Liban - Les casques blancs
Transcription
Liban - Les casques blancs
UNIVERSITE PANTHEON-ASSAS
(PARIS II)
LES CASQUES BLANCS
LE DETACHEMENT
DES OBSERVATEURS FRANCAIS
A BEYROUTH
1984-1986
Mémoire pour le Diplôme d'Etudes Approfondies de Science Politique
Présenté et soutenu publiquement par Jean
Bury
Directeur de recherches : Monsieur le Professeur Sur
Septembre 1996
1
L'université n'entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les mémoires, ces
opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur.
2
TABLE DES MATIERES
1. LE CONTEXTE D'UNE INTERVENTION FRANCAISE
1.1. LES CAUSES DE LA GUERRE AU LIBAN
• LE CONTEXTE POLITIQUE ET SOCIAL
• LA PRÉSENCE PALESTINIENNE
• UN ÉLÉMENT D'OPPOSITION RELIGIEUSE
• LE DÉCLENCHEMENT DE LA GUERRE
1.2. LA GUERRE
• LES FORCES EN PRÉSENCE
• L'ARMEMENT
• AVANTAGE AUX "PALESTINO-PROGRESSISTES"
• L'INTERVENTION SYRIENNE
• ATERMOIEMENTS DE LA SYRIE
• L'OPÉRATION LITANI ET LA FINUL
• ENTRE SYRIENS ET ISRAÉLIENS
• NOUVELLE INVASION ISRAÉLIENNE
• BECHIR ET AMINE GEMAYEL
• L'ACCORD ISRAÉLO-LIBANAIS
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2. LE DETACHEMENT DES OBSERVATEURS (DETOBS) : CREATION ET ORGANISATION 15
2.1. LES ACCORDS DE LAUSANNE
2.1.1. LES PARTIES EN PRÉSENCE
2.1.2. LA TENEUR DES ACCORDS
2.1.3. L'AIDE DEMANDÉE À LA FRANCE
2.2. LA CREATION DU DETOBS
2.2.1. L'ARRIVÉE DES PREMIERS EFFECTIFS
A. La situation à Beyrouth au mois de mars
B. La mission
C. L'installation du DETOBS
D. Le dispositif initial du DETOBS
2.2.2. LA PRISE DE COMMANDEMENT DU COLONEL FLEUTIAUX
2.3. L'ORGANISATION DU DETOBS
2.3.1. LES MOYENS
2.3.2. LE DISPOSITIF
2.3.3. LE FONCTIONNEMENT
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3. LE DEROULEMENT DE LA MISSION : MARS 1984 – AVRIL 1986
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3.1. LA MONTEE EN PUISSANCE (MARS – OCTOBRE 1984)
3.1.1. LE CONTEXTE POLITIQUE
3.1.2. LE RÔLE DES PUISSANCES EXTÉRIEURES
3.1.3. LA MISE EN ŒUVRE DU DETOBS
A. Atmosphère générale à Beyrouth
B. Définition de la mission du DETOBS
3.2. LA PHASE DE POURISSEMENT
3.2.1. LE COMMANDEMENT DU COLONEL SUSINI
A. La détérioration du climat politique
B. L'évolution de la mission
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C. L'évolution du dispositif
3.2.2. LE COMMANDEMENT DU COLONEL DE VIRIEU
A. Le climat politique
B. Les événements marquants
C. L'évolution de la mission
3.2.3. LE COMMANDEMENT DU COLONEL BURY
A. Le climat politique
B. Les événements marquants
C. L'évolution de la mission
3.3. LE RETRAIT DU DETOBS
3.3.1. LA SITUATION POLITIQUE
A. Les rapports entre les factions
B. Les rapports des factions avec le DETOBS
3.3.2. LES ÉVÉNEMENTS MARQUANTS
3.3.3. L'ÉVOLUTION DE LA MISSION
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4. CONCLUSION
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4.1. BILAN SUR LE TERRAIN
4.1.1. L'EFFICACITÉ DU DETOBS
4.1.2. LA VALEUR SYMBOLIQUE DU DÉTACHEMENT
4.2. BILAN GENERAL
4.2.1. LA FORMATION DES CADRES
4.2.2. ENSEIGNEMENTS SUR LES MISSIONS D'OBSERVATION
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5. ANNEXES
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5.1.
5.2.
5.3.
5.4.
5.5.
5.6.
