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SCRAP J A C Q U E S BOOK MARTINEZ 2 0 0 9 GENER JANVIER ENERO GENNAIO JANUARY Jeudi 1er La nuit est arrivée. Le reste de la bande est parti dîner à Nice. Marie s’endort. Je regarde la nuit. La nuit, encore des couleurs, le souvenir du jour, des roses et des violets, par-delà les montagnes. Je repense à la nuit noire juste avant le port de Mahón, un peu avant Pâques, il y a trois ans. Seul à l’avant du bateau. J’écoute la voix et les paroles de Serrat. Mô, Mahón dans la langue des gens d’ici. Ces plaisanteries racistes qui proclament que la chose la plus laide au monde sont les déclarations d’amour en catalan. Serrat déclare son amour à cette ville et à cette île qui est aussi la mienne. Dans la nuit de Saint Paul, je m’installe dans la paix et dans la beauté de Minorque. Place Saint-Germain-des-Prés, le 14 janvier à 11h. Vendredi 2 En fin de journée, nous avons regardé le film à propos de Bernard* qui passera dans quelques jours à la télévision. Cinquante-six minutes comme un long monologue, mille idées. Une que je retiens : certains philosophes ont voulu interpréter le monde, d’autres ont voulu le changer. Bernard se déclare pour une philosophie qui ne s’arrête pas à l’interprétation mais qui veut participer au changement du monde. Je suis très loin des philosophes je crois. J’ai abandonné toute idée de comprendre le monde et de vouloir le changer. Je veux simplement le faire , c’est peut-être cela la différence entre les intellectuels et les artistes. Faire le monde. Des « morceaux », tout petits morceaux du monde. C’est peut-être pour cela que je me sens plus près des gens qui le « fabriquent », des architectes, des musiciens, des romanciers qui font de «vrais romans» (je reviendrai peut-être un jour sur cette idée). * Bernard-Henri Lévy, film d’Eric Dahan, Collection Empreintes, Arte. Samedi 10 DES PLATANES TROP MAIGRES. GRIS COMME L’HIVER. HAGARDS SOUS LE FROID. NUS COMME LE MALHEUR. AIGRES À TOUS LES ANGLES. QUI DÉCHIRENT LES MAISONS. QUI FONT HURLER LA RUE. Mercredi 14 La première sculpture du nouvel établissement des Costes arrive à Saint-Germain-des-Prés. Mercredi 21 J’adore les romans de gare historiques genre anglo-saxon. Grâce à eux je peux m’enfermer dans des villes et dans des temps que j’aime. Ce Nord de l’Italie, de Milan à Venise, de Mantoue à Parme, les Gonzague et les Este, Ferrare et Sabionetta. Aujourd’hui je ne sortirai pas. Je vais faire des dessins. En écoutant et réecoutant l’Orfeo de Monteverdi. La première voix du Prologue, la Musique elle-même, notre musique à nous, Européens, qui se chante comme une définition, comme un programme. Comme son seul sujet, et où le reste, ici Orphée, n’est qu’un projet, n’est qu’un prétexte. Mardi 27 Lucien Mille-Lévy est né. 5 3 FEBRER FEVRIER FEBRERO FEBBRAIO FEBRUARY 9 8 Mercredi 4 Le 14 août 1884, Nietzsche écrit à Peter Gast : « Il va me falloir vivre encore quelques années. Mais hélas, je réalise que je vis dangereusement, car je suis une de ces machines qui peuvent exploser à tout moment ! » Samedi 14 Italo Calvino donne une définition du roman classique qui aurait pour projet de : « faire oublier au lecteur qu’il est en train de lire un livre afin qu’il s’abandonne à l’histoire racontée comme s’il était en train de la vivre.»*. Revenir encore un jour sur l’histoire du «vrai roman». * Italo calvino, Pourquoi lire les classiques. Douze dessins, Acrylique sur papier, 21cm x 29,7 cm. Juin 2008 Mercredi 25 Mercredi des Cendres. J’écoute et je regarde la Callas. Comme un long monologue. Comme A Capella. Ah, non credea mirarti *. Presque 10 minutes. La beauté de la voix, la beauté de cette femme, cette image parfaite en noir et blanc. Le noir de son chignon. L’élégance blanche de sa peau. Son menton qui se relève. Et ce chant triste comme un bonheur. Mercredi des Cendres. En 1662, c’était le 1er février. J’ai commencé à lire les Sermons de Bossuet pour le Carême du Louvre de cette annéelà. La vérité peut-être, c’est que je ne comprends pas plus la Callas que Bossuet. Comprendre la Callas, cela voudrait dire suivre sa voix sur la partition, comprendre les mots de son chant, de sa plainte. Comprendre Bossuet, cela voudrait dire ne pas participer de cette inculture moderne dans laquelle, comme les autres, je me vautre plus ou moins. Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans comprendre ? Ce matin je veux le croire. Comblé par la beauté de la musique. Comblé par la beauté et l’intelligence de cette langue parfaite. Huit dessins, Acrylique sur papier, 24cm x 32 cm. Juin 2008 * La Sonnambula, Bellini. Un jour je crois que je ferai le Carême. Mais c’est difficile avec cette Eglise d’aujourd’hui, coincée d ‘une part par ces salauds qui insultent la Shoah. Coincée tout autant, d’autre part, par tous ceux qui parlent de générosité quand moi, quelquefois, je vois aussi de la lâcheté, peut-être. Avec, encore, au milieu, ces salariés du Culte, dans leur trop grande majorité, habillés de survêtements impossibles dans des décors d’une modernité de pacotille, qui chantent de trop plates paroles sur une musique qui va du campeur pauvre les soirs de beuverie triste aux guitares minables de boyscouts autour d’un feu de bois éteint. Il faudrait peut-être pour faire Carême aujourd’hui, oublier Bossuet, oublier Pergolèse. Il faudrait pour faire Carême aujourd’hui, retrouver Bossuet, retrouver Pergolèse. Un jour je ferai Carême à ma manière à moi. Pour le musique, j’en parlerai à mon ami Pascal Dusapin. Pour les paroles... MARÇ MARS MARZO MARZO MARCH Jeudi 19 mars Ma chère Justine, Je vais te raconter une histoire. Je te disais combien, il y a quelques jours, il m’est de plus en plus difficile de supporter ce gris de Paris, ces jours éclairés de livide, un livide dont on ne sait jamais, s’il dit la lumière triste du matin ou les couleurs fades des fins d’après-midi. Difficile de supporter ces bruits, tous ces bruits, ces odeurs, ces gens, tous ces gens, dans cette ville, dans cet hiver qui n’en finit pas. Je te disais combien, souvent, j’ai besoin du calme et des douceurs un peu idiotes des heures de province. Surtout de ces provinces du Sud où la mer n’est jamais loin, où on peut le matin aller la voir pour la sentir, pour l’écouter, au bruit répété, lent, presque trouble, comme une caresse recommencée, juste au ras des rochers. Depuis hier soir, je suis à Argeles, un gros bourg catalan. Qui a eu ses jours de malheur, qui a vu sur ses plages, souffrir, mourir des Espagnols qui fuyaient l’Espagne, c’était il y a longtemps. Je suis de ceux qui aiment à oublier le malheur. C’est redevenu un gros village d’ici, avec son église et sa grande tour de pierre et de galets, qui monte vers le ciel, son retable baroque et son silence frais, même aux pires jours de l’été. Mais l’été, tu le sais, je n’ai plus, et depuis longtemps, mes habitudes du côté de la mer. Ce n’est pas que je n’aime pas la mer, c’est que j’ai trop peur des foules. Alors je viens l’hiver ou comme maintenant, au tout début du printemps. Quand, en fin de journée, avec 12 la fumée qui s’échappe des tuiles rondes, l’odeur des cheminées parle encore de l’hiver. Quand, comme ce matin, juste avant midi, le premier vert des arbres, le soleil déjà haut, le soleil déjà chaud, font sourire les femmes aux terrasses des cafés, quand la rue la plus large prend des airs un peu doux. J’étais donc là ce matin. Quand j’ai vu arriver et s’asseoir à une table à ma droite, une jeune femme, un livre à la main. Elle a commandé un café, ouvert son livre et commencé à lire. Cette femme avait de beaux gestes, un visage dessiné, rien de ces détails mignons qui pour moi interdisent la vraie beauté. J’aimais l’application lente et heureuse qu’elle avait à lire et tourner les pages. Une de ses amies l’a rejointe au bout d’un certain temps, elle a reglissé le marque page dans son livre et l’a refermé. J’ai pu enfin en voir le titre et surtout l’auteur : Justine Lévy, Le rendez-vous. Tu imagines ma surprise heureuse et amusée. Cette femme, jeune, belle, qui lisait ton premier livre. C’était quand? 1995? 