Espaces verts, parcs et jardins, espaces urbains non programmés
Transcription
Espaces verts, parcs et jardins, espaces urbains non programmés
Espaces verts, parcs et jardins, espaces urbains non programmés : comment travailler avec les théâtres itinérants ? Rencontre du 23 août 2013 au Parc Royal de Bruxelles qui s'est déroulée dans le cadre du festival Théâtres Nomades, organisée par le CITI – Centre International des Théâtres Itinérants appuyé par la Compagnie des Nouveaux Disparus et l'Asbl Culture & Démocratie 1 Participants : Sarah Bahja, Compagnie Les Nouveaux Disparus et chargée d'organisation de cette rencontre avec le CITI ; Laetitia Boulle, Compagnie Alter-Nez ; Christelle Brüll, comédienne, coordinatrice de Culture & Démocratie ; Audrey Burette, étudiante et attachée de presse dans une agence notamment pour les festivals Villeneuve en Scène et Chalon dans la Rue ; Pierre de Galzain, modérateur, directeur artistique de la Compagnie LesGensDe ; Pierrot des Roulottes, comédien, Compagnie Le Rideau Attelé ; Guillaume Douady, comédien clown, Compagnie Alter-Nez ; France Everard, comédienne plasticienne, Compagnie Arts Nomades, présidente du CITI ; Raphaël Faure, directeur artistique de la Compagnie Théâtre des Chemins et vice-président du CITI ; Laetisia Franck, architecte et chargée de mission pour la Maison de la rénovation urbaine ; Sonia Frioux, étudiante en Arts du spectacle à l’Université de Rennes ; Iota Gaganas, étudiante de master en arts du spectacle à finalité dramaturgie et mise en scène ; Frédérique Gueutier, chargée de mission pour le CITI, chargée de diffusion pour les compagnies Le Rideau Attelé et Arts Nomades ; Karine Lalieux, échevine de la Culture de la Ville de Bruxelles ; Michel-Jean Laveaud, sociologue praticien chercheur en sciences sociales - chef de projet interrégional « RELIANCE 2010-2020 » - animateur de l’OUCIPO 1; Chantal Laveaud, retraitée, association Arcure ; Hélène Malgouyard, étudiante en master Métiers de la Culture (Université de Lille) ; Yvan Markoff, chômeur ou « objecteur économique » ; Benoît Moritz, architecte diplômé ISACF-La Cambre (1995), urbaniste UPC Barcelone (1996), enseignant faculté d’architecture de l’ULB / La Cambre-Horta ; Toma Muteba Luntumbue, artiste et enseignant « Espace urbain », à la Cambre, Bruxelles ; Fabien Résimont, responsable de la cellule «Animation en espace public» de la Ville de Bruxelles ; Jamal Youssfi, directeur artistique de la Compagnie Les Nouveaux Disparus. 1 L'OUCIPO : L’OUvroir de CItoyennetés Potentielles - http://www.ressources-solidaires.org/L-OUvroir-de- CItoyennetes 2 Sommaire Introduction..............................................................................................................................4 Pourquoi investir les espaces verts en organisant des événements culturels ?...............5 Missions et actions du CITI....................................................................................................5 Les différentes manières d’envisager l’aménagement des espaces publics.....................6 Compagnies itinérantes dans les parcs et jardins : laboratoires de bien-être ?.............14 Les arts itinérants et la notion de participation.................................................................16 Friches et espaces non déterminés : enjeux et politiques liés à leur exploitation.........19 Initiatives dans les espaces « libres » : récupération politique ?.....................................22 Archéologie des espaces verts et rôle des théâtres itinérants..........................................23 Pratiques et expériences d’itinérance..................................................................................26 Le rapport au temps et l’importance de l’éphémère.........................................................27 Théâtres itinérants dans l’espace public : intégration/adaptation...................................28 Occupation et privatisation de l’espace public..................................................................31 Atelier : appel à projet fictif et recherche en groupes de travail......................................34 Bibliographie...........................................................................................................................38 Liens internet..........................................................................................................................38 En images................................................................................................................................40 3 Introduction Cette rencontre autour des théâtres itinérants se situe dans une série de rendez-vous portés par le CITI depuis 2011, qui ont lieu en France et en Belgique, et qui portent à chaque fois une thématique spécifique qui traverse l'actualité des arts itinérants. En août 2012, une rencontre s'est organisée dans le Parc Royal de Bruxelles, à l'occasion du festival Théâtres Nomades porté par Les Nouveaux Disparus, membre du CITI, dont le thème « L'itinérance et la foranité - Théâtres itinérants et nouveaux territoires urbains »2 a amené les participants à évoquer les questions de l'itinérance dans la ville, notamment à travers la question de la place des chapiteaux ou encore celle du campement en milieu urbain. Pour poursuivre ces échanges en nous appuyant une nouvelle fois sur le travail du festival Théâtres Nomades, et sa particularité de se dérouler dans un Parc classé situé en plein cœur de la ville de Bruxelles, cette journée s'attachera à défricher la question des ouvertures de ces espaces verts et espaces « non programmés » à l'accueil d'événements culturels et notamment par l'accueil de compagnies itinérantes, structures particulièrement adaptées pour investir au mieux ces espaces privilégiés. 2 Synthèse de la rencontre disponible sur le site du CITI : http://www.citinerant.eu/pages/Rencontres_des_Theatres_Itinerants-8074327.html 4 Pourquoi investir les espaces verts en organisant des événements culturels ? Karine Lalieux : Organiser des événements culturels dans des lieux publics permet de rassembler d'abord des publics habitués à passer la porte d'un théâtre, d'un musée… mais aussi un public de passage, un public qui n'ose pas passer ces portes parce qu'il se sent intimidé ou estime que ce n'est pas pour lui. Il peut y avoir de multiples freins à l'appropriation des activités proposées : le prix, l’éloignement géographique… Le fait que le festival Théâtres Nomades se déroule dehors facilite les choses. Dans un espace public, on peut abattre toutes les barrières – barrières culturelles, philosophiques, économiques, sociales – parce que les gens se promènent tout simplement, et il n'y a plus lieu de se sentir mal à l'aise. Certes, il y a des parcs classés, mais ce ne sont pas pour autant des lieux « réservés » : de nombreux parcs ont été investis à Bruxelles, notamment près de l’Atomium avec le Brossella Folk & Jazz Festival. Il y a une commission du patrimoine qui impose des conditions, mais il y a un respect des deux côtés. Ceux qui envahissent ces espaces – de manière positive – les respectent en même temps qu’ils les font vivre. Un lieu classé qui n'est pas vécu, que les gens ne s'approprient pas, ce n'est pas intéressant. Dans un autre registre, je pense à l’espace du canal, qui était un lieu de tension, de délinquance et de désespérance. On l'a investi avec l’événement Bruxelles-les-Bains, par des activités culturelles, de loisirs, de sports et de repos. Ce lieu brasse aujourd'hui tous les publics et est tout à fait respecté. Missions et actions du CITI France Everard : Le CITI (Centre International pour les Théâtres Itinérants) regroupe des troupes itinérantes. Ce qui nous rassemble est bien la pratique et la philosophie de l’itinérance, et non le type de discipline : il y a des compagnies de théâtre, de marionnettes, de danse, des conteurs, des plasticiens… Le CITI se donne aujourd'hui 5 une mission importante : celle de nourrir le centre de ressources gérés par HorsLesMurs (Centre de Ressources national des arts du cirque et des arts de la rue – France), en lien avec l'itinérance. HorsLesMurs est actuellement en train de numériser tous les documents, et le site de ressources en ligne www.rueetcirque.fr couvrira notamment la thématique de l'itinérance. Le CITI a également une feuille de route avec le SCC (Syndicat du Cirque de Création) autour d’un important projet d'inventaire des lieux accueillant des compagnies itinérantes : www.espaces-chapiteaux.fr Nous avons d'autre part une veille technique, assurée par Hervé Vincent, directeur technique et membre du CITI, qui se propose d'aider les compagnies en répondant à leurs questions techniques, juridiques, de sécurité. Les différentes manières d’envisager l’aménagement des espaces publics Espaces ségrégateurs vs espaces intégrateurs de complexités Benoît Moritz : La question de comment envisager l’aménagement des espaces publics traverse aussi celles des occupations provisoires, temporaires, car bien que récurrente, elle n'est pas réellement prise en compte dans les aménagements de ville au sens large. À Munich, il existe un champ au cœur de la ville, voué à accueillir chapiteaux, fêtes, kermesses. À Bruxelles, il n'y a pas réellement ce type d'espaces. Il y a des espaces qui, au fil du temps, ont pris cette fonction mais les projets d'urbanisation peuvent la mettent en péril – comme dans le cas de Tour & Taxi3. La question des espaces dédiés n'est pas très souvent posée. Le sociologue espagnol Manuel Castells propose une classification des espaces publics en deux types : les espaces dédiés aux flux et les espaces situés. 