Le Manifeste - Comédie de Genève
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Le Manifeste - Comédie de Genève
Le Manifeste – mouvement pour une paix juste et durable au Proche-Orient DOSSIER POUR LES ENSEIGNANTS Le Manifeste JOURNEES CULTURELLES DU 5 AU 9 AVRIL 2005 LOCATION : T + 41 22 320 50 01 - F + 41 22 320 50 05 DOSSIER REALISE PAR LE MANIFESTE POUR TOUT CONTACT : ARIELLE MEYER MACLEOD T + 41 22 320 52 22 - F + 41 22 320 00 76 E-MAIL : [email protected] Table des Matières Israël-Palestine Vers un art de la paix ? 3 Intentions pédagogiques du Manifeste 4 Activités pédagogiques proposées dans le cadre de ces journées 4 Dans les établissements scolaires 4 A la Comédie 5 Le « Manifeste », quel « Manifeste » ? 6 Une double approche narrative pour faire avancer la paix et la reconnaissance de l’Autre. 7 Reconnaître l'histoire de l'autre, condition d'une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens 12 (entretien paru dans Télérama n° 2872 - 27 janvier 2005) « Le Manifeste » mène un combat en faveur de la paix 16 par Frédéric Richard Prix TSR Littérature Ados Les adolescents d'ici lisent les voix de Jérusalem et de Gaza 18 Bibliographie 20 Annexes Aaron l'Israélien, Djallalle Palestinien, qui se parlent malgré leurs morts (Eclairages – Le Temps, vendredi 13 mai 2005) Histoire de l'autre, Prime (éd. Liana Levi 2004), extraits 2 Israël-Palestine: Vers un art de la paix ? Du 5 au 9 avril 2006, Le Manifeste, mouvement pour une paix juste et durable au ProcheOrient, en collaboration avec La Comédie de Genève, propose plusieurs rencontres avec des artistes, des membres de la société civile et des acteurs de la vie politique provenant de Palestine et d’Israël. Ces quatre journées témoigneront de la créativité, de la richesse et de la modernité des cultures israéliennes et palestiniennes trop souvent réduites dans nos médias à quelques nostalgiques récits de la splendeur passée ou à la cruelle réécriture de l’histoire, celle qui nie aussi bien la souffrance que le droit à la paix. Au cœur du conflit entre Israéliens et Palestiniens, dans cet univers saturé de discours, confrontant deux points de vue qui semblent irréconciliables, des voix, des gestes, des sonorités nouvelles se fraient un chemin quelquefois tortueux. Dessinateurs, gens de théâtre ou de cinéma, poètes, écrivains, sculpteurs ou photographes, mais aussi femmes engagées et soldats, elles et ils vivent pleinement leur(s) appartenance(s) et sont à l’écoute des sentiments les plus divers que provoque cette guerre entre leurs deux peuples. Partisans ou non, tantôt critiques ou ironiques, elles et ils tentent d’offrir une autre résonance aux souffrances endurées que la haine, la violence ou la domination. Ces citoyens et artistes jettent les bases d’une autre réflexion sur la question israélo-palestinienne, une réflexion qui remet en perspective les argumentations habituelles. Le théâtre de La Comédie et Le Manifeste - Mouvement pour une paix juste et durable au Proche Orient, ouvrent un espace à ces hommes et femmes qui témoigneront, malgré les différences qui les opposent, de la créativité de leurs cultures et exprimeront leur esthétique de la résistance à la violence, et leur désir de paix. 3 Intentions pédagogiques du Manifeste Nos interventions, qui se situent le plus possible sur le plan cognitif et sur le plan émotionnel, visent à contribuer à une meilleure compréhension des réalités et des vécus personnels en Israël et en Palestine, et à nous interroger sur les liens émotionnels qui nous lient ici avec le conflit là-bas. Elles visent en somme à complexifier notre regard. Quel qu’en soit le support, elles se situent ainsi dans une perspective d’éducation à la paix et de développement d’attitudes d’empathie avec les deux parties impliquées dans un conflit, sur la base des principes suivants : - renoncement à tout recours à la violence - reconnaissance de l’existence du « récit historique » de chacune des parties - réduction de la polarisation des points de vue et modération du climat émotionnel dans les débats - développement des initiatives de solidarité et de soutien au dialogue. Activités pédagogiques proposées dans le cadre de ces journées Dans cette optique, Le Manifeste à la Comédie propose des activités spécialement adressées aux élèves et à leurs enseignants. Il s'agit de leur faire entendre des voix nouvelles, des voix de personnes des deux côtés du conflit, d’acteurs impliqués qui rendent compte de leurs sentiments les plus douloureux, de leurs conflits de conscience et de leurs dilemmes éthiques et moraux. Ces personnes mènent à la fois un dialogue avec l’Autre et un dialogue avec les leurs. Ces activités auront lieu le jeudi 6 et le vendredi 7 avril. Dans les établissements scolaires Nous proposons aux élèves de rencontrer dans leur école deux femmes de l’association « Families Forum – Le cercle des parents endeuillés » qui témoigneront (en traduction simultanée de l’anglais et de l’arabe) de leur extraordinaire engagement pour la paix au-delà des meurtrissures d’un conflit qui les a privées de leurs proches. Leur message, qui n’entend ni faire oublier les responsabilités ni s’enferrer dans une dialectique du pardon, cherche à faire surgir au travers de leurs témoignages douloureux une compréhension de l’humanité de l’adversaire. Le « Families Forum » est une association exceptionnelle qui regroupe des familles israéliennes et palestiniennes, chacune endeuillée par des actes de violence perpétrés dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Fondée par un père israélien ayant perdu son fils dans un attentat, l’association compte aujourd’hui plus de 500 familles israéliennes et palestiniennes. La démarche des parents en deuil aborde la place du deuil dans ce conflit, et entame le dialogue par delà les frontières et malgré la douleur. Deux femmes, Tal Kfir Schurr, israélienne, et Shireen Essawi, palestinienne, ayant toutes deux perdu un proche au cours de ce conflit, seront durant deux jours à Genève. Elles parleront du cheminement personnel qu’elles ont dû parcourir afin de pouvoir témoigner avec 4 l’Autre de leur souffrance, et ceci face à celle qui pendant longtemps n’a été considérée que comme l’Ennemie. Cette démarche partant des traumatismes subis depuis des années dans les deux sociétés, ouvre une perspective pour l’avenir sans pour autant nier les souffrances du passé, et constitue un puissant message de paix. A la Comédie Exposition Visite de l’exposition de photographies « Breaking the silence – Briser le silence » suivie d’une discussion (en traduction simultanée de l’anglais) avec les soldats à propos de leurs motivations, de leur cadre éthique, entre d’un côté le devoir de