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ANNEXE 1 : LISTE DES OBSERVATEURS FRANÇAIS TUÉS AU LIBAN
ANNEXE 2 : DOCUMENT FINAL PUBLIÉ PAR LA CONFÉRENCE DE LAUSANNE
ANNEXE 3 : CÉRÉMONIE DE RETOUR DES CASQUES BLANCS
ANNEXE 4 : DÉPART DE LA CÔTE 888 (ARTICLES PARUS DANS LA PRESSE)
ANNEXE 5 : BIBLIOGRAPHIE
ANNEXE 6 : REMERCIEMENTS
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1. LE CONTEXTE D'UNE INTERVENTION FRANCAISE
La guerre de 1975 à 1984
1.1. LES CAUSES DE LA GUERRE AU LIBAN
•
Le contexte politique et social
Suisse de l'Orient : un nom parfois donné au Liban de l'avant-guerre. L'excellence de ses
financiers, la qualité de ses élites, sa place fièrement revendiquée de pont entre l'Orient et l'Occident
donnaient à ce petit pays une importance locale sans commune mesure avec sa taille. Pourtant, dès les
années soixante, la situation intérieure avait tendance à se dégrader : régime fiscal inadapté, inégalités
sociales excessives, prévarications des classes dirigeantes, tensions sociales grandissantes, évolution
démographique rendant caduc le dosage de la représentation parlementaire.
Certaines analyses veulent démontrer que, sans intervention étrangère, les Libanais auraient
su trouver un de ces compromis où leur subtilité s'est toujours affirmée. (1) Cette thèse est contestée,
mais c'est indubitablement un élément étranger qui intervient de façon déterminante : l'importante
présence palestinienne sur le territoire libanais, présence armée et passionnée.
•
La présence palestinienne
Les Palestiniens ont été imposés au Liban par les autres pays arabes, ils n'ont rien de
commun avec leur pays d'accueil : 80% sont musulmans, tandis qu'on évaluait alors la population
libanaise musulmane à 60% (source musulmane) ou 45,5% (source chrétienne). Les Palestiniens sont
économiquement inassimilables, leurs intérêts politiques sont sans rapport avec ceux des Libanais. Ils
se conduisent de surcroît en propriétaires des régions où ils s'installent, et pas en hôtes pacifiques ; ils
s'en servent comme base pour continuer leurs opérations militaires - d'où la panoplie des réactions
israéliennes : bombardements, invasions.
•
Un élément d'opposition religieuse
C'est aussi à cette époque que l'imam Moussa Sadr, président du Conseil Supérieur Chiite,
dote son "Mouvement des Déshérités" de la milice AMAL
(2)
, pour combattre Israël sur la frontière
sud du pays. Ce mouvement des Chiites est aussitôt utilisé par les Palestiniens (qui cherchent à
(1)
cf. Jean-Pierre Alem : le Liban, p. 90 et supplément à la Revue d'études n°10, p. 11.
AMAL : "al Afouaj al Mouquawama al Loubnaniya", i.e. la Brigade de Résistance libanaise, amal signifiant aussi
espoir en arabe.
(2)
5
légitimer leur présence et leur action), par les organisations de gauche et par les leaders traditionnels
sunnites, qui souhaitent manipuler cette colère chiite pour faire pression sur leurs rivaux politiques
maronites et accroître leur participation au pouvoir. Ainsi se crée la coalition « islamo-progressiste »
qui confessionnalisera un conflit au départ social et politique. (3)
•
Le déclenchement de la guerre
Les heurts se multiplient par conséquent entre les Palestiniens et l'armée libanaise, jusqu'au
mitraillage d'un autobus palestinien dans un quartier de Beyrouth le 13 avril 1975, en représailles des
coups de feu tirés sur des personnalités maronites à la sortie d'une église. 27 passagers furent tués, et
dans les combats qui s'ensuivirent, en deux jours, on dénombra 150 à 300 morts et 1000 blessés dans
la région de Beyrouth. La guerre était commencée.
(3)
Certains observateurs voient dans l'aveuglement des chefs politiques sunnites l'une des raisons pour laquelle le conflit
a si vite viré à la guerre de religion. cf. Pierre Le Peillet : Les bérets bleus de l'ONU, p. 391.