3 « Tour et Taxis (en néerlandais : Thurn en Taxis) est un ancien et vaste site industriel bruxellois. Composé d'entrepôts et de bureaux entourant une gare sous un hall énorme, le site a été désaffecté pour être ensuite restauré pour devenir un magnifique lieu de grandes manifestations culturelles. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Tour_et_Taxis 6 Les flux correspondent à la mobilité, aux déplacements, aux échanges ; les espaces situés peuvent être décrits en négatif des espaces de flux – échanges statiques, situés dans un espace, non liés à un mouvement, par exemple places et espaces verts. C'est dans le cadre de cette deuxième catégorie que notre discussion se tient : nous partons donc de cette idée que l'itinérance pose question dans les espaces situés. Nous pouvons considérer deux types d'espaces : les espaces ségrégateurs, c'est-àdire qui empêchent les usages, et les espaces intégrateurs de complexité. Ces deux tendances expriment bien les tensions extrêmes que l'on peut retrouver dans la manière de concevoir des espaces publics. Espaces ségrégateurs d'usages à Bruxelles : Oscar Newman est un architecte dans les milieux de la prévention et de la sécurité en ville. Il a écrit un livre en 1972, « Defensible Space », dans lequel il suggère que l'on peut contrôler l’utilisation d’un espace à partir de son aménagement, de son design, à partir de cinq principes : 1) L’assignation d’un espace urbain à un certain type de population avec des outils liés à la régulation de l’occupation du sol. Par exemple, dans le quartier européen, le principe d’assignation du sol empêche de construire autre chose que des bureaux place Jean Rey. Conséquence : cet espace public est déserté en-dehors des heures de travail. Assignation de l'espace urbain / régulation de l'occupation du sol Place Jean Rey, quartier européen à Bruxelles 7 2) La subdivision des espaces avec des éléments : des mobiliers urbains, des arbres, etc., qui empêchent l’espace public d’être rassembleur. Place Jean Rey, des fontaines sont intégrées sur l’ensemble du sol et mises en marche de façon systématique au moment des sommets européens pour empêcher les manifestations. La territorialisation de l’espace urbain : subdivision en zones marquant et signifiant le territoire Place Jean Rey, quartier européen à Bruxelles 3) Le contrôle des espaces publics par leurs occupants. Si l'on prend le quartier européen, vous avez des caméras partout. Les espaces publics contrôlés par leurs occupants, quartier européen à Bruxelles 8 4) L’incorporation des espaces publics dans des complexes bâtis. Par exemple la dalle du Parlement européen. C'est un espace public où peu de gens se rendent de par son aménagement mais aussi car son revêtement (dalles en grès) ne permet pas une surcharge. La question du revêtement est une question essentielle. Espace public incorporé dans le bâti : la dalle du Parlement Européen à Bruxelles 5) L’adoption d’éléments de protection dans l'architecture des bâtiments. Dans le quartier européen il y a par exemple des douves, principe médiéval de mise à distance. Principe architectural de mise à distance : les douves, quartier européen, Bruxelles 9 Espaces intégrateurs de complexités à Bruxelles : Ces espaces publics s’inscrivent en négatif des cinq principes de Newman précédemment exposés. Voici les contre-principes visant à rendre les espaces publics plus flexibles : 1) Un espace non déterminé au niveau de la programmation (cela se traduit notamment dans l’aménagement du sol) 2) L’absence de subdivision physique en zones marquant et signifiant des territoires. 3) Le contrôle de l'espace public par les usagers eux-mêmes (et non exclusivement les riverains), agissant à travers leurs pratiques. 4) L’autonomie de l’espace public, qui doit être détaché de son contexte, ou bien rattaché à toutes les parties du contexte. 5) L’articulation de l’espace public avec les fonctions urbaines situées autour. Illustration à partir de deux exemples La place de la Monnaie (conçue par Benoît Moritz), à 1000 Bruxelles : Ce projet a cherché à intégrer les cinq principes des espaces intégrateurs de complexités. L’intention était que ce projet soit signifiant au niveau de l'architecture par rapport à son contexte, et laisse en même temps des ouvertures pour un maximum d'usages et de pratiques. Place de la Monnaie, Bruxelles Place de la Monnaie, Bruxelles 10 La place de la Monnaie et le théâtre ont été construits dans le cadre du lotissement d'un couvent fin XVIIIe siècle. Elle est alors aménagée de manière très minérale. Cette place avait déjà de nombreuses fonctions : distribution des bâtiments au pourtour et point multimodal (on pouvait y prendre des calèches, circuler à pied, etc.). Années 1920 - Place de la Monnaie, Bruxelles Dans son évolution, elle est progressivement envahie par la voiture. Donc la fonction multimodale a évolué vers une fonction d'intermodalité à partir des moyens de communication de l'époque : omnibus et voiture-taxi. Années 1950 - Place de la Monnaie, Bruxelles Cette fonction de parking va perdurer : dans les années 1950, la place est entièrement occupée par la voiture. La réaction assez caractéristique des années 1970 est intéressante : le piétonnier a été créé pour sortir la voiture de l’aménagement de l’espace public. Et de manière 11 concomitante, une série d'opérations se traduisant par une sur-occupation de l'espace public par une série d'éléments, d'objets (trémies de parking souterrain, grilles de ventilation, encadrement par des bacs à plantes couvrant des installations techniques souterraines) qui complexifient l’utilisation de la place. Cet aménagement typique des années 1970 rend toute forme d'activités sur la place extrêmement compliquée. Le projet travaillé récemment pour cette place est relativement simple : l'idée est de remettre des événements au cœur de la ville. Le problème à résoudre était principalement celui de l'occupation du sol avec des éléments qui empêchaient de s'y installer. Une autre difficulté était le système de grilles de ventilation qui éjectaient de l'air vicié. Le projet a voulu retrouver la grande surface horizontale et l'étendre, dégager l'espace. Une sorte de retour à la case départ, mais en tenant compte des contraintes liées à son histoire – dont le parking sous-terrain. La question du revêtement est plus complexe. Par exemple, les compagnies itinérantes doivent pouvoir s'installer, rouler, disposer d'un sol, etc. C'est une question non négligeable car on a de plus en plus tendance à utiliser des matériaux très solides à la base et ne nécessitant que très peu de gestion, mais qui sont par contre très peu flexibles ou malléables. Accueil d'événements sur la Place de la Monnaie, Bruxelles Accueil d'événements sur la Place de la Monnaie, Bruxelles 12 La place Flagey, à 1050 Ixelles : Images d'archive Place Flagey, Bruxelles Jusqu'au milieu du XXe siècle, les gens pouvaient marcher au milieu de la rue. Le trottoir n'était pas un endroit pour le piéton mais un espace de mise à distance par rapport à la façade, une zone de recul. Il a été imposé comme un espace réservé au piéton quand le code de la route a stipulé que la voirie était uniquement occupée par des véhicules carrossables. La place Flagey a été réaménagée comme un grand espace ouvert. Les critiques qui ont été faites sont un peu les mêmes que celles qui ont été émises pour la place de la Monnaie, à savoir que c'est une grande place minérale, peu aménagée. Les gens aiment que ce soit occupé. Mais finalement, on peut y faire beaucoup de choses différentes : événements sportifs, concerts, accueil de chapiteaux. Accueil d'événements sur la Place Flagey réaménagée, Bruxelles 13 Compagnies itinérantes dans les parcs et jardins : laboratoires de bien-être ? Raphaël Faure : Par espaces verts, nous entendons notamment les parcs et jardins, mais également les espaces délaissés, les espaces en devenir, les espaces en friche. Le Théâtre des Chemins se produit particulièrement sur les sentiers, dans des projets culturels avec des associations de randonneurs en alliant la pratique de la marche et le spectacle vivant. Par ailleurs, depuis plusieurs années nous nous produisons dans les parcs de ville (Parc de la Villette, Parc floral à Orléans), mais aussi dans des jardins (jardins de châteaux, jardins associatifs dans les quartiers, jardins partagés). De plus en plus de parcs et jardins organisent des événements et accueillent une programmation de spectacle vivant. C'est peut-être une tendance due au fait que les problématiques environnementales sont au cœur des réflexions et des pratiques culturelles. Dans cette perspective, la programmation culturelle au sein des parcs et jardins développe des projets où se mêlent à la fois thèmes environnementaux, dispositifs participatifs, exigence artistique, ateliers. Dans ce contexte, travailler avec des compagnies itinérantes est donc intéressant car elles entretiennent un autre rapport au temps : étant là sur plusieurs jours, elles peuvent accueillir des groupes, des scolaires, etc. En quoi les théâtres itinérants contribuent à ce que les parcs et jardins dans les villes deviennent des laboratoires du bien-être ? Le bien-être, le