce que peut apporter l’analyse du verbe « exister ». Le terme suppose en effet de sortir de soi, d’émerger du monde. Il évoque l’exigence de défaire routines, contraintes, adhérences pour dessiner de nouveaux possibles. Ainsi répète-t-on tristement « c’est la vie… » quand on se résigne à accepter ses pesanteurs et répétitions. Exister suppose exactement le mouvement inverse. Certains développements philosophiques de ce nouvel opus réclament des lecteurs aguerris et endurants. Mais l’enjeu est d’importance, et vaut qu’on s’y attarde. p roger-pol droit a Vivre en existant. Une nouvelle éthique, de François Jullien, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 286 p., 19,50 €. Liberté, nom pourtant féminin Contre le discours réactionnaire d’essayistes en vogue, Martine Storti réaffirme avec force l’universalité de la lutte pour l’égalité des sexes serge audier A ncienne journaliste à Libération, militante féministe, Martine Storti se souvient des discussions dont le courrier des lecteurs se faisait l’écho quand, en 1977, elle soutenait ces femmes noires dénonçant les mutilations génitales féminines, l’excision et l’infibulation. Au nom de quoi osait-elle juger d’autres cultures, objectait-on, au risque de céder à une forme d’impérialisme occidental et néocolonial ? Sa réponse, elle la redonne dans Sortir du manichéisme, son nouvel essai : « Au nom de quoi ? Mais au nom de la maî- trise de leur corps par les femmes, maîtrise qui n’est pas inhérente à l’Occident et qu’il a fallu conquérir. Et qui peut être conquise par d’autres femmes, par-delà les origines et les cultures. » En un sens, tout le propos de ce livre vif tient dans ces mots qui éclairent son combat sur deux fronts : d’un côté, contre ceux qui, au prisme d’une certaine vision « post-coloniale », fustigent un Occident supposé par essence raciste et colonialiste pour mieux justifier des formes d’assujettissement subies par tant de femmes au nom de la religion ; de l’autre côté, contre ceux qui, au nom de la défense de l’identité française, font comme si l’Occident était par nature le merveilleux foyer de la liberté féminine. Or, qui ne voit pas que ces deux positions caricaturales, secrètement solidaires dans leur opposition, s’ingénient à monopoliser le débat public ? Quand, en 2009, Nicolas Sarkozy voulut inclure l’égalité hommes-femmes dans l’« identité nationale » française, les féministes n’avaient pas de quoi se réjouir. Car, au lieu de voir l’émancipation des femmes comme un long et difficile combat inachevé, cette approche revenait à en faire un « donné » national, explique Martine Storti. De même, quand des intellectuels influents, comme Alain Finkielkraut et ses proches, exaltent une civilisation française de la « galanterie » qui aurait fait toute leur place aux femmes, ils entretiennent, montre justement Storti, de multiples confusions. Tout d’abord, faut-il rappeler que la France, qui conféra si tard le droit de vote aux femmes (1944), a été moins favorable à l’émancipation féminine que d’autres pays ? Ensuite, la faute philosophique consiste à figer dans une « identité » française – dont on précise en outre, de plus en plus, qu’elle est catholique – un combat devant être mené partout, car universellement valide : celui de la liberté des femmes. Or, si l’égalité hommes-femmes est l’essence de « notre » civilisation française, que répondra-t-on à ceux qui voudront assujettir les femmes chez eux au nom de « leur » civilisation ? Propension au relativisme Ainsi, bien des intellectuels français conservateurs, qui s’auto-érigent en piliers de la République laïque, manifestent-ils une étrange propension au communautarisme et au relativisme. On peut même se demander si la cause qui leur importe le plus est celle de la liberté de toutes les femmes ou plutôt celle d’une nation française qu’ils jugent assaillie par l’immigration. Pour autant, Martine Storti ne montre pas davantage de complaisance envers ceux qui, tels les Indigènes de la République, tendent à faire du féminisme « un produit importé, occidental, colonialiste ». Partout, le démon de l’identité ronge notre démocratie, sur fond de nostalgie du bon vieux temps, patriarcal et traditionnel. Ainsi, déplore Storti, des essayistes conservateurs en vogue – Jean-Claude Michéa, Eric Zemmour et tant d’autres – ne cessent de dénigrer, au nom du vrai « peuple » qu’ils prétendent connaître, les revendications féministes comme « sociétales » et « libérales ». Ces offensives réactionnaires occultent là encore l’essentiel : le caractère universel de la bataille pour l’émancipation des femmes. p sortir du manichéisme. des roses et du chocolat, de Martine Storti, Michel de Maule, 146 p., 17 €. 8 | Chroniques 0123 Vendredi 8 avril 2016 Hippopotame dream CHRISTOPHE HONORÉ écrivain et cinéaste qui ne ménagera pas ses efforts pour faire aboutir le projet. Broussard a faim lui aussi d’hippopotame. Mais s’il redoute la pénurie de viande, il a une autre bonne raison de le vouloir chez lui : la jacinthe, on aurait dû s’en douter. L’invasive jacinthe d’eau, « introduite à La Nouvelle-Orléans en 1884 par une délégation japonaise, à l’occasion d’une exposition internationale », et qui, depuis, colonise les rivières, paralyse la navigation fluviale, asphyxie les poissons. Broussard aimerait voir le massif pachyderme piétiner ces plates-bandes. Un autre personnage pittoresque de l’histoire, W. N. Irwin, agronome qui milite par ailleurs avec fougue en faveur de la substitution de l’œuf de dinde, plus nutritif, à l’œuf de poule dans le coque- LE FEUILLETON D’ÉRIC CHEVILLARD écrivain D’ABORD, TU TE DIS que ce doit être coriace, et même caoutchouteux. Il va falloir mâcher longtemps. Mais surtout, tu n’en viendras jamais à bout. Il t’en restera pour demain et pour après-demain sans doute encore. Alors tu l’entames sans appétit, sans enthousiasme, un petit morceau pour commencer, du bout des lèvres. Et là, il se passe quelque chose. Tes papilles papillonnent. C’est délicieux ! Succulent ! Et soudain, on ne chipote plus, tu mords à belles dents dans cette viande savoureuse. Tu veux l’échine, les gigots, les rognons ! Tu veux tout ; à peine laisseras-tu à ton chien un os à ronger. Maintenant, tu te sens un peu lourd, sans doute, mais ravi. S’il en restait, tu en reprendrais. Car c’est exquis, l’hippopotame. En 1729, affligé par la famine qui régnait sur l’île, Jonathan Swift suggéra aux Irlandais de rôtir et de manger leurs enfants et de vendre les meilleurs morceaux à l’affameur anglais. Pour des raisons d’organisation, sans doute, sa Modeste proposition pleine de bon sens ne fut pas adoptée. La satire était féroce. C’est sans une once d’ironie, en revanche, au début du XXe siècle, que quelques Américains audacieux proposèrent d’introduire dans les bayous de Floride, du Mississippi et de la Louisiane des hippopotames importés d’Afrique afin de résoudre la « question de la viande » qui commençait à turlupiner les esprits et les estomacs. Dans L’Hippo d’Amérique, Jon Mooallem raconte cet incroyable projet qui, certes, ne pouvait naître qu’aux Etats-Unis, à une époque où l’histoire ressemblait encore à une aventure. Pas d’aventure sans aventuriers, voici donc, dressés l’un contre l’autre, deux personnages taillés comme des héros de western. A ma droite, Frederick Russell Burnham, éclaireur hors pair, patriote franc du collier, engagé comme mercenaire dans les guerres indiennes et coloniales. A ma gauche, Fritz Duquesne, dit « la Panthère noire », fils d’une famille de Boers, animé en conséquence d’une haine vengeresse envers les Anglais, plein de ressources et de sournoiserie. Deux hommes de terrain, capables de vivre dans les conditions les plus rudes, de se nourrir de rien, de boire le reste. Le premier, par exemple, « se cacha deux jours et deux nuits dans le terrier d’un oryctérope » ; le second se considérait comme « une créature africaine au même titre que l’hippopotame ». JEUNESSE OBLIGE Jon Mooallem raconte un incroyable projet qui ne pouvait naître qu’aux Etats-Unis, à une époque où l’histoire ressemblait encore à une aventure FRANCESCA CAPELLINI Or, écrit Jon Mooallem, « chacun rêvait de tuer l’autre et s’attendait à en tirer de grandes satisfactions ». Ennemis à l’ancienne, cependant, plus proches l’un de l’autre certainement, par leur amour de l’Afrique, leur goût des périls, leur nature sauvage trop comprimée dans des uniformes de soldats et des obligations protocolaires, que de leurs alliés objectifs. Adversaires acharnés durant la guerre des Boers (1899-1902), ils caresseront dix ans plus tard, pour des raisons différentes – humanitaires chez l’un, vénales chez l’autre –, ce même rêve d’acclimater l’hippopotame dans les marais des Etats du Sud. Associés au représentant démocrate de la Louisiane Robert Broussard, ils créeront la New Food Supply Society, l’hippo d’amérique (American Hippopotamus), de Jon Mooallem, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hervé Juste et Marc-André Sabourin, Le Sous-sol, 112 p., 12 €. tier de l’Américain matinal, le lui a assuré : « Plongez les hippos dans un cours d’eau étouffé par ces fleurs et ils le nettoieront en un rien de temps. » Peu nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour faire remarquer le côté bien aléatoire et saugrenu de l’entreprise, laquelle capotera surtout en raison du déclenchement de la première guerre mondiale. Les trajectoires de ces hommes les éloignent alors. Aveuglé par sa haine des Anglais, Duquesne voudrait voir les EtatsUnis du côté de l’Allemagne. Il devient une sorte d’escroc doublé d’un espion, s’évade plusieurs fois de prison – notamment en simulant sept mois durant une paralysie des jambes avant de scier les barreaux de sa chambre d’hôpital – et finira par diriger un réseau de conspirateurs nazis en 1941, ce qui lui vaudra d’être arrêté par le FBI. Il avait écrit à Burnham : « J’ai ardemment désiré avoir l’honneur de vous tuer, mais, n’ayant pas réussi, je vous accorde toute mon admiration. » Admiration que partageait le Britannique Robert BadenPowell, qui fit de l’habile éclaireur le modèle de son boy-scout. Ces hommes s’étaient épris d’une idée ridicule, écrit Jon Mooallem, « mais elle était aussi totalement raisonnable » et l’élevage bovin intensif a aujourd’hui de terribles conséquences sur l’environnement. Moins néfaste pour la couche d’ozone, le pet de l’hippopotame eût au contraire diffusé dans tous les Etats-Unis un agréable parfum de jacinthe d’eau. p Comment repenser le collectif ? FIGURES LIBRES ROGER-POL DROIT ECONOMIQUES, sociales, politiques, existentielles, religieuses, toutes nos crises ont sans doute un commun dénominateur, rarement mis au centre des réflexions. Malaisé à dénommer, il semble évident dès qu’on commence à le thématiser. « Panne du collectif » est un de ses noms possibles. Certes, nous savons toujours vivre à plusieurs, mais juxtaposés, côte à côte et connectés – ce qui ne constitue pas un « nous » vivant, tant s’en faut. Beaucoup se replient sur des identités locales – tribus, communautés, cercles fermés. Ces survivances et résurgences de collectifs en voie de disparition confirment que quelque chose est effectivement grippé. Le collectif paraît atone – sans saveur ni représentation. Donc sans désir ni ressource. S’efforcer de le penser devient donc une tâche urgente – difficile, cela va de soi, mais indispensable. C’est pourquoi on lira avec intérêt la tentative du philosophe Gilles Hanus pour éclairer ce qu’il apl’epreuve du collectif, pelle « l’épreuve du de Gilles Hanus, collectif ». A quel Verdier, « Philosophie », prix un individu 96 p., 14 €. s’inscrit-il dans un ensemble qui le dépasse ? Quelles conditions la construction d’un « nous » doit-elle remplir pour n’être pas illusoire, donc décevante ? Telles sont les interrogations de départ de ce bref essai, qui se distingue par un style incisif et tranchant, dense, presque abrupt. Gilles Hanus inscrit sa réflexion dans le sillage des philosophes Emmanuel Levinas (1906-1995) et Benny Lévy (1945-2003) et de ses dialogues avec Sartre, auxquels ses précédents livres ont été con- sacrés. Cette fois, c’est en son nom propre qu’il avance avec eux. Et ce qu’il dit sonne juste. Car il tente de penser à la fois la solitude indépassable inhérente à toute existence humaine et la rencontre avec l’autre dans le dialogue, indispensable à la constitution de toute pensée authentique. La philosophie se tient dans cette tension entre solitude et face-àface, qui traverse aussi, différemment, économie et politique. Singularité des individus Si le collectif constitue réellement une épreuve, c’est qu’il est possible – et même de plus en plus fréquent – d’« être ensemble sans constituer un véritable nous ». Et, si le « nous » se durcit, se construit contre les autres, instaure l’étranger en ennemi, alors la guerre se profile et bientôt s’installe. Pour Gilles Hanus, une issue réside dans la construction de collectifs restreints, fondés sur la singularité des individus. Ces paradoxales « communautés d’étrangers » se- raient « des configurations d’uniques » : on n’y mettrait en commun rien d’impersonnel ou d’abstrait, chacun partagerait ce qu’il a de singulier. On imagine aisément un collectif de ce genre comme