1996? Déjà quinze ans, déjà quatorze ans. Et ce livre, encore vivant, dans les mains de cette femme, dans la rue de ce village. Elle parlait avec son amie. Je te l’ai dit, elle était plutôt élégante et moi, je trouvais un peu idiot d’aller lui parler, de lui dire : «Vous savez... » J’avais peur surtout qu’elle me renvoie, énervée par ce qu’elle aurait pu comprendre comme un plan un peu lourd, une drague facile. Mais Marie est arrivée, alors les choses ont changé. Je n’étais plus le mec seul, désœuvré, à une terrasse de café, qui avait envie de parler. J’étais un homme avec une femme belle qui posait une question. Alors j’y suis allé. - Pardonnez-moi, mais tout à l’heure avant que votre 13 amie n’arrive, j’étais frappé par, comment dire, le sérieux, l’application, que je devinais dans votre lecture, dans la manière que vous aviez de tenir ce livre, d’en tourner les pages. Elle ne m’a pas laissé finir ma phrase. - C’est un livre formidable. Je l’ai commencé il y a une heure. Je n’ai rien dit, mais j’ai dû la regarder d’une certaine manière, elle a pu voir comme de l’étonnement, ou peut-être comme une question, et elle a continué. - Je vis à Toulouse. Je suis venue passer quelques jours chez Carole, dit-elle en regardant son amie. Et hier soir, dans la bibliothèque, j’ai lu son second livre, parce que vous savez qu’elle en a écrit un second, qui s’appelle Rien de grave. Je ne disais rien, j’acquiesçais. - Je l’ai fini tard dans la nuit, et ce matin j’ai commencé le premier, celui-là, Le rendez-vous, qui était à côté dans la bibliothèque et que j’avais pris en même temps. Marie nous avait rejoints et nous étions assis tous les quatre. Cette fille nous parlait avec un bonheur qui me comblait de tes livres, mais je ne savais pas quoi faire ou plutôt quoi dire. De la même manière qu’en 85, un matin, avec ton père, on avait vu Gainsbourg dans un bistrot à l’angle de la rue du Bac et de la rue de Verneuil lire mon premier livre. Nous nous étions regardés sans savoir quoi dire, sans savoir quoi faire, et nous étions partis. J’ai failli le faire. Quand la copine, Carole, genre 14 mignonne du Midi, mais peut-être moins fine, moins attirée par les livres que son amie, a dit : - Mais c’est quoi, c’est pas un peu... ces gens qui racontent leur histoire, leur vie, comment on dit, autofiction... ? La première l’a interrompue : - Histoire, vie, auto-fiction, je n’en sais rien. Regarde, il y a marqué roman et pour moi c’est un roman. Elle avait presque élevé la voix, un peu nerveuse. La copine a fait silence, comme on fait marche arrière. Elle s’est alors tournée vers moi et m’a dit : - Mais pourquoi vous posez ces questions? Vous l’avez lu? - Bien sûr que je l’ai lu, que je les ai lus, les deux, dans l’ordre, et si je vous pose ces questions, si je vous ai regardée le lire, ce livre, c’est parce que c’est toujours bizarre, ou du moins je ne m’attendais pas, à Argeles, ici ce matin dans la grande rue, à la terrasse de ce café, à voir quelqu’un lire un livre que j’ai tellement aimé. Elle a souri et nous avons recommandé à boire. Nous avons abandonné les cafés du matin pour un Rivesaltes ambré, à peine frais, qui convient parfaitement à cette heure du jour et à ces jours de l’année, et en relevant ses cheveux elle m’a demandé : - Et vous, qu’est ce que vous en pensez, de ces histoires de roman et d’auto-fiction? J’ai failli regarder ma montre, je l’ai peut-être regardée et j’ai dit : 15 - Mais je risque d’être long. En regardant Marie et son amie, elle a dit: - Je suis sûre que vous avez le temps, et nous aussi. - Je crois que vous avez raison, ces deux livres sont vraiment des romans, des vrais et grands romans. Mais je comprends aussi qu’on puisse et même qu’on doive se poser des questions comme on doit le faire devant une toile ou en écoutant une musique. Cela sert peut-être aussi à ça, les romans, la musique, la peinture, à se poser des questions. Je veux dire par là que j’appartiens à une génération, celle qui a eu vingt ans dans les années 60, qui a cru, qui a voulu, qui a aimé, remettre en question tout ce qui faisait, tout ce qui avait fait, jusqu’avant nous, la réalité de la création européenne dans tous les domaines. Je me souviens de tous ces discours sur la mort de l’Art, la fin du Récit, je me souviens par exemple d’un livre « complètement idiot ». Je crois que l’auteur en était un italien qui s’appellait Eduardo Sanguinetti. Le titre, Le noble jeu de l’Oie. Il était édité aux éditions du Seuil. Il se présentait dans une boîte, il n’était pas relié, chaque page du livre était donc indépendante, et l’idée, quelle pauvre idée, était que, quelle que soit la distribution des « cartes-pages », le livre existait dans une espèce de création révolutionnaire où les lecteurs devenaient acteurs. Déjà à l’époque, et j’étais plutôt jeune, cela m’avait fait sourire. Et, quand il n’était pas question d’aller à ces extrémités, la mode de l’époque était au minimum, à ce que le sémiologue italien brillant Umberto Eco appelait « l’œuvre ouverte », roman peut-être, avec un début, mais quant à la fin, alors là, c’était moins sûr. 16 Fin, fermeture, fermeture enfermement, enfermement prison, la littérature ne doit pas être une prison, nous vivions une époque de grande libération, il fallait libérer l’art, la littérature, la classe ouvrière. Pour la littérature et l’art je ne suis pas sûr qu’on ait réussi mais pour la classe ouvrière c’est certain qu’on y est arrivé. Il suffit de voir les journaux tous les jours pour voir les usines qui ferment. Il suffirait de penser que c’est au fond un rêve réalisé. Parce qu’un ouvrier au chômage, si on veut bien réfléchir différemment, c’est peut-être aussi un ouvrier libéré de son travail. Nous nous sommes mis à rire tous les quatre. La fille, la Toulousaine, celle qui aimait les livres, elle avait un beau sourire. Alors j’ai continué. - Plus sérieusement, tous ces discours sur l’œuvre ouverte pour en arriver à écrire le Roman de la Rose, qui est à Balzac ou Victor Hugo ce que le western spaghetti est à John Ford. Alors le temps a passé, et j’ai continué longtemps sans être trop ébranlé par ces discours de la modernité, à être attaché au « vrai roman ». Les Russes bien sûr, mais plus près de moi, Aragon, Giono, Camus et encore aujourd’hui, encore plus près de nous, c’est vrai que quand j’ai entre les mains Le Liseur, Le Parfum, Le Diable en tête ou L’Ombre du vent, c’est-à-dire des « objets » qui dans leur forme, ont un début et une fin, et qui racontent une histoire, qui m’apparaît à une véritable distance de leur auteur, je serais tenté d’être heureux, heureux d’un bonheur soulagé, soulagé parce que cette aventure européenne du roman se continue sans se répéter, sans s’enfermer dans une nostalgie, mais avec une écriture, des thèmes, une vie, qui leur est proprement contemporaine. Le soleil de mars commençait à chauffer. Nous avons re- 17 commencé à boire. J’ai dit : « Mais je suis peut-être un peu trop long et trop lent. » Non non ont-elles dit avec peut être un peu de gentillesse. Et à ce moment la Toulousaine a fouillé dans son sac, un grand sac en vannerie, pour prendre des cigarettes. Et là ce fut incroyable, incroyable comme d’avoir trouvé quelqu’un qui lisait tes livres dans la rue à Argeles. Il y avait un autre livre. Je lui ai dit : vous permettez? Elle m’a dit « oui bien sûr », je l’ai pris dans ma main. Le livre de Carme Riera, La moitié de l’âme. Je lui ai dit : - Vous l’avez lu? Non, c’est une amie qui me l’a prêté. - Vous voyez, sur la jaquette du livre, il n’y a rien, mais si on regarde la première de couverture, il y a marqué roman. Et quand je l’ai lu, je me suis posé beaucoup de questions, questions idiotes. Il s’agit de la disparition d’une femme entre le 31 décembre 1959 et le 4 janvier 1960. Ce livre me fait sourire aussi parce qu’il se passe en partie dans la rue Sarrette à Paris qui est à 200 mètres de chez moi, parce qu’il est question de Camus, et que Camus est mon écrivain préféré. Mais je ne connais rien de la vie de Carme Riera. Est ce que ce qu’elle raconte dans ce livre c’est vraiment sa vie? Est ce que c’est vraiment se mère qui a disparu? Est ce que ce livre est son histoire? Toutes ces questions m’importaient peu. Seul comptait mon plaisir, et la manière que j’avais grâce à elle d’avancer dans cette histoire, dans ce livre. Je me moquais du reste. Bien plus, je crois que l’idée selon laquelle on devrait séparer les romans qui sont de vrais romans, des romans qui sont moins vrais romans parce que racontant une histoire que l’auteur a vécue, est une erreur. 18 Cette différence naturellement renvoyant à une hiérarchisation des productions. On aurait donc d’un côté la création littéraire la plus pure, dégagée des scories de la vie de l’auteur, de l’autre des productions intéressantes mais alourdies par une présence évidente des bonheurs ou des malheurs de l’écrivain. Je crois que ce serait une erreur de vouloir voir les choses ainsi, ou du moins d’utiliser ces catégories pour assurer son jugement. Je ne peux pas accepter l’idée qu’il y aurait d’un côté une littérature plus forte parce que relevant d’une fiction vérifiée, et d’un autre côté quelque chose qui serait de l’ordre de la mémoire ou du documentaire romancé. Tout cela me semble faux. Faux d’abord parce que nous connaissons tous cette boutade qui n’en est pas une, Flaubert disant « Madame Bovary c’est moi». Faux parce que nous savons que derrière les non réponses de Bernhard Schlink, par exemple, sa formation juridique, sa profession elle-même rendent, Le Liseur très vraisemblablement « impur ». Nous savons que si Le Premier homme de Camus, même dans son inachèvement, est un roman majeur du 20ème siècle, un vrai roman, c’est aussi et en même temps son histoire. Ou encore, si on lit le roman de l’Espagnol Javier Cercas, Les Soldats de Salamine. Ce roman, nous le savons, c’est au moins en partie une histoire vraie, Rafael Sanchez Mazas a vraiment existé, a vraiment été exécuté, a vraiment survécu a cette exécution. Le livre raconte cette histoire et ce n’est sûrement pas un documentaire de plus sur la guerre d’Espagne. C’est un vrai, fort et beau roman. 