bonheur, la qualité de vie sont des notions abordées régulièrement lors de colloques, de projets, d'articles. Par « laboratoire » on entend expérimentation. Dans le théâtre itinérant et dans le spectacle vivant, nous sommes en permanence en train de rechercher et d'expérimenter sur le plan artistique et aussi dans le rapport aux populations, à l'espace public, à l'institution, de même que dans le rapport au temps. Les théâtres itinérants programmés dans les parcs et les jardins sont en quelque sorte en expérimentation car les obstacles sont nombreux. La plupart du temps, ces lieux ne sont pas faits pour accueillir des spectateurs, en tout cas pas en grand nombre. Ils ne sont dans la plupart des cas pas ouverts le soir, et l’espace dégagé n’est pas 14 toujours suffisant pour accueillir chapiteaux, camion-scènes, etc. D’où l'importance du revêtement du sol. D'autre part, ce ne sont pas des lieux encore bien identifiés par le public comme pouvant accueillir des spectacles. Se rajoute dans le théâtre itinérant cette contrainte de durée dans le temps. Les compagnies itinérantes viennent avec leur espace de diffusion, mais aussi avec leur espace de vie mobile : roulottes, camions, caravanes. Le bien-être est une notion subjective, personnelle, mais nous pouvons tomber d'accord sur le fait que le bien-être, c'est être bien avec soi, bien avec les autres, et que cela est possible dans un espace où l'on se sent bien. Les parcs et les jardins sont des lieux où l'on se sent peut-être mieux qu'ailleurs, des lieux de pacification, de flânerie, de ressourcement, de brassages, de rencontres. Tout cela est précieux pour le travail des artistes car cela induit une meilleure écoute que celle de la rue ou de la place publique. Très souvent, les compagnies itinérantes se retrouvent en périphérie de la ville, sur les parkings souvent proches des voies rapides, ce qui implique des interférences sonores non négligeables. Dans les parcs et jardins, l’écoute est différente et permet des formes plus intimistes, sans sonorisation. On peut alors s'écarter de certaines formes de théâtre de rue et de leur tendance à la surenchère. La réflexion remonte donc jusqu’au processus de création, aux pratiques artistiques, aux infrastructures et au contenu même des créations. Tout cela nous permet d'investir l'espace public en favorisant des rapports sensibles entre les publics. Pour aller plus loin, parlons des rapports entre l'espèce humaine et son environnement : il est intéressant de faire un parallèle entre le spectacle vivant et l'aspect vivant d'un parc ou d'un jardin. Comment dans notre processus de création, nous essayons d'installer d'autres rapports qui font davantage appel aux sens qu'à la réflexion ou à la projection. Cette écoute privilégiée et ces rapports sensibles permettent de favoriser les échanges avec les spectateurs, notamment avant et après le spectacle. L'avant et l'après spectacle sont pour les compagnies itinérantes aussi importants que le spectacle lui-même. Le montage, l'arrivée parfois plusieurs jours en amont des premières représentations, les passants qui suivent toute l'évolution de l'installation : c'est un spectacle avant le spectacle. Et dans un parc ou un jardin, ces temps de rencontre de l'avant et après spectacles sont réellement possibles, ce qui n'est pas toujours évident en périphérie des villes ou sur des parkings. L'enjeu est de trouver comment entrer en osmose dans un parc ou un jardin. S'intégrer au mieux dans ces espaces, en les respectant, et en même temps être vus ! Nous venons avec des installations éphémères, et parce qu'elles sont éphémères, elles 15 créent l'événement. Les traces que l'on doit laisser, ce sont des souvenirs de moments partagés et de rêves, certainement pas des ornières. Comment réserver, au sein de ces espaces, des lieux prêts à accueillir des « graines », des espaces hospitaliers pour tout ce que l'on va semer ? Comment faire pour que la végétation ait toute sa place mais que la présence humaine soit possible, même de façon éphémère ? Les arts itinérants et la notion de participation Toma Muteba Luntumbue : Le théâtre itinérant est différent des pratiques d'espace de plasticiens notamment sur la notion de spectacle. Dans le cas des théâtres itinérants, il y a un public qui paye et qui assiste au spectacle. Vous mettez aussi en place un mode de communication qui relève d'une forme d'industrie du spectacle : boniment, etc. Or, dans une proposition d'intervention plastique, adhère qui veut. Le hasard joue beaucoup. On peut très bien faire une proposition sans que l'interaction n'ait lieu. Il n'y a pas obligation d'avoir un « spectateur », par contre on doit produire une trace d'un geste. Sur la notion de participation, je souhaiterais parler d'une pratique qui se fait beaucoup aux États-Unis, au Canada ou encore au Brésil : « l’art communautaire »4 ou community based art. Les artistes participant à ce type de projets travaillent dans une logique d’engagement social par rapport à certains groupes d’usagers de la ville. Dans la culture américaine, quand on parle de communauté, on ne parle pas forcément de communauté culturelle : cela peut désigner les habitants d’une même zone, d'un quartier, d’un bloc, ou encore des gens qui fréquentent le même club de sport. C'est une notion beaucoup plus souple. Alors que chez nous, la notion de communautarisme est perçue comme extrêmement antidémocratique et négative, dans les cultures anglo-saxonnes, la communauté est un espace où l'on défend ses intérêts, où l'on se définit en tant que citoyen appartenant à la ville. Beaucoup de communautés se sentent exclues de la culture parce qu'elles habitent un quartier particulier, parce que leur propre expression culturelle n'est pas acceptée. 4 « De façon générale, les arts communautaires désignent un processus de création mettant en jeu un artiste professionnel en activité et une communauté. Autrement dit, c'est une méthode de création artistique collective à laquelle participent des artistes professionnels et des groupes communautaires autodéterminés. Son importance réside autant dans la démarche elle-même que dans le produit artistique qui en résulte. » CONSEIL DES ARTS DE L'ONTARIO, Manuel des arts communautaires... une connexion de plus, [En ligne], 1988, http://www.arts.on.ca/Asset813.aspx?method=1 (page consultée le 22/08/14) 16 L'artiste a aussi cette fonction de décloisonner. Il se doit de faire des propositions artistiques qui fassent sens pour ces publics, avec une règle : tout ce qui est produit doit se faire en co-création avec le public. D'autre part, la cogestion est obligatoire et la destination de ce qui est produit doit elle aussi être décidée avec le public. La notion d'engagement aussi est intéressante dans la pratique de théâtre itinérant, dans le sens où l’obligation de rencontrer un public divers et de ne pas se montrer discriminant implique un respect total de la culture de l'autre. Laetitia Boulle : Y a-t-il une différence entre la Belgique et la France quant à cette notion de participation ? En Belgique, l'éducation permanente est beaucoup plus présente que son équivalent – l'éducation populaire – en France. On a l'impression qu'en France, il y a en quelque sorte une mode des créations partagées, mais avec un manque cruel de reconnaissance. Les compagnies de théâtre itinérant bénéficient-elles d'une reconnaissance du secteur culturel qui « validerait » les subventions perçues pour leur travail artistique ? En France, ces compagnies (qui incarnent des démarches de co-création) souffrent de ne pas être appuyées par le secteur culturel – elles le sont essentiellement par le service d’aide au territoire, etc. Toma Muteba Luntumbue : En Belgique, beaucoup d'institutions et de pratiques sont calquées sur la France. Les années 1980 ont été marquées par un tournant avec l'arrivée des socialistes qui a modifié beaucoup de choses en Belgique comme en France. Pour induire une décentralisation de la culture, on a créé des missions locales, des centres chorégraphiques – autant de structures qui n'existaient pas auparavant. Mais le profil de la Belgique est très différent puisque c’est un État fédéral, avec un financement de la culture très inégal entre la partie nord et la partie sud du pays. France Everard : Avec la Compagnie Arts Nomades, lorsque l'on mène des projets dits « participatifs », ceux-ci rentrent assez rarement dans l'enveloppe destinée à la culture : on va plutôt chercher l'argent dans des projets d'accompagnement locaux, 17 dans un échevinat sur l’égalité des chances, etc. Cependant, dans notre dernier dossier de demande d'aide à la création, nous avons parlé de « population » et non plus de « public ». Et le projet a été soutenu par la commission culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ceci est très récent, donc peut-être une tendance estelle en train de se dessiner ? Yvan Markoff : Il faudrait définir ce que l’on qualifie de « participatif », car selon que ce sont des artistes ou des citoyens qui s'approprient ce terme, il me semble que l'on n'aborde pas exactement la question sous le même angle. France Everard : C'est effectivement un grand débat en ce moment. On peut mener des projets artistiques au départ d'une collecte. Mais est-ce que ce travail est participatif ? Il y a quinze jours, nous étions à Chalon dans la Rue et lors d’une rencontre professionnelle, plusieurs projets ont été présentés comme « participatifs ». Tous étaient centrés sur des collectes, elles-mêmes mises en scène par les artistes dans un second temps. Dans ces cas de figure, selon moi, il ne s’agit pas vraiment de projets participatifs : un projet artistique participatif doit demander une implication, une commande, une demande auprès des participants, qui implique que les habitants fassent vraiment partie du processus de création. Michel-Jean Laveaud : J’entrevois un certain nombre de questions liées : Quelle est la place de la coopération entre générations ? La formation tout au long de la vie a-t-elle fait surface en Belgique ? Et la troisième question est liée aux usages d'internet : quand on passe des groupes de paroles aux ateliers d'écriture puis à l'écriture collaborative et participative, on se doit de réfléchir à la question du processus de création et à celle de l'évaluation participative et formative qui l’accompagne. Cette dernière permet vraiment une évaluation qualitative avec tous ceux qui ont contribué à l'ensemble du processus. En France, cela n'existe pas dans l'évaluation des politiques publiques. 