Les langues des Tsiganes de France
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Résumé de l’article Langue tsigane – Le jeu « romanès »de Patrick Williams Extrait de Vingt-cinq communautés linguistiques de la France Ed. L’Harmattan, Coll. Logiques Sociales 1998 (avec l’autorisation de l’auteur) Les langues des Tsiganes de France Rappel historique Depuis la fin du 19ème siècle, la linguistique nous a appris que les Tsiganes parlaient des langues proches du sanscrit. Elles sont cependant très diversifiées en raison du temps écoulé -leur départ du nord de l’Inde se situe au 9ème siècle, ils arrivent aux portes de Paris en 1427- et des emprunts faits aux langues des différents pays qu’ils traversent et dans lesquels ils séjournent plus ou moins longtemps. Les Tsiganes empruntent aux autres langues des mots, des expressions, des tournures syntaxiques tandis que leurs propres idiomes perdent un certain nombre de caractéristiques originelles. En outre, puisqu’ils n’utilisent pas l’écriture, aucune règle n’en fixe les usages, comme c’est le cas dans les pays où l’écrit est maîtrisé par la majorité de la population. Aussi leurs langues continuent-elles d’évoluer et de se différencier au gré des territoires qu’ils franchissent et des transformations liées à la pratique exclusive de l’oral. Ils peuvent par ailleurs enrichir, « truffer » la langue du pays d’accueil de termes propres à la langue tsigane jusqu’à la transformer en argot. Cet « argot voyageur » est utilisé par les Tsiganes qui ne possèdent plus aucune langue tsigane à proprement parler, pour marquer la limite entre leur monde et celui de l’autre, le « payo », le « gadjo ». Il peut néanmoins coexister sur un même territoire avec une langue tsigane bien maîtrisée. Les fonctions d’une langue tsigane Elles sont celles que remplit toute langue première, à la fois support de l’identité, moyen de reconnaissance et de distinction. La langue établit d’abord un dedans et un dehors par rapport à la société d’accueil. En l’absence de langue tsigane totalement maîtrisée, c’est l’ « argot voyageur » qui y supplée, considéré par les Tsiganes comme une langue tsigane. Ils dénient ainsi l’échange qui a eu lieu dans des temps dont ils ont perdu le souvenir. Il arrive aussi qu’une langue qui, linguistiquement, n’a rien de tsigane, remplisse toutes les fonctions d’une langue tsigane : c’est le cas du catalan ou du castillan pour les Gitans de France. Dans tous les cas, la langue sert à distinguer deux mondes étanches, le monde des Tsiganes et celui des non Tsiganes. La langue parlée par un groupe, et, à l’intérieur du groupe, par certains de ses membres, sert à se singulariser, les termes empruntés à la langue de tel ou tel pays marquant l’originalité d’une trajectoire. A l’inverse, la langue peut être le moyen de se reconnaître comme membres d’un même groupe élargi, marquant un lien que les jeunes générations ne sont pas à même de connaître autrement. Tsiganes de France Sauf s’ils sont arrivés récemment, tous les Tsiganes vivant en France sont capables de communiquer en français, avec plus ou moins de maîtrise, mais c’est cette langue qui permet souvent aux Tsiganes des divers groupes de se comprendre. Langues parlées dans les différents groupes Les Rom Les Rom sont ceux qui ont le mieux conservé leur langue, veillant à sa transmission de génération en génération ; c’est donc la langue couramment utilisée pour parler entre soi. Tous les Rom se comprennent, quel que soit le pays d’où ils arrivent et les particularismes introduits. Parler le romanès est un signe très fort de leur identité. Ceux qui « voyagent » connaissent aussi l’« argot voyageur » et, bien sûr, la langue du pays d’accueil. Les Manouches Ils possèdent une langue propre mais très inégalement maîtrisée : certaines familles ne tiennent pas à montrer qu’elles la parlent aisément, d’autres ne possèdent