19 Bien plus, et je vais en terminer là parce que j’ai faim, je crois que pour de nombreux lecteurs, peut-être pas en France, peut-être dans quelques années, peut-être un jour dans un grenier, Jour de souffrance de Catherine Millet sera un vrai, grand et beau roman. En tout cas, c’est comme cela que moi très vite, je l’ai lu. Ce que je veux dire par là, c’est que ce serait peutêtre pratique de pouvoir séparer la littérature en deux, les romans en deux, les purs et les impurs. Mais ce n’est pas vrai, cela ne marche pas comme ça. Ce qu’il y a de gênant, dans cette mode française des dernières années, de l’auto-fiction, ce n’est pas l’histoire de ces petites filles que leur papa a trop ou mal aimée, que leur cousine a enfermée trop jeune dans un grenier humide ou je ne sais pas encore quelle autre connerie, le problème avec ces livres, ce n’est pas que ce ne sont pas des romans, c’est que les gens qui les écrivent ne sont pas des écrivains. La Toulousaine fumait beaucoup. Elle me dit : - Vous avez raison, en tout cas pour Lévy (ça me faisait tout bizarre qu’elle t’appelle sans ton prénom), mais alors comment on fait pour savoir qui est vraiment écrivain, qui est bon écrivain ? Je la regarde, je regarde Marie, je regarde le ciel, je regarde mon verre, il y a un vrai silence. Moi, je connais ce que j’appelle le « test du grenier », c’est-à-dire en gros ce qui vous est arrivé hier. Ça se passe à la campagne, c’est un jour de pluie où tout le monde s’ennuie. Quelqu’un s’en va vers le grenier, il y a là des livres jetés, des livres oubliés, et, la personne en question, l’homme, la femme, le jeune homme, le vieillard, parce qu’un bon livre c’est aussi indépendant de l’état civil, fouille, regarde, commence. Il y a là des livres qui ont été publiés il y a vingt ans, trente ans, cinquante ans, soixante ans. Il ou elle ouvre une page, deux pages, trois pages. Et il ou elle les referme. Et arrive le moment où la quatrième page est dépassée, et aussi la cinquième, et même la sixième, et où chaque page donne envie d’aller voir la suivante. C’est cela un grand livre. C’est cela un grand écrivain. Quelqu’un qui vous accompagne, quelqu’un que vous n’avez pas envie de quitter, quelqu’un qui vous rend triste quand vous le refermez, quelqu’un qui vous manque quand il disparaît à la dernière page. Le silence est revenu, et la fille a dit : - Mais alors ? - Alors quoi, comment faire pour être un grand écrivain? Comment faire pour devenir un grand écrivain? Et je l’ai regardée en lui disant : Écoutez il faut demander à des spécialistes, moi je ne suis pas spécialiste, mais j’ai comme ça des petites idées, des petits critères bricolés. Un bon écrivain, c’est quelqu’un qui fait des bons livres. Et pour savoir ce qui est un bon livre, il y a certainement des gens qui ont des idées et des critères que je ne connais pas. 20 - Parce que vous écrivez, j’en suis sûr. Alors elle a rougi. J’ai dit : - Il n’y a pas de recette, il n’y a heureusement et malheureusement pas de recette. Si vous voulez écrire 21 écrivez toute la journée, et soyez bien avec vos mots, bien avec vos pages. Le bonheur appelle le bonheur. Par bonheur vous avez bien compris que j’entends aussi malheur. Alors dans un grenier, et dans cinquante ans, quelqu’un qui naîtra dans vingt ou trente ans, commencera un livre, le vôtre. vait ne pas être du même côté que la raison. Mais il y a quand même une chose terrible là-dedans, qu’il n’est pas question d’aimer ou de ne pas aimer, mais qui fait peut-être la force de cette idée, c’est l’injustice. L’injustice du duende… la terrible injustice de la création, l’injustice du monde, ce cauchemar inégal. - C’est un peu rapide… Vous croyez vraiment? Il était tard, nous avions faim, et Lucien et Claudine nous attendaient. Quand nous nous sommes levés la Toulousaine m’a dit : - J’en suis sûr. Quand je vivais aux Etats-Unis à la fin des années 80, il y avait des publicités dans les journaux pour une certaine université qui disaient « Devenez écrivain en un an ». Vous croyez qu’il faut un an pour écrire L’Etranger, Dialogue avec Leuco, Un Roi sans divertissement, Le Ravissement de Lol. V. Stein, Senelita ou L’Attrape-cœur ? La fille avait relevé son menton, elle me regardait fixement. C’est alors que je me suis rendu compte qu’elle avait les yeux noirs, très noirs. Pas marron ou marron foncé, vraiment noirs. On ne distinguait même plus le noir de sa pupille. Je sais qu’au fond c’est un peu terrible, cette idée qu’il n’y a pas de recette, que là aussi, dans l’écriture, on vérifie peut-être que les choses se mélangent. Que tout se joue, tout se noue dans une manière mystère où la raison, la construction s’embrouillent avec leur contraire, où le temps des choses devient celui de l’éclair, où la vitesse interdit de savoir. - Mais vous la connaissez, Justine Lévy ? - C’est ma filleule Madame ! … Tu te rends compte d’une histoire, ma Justine, c’est incroyable ! Tu as réussi le test du grenier. Un jour je te raconterai le test du marché au puces de Toulouse le dimanche, que je voudrais réussir de mon côté. Je t’embrasse bien fort, N’oublie pas d’embrasser aussi Lucien, Suzanne et Patrick, Jacques Nous connaissons cette conférence de Lorca, Jeu et théorie du Duende. Vous savez, je suis un quart andalou. J’aime Séville, la Maestranza, une certaine semaine sainte, mais le flamenco me lasse très vite, alors que par exemple le fado me comble sans limite. Cette idée de duende m’effraie un peu, je n’aime pas ce qu’elle recouvre d’irrationnel heureux, comme si la vérité pou- 22 23 ABRIL AVRIL ABRIL APRILE APRIL Dimanche 5 avril. Jeudi 16 avril. LE SOLEIL ET LE CIEL D’AVRIL, BEAUX COMME UN DIMANCHE, N’ARRIVENT PAS À FAIRE OUBLIER AUX VALLÉES, AUX COLLINES, AUX GRANDS CHAMPS, LES ARBRES ROUILLÉS PAR LA FIN DE L’AUTOMNE, ENFERMÉS, ASSOMBRIS PAR UN HIVER TROP LONG. LE CIEL SE BAT AVEC LES GRIS LE CIEL SE BAT AVEC LA PLUIE. A TRAVERS LES ROCHERS ROUGES ET LES ARBRES TROP NOIRS. LE SOLEIL DÉCHIRE LE PAYSAGE POUR BALAYER DE JAUNE, DES JAUNES LES PLUS LOURDS, ET DE VERT ET DE GRIS LES COLLINES QUI MONTENT EN PENTE RONDE ET DOUCE JUSQU’AU BLEU DÉJÀ SOMBRE DE L’HORIZON. Dimanche 12 avril. Comme j’ai aimé, vendredi, retrouver les pénitents et les cierges du vendredi saint dans les rues de Collioure, j’ai aimé aujourd’hui voir Marie souffler les bougies de ses deux gâteaux d’anniversaire. Celui du déjeuner, à Can Xiquet, dans ces collines de chènes-liège et d’oliviers, juste après la frontière. Et celui de ce soir, ici à Argelès. Comme j’avais aimé l’an dernier la voir souffler toutes les bougies de son grand gâteau, a Marrakech. Il y a des gens qui n’aiment pas les anniversaires. Il y a des gens qui n’aiment pas les fêtes. Moi, j’aime et j’ai besoin de ces moments qui découpent l’année, les processons de Pâques, les sapins de Noël, les cadeaux plus petits que je recevais lorsque j’étais enfant le jour de la Saint Nicolas. Les anniversaires de gens que j’aime, les fêtes dans les villages au-dessus de Nice en été, les crêpes en février. J’aime tout ça comme j’aime les ponctuations, les virgules, les point-virgules, les deux points, les points de suspension, les guillemets. Rien ne me semble plus vain, plus faussement tape à l’oeil, que ces romans régulièrement qui se veulent modernes, en une seule et longue phrase de cinq cents pages sans la moindre ponctuation. Ne savent-ils pas, ces modernes, que c’est la ponctuation qui est moderne. Que les premiers temps de l’écriture, aussi respectables et héroïques fussent-ils, ne connaissaient pas de ponctuation. J’aime ces choses qui coupent, qui découpent, qui font bouger, qui multiplient, qui ajoutent, qui s’ajoutent. Je lisais l’autre jour la liste des mots qui ont disparu cette année dans les dictionnaires, et je trouvais ça triste. Comme un appauvrissement. Je veux des mots nouveaux, mais pas des mots en moins. Je veux des points et des virgules, mais je veux aussi, pas seulement des présents et des passés. Je veux des phrases riches de futurs antérieurs, de conditionnels passés et plein de subjonctifs. Ce n’est pas une