18 Toma Muteba Luntumbue Au Canada, cette évaluation participative est une exigence lorsque l'on participe à des projets fédéraux. Au Brésil, avec le gouvernement du président Lula, une charte a été élaborée pour les projets subventionnés, dans laquelle nous retrouvons une évaluation de l'action menée qui fait partie du processus d'approche des publics. Ce qui signifie que les projets peuvent aussi s'arrêter en plein milieu parce qu'ils ne fonctionnent pas, parce que le public le décide. Le processus de décision est réellement pris ensemble. L'artiste abandonne le pouvoir sur le projet. Lorsque nous avons un statut institutionnalisé de l'artiste, nous sommes dans un face-à-face entre l'artiste et l'élu, et le public est alors une sorte de fiction. France Everard : Une démarche est en cours par rapport à toutes ces questions du participatif : une journée va être organisée le 19 novembre par le Parc naturel transfrontalier du Hainaut, où plusieurs projets participatifs transfrontaliers ont été menés. Cette journée de réflexion5 s'appuiera sur les expériences menées, et s'interrogera sur la définition du participatif ainsi que l'élaboration d'une charte pour mener de tels projets. Friches et espaces non déterminés : enjeux et politiques liés à leur exploitation Raphaël Faure : À côté des parcs et jardins, il y a aussi les espaces délaissés, en friche, en devenir : ce que Gilles Clément appelle « le Tiers-Paysage »6 . Des friches abandonnées depuis longtemps deviennent de fait des espaces verts. Il y a notamment à Paris une ancienne voie ferrée qui fait le tour de la ville, abandonnée depuis soixante ans, avec des arbres qui ont maintenant quarante ans. Elle fait sept 5 Informations sur http://www.pnr-scarpe-escaut.fr/ ou sur http://www.plainesdelescaut.be/ 6 Gilles CLEMENT, Manifeste du Tiers-Paysage, [En ligne], 2004, http://www.gillesclement.com/fichiers/_tierspaypublications_92045_manifeste_du_tiers_paysage.pdf (page consultée le 22/08/14) 19 mètres de large et plusieurs dizaines de kilomètres. Ils sont en train de transformer certaines portions en espace public : c’est vraiment un espace en transition. En tant que compagnie itinérante, nous pouvons travailler sur ce type de terrains, quand bien même dans quelques mois ou quelques années, ils sont voués à devenir autre chose. Nous sommes de passage, nous avons les structures, nous avons une force de proposition pour nous adapter. Petite Ceinture, ancienne ligne de chemin de fer, Paris Benoît Moritz : Pour poursuivre sur l'enjeu des friches et des espaces non déterminés. Je ne sais pas ce qu'il en est pour la France, mais en Belgique nous connaissons une croissance démographique très importante depuis de nombreuses années. À Bruxelles par exemple, on attend 150 000 habitants en plus d'ici 2020, c'est-à-dire une croissance de population de plus de 10 % sur un laps de temps très court. Cela a un impact sur la question des friches et sur la manière dont on peut occuper les espaces publics : plus d'habitants signifie plus de besoins en équipements, plus de logements, et les friches ont tendance à disparaître de la ville. De plus en plus, on doit négocier sa place en ville et la façon d'investir l'espace public. D'autre part, il existe une forte pression pour transformer en logements les nombreux immeubles industriels de la ville d’où l'industrie est partie – une pression qui impacte les activités économiques artisanales. L'élément démographique est très important, il ne faut pas le sous-estimer. 20 Laetitia Boulle : Au cours des treize années d’expérience de la Compagnie Alter-Nez à Grenoble, nous avons pu observer le glissement d'un interlocuteur à l'autre. Au départ, notre interlocuteur était la ville, mais quand nous avons commencé à les gêner, c’est la société de travaux publics propriétaire des terrains durant le temps des travaux et dont le directeur était passionné de culture qui est devenue notre interlocuteur privilégié. Il nous a ouvert les portes de toutes les friches. Cette société s'est complètement substituée au pouvoir public, ce qui nous a par ailleurs mis en porte-àfaux avec la ville. Finalement, dans ce cas-ci, la mairie de Grenoble avait moins conscience de l'intérêt d'ouvrir ces espaces en friche qui étaient à découvrir. C'est plutôt la société d'économie mixte qui a vu l'intérêt d'ouvrir ces espaces de vie en devenir pour que les gens se les approprient. Toma Muteba Luntumbue : On parle toujours de l'impuissance du politique par rapport à l'évolution de la ville. Et une ville n'est pas une autre. Il y a des cultures urbaines très différentes ; quand on va aux Pays-Bas, que l'on voit toutes les nouvelles villes qui existent avec leurs solutions très locales et très intelligentes, et que l'on revient à Bruxelles, on a l'impression que la friche est partout, que c'est une ville extrêmement dégradée, comme si personne n'était responsable de rien. Avec l'atelier d'art urbain, nous avions mené une réflexion sur les actes d'incivilité à Bruxelles, et la saleté dans laquelle la ville se trouve de plus en plus. J'ai vu le centreville se modifier, la place de la Bourse devenir un non-lieu. Dans cette réflexion, quelqu'un a dit : « Ce qu'il y a d'avantageux à Bruxelles, c'est que les pouvoirs publics ne s'en occupent pas, cela serait pire s'ils s'en occupaient. » C'était une remarque très choquante, qui nous est longtemps restée en tête. Elle rejoint un ensemble de réflexions qui peuvent être agaçantes, qui véhiculent une sorte d'image de marque visant à faire penser que les choses sont ainsi car nous voulons être une ville humaine et non une ville musée. Je n'ai pas envie de baigner dans un paysage de « bisounours » en disant que les friches sont la solution. Nous devons problématiser davantage cette notion de friches, cette notion d'espaces non dédiés ou dédiés. J'observe une institutionnalisation des pratiques, qui les fige et les pérennise, mais dans le mauvais sens du terme. S'installe une sorte de routine. Les zones non 21 investies, les espaces en friches sont en effet extrêmement abordés par l'institutionnel qui pense que c'est l'avenir de la culture. Il y a beaucoup de centres culturels qui utilisent des lieux désaffectés depuis les années 1980. Tout ça a démarré un peu après l'action de Jack Lang7 qui s'est répandue dans toute l'Europe. Il me semble en fait que c'est une culture un peu « démago », et ces espaces alternatifs sont une sorte de mythe qui habite un certain milieu, une sorte d'illusion qu'il faudrait peut-être questionner. Pour moi, l'important en tant qu’artiste plasticien, c'est de participer à une réinvention, car la ville se ré-invente malgré nous et tout le temps. Les usagers de la ville sont nombreux, et nous sommes tous dans une multi-appartenance, la ville ne nous sollicite pas tous de la même manière. Initiatives dans les espaces « libres » : récupération politique ? Toma Muteba Luntumbue : Nous sommes dans une société où tout est institutionnalisé, et a priori ces espaces dits « libres » sont aussi investis par les pouvoirs publics. Parmi eux, on retrouve l'élu discret, qui se met au service de la gestion de la ville, qui se place comme serviteur du bien public, et puis l'élu qui se sert des outils publics. Malheureusement, dans beaucoup de métiers de la culture, on est le relais d'un élu qui se soucie surtout de pérenniser un pouvoir, et il y a un danger de clientélisme. En effet, si on obtient l’accès à une place, on va essayer de la garder l'année suivante et entrer dans un rapport de concurrence avec les autres occupants potentiels de l’espace. Or pour respecter la démocratie, c'est important de conserver une mobilité. Mais c'est le danger du lien au spectacle et à l'usage que certains élus font de la culture. Quand je travaillais en tant qu’agent de développement culturel pour un échevin communal, nous avons mis en place un projet à Cureghem, autour de la place Lemmens, quartier qui était extrêmement problématique à l'époque. Il s’agissait d’offrir une culture de qualité à des gens qui n'avaient pas accès à la « grande 7 Jack Lang a été ministre de la Culture et de la Communication, en France, de 1981 à 1986 et de 1988 à 1993. 