6
1.2. LA GUERRE
•
Les forces en présence
Au commencement du conflit, se groupèrent d'un côté les Palestiniens : les cinq brigades de
l'Armée de Libération, le F.P.L.P., le F.D.P.L.P(4), la F.L.A. pro-irakien. A leurs côtés, se groupaient
les partis révolutionnaires sous la dénomination de Front des Partis et Forces progressistes Nationaux
ou Mouvement National, dirigé par Kamal Joumblatt, président du Parti Socialiste Progressiste
(P.S.P.).
Le Mouvement National englobait le Parti Communiste, l'Organisation d'Action
Communiste, le P.P.S.
(5)
, le Baas pro-irakien, les formations dites "nassériennes", le Mouvement du
24 octobre et quelques petites organisations sunnites, chiites (AMAL) ou kurdes : une quinzaine de
partis ou de groupes variés en tout, n'ayant guère en commun que la volonté de renverser le pouvoir en
place (6).
Par ailleurs, on trouve parmi eux des chrétiens, notamment au Parti social national syrien,
chez les baasistes et les communistes.
Face à ces formations dites "palestino-progressistes" s'érigeait le Front Libanais, présidé par
l'ancien chef d'Etat Camille Chamoun, et groupant des formations essentiellement maronites : les
Phalanges, environ 70% des forces combattantes(7), le Parti National Libéral (PNL) et des groupes de
moindre importance (les Gardiens du Cèdre, l'Organisation Libanaise ou Tanzim). C'est de ce front
qu'émanera le futur "Commandement unifié des Forces libanaises" dirigé par Bechir Gemayel,
groupant les milices chrétiennes et, plus tard, divers groupes chiites, druzes, etc.
L'armée, quant à elle, joue dans cette première période un rôle limité : elle est jugée trop
chrétienne et cantonnée à des opérations de faible importance. Elle perd sa cohésion sous les
atermoiements et les hésitations du pouvoir politique, et se désagrège début 1976. Au mois de mars
1976, la moitié de ses 18 000 hommes avait déserté, certains pour rejoindre le camp chrétien, d'autres
pour former sous le commandement du lieutenant Ahmad el Khatib l'Armée de Libération Arabe et
pour combattre aux côtés des "Palestino-progressistes". Certains chrétiens gagnèrent le sud pour
former une milice sous le commandement de Saad Haddad, y firent alliance avec les Israéliens avant
de passer sous leur contrôle (Armée du Liban Sud).
(4)
Front Pour la Libération de la Palestine et Front Démocratique Pour la Libération de la Palestine, groupuscules plus
extrémistes que l'Organisation pour la Libération de la Palestine.
(5)
Parti Social Nationaliste syrien, qui dans son idéal grand syrien s'associait pour la première fois à une coalition de
gauche.
(6)
Pierre Le Peillet, op. cit., p. 395.
(7)
Phalanges ou Kataëb, fondées par Pierre Gemayel au retour des Jeux Olympiques de Berlin. La terminologie est
malheureuse et a beaucoup desservi ce mouvement : « un parti moderne et antiféodal, militant pour la justice sociale.»
(Pierre Le Peillet, op. cit., p. 392). Voir aussi Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, Une croix sur le Liban, p. 42-43.
7
Selon Jean-Pierre Alem(8), il est impossible d'évaluer précisément les effectifs combattants
des deux camps, non seulement par manque de renseignements fiables, mais aussi par les fluctuations
dans le temps de ces effectifs : certaines formations ne participent aux combats que par intermittence,
certains combattants changeant même de camp selon les phases de la guerre (comme les chrétiens de
Zghorta en 1978), le nombre des Palestiniens engagés fluctuant de surcroît en fonction de l'utilisation
du réservoir syrien au gré des circonstances. La supériorité des "Palestino-progressistes" s'avère
cependant très importante (de 20 à 30 000 hommes).
•
L'armement
Les armes légères sont alors abondamment répandues sur les marchés du Proche-Orient, et
nul n'en manque.
Les "Palestino-progressistes" disposèrent cependant d'un sérieux avantage en armes lourdes
(lance-roquettes multiple Katiouchas, fusées sol-sol Grad...) jusqu'à la livraison de chars Sherman et
de matériels lourds au Front libanais par Israël fin 1978. La prise de Tell el Zatar en 1976 et
l'occupation israélienne du Sud Liban dévoilèrent l'énorme arsenal palestinien.