servir, leur loyauté à Israël, leur appartenance religieuse et, de l’autre, leur responsabilité d’homme, leur limite à l’obéissance, leur respect de l’autre. "Breaking the silence" est une association de soldats ayant servi dans l’armée israélienne durant ces dernières années à l’extérieur des frontières de 1967, en particulier près de Hébron. Contrairement au mouvement des « refuzniks » (soldats et officiers qui refusent de servir dans les Territoires palestiniens occupés) les membres de l’association ont bien servi dans l’armée israélienne. Leur expérience de soldats dans les Territoires palestiniens occupés les a amenés à réaliser l’impact des leurs actes quotidiens sur les Palestiniens, et à s’alarmer du risque de corruption morale que représente l’occupation pour la société israélienne. Ils ont décidé de témoigner de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils ont vu, en particulier pour informer le public israélien. « Breaking the silence » est donc aussi une exposition de photographies prises et d’objets confisqués par des soldats israéliens à divers check-points. Cette exposition est montrée pour la première fois en dehors d’Israël. Deux soldats à l’origine de l’exposition, Saul Yehuda et Avichay Sharon, ainsi que le photographe Miki Kratsman, seront à Genève pour commenter l’exposition et discuter de leur expérience et de leurs dilemmes. Film Les élèves et leurs enseignants pourront assister, au studio de la Comédie, à une projection du film de Simone Bitton, "L'Attentat". Le 4 septembre 1997, trois jeunes Palestiniens commettent un attentat suicide dans lequel huit Israéliens et eux-mêmes décèdent. Simone Bitton a retrouvé la famille de chacune des personnes décédées, Juifs comme Arabes. Dans une écriture documentaire aux antipodes du "reality-show", elle passe de l'horreur à la tragédie, prenant le temps de s'interroger, d'écouter, de comprendre. 5 Le « Manifeste », quel « Manifeste » ? Ces journées sont organisées par Le «Manifeste» en collaboration avec La Comédie de Genève qui est une association issue de l’appel lancé en février 2002 par des juifs et des arabes résidant en Suisse, bientôt rejoints par des centaines de femmes et d’hommes d’origines diverses. Cet appel condamne le recours systématique à la violence et le processus de surenchère qu’il génère, défend les droits de souveraineté des Israéliens et des Palestiniens et condamne l’occupation de la Palestine ou toute autre tentative d’hégémonie. Notre association cherche à favoriser, sous différentes formes, culturelles, pédagogiques ou politiques, la création d’espaces de dialogue et d’écoute mutuelle entre juifs et arabes ainsi qu’entre Israéliens et Palestiniens. Alors même que tout le monde convient qu’il n’y a de perspective de paix que négociée, l’aggravation du conflit et la perte d’espoir consécutive à l’échec du processus d’Oslo a suscité un repli sur les récits religieux ou nationalistes les plus antagonistes. Le « Manifeste » vise, au contraire, à susciter l’émergence de discours et d’actes rationnels et humanistes et à soutenir leurs acteurs au sein des sociétés israéliennes et palestiniennes. Dans cette perspective, nous avons organisé en collaboration avec l’Union interparlementaire 1 des rencontres interparlementaires entre la Knesset et le Conseil législatif Palestinien avec pour objectif de créer les linéaments d’une coopération des deux parlements en vue d’une politique de paix et de protection des populations civiles. Pendant ces quatre années d’activité, nous avons cherché au sein du « Manifeste » à éviter les écueils des discours de propagandes pour favoriser le dialogue à propos du conflit ici, entre communautés diasporiques et plus largement dans la société suisse, où il s’agit pour chacun d’interroger les informations dont on dispose, mais aussi ses propres positions et ses émotions. MANIFESTE POUR UNE PAIX JUSTE AU PROCHE-ORIENT Nous, Suisses ou vivant en Suisse, d'origine juive et arabe, sommes profondément alarmés par la violence qui sévit au Proche-Orient. Nous condamnons fermement le processus de surenchère de violence qui conduit les peuples israélien et palestinien dans une logique suicidaire. Nous condamnons le principe même des colonies et à plus forte raison leur développement. Nous condamnons également les mesures de rétorsion collectives menées par l'armée israélienne telles que le dynamitage des maisons ainsi que la volonté du gouvernement Sharon de détruire l'Autorité palestinienne en vue de nier le droit des Palestiniens à l'autodétermination. Nous condamnons tout autant les attentats commis contre la population civile israélienne. Nous condamnons par là même tous ceux qui refusent un règlement négocié et qui, par une stratégie de violence, s'emploient à faire échec à un règlement pacifique du conflit. Nous rejetons les aspirations fondamentalistes, nationalistes ou religieuses d'où qu'elles viennent et qui visent à exclure le fait national palestinien ou israélien. Dans le cadre d'un accord global, nous demandons le retrait des forces israéliennes de tous les territoires occupés, y compris Jérusalem-Est. Nous estimons en ces temps troublés la nécessité de réaffirmer la création d'un Etat palestinien souverain, aux côtés d'un Etat israélien aux frontières sûres et reconnues par ses voisins. Il s'agit pour nous, Suisses, ou vivant en Suisse, d'origine juive et arabe, de réaffirmer que la solution du conflit ne peut être que politique et de refuser l'escalade mortifère de la violence qui vise à créer une situation d'irréversibilité dans le conflit. Genève, février 2002 L’Union interparlementaire est l'organisation internationale des Parlements des Etats souverains. Créée en 1889, elle regroupe plus de cent-quarante parlements nationaux. Pour plus de renseignements : www.ipu.org/french/home.htm 1 6 Une double approche narrative pour faire avancer la paix et la reconnaissance de l’Autre. par Monique Eckmann Comment aborder l’histoire lorsqu’on est en conflit avec l’Autre sans rester dans une logique nationaliste et identitaire ? Comment présenter ici en Europe le conflit arabo-israélien, en considérant l’histoire et le vécu des deux côtés, en reconnaissant son humanité, sa souffrance et ses angoisses, tout en sachant que c’est un conflit en cours qui n’autorise pas un récit « réconcilié » ? En effet, « les groupes en conflit véhiculent des représentations et des narratives conflictuels, des visions de l’histoire opposées et binaires. Chaque narrative de l’histoire a ainsi pour fonction de légitimer ses propres rêves et espoirs et de délégitimer ceux de l’autre. Or, pour dialoguer véritablement, il est indispensable de reconnaître l’autre, son identité, sa