22 culture ». Nous travaillions avec différentes associations, les écoles de devoir, les AMO8. Et nous avons proposé l’initiative « Les enfants sont dans la rue » : des portraits d’enfants peints d’une manière hyperréalistes étaient accrochés aux façades des maisons. Les enfants pouvaient être reconnus, se reconnaître, il y avait une interaction avec la présence de l'enfant dans la ville. J'ai alors appelé l’équipe d’une émission qui présentait les initiatives locales, associatives, mais on m’a aussitôt expliqué que je n'avais pas le droit d’avoir un contact direct avec la presse : l'échevin seul avait ce monopole. On voit bien là l'enjeu : s'approprier des initiatives locales en manière de publicité pour l'élu en poste. Vous devez écrire « à l'initiative de l'échevin » pour un projet que vous avez créé, avec vos partenaires. Il me semble que c'est un dévoiement du service public. Archéologie des espaces verts et rôle des théâtres itinérants Michel-Jean Laveaud : Je voudrais citer un ouvrage de Véronique Nahoum-Grappe : Balades Politiques, aux éditions Les Prairies ordinaires. C'est une phénoménologiste, émule d'Edgar Morin 9. Le livre se passe aux États-Unis et Véronique Nahoum-Grappe rend la posture des savoirs informels : « certaines choses viennent du peuple, avec les mots du peuple ». Peut-être que les politiques mériteraient d'être lus avec les mots du peuple et pas uniquement avec ceux des personnes affirmant faire la politique. On est dans le bottom up : des initiatives qui naissent, qui existent et qui généralement sont un peu méprisées car on est relativement soumis à la servitude volontaire, à l'obéissance. La présentation que je vais faire usera de mots qui vont essayer de susciter des images, de présenter des objets. Elle renverra à des contes, à des légendes. Le premier objet est la forêt. Elle se décline par les espaces verts et les jardins. On traverse le végétal, on y rencontre peut-être l'animal et parmi les animaux, sûrement des humains. Si l'on s'intéresse à la lecture et à l'archéologie du paysage, on s'aperçoit que ce lieu très ancien qu'est le Parc Royal de Bruxelles a une mémoire 8 Aide en Milieu Ouvert, l'AMO est un service qui apporte une aide aux jeunes dans leur milieu habituel de vie (famille, école,...) 9 Edgar Morin est un sociologue et philosophe français. 23 extraordinaire. Sont donc présents cette mémoire et une forme de vie, avec au centre le théâtre itinérant. À quoi peut servir le théâtre itinérant dans cet espace-là et dans d'autres espaces verts, non programmés ? Avant qu’on ne soit là, il y avait de la vie. Est-ce que nos interventions amènent plus de vie, ou un autre regard sur celle-ci ? Selon ce processus de réflexion, je prends l’exemple du parc Royal : j'observe qu'il est associé à une forêt, anciennement une forêt de chasse. Je fais le parallèle avec un autre parc qui existe à Cognac, où est né François Ier, sur les rives de la Charente. Sa famille possédait un grand territoire de chasse qui est encore aujourd'hui un territoire forestier, devenu un jardin public. L’histoire du parc Royal de Bruxelles est similaire : on a eu une forêt de chasse, et il reste un parc. Cela a quelque chose à voir avec l'histoire des modes de gouvernements de ce territoire avant que l’État belge n'existe. En France, on a coupé la tête du roi, la révolution n'a pas été une fête. En 1793 avec la Terreur, les révolutionnaires français sont venus tout casser ici, dans ce parc en Belgique. Le parc de Versailles est lui aussi le signe de la puissance gouvernante. D'ailleurs, Louis XIV y a bien eu un jardin potager dont les tomates et les pommes de terre n'étaient pas des plantes endémiques originaires de l'Europe… J’en profite pour faire le lien entre la biodiversité et la diversité culturelle, dans le même vivant. Après avoir parlé du végétal, je vais parler des animaux de la forêt. Le renard a une habitude pour se débarrasser des parasites : il prend dans sa gueule une touffe de foin, entre dans l'eau progressivement. Tous les parasites cavalent sur son dos se mettent dans la paille. Quand il lâche la paille, il se débarrasse des parasites. Quand on s’intéresse aux espaces vert, à la culture, et à la propreté, on a en tête les notions du vivre ensemble. Aller dans des territoires de relégation a à voir avec les parasites et avec mon histoire de renard : dans la ville on fait le ménage, et disons que l'on on se rapproche parfois des hygiénistes, de l'eugénisme même. La ville devient de plus en plus pure, plus homogène... Le théâtre itinérant pose la question de la façon d'intervenir dans des espaces où l'on n'est pas accueilli spontanément, les espaces qui ne sont pas forcément organisés pour. Le théâtre itinérant se situe dans une posture de passeur entre les résidents bourgeois de la ville et les autres. Dans les histoires de sécurité urbaine, de travail sur la banlieue et sur les territoires du péri-urbain, dans une réflexion du côté de la santé publique et des hygiénistes, si la ville de Bruxelles vous attribue une subvention, je 24 ne crois pas me tromper quand je dis qu'elle a compris que vous pouviez servir à quelque chose à ce niveau-là. Il reste à inventer comment. Je voudrais évoquer l’exemple du Jardin du Luxembourg à Paris : il n'y a jamais eu là-bas d’événement comme celui qui nous rassemble aujourd’hui. Quand on veut y représenter la vie, on installe de superbes photos couleur grand format, qui vous disent comment est le monde. Je vous renvoie à l'ouvrage de Guy Debord, La Société du spectacle10, qui se traduit ici par les photos. Dieu merci, aujourd’hui nous nous situons dans la société du spectacle vivant, en 3D. On a permis que le CITI et les compagnies présentes occupent le parc Royal de façon ludique, ce qui est éminemment utile. Avoir un centre de ressource itinérant et être en réseau est important : un réseau de formation réciproque, de création collective et d'échange de savoirs. Je me réfère à l'ouvrage de Michel Serres11, Le Tiers-instruit : « je ne suis pas dans une posture instituée mais ce que je dis est important aussi ». Pour faire progresser l'humanité, on a besoin de celui qui dit « je ne sais pas ». Je vais terminer par l’histoire de Joseph Jacotot : professeur originaire de Dijon, il vient enseigner à Louvain, au XVII e siècle. Il n'est pas néerlandophone et a recours à un traducteur. C'est de lui qu'est né le concept du maître ignorant. Il embarque les élèves dans la découverte du savoir et de la compréhension d'un objet qu'il ne maîtrise pas. Il est simplement le médiateur. Et c'est ça, la posture du théâtre itinérant. Être dans l'accueil et la réception de l'autre. Yvan Markoff : La fin de l'intervention de Michel-Jean m'interpelle beaucoup, plus particulièrement son optimisme à propos de l'émergence d’une décentralisation de la culture, de l'initiative, de la reprise en mains. Il existe effectivement une créativité inouïe, particulièrement dans le domaine de la technique. Je m'intéresse aux fablabs12 et 10 Guy DEBORD, La société du spectacle (1967), [En ligne], Paris: Les Éditions Gallimard, 1992, Texte de la 3e édition, 1992, http://classiques.uqac.ca/contemporains/debord_guy/societe_du_spectacle/societe_du_spectacle.pdf (page consultée le 25/08/2014) 11 Michel SERRES, Le tiers-instruit, Gallimard, 2004 12 http://fr.wikipedia.org/wiki/Fab_lab : « Un fab lab (contraction de l'anglais fabrication laboratory, « laboratoire de fabrication ») est un lieu ouvert au public où il est mis à sa disposition toutes sortes d'outils, notamment des machines-outils pilotées par ordinateur, pour la conception et la réalisation d'objets. » 25 hackerspaces13, ateliers partagés où les gens bidouillent de l'informatique et de l'électronique, et surtout s'échangent des savoirs. Pratiques et expériences d’itinérance Jean Guillon : En Avignon dans les années 1980, avant l'existence du Off, j'avais une structure extrêmement légère : un tapis et une bâche en velours. Je m'asseyais par terre et les gens autour de moi. Ainsi, les adultes et les enfants sont de la même taille. Les plus grands restaient debout et cela formait un espace clos. C'était le strict minimum d'implantation. Jamal Youssfi : Pour la compagnie Les Nouveaux Disparus, l'itinérance est un outil. La compagnie travaillait auparavant dans les théâtres, mais elle s'est vite rendu compte que le théâtre a beau vouloir retrouver la mixité et la multiculturalité dans son public, l’objectif reste très difficile à atteindre. Certains publics ne franchissent pas certaines barrières. La pratique de l'itinérance est donc partie de ce constat. Nous avons débuté par une création en plein cœur de la ville, que nous avons jouée dans un chapiteau installé devant le théâtre. Le public entre plus facilement sous un chapiteau. Nous utilisons cet outil de manière urbaine, c'est-à-dire dans les villes, dans les cités de logements, dans les quartiers avec un taux de pauvreté très élevé. Une fois dans l'année, on s'installe dans le Parc Royal de Bruxelles et on essaie d'inviter tout ce monde que l'on côtoie durant l'année et qui se mixe aux publics plus habitués à « pratiquer la culture ». Pour revenir à la question du revêtement du sol, nous avons été parrainés et soutenus par la Compagnie des Baladins du Miroir : le premier conseil de Gaspar Leclère, était de choisir des chapiteaux qui puissent s’accrocher à des camions, car c'est devenu quasiment impossible de planter des pinces. Ce sont alors les camions qui servent de lest, ce qui est moins coûteux, ou bien des cubes d'eau (mais c'est plus