•
Avantage aux "palestino-progressistes"
Du 14 septembre au 30 novembre 1975 a lieu la première bataille de Beyrouth : les chrétiens
dominent, mieux entraînés et disciplinés que les hordes qui se lancent en désordre contre leurs
positions au cri de Allah Akbar.(9) La deuxième bataille de Beyrouth dure de décembre à janvier, et
l'avantage passe nettement aux "palestino-progressistes" dès le mois de mars, avec la sécession des
musulmans de l'armée qui rejoignent les Palestiniens avec chars et artillerie. Les milices chrétiennes
sont rejetées sur la ligne qui séparera désormais Beyrouth : à l'est le quartier chrétien, à l'ouest un
ensemble majoritairement musulman, mais où vivent une centaine de milliers de chrétiens. Avec
l'avance spectaculaire des "palestino-progressistes" dans le Metn nord (mars- avril 1976), une victoire
totale des Palestiniens paraît se dessiner.
•
L'intervention syrienne
La Syrie s'est toujours refusée à reconnaître le Liban en tant qu'Etat souverain, la France
puissance mandataire ayant dû amputer la Syrie traditionnelle de la plaine de la Bekaa, de Tripoli,
d'une partie du Liban sud actuel pour constituer le territoire libanais. Damas, dès lors, quoique
signataire du protocole d'Alexandrie du 7 octobre 1944 affirmant l'indépendance et la souveraineté du
Liban, cherche toujours l'occasion de lui imposer sa "protection". De surcroît, la Syrie ne semble pas
vouloir laisser s'installer au Liban un gouvernement de caractère révolutionnaire, impossible à
(8)
(9)
op. cit., p. 95-96.
Pierre Le Peillet, op. cit., p. 395.
8
contrôler, qui conduirait peut-être à une partition du Liban et à la création d'un Etat chrétien qui
deviendrait inévitablement un satellite d'Israël, et qui pourrait déclencher une intervention des pays
occidentaux. La Syrie, enfin, depuis l'adhésion de l'Egypte à la "paix américaine", est inquiète de se
retrouver seule face à Israël et ressent plus fortement la nécessité de contrôler le Liban et la Résistance
palestinienne.(10)
Le 24 janvier 1976, les Syriens avaient imposé un cessez-le-feu en contrepartie d'un projet en
dix-sept points proclamé quelques jours plus tôt par le président maronite Soleiman Frangié : sans
abolir le confessionnalisme, ce projet en atténuait nettement les applications. L'espoir né de ce cessezle-feu fut immense, au point que les activités économiques reprirent, que les écoles rouvrirent.
Malheureusement, il était impossible à Kamal Joumblatt, chef du Mouvement national,
d'accepter la répartition communautaire des trois présidences maintenue par le projet en dix-sept
points, lui interdisant l'accès à la magistrature suprême. La paix interdisait de surcroît la destruction
souhaitée par lui des Maronites conservateurs.(11) La paix provisoire fraîchement reconquise ne lui est
donc pas acceptable, et il pousse à la reprise des combats.
Dès lors, Damas opte pour une intervention militaire et fait pression sur le président maronite
Soleiman Frangié pour appeler les Syriens à l'aide. Le premier juin, 6 000 à 10 000 soldats syriens,
200 à 250 blindés et l'aviation interviennent au Liban. Ils se heurtent immédiatement aux "palestinoprogressistes", les chrétiens profitent de ce que les fedayine sont accaparés par l'avance syrienne pour
prendre le camp de Tell Zaatar. Le 27 septembre, c'est accompagnés d'unités de l'armée libanaise
venant de la Bekaa dites "avant-gardes de l'armée libanaise arabe" que les Syriens lancent une attaque
d'envergure dans le Metn. Les Forces libanaises de Bechir Gemayel attaquent de leur côté les positions
palestiniennes.
Les 17 et 18 octobre, à Ryad, un sommet arabe se réunit : Syrie, Egypte, Koweït, Liban et
Yasser Arafat. La création d'une Force arabe de dissuasion (FAD) est décidée dans l'intention de faire
respecter un cessez-le-feu. Sur les 30 000 hommes qu'elle aligne, 25 000 sont Syriens : recette du pâté
d'alouette selon Pierre Le Peillet1(12) ; d'autant que les contingents saoudiens, soudanais, yéménites,
libyens et des Emirats arabes unis seront peu à peu retirés pour ne laisser place qu'aux seules troupes
syriennes.