histoire d’orthographe, ni vraiment peut-être de sentiment religieux, quand je parle de mes bougies, des processions, mais plutôt d’une peur. La peur d’un temps indifférencié, où les jours sont toujours égaux aux nuits, où les temps de janvier sont presque ceux de juillet. J’aime et j’ai besoin des jours trop courts et des froids de l’hiver, des jours très longs et déjà chauds des fins de mois de juin, des gâteaux, des bougies, et des musiques, la nuit, dans les rues de Séville, qui font marcher les saints. Entre les Rameaux et le Vendredi. Vendredi 24 avril. Ma chère Ana /Je n’ai pas le temps / Je suis désolé / Ce ne sera pas une lettre / Juste un télégramme / A vrai dire, cela a commencé le 7 juillet 2003 / Une voiture a failli me renverser / Le conducteur a crié «Espagnol de merde !» / Alors, pendant trois ans, j’ai voulu savoir ce que je savais de l’Espagne, de la peinture, de la sculpture, et puis de moi aussi / C’est banal / Je sais / Mais ainsi j’ai su que j’étais d’ici / C’est à dire de Palerme à Séville et de Paris à Salzbourg / Petit rectangle bizarre sur la carte du monde / Que j’étais d’ici, et depuis longtemps, et, que j’en étais fier / Ici, où la peinture, par exemple, ce sont des natures mortes, des paysages, des portraits, des nus... / Et des choses en désordre / Et des choses en couleur / Plus abstraites / Mais toujours d’ici / Alors, quand j’ai fini cette promenade / Ces cinq saisons dont je vous ai parlé / J’ai décidé de continuer, c’est à dire de commencer / Par, ce que les Français appellent nature morte / les Anglais still life / les Espagnols bodegon / Je vous en prie Ana, ne m’en demandez pas plus aujourd’hui / Acceptez simplement ces lignes et quelques «morceaux» que j’ai volés dans mon atelier comme réponse à vos questions / Vous en saurez plus / Vous en verrez plus / Avant la fin de cette année / MAIG MAI MAYO MAGGIO MAY Vendredi 1er mai Les souvenirs, comme un rêve qui revient au matin. Il faut fermer les yeux. Recoller les morceaux. Il y a si longtemps. Une femme qui chante dans la douceur d’une fin d’après-midi : C’est le mois de Marie, C’est le mois le plus beau... Sourire. Sourire des souvenirs. Sourire et douceur. La couleur des fleurs au bas de la statue. Tout en haut du cours. Sur la droite. Et, après cent mètres, deux cents mètres, l’école Victor Hugo. N’oublions jamais qu’il y eut de doux mois de mai. Combien. Ne pas chercher. Et pourtant, seulement trois. Seulement quatre. Seulement cinq. Vraiment, trois seulement peut-être. Qu’importe, le bonheur ne supporte pas la copie. Les vraies enfances sont toujours trop courtes. Mais, qu’importe, trois fois le mois de mai, avant les tempêtes et la fin d’un monde sans fin. Samedi 9 mai Une heure du matin. Il ne faudrait plus sortir. Moins sortir. Se protéger des gens, comme on se protège du froid. Table rase. Table rase. Ce type trop grand. Avec son grand nez, sa grosse voix, qui parlait expositions, art américain, Table rase. Ça durait des heures. Et à la fin, quand il s’est tourné vers moi pour avoir mon avis. J’ai regardé Marie. Je lui ai souri. Il ne fallait pas qu’elle s’inquiète. Je ne ferais rien pour détromper ce grand con. Je n’allais pas partir dans une conversation avec cet inculte. Comme je ne répondais pas assez vite, il insistait. Alors, j’ai bafouillé : — Vous étiez à la vente Bergé ? Il était désolé... c’était quasiment le drame de sa vie, il ne comprenait pas pourquoi il n’avait pas été invité. Il n’avait pas osé demander, il regrettait. Il était vraiment désolé. Il demandait: — Pourquoi...pourquoi ? — Non, ce n’est pas grave, mais il y avait cette pièce de Duchamp qu’on n’avait jamais vue, vous savez... Il ne savait pas, il ne savait vraiment pas. Il avait les yeux de plus en plus ronds. Il prenait un air dépité, cela relâchait sa machoire inférieure, sans le rendre vraiment plus intelligent.Alors, je continuai : — Oui vous savez, celle qui a fait quatorze millions d’euros. Il a poussé un cri : — Quatorze millions d’euros ! Il ne savait pas. Il croyait que c’était le Fauteuil. Je m’empressai de le détromper. — Non, pas le Fauteuil. Ce grand tirage sur une feuille de plexiglas, où l’on pouvait à la fois deviner les fesses d’une femme, et cette phrase en anglais disant à peu près ceci «Il faut de tout pour faire un monde». — Quatorze millions, il répétait, quatorze millions. Il était vraiment inquiet. Il avait vraiment, en plus de tout le reste, raté le Duchamp à quatorze millions. — Naturellement, ce n’est pas un collectionneur français qui a pu l’acheter ? ajouta-t-il avec inquiétude. Ou alors, c’est un marchand qui l’a acheté mais on ne sait pas pour qui ? Son trouble me comblait. Nos voisins de table, qui eux étaient à la vente Bergé, hésitaient à sourire. — Mais non, non, ajoutai-je, on connaît l’acheteur. Son nom m’échappe, masi il est très connu. Il a beaucoup de Jeff Koons, de Damien Hirst, et de meubles 30. Je m’énervais, je bougeais la tête en cherchant le nom. Le connard était prêt à m’aider, il fallait retrouver le nom. Je lui dis en le regardant avec un intérêt que je ne lui avais jamais porté depuis le début du repas : — Mais vous le connaissez, vous le connaissez... C’est ce type qui a acheté il y a cinq ans P.I.F., Pet International Food. C’est le roi de la nourriture pour chien, pour animal domestique ! Mon nouvel ami était désolé. Il cherchait, il ne trouvait pas. Il venait d’avouer d’une part qu’il n’était pas à la vente Bergé, d’autre part qu’il ignorait le nom du plus grand collectionneur de Jeff Koons, de Damien Hirst du monde, et en même temps du roi de la croquette pour animaux domestiques. Il avait l’air sincèrement dépité. Il eut quand même le courage d’ajouter : — Mais... Duchamp... Table rase... Je l’interrompis et me tournai vers la maîtresse de maison pour lui dire que nous reprendrions un autre jour cette conversation sur la table rase, mais que je voulais lui dire aujourd’hui combien j’avais été sensible à sa table européenne. En effet, si le vin était espagnol, les viandes étaient françaises et le dessert à la manière italienne. L’imbécile, qui voulait sans doute être agréable lui aussi, ajouta : — Ah c’est vrai on a bien mangé ! Je vérifiai ainsi qu’il ne faisait pas partie de ces gens qui petit-déjeunent, déjeunent ou dînent, mais de ceux qui mangent. Ma voisine de gauche, qui l’avait remarqué, eut quelque difficulté à étouffer un petit rire. Alors que nous partions, il cherchait encore le nom du propriétaire de P.I.F., il voulait dès son retour chez lui aller regarder sur Google, il me proposa de devenir un de ses nouveaux amis sur Facebook. Je lui dis que je n’avais pas d’ordinateur et que je ne connaissais rien à Internet. Sa machoire inférieure se relâcha à nouveau, il était effondré. — C’est pas possible, c’est pas possible... c’est pas possible. Table rase... table rase... Pour raser la table, il faut d’abord en avoir une. J’arrive à un âge où je dois absolument ne plus fréquenter n’importe qui, n’importe quoi. J’ai ouvert une fenêtre du salon, et la nuit est presque tiède. Je regarde la nit et je chantonne en riant : Les gens d’autodafé, Les brûleurs de livres, Sont gens de table rase. Les gens de table rase, Sont... etc etc Je n’allais pas lui expliquer, à cet imbécile, que ma table est pleine, qu’elle déborde et que j’en suis heureux. Qu’elle a commencé il y a bien longtemps, à se charger, entre le Tigre et l’Euphrate, qu’elle s’est bien fournie du côté de Jérusalem. Qu’elle a pris le bateau avec Bérénice, elle s’est arrêtée à Athènes pour prendre tout ce qu’elle pouvait. Elle est allée à Rome, et siècle après siècle, de Rome à Séville, de Salzbourg à Palerme, de Mantoue à Salamanque, de Saint-Jacques de Compostelle à Vézelay, dans toute cette Europe du Sud, catholique apostolique et romaine, elle a fait ses commissions. Pour mon plus grand bonheur, ma table à moi, elle déborde, elle déborde de ce génie et de ce bonheur européen. Je vois même dans un coin un petit morceau de table rase. Sait-on jamais, cela peut aussi servir peut-être. Je suis vieux comme ma table. Ce qui m’avait dérangé chez cet imbécile, c’est aussi la manière non seulement de répéter le sujet, mais surtout de ne pas faire de liaisons. Je sais, la radio, la télévision, les hommes politiques, plus personne ne fait de liaisons. Alors, allais-je lui expliquer que sans liaison, il n’y a plus d’alexandrin ? Que sans alexandrin, il n’y a pas de Racine ? Et que sans Racine, il n’y a pas Bérénice. Il doit être, à l’heure qu’il est, en train de taper sur Google «Nourriture pour chiens, nourriture pour chats, Marcel Duchamp». Il ne tapera jamais «Bérénice» sur sa machine à la pensée totale, sans pensée. Cela aurait pris combien de temps, pour lui recommander la lecture d’une phrase de Daniel Arasse que j’aime beaucoup : « Le processus même de l’invention artistique au Cinquecento vise le plus souvent à instaurer un style personnel à partir de l’imitation et de la combinaison de modèles antérieurement donnés et dont les pôles de référence sont, outre bien sûr l’Antiquité, les deux grands piliers de la peinture italienne de la Renaissance : Michel-Ange et Raphaël. Mais cette pratique combinatoire n’est pas mécanique ou subie ; la référence aux prédécesseurs prestigieux doit permettre à l’artiste de trouver plus facilement sa propre voie.»