contraignant). Il existe aussi des places publiques (comme la place Flagey) où des 13 http://fr.wikipedia.org/wiki/Hacklab : « Un hackerspace [...] est un lieu où des gens avec un intérêt commun (souvent autour de l'informatique, de la technologie, des sciences, des arts...) peuvent se rencontrer et collaborer. » 26 anneaux ont été prévus et intégrés dans l’aménagement à destination des chapiteaux (quoique d’un seul type). L’outil forain, l’itinérance, est un outil magnifique de décentralisation et de démocratisation de la culture, qui peut être utilisé par toutes les disciplines de même que pour les débats publics. Le rapport au temps et l’importance de l’éphémère Pierrot des Roulottes : Le Rideau Attelé n'a pas beaucoup pratiqué dans les parcs mais pour le théâtre que nous transportons – une yourte –, nous avons remarqué que sur une pelouse, le rond fait par le théâtre disparaît en a peu près le même temps que nous sommes restés sur place. C'est-à-dire que si on a investi l'endroit pendant dix jours, dix jours plus tard le rond a disparu. Et j'aime photographier ce rond lorsque l'on s'en va. Les gens qui nous ont accueilli ont un souvenir qui s'efface très progressivement. D'autre part, le côté éphémère du théâtre itinérant, qui s'arrête dans un endroit non dédié, provoque une opportunité que les gens alentours se doivent de saisir immédiatement : dans quelques jours ce sera trop tard, et on ne sait pas du tout quand va passer le prochain. Il faut donc absolument saisir cette chance. Tandis que dans un endroit dédié où il y a en permanence des spectacles, on repousse toujours à demain. Il faut conserver l'éphémère, pour ne pas passer à l'effet mémère ! France Everard : Pour les théâtres itinérants, le rapport au temps est très important : il permet la rencontre lors des passages, promenades des gens. Nous sommes les nouveaux voisins, les gens doivent pouvoir traverser ce nouveau lieu de vie. C'est cela qui permet véritablement ce rapport à l'infusion de territoire dont on a beaucoup parlée : comment les compagnies itinérantes peuvent laisser une traces aussi légère soit-elle ? Et dans un même temps, comment peuvent-elles partir avec quelque chose de l’endroit où elles sont restées ? Les codes ne sont pas les mêmes lorsque l'artiste est en rue ou dans un parc. 27 Guillaume Douady : La Compagnie Alter-Nez a deux expériences : une expérience rurale et une expérience urbaine. En milieu urbain, on s'implante pour organiser des événements et pas seulement pour jouer nos propres spectacles. On reste souvent un minimum de 15 jours, et jusqu'à 2 mois et demi non-stop. Je pense notamment à deux friches industrielles à Grenoble dont une ancienne caserne (la caserne de Bonne). C'est devenu aujourd'hui un quartier « bobo » avec des installations qui rendent impossible l'éphémère. Il y a des cours d'eau, une petite colline, des jeux d'enfants, des petits blocs comme Benoît Moritz le décrivait tout à l'heure. C'était une immense place et c'est devenu un espace fragmenté. Même les pelouses sont entourées de palissades. La seconde friche que nous avons investie était celle de Bouchayer-Viallet, où nous avons fait un événement sur deux mois et demi qui avait accueilli notamment un carrefour CITI à l'époque des Convergences 14. Aujourd’hui, le quartier est en train de devenir un espace mêlant bureaux et habitations. Toma Muteba Lutumbue : En tant qu'artistes, on doit s'adresser au pouvoir public, au pouvoir politique qui parfois émet des appels à projets. Par exemple, au sein d'un contrat de quartier dans lequel il peut y avoir des architectes, des urbanistes, toute une série d'experts, on fait souvent et de plus en plus appel à des artistes pour amener une dimension sensible, une touche humaine à des aménagements qui peuvent être très rationnels. Au sein de l'Atelier des Arts urbains, nous encourageons nos étudiants à répondre à ces appels à projets et à les gagner. Théâtres itinérants dans l’espace public : intégration/adaptation Jamal Youssfi : Ce festival Théâtres Nomades dans le parc Royal a posé beaucoup de questions pratico-techniques : il faut un permis d'urbanisme, la question est soulevée dans les 14 En mars 2006, une quarantaine de compagnies itinérantes partent sur les routes, seules ou regroupées, pour 6 mois de tournée qui s’achèveront par les « 4ème Rencontres Professionnelles des Théâtres Itinérants » organisées sur la Presqu'île de Crozon (Finistère, France) en septembre 2006. 28 conseils communaux, etc. L'image compte aussi beaucoup : j'ai interdit aux personnes de mon équipe de mettre du linge à sécher en extérieur par exemple. En ville, c'est une image qui dérange et il faut s'adapter, s'intégrer. Et la meilleure manière de s'intégrer, c'est d’éviter de déranger. Dans la même logique, nous tenons à ce que nos véhicules soient colorés, ou alors nous mettons des grillages autour que l'on cache avec des décorations. Le village intérieur n'est pas visible, le public voit des hauts chapiteaux colorés, des décorations, des guirlandes. Il ne voit pas les chaussures de techniciens en dessous de roulottes, etc. C'est aussi cela la cohabitation : faire le maximum pour que tout le monde accepte cette installation « sauvage ». Raphaël Faure : À propos de la nécessité de s'intégrer au mieux dans une ville, dans un environnement, dans une société : c'est vrai aussi en zone rurale, où il y a une peur de l'étranger, du passager, etc. Dans la Compagnie du Théâtre des Chemins, on a trouvé des stratagèmes subtils pour se faire accepter sans pour autant renoncer à ce que l’on est et à notre mode de fonctionnement. On s'est aperçu par exemple que lorsque l'on arrivait avec des bêtes, en l’occurrence des ânes, c’était une bonne première accroche. Le fait d'avoir des bêtes autour de nos camions et de notre yourte constitue un prétexte pour entamer la discussion : les habitants s'approchent plus facilement, et petit à petit on en vient à parler du spectacle. C'est en quelque sorte l'âne de Troie. Michel-Jean Laveaud : La pratique du théâtre itinérant dans l'espace public touche aussi aux questions de moralité, d'éducation, de culture. Si le CITI a droit de cité, c'est que pour le moment il n'est pas entaché d'immoralité. Mais qu’est-ce qui est moral, immoral ou amoral ? Quand vous concevez des spectacles et que vous les présentez, les choses sont droites et acceptables. Mais on a évoqué plus tôt le linge qui pend ou du risque pour les pelouses : où se situe la frontière de l’acceptable ? Qu'est-ce-que nous avons encore comme marge de manœuvre pour inventer du progrès humain dans une complexité que je viens d'essayer de décrire ? La réflexion de fond se situe dans la définition du métier ? Dans quelle économie ? Dans notre éthique ? Dans l'éthique en politique si elle existe ? Les enjeux croisés sont 29 ceux de la santé, de l'éducation, de la culture, de la sécurité, du bien-être, du bienvivre ensemble. Guillaume Douady : Pendant plusieurs années, la Compagnie Alter-Nez a investi tous les ans le parc Paul Mistral, qui entoure la mairie de Grenoble. Nous y avons régulièrement organisé des événements jusqu'à ce qu’on n’ait plus l'autorisation de s’y installer pour les mêmes raisons qui ont été évoquées tout à l'heure : le fait que nous y habitions gênait la Ville. Au départ, on nous a demandé de nous barricader complètement derrière des palissades. Puis, on a commis l’erreur d'inviter un cirque traditionnel… et ça c'est un crime de lèse-majesté : la place d’un cirque traditionnel est en périphérie, non au centre-ville. Suite à cet épisode, nous avons perdu le droit de nous installer là. Fait paradoxal, quelques années plus tard, la mairie a accepté qu'un cirque s'installe dans ce parc par ailleurs extrêmement populaire, très familial et très animé pendant les vacances scolaires. Mais – et c’est un comble pour un cirque traditionnel – les artistes du cirque n’ont pas eu le droit d'habiter sur place : ils ont dû s’installer sur l'esplanade justement prévue pour les cirques un kilomètre plus loin, aux portes de la ville. Et pour terminer l'anecdote, cette année le cirque est revenu dans le parc Paul Mistral. L’interdiction d’y habiter valait toujours mais comme l'esplanade était en travaux, ils n’avaient pas d’autre choix que de vivre autour du chapiteau. Et tout s'est très bien passé, dans la mesure où, un peu comme le racontait Jamal, ils ont tout fait pour se rendre invisibles : pour être heureux, vivons cachés ! Toma Muteba Luntumbue : Ce qui me parle beaucoup dans le théâtre itinérant, ce sont toutes les démarches très pratiques, comme par exemple l'heure d'arrivée dans la ville pour pouvoir s'installer sans problème de circulation, l'aménagement et le revêtement des sols pour pouvoir s'implanter… Cela fait partie des usages très réglementés, et quand on travaille en itinérance, on a une conscience très précise et très concrète de la ville. On n'est pas dans la poésie ou simplement dans l'imaginaire mais dans quelque chose d’extrêmement concret. 