Cette force est placée sous le commandement théorique du nouveau président libanais Elias
Sarkis, qui a prêté serment le 23 septembre dans la Bekaa occupée par les Syriens.
La guerre marque une pause ; les Syriens ont "sauvé" les chrétiens, avec l'accord tacite des
Israéliens et des Etats-Unis. Cette accalmie dans le conflit, malgré des incidents tels que l'assassinat de
Kamal Joumblatt le 16 mars 1977, est de courte durée.
.
(10)
Jean-Louis Dufour, Les crises internationales de Pékin-1900 à Sarajevo-1995, p. 173.
« Il fallait d'abord vaincre militairement le fascisme raciste de la droite chrétienne, pour le traiter ensuite
politiquement, et enfin le soigner psychologiquement. » (Kamal Joumblat, Pour le Liban, p. 170).
(11)
(12)
op. cit., p. 403.
9
•
Atermoiements de la Syrie
Les Palestiniens lancent leur contre-attaque en avril 1977, et les Israéliens passent la
frontière pour aider leurs alliés - mais les pressions de Jimmy Carter, qui craint de voir annihilés ses
efforts pour régler le conflit arabo-israélien, sur Menahem Begin, et celles de la Syrie sur les
Palestiniens mènent au cessez-le-feu du 26 septembre, les Israéliens rentrent chez eux. Mais le face à
face des Palestiniens et des milices chrétiennes entretient une situation potentiellement dangereuse.
C'est là que la Syrie change à nouveau de politique, pour des motifs divers : un élément
nouveau est intervenu en novembre, que les Syriens ne considèrent pas sans inquiétude : la visite à
Jérusalem du président Sadate, inaugurant le processus de paix avec Israël. La perspective d'une
possible paix israélo-égyptienne ouvrait la voie à un accord avec Israël d'un Liban réunifié sous la
présidence d'un maronite. Dans le même temps, se renforçant, le Front libanais se montrait plus
exigeant, réclamant le retrait du sud Liban de toute force armée palestinienne. Dès le printemps 1976,
des miliciens chrétiens avaient fait leur entrée dans des zones jusque là contrôlées par les
Palestiniens(13), renforcés par des soldats après la dislocation de l'armée libanaise. Des incidents
avaient éclaté dès le 31 août, dégénéré en combats : les chrétiens remportant jusqu'en mars 1977 une
série de victoires, avec une intendance partiellement alimentée par les Israéliens.
Les premiers affrontements entre Syriens et chrétiens ont lieu en février 1978, et l'artillerie
de la FAD soumet les quartiers chrétiens de Beyrouth à un intense bombardement, et malgré les
interventions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, les combats se poursuivent jusqu'en mars
1979.
•
L'opération Litani et la FINUL
Dans le même temps, le 15 mars 1978, en représailles d'un attentat mené par les Palestiniens
en territoire israéliens, et dans l'idée de détruire les forces militaires palestiniennes du Liban sud (14), 30
000 hommes en deux divisions mécanisées franchissent la frontière libanaise, avancent dans le pays
pour former au Liban sud une zone tampon.(15)
L'objectif de l'invasion israélienne était peut-être de détruire le potentiel militaire palestinien,
pourtant ce sont les Libanais qui ont le plus à souffrir de l'opération Litani. Un exode de 160 000 à 250
000 personnes s'ensuit, en majorité chiites. Le 15 mars, le Liban adresse une vive protestation au
Conseil de Sécurité, qui enjoint Israël à se retirer du territoire libanais le 19 mars. La résolution 426
crée la FINUL.
(16)
Sa mission est d'aider à la restauration de l'autorité gouvernementale libanaise sur
le Liban sud, mission qui apparaît illusoire si l'on considère que cette région échappait au contrôle de
ce gouvernement depuis plusieurs années. (17)
(13)
Rmeich, Ain Ebel, Alma ech Chaab.
Pierre Le Peillet, op. cit. p. 449-450.
(15)
Zone de dix à trente kilomètres selon les sources.
(16)
Force Intérimaire des Nations Unies au Liban, UNIFIL en anglais.
(17)
Jean-Pierre Alem, op. cit., p. 106.
(14)
10
Prévue pour déployer 4 000 hommes, la FINUL en aligne 6 000 à la mi-juin 1978,
appartenant à une dizaine de nations dont la France. Il y en aura bientôt 7 000.