* A quoi cela aurait-il servi ? Peut-il comprendre le bonheur que j’ai à appartenir à ce monde dans lequel c’est toujours à partir de ce qui précède, avec un infini respect, mais en même temps une forme de génie que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, qu’on a su faire avancer les mots, les couleurs, les volumes et la musique. A-t-il entendu une fois les Metamorphosen de Richard Strauss. Aura-t-il compris que cette oeuvre, qui est aujourd’hui généralement perçue telle une élégie sur la destruction de la culture allemande par les nazis, est inspirée tout particulièrement par le bombardement du Théâtre National de Munich. Mais, en même temps, qu’elle est l’affirmation d’une volonté, un geste contre ces gens de table rase. Une musique pour leur montrer que là aussi ils ont perdu, que là aussi, dans la musique, ils n’ont pas pu faire disparaître, exterminer, détruire ce lent, long et formidable travail de l’Histoire. En reprenant huit mesures avant la fin, la citation textuelle du thème principal de la Marcia funebre de la Symphonie «Héroïque» de Beethoven, Strauss retisse ce lien du temps. La table de Strauss n’était pas rase, et c’est bien qu’il ait tenu, en prenant un petit morceau de Beethoven, à nous parler de la musique, de lui, et de la victoire sur les malheurs du monde. * Daniel Arasse, L’Homme en Jeu, Les Génies de la Renaissance, Bibliothèque Hazan, 2008. Mardi 12 mai Déjeuner avec Pierre Pelegry. Le soir, Pierre Michon, Les Onze. Cent trente-sept pages, comme un bijou. L’intelligence, la construction, les mots après les mots, les images, les histoires, l’Histoire. Le monde peut être beau, le monde peut être bon. Au sens où le bon fait du bien. Où, ça sert à ça, un livre, une musique, une peinture. Un moment parfait au milieu du très imparfait. Dimanche 24 mai J’aime ce vent. Ce vent qui tourne en rond, Et en désordre doux. Ce vent déjà tiède, Des milieux d’après-midi, Des milieux du printemps Quand le ciel est encore gris. JUNY JUIN JUNIO GIUGNO JUNE 1 2 3 4 5 6 7 1. Lundi 1er juin. La maison d’Elisabeth et de Pierre. La grande entrée avec au sol les sculptures en verre, et que j’aime, de Laura de Santillana. 2. Au mur, détail du miroir d’argent du frère de Laura. 3. Mardi 2 juin. Partout j’aime le sourire de Marie. Mais ce matin, à Venise, avec le soleil, avec le vent léger, il m’est encore plus doux. 4. Il y a au Giardini, dans le pavillon espagnol, une très belle toile de Barceló dont j’aurais aimé garder une photo. Pour le reste, et par charité toute chrétienne, je dirai peu de chose, sinon que quelquefois devant quelques «oeuvres», j’ai eu honte. Honte pour ceux qui les avaient faites, honte pour ceux qui les avaient choisies. Aussi, en revenant du Giardini, la fraîcheur, l’ombre, les vieux carrés de marbre et la chaise autrichienne, me furent de quelque secours. 5. Pavese. Cette nuit entière, en 67, avec ces amis que je n’ai plus vus, qui m’avaient promené dans Turin jusque sur les collines. Pour retrouver les «paysages» de Pavese. Ces amis encore, qui m’avaient promis d’aller voir avec eux la campagne de son enfance. Tous ces livres que j’ai lus, et aujourd’hui, à côté de la maison de Venise, dans la rue étroite, cette image. Mon image, en surimpression sur le nom de Pavese. Et si les livres, si les peintures, les musiques qu’on aime vraiment, qu’on aime fort, ne servaient qu’à ça, c’est à dire à mieux se voir. 6. Mercredi 3 juin. J’aime toutes les églises de Venise, je ne crois pas les connaître toutes. Pourtant, depuis le temps... Les chaises abandonnées dans le silence de San Pietro. Les marbres dans la brume de Santa Maria dei Miracoli, depuis la fenêtre où j’écoute le Concerto n°2 en sol mineur de Vivaldi, un jour de pluie et de brume. San Sebastiano, où je suis allé un jour de neige, pour revoir les couleurs de Véronèse. Et aujourd’hui, celle-là, cette petite, sans nom peut-être, avec ses cierges. Juste pour la beauté de la lumière et pour la plus grande gloire de Dieu. 7. Vendredi 5 juin. Selon d’où l’on part, on n’arrive jamais au même endroit. Selon d’où l’on part, on n’arrive jamais de la même manière. On peut arriver de rien, sans culture, dans l’art contemporain. On peut faire le malin. Dire combien on est riche. Et, comme c’est plus fort que soi, gagner avec l’art presque autant d’argent qu’avec les saucisses. Mais, si comme on dit en français, l’argent n’a pas d’odeur, l’art qui vient des saucisses sans s’être parfumé à la culture sent toujours un peu mauvais. Nous vivons une époque qui n’a pas l’oreille fine et n’est très souvent, que peu sensible aux odeurs, peu sensible aux mauvaises odeurs. Axel Vervoordt, dans le fragile et un peu fané Palazzio Fortuny, après Artempo, après Academia, avec In-Finitum, nous montre et nous démontre, d’une part, que l’élégance que donne la connaissance patinée de fragilité sensible, donne des ré- 8 9 10 11 12 13 14 sultats autrement élégants, pertinents que les criarderies presque pathétiques des nouveaux riches. 8. Samedi 6 juin. Baptème de Lucien et Suzanne Mille-Lévy, en l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, dans l’après-midi. (Photo Justine Lévy). 9. Lundi 8 juin. Bodegon # 7. Patine argent et noire. Tirage n°2. 10. Lundi 15 juin. La fin du jour dans les jardins de la Gramanosa, en Catalogne Sud. 11. Mercredi 24 juin. Dîner à Ducru-Beaucaillou. Il faudra un jour dire combien le monde, le bonheur du monde et le bonheur des hommes, doivent au vin, au très bon vin. Comparer la carte des grandes inventions, des grandes musiques, des grandes architectures, avec la carte des grands vignobles. 12. Jeudi 25 juin. Il est un peu plus de 16 heures. Nous allons quitter Floirac. Hélène et Marie devant la maison de Koolhaas. Hélène, qui m’étonne, me surprend, me séduit toujours depuis presque trente-cinq ans, par la perfection de ses goûts.13. Samedi 27 juin. Quand nous avons su, vers la fin novembre, en 1950, que j’avais une primo-infection, j’ai tout de suite compris que les journées allaient être très longues. J’ai demandé à ma grand-mère de m’apprendre à lire. Elle m’ a dit : «Je vais essayer». Ça a plutôt bien marché. Il y a eu d’abord les livres de Pierre Loti, Aziyadé, Les Désenchantées, que j’ai lus dans cet espèce de mot-à-mot laborieux et vain que décrit assez justement cet imbécile franchouillard de Jean-Paul Sartre. Il y avait aussi un livre avec plein de chiffres, dont le titre m’intriguait beaucoup, L’Algérie vivra-t-elle ? de Maurice Violette. Il y avait surtout le gros dictionnaire Larousse en six volumes, où j’apprenais les mots, les pays, et les planches en couleurs toutes de peintures, où déjà j’étais mal à l’aise avec celles de Jérôme Bosch, et heureux, troublé peut-être par les grands nus. Quelques mois plus tard, il y eut Pontcarral d’Albéric Cahuet. Le premier que j’ai lu vraiment, où je suis allé plus loin que les mots, et même plus loin que les phrases, pour en suivre l’histoire complète. Pour m’attacher à ce vieux colonel bonapartiste, aussi fort que fier. 14. La vieille ville de Sarlat. Comme j’aime toutes ces vieilles villes de la vieille Europe. J’aime ces morceaux de murs qui s’ajoutent aux autres, comme des morceaux de temps, pour raconter l’Histoire. J’aime que dans ces murs XVIème ou XVIIème, je ne sais plus, la grande porte grise de Jean Nouvel, architecte du XXIème siècle, vienne s’inscrire, s’ajouter, pour continuer l’Histoire. Ici, je comprends pourquoi Jean fait partie de ceux qui ne sont pas du côté des tables rases. Et, sur le grand gris des portes, dans un rouge anglais que j’aime, la formidable phrase de Baudrillard, comme une définition de tout l’Art européen, comme un manifeste : «L’architecture est un mélange de nostalgie et d’anticipation extrême». JULIOL JUILLET JULIO LUGLIO JULY Dimanche 5 DE GRANDS PLATANES, VERTS, A RAS BORD. PRÊTS A CRAQUER DE TROP D’ETE LOURDS EN SILENCE DANS DES OMBRES DOUCES POUR CALMER LES CHEMINS. Mardi 7 9:00 Marie me réveille en chantant « Joyeux Anniversaire » ! 14:30 Musée des Arts Décoratifs. Défilé de mode. Je n’arrive plus à plier ma jambe gauche. Cela fait plus de soixante ans que je ne fais aucun sport. Je n’ai jamais été souple, mais là c’est vraiment bizarre. Je compare avec la droite qui n’a jamais été elle-même très souple, mais c’est vraiment bizarre ce qui se passe à gauche. 