mémoire, et d’accepter la coexistence d’une pluralité de narratives, sans chercher à les hiérarchiser » 2 . Le projet de PRIME (Peace Resarch Institute on the Middle East), une organisation non gouvernementale basée à Bet-Jallah, près de Bethlehem, tente de répondre à ces questions par une remarquable approche. Elle a opté pour une approche narrative double, considérant qu’au cours d’un conflit violent entre deux parties, il est impossible d’écrire un récit commun unique. Le résultat en est un manuel d’histoire commun, destiné aux élèves du secondaire II, et composé de deux récits nationaux distincts, l’un israélien et l’autre palestinien. Histoire de l’Autre (2004) 3 , un livre à deux perspectives, en est le résultat. Le concept de base repose sur deux constats : qu’au stade actuel, les deux nations on besoin de leur propre récit comme fondement de leur identité collective, d’une part, et que d’un point de vue scientifique il est tout à fait autorisé de porter plusieurs regards sur un même évènement historique, d’autre part. Le contexte du projet Le travail a démarré dans un contexte d’hostilité environnante, marqué par des accusations mutuelles quant à la présentation de l’histoire. Eyal Naveh, professeur d’histoire à l’Université de Tel Aviv, relate dans un récent article paru dans le Cartable de Clio (2005) 4 la méthode de travail et les étapes que les deux équipes d’enseignants d’histoire ont parcourues. « L’enseignement de l’histoire, tant en Israël qu’en Palestine, soulève de nombreux problèmes. Le gouvernement israélien affirme que les manuels palestiniens sont remplis d’incitations à la violence contre l’existence même de l’État d’Israël et transmettent un message de haine et de dégoût envers les juifs. Les Palestiniens, quant à eux, affirment qu’ils sont dépeints exclusivement comme des terroristes dans les manuels israéliens. « Deux équipes d’enseignants d’histoire ont alors été formées, une israélienne et une palestinienne, composées chacune de six enseignants du secondaire avec un professeur 2 Eckmann, M. (2004) Identités en conflit, dialogue des mémoires. Enjeux identitaires des rencontres intergroupes. Préface de Charles Rojzman. Ed. ies, Genève, p.251. 3 Histoire de l’autre, Paris, Liana Levi, 2004, avec une préface de Pierre Vidal-Naquet. 4 « Quelle est ton histoire ? Découvrir le récit historique de l’autre dans un manuel israélo-palestinien », in Le cartable de Clio, numéro 5, 2005, éd. LEP, Lausanne, pp. 11-19; traduction Cathy Day. 7 d’histoire. Lors de la première rencontre, au début 2001, les accords d’Oslo avaient volé en éclats et l’atmosphère entre les deux nations s’était détériorée, en termes de violence et d’agressions. Le projet a donc commencé et s’est poursuivi, contre toute attente, dans des circonstances hostiles. Dans ce sens, le simple fait que ces équipes aient été à même de se rencontrer et de produire des textes tient presque du miracle. La majorité des rencontres a eu lieu dans le New Imperial Hotel, appartenant à des Palestiniens et situé dans Jérusalem Est, sur le mur de la vieille ville. La plupart des Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés hors de Jérusalem Est ne sont pas autorisés à y entrer. Il leur faut obtenir des permis spéciaux. Et même avec ces permis, il leur faut encore passer les check points et attendre pendant des heures dans des queues pour pouvoir se déplacer. En conséquence, certaines réunions se sont tenues à Beth Jallah, où se trouve l’institut, entre Jérusalem et Bethléem. Dans ce cas, ce sont les Israéliens qui éprouvaient des difficultés à venir, puisqu’il est officiellement interdit aux citoyens israéliens de se rendre dans les territoires sans une autorisation spéciale. De plus, les familles des enseignants israéliens étaient effrayées à l’idée de les voir passer la frontière et se trouver dans des zones sous autorité palestinienne» 5 . La méthode de travail des enseignants Le groupe a donc développé une méthode de travail qui repose à la fois sur un travail séparé, chacun de son côté, un croisement des regards, et un travail en commun : « Le travail s’est développé selon la structure suivante : chaque groupe était divisé en trois paires de deux enseignants. Ils travaillaient sur un sujet spécifique et rédigeaient leur récit national sur ce thème. Le récit était alors traduit dans la langue de l’autre partie pour lecture et analyse. La paire d’enseignants israéliens et la paire d’enseignants palestiniens qui avaient chacune écrit un récit sur le même sujet se rencontraient au sein de petits groupes binationaux formés de quatre personnes pour discuter et réagir au texte proposé par l’autre partie. Ils pouvaient essayer de convaincre les auteurs de modifier leur récit, mais ils ne pouvaient pas les y contraindre. La seule exigence était que chaque récit s’abstienne d’utiliser un ton qui inciterait à la violence et à la haine de l’autre. Respecter cette exigence n’a pas toujours été facile. Une fois que les deux paires avaient fini leurs observations et commentaires mutuels, chacune remaniait son propre texte et rendait la version finale qui était alors traduite et imprimée. Ces discussions binationales, qui incluaient occasionnellement des observateurs d’autres pays qui agissaient comme modérateurs, ont contribué à modérer l’hostilité du ton employé dans les textes et, de façon plus générale, à réduire les attaques portées contre l’autre partie» 6 . Un processus conflictuel Eyal Naveh reconnaît la difficulté du processus et ne nous cache pas les conflits : « Dans le cas du conflit israélo-palestinien en cours, il était hélas impossible de s’accorder ne serait-ce que sur des événements historiques « objectifs », n’étant pas soumis à controverse et qui offriraient un terrain commun ouvert à différentes interprétations. Nous avons par conséquent décidé d’encourager chaque groupe d’enseignants à écrire sa propre version de sa propre histoire nationale. Les deux historiens qui ont conduit les équipes ont mis à disposition leur savoir académique, mais ils n’ont pas insisté sur une approche positiviste qui aurait mis en évidence la vérité historique d’une des parties au détriment de l’autre, assimilée à de la 5 6 Naveh, 2005, p.12 Idem p.12-13 8 propagande biaisée. Ils ont agi comme des facilitateurs auprès de leur propre groupe national et ont été les garants d’un environnement professionnel pour les enseignants» 7 . Le conflit traverse aussi les réunions de travail. Les principaux écueils et points d’achoppements étaient : • La terminologie utilisée par chaque camp, qui « est apparue comme l’un des obstacles les plus difficiles à surmonter et les discussions entre les groupes n’ont que partiellement permis