L'ultime repli des Israéliens, le 13 juin, se fait pourtant selon une modalité qui portera
atteinte au crédit de la FINUL : au lieu d'être cédées aux troupes internationales, les positions évacuées
par les Israéliens sont remises au commandant Haddad qu'Israël reconnaît comme un représentant
légitime du gouvernement libanais. Dès lors, une zone à hauts risques se crée tout au long de la
frontière, comprenant des villages chrétiens, druzes, chiites, sunnites, sous la coupe israélienne.
•
Entre Syriens et Israéliens
Jusqu'à présent, aucune ne franchissant la ligne rouge(18), les armées syrienne et israélienne
cohabitaient sans heurt, sans même que les événements précédemment décrits ne provoquent entre
elles de tension. Cette coexistence fut troublée par l'affaire de Zahlé, principale ville de la Bekaa et
située au carrefour des principales voies de communication syriennes. Zahlé, peuplée de grecs
catholiques(19) et de grecs orthodoxes, est occupée fin 1980 par les Kataëb de Bechir Gemayel qui tient
à y affronter les Syriens. Les travaux aussitôt commencés par les forces libanaises pour relier par une
route de montagne la ville au dispositif central des forces chrétiennes déclenche l'ire des Syriens,
jusque là assez débonnairement installés dans la région : selon Damas, le risque vient d'apparaître
d'une voie de pénétration profonde ouverte aux israéliens. Le 2 avril 1981, les Syriens mettent le siège
devant la ville. Zahlé, mais aussi les quartiers chrétiens de Beyrouth, sont bombardés pendant trois
mois.
Israël en profite pour intervenir, et en soutien des Kataëb abat le 28 avril deux hélicoptères
syriens. Le 29 avril, les Syriens réagissent en installant dans la Bekaa des missiles sol-air SA-6, de
fabrication soviétique. C'est la crise des missiles, que Menahem Begin menace de détruire.
Sans intervenir finalement dans la Bekaa, les Israéliens continuent à attaquer dans d'autres
secteurs les positions palestiniennes, jusqu'à l'attaque combinée terre-air-mer contre le Chouf et
Beyrouth Ouest, faisant plus de 200 morts et 700 blessés dans les quartiers populaires de la capitale.
Les Etats-Unis interviennent pour enrayer l'escalade avant qu'elle ne provoque de trop fortes
tensions avec l'Union Soviétique. Grâce à Philip Habib, envoyé spécial de Ronald Reagan, et grâce
sans doute à la pression de l'Arabie Séoudite, le siège de Zahlé est levé le 30 juin et 600 gendarmes
libanais relèvent les milices chrétiennes. Un cessez-le-feu entre en vigueur le 24 juillet 1981. Hafez el
Assad sauve la face en maintenant ses missiles dans la Bekaa et en proclamant sa volonté de demeurer
au Liban, si nécessaire contre la ligue arabe.
(18)
(19)
Ligne délimitant les zones occupées par chacun.
Appelés aussi Melkites ou grecs unis, rattachés à Rome.
11
•
Nouvelle invasion israélienne
La pression américaine pour imposer l'armistice du 24 juillet n'avait pas convaincu Menahem
Begin de renoncer à la destruction des forces militaires palestiniennes - ce qui nécessitait d'aller
jusqu'à Beyrouth. Une telle opération risquait de déclencher des protestations européennes dont Israël
se moque, une vague condamnation soviétique, des réactions arabes qui ne mèneraient pas à la guerre.
Seule inquiétude : la réaction des Etats-Unis, qui furent probablement consultés et donnèrent leur
accord.(20)
Le 6 juin 1982 à 11 heures, les Israéliens franchissent la frontière, avec une ampleur très
inhabituelle : quatre divisions mécanisées et trois blindées, appuyées sans discontinuer par l'aviation et
la marine, soit en tout 60 000 hommes.