17:00 Rue d’Alésia, le « médecin référent » : « Pas bien, bizarre, faut faire une prise de sang. » Mercredi 8 8:00 222 avenue du Maine. Prise de sang. 11:00 Fonderie Rosini à Bobigny. Je suis venu vérifier et signer deux cires, commande spéciale, Bodegon #11. 11:30 Fonderie Rosini. Téléphone, le « médecin référent » : « D-DIMERE : 1282 ng/ml, danger phlébite, nécessité doppler. » 16:00 54 avenue du Général Leclerc. Echo-doppler des veines des membres inférieurs. Réalisée avec un Logiq 7 couleur, de janvier 2009. Clinique / Suspicion de thrombose veineuse surale gauche. Conclusion / Pas de thrombose veineuse profonde ni superficielle. Petite lame liquidienne au niveau de la partie haute de l’aponévrose du muscle jumeau interne : possible rupture de kyste poplité gauche. Séquelle de déchirure musculaire du jumeau interne gauche. Donc pas de phlébite. Jeudi 9 18:00 Rue d’Alésia, « médecin référent » : « Repos jusqu’au 15. » Vendredi 10 C’était il y a longtemps, après une fête organisée pour Bacon par Claude Bernard dans la Bourse aux Grains des Halles. C’était une fin d’après-midi, le temps était déjà chaud: mi-juin, début juillet. Je marchais avec Nadia et Mahot, dans les rues autour. Il y avait avec nous Marguerite Duras, qu’ils avaient rencontrée le 14 juillet précédent à une fête au consulat de France à New-York. Nous marchions ainsi tous les quatre et dans le silence de cette fin d’aprèsmidi, il y avait la voix de Duras. J’avais envie de lui demander : «Vous ne voulez pas, juste pour moi à l’oreille, me dire : Anna-Maria Stretter, son nom de Venise dans Calcutta désert.» J’ai pas osé. Je le regrette. Je le regrette vraiment. J’aime la musique de Carlos d’Alessio, que j’écoute quand je veux me rappeler les livres et les films de Duras. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’écoute les chansons de Lhasa, j’ai souvent l’impression, à chaque fois, qu’une de ses chansons au moins pourrait accompagner des images de Duras. Mercredi 15 8:00 222 avenue du Maine. Prise de sang. 15:00 « Médecin référent » : « D-DIMERE : 990 ng/ml, nécessité d’un examen des poumons demain. » Vendredi 17 15:30 31 avenue Hoche. Examen tomodensitométrique angiographique du thorax. Conclusion / Micro-atélectasies en bande des bases en regard du cul de sac inter-azygo-oesophagien : micro-emboles pulmonaires distales en voie de résolution partielle ? - Pas d’image directe de défect endo-luminal vasculaire artériel pulmonaire principal ou au niveau des branches. - Pas d’évolutivité par ailleurs en dehors de quelques signes bronchitiques et bronchectasies sans impaction mucoïde enfin et en rappelant l’absence d’image hématogène nodulaire ou d’infiltrat lymphangitique ou d’épanchement pleural ou péricardique significatif ni de médiastinite ganglionnaire. - A noter en sous diaphragmatique des images de lithiases endo-luminales vésiculaires proches de l’infundibulum. Donc petite embolie pulmonaire. 18:00 « Médecin référent » : « Arixtra, Previscan, pendant quatre à cinq mois, et prises de sang régulières, une ou deux fois par semaine, à voir ». Samedi 18 Est-ce pour me souvenir encore de Venise, ou peut-être un peu à cause du visage de la femme sur la pochette du disque. Ses cheveux qu’on devine d’un roux très brun, sa peau d’un pâle parfait. Et ses yeux, d’un bleu exactement assorti. J’aime aujourd’hui à écouter ce disque de Vivaldi : Concerto pour Haut-Bois. Dimanche 19 13:10 SMS du « médecin référent » : « Tu commenceras Previscan lundi soir, avec des injections jusqu’à mercredi compris et contrôle d’INR jeudi matin. Bon courage.» 13:15 18:00 Je réponds : « Te verrai-je à ton cabinet lundi en fin de journée ? » Bernard m’appelle du Mexique. Nous parlons un long moment, il s’inquiète pour ma santé. Il comprend que je suis nerveux. Je lui lis le SMS que mon médecin référent m’a envoyé à 13h10, celui que je lui ai envoyé à 13h15, et je lui explique que mon énervement vient du fait que je n’ai pas de réponse. Il m’interrompt :«Ecoute, ce type dont tu m’as parlé, dont tu m’as dit qu’il était très sympathique, ami des artistes et des écrivains, il y a deux solutions, ou c’est un con ou c’est un salaud. Mon avis c’est qu’on ne traite pas comme cela quelqu’un avec qui on prétend avoir des rapports d’amitié ». Il ajoute en s’énervant : « Appelle tout de suite le Docteur Marino ». Il se trouve que j’ai eu la chance de dîner avec ce cardiologue dont Bernard me parle depuis longtemps, il y a presque un mois déjà, chez Pierre et Elizabeth Grimblat. C’est vrai que c’est un homme merveilleux, un formidable cardiologue passionné de son métier. 19:00 J’appelle le Docteur Marino. Rendez-vous demain, 15h30, à son cabinet. Lundi 20 15:30 58 rue Pierre Charron. Docteur Marino. Echocardiographie Doppler. « Vous avez certainement un problème au cœur. Il faut faire une coronarographie. J’ai pris rendez-vous pour vous le jeudi 23 à 9h à la clinique Labrouste avec le Docteur Pagny. Pour les poumons, vous irez voir demain à 17h le Professeur Laaban à l’Hôtel Dieu ». Mardi 21 17:00 Hôpital de l’Hôtel Dieu. Professeur Jean-Pierre Laaban, pneumologue. Il regarde longuement mon examen tomodensitométrique angiographique du thorax, les images et le disque qui va avec, mais aussi un même examen datant du 15.03.2004. Donc pas de micro-emboles pulmonaires, arrêter Arixtra et Previscan. Jeudi 23 10:00 Clinique Labrouste. Chambre 209. 12:30 Coronarographie. Docteur Pagny. 18:30 Sortie de la clinique. Il faudra revenir jeudi prochain pour placer trois stents. Commencer médicaments : Plavix, Bi-Tildiem, et Crestor. Mardi 28 10:00 Christian Liaigre, Atelier, 113 rue Nationale. 11:30 Café de la Croix-Rouge. 12:30 Lippi, Musée du Luxembourg. Je dis à Christian : «Je pourrais faire un faux Miro. Un faux Lippi, ce serait plus difficile.» Nous rions tous les deux, peut-être trop fort. Le gardien antillais, que nous avons réveillé, écarquille de gros yeux tout blancs. Jeudi 30 10:00 Clinique Labrouste. Chambre 209. 12:30 Début de l’intervention. J’essaie de penser à l’exposition de Lippi que j’ai vue avant-hier. Je n’y arrive pas tout à fait. Le Docteur Pagny me parle d’un choix de stents à faire. Je lui réponds comme je peux. Je dis oui à son choix. Cire Bodegon #11. Commande spéciale. Fonderie Rosini. Bobigny. Mardi 8 Juillet. Je comprends que cela posera peut-être des problèmes s’il y avait d’autres interventions à faire dans les deux ans. Mais je crois qu’il m’indique que ce troisième stent enrobé de médicaments (quels médicaments ?) est la meilleure solution. Je ne sais plus rien, je n’arrive pas à repenser à Lippi. 14:20 Je suis dans ma chambre, Marie sourit. 17:00 Le Docteur Marino vient me voir. Il a traversé Paris. Il a parlé avec le Docteur Pagny, tout va très bien, tout s’est bien passé, je sortirai demain. Il était vraiment temps que l’on s’occupe de mon cœur, en effet, comme je le lirai plus tard dans le rapport : « L’artère coronaire droite est de gros calibre. L’artère coronaire droite proximale présente une sténose significative (60%). Le diamètre de référence est de 3.5 mm à ce niveau. L’artère coronaire droite moyenne présente une sténose très serrée (>90%). Le diamètre de référence est de 3.5 mm à ce niveau. L’artère coronaire droite distale présente une sténose très serrée (70%). Le diamètre de référence est de 3 mm à ce niveau. Le lit d’aval est normal, non infiltré. » 19:00 Le Docteur Pagny et son assistante viennent me confirmer les résultats que m’avait annoncés le Docteur Marino. Marie sourit. 19:30 Marie s’en va. 20:15 Un homme en blouse blanche entre dans ma chambre, très décontracté, les mains dans les poches. Il regarde l’écran du moniteur auquel je suis relié, et qui donne des informations sur l’état de mon cœur, j’imagine. Je lui demande s’il n’y a rien d’anormal, si les choses se présentent bien, si la nuit sera sans problème. Ce genre de questions idiotes que posent les malades inquiets. Et le docteur, qui n’est pas docteur, je l’apprendrai le lendemain, mais qui se garde bien de me dire que le titre que je lui ai donné ne renvoie pas à sa réalité, fait une petite moue qui ne veut rien dire. Et me déclare avec un petit air malin : - Ah…vous savez…si vous prenez l’autoroute pour aller à Marseille, on ne sait jamais. - On ne sait jamais quoi ? - Et ben… on ne sait jamais. Toujours avec ce petit sourire malin. C’est à ce moment que je remarque qu’il n’a pas autour du cou un stéthoscope, ce qui serait plutôt normal dans une clinique, mais un gros casque, comme en ont les rappeurs dans le métro. Je précise bien, il n’a pas ce casque sur les oreilles, mais autour du cou, et là comme un imbécile, redevenu fragile comme un malade, je n’ose pas lui en parler. Vendredi 31 10:00 Marie arrive. On vient de m’enlever le goutte-à-goutte, et le pansement mal fait, c’est-à-dire non compressif, que l’on m’avait bâclé hier après m’avoir ôté le bracelet en plastique transparent posé en salle d’opération. 