de réconcilier les différences entre eux. Les Israéliens, par exemple, utilisaient l’expression ‘Les Arabes de la terre d’Israël’ lorsqu’ils faisaient référence à la population non juive qui habitait là avant la création de l’État d’Israël. Cette expression offensait les Palestiniens et, après plusieurs réunions, les Israéliens ont accepté d’utiliser l’expression palestinienne dans leur propre récit. Les Palestiniens définissaient ce même lieu comme la Palestine et utilisaient des expressions comme ‘l’entité sioniste’ ou ‘ce qu’on appelle Israël’ pour mentionner Israël. Cela a changé lorsque les Israéliens ont exprimé leur colère et affirmé que les deux parties se devaient de reconnaître l’existence de l’autre. Les Palestiniens désignaient aussi tous les lieux d’implantations israéliens comme des ‘colonies’ et ne faisaient aucune différence entre les lieux se trouvant à l’intérieur de la ligne verte et ceux situés dans les territoires occupés» 8 . • Nommer ce qui s’est passé en 1948 : « Les deux parties ont accepté d’utiliser un terme différent lorsqu’elles se sont référées à la guerre de 1948. Les Israéliens ont utilisé le terme de ‘guerre d’indépendance’ et les Palestiniens celui de ‘catastrophe’» 9 . • Lorsqu’ils évoquent la violence contemporaine, « chaque partie définissait les actions de l’autre comme du ‘terrorisme’, et aucun des participants ne semblait accepter un terme plus conciliant. Un observateur italien leur a suggéré de décrire les actes violents avec des termes concrets, tels qu’ils étaient dans la réalité - des kamikazes palestiniens qui tuaient des gens dans un bus en Israël, ou une attaque aérienne israélienne tuant des civils dans une ville palestinienne - sans recourir au mot ‘terrorisme’. Les deux parties ont répondu qu’elles n’en étaient pas encore là» 10 . • Chaque partie se considère avant tout comme victime et tend à ne présenter que cette perspective-là : « Les Israéliens racontaient des histoires de massacres de juifs dans des lieux tels que Hébron et Jérusalem, alors que les Palestiniens revenaient avec insistance sur de nombreux massacres, tels ceux de Dir Yassin ou Kfar Kassem. Dans la discussion, les groupes ont convenu de modérer leur ton et d’éviter autant que possible une description trop détaillée de ces horreurs. Pourtant, aucune des parties ne s’est tenue à cette décision. Pour des raisons évidentes, le ton de victimisation est encore très marqué dans le récit palestinien : il émane encore du camp des vaincus, privés d’un véritable État et sous occupation. Le ton des Israéliens est beaucoup moins marqué par la victimisation parce qu’ils se sentent forts et suffisamment confiants pour regarder le passé en adoptant une diversité de points de vue. D’une façon générale, la partie israélienne a introduit des interprétations critiques de son propre récit historique, fondées sur les découvertes d’une nouvelle génération d’historiens qui ont porté un regard critique sur divers événements historiques. La partie palestinienne n’a pas atteint un tel développement et son récit est presque dépourvu d’autocritique. La Idem, p.14 Idem, p.16 9 idem p.16 10 idem, p.16. 7 8 9 différence dans le degré de victimisation du ton adopté correspond à la situation déséquilibrée et asymétrique entre les deux parties. » 11 . Quelle utilisation ? Deux livres ont été édités en arabe et en hébreu, puis traduits dans de nombreuses langues, et un troisième est sur le point d’être achevé. Chaque livre comprend les deux récits de trois épisodes historiques cruciaux ; les épisodes traités sont pour le premier livre: la Déclaration Balfour et les débuts du Sionisme; la guerre de 1948 («guerre d’indépendance » et El Nakba la « catastrophe ») ; et la première « Intifada » de 1987-1989. Le deuxième livret traite : les années 1920, les années 1930-1940, et la guerre de 1967. Le troisième livret, en voie d’achèvement traite les années 1950-1960, les années 1970-1980, et les années 1990-2000. Ces livres sont en train d’être expérimentés en classe avec des élèves de niveau secondaire II : « Chaque enseignant a expérimenté dans sa classe le sujet sur lequel il avait travaillé, en utilisant un livret composé des deux récits distincts placés côte à côte, l’un israélien et l’autre palestinien. Après avoir enseigné le sujet en question, l’enseignant concerné rendait compte de la réaction des élèves à l’ensemble du groupe avant de travailler à un nouveau sujet» « Du côté israélien (….) Les résultats ont été globalement encourageants : les élèves ont le plus souvent apprécié le double récit et aussi, pour beaucoup d’entre eux, le fait que, pour la première fois, ils pouvaient lire le récit de l’autre partie en conflit. Certains d’entre eux ont relevé que leur opinion avait été modifiée et qu’ils étaient devenus plus empathiques envers les Palestiniens. D’autres ont soutenu qu’ils comprenaient mieux le point de vue de l’autre partie, mais que cela ne modifiait pas fondamentalement leur position». « Du côté palestinien, (…) Les résultats ont été mitigés : certains élèves ont remis en question le fait même d’apprendre le récit de l’ennemi et de l’occupant. Cependant, d’autres élèves ont participé avec intérêt à l’expérience. Ils ont davantage exprimé des sentiments hostiles envers des symboles et des images qu’envers le contenu du matériel : dans la première version du livret, un drapeau national symbolisait chaque récit, mais les élèves palestiniens refusaient d’utiliser un livret qui contenait un drapeau israélien sur chacune de ses pages. En conséquence, les deux drapeaux ont été enlevés de la version imprimée et remplacés par des titres écrits» 12 . Par ailleurs il est prévu de produire un guide de l’enseignant, d’organiser des programmes de formation d’enseignants continue et de base dans les facultés des sciences de l’éducation. Et les autorités ? Il s’agit d’un projet issu des sociétés civiles, il s’agit d’une tentative d’ONG d’opposer un point de vue différent à celui des politiques d’éducation nationales. Par contre, aucun des Ministères de l’éducation n’a soutenu le projet : « En Israël, le projet n’a reçu aucun soutien officiel et est de fait en opposition avec le point de vue global du ministère de l’éducation. Afin d’éviter des obstacles officiels, le projet a fait profil bas. (…) Beaucoup d’organisations non gouvernementales ont toutefois exprimé leur vif intérêt pour le projet et ont accueilli favorablement l’approche proposée. Des institutions éducatives, des formateurs d’enseignants et des chercheurs à travers tout le pays ont salué la double approche narrative et demandé à pouvoir utiliser ce matériel» 13 . (..