un groupe d’études, un cercle d’amis animés par un respect réciproque. Les membres sont capables de faire servir leur intelligence à la croissance d’un « nous » qui n’annule personne et incarne chacun. En revanche, il est beaucoup plus difficile de concevoir comment ce modèle s’appliquerait à grande échelle, dans les Etats-nations ou les entreprises. A partir de ce constat, des conclusions opposées s’envisagent. Soit on décrète que pareilles analyses sont des fables : les philosophes se les racontent, mais elles sont sans rapport avec le réel. Soit on se dit que les points de départ sont judicieux, mais qu’il reste une longue route à faire dans cette direction. Je choisis sans hésiter cette dernière option. p Un livre à l’enfant « LIVRE POUR ENFANT » est une belle expression, mais elle porte en son mitan un cœur sournois, corrompu, critique. Le « pour » pourri du « livre pour enfant » devrait être la beauté inédite et capitale de la littérature jeunesse. Malheureusement, il est la plupart du temps la légitimité de sa limite, de sa médiocrité. Dès qu’un adulte se penche sur un livre pour enfant et constate qu’il a une valeur particulière, une alarme se déclenche : est-ce bien pour enfant ? Question stérile qui fait de l’enfant un lecteur qu’on prétend à la fois satisfaire et priver. Le livre se perd alors dans la mesure. L’âge s’impose comme une douane. Et disparaissent l’origine et la raison de sa présence : un adulte, un jour, choisit comme destinataire de sa lettre un enfant, et tente d’être à sa portée. Au « livre pour enfant », je préfère l’idée du « livre à l’enfant », du livre adressé plutôt que bon pour. Buffalo Belle, d’Olivier Douzou, est un merveilleux livre à l’enfant. Il se présente comme le récit à la première personne d’Annabelle, une fille, femme qui se comprend être comme un garçon. La narratrice nous invite à inverser les « il » et les « elle » dans les phrases qu’elle éparpille sur les pages entre des dessins au fusain qui, s’ils sont de la main d’un adulte, possèdent une manière enfantine. Au pas de course, on passe de « la cour de maternil, où c’était bac à sable et tractopil, pas de maril pour Annabil », à « l’état civelle, où il n’existe pas de méthode assimelle, pour ce type de sellehouette et de profelle ». C’est bientôt « l’exelle pour l’ex-il ». La vitesse ne cache rien de la violence, de l’incompréhension, de la peine inquiète du récit. Et, bientôt, une double page où est simplement imprimé le mot « je » provoque brutalement des sentiments contraires de détresse et d’espoir. Recommencer la lecture Ce « je » nu, seul, perdu, nous invite à recommencer notre lecture. Avec une autre règle du jeu, où cette fois c’est le « je » qu’on s’amuse à transposer en « tu ». Débute alors un nouveau livre : « Petite, tu avais un vrai penchant pour les lassos, les colts et les fuselles. » Ce n’est plus le récit d’un personnage qui s’affranchit de son genre, mais une mémoire qui tente de retrouver quand et comment le « elle » est devenu « il ». Quand et comment celui qu’on a connu petit, l’enfant proche, l’enfant tout contre nous, s’est mis à vivre sans nous, s’est mis à vivre pour lui. Ce nouveau livre, comme l’original, se termine par la dédicace : « Pour Zélie ». Sa place terminale la rend encore plus bouleversante. Il est impossible qu’Olivier Douzou écrivant son Buffalo Belle n’ait pas songé à cet autre grand livre qui a déjà 40 ans, Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, de Christian Bruel et Anne Galland. Il avait été publié au Sourire qui mord. Quand elle aboie, couine ou qu’elle remue la queue pour obtenir des caresses, la littérature pour enfants est non seulement sans valeur, mais elle n’existe pas. La morsure est son mode de révélation. Olivier Douzou possède des dents affûtées et une mâchoire délicate. Ecrire, pour lui, c’est nous mordre à peine. Le mal qu’il fait est délicieux. p buffalo belle, d’Olivier Douzou, Rouergue, 56 p., 12 €. Dès 6 ans. Signalons, du même auteur, la parution de Pipeau, Rouergue, 32 p., 13 €. Dès 3 ans. Les écrivains Sabri Louatah, Pierre Michon, Véronique Ovaldé et l’écrivain et cinéaste Christophe Honoré tiennent ici à tour de rôle une chronique. 16 et 17 avril 2016 Palais des congrès et de la culture du Mans Entrée libre et gratuite OÙ EST LE POUVOIR ? Samedi 16 avril Dimanche 17 avril Le pouvoir, un lieu vide ? 09h30 : Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde 10h00 : Jean-Claude Monod, philosophe 10h30 : Michaël Foessel, philosophe 11h15 : Echange avec le public Pouvoirs ictifs, puissance de la iction 14h30 : Mathieu Potte-Bonneville, philosophe 15h00 : Yann Moix, écrivain 15h30 : Alice Zeniter, écrivaine 16h00 : Emilie de Turckheim, écrivaine 16h45 : Echange avec le public Rencontre Soirée avec le dessinateur Jul, rencontre animée par Frédéric Potet, journaliste au Monde Rien à cacher ? Un soupçon de pouvoir 10h00 : Myriam Revault d’Allonnes, philosophe 10h30 : Monique Canto-Sperber, philosophe 11h00 : Jean-François Kahn, journaliste et écrivain 11h30 : Delphine Dulong, politologue 12h15 : Echange avec le public Séance conclusive : Exercice et limites du pouvoir 15h00 : Grand entretien avec Christiane Taubira 16h15 : Echange avec le public Forum coordonné et animé par Jean Birnbaum, responsable du Monde des livres Tél : 02 43 47 38 60 - [email protected] - http://forumlemondelemans.univ-lemans.fr Conception : Agnès Stienne - Illustration : Sergueï 10 | Rencontre 0123 Vendredi 8 avril 2016 Vincent Peillon Engagé littéraire A 20 ans, il rêvait de devenir écrivain. L’homme politique et philosophe a attendu d’avoir « accumulé suffisamment de rencontres » avant de publier, aujourd’hui, le thriller « Aurora » bastien bonnefous Parcours I l a choisi de surprendre. On aurait pu attendre de Vincent Peillon un nouvel essai philosophique ou un livre politique, témoignage de son passage compliqué au ministère de l’éducation nationale. Mais l’homme n’aime pas la facilité. Deux ans après son départ de la rue de Grenelle, il revient en librairie avec un roman policier plein de fureur et d’hémoglobine, de fausses pistes et d’inquiétudes pour le monde tel qu’il est. Vincent Peillon étonne depuis longtemps. Il est difficile à ranger dans une case : intellectuel égaré en politique ou politicien traversé par les idées ? De fait, il apparaît aussi à l’aise pour écrire des livres érudits sur le philosophe Maurice Merleau-Ponty ou sur l’histoire du républicanisme que pour naviguer entre les courants du Parti socialiste. D’un côté intellectuel intransigeant, de l’autre apparatchik pur jus, compagnon de route de Lionel Jospin, François Hollande ou Ségolène Royal. Homme de concepts le matin, homme d’appareil le soir. Et, désormais, homme de lettres. « Dire que je suis paradoxal, c’est débile, nous explique-t-il d’emblée, attablé « Les contraintes du polar m’intéressent. C’est une littérature qui n’est pas nombriliste, qui a le souci du lecteur et de son plaisir » dans un café parisien. On m’a souvent dépeint comme un gars schizophrène, un type pathologique sous prétexte que je m’intéresse aussi bien aux idées qu’à l’action politique. Mais j’ai toujours été comme ça : à la fois philosophe, politique et homme de lettres. Je n’aime pas que l’on m’enferme. » 1960 Vincent Peillon naît à Suresnes (Hauts-de-Seine). 1992 Doctorat en philosophie. Adhère au PS. 1997-2002 Député de la Somme. 2012 Nommé, en mai, ministre de l’éducation nationale (jusqu’au 31 mars 2014). JUIN 2014 Elu député européen dans la circonscription Sud-Est. NOVEMBRE 2014 Devient professeur associé de philosophie à l’université de Neuchâtel, en Suisse. A 55 ans, le néoromancier Peillon n’a pas voulu livrer une fiction vraie sur les coulisses de la politique hexagonale, un de ces livres à clés, entre règlements de comptes dans les palais ministériels et luttes à mort symboliques pour le pouvoir suprême. Trop banal. L’ancien ministre, à la coiffure et au menton d’un « JFK » français, a préféré se confronter au genre, plus excitant, du thriller façon John le Carré ou Tom Clancy. « Les contraintes du polar m’intéressent. C’est une littérature qui n’est pas nombriliste, qui a le souci du lecteur et de son plaisir, et qui permet de grandes libertés dans le style », détaille-t-il. Aurora nous transporte ainsi, sur près de 400 pages, de Copenhague à Tel-Aviv, en passant par Hambourg, Bruxelles et les rives du Groenland. Roman gigogne, aux personnages multiples, il nous plonge dans une intrigue géopolitique complexe sur fond de guerres secrètes Espions aux mains très sales DANS LES DERNIÈRES PAGES d’Aurora, Roland Kuntz, son protagoniste, s’assoit sur un banc et regarde ses mains. « Elles sont rouges de sang. Mais qui d’autre que lui le voit ? Il vient d’avoir cinquante-sept ans. Il n’est plus tout à fait un jeune homme. Il a payé sa dette et porté son deuil. Il n’a pas baissé la tête. Maintenant, il lui faut apprendre à faire une place aux vivants », écrit Vincent Peillon. Auparavant, Kuntz, ancien membre du « kidon », le « service action » du Mossad, aura surtout collectionné les morts. Avec quelques amis complices, sortis comme lui de leur retraite discrète, il aura mis l’Europe à feu et à sang en réglant leurs comptes à des agents de services secrets étrangers, à des néonazis reconvertis dans la finance internationale, mais toujours portés par leur folie idéologique, ainsi qu’à quelques hauts dignitaires de l’OTAN. A l’origine de cette horde sauvage, un consortium danois, Aurora, qui a choisi de s’approprier la production totale de pétrole et de gaz dans le Groenland. Dans un premier temps, l’OTAN et les Etats-Unis, inquiets, chargent secrètement les services israéliens d’y mettre le holà. Mais, rapidement, les ordres s’inversent et les tueurs deviennent les cibles… Pendant près de 400 pages, l’ancien ministre français entraîne le lecteur de l’autre côté du miroir de la géopolitique occidentale et de la mondialisation financière. Celui des guerres de l’ombre où chaque acteur est un Janus et où les différends se règlent à coups de silencieux. S’il peine à démarrer, ce premier thriller, une fois lancé, séduit par sa force de conviction et son goût de l’action. p b. bo. aurora, de Vincent Peillon, Stock, 380 p., 21 €. BRUNO LÉVY POUR « LE MONDE » entre Etats pour le contrôle des réserves de pétrole et de gaz dans le Grand Nord. Consortium danois qui a fait main basse sur ces marchés, Aurora a été fondé par un ancien nazi protégé d’un peu trop près par des faucons américains et quelques hauts dirigeants de l’OTAN. Quand des agents du Mossad rangés des affaires décident de reprendre du service pour rétablir la justice, leur équipée va provoquer une avalanche de cadavres et une crise politique de haute intensité entre les Etats-Unis, l’Europe et Israël. L’opération a pour nom de code « Pinocchio », car tous les protagonistes vont être, à un moment ou à un autre, les créatures de marionnettistes (presque toujours) plus puissants qu’eux. Autant dire que le lecteur se trouve embarqué très loin du quinquennat de François Hollande ou des problèmes qu’a connus Vincent Peillon avec les syndicats d’enseignants lors de sa réforme contestée des rythmes scolaires. « Je n’avais ni l’envie ni la distance pour écrire sur le pouvoir politique français. Au contraire, j’ai voulu écrire un roman de violences et de manipulations internationales pour faire entrer dans le ronron français le bruit du monde et montrer comment celui-ci a changé », explique-t-il. A l’écouter, on a même le sentiment – peut-être un peu exagéré – que l’ancien ministre, qui est toujours député européen et membre de la commission des affaires étrangères du Parlement de Strasbourg, a décidé de mettre sa carrière politique à distance. Son attachée de presse, chez Stock, ne cache d’ailleurs pas son inquiétude quand « Le Monde des livres » exprime son désir de le rencontrer. « Que ce soit clair, il ne veut plus du tout parler de politique ! », nous prévient-elle aimablement. « J’ai fait vingtdeux ans de congrès et de bureaux nationaux du PS, d’élections, de campagnes, de petites phrases… Ce n’est plus mon envie ni mon agenda », confirme l’intéressé, également professeur de philosophie, depuis novembre 2014, à l’université de Neuchâtel, en Suisse. A chaque fois qu’il évoque la politique, il conjugue ses verbes au passé. Avec sa barbe de trois jours, sa chemise blanche (sans cravate) au col ouvert et son pull-over, le quinquagénaire reposé de ses ambitions électora- EXTRAIT « Bien entendu, ces hommes se croient forts parce qu’ils ont de l’expérience, la science du maniement des armes et une grande détermination liée à la conscience du bien-fondé de leur action. Il en a toujours été ainsi. Les hommes s’agitent à la surface des événements et ils finissent par se persuader qu’ils ont une influence sur le cours des choses. Ils pensent jouer un rôle, sans comprendre ni mesurer que tout se joue en vérité sur un autre plan, dans un autre monde, à leurs yeux invisible et auquel ils n’ont pas accès. Leurs armes, leurs idéaux, leur expérience, tout ça ne compte pour rien et ne peut rien contre les forces beaucoup plus puissantes, radicales et primitives auxquelles ils s’affrontent sans même le savoir. » aurora, pages 