19:30 Marie vient de partir. Je suis seul dans la chambre. Encore une nuit à passer ici. C’est terrible, cette idée que j’aurais pu avoir un gros infarctus ou même mourir, depuis plusieurs semaines ou dans les semaines à venir. C’est terrible, cette clinique où on a d’un côté, des gens formidables, une technologie d’une intelligence parfaite, héritière d’une tradition, où on a aussi, dans des responsabilités plus humbles, je pense à l’infirmière que j’ai eue le jeudi 23 et à la responsable que j’ai eue le jeudi 30, des hommes et des femmes d’une qualité extrême. Et, en même temps, d’un autre côté, des gens qui visiblement s‘en foutent. Qui font mal ce qu’ils doivent faire, sans que ça ait l’air de leur poser le moindre problème moral. Quelqu’un avec qui je parle de tout cela au téléphone, me dit que cet espèce de je-m’en-foutisme rieur, plein de bonne humeur, sans conscience professionnelle, renvoyant presque toujours à une formation qui n’a de formation que le nom, est un phénomène général qui va en grandissant. Il ajoute : « Et encore, tu es dans une bonne clinique, tu n’as pas idée de ce qui se passe ailleurs, indépendamment de la qualité remarquable et des efforts du corps médical, comme d’une partie de plus en plus réduite et désespérée des infirmières ». 22:00 La nuit va être douce,demain je serai dehors. Cela fait bien longtemps que j’ai cessé de vouloir chan ger le monde, et ce serait une perte de temps. En revanche, dans mes ateliers, avec mes peintures, mes sculptures, mes dessins, Marie et quelques autres (très peu d’autres) j’entends bien continuer à travailler, à m’amuser plus fort que jamais. Comme je suis de plus en plus catholique, apostolique et romain, je ne peux pas m’endormir sans faire mes prières, et saluer la Vierge Marie. Ce soir, après avoir remercié, pour moi, les avoir remerciés pour le protection que depuis toujours ils apportent à Marie, je ne peux m’empêcher de leur demander qu’un jour les rappeurs aiment Tartini et Jordi Savall, et Debussy, et qu’enfin les médecins généralistes aiment tous leur métier comme le Docteur Félip de Rivesaltes ou le Docteur Castin de la Colle sur Loup. AGOST AOÛT AGOSTO AGOSTO AUGUST Rochebonne, Saint-Malo. Dimanche 23 Août. Tirage numérique 1/4. Dimensions 42 x 60 cm. Rochebonne, Saint-Malo. Lundi 24 Août. Tirage numérique 1/4. Dimensions 42 x 60 cm. Rochebonne, Saint-Malo. Mardi 25 Août. Tirage numérique 1/4. Dimensions 42 x 60 cm. Rochebonne, Saint-Malo. Mardi 25 Août. Tirage numérique 1/4. Dimensions 42 x 60 cm. Lundi 3 Août Encore une fois, Le Guépard. Le film. Les mots comme dans le livre : «J’appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l’aise dans les deux.»1 Je crois que j’ai pensé ça autrefois. Aujourd’hui, je crois que ce sont les temps eux-mêmes qui sont mal à l’aise. Quant à moi, il faut absolument que je ne le dise à personne, mais le mal-être du temps, quand il ne me laisse pas indifférent, me fait sourire. Jeudi 13 Août Déjeuner à La Société avec Bertrand Bonello. Je l’aime comme mon frère et comme mon fils. J’aime ses films, les images de ses films. Je n’arrive pourtant pas, en tout cas aujourd’hui, à lui dire où et comment je ne comprends plus. Je sais simplement que je voudrais vraiment que ce soit de ma faute. C’est à dire, une impossibilité de ma part à comprendre complètement ses images, ses histoires. Mercredi 17 Août Val de Grâce. Boulevard devant le Val de Grâce. Tout à coup je n’arrive plus à me souvenir de son nom, comme si la machine se bloquait. Comme si la peur revenait. Mais pas pour longtemps. Il ne faut pas avoir peur, il s’agira encore une fois simplement de gagner. Samedi 22 Août Les journées sont encore longues. La mer est loin, ce jour de grande marée à Saint-Malo. Nous marchons longuement. La couleur des nuages, le calme tiède du sable, le vent juste assez suffisant pour chasser les poussières du malheur. Marie sourit, en marchant vers le rouge du soleil. Cette heure suffit à me faire oublier tous les mauvais gris, tous les mauvais bruits qui bougent dans ma tête depuis le 17. Lundi 31 Août Plus que vingt-quatre heures à attendre. Un dimanche au polo #1. 30 Août. Tirage numérique 1/4. Dim. 30x21 cm. Un dimanche au polo #2. 30 Août. Tirage numérique 1/4. Dim. 30x21 cm. 1 Le Guépard, Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Editions du Seuil. 61 SETEMBRE SEPTEMBRE SETIEMBRE SETTEMBRE SEPTEMBER Mardi 1er septembre Rue d’Ulm. 15h 30. Les mauvaises nouvelles du 17 août n’étaient que fausse alerte. Tout se dénoue, et le ventre et le coeur et la tête. Mais d’un seul coup dans la rue, cette immense fatigue de tous ces jours d’attente enferme les épaules, les gestes et le regard, et assourdit la joie. Seul le sourire de Marie dans le soleil de la rue me fait oublier la fatigue et apporte à mon coeur soulagé la paix qu’il réclamait depuis des jours. Page de gauche : Samedi 19 septembre, 17h. Eglise du Gesù, Nice, Mariage Giauffret. Page de droite : Samedi 19 septembre, 21h. Saint-Jean-Cap-Ferrat. Mardi 22 septembre Chère amie, Vous me demandez de vous parler de Michel-Ange. Pour parler il faudrait avoir des idées. Je n’en ai pas beaucoup. Il fut un temps où j’en avais plein, plein sur tout. Et je crois qu’à l’époque j’aurais pu en avoir sur Michel-Ange et vous dire laquelle de ces différentes Pietà je préférais et pourquoi. Aujourd’hui j’aime les idées qui ressemblent à des pierres. Mais je ne suis pas sûr d’avoir la force de les lancer. Alors je vais simplement vous dire ce qui m’intéresse de Michel-Ange. Du côté de Michel-Ange et du côté de moi. Du côté de Michel-Ange, il y a deux choses. D’abord ce qu’il faudrait appeler la technique. Prendre un grand bloc de marbre, l’amener depuis Carrare et avec ses mains, avec ses mains de fer, avec la violence et la force, faire l’élégance d’un corps, la tendresse d’une mère, faire des pierres lourdes comme le rêve dans des gestes de caresses. Faire des pierres où la douleur disparaît derrière la beauté. Et cette question : qui et où a pu prendre un bloc de marbre et avec ses mains, arriver à la beauté, à la douceur, faire des marbres sensuels ou des granits érotiques ? Je connais d’autres longitudes, d’autres latitudes, d’autres temps où l’on a su jouer le jeu. Je pense à cette femme égyptienne de porphyre noir, de porphyre vert, sortie de la mer, croisée au Grand Palais il y a quelques années. Cette femme avec son cul, cette femme avec ses seins, cette femme avec son sexe, recouverts, dessinés dans ce linge mouillé. Mais pourquoi ça s’est arrêté là-bas ? Mais pourquoi ça n’a pas commencé partout, pourquoi pas continué partout ? Pourquoi n’y a-t-il qu’ici, dans ce chemin, chemin de chemins, et chemin de temps, qui va de ces terres entre le Tigre et l’Euphrate jusque chez nous, qui va des temps d’entre le Tigre et l’Euphrate jusqu’aujourd’hui, que se sont commencées, que se sont continuées, ces histoires de marbre, ces histoires de sculptures, mais aussi ces histoires de maisons, de palais et de villes, ces histoires de mots-poésie, de mots-pensée, de mots-histoire. Voilà pour la technique. Il y a encore du côté de Michel-Ange quelque chose qui me plaît. C’est cette manière qu’il a eue de dire au pape, qui voulait que la création du monde, de son monde à lui le pape, c’est-à-dire le nôtre, c’est-à-dire le mien, ne commence qu’avec les Apôtres, de lui dire, de lui montrer, de lui peindre que le monde, notre monde, au pape, à MichelAnge, à moi, remontait jusqu’à Moïse. Coloquinte # 9, détail. Maintenant Michel-Ange du côté de moi. La première fois que j’ai vu Michel-Ange en vrai, comme on dit, c’était pendant l’été 1954. Quand mon grand-père Suchet qui m’avait demandé à Pâques ce que je voulais comme cadeau pour mes dix ans, et à qui j’avais répondu « des paysages », avait mis en place, en route, mon cadeau. C’était donc dans la chaleur d’un été romain que la première fois j’ai vu la Pietà. Après, j’en ai vu, j’en ai même lu, du Michel-Ange, d’assez jolis sonnets. Mais la première fois, où par delà un regard curieux, un volonté de connaître l’histoire de l’Art, il y a eu un choc, une rencontre, un de ces moments qui vous font bouger la tête. C’était au début des années 70. Je venais d’arriver à Paris. Il y avait en ce temps-là, un homme qui s’appelait Michel Guy et qui était ministre de la Culture. Jusqu’à lui, les Esclaves de Michel-Ange du Louvre étaient perdus dans des salles trop pleines. C’est en son temps que les sclaves ont été présentés seuls, dans le vide et le nu du sous-sol du Pavillon de Flore. Le