…). « En Palestine, 11 idem p.17 p. 17 Idem p.18 12 Idem 13 10 il n’y a eu aucune réaction officielle et les participants palestiniens au projet ont préféré ne pas faire de publicité autour de leur expérience jusqu’à ce qu’elle soit terminée». PRIME est une ONG qui a une grande expérience de ce travail de dialogue ; celui-ci fonctionne alternativement en rencontres uni-nationales et en rencontres bi-nationales. L’animation professionnelle de ces rencontres est la condition pour pouvoir mener un tel projet Ainsi, « en dépit de ces obstacles et difficultés, le projet va de l’avant et les participants ont l’énergie et la détermination de poursuivre leur travail et d’améliorer le matériel produit. (…). Nous croyons que dans une situation de conflit, lorsque les systèmes scolaires nationaux sont incapables de parvenir à la moindre réconciliation, il est de notre devoir, en tant que citoyens de nos pays, d’utiliser notre savoir professionnel pour transformer une atmosphère de guerre en une atmosphère de réconciliation et de reconnaissance mutuelle» 14 . Conclusion Il s’agit ici d’une perspective pédagogique qui s’inscrit dans l’Education à la Paix, à la fois sur le terrain du conflit lui-même et en dehors de ce terrain, auprès de tiers. L’éducation pour la paix de la part de tiers demande, selon Johan Galtung, d'affirmer de l’empathie pour les deux côtés. Prendre en compte cette diversité de perspective s’inscrit exactement dans cet objectif. L’éducation à la paix cherche à œuvrer pour un changement de perception de soi et des autres. Dans les contextes de conflits inextricables, elle vise plus précisément, selon Gavriel Salomon à «changer la façon de percevoir l’Autre, et à changer ses propres convictions au sujet de l’Autre et de Soi-même» 15 . Cette perspective peut être déclinée en quatre grands volets : Ö Reconnaître « leur » récit, considérer comme légitime le narrative, la vision collective de l’Autre. Ö Examiner de façon critique notre propre contribution au conflit. Ö Favoriser l’empathie pour la souffrance et l’expérience vécue par les Autres (du point de vue cognitif et du point de vue émotionnel). Ö Réduire la violence et s’engager dans des activités non-violentes. Ces quatre volets ouvrent, ici, en Europe également, une perspective pour aborder des conflits, y compris la participation de notre propre société dans ces conflits. Idem p.19 Salomon, Gavriel & Nevo, Baruch (Eds). (2002), Peace education: the concept, principles, and practices around the world. Mahwah, N.J.: Lawrence Erlbaum Associates. 14 15 11 Reconnaître l'histoire de l'autre, condition d'une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens (entretien paru dans Télérama n° 2872 - 27 janvier 2005) Proche-Orient Idith Zertal est historienne et essayiste israélienne, auteure notamment de plusieurs études sur la Shoah. Elias Sanbar est historien palestinien, exilé à Paris, directeur de la Revue d'études palestiniennes. On voulait juste les entendre ensemble, ces deux historiens qui tous deux ont étudié les identités nationales de leur peuple. Certains trouveront que ces opposants s'accordent trop : Elias Sanbar, le Palestinien exilé à Paris, fut un proche d'Arafat, chargé des négociations sur le statut des réfugiés dans feu le processus d'Oslo ; Idith Zertal, l'Israélienne, fille de pionniers kibboutznik émigrés en Palestine avant la création de l'Etat, milite depuis toujours à gauche, contre l'occupation des Territoires et pour une vision critique du sionisme. Mais pourquoi, tandis qu'un très frêle espoir de renouveau palpite en Israël et en Palestine depuis la mort d'Arafat, ne pas laisser parler aussi ceux qui connaissent les voies de la conciliation ? Télérama : Vos deux identités nationales se sont-elles forgées en réaction l'une à l'autre ? Elias Sanbar : Dès le départ de notre histoire commune, deux formes de conscience nationale se développent. C'est pourquoi la formule d'Amos Oz « aidez-nous à divorcer » est fausse : nous ne pouvons pas divorcer puisqu'il n'y a pas eu de mariage ! Bien sûr, ces deux identités ne sont pas étanches, parce qu'on est toujours modelé par celui à qui l'on s'oppose, et surtout parce qu'elles évoluent sur le même terrain. La composante géographique est fondamentale dans ces deux histoires : le rapport à la terre, la définition de soi par rapport à l'espace, et à l'autre présent dans le même espace. Idith Zertal : Pour Israël, la préoccupation nationale, au sens de l'Etat-nation, est une histoire récente, mais l'idée nationale est une affaire plus ancienne. Le sionisme qui précède Israël vient d'Europe et s'est inspiré des nationalismes du XIXe siècle. Le sionisme politique de Herzl est né en réaction à l'antisémitisme. Il est donc né d'une haine, ce qui a lourdement marqué la conscience sioniste. Plus tard, l'identité israélienne en hérite, et cette angoisse de la disparition, qui se nourrit aussi de la Shoah, est un trait central du nationalisme israélien. Elias Sanbar : Une peur souvent instrumentalisée... Idith Zertal : Bien sûr ! Rien n'est plus facile à instrumentaliser que la peur ! L'angoisse collective n'est jamais que le produit de la manipulation des élites. Il n'empêche : cette peur explique beaucoup de choses, même si elle ne justifie pas tout. Télérama : Le territoire est central dans la formation des identités nationales. L'histoire ne l'est-elle pas tout autant ? Elias Sanbar : C'est pourquoi je trouve plus riche une vision géographique qu'une vision historique. Le croisement sur ce territoire des figures juives et palestiniennes oblige à concevoir du nouveau. Par exemple, les Palestiniens sont conduits, pour des raisons vitales, à opérer une distinction entre leur patrie et leur Etat. Il s'agit pour eux d'arriver à concevoir qu'un Etat puisse ne pas couvrir la patrie entière. Car, s'il était installé sur tout le territoire que les Palestiniens pensent être leur patrie - et qui l'est légitimement -, alors, il faudrait la disparition de l'autre occupant dans un bain de sang. Et inversement pour les Israéliens. Idith Zertal : Le nationalisme israélien n'a pas été conçu pour le dialogue et la réciprocité. Au contraire, il se construit face au « vide », comme une force civilisatrice, rédemptrice, 12 messianique même, religieuse tout en étant laïque. Une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », on se souvient de cette phrase... Il faut souligner que même envers les Juifs de la diaspora, le sionisme pionnier est caractérisé par cet aveuglement. Elias Sanbar : Effectivement, l'idée sioniste n'est pas religieuse, mais elle fonctionne comme une religion, fondée sur l'origine communautaire. On a beaucoup glosé sur cette fusion entre l'identité religieuse et communautaire dans le judaïsme, mais, à mon avis, elle