que l’« argot voyageur ». Ils parlent également le français. L’« argot voyageur » est d’ailleurs, pour une grande part, fait d’emprunts à la langue manouche. Les Gitans Ils ont perdu leur langue tsigane, le calo, mais possèdent le castillan ou le catalan qui jouent le rôle de la langue tsigane, en les différenciant du «payo », mais aussi en les distinguant des autres groupes tsiganes. Il peuvent aussi connaître l’« argot voyageur », marqué d’un accent espagnol, provençal ou toulousain. Les Sinti Excepté quelques formules ou phrases toutes faites, ils ont perdu désormais leur langue tsigane qui n’est plus parlée que par un tout petit nombre d’anciens. Ils utilisent généralement l’« argot voyageur ». Parmi les jeunes générations naît aujourd’hui le désir de renouer avec leur langue d’origine tsigane. Les Yénishes Ils n’utilisent que l’« argot voyageur ». Les Voyageurs Ils se nomment ainsi et n’utilisent que l’« argot voyageur ». Parfois, l’argot ne subsiste que sous forme d’accent, de certaines « fautes » caractéristiques et de tournures figées comme: « Que j’meure à l’instant si j’le marav pas ! » (Que je meure à l’instant si je ne le frappe pas !) « Trop bon il est mon p’tit ! » (Il est si beau mon fils !) « I-z-ont venu tous ses parents vers elle, quelle contentesse ! » (Tous ses parents sont venus la voir chez elle, quelle joie !) « I-z-étions bleus, strack ! » (Ils étaient ivres, raides!). L’« argot voyageur » n’est parfois pas très différent du français populaire mais il permet de se différencier des « Français », de ne pas « parler comme les gadjé », tout en ne se considérant pas comme étrangers. Ainsi, les Voyageurs trouvent normal que les Roms aient une langue propre puisqu’ils sont étrangers. En résumé, il s’agit de maîtriser le jeu entre la nécessité d’utiliser la langue de l’environnement pour survivre et le besoin de préserver une langue particulière ou des usages particuliers de la langue de l’environnement pour rester un groupe singulier. Réussir le jeu du parler « romanès », marque de l’identité tsigane par excellence, consiste à posséder une langue tsigane tout en maîtrisant la langue des « gadjé » car ce qui donne du prestige aux yeux des Tsiganes, c’est la possibilité de ne pas se trouver dépendant de la société non tsigane ni des autres Tsiganes. Le rapport à la scolarisation Les Tsiganes n’utilisent pas l’écrit, tout se transmet par la parole. Cependant, dans un monde où règne l’écrit, ils ne peuvent lui rester totalement étrangers. Leonardo Piasere s’interroge: « Parce qu’ils privilégient la parole, n’est-il pas rapide de conclure qu’ils refusent l’écriture ou qu’ils sont incapables de la maîtriser ou que sa pratique est –mystérieusement- incompatible avec leur non moins mystérieuse « tradition orale » ? ». De même P.Williams écrit : « Si l’écriture appartient au monde des Gadjé et si sa maîtrise permet de mieux réussir le jeu « romanès », il faut s’attendre à ce qu’il existe de la part des Tsiganes envers les Gadjé, une demande de cet outil. Les Tsiganes envoient leurs enfants à l’école pour, disent-ils, qu’ « ils sachent au moins lire et écrire». L’institution se doute-t-elle que, derrière ce souhait unanimement proclamé, se cache le désir de posséder un instrument pour être mieux Tsigane (mieux Rom, mieux Manouche, etc.) ? Elle répond à cette demande instrumentale – qu’elle interprète comme un message de détresse - comme elle répond à tous : par la prise en charge de l’éducation. Les familles tsiganes reprochent à l’école à la fois son manque d’efficacité : malgré l’assiduité exigée, les maîtres après plusieurs mois, voire plusieurs années, n’ont pas su apprendre à lire et à écrire couramment aux enfants ; et sa trop grande efficacité : il suffit qu’ils passent quelques mois à l’école pour qu’ils deviennent « des vrais Gadjé ».
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