309-310 les semble avoir retrouvé une nouvelle jeunesse. L’énergie qui, à 20 ans, lui avait fait écrire une première version d’Aurora. Le roman s’intitulait alors La Petite Sirène de Copenhague, et le jeune Peillon, pour payer ses études de philosophie, travaillait comme employé à la Compagnie internationale des wagonslits, entre la France et le Danemark. Il s’était même lancé, pour arrondir son salaire, dans une affaire plus ou moins légale d’import-export de saumon fumé, activité qu’il a prêtée à un des personnages de son livre. « J’étais un gamin qui rêvait d’être écrivain, mais qui n’avait rien vécu. Aujourd’hui, je me sens prêt à raconter des histoires, j’ai accumulé suffisamment de rencontres, de lieux et de personnages pour être capable d’inventer en utilisant parfois des lambeaux de vérité. » Aurora est moins éloigné qu’on ne pourrait le penser de l’homme Peillon. Ce thriller tourmenté témoigne des doutes d’une génération qui, ayant renoncé au grand soir, doit désormais faire face à une mondialisation sauvage, où les intérêts industriels et financiers priment sur l’humain. Une réalité violente qu’il avait déjà tenté d’approcher à la fin des années 1990 lorsque, jeune député à l’Assemblée nationale, il avait, avec son collègue d’alors Arnaud Montebourg, présidé une commission d’enquête parlementaire sur le blanchiment d’argent et la délinquance financière en Europe. « A l’époque, on avait essayé d’aborder les questions de la souveraineté et de la fiscalité par le biais de la criminalité transnationale. Mais, quand on écrit un roman, on regarde l’homme avec d’autres yeux que lorsqu’on écrit un rapport parlementaire ou un projet de loi », explique-t-il aujourd’hui. Fils d’un banquier communiste et d’une chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, Vincent Peillon a choisi les codes du polar pour aborder, à travers les grands thèmes du genre (l’innocence, la trahison, la justice, la rédemption), la question, très intime chez ce descendant d’un rabbin, du tikkun, cette « réparation du monde » évoquée par la mystique juive. « C’est l’idée pivot du livre : comment, à la fin, laisser un monde possible à ses enfants et petits-enfants ? », précise le jeune grand-père. Lecteur des écrivains classiques américains Raymond Chandler et Dashiell Hammett, ainsi que des Français Albert Simonin et Jean-Patrick Manchette, l’auteur Peillon a découvert sur le tard les stars scandinaves du « noir », tels Henning Mankell et Jo Nesbo. Un temps, il a hésité à publier Aurora sous un pseudonyme, pour n’être jugé que sur sa seule valeur littéraire, mais il a finalement décidé d’assumer. « Je suis arrivé à un âge de ma vie où je fais ce que je veux, tant pis si les gens se disent “ce mec est dingue”, je m’en fous », dit-il en souriant. Un deuxième roman est déjà en cours d’écriture. Un polar, de nouveau. L’action, cette fois, prendra racine à Paris, dans le quartier de Belleville et de sa communauté chinoise. Encore plus engagé dans la fiction, toujours plus loin des ministères. p Pour les Européens, l’allégement de la dette grecque n’est plus tabou ▶ En marge de la réunion ▶ Ces discussions ▶ Le FMI juge que la dette ▶ Ce dossier, au menu de de printemps du FMI, mi-avril à Washington, les créanciers de la Grèce devraient discuter d’une réduction de la dette hellène pourraient conduire le Fonds, jusque-là réticent, à accepter de participer au troisième plan d’aide à la Grèce signé en août 2015 publique grecque doit être réduite. La crise des réfugiés, qui pèse sur Athènes, semble avoir fait évoluer les esprits en Europe la réunion préparatoire de l’Eurogroupe, jeudi 7 avril, dépend de la mise en place des réformes en Grèce → LIR E PAGE 4 Vaste restructuration chez Nokia ▶ Le finlandais va supprimer des milliers d’emplois, dont 4 300 en Europe ▶ En France, 411 postes vont disparaître, mais 500 autres devraient par ailleurs être créés → LIR E PAGE 6 Après le fiasco de Numéro 23, les pouvoirs du CSA font débat L e camouflet infligé par le Conseil d’Etat au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), dans le dossier Numéro 23 affaiblit-il durablement l’institution, pierre angulaire de la politique audiovisuelle de François Hollande ? Auditionné par les députés, mercredi 6 avril, dans le cadre de son rapport annuel, son président, Olivier Schrameck, n’a pas caché « les sentiments de stupeur et de consternation » que la décision de la haute juridiction a suscités au sein du collège. Le 30 mars, le Conseil d’Etat a annulé la décision du CSA de retirer à la chaîne de Pascal Houzelot son autorisation d’émettre, estimant que « l’existence de la fraude à la loi invoquée pour justifier le retrait de l’autorisation n’est pas démontrée ». « En conscience, notre intime conviction demeure », a rétorqué devant les députés M. Schrameck, tandis que le président (PS) de la commission des affaires culturelles, Patrick Bloche, lui apportait son soutien sur ce point, en évoquant une décision « incompréhensible ». M. Schrameck, ancien président de section au Conseil d’Etat, est-il « schizophrène », déchiré entre sa fidélité supposée à son corps d’origine et l’intérêt de l’institution qu’il préside depuis janvier 2013 ? alexis delcambre et alexandre piquard → LIR E L A S U IT E PAGE 8 300 Des employés de Nokia, en 2009, à Barcelone. C’EST LE NOMBRE DE COLLABORATEURS DU CSA DENIS ALLARD/REA PLEIN CADRE À KANO, LES AFFAIRES CONTINUENT MALGRÉ BOKO HARAM LIR E PAGE 2 PÉTROLE L’ANGOLA CONTRAINT D’APPELER LE FMI À L’AIDE LIR E PAGE 6 j CAC 40 | 4 298 + 0,31 % j DOW JONES | 17 716 + 0,69 % j EURO-DOLLAR | 1,1414 j PÉTROLE | 39,90 $ LE BARIL K TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,44 % VALEURS AU 07 !04 - 9 H 30 PERTES & PROFITS | VALLOUREC - NOKIA - STX La part de chance L’ industrie est un sport de combat. Pour réussir, il faut du talent, de l’entraînement et… de la chance. Si la bonne gestion évite bien des erreurs, rien ne remplace une bonne conjoncture. Philippe Crouzet, le PDG de Vallourec, y pense souvent, en ce moment, à la chance. « Nous vivons des moments très très difficiles », a-t-il reconnu, mercredi 6 avril, devant ses actionnaires réunis en assemblée générale. La société a vu s’évaporer le tiers de son chiffre d’affaires en 2015 sous l’effet de l’effondrement des prix du pétrole. A court de trésorerie, le sidérurgiste, spécialisé dans la fabrication de tubes sans soudure, doit augmenter son capital et réduire ses effectifs. Ce n’est pas la première fois que la conjoncture lui joue des tours. En 2006, la société, au sommet de sa forme, fait une entrée fracassante au CAC40 des plus belles entreprises françaises. En 2009, les surcapacités replongent l’entreprise dans les difficultés. Pour s’en sortir, la société multiplie les investissements dans les poches de croissance qui se dessinent : le Brésil, royaume de l’offshore pétrolier, et les EtatsUnis, qui découvrent les charmes des gaz et pétroles de schiste. La chute des cours en 2015 cueille une entreprise aux poches bien vides. Pouvait-il en être autrement ? Peut-être la société aurait-elle pu être plus prudente dans ses investissements, ne pas placer tous ses œufs dans le panier pétrolier. Mais la compétition industrielle mondiale pousse les acteurs au risque et à la spécialisation. Nokia est bien placé pour le savoir. L’arrivée d’Apple sur son marché des télé- Cahier du « Monde » No 22155 daté Vendredi 8 avril 2016 - Ne peut être vendu séparément HORS-SÉRIE UNE VIE, UNE ŒUVRE phones mobiles a détruit en quatre ans plus de vingt ans d’effort pour devenir le leader mondial du secteur. Le finlandais s’est débarrassé de cette activité, qui représentait pourtant l’essentiel de ses ventes et de ses bénéfices et s’est reconstruit autour du métier d’équipementier, avec l’acquisition successive des deux ex-gloires du secteur, l’allemand Siemens et le français Alcatel. Aujourd’hui, elle laisse entendre qu’elle pourrait supprimer près de 15 000 emplois. Activité à haut risque Les pessimistes verront la marque de la double malédiction de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie qui pousse les entreprises à privilégier la performance et l’actionnaire au détriment de l’emploi et de l’investissement. Les optimistes souligneront l’aspect positif de cette destruction créatrice qui recrée ailleurs des emplois et de l’expansion à la faveur de cette sélection darwinienne. La forme éclatante des chantiers navals de Saint-Nazaire, dont le carnet de commandes est plein jusqu’en 2020, rappelle que la chance peut tourner même dans des secteurs que l’on croyait démolis par les coups de boutoir des constructeurs asiatiques. Ce qui est certain, c’est que l’industrie est devenue une activité à haut risque, pour les actionnaires et les salariés. D’où l’obsession des acteurs pour leur trésorerie et leur timidité à investir. C’est pourtant à cette seule condition qu’ils pourront imposer leur chance. p philippe escande Jean Genet Un écrivain sous haute surveillance Avec Georges Bataille, André Malraux, Jeanne Moreau, Étienne Daho, Leïla Shahid… JEAN GENET UN ÉCRIVAIN SOUS HAUTE SURVEILLANCE Un hors-série du « Monde » 122 pages - 8,50 € Chez votre marchand de journaux et sur Lemonde.fr/boutique 2 | plein cadre 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Un marché à Kano, au Nigeria, en 2014. PASCAL MAITRE /COSMOS A Kano, le business pour oublier Boko Haram kano (nigeria) - envoyé spécial K ano, la deuxième ville la plus peuplée du Nigeria, recèle des angles morts. A l’écart des rues sablonneuses et des avenues rectilignes de la bouillonnante métropole commerciale du nord du pays, ses zones industrielles décharnées alignent les usines à l’abandon. Près de 400 unités ont fermé depuis les années 1990, minées par les pénuries d’électricité, la hausse du prix de l’essence et des matériaux, abandonnées par l’Etat et livrées à la concurrence asiatique. Il en reste une petite centaine, dont celle d’Ali Safiyanu Madugu, 49 ans. De retour ce matin de février d’Abuja, la capitale fédérale, où il s’est entretenu avec Yemi Osinbajo, le vice-président en charge de l’économie, l’industriel fonce vers sa petite usine d’agroalimentaire, Dala Foods. Il fait partie des résistants persuadés que le Nord du Nigeria, musulman et plus pauvre que le Sud en majorité chrétien, peut se relever grâce à l’industrie. Lui veut croire que Kano peut continuer de rayonner dans tout le Sahel et rester le hub commercial si vital pour les pays voisins, dont certains sont exposés aux risques de sécheresse et de crise alimentaire. Loin de la flamboyante Lagos, capitale économique portée par le pétrole dont les revenus assurent 75 % du budget de l’Etat, Kano doit surmonter de nombreux défis : la dépréciation du naira, la monnaie nationale, face au dollar, et une inflation de 10 % en rythme annuel au moment où la croissance ralentit, minée par l’effondrement des cours du pétrole. A ces défis propres à la première économie d’Afrique s’ajoutent un chômage plus élevé au nord et un taux de pauvreté de près de 50 %, contre 16 % au sud-ouest du pays, selon la Banque mondiale. Enfin, il y a la menace, lourde, de Boko Haram, qui a multiplié les attaques contre Kano depuis 2012. « Nous sommes une cible de Boko Haram, qui n’a pourtant pas réussi à nous déstabiliser. Certes, l’économie a été réduite de moitié mais nos commerçants sont plus forts que les terroristes », estime Sanusi Lamido Sanusi, ancien gouverneur de la banque centrale devenu, en juin 2014 l’émir de Kano, capitale d’un Etat de près de 12 millions d’habitants. La deuxième ville du Nigeria tente de maintenir son rang de « hub commercial » du Sahel, en dépit du contexte sécuritaire Car les affaires reprennent. « Grâce à l’élection du président Muhammadu Buhari, Kano revit », se réjouit Ali Safiyanu Madugu. Elu en mars 2015, le président nigérian a entrepris de relancer l’économie, ouvert le chantier de la lutte contre la corruption et renforcé le combat contre Boko Haram. Même s’il regrette, ces quatre dernières années, d’avoir dû licencier la moitié de ses 150 salariés en raison d’une chute de 70 % de ses ventes, Ali Safiyanu Madugu est optimiste. « Boko Haram, c’est du passé ! Kano est le hub économique du Sahel. Les Occidentaux ne le mesurent pas car 80 % de l’activité est informelle. Mais c’est ce qui a permis de résister aux crises économiques mondiales », se vante le capitaine d’industrie, dans son bureau orné du portrait de l’émir et de celui du président. RELANCER L’INDUSTRIE D’ICI À CINQ ANS Selon le think tank britannique Chatham House, l’activité informelle représente, dans l’ensemble du Nigeria, près de 64 % du PIB. Umar Farouk Rabi’u, président de la chambre de commerce de Kano, va plus loin : « Le business informel est notre force, pas une faiblesse », explique ce riche commerçant, qui espère relancer l’industrie d’ici à cinq ans. De retour des Emirats arabes unis, M. Rabi’u s’est mis en tête de transformer cette mégapole dépourvue de pétrole mais au potentiel agricole et industriel certain, en un Dubaï du Sahel. « Eko [surnom de Lagos] for show, Kano for real. Ici, on n’est pas dans le paraître mais on fait de vraies grosses affaires, du Soudan jusqu’au Maroc », clame-t-il. Exemple de cette volonté : le gouverneur de Kano a annoncé en février le lancement d’un projet de 70 millions de dollars (61 millions d’euros) pour bâtir une centrale solaire d’une capacité de production de 100 MW. Et ce, en partenariat avec l’homme le plus riche d’Afrique, Aliko Dangote, originaire de la ville, où il a ouvert cette année une usine de transformation de tomates. Pour le moment, à défaut d’usines et d’infrastructures modernes, les nababs de Kano font commerce d’arachides, de fleurs d’hibiscus, de céréales et de textiles qu’ils exportent dans toute la région. Contrebande et mondialisation sauvage se côtoient sur le marché au textile « Kantin Kwari », en plein centreville. Dans ce labyrinthe d’échoppes en bois débordant de tissus aux couleurs vives, les transactions se règlent aussi bien en naira qu’en dollars ou en francs CFA. Les acheteurs viennent du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad ou du Cameroun. Aziz Saleh est un commerçant yéménite originaire d’Aden, installé à Kano depuis les années 1980. Il a été témoin, et même acteur, de la désindustrialisation. « Il ne reste qu’une usine de textile à Kano et ses prix sont bien plus élevés qu’en Chine », glisse-t-il en montrant son stock de tissus d’importation. Associé à M. Li, qui fait régulièrement des allersretours entre Kano et Shenzhen, Aziz Saleh écoule ses « marchandises dans tout le Sahel et au-delà ». INCESSANT BALLET « LE BUSINESS INFORMEL EST NOTRE FORCE, PAS UNE FAIBLESSE » UMAR FAROUK RABI’U président de la chambre de commerce de Kano Ces tissus africains made in China entrent sur le continent par le port de Cotonou, au Bénin, où 50 % des conteneurs réceptionnés au terminal géré par le groupe Bolloré sont en fait destinés au Nigeria. Ancien diplomate nigérian et homme d’affaires de Kano, Bachir Barrado déplore la banalisation de ce « trafic ». Il cite la Banque mondiale, laquelle estime à 2 milliards de dollars par an le textile illégalement importé du Bénin. « Les Chinois se sont imposés et ont trusté l’économie de Kano avec la complicité de bandits locaux », s’indigne M. Barrado. Dans ce trafic, un nom est sur toutes les lèvres : Alhaji Dahiru Mangal, proclamé « roi de la contrebande ». A la tête d’une compagnie aérienne, Max Air, Mangal a notamment fait fortune avec ses milliers de camions chargés de textiles chinois, qui arpentent depuis une décennie les routes entre Cotonou et Kano via Maradi, au Niger, sans être arrêtés ni contrôlés aux frontières. L’un des points de passage de ses camions se trouve à 215 kilomètres plus au nord, à Jibiya, dans l’Etat voisin de Katsina. Ce jour-là, un douanier vêtu d’une robe de chambre observe ce cortège, la mine renfrognée. Peutêtre est-il agacé par l’incessant ballet de voitures, camions et motos qui traversent illégalement cette frontière à travers des pistes qui serpentent dans les sables, à quelques centaines de mètres de lui. « Kano n’est plus qu’un immense lieu de transit dans un monde globalisé où tout est illégal, informel, et où 80 % des produits viennent de Chine », soupire Garba Ibrahim Sheka, profes- seur d’économie à l’université Bayero, à Kano. Selon lui, la ville devrait, en plus de développer l’industrie, continuer à soutenir l’agriculture. « Mais ce secteur est une activité de pauvres, et les politiques ne veulent pas vraiment les aider », regrette l’enseignant. La route qui relie Kano au Niger est bordée de champs asséchés et vides de cultures. A ces difficultés que connaissent, ou ont connues, d’autres économies africaines dans leur développement s’ajoute le danger Boko Haram. Quand Ibrahim Diarra, 33 ans, quitte Jibiya et la frontière au volant de son camion bleu, il le fait la peur au ventre. Direction Kano à 50 km/h pour ce jeune chauffeur de poids lourds ivoirien parti d’Abidjan chargé de grumes de bois qu’il a livrés dans une capitale sahélienne, avant de prendre la route de Kano chargé d’arachides du Niger. « Ici, tout s’achète et tout se vend, mais les routes sont encore dangereuses et Boko Haram est dans tous les esprits », dit-il, enfin soulagé lorsqu’il approche du marché aux céréales de « Dawanau », à une dizaine de kilomètres au nord de Kano. Avec ses 9 200 grossistes, et près du double de travailleurs qui préparent et portent les sacs de graines de sésame, haricots, millet, fleurs d’hibiscus, ce marché est l’un des plus grands d’Afrique de l’Ouest… Un hub régional, là encore informel, resté hermétique à l’influence occidentale et que les Chinois n’ont pu pénétrer. « Dawanau, c’est la mamelle d’Afrique de l’Ouest. Si son activité s’arrête, alors les marchés de toute la bande sahélienne se vident et c’est la crise alimentaire », estime Mohammed Agouna, commerçant tchadien établi à Kano depuis deux ans et d’où il exporte sésame, sorgho, et autres céréales vers le Tchad et le Cameroun. Dans les venelles agitées du marché, 80 % des produits proviennent des champs des 13 provinces du nord du Nigeria, illustrant malgré les menaces terroristes la vigueur de Kano. Le poumon de l’économie sahélienne n’a pas subi le sort de Maiduguri, la capitale de l’Etat de Borno, dévastée par Boko Haram. Un traumatisme qu’a vécu intimement Abubakar Shaibu. Cet agriculteur de Maiduguri venait autrefois écouler sa production à Dawanau. Aujourd’hui il erre dans les allées du marché à la recherche d’un emploi. Il a dû abandonner ses terres, fuyant Boko Haram qui retient toujours une de ses trois filles. « A Kano, les gens se méfient des réfugiés et nous assimilent à Boko Haram, dit-il, abattu, le ventre vide. Avant, je gagnais bien ma vie et j’étais considéré, à Dawanau. Maintenant, les gens m’évitent car je suis inutile. » Les espoirs de ce modeste agriculteur, désormais sans champ ni maison, résident dans une renaissance de l’industrielle et agricole Kano. p joan tilouine . La Poste – SA au capital de 3 800 000 000 € – 356 000 000 RCS Paris – Siège social : 44, boulevard de Vaugirard – 75757 Paris Cedex 15 – Crédit photo : Céline Clanet Les e-commerçants nous confient 500 millions de commandes à traiter chaque année. Et vous, vous faites comment? 16000 points relais en Europe, premier logisticien de France, service Colissimo. . . Qui mieux que La Poste Solutions Business peut vous offrir des services sur mesure de stockage, de logistique, de préparation de commande et de livraison en France et à l’international, adaptés à votre activité de commerce multicanal? 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Selon nos informations, les créanciers de la Grèce se disent prêts à discuter d’un allégement de la dette dans les jours qui viennent, en marge des rencontres de printemps du Fonds monétaire international (FMI), prévues du 15 au 17 avril à Washington. « Tous les protagonistes du dossier seront là : Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds, les représentants de la Banque centrale européenne, du Mécanisme européen de stabilité [MES], de la Commission européenne », précise une source proche du dossier. « Oui, il y aura des premiers contacts, cela aidera peut-être le FMI à prendre position », confirme une source européenne de haut rang. Depuis des mois, le Fonds estime que la dette publique grecque (180 % de son produit intérieur brut) est trop importante et qu’elle doit être réduite. C’est pour cette raison, officiellement, qu’il hésite à participer au troisième plan d’aide à la Grèce (86 milliards d’euros), signé en août 2015 pour éviter au pays la faillite. Ces discussions préliminaires entre Athènes et la « troïka » des créanciers, devraient se poursuivre à Amsterdam, lors d’un conseil des ministres de la zone euro (Eurogroupe), les 22 et 23 avril. Sans attendre que la « première revue » du troisième plan d’aide soit conclue, contrairement à ce que réclamait pourtant le minis- tre allemand des finances, l’intransigeant Wolfgang Schäuble. Mais à condition que les pourparlers sur cet audit des réformes qu’Athènes doit encore adopter avancent bien. Un point d’étape devrait être fait lors d’un « Euroworking group », une réunion préparatoire à l’Eurogroupe, jeudi 7 avril, à Bruxelles. Cette « première revue » patine depuis trois mois. Athènes avait proposé, en janvier, une réforme ambitieuse des retraites (pour réduire de 1 % de PIB par an les dépenses publiques), des coupes budgétaires et des taxes supplémentaires, mais ses créanciers contestent encore certaines mesures (dont une taxe sur les transactions bancaires, qu’ils estiment dangereuse pour l’économie grecque). Cependant, lundi 4 avril, les chefs de mission des créanciers sont retournés à Athènes, et « les discussions avancent, elles sont constructives », selon un proche du dossier. Présence symbolique Il semble que la fuite, samedi 2 avril sur WikiLeaks, d’une conversation téléphonique interne au FMI suggérant que le Fonds pourrait menacer de ne pas participer au troisième plan d’aide, n’a pas trop pesé sur les négociations. Il faut dire que depuis qu’Euclides Tsakalotos a remplacé Yanis Varoufakis au ministère des finances grec, mi-2015, les créanciers ne tarissent pas d’éloges sur ce politique, réputé calme et à l’écoute. Pourquoi les créanciers d’Athènes semblent-ils enfin prêts à aborder le sujet de la dette grec- Manifestation contre les créanciers de la Grèce, à Athènes, le 4 avril. ALKIS KONSTANTINIDIS/ REUTERS que, qu’ils ont si longtemps fait mine de juger tabou ? On l’a vu, ils espèrent convaincre le FMI de participer lui aussi au troisième plan d’aide. En réalité, selon plusieurs sources proches du dossier, Athènes n’aurait pas besoin de l’argent du FMI, les 86 milliards (provenant essentiellement du MES) sont jugés suffisants, pour l’heure, afin de sortir, d’ici à 2018, le pays du marasme. Mais, comme lors des deux précédents plans d’aide à la Grèce (2010 et 2011), la présence du FMI, même symbolique, est souhaitée par la BCE, le MES, mais surtout par Berlin, qui ne fait toujours pas assez confiance à la Commission européenne pour la laisser sur- Controverses sur la soutenabilité de l’endettement comme un air de « déjà-vu ». Alors que les négociations entre Athènes et ses créanciers (FMI, BCE, Commission européenne, Mécanisme européen de stabilité) ont repris lundi 4 avril, la dette publique hellène est de nouveau au cœur des débats. « Elle est soutenable jusqu’en 2022 mais de nouvelles discussions s’imposeront pour la suite », a déclaré mardi George Stathakis, le ministre grec de l’économie. Un point de vue que partage le FMI. Il refuse de participer au troisième plan d’aide au pays (86 milliards d’euros) tant que la dette grecque n’est pas restructurée. Une option dont les Européens, surtout les Allemands, ne veulent pas entendre parler, la jugeant inutile… Alors, soutenable ou pas, la dette grecque ? La réponse est plus délicate qu’il n’y paraît. « En vérité, il n’existe aucune définition unanime permettant d’établir avec certitude si une dette est insoutenable », résume Maxime Sbaihi, chez Bloomberg. « Croissance, inflation, déficit… Cela dépend d’un grand nombre de critères qu’il est facile de manipuler en fonction du dessein politique », ajoute Wolfango Piccoli, chez Teneo Intelligence. Par exemple, en surestimant les rentrées fiscales à venir… En 2015, la dette grecque a atteint 180 % du PIB. En 2012, une première restructuration l’avait réduite de 175 % à 157 % du PIB. Depuis, elle s’est stabilisée en valeur absolue tout en réaugmentant en pourcentage du PIB pour cause de récession. Pas d’attaque spéculative à craindre Les conditions sont aujourd’hui très favorables. « La dette grecque appartient pour l’essentiel à des créanciers publics, qui lui réclament des taux d’intérêt très bas », résume Diego Iscaro, économiste chez IHS Global Insight. Pas d’attaque spéculative à craindre ! En outre, la maturité moyenne de sa dette est de vingt-cinq ans, ce qui est plutôt confortable. « Enfin, le gouvernement ne commencera à rembourser l’essentiel des prêts européens qu’à partir de 2022 », ajoute Platon Monokroussos, chef économiste d’Eurobank, à Athènes. Même si quelques remboursements ponctuels au FMI ou à la BCE interviendront plus tôt. Le problème ? Le plan d’aide signé entre Athènes et les ministres des finances de la zone euro en août 2015 exige de la Grèce un excédent primaire (hors remboursement de la dette) de 3,5 % du PIB en 2018. Une cible irréaliste selon la plupart des économistes. « Tant que le pays devra dégager de tels excédents primaires, l’économie restera étranglée », juge Jesus Castillo (Natixis). Or le PIB hellène a reculé de 25 % depuis 2007 et la récession s’éternise. En dehors du tourisme, toute l’économie s’est effondrée. Voilà pourquoi le FMI estime qu’une nouvelle restructuration de la dette s’impose. La bonne nouvelle, c’est qu’elle pourrait se faire sans coupe nette : « Allonger la maturité des prêts tout en baissant leur taux permettrait de rendre le fardeau soutenable, sans heurter l’Allemagne », note M. Sbaihi. p marie charrel veiller seule la mise en œuvre des réformes grecques. Le contexte politique en Grèce joue aussi beaucoup. Le premier ministre Alexis Tsipras est soumis à une énorme pression. Il doit d’un côté dérouler un programme d’austérité, avec une majorité de plus en plus étroite au Parlement grec. Et de l’autre, faire