est antérieure à la figure sioniste. Nous avons tous vécu ce débat interminable de la « question juive » : y a-t-il ou non un « peuple juif » ? Idith Zertal : Et nous vous avons renvoyé la question pendant très longtemps en prétendant que « le peuple palestinien, ça n'existe pas » !... Télérama : Vous êtes donc deux peuples pour qui n'est jamais tranchée la question de l'existence... Elias Sanbar : Car c'est une fausse question ! Existe-t-il un seul peuple dont l'existence serait restée immuable sur des millénaires ? Sûrement pas ! Il y a du délire à vouloir se trouver des légitimités antédiluviennes, et les Palestiniens ont eu tort de répliquer au sionisme sur son terrain dans une course aux origines. Télérama : Pourquoi la Shoah n'est-elle devenue l'événement fondateur dans la conscience israélienne que dans les années 60, c'est-à-dire quinze ans après la création de l'Etat ? Idith Zertal : En 1948, la Shoah - mais aussi ses survivants - « sert » d'arme politique très efficace, surtout auprès de la communauté internationale. Mais, une fois que l'Etat est reconnu, ce chapitre est immédiatement occulté. Une nation ne se construit pas avec des victimes mais avec des soldats héroïques, pionniers et révolutionnaires. Ce mépris de la faiblesse se portera aussi sur la victime palestinienne. De ce point de vue, on pourrait dire que les « Palestiniens de 48 » déplacés, qui ont dû quitter leurs maisons mais sont restés en Israël, sans avoir le droit de rentrer chez eux, sont appelés les « absentsprésents », et les rescapés de la Shoah venus en Israël sont, dans la première décennie de l'Etat, des « présents-absents ». La victime est utile quand on a besoin d'elle, mais, ensuite, elle est priée de rester abstraite, transparente ! Quinze ans plus tard, au contraire, il a été nécessaire de restaurer la Shoah comme justification absolue. Hannah Arendt a, la première, vu combien le procès d'Eichmann à Jérusalem en 1961 pouvait servir la cause israélienne. Ce procès, en même temps qu'il a permis, heureusement, à la mémoire refoulée de la Shoah de s'exprimer, a servi à Ben Gourion pour ranimer l'unité nationale. Et la guerre des Six-Jours, en 1967, sera ensuite présentée comme celle de la survie d'Israël face à l'ennemi arabe acharné, comme les nazis, à sa perte. Comment la volonté de réparer la catastrophe juive a-t-elle conduit à une autre tragédie, aux dépens d'acteurs qui n'y avaient aucune responsabilité ? C'est l'énormité de la Shoah qui a rendu la communauté internationale ainsi que les Israéliens aveugles au sort des habitants de la Palestine. La tragédie palestinienne a dû passer des décennies avant d'être visible, non seulement des Israéliens - qui ont encore beaucoup à faire pour en reconnaître toute l'ampleur -, mais aussi des autres pays et en particulier des Etats européens. Télérama : Israël et la Palestine sont-ils condamnés à la concurrence des victimes ? Elias Sanbar : Non, là, il faut se garder des comparaisons. On ne peut pas dire, comme on l'entend trop souvent, « comment les victimes de Hitler ont-elles pu faire aux autres ce qu'on leur a fait ? ». Non, les Israéliens n'ont pas fait aux Palestiniens ce que les nazis ont fait aux Juifs ! Et cela n'enlève rien aux souffrances des uns et des autres. Oui, il y a eu des massacres de Palestiniens, mais sur ceux qui refusaient d'abandonner leurs maisons ou pour 13 faire un exemple. Il y a d'un côté le projet nazi d'annihilation totale, de l'autre le projet sioniste de faire le vide dans ce lieu ! Ce n'est pas la même chose. Télérama : Mais ces parallèles sont couramment maniés par les idéologues de part et d'autre. Hitler est soit Arafat, soit Sharon... comme s'il fallait à tout prix que Hitler soit pour quelque chose dans cette histoire. Idith Zertal : C'est une scandaleuse dévalorisation de la Shoah ! On brouille les faits et la signification de l'histoire. Je suis heureuse qu'ici ce soit Elias Sanbar, le Palestinien, qui le rappelle. Je ne saurais mieux dire. Elias Sanbar : Les victimes posent un problème éthique pour leurs descendants. Quand on est fils ou petit-fils de victime, de quoi hérite-t-on ? J'ai toujours pensé que seule la victime a des droits, ses descendants n'héritent que de devoirs. Contrairement à ce que beaucoup d'entre eux s'imaginent, un descendant de victime est obligé d'être davantage dans l'humain. Il hérite d'une vigilance éthique. C'est tout. Il n'a aucun droit particulier ni pour lui-même ni au nom de ses ancêtres. Idith Zertal : Bien sûr ! C'est pourquoi je suis convaincue qu'Israël, qui se définit comme l'héritier de la Shoah, aurait dû développer une autre politique à l'égard des Palestiniens. Mais je ne suis pas sûre qu'on aurait pu éviter la tragédie de 1948. Les Juifs ont employé la force contre ceux qui étaient là. Pour cette génération, celle de mon père, qui a fait la guerre de 48 après avoir été combattant volontaire au sein de la brigade juive contre les nazis, ces deux combats allaient ensemble, et effectivement quelque chose les liait. Ce fut terrible pour les Palestiniens, mais je ne crois pas qu'il ait jamais existé de naissance nationale heureuse. Télérama : En tant qu'historiens, avez-vous dû vous battre contre les mythes ? Idith Zertal : Je pense que pour vous, Elias, la tâche est plus facile, parce que vous êtes un pionnier de l'historiographie palestinienne. Moi, je fais partie de la troisième génération historiographique sioniste. La première était celle des « prêtres » du nationalisme sioniste. C'est la génération des années 20 et 30, qui a bâti le fondement de la justification sioniste, c'est-à-dire de l'exclusivité juive dans le pays, du droit au retour des Juifs de la diaspora. La deuxième génération a prêché pour l'histoire officielle de 1948, celle de l'imposition héroïque de l'Etat d'Israël contre l'hostilité arabe. Puis vient celle des « nouveaux historiens », qui commencent à se poser des questions, d'abord sur la vérité de 1948, puis sur la Shoah et son rôle dans la construction de la conscience juive et israélienne. Là, le travail doit attaquer de front les mythes nationaux, toujours profondément intériorisés. Elias Sanbar : Pour moi, le problème fondamental n'était pas tant la rupture avec les récits historiques précédents que la violence intime à laquelle oblige au bout du compte la démarche de l'historien. Quand je mets au jour toute l'injustice qui a été faite aux Palestiniens, que j'en accumule les preuves, je devrais conclure : il n'est pas question ni d'oublier, ni de faire la paix, ni de transiger avec la justice. Il faut cette violence intime pour dire : voilà tout ce qui s'est passé, et le fait qu'on puisse être clair sur ces événements, au lieu d'être la base du rejet, peut devenir l'appel à la réconciliation... mais pas sur des malentendus. Idith Zertal : Ce que dit Elias est très important : on ne peut pas refaire l'histoire, on ne peut pas gommer l'Holocauste et on ne peut pas non plus ignorer ce que la génération de mes parents - qui étaient de bonnes gens, je vous assure ! - a fait aux Palestiniens. Pour construire la paix, il faut qu'Israël assume la responsabilité de ce qui s'est passé en 1948. 