couloir qui y menait était lui aussi dégagé, vidé, avec simplement, dans un coin, avant les Esclaves, un Christ en croix catalan, à la polychromie passée et aux gestes arrêtés. Je ne peux pas vous parler de Michel-Ange tout seul. Pour moi il n’est qu’un moment, moment terrible, moment révélation, de ces années-là. Je n’arrive pas à extraire le nom Michel-Ange de la grande phrase de ces mois. L’éblouissement de ce soir-là, dans les sous-sols du Pavillon de Flore, s’éclaire d’une exposition sur le Japon (Espace-Temps) que j’avais vue en face, au Musée des Arts Décoratifs, se complète d’un moment passé dans les salles shaker, de la découverte des villes de béton retournées dans le sable, des forteresses oubliées de Paul Virilio. Mais je ne peux pas oublier non plus, dans ce même Pavillon de Flore, ces petites expositions autour du Bain turc d’Ingres ou de la Mort de Germanicus de Poussin. Enfin, aurais-je pu regarder de la même manière ces deux hommes de marbre si je n’avais découvert, un soir d’été dans les pins de Saint Paul, sous un gonflable d’Hermann Muller, dans des décors de Rauschenberg, la danse de Merce Cunningham. C’est dans cette même séquence, quand je pense à Michel-Ange, que le moment d’après je revois les images de la première « chose » que j’ai vue de Bob Wilson. Voilà, voilà, chère amie, tout ce que je peux vous dire de Michel-Ange, voilà chère amie, dans quel livre de bonheur et au milieu de quelles pages je l’ai vraiment découvert. Drôle de livre, merveilleux livre, mais aussi un peu lourd, lourd à porter aujourd’hui, devant tant de choses si souvent si différentes. Coloquinte # 9, détail. OCTUBRE OCTOBRE OCTUBRE OTTOBRE OCTOBER Qin Shi Huang a choisi d’ériger la Grande Muraille, de tourner son vaste territoire sur lui-même. Ses frontières ont tenu. Hadrien a englobé de nombreux peuples différents en très peu de temps. Son oeuvre s’est vite délitée. Je ne suis pas protectionniste, je crois seulement qu’il est préférable pour une société qu’elle se pose la question de l’intégration. Jeudi 15 octobre C’est drôle de retrouver ici, après la Frieze et la Royal Academy, dans mon sac, mon désordre, tous mes papiers froissés, ce morceau d’interview de Neil MacGregor, Directeur du British Museum, dans le Figaro du mardi 29 septembre 2009. Il est évident que les peintures que j’ai vues, les commentaires que j’ai entendus, venaient d’hommes et de femmes dont la culture, en quantité et en qualité, est assez sensiblement différente de celle à l’oeuvre dans ces réflexions. Page précédente : Marie, Londres, Amies Street 101. Mercredi 14 octobre. Page suivante : La Tamise, les maisons, la façade. Tate Modern, vendredi 16 octobre. NOVEMBRE NOVEMBRE NOVIEMBRE NOVEMBRE NOVEMBER Mercredi 11 novembre 11 heures du matin. 21 heures. La guerre de 1914. Mes grands parents. Mon grand-père Suchet. Un père lyonnais, une mère alsacienne. Etudiant en pharmacie. Mobilisé à Alger dans les services de santé. Cette histoire qu’il m’a racontée dix fois. Tous ces gens qui voulaient être dans les services de santé. Ceux qu’il appelait les planqués. Il a demandé à partir avec les tirailleurs. Le front, la guerre, Verdun. La télévision. Des Racines et des Ailes. C’est quand même beau la télévision, quand ce n’est pas une machine à merde pour ramasser de l’argent. Mon grand-père Martinez, un père et une mère andalous. Mais l’amour de la France, alors lui aussi, la guerre, Verdun, les blessures et encore la guerre. Les deux qui reviennent à la fin, vivants, mon grand-père Suchet juste à temps pour épouser le 31 juillet 1919 ma grand-mère Antoinette, la Mahonnaise née Gomila y Gomiz. Les deux revenus avec des médailles. Des croix de guerre, avec des citations. Des étoiles et des palmes. Et vingt-deux ans après, ils sont repartis encore par amour pour la France. L’Italie, la France, les médailles. Cette fois-ci ils n’étaient pas seuls, il y avait même mon père engagé volontaire sur un dragueur de mines. Le Tunisien. Il y avait toute la famille. Et même un oncle mort sur les plages de Provence. Par amour pour la France, par amour pour l’Europe. Tout cela me semble si loin. Et en même temps, je le sais maintenant, fait partie de moi. Reims d’abord, Reims et l’Histoire de France. Et l’Histoire des rois. Il y avait, il y a quelques années, un quotidien qui s’appelait le Matin de Paris. Le samedi, venait s’y ajouter un supplément. Je me souviens d’une interview de Claude Lévi-Strauss où il déclarait entre autres « La France est morte en 1789 ». J’ai pensé cent fois lui écrire pour en savoir plus. Je ne l’ai jamais fait, c’est trop tard, mais ce n’est pas grave. Reims, les vitraux, leur restauration, les images d’archives. Chagall en train de peindre avec conviction un Christ en croix. En images, ce judéo-christianisme auquel je suis tellement attaché, qui, puisque Chagall était juif et fier de l’être, et là, sans rien renier de rien, ce bonheur de peindre le Christ dans son geste comme une pensée évidente. Malheur aux minables qui ont refusé d’affirmer les racines judéo-chrétiennes de l’Europe. Dans ces mille pages dérisoires auxquelles ils croient que les Européens ont souscrit. Après Reims, les Farnese. Cette remarque d’une importance capitale. Dans leur grand palais de Rome, tout recouvert de peintures, peintes par des vivants, très vivants, ils mélangent, ils ajoutent, ils marient ces grands morceaux de marbre juste sortis de terre, dans ce XVI ème siècle romain. Juste sortis du temps. Un temps de quinze siècles. Mille cinq cents ans de différence entre les peintures et les sculptures, et ça marche, et c’est pareil. Nous pourrons ainsi, nous, gens d’ici, ou fiers d’être ici, mélanger les siècles et aujourd’hui. Ça suffit. Pendant des semaines je n’écrirai plus rien. Plus rien ici. Je vais commencer cette espèce d’histoire-bilan de mes vieilles Cinq Saisons. La Véritable et longue histoire des Cinq Saisons. Pour être encore plus libre pour mes Bodegon qui se terminent et mes paysages qui arrivent. DESEMBRE DECEMBRE DICIEMBRE DICEMBRE DECEMBER Mercredi 16 décembre Mercredi 16 décembre Mardi 22 décembre Voilà les jours d’hiver Tout enfermés de gris, Tout barbouillés de froid. Et les enfants de la nuit, Enroulés dans les laines Et les premiers flocons. Et les vrais enfants de la nuit, Qui soufflent dans leurs doigts, Qui boivent jusqu’au matin. Lundi 28 décembre Santa Alida, Saint Paul. Encore une fois, je viens finir l’année ici, dans ce fin-coin de la France. Depuis plus de cinquante ans maintenant, à quelques très rares exceptions, je suis là. Pour voir basculer le temps. Est-ce que je voudrais ne jamais en bouger ? Ne jamais quitter ces collines, ne jamais quitter ces bords de mer. Regarder tous les jours le soleil se coucher, depuis Rauba capeu, depuis cette fenêtre de l’Appolonide, sur les hauteurs de la Lanterne, ou comme aujourd’hui, immobile, au-dessus des remparts de Saint Paul. J’en sais rien. De toute manière j’ai pas le choix. Je pense à ces œuvres qui ne sont que d’un coin du monde, et pour lesquelles l’ « immobilité » est le contraire de l’enfermement, mais l’affirmation d’une force. Je pense à Basani, qui n’était que de Ferrare. Je pense à Morandi, qui n’a jamais quitté Bologne. Je pense à Pavese, qui rêvait d’Amérique dans son génie tout entier piémontais. Je pense à Cézanne, qui pouvait parcourir son monde à pied. Je pense à Lampedusa, lui aussi d’une seule ville. Ce soir je pense aussi à Camus, qui n’était que d’Alger. Mais qui n’ était pas algérien. Pas plus qu’il ne pouvait ressembler à ces français des Temps Modernes. Je pense à Camus, dont j’ai lu il y a quelques jours qu’à sa fille Catherine – prénom de sa grand-mère paternelle, Sintès de Minorque – qui lui demandait s’il était triste, il répondait « je ne suis pas triste, je suis seul ». L’exil condamne à la solitude, et la fille de Camus avait certainement raison en lui posant cette question. Il devait être triste ce jour-là, triste par solitude. La longue et lente arrivée de la nuit, tous les bleus, tous les violets, tous les jaunes, tous les rouges, tous les gris, tous les noirs, tous les bruns, qui se mélangent entre les collines et le ciel, que je regarde et que je perds, que je retrouve derrière le lent mouvement du vent, en lignes, en traits, en tâches, me comblent, et me font ce soir oublier la solitude et la tristesse. Etranger pour étranger, c’est peut-être ni à Alger ni à Paris, mais sur les chemins de Minorque, qu’il l’aurait peut-être été le moins. C’est ce que je crois ce soir, c’est presque le pari que je fais, ou que je vais faire. Page précédente : 28.12.09 #01 / 28.12.09 #02 / 28.12.09 #03 Tirages numériques sur format Grand Aigle (106x75 cm). Format de l’image 106x60 cm. Quatre exemplaires chacun. 31 décembre, vers minuit. Monaco.