face à une crise des réfugiés qui ne cesse d’empirer, le pays devant à la fois organiser un accueil décent pour les 50 000 migrants coincés sur son territoire, et mettre en place l’accord très controversé signé par l’Union européenne et Ankara, consistant à renvoyer en Turquie tous les Syriens parvenus dans ses îles au-delà du 20 mars. A Bruxelles et à Berlin, on a donc conscience qu’il faut « donner de l’air » au leader de la gauche radicale hellène. Pour autant, la discussion sur la dette sera très cadrée. Il ne devrait pas être question d’« haircut », une réduction du montant nominal de la dette grecque. La chancelière Angela Merkel l’a de nouveau rappelé mardi 5 avril, lors de sa rencontre à Berlin avec Mme Lagarde. Même les Grecs ont fini par l’admettre : un haircut serait politiquement très difficile à vendre chez ses partenaires et créanciers européens, car il signifierait, pour eux, des coupes budgétaires. Il sera en revanche question de A Bruxelles et à Berlin, on a conscience qu’il faut « donner de l’air » à Alexis Tsipras réduction supplémentaire des taux d’intérêt, de création de nouvelles « périodes de grâce », durant lesquelles le remboursement des intérêts et/ou du principal serait suspendu, ou d’allongement des « maturités » des dettes. A la BCE, au MES, au FMI, les scénarios « tournent » déjà depuis des mois. Les périodes de grâce pourraient, pour les nouvelles tranches de dette accordées en 2015, aller jusqu’à dix ans ; des allongements des maturités iraient jusqu’à vingt ans, ce qui prolongerait le remboursement pour Athènes jusque dans les années 2060. « En jouant sur ces paramètres, il est possible d’alléger substantiellement la charge de la dette, ce qui équivaudrait au final à un haircut », suggère une source proche du dossier. Attention cependant : les créanciers sont prêts à discuter, mais pas à faire de cadeaux à Athènes. La négociation promet de durer des mois. p cécile ducourtieux Comment la Caisse des dépôts s’adapte aux taux négatifs La politique monétaire de la Banque centrale européenne fragilise le modèle de fonctionnement de la CDC L a Caisse des dépôts et consignations (CDC) n’est pas une banque, mais comme ses lointaines cousines, elle souffre de l’environnement de taux négatifs. Même si cela pèse peu, à ce stade, sur ses profits. L’institution de la rue de Lille a en effet publié jeudi 7 avril un bénéfice récurrent de 1,5 milliard d’euros au titre de 2015, en hausse de 4 %. Un montant qui s’entend hors des variations enregistrées par la CDC d’une année à l’autre sur la valeur de ses actifs, que ce soit Icade, sa filiale immobilière, ou sa participation dans Orange. En 2015, cet effet a joué dans le mauvais sens, avec un profit net part du groupe de 1,3 milliard, en baisse de 24 %. De son côté, la section des fonds d’épargne – chargée de transfor- mer l’épargne populaire en prêts à long terme finançant le logement social – a dégagé un résultat courant de 1,8 milliard d’euros, soit 532 millions de plus qu’en 2014. Cette activité, logée dans un bilan séparé de celui de la CDC, a pu verser une contribution de 764 millions d’euros à l’Etat : à peine plus qu’en 2014, le reste renforçant ses fonds propres en prévision de millésimes qui s’annoncent plus difficiles, de l’avis même de Pierre-René Lemas, le directeur général. La fin d’une rente Car pour la Caisse, le contexte des taux négatifs implique la fin de sa rente. En plaçant sur les marchés financiers une partie des ressources collectées au travers du Livret A et du Livret de développement du- rable (LDD), côté fonds d’épargne, et celles remontées par les professions juridiques, côté section générale de l’établissement public, elle a longtemps très bien gagné sa vie. Ce qui lui permettait de financer ses missions d’intérêt général. Problème, la ressource commence à coûter plus cher qu’elle ne rapporte. D’où la décision historique qu’a prise Pierre-René Lemas d’abaisser à 0,75 % la rémunération des dépôts des notaires – les fonds bloqués durant une transaction immobilière, centralisés à la CDC – au 1er octobre 2015. « Ce taux était fixé à 1 % depuis 1872 », précise le directeur général. Le taux du Livret A, fixé par le ministre des finances sur proposition du gouverneur de la Banque de France, avait été réduit à 0,75 % au 1er août 2015. Autre décision significative, un décret paru le 18 février incite les réseaux bancaires à conserver dans leurs livres davantage d’argent collecté sur les livrets réglementés. Des règles de partage entre les sommes conservées par les Crédit agricole et autres et celles centralisées à la CDC avaient, en effet, été établies en 2011, à un moment où la liquidité était une denrée rare pour les banques. L’assouplissement quantitatif mené par la Banque centrale européenne a changé la donne et les réseaux risquaient d’inonder les fonds d’épargne de leurs excès de liquidités (même si les ménages ont prélevé en net 11 milliards d’euros en 2015 sur les 357 milliards du Livret A et du LDD). Au 1er janvier 2016, la commission perçue par les banques pour collecter cette épargne a également été réduite de 10 centimes, pour atteindre 0,4 %. Objectif, permettre à la CDC de proposer des prêts compétitifs aux organismes HLM quand, aux taux actuels, les bailleurs sociaux trouvent des conditions plus favorables sur les marchés. Certains ne se sont pas privés de renégocier leurs prêts, comme les particuliers l’ont fait sur le crédit immobilier. Doper les revenus Mais même fragilisé, le modèle fonctionne encore. « Le financement par le Livret A reste une bonne solution, notamment pour obtenir des durées très longues, jusqu’à soixante ans, que les banques ne proposent pas », tempère le dirigeant d’un organisme HLM qui déplore tout de même que : « sur les dernières générations de prêts, la CDC a introduit des clauses pour éviter les renégociations ». En 2015, le fonds d’épargne a consenti un record de 17,2 milliards d’euros de prêts en faveur du logement social et de la politique de la ville, avec le souci de trouver un bon équilibre entre des crédits bien margés et ceux à taux zéro. Pour doper les revenus, enfin, aussi bien le fonds d’épargne que la section générale, réduisent les portefeuilles de taux au profit des actions. « Il y a une logique de prise de risque mais dans un cadre très protégé », précise Pierre-René Lemas. Touche par touche, la dame bicentenaire s’adapte. p isabelle chaperon . La Poste – SA au capital de 3 800 000 000 € – 356 000 000 RCS Paris – Siège social : 44, boulevard de Vaugirard – 75757 Paris Cedex 15 – Crédit photo : Céline Clanet 80% des entreprises du CAC 40 nous ont choisi pour leur transition numérique. Et vous, qu’attendez-vous? Gestion des données sensibles, des bulletins de salaire ou des fichiers clients, salariés, fournisseurs ou même patients. . . Qui mieux que La Poste Solutions Business peut vous accompagner dans vos processus métier et vous assurer la gestion éthique et responsable de vos données, quelle que soit la taille de votre entreprise? Découvrez nos solutions en appelant votre conseiller commercial au 3634. laposte.fr/entreprise 6 | économie & entreprise 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Nokia va supprimer plusieurs milliers d’emplois en Europe La chute des prix du pétrole conduit l’Angola à faire appel au FMI Le siège d’Alcatel-Lucent sera fermé et 411 emplois seront supprimés en France, soit 10 % des effectifs. Mais 500 emplois y seront aussi créés Luanda a déjà été sous assistance financière de l’institution entre 2009 et 2012 I l fallait s’y attendre. Quelques mois après la reprise définitive d’Alcatel-Lucent, Nokia a donné le coup d’envoi à un plan de restructuration des coûts. « Quand nous avons annoncé l’acquisition d’Alcatel-Lucent, nous avons pris l’engagement de dégager 900 millions d’euros de synergies, et cet engagement n’a pas changé », a expliqué Rajeev Suri, le patron du groupe, dans un communiqué. Les dirigeants de Nokia ont donné le détail de ces réductions pays par pays en Europe, à l’occasion d’un comité central d’entreprise européen qui s’est tenu mercredi 6 avril au siège du nouveau groupe, à Helsinki. Nokia, qui emploie 104 000 salariés dans le monde, dont environ 20 000 en Chine et 23 000 aux Etats-Unis, a, en revanche, refusé de communiquer un chiffre global de suppression des postes. Selon Bloomberg, les réductions porteraient sur 10 000 à 15 000 postes au niveau mondial. Une fourchette qui confirmerait les études menées en amont du rachat par les syndicats français, qui estimaient que les 900 millions d’euros d’économies se traduiraient par environ 11 000 suppressions de postes. En Europe, 4 300 postes devraient disparaître. En Allemagne, un quart des effectifs sera supprimé, soit 1 200 des 4 800 salariés du groupe. Nokia et AlcatelLucent employaient chacun 2 400 salariés outre-Rhin, souvent sur des technologies en concurrence frontale. En Finlande, le berceau de Nokia, c’est la douche froide. L’ancien joyau local, qui employait au faîte de sa gloire 20 000 personnes au milieu des années 2000 et représentait 20 % du PIB du pays, va supprimer 1 300 des 7 000 postes que compte Les salariés français s’attendaient à des mesures de réduction des coûts mais ils ont été surpris par leur ampleur le groupe, soit 18 % des effectifs. Le plan touchera des fonctions supports mais n’épargnera pas les ingénieurs, notamment dans les réseaux mobiles. « Certains ingénieurs travaillaient sur les technologies 3G, qui sont désormais vieillissantes. Il y a des chances qu’elles soient relocalisées ailleurs », dit un syndicaliste. De fait, Alcatel mais surtout Nokia se sont implantés dans les pays de l’Est, qui emploient des ingénieurs de haute volée à des tarifs moins onéreux que dans le reste de l’Europe. Ainsi, la Pologne et la Hongrie où Nokia emploie respectivement 4 500 et 2 000 personnes, et la Roumanie, ancienne antenne d’Alcatel avec 1 400 personnes, sont largement épargnées. Tenir les promesses En France, 411 postes seront supprimés, soit environ 10 % des effectifs. Les fonctions support et administratives vont disparaître. L’ancien siège d’Alcatel situé à Boulogne et qui compte encore 250 personnes ainsi que les bureaux de Nokia en France, employant 220 personnes et situé à Asnières seront fermés. L’ensemble des salariés qui restent rejoindront Nozay (à Villarceaux dans l’Essonne), le plus grand site d’Alcatel, fort de 3 000 personnes. Le site de Lannion, qui emploie 800 personnes, est également amené à perdurer. Pour couper court à la critique, Nokia a annoncé qu’il recruterait ces trois prochaines années 500 personnes, dont 300 jeunes diplômés, pour se développer dans « les technologies d’avenir, comme la 5G, l’Internet des objets et la cybersécurité », dont le groupe est aujourd’hui absent. En France, Nokia compte faire financer une partie des postes d’ingénieurs par le crédit d’impôt recherche, véritable outil de compétitivité très utilisé par l’ex-Alcatel pour maintenir des entités de recherche sur le territoire. L’ancien fleuron français percevait ainsi 80 millions d’euros par an. Un soutien de taille pour aider Nokia à tenir les promesses faites au gouvernement français en amont de la cession d’Alcatel. L’ancien patron d’Alcatel, Michel Combes, propulsé depuis à la tête de SFR, et M. Suri s’étaient engagés à maintenir en France 4 200 postes pendant au moins deux ans, et à créer 500 postes en recherche et développement dans les quatre ans. Ils avaient aussi promis de créer un fonds d’investissement de 100 millions d’euros. Pour l’heure, Bercy, qui se dit attaché à l’intégration « des sites français dans le développement des technologies d’avenir », estime « que les engagements sont bien tenus à ce stade ». Pourtant, selon l’intersyndicale, le compte n’y est pas. « A l’issue du dernier plan de sauvegarde de l’emploi, l’effectif est d’ores et déjà sous la barre des 4 200 et le plan annoncé creuse le déficit », affirment les syndicats dans un communiqué. S’ils s’attendaient à de nouvelles mesures de réduction des coûts, les salariés français ont été surpris par leur ampleur. Il faut dire que les ex-employés d’Alcatel sont à peine remis d’un plan LES CHIFFRES 26,8 MILLIARDS C’est, en euros, le chiffre d’affaires combiné d’AlcatelLucent et de Nokia en 2015. L’équipementier est devenu aussi gros qu’Ericsson. 15,6 MILLIARDS C’est le prix offert par Nokia, en euros, pour se payer AlcatelLucent. L’opération a été réalisée totalement en titres. 91 % C’est la part d’Alcatel-Lucent obtenue par Nokia à l’issue de l’offre publique d’échange lancée le 18 novembre et qui s’est terminée le 3 février dernier. 