14 Télérama : Que changent la mort d'Arafat et l'élection de Mahmoud Abbas ? Elias Sanbar : Pour les Palestiniens, il s'agit vraiment d'un changement des temps : on passe de la période des grandes figures historiques à celle de l'édification des institutions. Il n'y a plus de figure emblématique. Arafat, quelles que soient ses erreurs, restera l'homme qui a « ramené » son peuple de l'absence ; plus personne ne dit que les Palestiniens n'existent pas, et ce n'était pas une mince affaire. La question maintenant est de savoir si le gouvernement israélien va laisser cette nouvelle période se développer ou s'il va continuer à chercher ce que la presse israélienne a appelé, quand Arafat est mort, « l'indispensable ennemi de Sharon ». Idith Zertal : Je suis moi aussi convaincue que la balle est aujourd'hui dans notre camp. On a souvent dit chez nous de Yasser Arafat : « Où est la décision "ben gourionnienne" d'Arafat », c'est-à-dire une position digne d'un grand chef d'Etat, comme celle qu'a prise Ben Gourion en acceptant le plan de partage de 1947. Or, la décision ben gourionnienne, Arafat, à mon avis, l'a prise en 1988 lors du Conseil national palestinien réuni à Alger, où il a reconnu l'Etat d'Israël, la validité de la ligne verte, c'est-à-dire de la frontière de 1967. De la part des Palestiniens, c'était un renoncement incroyable, dont Israël n'a jamais officiellement reconnu la valeur ni même l'existence. Aujourd'hui, c'est à notre tour de prendre la décision ben gourionnienne qui s'impose, en évacuant les Territoires, en démembrant les colonies, et toutes les colonies, et en revenant chez nous, aux frontières de 1967, ce qui est clairement en notre faveur. Arafat a été, dans les dernières années, le bouc émissaire facile pour dédouaner le gouvernement israélien de ne rien céder. Je crains malheureusement que le même processus ne se répète avec Mahmoud Abbas. Télérama : Vos sociétés respectives sont-elles malades ? Elias Sanbar : Au contraire, c'est un miracle qu'elles ne le soient pas davantage. Du côté palestinien, je suis toujours frappé par l'extraordinaire vitalité, le goût de la vie - preuve en est le taux de participation des Palestiniens aux élections et la modération de leur choix. Idith Zertal : En Israël aussi, il y a une énergie vitale très forte. C'est un pays jeune qui peut encore se délivrer de sa dramatique culture de la mort. Mais, de toute façon, c'est vous qui gagnerez. Un occupant ne peut gagner qu'en cessant de l'être. Elias Sanbar : Au point où en sont les choses, et compte tenu de l'imbrication désormais inextricable des géographies et des peuples, je ne vois pas l'un l'emporter sans l'autre. On ne peut réussir qu'ensemble. Et c'est aussi ensemble qu'on peut aller au désastre ! Catherine Portevin Télérama n° 2872 - 27 janvier 2005 15 « Le Manifeste » mène un combat en faveur de la paix » Par Frédéric Richard., à paraître in Magazine « Ecole », Genève mars 2006 Cette Association œuvre pour une paix juste et durable au Proche-Orient, à travers le dialogue. Elle s’adresse, notamment, aux élèves pour favoriser une meilleure compréhension des relations israélo-palestiniennes. « Ceux qui vivent les événements ne peuvent prendre l’initiative des rencontres. Par contre, ceux qui observent de loin la scène sanglante peuvent être des initiants pour toutes les parties au conflit, même de manière officieuse 1 .» Ces rencontres, que Kadoura Farès appelle de ses vœux, les membres de l’Association « Le Manifeste » les organisent depuis 2002. Pour favoriser la justice et la paix au Proche-Orient, pour contribuer à une meilleure compréhension de l’autre, d’un conflit qui divise bien plus qu’une région. Née à l’initiative de Suisses et résidents suisses, d’origines juive et arabe, l’Association « Le Manifeste » a vu le jour au printemps 2002 alors que la violence déchirait le Proche-Orient. A Genève, des hommes et des femmes se sont réunis pour adopter une position commune. Qui condamne toute forme de violence – d’origine israélienne ou arabe –, qui prône la création d’un Etat palestinien souverain aux côtés d’un Etat israélien aux frontières sûres et reconnues par ses voisins, qui milite pour un règlement politique du conflit. Rapidement, ils seront plus de 1000 à signer un texte appelé « Le Manifeste ». Fruit de ce travail inlassable pour la paix, une conférence entre parlementaires israéliens et palestiniens est organisée par cette Association, en collaboration avec l’Union Interparlementaire, en juillet 2003 à Genève. Un message d’espoir significatif des actions qu’elle mène. Une manifestation silencieuse, sur le pont du Mont-Blanc, avait rassemblé plus de 2000 personnes en 2002. Un concert réunissant des musiciens palestiniens et israéliens, sous la baguette de Daniel Barenboïm, a eu lieu en 2004 au Victoria Hall. Toujours à son initiative, toujours avec le même objectif. A la rencontre des élèves Des élèves du Collège Claparède se sont aussi interrogés sur la question israélopalestinienne. A la demande de la direction de cet établissement, deux membres de l’Association « Le Manifeste » ont participé en 2002 à un débat pour témoigner qu’il peut y avoir une « approche autre que conflictuelle de cette guerre, que la peur de l’autre peut amplifier la haine », se souvient Alain Bittar, l’un de ses coprésidents avec Gilad Ben Nun. Les différentes sensibilités des parties au conflit y étaient représentées. Kadoura Farès, ministre de l’autorité palestinienne, in « Le Manifeste », p. 74, éditions Labor et Fidès, 2005, Genève. 1 16 C’est cette expérience que cette Association souhaiterait renouveler pour faire bénéficier les élèves de ses connaissances, de ses réseaux et ses documents (films, etc.). Parce que « les adultes peuvent dire beaucoup de choses devant des enfants sans toujours mesurer la portée de leurs propos. Et les jeunes sont de véritables “caisses d’amplification” », affirme Alain Bittar, qui souhaite dépasser certains clichés. « Le Manifeste » organisera, du 6 au 10 avril 2006 au Théâtre de la Comédie, une série d’événements sur ce thème, dont une rencontre avec l’Association « Le cercle des parents endeuillés ». Des mères et des pères israéliens et palestiniens témoigneront de leur souffrance – mais aussi de la reconnaissance de la souffrance de l’autre – après avoir perdu un proche lors de ce conflit. Car le dialogue est indispensable pour pardonner et construire la paix. « Je me suis aperçu qu’avec l’ennemi le dialogue, l’écoute et l’expression de notre position pouvaient donner des résultats », écrit Kadoura Farès 2 . L’Association « Le Manifeste » en est plus que jamais convaincue. 