Sans que la FINUL puisse presque rien faire, les troupes israéliennes foncent à travers le
pays : le 10 juin, elles sont en mesure de pilonner la banlieue de Beyrouth, le 13 elles occupent
Baabda, siège du gouvernement, à quelques kilomètres au sud de Beyrouth. La Syrie, après de brefs
combats où elle perdit 85 Migs, soit le tiers de son aviation, 116 à 400 chars et toutes ses rampes de
lancement SAM, avait accepté le 11 un cessez-le-feu proposé par Israël, 7 000 Palestiniens étaient
prisonniers, 2 000 tués et les autres enfermés dans Beyrouth Ouest. Déloger ces Palestiniens retranchés
dans la ville aurait constitué une opération longue et coûteuse en vies, et Israël choisit d'imposer à la
ville un blocus d'une extrême dureté, appuyé par des bombardements violents (bombes à
fragmentation et au phosphore.) Les victimes de ces opérations furent estimées à plus de 29 000 morts
et blessés dont 11 000 enfants.
Il fallut les fortes pressions de Ronald Reagan pour que les Israéliens acceptent finalement le
plan de l'envoyé américain Philip Habib, le 12 août : les combattants israéliens devront se retirer de
Beyrouth Ouest et les Palestiniens de l'OLP du Liban. (Ce sont les Français qui escorteront Yasser
Arafat et les hommes de l'OLP hors de Beyrouth). Le 20 août, le Liban demande le déploiement d'une
force multinationale à Beyrouth pour aider à l'évacuation des troupes palestiniennes : c'est la création
de la FMI(21).
•
Bechir et Amine Gemayel
Les élections présidentielles de 1982 approchant, Bechir Gemayel, chef charismatique du
Front Libanais, se présente sous l'œil bienveillant de nombreux Libanais, que son engagement ne
rebute pas. C'est sans doute l'influence du président sortant Sarkis qui le pousse à se dégager de
l'influence israélienne que sa position d'homme fort des Phalanges risque de lui valoir - mais il n'est
pas impossible qu'il se soit alors aliéné les Israéliens sans se rallier les musulmans.(22) Il est élu le 23
août 1982, assassiné le 14 septembre dans un attentat qui fit vingt morts et soixante blessés.
(20)
cf. Jean-Pierre Alem, op. cit., p. 109. Les Etats-Unis seuls votèrent avec Israël contre la décision de l'Assemblée
Générale du 26 juin exigeant le retrait immédiat et inconditionnel des forces israéliennes.
(21)
Force Multinationale d'Interposition.
(22)
cf. Pierre Le Peillet, op. cit., p. 534-535.
12
Le 15 septembre, l'armée israélienne envahit Beyrouth Ouest et, sous sa responsabilité
directe, des miliciens essentiellement phalangistes entrent dans les camps palestiniens de Sabra et
Chatila pour le "nettoyer". Plusieurs centaines de Palestiniens y perdront la vie (23). L'événement remue
l'opinion mondiale - qui reste plus indifférente aux massacres de chrétiens perpétrés par le P.S.P. dans
le Chouf pour créer, par épuration, le canton druze.
C'est à la suite de ces massacres que Javier Perez de Cuellar reconnaît que de simples
observateurs militaires ne suffisent pas au Liban - mais, lassés par les échecs de la FINUL, les
Libanais préfèrent à son extension la constitution d'une nouvelle force multinationale à la façon de la
FMI : c'est la constitution de la FMSB.
Largement élu à la place de son frère, malgré des conceptions très différentes(24), Amine
Gemayel est investi le 21 septembre 1982. Cette large élection amène une certaine détente : Beyrouth
est réunifiée, l'armée est réorganisée, des plans de reconstruction sont avancés - malgré l'occupation de
80% du territoire par les Israéliens et les Syriens, et les combats qui continuaient ailleurs qu'à
Beyrouth.
Panneau de propagande avec les portraits (de gauche à droite) de
Amine Gemayel, de son père Pierre et de son frère Bechir.
(23)
Loin des 3 500 à 5 000 victimes fantaisistement annoncées par Le Monde du 3 juillet 1987, Jean-Pierre Alem
recense 1 300 morts. Le rapport du procureur militaire libanais Assad Germanos dénombre 328 corps et fait état de 991
disparus qui ont pu être faits prisonniers.
(24)
cf. Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, op.cit., p. 76.
13
•
L'accord israélo-libanais
Pays arabe, le Liban ne pouvait aller jusqu'à signer la paix avec Israël, mais se devait de
négocier : sous l'actif patronage de Ronald Reagan, un accord fut signé le 17 mai 1983, mettant fin à
l'état de guerre entre Israël et le Liban et établissant un retrait général des forces israéliennes sous
réserve d'un retrait simultané des Syriens, lesquels firent savoir qu'ils ne quitteraient le Liban qu'après
le départ des Israéliens : l'impasse menaçait.