30 Fabien Résimont : La privatisation de l'espace public est une notion à laquelle la Ville de Bruxelles est sensible. La Ville de Bruxelles est très accueillante : à partir du moment où les plannings le permettent et où les conditions d'accueil sont viables, tout le monde est bienvenu pour organiser un événement sur le territoire de la ville. La chose à laquelle nous sommes très attentifs, c'est la privatisation de l'espace public, elle-même liée à deux autres notions. La première est la pression démographique : les espaces de respiration comme le parc Royal sont de plus en plus occupés, et il s'agit de les réserver au plus grand nombre. Au-delà du linge qui sèche, la question qui nous intéresse, c'est combien de temps est-ce que ce linge va sécher ? Cet endroit du parc qui appartient à tout le monde et qui n'appartient plus qu'à une population limitée sur une période donnée, est-ce un problème et de quelle ampleur ? Normalement, l'ensemble du parc doit être accessible à tous les Bruxellois, et pendant un temps déterminé, la Ville fait le choix de l’interdire à un certain public. Occupation et privatisation de l’espace public Toma Muteba Lutumbue : L'espace de la rue est non seulement privatisé, mais c'est aussi l'espace d'affrontements d'intérêts, qui sont d'autant plus importants que les villes sont reliées entre elles. On est dans une sorte de revendication du local par rapport à un écartèlement global. Il y a de plus en plus de compétition entre les villes pour acquérir les centres de décisions. Les villes présentent une certaine uniformité dans les pays industrialisés : on y retrouve globalement les mêmes procédés, les mêmes modes de gestion, les mêmes modes de contrôle. Et il est intéressant d’observer la puissance des associations de commerçants sur les questions touchant à l'espace urbain. On peut parler d’une perte de pouvoir de l’élu local : aujourd’hui, la rue a pris un intérêt particulier du point de vue commercial. On s'aperçoit que tous les centres urbains de toutes les grandes villes se transforment en une sorte d'hypermarché dont on ne voit plus la frontière. Comment l'artiste peut-il échapper à cette privatisation, cette marchandisation de l'espace public ? Comment peut-il s’approprier la ville alors que celle-ci est de plus en plus surveillée ? La question de la gestion de la ville n'est pas essentiellement 31 politique, elle est plutôt liée à des forces de lobbying, à des enjeux économiques qui rendent très complexes la gestion et la réflexion qui est alors nécessairement pluridisciplinaire. Un artiste qui a envie de faire un geste artistique dans l'espace public va devoir se frotter au politique, à cet espace commerçant qui est envahissant et dont le pouvoir est énorme, mais aussi à l'aspect multimodal de l'espace public tel qu'il est en train de se réinventer. On peut en effet modéliser la ville comme un cube avec des prises auxquelles chacun peut brancher un usage qui lui est propre. Les usagers doivent se partager la ville. Mais quelle est la place de l'artiste ? Est-ce que l'artiste est un usager comme les autres, ou bien est-ce qu'il transcende justement ces différents usages de l’espace urbain ? Comment l'imaginaire peut-il se départir de cette approche, continuer ce travail de co-création et souligner les innovations, les inventions que les habitants amènent chaque jour ? Pour l'espace urbain, ce qui nous intéresse c'est l’aspect vécu. L'espace urbain est quelque chose que nous construisons culturellement, selon notre statut, notre sexe. Des artistes ont montré qu'en étant femme, on n'utilise pas l'espace urbain de la même manière. Il y a un très beau livre du sociologue américain Mike Davis 15 : Le pire des mondes possibles. Il y parle du bidonville comme l'évolution extrême de la ville, vécue comme une sorte d’abomination, mais aussi comme le modèle de la ville de demain. Dans ce chaos apparent, en comparaison à la ville européenne issue des cités médiévales, naissent énormément d'innovations, notamment autour des solutions que l'on doit trouver pour l'approvisionnement en eau, pour la scolarisation de nos enfants, pour se soigner ou se protéger des intempéries. Il y a une forme de solidarité qui se crée dans ces espaces dont nous avons beaucoup à apprendre en tant qu’habitants des villes de sociétés industrielles ou postindustrielles. Et les théâtres itinérants, qui sont des praticiens de l’espace, rejoignent aussi ces problèmes extrêmement pratiques : comment trouver de l'eau, l'électricité, comment sécuriser son matériel… L’Atelier des Arts urbains réfléchit également à la question du public : quel est le public de l'art ? Qui est l'usager urbain ? Doit-il subir un art formaliste, consensuel ? Ou bien doit-il être confronté à un art qui le questionne, qui problématise sa présence dans la ville, qui interroge la mobilité et qui s'interroge sur les grands enjeux urbains ? Un exemple : la sculpture de Jacques Moeschal 16 installée à la porte de Namur à Bruxelles était prévue à un autre endroit, mais l'association des commerçants a fait une pression pour que cette sculpture quitte l'espace prévu et se 15 Mike DAVIS, Le pire des mondes possibles : de l'explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006 16 Jacques Moeschal était architecte et sculpteur belge 32 déplace vers le carrefour situé près de la porte de Namur, là où elle est maintenant. Il y a aussi la sculpture de Strebelle 17, avenue Louise, pour laquelle on a aménagé tout un espace qui n'existait pas – une sorte de collines – pour poser cette sculpture. Nos étudiants sont amenés à faire des contre-projets par rapport à des monuments qui nous sont imposés dans la ville. Par ces contre-propositions, ils sont amenés à réfléchir sur la manière dont ces objets sont imposés à l'usager urbain, et qui sont souvent des « blessures » dans l'espace public. Notre discours n'est pas un discours jargonnant, on se nourrit des apports de différentes disciplines : la sociologie urbaine, l'anthropologie urbaine, l'urbanisme… tous les théoriciens qui pensent la ville aujourd'hui et ceux qui l'ont pensée hier. On se tourne aussi vers des artistes à l'échelle internationale et on essaie d'outiller nos étudiants en tant que plasticiens pour faire des propositions d'arts publics qui soient intéressantes et pertinentes. Chaque année, on a un territoire de référence qui nous occupe durant plusieurs semaines. L'année dernière, nous avons travaillé sur la zone nord de Bruxelles (Schaerbeek, Evere et Saint-Josse). Les étudiants ont produit un guide insolite à partir de zones définies, des endroits où a priori il n'y a rien d'intéressant à voir mais où des gens vivent. Le guide devait donc être créé sur base de rencontres avec ces gens. Cela a donné des résultats incroyables. Les étudiantes qui travaillaient par exemple dans le quartier du parc Josaphat étaient systématiquement agressées par les jeunes du quartier. Elles ont dû inventer des stratégies pour être acceptées, et chaque interaction devait être intégrée à la proposition finale. La notion d'art public rejoint la question du spectacle généralisé, de la ville écran où on est saturé de messages à caractère pas nécessairement culturel. Pourquoi ont-ils le droit de polluer notre champ visuel de cette façon ? Il y a véritablement un enjeu au niveau spatial. Nous avons créé un projet à l'Atelier où les étudiants doivent faire une affiche de la taille d'un grand panneau publicitaire pour ensuite aller la placer dans l'espace urbain, sur un vrai panneau publicitaire. Ils ont tout un protocole pour répondre à la police et sont obligés de le faire de jour. La réponse qui est faite à un policier est celleci : « L'affichage public n'est pas interdit. Il y a des endroits qui y sont dévolus. Si je ne peux pas le faire là, indiquez-moi où je peux le faire. » Un étudiant a travaillé sur la position assise dans la ville. Il peut placer un objet en plus – nous sommes déjà dans une société saturée d'images et d'objets – mais cet 17 Olivier Strebelle est un sculpteur belge 33 objet ne doit pas être gratuit, il doit provoquer une interaction avec l'usager. C’est une logique non de spectacle mais d'interaction, d'expérience. En d’autres termes, ce qui compte n'est pas le résultat fini mais le bénéfice de ce qui se passe. Une autre étudiante s'est installée pendant huit heures dans la rue du Luxembourg pour y tracer des lignes au sol avec une craie. Quand on lui demandait ce qu'elle faisait, elle répondait très calmement : « Et bien vous voyez, je travaille. » Certains l’ont invitée à quitter le trottoir car elle le « salissait ». Elle a pris des photos et recueilli tous les échanges de la journée. Les postures utilisées dans l'espace public représentent aussi un enjeu intéressant. Par exemple s'allonger dans l'espace public est problématique bien qu’on soit dans un espace démocratique, ouvert à tous. Atelier : appel à projet fictif et recherche en groupes de travail Travail par groupe visant à répondre à l'appel à projet fictif ci-dessous : Ville de Bruterloo sur Veine – service culturel Contexte : Bruterloo-sur-Veine est une ville de 28 000 habitants, dont le taux de chômage atteint 20 %. Le nord et le sud de la ville sont séparés par un fleuve : la Veine. Le nord de la ville est habité principalement par une population bourgeoise tandis que le sud de la ville est plus populaire. Le Pouilloteux est le personnage historique emblématique de la ville. Appel à projets : Le service culturel souhaite mettre en place un projet de rencontres avec et entre les habitants, sous forme de projet itinérant dans la ville. Un espace est à investir dans la ville basse, au choix : un parc ou un espace vert, en friche. L’objectif est de croiser les quartiers et les populations, de relier le haut au bas de la ville. Il faut également mettre en valeur l'espace Parc ou Friche que ce projet doit faire vivre, en y faisant revenir l'ensemble des habitants. 