104 000 C’est le nombre de salariés du nouvel ensemble avant restructuration. de restructuration qui a divisé les effectifs français par deux et a conduit à la cession ou à la fermeture de huit sites sur treize ces deux dernières années. Outre les suppressions de postes, 1 300 des 2 000 ingénieurs français de l’ex-Alcatel-Lucent seront redéployés sur les produits de Nokia. Ils travailleront donc sur les antennes radio 4G ou les bases de données d’abonnés pour les réseaux 3G et 4G de la marque finlandaise. « Un peu partout, ce sont les produits Nokia qui ont pris le pas sur les technologies Alcatel », dit un syndicaliste. p La pertinence de cet investissement de 24 milliards d’euros dans deux EPR divise les équipes L s’agit pas de remettre en cause le projet comme ça, de façon péremptoire », a poursuivi la ministre, mais « les syndicats ont raison de demander une mise à plat des enjeux », affirmant que « [sa] priorité, c’est l’investissement sur les énergies renouvelables ». Début mars, lors du sommet franco-britannique d’Amiens, Paris et Londres avaient réaffirmé leur détermination à voir ce projet aboutir. Le PDG d’EDF est évidemment sur cette ligne. Auditionné par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, mardi 5 avril, Jean-Bernard Lévy a répondu par une fin de nonrecevoir à ceux qui lui demandent de reporter le projet de trois à cinq ans en jugeant que EDF sera alors mieux armé pour affronter un tel défi financier et industriel. « Démarche culpabilisatrice » Même s’il a reconnu que « bien évidemment, il y a des risques sur un projet d’une telle ampleur et d’une telle durée », ils sont « « bien identifiés et surmontables », à condition qu’EDF suive les recommandations qu’il a demandées à Yannick d’Escatha, ex-patron du Commissariat à l’énergie atomique. « Le projet est mûr, il est rentable et tout est prêt pour le lancer », a insisté M. Lévy. Il a estimé qu’un report pousserait Londres « à se tourner vers des solutions alternatives », re- mettrait en cause le partenariat avec China General Nuclear (CGN), obligerait à renégocier les contrats avec les principaux fournisseurs et entraînerait la perte d’une grande partie des sommes déjà investies. Le syndicat FO critique un PDG « droit dans ses bottes ». Pour Marie-Hélène Meyling, administratrice (CFDT) d’EDF, qui plaide pour un report de l’investissement, « il y a une démarche culpabilisatrice en direction de ceux qui ne sont pas favorables au projet en l’état » et « cela nous empêche de travailler sereinement ». Sauf imprévu, les six administrateurs salariés (CGT, FO, CFDT, CFE-CGC), qui pèsent un tiers du conseil d’administration, ne donneront pas mandat à M. Lévy pour signer avec CGN. La direction aurait invité les syndicats anglais à venir à Paris pour dire à leurs homologues français que de nombreux emplois étaient Le doute s’est insinué, jusqu’au sein du gouvernement, sur la pertinence d’un projet qui engage l’avenir de l’électricien lions de dollars, mais les autorités n’ont toujours pas autorisé l’opération de change. Pendant ce temps, la monnaie poursuit sa dégringolade, et je perds chaque jour de l’argent », explique-t-il. La monnaie angolaise, le kwanza, a chuté de 30 % en un an face au dollar. Multiplication des pénuries Dans ce contexte, la plupart des entreprises ont réduit la voilure. « Nous limitons nos livraisons aux magasins qui sont en mesure de payer comptant », explique JeanBaptiste Mouton, qui dirige la filiale de Pernod Ricard en Angola. Implanté depuis quatre ans dans le pays, le groupe de spiritueux français se livre depuis quelques mois à un « exercice d’équilibriste ». « Nos ventes diminuent mais nous parions sur le futur : c’est un marché plein de potentiel. » En janvier et février, la banque centrale a réservé la totalité des dollars mis à disposition des entreprises à l’achat de médicaments et de denrées alimentaires. Ce qui n’empêche pas les pénuries de se multiplier. L’une des plus grandes chaînes de supermarchés angolaises, Kero, a ainsi rationné les bouteilles d’eau et il est devenu impossible de trouver un tube de dentifrice dans les rayons. La situation sanitaire, surtout, est devenue catastrophique, car plusieurs médicaments essentiels sont désormais introuvables. « Plusieurs de mes employés ont ainsi perdu un proche qui n’a pas pu être soigné en raison de cette pénurie », témoigne un autre chef d’entreprise sous couvert d’anonymat. « L’hygiène est aussi devenue déplorable : à Luanda, la municipalité n’a même plus les moyens de ramasser les poubelles ! » p chloé hecketsweiler sandrine cassini Chez EDF, pro et anti-Hinkley Point s’affrontent a tension monte à l’approche de la décision d’investissement dans les deux réacteurs EPR d’Hinkley Point (Royaume-Uni), que le conseil d’administration d’EDF doit voter avant l’assemblée générale des actionnaires du groupe le 12 mai. Fort dans l’entreprise, le doute s’est insinué jusqu’au sein du gouvernement sur la pertinence d’un projet à 24 milliards d’euros (dont 16 milliards pour l’électricien) qui engage l’avenir de l’opérateur historique et, au-delà, de toute la filière nucléaire française. Alors que le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, soutient sans réserve l’idée d’une décision rapide, sa collègue de l’énergie a émis des réserves, mercredi 6 avril, au micro de RMC-BFMTV. « Ce projet doit apporter des preuves supplémentaires d’une part de son bien-fondé, et d’autre part doit donner des assurances sur le fait que les investissements dans ce projet ne vont pas détourner ou assécher les investissements qui doivent être faits dans les énergies renouvelables », a déclaré Ségolène Royal. Ce projet doit-il être reporté ? « C’est encore en discussion », a-telle répondu, contredisant une fois de plus M. Macron. Pour ajouter aussitôt que « normalement, il y a un accord entre la France et le Royaume-Uni » et que « donc les choses doivent se faire ». « Il ne F rappé de plein fouet par l’effondrement du prix du pétrole, l’Angola s’est résolu mercredi 6 avril à demander de l’aide au Fonds monétaire international (FMI). Il y a un mois, le ministre des finances du pays avait pourtant déclaré qu’une demande de prêt à cette institution n’était pas à l’ordre du jour. Il n’a désormais guère le choix : avec un baril à 40 dollars (35 euros) – contre plus de 100 dollars il y a deux ans –, les caisses de l’Etat sont vides. L’or noir représente 40 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, deuxième producteur africain, mais près de 70 % de ses recettes fiscales et plus de 95 % de ses entrées en devises. Le plan d’aide, qui sera conditionné à des mesures d’économie, pourrait s’étaler sur trois ans. Les discussions avec le Fonds commenceront la semaine prochaine, lors de l’assemblée de printemps du FMI. L’Angola, qui a émergé de plusieurs décennies de guerre civile, avait déjà été sous assistance financière du FMI entre 2009 et 2012, années pendant lesquelles il avait reçu 1,4 milliard de dollars de prêts de l’institution. Les entreprises implantées en Angola voient plutôt d’un bon œil cet appel à l’aide. « Les dirigeants angolais ont tenté de masquer la gravité de la situation car ils n’ont aucune envie de voir le FMI mettre son nez dans leurs affaires. Mais c’était inévitable », juge le dirigeant d’une entreprise française implantée en Angola, qui préfère rester anonyme. Faute de devises, son business tourne au ralenti depuis plusieurs mois : « Depuis le mois de septembre, la banque centrale d’Angola ne délivre les dollars qu’au compte-gouttes. Je dois régler depuis des mois une facture de 15 mil- en jeu outre-Manche. Et le 22 avril, trois membres du comité exécutif (DRH, production et nouveaux projets nucléaires) ont convié les fédérations syndicales de l’énergie (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC), extérieures au groupe, à un séminaire. Objectif : les convaincre du bienfondé d’une décision rapide. De leur côté, les « barons » d’EDF responsables de la production et de l’ingénierie, mais aussi des ingénieurs de rangs inférieurs, ont publié un plaidoyer pro-Hinkley Point, mercredi, sur l’intranet de l’entreprise. Ils répondent à la note d’ingénieurs, citée par le Financial Times et publiée par Mediapart, qui mettait en doute la capacité du groupe à maîtriser ce projet. Les 103 signataires y affirment leur « conviction » qu’avec les retours d’expérience des quatre EPR en construction (France, Finlande, Chine) et une ingénierie toujours plus performante, ils sauront mener à bien ce chantier titanesque. Pour les adversaires d’une décision imminente, c’est tout juste si l’on n’a pas mis le pistolet sur la tempe de certains signataires. « Vous croyez vraiment que dans notre maison, où c’est un peu l’armée, un ingénieur peut refuser de signer un tel texte sans compromettre sa carrière », ironise un cadre dirigeant. La direction dément formellement toute pression. p jean-michel bezat – 5,2 C’est en milliards d’euros le déficit commercial de la France en février, soit son niveau le plus élevé depuis août 2014, selon les statistiques publiées jeudi 7 avril par les douanes. Le déficit s’est creusé de 1,3 milliard d’euros par rapport à celui de janvier. Le déficit cumulé des douze derniers mois atteint 47,5 milliards d’euros, contre 45,6 milliards en 2015. En février, les importations ont atteint 43,3 milliards d’euros (+ 2,8 %), du fait de la « fermeté des approvisionnements en produits des industries automobile et aéronautique, en équipements industriels et en pétrole raffiné ». Les exportations ont fléchi de 0,2 %, à 38,1 milliards. – (Reuters.) T RAN S PORTS Le trafic aérien passager mondial en hausse Le trafic aérien passager a augmenté de 6,8 % en 2015 dans le monde, le MoyenOrient étant la région la plus dynamique, selon les données préliminaires publiées mercredi 6 avril par l’agence des Nations unies chargée de l’aviation civile. L’aéroport international Hartsfield-Jackson d’Atlanta, aux Etats-Unis, a été le plus fréquenté au monde en termes de passagers, suivi par celui de Pékin. I N D UST R I E Feu vert à la recapitalisation de Vallourec Le fabricant de tubes sans soudure Vallourec a obtenu, mercredi 6 avril, le feu vert de ses actionnaires à une augmentation de capital d’1 milliard d’euros, élément clé pour lui permettre de surmonter la crise des marchés pétrole et gaz. Au premier trimestre, le chiffre d’affaires du groupe a chuté de 36 %, à 671 millions d’euros. Un repreneur pour Le Lit national L’enseigne de literie Mon lit et moi a annoncé, mercredi 6 avril, la reprise de la société Le Lit national, qui fournit notamment l’Elysée et Matignon. Fondée en 1909 et labellisée « Entreprise du patrimoine vivant » en 2012, la PME du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) avait été placée en redressement judiciaire fin 2014. F I N AN C E JPMorgan pourrait perdre 2 milliards de dollars au Brésil La première banque américaine en termes d’actifs, JPMorgan Chase, pourrait perdre 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) sur son exposition au Brésil en cas d’accentuation de la crise politique et des difficultés économiques que connaît le pays, a indiqué, mercredi 6 avril, son PDG, Jamie Dimon. Le groupe a plus de 2 000 clients au Brésil, dont des centaines de multinationales. – (AFP.) idées | 7 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 TENDANCE FRANCE | CHRONIQUE par cl air e gué l aud Quand l’économie dissimule le retour en force du politique A vec Danser sur un volcan (Albin Michel, 256 pages, 18 euros), dont le titre dit bien les « signes de craquement et de rupture nombreux et inquiétants » qui sont notre lot, Nicolas Baverez revient à un genre littéraire qu’il affectionne. L’essai est dans la même veine que Les Trente Piteuses (Flammarion, 1998) ou La France qui tombe (Editions Perrin, 2004), ses deux livres les plus éclairants sur les blocages français. Mais son spectre, cette fois, est plus large, puisque l’ouvrage ne propose rien de moins qu’une analyse des Espoirs et risques du XXIe siècle. L’ancien « décliniste » ne se renie pas. Il écrit des pages d’une lucidité navrante sur cette France « en risque », qui est aussi « un risque pour ses partenaires ». « La France est en passe de devenir le porte-étendard des pays qui décrochent en dépit d’atouts considérables », déplore l’auteur. N’est-elle pas « le seul grand pays développé à n’avoir pas fait évoluer son modèle économique et social » ? « A n’avoir jamais renoué avec le plein-emploi ? » « A n’avoir jamais restauré ses comptes publics ? » Quelques chiffres donnent la mesure de l’impasse. La France repré- sente 1 % de la population mondiale, 3,7 % de sa production et 15 % de l’ensemble des transferts sociaux. Le pire, toutefois, n’est pas là, mais dans notre difficulté à évoluer dans un monde où « la ligne de partage » entre les gagnants et les perdants réside dans « la capacité à s’adapter ». A cette aune, la France de 2016 pourrait bien être, comme l’Afrique des années 1960, « mal partie ». Au point d’être reléguée entre la 15e et la 20e place dans le classement des économies mondiales à l’horizon 2030, tandis que l’Allemagne resterait le seul pays européen dans le Top 10… Dans son essai, Nicolas Baverez convoque ses deux disciplines de prédilection – l’économie et l’histoire – pour éclairer les défis contemporains. Il replace les difficultés économiques de la planète dans le temps long des historiens, le seul qui permette de comprendre « le retour en force de la géopolitique ». « Les avancées et les drames qui jalonnent notre histoire déjouent nos schémas explicatifs, les institutions et les règles héritées du XXe siècle, observe-t-il. La mondialisation est l’esprit-principe du XXIe siècle. Elle marque une rupture historique majeure. Elle met un terme POLITIQUES PUBLIQUES Les conflits d’intérêts