2 in Le Manifeste, op. cit. p. 73. 17 PRIX TSR LITTERATURE ADOS LES ADOLESCENTS D’ICI LISENT LES VOIX DE JERUSALEM ET DE GAZA Cassant les idées reçues, « Sang d’Encre », rendez-vous littéraire de la TSR, va à la rencontre des adolescents pour partager avec eux le goût de la lecture ! Le prix TSR littérature Ados vise à stimuler la capacité et le désir de lecture des adolescents grâce à la mise sur pieds d’un atelier » littérature et télévision » mis en place dans sept classes de Suisse Romande. 10 livres publiés en 2005 (éditions ciblant les adolescents) ont été sélectionnés et distribués aux élèves, un tournage avec les ados et par les ados les raconteront ! Ces romans sont ancrés sur les réalités d’aujourd’hui, mais parmi eux figurent aussi des romans d’aventure ou des romans d’héroïque fantaisie ! Parmi les livres d’actualité, notre choix recoupe le thème développé aujourd’hui par Le Manifeste (Mouvement pour une paix juste et durable au Proche-Orient) à la Comédie de Genève. Il nous semblait important, au-delà des images, de s’arrêter le temps d’un livre sur le conflit qui fait aussi partie, par le biais des médias, du quotidien de nos adolescents. Nous avons ainsi sélectionné : « UNE BOUTEILLE DANS LA MER DE GAZA » de Valérie Zenatti (L’école des loisirs) Voici ce que Valérie Zanetti dit à propos de son livre : « Je connais des Israéliens. Je connais des Palestiniens. Je connais leurs paysages, la lumière de leur soleil, le sable qui devient boue aux premières pluies. Et aussi les odeurs de leur terre, de leur mer, de leurs armes. Lorsqu’on donne en France des nouvelles de « làbas », je vois les lieux et les visages, je sais précisément quelles vies viennent d’être brisées, je vois bien plus que ce que les caméras montrent, j’entends bien plus que ce que les radios disent, et j’ai un peu plus mal que d’autres aussi, peut-être. Ce soir du 9 septembre 2003, une bombe humaine a explosé au Café Hillel, ce café branché où j’avais souvent eu de jolies discussions avec une amie de Jérusalem. Le lendemain, la presse se faisait écho du « drame à l’intérieur du drame » : la mort d’une jeune fille de 19 ans et de son père, médecin urgentiste connu de tous. La jeune fille était jolie, souriante, et elle avait souhaité avoir une tendre discussion avec son père à la veille de son mariage. Il n’existe pas de hiérarchie entre les victimes, bien sûr, mais lorsque la mort frappe la jeunesse et la joie, l’effroi est souvent plus grand. Alors je me suis mise à écrire. Je me souviens avoir pensé au tout début : « la littérature est le lieu de tous les possibles. « Ils » vont se rencontrer sur le papier, au moins. » J’ai été Tal. J’ai été Naïm. J’ai été cette fille de Jérusalem et ce garçon de Gaza. J’ai mené ce face à face qui semble improbable mais qui l’est moins qu’on l’imagine. Ce livre est une fiction. Pour l’instant…. » Valérie Zenatti 18 Précisions biographiques : Valérie Zenatti est née en 1970 à Nice. A treize ans, elle est partie vivre en Israël avec ses parents, dans le désert du Néguev. A dix-huit ans, elle a fait son service militaire, comme tous les garçons et les filles là-bas. Cette expérience a inspiré un livre, "Quand j'étais soldate"(2002), couronné par plusieurs prix et traduit dans différentes langues. De retour en France, elle a été successivement fille au pair, vendeuse, journaliste et professeur d'hébreu. Aujourd'hui, elle vit à Paris où elle partage son temps entre la traduction de l’œuvre d'Aharon Appelfeld (Prix Médicis étranger 2004) et l'écriture de livres pour petits, moyens, grands-petits et moyens-grands (bref, pour tous ceux qui ont entre six et dix-huit ans ou qui se souviennent avoir eu entre six et dix-huit ans). En 2006, elle publie son premier roman pour adultes, "En retard pour la guerre" aux éditions de l'Olivier. LECTURE POUR ADOLESCENTS – BIBLIOGRAPHIE COMPLEMENTAIRE Elargissant sa sélection , l’équipe de Sang d’Encre et son comité de lecture proposent d’autres titres, susceptibles de sensibiliser les adolescents à la situation au Proche-Orient CARMI, Daniella. Les Gitans partent toujours de nuit. Paris : Gallimard, 2003. 218 p. (Scripto) CARMI, Daniella. Samir et Jonathan. Paris : Hachette, 2002. 219 p. (Le livre de poche. Jeunesse. Mon bel oranger ; 777) CLINTON, Cathryn. La colombe de Gaza. Toulouse : Milan, 2005. 237 p. COHEN, Dalya. Ouri et Saami. Paris : Hachette, 1992. 158 p. (Le livre de poche. Jeunesse ; 385) HASSAN, Yaël. Tant que la terre pleurera... Tournai : Casterman, 2004. 133 p. (Romans ; 242. Junior. Comme la vie) MASSENOT, Véronique. Soliman le pacifique : journal d'un enfant dans l'Intifada. Paris : Hachette, 2003. 155 p. (Le livre de poche. Jeunesse ; 959. Histoires de vies) SHA'BAN, Mervet Akram. Si tu veux être mon amie. Paris : Gallimard, 1992. 125 p. (Page blanche) ZENATTI, Valérie. Quand j’étais soldate. Paris : Ecole des loisirs, 2002. 258 p. (Médium) 19 Bibliographie BABECOFF Rachel, BITTAR Alain, DUFRESNE Philippe (ss la dir.) Le Manifeste. Avec 52 photographies de Jean Mohr. Labor et Fides, Genève 2005. COLLECTIF PRIME. Histoire de l’autre. avec une préface de Pierre Vidal-Naquet. Liana Levi, Paris, 2004, ECKMANN, Monique. Identités en conflit, dialogue des mémoires. Enjeux identitaires des rencontres intergroupes. Préface de Charles Rojzman. Ed. ies, Genève, 2004. ENDERLIN, Charles. Le rêve brisé. Histoire de l’échec du processus de paix au Proche Orient de 1995 à 2002. Fayard, Paris 2002. GUELPA Béatrice, WADIMOFF, Nicolas. Les coulisses de [l’accord]. Histoire intime d’un plan de paix né à Genève. Labor et Fides, Genève 2005. GUGGENHEIM SHBETA, Evi, SHBETA, Eyas. Le Mariage de la Paix : Au cœur du conflit, une Juive et un Palestinien dans le village de la tolérance. Michel Lafon, Paris 2004. KLEIN, Claude. Israël, Etat en quête d’identité. Casterman, Guinti (XXe siècle), 1999. LAURENCE, Henri. La question de Palestine (I et II). Fayard, Paris 2002. LEMA, Luis. Couvrir le désastre. Un regard sur l'Intifada. Labor et Fides, Genève 2003. NAVEH, Eyal. « Quelle est ton histoire ? Découvrir le récit historique de l’autre dans un manuel israélo-palestinien », in Le cartable de Clio, numéro 5, 2005, éd. LEP, Lausanne, pp. 11-19, traduction Cathy Day. SANBAR, Elias. Les Palestiniens dans le siècle. Gaillmard Découvertes, Paris 2003. 20 Le Temps 13 mai 2005