34 La ville envisage de programmer du spectacle vivant. Sur cet espace, il n'y a aucune infrastructure : c'est un endroit où le public n'a pas l'habitude de voir des spectacles. Il faut intégrer au projet une collaboration avec la bibliothèque qui travaille cette année sur la thématique du jardin. Il faut également se mettre en lien avec l'ASBL Le Pouilloteux, héros de la ville. Le projet devra réunir un public transgénérationnel. Rapport du groupe 1 : Une embarcation sur le fleuve fait le lien entre les deux parties de la ville et constitue le principe de déplacement de base de la manifestation. Nous avons imaginé que des quartiers, des associations, des écoles ou autres groupes de personnes travaillent à un décor destiné à être installé de l'autre côté de la rive : les habitants de la rive gauche fabriquent un décor qui sera installé sur la rive droite et inversement. Ce décor permettra de recréer toute l'historique du personnage du Pouilloteux. Pour le travail avec la bibliothèque : celle-ci prend feu et le Pouilloteux la sauve in extremis, juste avant d'aller sauver d'autres bibliothèques dans des contrées plus lointaines. Des compagnies de théâtre itinérant viennent se produire. Des campements avec possibilité de chapiteaux sont installés alternativement rive droite et rive gauche. La passerelle permettant d'aller de l'un à l'autre : c'est la barge, sur laquelle des représentations peuvent être données également. En amont de l'événement, une compagnie de théâtre nomade est accueillie en résidence dans le parc, pendant au moins une année. Elle est conventionnée par la ville de manière à préparer l'événement avec les différents groupes de personnes du nord et du sud, pour arriver à coordonner les différents projets de décor et mettre en place la programmation associée. Tout cela est en lien avec l'histoire du Pouilloteux, qui remonte au XVI e siècle. Le Pouilloteux était un voyageur qu’on avait rejeté et qui s'était caché dans la forêt, située au sud de la ville. D'où l'intérêt de travailler avec le théâtre nomade : il existe là-bas une tradition d'accueil des étrangers sauveurs de la cité qui s'est perpétuée au fil du temps. Bien sûr, c'est un projet qui demande à être affiné ! 35 Rapport du groupe 2 : Nous sommes partis de la volonté de la ville de faire vivre cette friche de la rive sud. Ancienne voie ferrée, c'est maintenant un espace vert livré à lui-même. Les arbres ont poussé, c'est ombragé. L'association du Pouilloteux a depuis quelque temps l'envie de développer des jardins nourriciers et partagés dans cet espace, et de produire des légumes et des fruits. Ils souhaitent organiser autour de ces jardins un événement à l’occasion duquel chaque quartier préparerait une soupe. Cet événement se déroulerait le 15 novembre. La période hivernale est un choix délibéré : il se passe déjà beaucoup de choses en ville pendant l'été, et l’intention est de faire vivre un espace non exploité mais aussi de faire vivre la ville à une période moins riche en activités. Une programmation de spectacle vivant est souhaitée ce jour-là. La médiathèque participerait en apportant des livres sur place : en effet, le quartier sud fréquente peu la médiathèque, c'est donc l'occasion d'une approche. L'histoire du Pouilloteux est celle d'un vagabond. Installé dans un parc pendant tout un hiver, il a eu très froid et a donc inventé la bouillotte. C'est pourquoi l'événement est aujourd’hui organisé en plein hiver. Le budget de la commune est réduit et l'espace est assez étroit sur cette ancienne voie ferrée : nous décidons donc de faire venir des structures légères à petite jauge, telles que caravanes, yourtes, dômes... Nous souhaitons trouver des systèmes de chauffage alternatifs pour ces espaces destinés à accueillir le public : des turbines sur le cours d'eau, isolation avec des ballots de pailles fixées à l’extérieur des caravanes pour y retenir la chaleur humaine, utilisation de compost pour chauffer l'eau de bouillottes. Nous souhaitons également associer à ce projet la notion de technique, ce qui élargit la participation à énormément de compétences très diverses. Tout le monde peut venir, se projeter et participer au projet. Il y a un accès à l'eau courante et l'électricité doit être installée par la ville. Mais l’une des contraintes imposées par celle-ci est la sécurité de l’espace occupé. Il n'y a pas spécialement de gardiennage prévu : ce sont donc les compagnies qui prennent cet aspect-là en charge. C'est pour le moment un événement sur une seule journée, mais la volonté est de reproduire cet événement chaque année par la suite. 36 Rapport du groupe 3 : Nous sommes un collectif composé d'une dizaine d'artistes parmi lesquels des plasticiens, des comédiens, des bonimenteurs. Nous proposons de construire le projet autour de la destruction (fictive, imaginée) du seul pont qui traverse la ville. Cette destruction serait l'événement qui lancerait le projet et serait réalisée à l'aide de mapping – des projections vidéo – sur le pont, qui le feraient disparaître. Les artistes engagés dans le projet créeront la panique dans la ville et feront courir la rumeur de la destruction du pont. Ce serait un canular, mais le fait que la population y croit pendant tout un temps en ferait un acte symbolique : la population y croit et quand on révèle vérité, tout le processus consistant à trouver des solutions pour passer d'une rive à l'autre est déjà lancé. Pendant une semaine, on ne peut plus passer d'une rive à l'autre : il faut donc trouver des solutions pour traverser ! On communique avec toutes les écoles du sud et du nord pour élaborer des solutions en ateliers : construction de nouveaux ponts, barques attachées, radeaux, bassines, construction d'un géant ? Construction avec le bois du parc ? Certains ateliers se dérouleraient dans le parc. L'idée principale de ce blocage est de forcer la cohabitation. Par exemple, on peut imaginer que le facteur qui ne peut plus rentrer dormir chez lui serait obligé de trouver un logement ailleurs. On force les gens à chercher d'autres chemins. Des propositions de visite : une fois que les embarcations et le pont temporaire sont mis en place, des visites festives sont proposées dans le quartier sud et le quartier nord. Ce que nous proposons est un attentat poétique qui doit provoquer les intelligences. L'on pourra en retirer que la pauvreté n'est pas forcément là où l’on croit. Il faut éviter de voir la situation comme une dichotomie car les plus riches sont peut-être défavorisés d'un certain point de vue. Le but est de relativiser toutes ces questions et d’imaginer une forme de pont sur l'essentiel. Un pont, ce n'est pas seulement un moyen de se déplacer d'un point à un autre, c'est aussi symboliquement un pont en soi-même. Tout cela crée un climat autour duquel les gens seront amenés à échanger. Nous avons réfléchi à quelques partenariats possibles : échevinat de la propreté et de la santé, la loterie nationale, les associations d'éducation permanente, la société wallonne des eaux, l'office du tourisme de la ville. 37 Bibliographie • Gilles CLEMENT, Manifeste du Tiers-Paysage, [En ligne], 2004, http://www.gillesclement.com/fichiers/_tierspaypublications_92045_manifeste _du_tiers_paysage.pdf (page consultée le 22/08/14) • CONSEIL DES ARTS DE L'ONTARIO, Manuel des arts communautaires... une connexion de plus, [En ligne], 1988, http://www.arts.on.ca/Asset813.aspx? method=1 (page consultée le 22/08/14) • Mike DAVIS, Le pire des mondes possibles : de l'explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006 • Guy DEBORD, La société du spectacle (1967), [En ligne], Paris, Les Éditions Gallimard, 1992, Texte de la 3e édition, 1992, http://classiques.uqac.ca/contemporains/debord_guy/societe_du_spectacle/soc iete_du_spectacle.pdf (page consultée le 25/08/2014) • Michel SERRES, Le Tiers-Instruit, Éditions Gallimard, 1992 • Véronique NAHOUM-GRAPPE, Balades Politiques, Éditions les Prairies Ordinaires, 2005 Liens internet • CITI, Centre International pour les Théâtres Itinérants - http://www.citinerant.eu/ • Compagnie Alter-Nez - http://cie.alternez.free.fr/ • Compagnie Arts Nomades - http://www.artsnomades.be/ • Compagnie Les Nouveaux Disparus - http://www.lesnouveauxdisparus.com/ • Compagnie Théâtre des Chemins - http://www.theatredeschemins.org/ • Culture et Démocratie Asbl - http://www.cultureetdemocratie.be/ • Espaces Chapiteaux - http://www.espaces-chapiteaux.fr/ • Faculté d'architecture ULB - http://www.archi.ulb.ac.be/ 38 • Festival Théâtres Nomades - http://www.festivaltheatresnomades.be/ • HorsLesMurs, Centre national de ressources des arts de la rue et du cirque http://horslesmurs.fr/ • L'OUCIPO, L'Ouvroir de CItoyennetés Potentielles - http://www.ressourcessolidaires.org/L-OUvroir-de-CItoyennetes • La Maison de la rénovation urbaine - http://www.fabrikfabrik.be/ • Le Rideau Attelé, théâtre ambulant - http://lerideauattele.jimdo.com/ • Le Théâtre Volant - http://jeanguillon.conteur.free.fr/ • Parc naturel des Plaines de l'Escaut - http://www.plainesdelescaut.be/ • Parc naturel régional Scarpe-Escaut - http://www.pnr-scarpe-escaut.fr/ • Rue et Cirque - http://www.rueetcirque.fr/ • SCC, Syndicat du Cirque de Création - http://www.cirquedecreation.fr/ 39 En images Retrouvez d'autres images sur www.citinerant.eu, page « rencontres des théâtres itinérants » 40