peuvent-ils être « transparents » ? par thibault gajdos I l est des coïncidences qui semblent voulues, tant elles sont significatives. Début mars, la Cour des comptes dressait un bilan pour le moins mitigé de la « loi Bertrand » de 2011, qui visait à prévenir les conflits d’intérêts des médecins (« La prévention des conflits d’intérêts en matière d’expertise sanitaire », mars 2016). On découvrait peu après qu’un pneumologue réputé avait témoigné devant une commission d’enquête sénatoriale sur le coût de la pollution de l’air. Cet expert était optimiste : le diesel serait moins polluant qu’on le croyait. Il était également modeste : il avait omis de signaler qu’il était rémunéré depuis de nombreuses années par une grande entreprise pétrolière. On peut donc s’interroger sur l’efficacité de la loi Bertrand, qui a pour pierre angulaire la déclaration des conflits d’intérêts. L’idée de cette loi était la suivante. Supposons que les médecins soient tenus de rendre publics leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. Leurs patients et les autorités sanitaires qu’ils conseillent seront alors capables d’apprécier leurs prescriptions et conseils à la lumière de leurs éventuels conflits d’intérêts. Afin d’éviter de perdre des patients ou de voir leurs avis ignorés par les autorités, les médecins éviteront donc spontanément les conflits d’intérêts. « L’ANXIÉTÉ DE L’INSINUATION » Les choses ne sont toutefois pas si simples. D’abord, il faudrait que l’information sur les liens entre médecins et laboratoires soit fiable, exhaustive et facilement accessible. Comme le souligne la Cour des comptes, cela est loin d’être le cas. Mais, surtout, une telle mesure ne suffit pas à éliminer les conflits d’intérêts ; isolée, elle peut ¶ Thibault Gajdos est chercheur au CNRS même en aggraver les effets. Georges Loewenstein (université Carnegie Mellon) et ses collègues ont mené une série d’expériences sur cette question, dont ils proposent une synthèse dans un article paru dans l’American Economic Review (« The Limits of Transparency », 2011). Ces expériences placent des sujets dans des contextes assez artificiels, mais qui reproduisent de nombreuses caractéristiques des interactions entre les médecins et leurs patients. Les chercheurs observent ainsi qu’il ne faut pas trop compter sur les patients pour tenir compte des conflits d’intérêts des médecins. D’une manière générale, ils ne s’avèrent pas capables de pondérer les recommandations de leurs médecins en fonction des conflits d’intérêts qu’ils déclarent. Pis, ils peuvent être victimes de ce que les chercheurs appellent « l’anxiété de l’insinuation ». Craignant que le refus de suivre les recommandations d’un médecin qui vient de leur révéler un conflit d’intérêts ne soit interprété comme un signe de défiance, ils ont tendance à s’y conformer davantage, tout en leur accordant moins de confiance. Quant aux médecins, la déclaration des conflits d’intérêts peut les rendre encore plus enclins à favoriser les intérêts auxquels ils sont liés, en vertu d’un principe de « permission morale » : ayant accompli leur devoir en signalant un conflit d’intérêts, ils estiment qu’ils peuvent légitimement s’y adonner. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à améliorer les déclarations de conflits d’intérêts. Mais cela prouve qu’il ne suffit pas de rendre visibles les conflits d’intérêts pour les prévenir. Compte tenu des moyens que consacrent les laboratoires pharmaceutiques à influencer les médecins (leurs dépenses de promotion sont environ deux fois plus importantes que celles de recherche et développement), de simples déclarations d’intention ne suffiront pas. L’application stricte du droit existant (notamment sur les cumuls de rémunérations) et une réglementation plus exigeante des relations entre médecins et laboratoires sont nécessaires. La mise en place de structures neutres servant d’interfaces entre l’industrie pharmaceutique et les médecins, envisagée par l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris, pourrait être une première étape intéressante. p à la domination sans partage de l’Occident depuis les grandes découvertes qui ont inversé le rapport de force avec l’Orient et la Chine. » C’est dans le deuxième chapitre de son livre, consacré à « La revanche de l’histoire », que Nicolas Baverez énonce simplement sa thèse principale : l’économie a occulté la politique, qui reste première. Les chocs de ces dernières années – dont la faillite de Lehman Brothers, en 2008, qui a été « au capitalisme universel ce qu’[avait été] le 24 octobre 1929 au capitalisme libéral » – ont masqué la résurgence des passions collectives que sont la religion et le nationalisme ainsi que le retour de la guerre. DOUBLE DÉSARROI Le réveil de la géopolitique, illustré par la révolution iranienne de 1979 – la première à ne pas avoir été inspirée par l’Occident –, a été occulté par la disparition du soviétisme, puis par les turbulences économiques. « Le passage de l’euphorie au krach financier a fait oublier la politique. » Et la proclamation, le 29 juin 2014, à Mossoul, d’un « califat islamique » entre l’Irak et la Syrie par les djihadistes de l’organisation Etat islamique a fait éclater la carte du Proche-Orient issue des accords Sykes-Picot de 1916. L’auteur analyse le double désarroi des démocraties confrontées, d’un côté, à la mondialisation de la terreur, de l’autre, aux métamorphoses d’un capitalisme dont elles ont perdu le monopole. « La mondialisation a conjuré le risque d’une nouvelle déflation mondiale, mais elle sort profondément transformée du choc de 2008. » Le Sud tient sa revanche. Le Vieux Continent, lui, est « dévasté » par le chômage, « au moment où la révolution technologique s’apprête à remettre en [question] la moitié des emplois existants, dans les quinze prochaines années ». La stabilisation ou le vieillissement de la population européenne vont limiter les marchés et ralentir encore davantage les gains de productivité. L’explosion des inégalités à l’intérieur des nations – 1 % de la population planétaire détient 48 % des richesses mondiales – nuit, partout, à la croissance et bloque la mobilité sociale. Il y a plus : Nicolas Baverez fait partie des économistes, de plus en plus nombreux, qui redoutent l’irruption d’une nouvelle crise financière. Et ce, « alors même qu’il n’existe plus de réponse possible de la politique écono- LA FRANCE POURRAIT BIEN ÊTRE « MAL PARTIE ». AU POINT D’ÊTRE RELÉGUÉE ENTRE LA 15E ET LA 20E PLACE DANS LE CLASSEMENT DES ÉCONOMIES MONDIALES À L’HORIZON 2030 mique, compte tenu du surendettement des Etats, de la baisse historique des taux d’intérêt et de la surexposition du bilan des banques centrales ». Alors même, aussi, « que les banques ne disposent d’aucune marge de manœuvre ». « La situation est caractéristique d’une veille de krach », pronostique l’auteur. Pour le prévenir, il ne voit pas d’autres solutions que de faire des réformes de structures, d’harmoniser la régulation financière et d’instaurer une coordination économique. Reste une question : l’Europe est-elle encore prête à s’inventer un futur ? p [email protected] La République numérique ne doit exclure personne Allocations-chômage, RSA, impôts… L’administration impose des services 100 % en ligne, aux dépens des plus démunis. La démocratisation du numérique est essentielle collectif I nscription à Pôle emploi depuis mars, prime d’activité lancée par la Caisse nationale d’allocation familiale depuis janvier, déclaration de revenus au mois de mai… Avec la dématérialisation totale de nombreux services publics essentiels, la République numérique se modernise. Mais elle prend le risque de se construire sur un terrain inégalitaire. Car ces services 100 % en ligne, qui s’installent sans vraiment s’annoncer, font vaciller le pacte républicain pour tous ceux qui sont éloignés d’Internet. Nous, acteurs de la solidarité, entreprises privées, entrepreneurs du Web, réunis pour la première fois, faisons un seul et même constat : plus que jamais, l’autonomie numérique (ou littératie numérique) de tous devient une condition nécessaire de notre cohésion sociale. Chacun le devine, sans en mesurer l’importance. Nous en sommes convaincus, le numérique offre des perspectives uniques de modernisation de l’Etat. Cependant, si pour nombre d’entre nous la dématérialisation des services les plus essentiels facilite le quotidien, tous les Français ne sont pas encore armés pour affronter ces nouveaux usages. Pour les plus de cinq millions de citoyens qui cumulent précarité sociale et numérique, la numérisation représente un facteur d’exclusion supplémentaire : une double peine pour des mères célibataires devenues subitement dépendantes des compétences numériques de leurs enfants, pour des personnes âgées isolées, pour des travailleurs peu qualifiés et des jeunes en recherche d’emploi. Certains citoyens, en situation d’illettrisme par exemple, auront d’ailleurs toujours recours au guichet. Soulignons que la précarité nu- NOUS PLAÇONS UNE PARTIE DE NOS ESPOIRS DANS LE DÉVELOPPEMENT DE RESSOURCES PÉDAGOGIQUES mérique est protéiforme : difficultés d’accès liées à la bancarisation des personnes et au coût des équipements, méconnaissance des opportunités qu’Internet peut offrir, démotivation ou défiance face à un clavier… sont autant de freins à l’inclusion numérique – et donc sociale – des plus fragiles. AGRÉGER NOS FORCES Parce que, en 2016, la dématérialisation des services publics fait d’Internet un passage obligé pour accéder à ses droits et à sa citoyenneté, ces publics en difficulté affluent déjà vers les guichets d’aide sociale. Ils viennent chercher de l’aide pour s’inscrire aux services de la protection sociale ou pour actualiser leurs droits. Les effectifs étant insuffisants pour traiter ces demandes croissantes d’accompagnement, ils sont redirigés vers les associations de solidarité et auprès des professionnels de l’accompagnement social. Une étude conduite en 2015 par Emmaüs Connect montre que l’action sociale subit de plein fouet la dématérialisation totale de services de première nécessité : 75 % des professionnels interrogés par l’association sont contraints de faire les démarches « à la place de » la personne qu’ils accompagnent. Pourtant, seuls 10 % d’entre eux déclarent être formés pour accomplir cette tâche. Les acteurs de la solidarité signalent que les équipes de bénévoles sont confrontées aux mêmes demandes, et au même manque de cadre et de solutions pour y répondre sereinement. Pourtant, pour accompagner ces publics fragilisés par la dématérialisation, il existe de nombreuses initiatives publiques et associatives, portées par les acteurs de la solidarité ou de la médiation numérique. Ils sont, malgré leur engagement indéfectible, atomisés sur les territoires et dépendants de financements insuffisants. Au final, leurs réponses sont sans commune mesure avec la masse des personnes concernées par la précarité numérique et donc potentiellement en rupture de droits. Convaincus que le numérique peut être à la fois vecteur d’égalité des chances et source de développement économique, les signataires de cette tribune, saisis par l’urgence, souhaitent s’unir autour d’une grande initiative citoyenne qui vise à mettre l’action sociale, les médiateurs numériques, les acteurs publics, les opérateurs de la protection sociale, le secteur privé et même chaque citoyen en capacité d’accompagner les plus fragiles vers l’autonomie numérique. Pour moderniser, sans exclure. Partout où l’enjeu est soulevé, chacun perçoit la profondeur du sujet : comment expliquer alors l’absence d’un plan national qui prendrait la mesure de l’urgence, et l’absence de ligne budgétaire associée ? Un plan « Usages » qui viendrait compléter le plan France Très Haut Débit – 20 milliards d’euros d’ici à 2022 – et qui, au même titre que ce dernier, représenterait un véritable investissement, à la fois réaliste et salutaire, pour l’avenir. Conscients de nos responsabilités, nous, signataires, nous engageons à nous organiser en formant des réseaux d’accompagnement au numérique sur le territoire. Ces réseaux sont déjà en partie existants : ce sont les nôtres, il faut les outiller, les démultiplier et les animer. C’est pour cette raison que nous plaçons une partie de nos espoirs dans le développement de ressources pédagogiques et de parcours de formation en ligne, gratuits et collaboratifs, autour desquels nous pourrons agréger nos forces et nos ressources. Cette plate-forme Web pour le développement de la littératie numérique permettrait également à une communauté de citoyens, moins formelle, mais néanmoins massive et solidaire, d’aider un ami, un parent, un voisin. Nous n’inventons rien, nous nous inspirons directement du succès de pays qui, de l’Australie à la Scandinavie en passant par le Royaume-Uni, ont investi dans cet outil indispensable d’éducation au numérique pour accompagner les publics fragiles à grande échelle. Un défi que nous relèverons collectivement, car nous avons tout et tous à y gagner. p ¶ Ce texte est signé par un regroupement inédit d’une vingtaine de structures et personnalités : associations de solidarité, entreprises et entrepreneurs du Web. La liste complète est disponible sur Lemonde.fr. 8 | MÉDIAS&PIXELS 0123 VENDREDI 8 AVRIL 2016 Le CSA face aux limites de son pouvoir L’échec du Conseil supérieur de l’audiovisuel dans le dossier Numéro 23 relance le débat sur ses attributions suite de la première page Certains s’amusent de la situation, comme le député (LR) Christian Kert, qui n’a pas manqué d’en pointer l’ironie : « On va vous chercher au Conseil d’Etat, vous devenez président du CSA et c’est le Conseil d’Etat qui vous désavoue ! » En juin 2015, la cour administrative s’était déjà opposée, pour une raison de forme, au choix du CSA de refuser les passages en gratuit des chaînes LCI et Paris Première. Mais le débat est avant tout de fond : le CSA estime, comme il l’a écrit le 30 mars, qu’« en l’état de la législation, il ne lui est pas possible de remplir pleinement sa mission ». Il constate en effet qu’il n’a pas réussi à emporter la conviction du Conseil d’Etat quant à l’aspect frauduleux – à ses yeux – de la revente de Numéro 23 par son propriétaire. Il y voit la preuve de l’insuffisance de ses moyens : il lui faudrait pouvoir « enquêter sur pièces et sur place », comme l’a suggéré M. Schrameck mercredi. Cela reviendrait à permettre au Conseil d’obtenir des entreprises les éléments qu’il requiert sans dépendre de leur bon vouloir, comme le peuvent déjà certaines autorités de régulation, dont l’Arcep et l’Autorité de la concurrence. Cette « mise à niveau » des moyens d’action du CSA suppose une évolution de la loi. Celle-ci pourrait être rapide : la proposition de loi sur l’indépendance des médias, actuellement examinée par le Sénat, pourrait constituer un « excellent véhicule législatif », affirme M. Bloche, qui en est le rapporteur à l’Assemblée nationale. Toutefois, le Conseil n’entend pas apparaître comme demandeur, conscient de la petite musique qui lui prête souvent l’intention d’accroître ses pouvoirs. Une image qui s’est fixée lors de son rapport annuel 2014, quand le CSA était allé jusqu’à soumettre au législateur des amendements déjà rédigés, qu’il lui proposait d’adopter. Depuis cette maladresse, il entend souvent dire qu’il a « trop de pouvoir ». « Ni moi, ni aucun des membres du collège ne pratiquons un patriotisme institutionnel, s’est défendu M. Schrameck. Nous ne sommes pas là pour faire croître l’institution. » Autre élément de défense pour le président du CSA : ses pouvoirs grandissants lui ont été confiés par le Parlement. Situation imparfaite La dernière illustration de cette tendance n’est autre que la proposition de loi sur l’indépendance des médias, qui prévoit de renforcer le rôle du CSA. « Nous ne sommes pas des déontologues », a plaidé mercredi M. Schrameck, pour expliquer que le Conseil n’entend pas s’ingérer dans la vie des rédactions ou les pratiques journalistiques. Depuis la loi de 1986, les missions du CSA n’ont cessé de s’additionner : attribution de fréquences, contrôle des engagements pris lors de ces attributions, nomination des dirigeants de l’audiovisuel public, contrôle de la conformité à la loi des contenus diffusés par les télévisions et radios, actions en faveur de la diversité, de la parité, de la langue française, suivi des temps de parole politiques… et, depuis 2013, l’ébauche d’un rôle de régulation économique du secteur audiovisuel. Mais sur ce dernier volet, le CSA agit dans un cadre inadapté. Centrée sur la nomination des dirigeants de l’audiovisuel public, la loi du 15 novembre 2013 se contente d’évoquer la régulation économique, sans guère de détails. Ce texte devait être suivi d’une Olivier Schrameck, le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, le 7 avril 2015, à l’Assemblée nationale. STÉPHANE DE SAKUTIN/AFP « grande loi audiovisuelle » qui n’a jamais vu le jour. Chacun sent bien que la situation actuelle est imparfaite. « La loi de 2013 n’est pas satisfaisante, a attaqué la présidente (UDI) de la Commission des affaires culturelles du Sénat, Catherine Morin-Desailly, lors d’un point presse, mardi 5 avril. Il conviendra de s’interroger sur ces questions dans les mois qui viennent. » Même son de cloche du côté de M. Bloche : « Le sujet n’est pas le volume de pouvoir du CSA, mais comment il a des pouvoirs mieux adaptés à un paysage audiovisuel en mutation. » Une piste ouverte par l’exécutif est celle d’une fusion avec l’Arcep, l’autorité qui veille sur les télécoms. En 2014, devant le CSA, François Hollande avait expliqué qu’il était temps « de faire évoluer notre régulation dans le sens de l’intégration comme cela s’est fait dans d’autres pays européens ». Ecartée en 2015, l’idée resurgit mais sa perspective n’est pas pour demain, a prévenu la ministre de la culture, Audrey Azoulay, dans Le Figaro, mercredi 6 avril : « Le rapprochement entre le CSA et l’Arcep me semble inéluctable à terme. (…) Mais nous parlons d’un mouvement de très long terme, qui prendra certainement entre quinze et vingt ans ! » « Le débat sur les missions du CSA ne sera jamais achevé, c’est une question permanente », philosophe M. Bloche. Celui-ci pourrait même redevenir un sujet de controverse politique durant la campagne présidentielle. Certains à droite envisagent déjà de poser à nouveau la question du mode de désignation des présidents de l’audiovisuel public. Dans son livre La France pour la vie publié en janvier (Plon, 264 pages, 18,90 euros) Nicolas Sarkozy prenait ainsi date, en évoquant la désignation de Delphine Ernotte à France Télévisions : « Le CSA n’en est pas sorti grandi, c’est le moins que l’on puisse dire. (…) Tout naturellement cela m’amène à évoquer la question de la prolifération des autorités indépendantes. » p alexis delcambre et alexandre piquard Huawei décidé à doubler Apple et Samsung Radio France s’ouvre à Déjà numéro trois mondial du secteur, le fabricant chinois de téléphones mobiles mise sur l’innovation pour rattraper ses rivaux. En France, sa notoriété reste encore limitée londres I nvité surprise, décoration léchée et musique d’ambiance. Pour la présentation mondiale, mercredi 6 avril à Londres, de son nouveau smartphone P9, et de sa version grand format P9 Plus, le chinois Huawei a mis les petits plats dans les grands. Et ne LES CHIFFRES 5% C’est la part de marché du constructeur chinois en France. Le groupe ambitionne de la multiplier par deux en 2016, pour dépasser les 10 %. 108 MILLIONS C’est le nombre de smartphones vendus par la marque en 2015 à travers le monde. Un record pour un fabricant de téléphones d’origine chinoise. 3 C’est le rang qu’occupe aujourd’hui le groupe chinois sur le marché des smartphones. Avec une part de marché de 7,4 %, selon une étude du cabinet IDC, Huawei est le numéro trois mondial, derrière Samsung (22,2 %) et Apple (16,1 %). cache plus ses ambitions : le déjà numéro trois mondial du secteur veut coiffer au poteau ses deux grands rivaux, Samsung et Apple, d’ici cinq ans. « Nous avons pour objectif de nous hisser à la place de numéro deux dans les trois prochaines années et de devenir le numéro un mondial d’ici cinq ans », a affirmé Richard Yu, l’un des responsables de la marque. Si Apple a lancé le mois dernier l’iPhone SE, un smartphone milieu de gamme, afin de dynamiser des ventes déclinantes, Huawei opte pour la stratégie inverse, faisant avec ce nouveau modèle un pas de plus vers le haut de gamme. « Avec le P9, dont le design et les fonctionnalités photo ont notamment été nettement améliorés, Huawei accélère la cadence pour devenir un acteur plus compétitif sur le marché des smartphones premium », estime Roberta Cozza, analyste chez Gartner. Un succès fulgurant Doté d’un écran de 5,2 pouces (5,5 pouces pour la version P9 Plus), le dernier-né du constructeur chinois, qui sera vendu en France à partir du 29 avril au prix de 549 euros, mise surtout sur la photo, avec l’intégration de deux capteurs optiques de 12 mégapixels sur la face arrière du téléphone. Pour l’occasion, la marque a conclu un partenariat exclusif avec Leica, le célèbre fabricant allemand d’appareils photo. « Le smartphone est de nos jours de plus Le bénéfice net de l’entreprise a bondi de 33 %, à 5 milliards d’euros en plus utilisé pour faire des photos », a justifié M. Yu. Le géant de Shenzhen, s’il reste discret sur ses objectifs de vente, entend bien, avec le P9, surpasser son grand frère, le P8, commercialisé il y a moins d’un an et qui a enregistré de belles performances, selon la société. Depuis 2013, date à laquelle Huawei a commencé à vendre des smartphones grand public sous sa marque, le fabricant chinois s’est imposé comme un géant incontournable de la téléphonie mobile. « Il y a encore trois ans, nous n’étions rien et personne ne nous connaissait », s’amuse M. Yu. En 2015, Huawei a écoulé plus de 108 millions de téléphones à travers le monde. Son bénéfice net a bondi de 33 %, à 36,9 milliards de yuans (5 milliards d’euros), tandis que son chiffre d’affaires, qui intègre également ses activités historiques d’équipementier télécoms, a atteint le montant record de 395 milliards de yuans (53,4 milliards d’euros), en hausse de 37 %. La raison de ce succès foudroyant ? « Nous proposons des produits de meilleure qualité que nos concurrents », assure M. Yu. Lors de sa présentation à Londres, le patron de la division des produits grand public de Huawei n’a eu de cesse d’évoquer ses rivaux, l’iPhone 6S et le Galaxy S7, pour les comparer aux performances de son nouveau téléphone. Pour Denis Morel, vice-président terminaux de Huawei France, c’est l’innovation qui tire la marque vers le haut : « La moitié de nos plus de 175 000 salariés travaillent dans la recherche et le développement et nous y investissons 15 % de notre chiffre d’affaires », note-t-il. Autre point fort du chinois : le marketing. Pour accélérer sa croissance et renforcer la notoriété de la marque, Huawei fait appel à des célébrités. Après le footballeur Lionel Messi, le constructeur a dévoilé les noms des deux stars de sa prochaine campagne publicitaire : les acteurs Scarlett Johansson et Henry Cavill, qui incarne Superman. Ce dernier a d’ailleurs fait une apparition surprise mercredi au lancement du P9. Dans l’Hexagone, le fabricant a néanmoins encore du chemin à faire avant de rivaliser avec Samsung ou Apple. Moins d’un Français sur deux (44 %) connaissait la marque en 2015. « Notre objectif est d’être rapidement dans le top 3 du marché en valeur et de doubler dès cette année notre part de marché », précise M. Morel. Le groupe chinois représente aujourd’hui environ 5 % du marché tricolore. p zeliha chaffin la publicité commerciale Le groupe, qui table sur 16 millions d’euros de déficit en 2016, cherche de nouvelles recettes C’ est un verrou symbolique qui saute. Le Journal officiel a publié, mercredi 6 avril, un décret du premier ministre autorisant la diffusion de publicités commerciales sur certaines antennes de Radio France qui, depuis 1987, ne pouvait diffuser que de la publicité collective ou d’intérêt général. Cette évolution, préparée depuis plusieurs mois, défendue par l’actuelle direction de Radio France et validée par le gouvernement, a été encadrée. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a d’ailleurs expressément demandé que soit préservé « le confort d’écoute du public », ce qui revient à vouloir faire respecter la spécificité des antennes du service public. France Culture pas concernée Le texte autorise Radio France à accueillir tous les annonceurs, sauf les messages pour les boissons alcoolisées de plus de 1,20 degré et ceux relatifs aux opérations commerciales de promotion de la grande distribution. La publicité sera formellement exclue des antennes de France Culture, France Musique, FIP et Mouv’. Le volume maximum autorisé par jour sur France Inter, France Info et France Bleu sera fixé à dix-sept minutes en moyenne annuelle par station, au lieu du plafond actuel de trente minutes. Les radios commerciales (comme Europe 1 ou RTL) peuvent, quant à elles, diffuser environ douze minutes par heure. En outre, durant la matinale, période d’écoute la plus forte pour France Inter, France Info et France Bleu, ces trois stations ne pourront pas diffuser plus de trois minutes de publicité en moyenne entre 7 heures et 9 heures. Sur cette tranche horaire, le spot ne pourra pas dépasser 1 minute 30, soit un niveau inférieur au maximum autorisé actuellement. En revanche, aucun plafonnement des recettes publicitaires de Radio France n’a été inscrit dans le décret, ce que souhaitaient les radios privées. C’est bien pour des raisons économiques que le régime publicitaire de Radio France a été modifié. Ces mesures visent, d’une part, à sécuriser des recettes publicitaires (autour de 40 millions par an) déséquilibrées par le mouvement social sans précédent qui a touché la Maison ronde au printemps 2015. De l’autre, le groupe table sur 16 millions d’euros de déficit en 2016 et cherche de nouvelles rentrées d’argent. Par ailleurs, la différence entre annonceurs selon leur origine – publique ou privée – n’était plus jugée pertinente. Un suivi et un contrôle de la réforme sont prévus. Un rapport sur les volumes horaires diffusés sera rendu public chaque année. Le premier devra être remis avant le 31 mars 2017. p alain beuve-méry
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