La guerre risquant de reprendre avec violence, des médiations internationales multiples
(françaises et américaines notamment) mènent le 25 septembre à la constitution d'un congrès national
de réconciliation qui se réunit le 31 octobre à Genève. Une conférence suit à Lausanne en mars 1984 :
c'est d'elle que va naître le Détachement des Observateurs Français, au moment où, durement touchés
par les attentats de Drakkar et du Q.G. des Marines, les contingents français et américains de la FMSB
se retirent.
Au moment où les Observateurs français arrivent au Liban, la capitale est coupée en deux : à
l'Ouest les musulmans, à l'Est les milices chrétiennes et l'armée libanaise au service du gouvernement
légal de M. Gemayel.
Nous ne nous intéresserons désormais qu'à Beyrouth, "chaudron des sorcières" où se joue le
sort du Liban, et où la mission du Détachement des Observateurs est cantonnée.
14
2. LE DETACHEMENT DES OBSERVATEURS (DETOBS) : CREATION ET
ORGANISATION
2.1. LES ACCORDS DE LAUSANNE
2.1.1. Les parties en présence
Le congrès de réconciliation nationale libanais se réunit une première fois sans obtenir de
résultat concret à Genève entre le 31 octobre et le 4 novembre 1983. Une nouvelle réunion se tient à
Lausanne du 12 au 20 mars 1984. Ses objectifs, selon le président Gemayel, sont d'obtenir la
réconciliation nationale, un cessez-le-feu et une libération totale du territoire libanais.
La conférence réunit des représentants des principaux partis traditionnels : Camille Chamoun
(maronite), Pierre Gemayel (maronite, chef du parti Phalangiste), Adel Osseirane (Chiite), Saeb Salam
(sunnite), Soleiman Frangié (maronite, ancien président de la République), Walid Joumblatt (Parti
Socialiste Progressiste, Druze), Nabih Berri (mouvement Amal, Chiite) et Rachid Karamé (Sunnite,
ancien premier ministre).
A ces représentants libanais s'ajoute Abdelhalim Khaddam, premier vice-président et
ministre des affaires étrangères syriennes. Sa place est théoriquement celle d'un observateur, mais on
verra comment son rôle omniprésent au cours des débats témoigne de l'absence de liberté véritable des
négociateurs libanais, et de la volonté de la Syrie de parvenir à un règlement des affaires libanaises
conforme à ses aspirations propres. La Syrie a d'ailleurs, avant l'ouverture de la Conférence, appelé
solennellement à la constitution d'un nouveau gouvernement libanais ouvert à toutes les forces
politiques libanaises (ce, bien sûr, dans l'intérêt exclusif de Damas).
Toutes les factions et parties libanaises ne sont pas représentées à la conférence, cependant,
et des protestations se font entendre : elles sont sans guère de poids lorsqu'elles émanent des chrétiens
non-maronites (orthodoxes, grecs catholiques...) qui se plaignent de l'absolue main mise des maronites
sur les délégations chrétiennes (on prétend qu'ils n'ont pas été conviés par impossibilité de trouver
chez eux des représentants assez éminents) ; elles sont plus redoutables lorsqu'elles proviennent de
groupes plus puissants tels que les Forces libanaises (milices chrétiennes), qui appellent à une
résistance sans concession contre la main mise syrienne sur le Liban, et s'estiment libres vis à vis de
compromis éventuels acceptés par la Conférence : les Forces libanaises jouent quant à elles la carte
israélienne.(25)
Les anciens partis de l'ex-mouvement national libanais sont également exclus de la
conférence : les nassériens, les communistes, les baasistes...
(25)
Le Monde du 9 mars 1984
15
2.1.2. La teneur des accords
•
Le déroulement de la conférence
La Conférence s'ouvre (et se déroulera toute entière) dans un climat passionné où la volonté
de chacun semble dirigée vers le seul objectif de ne préserver que ses intérêts (certains disent, parlant
des représentants maronites du vieux système politique traditionnel: privilèges). Les insultes fusent ;
mais malgré les désirs de Walid Joumblatt et de Nabih Berri qui souhaitent le voir jugé pour trahison,
c'est en président de la République et pas en chef de faction que siège Amine Gemayel.
Le premier soin de la Syrie est d'imposer aux factions le cessez-le-feu. Dans une déclaration
au nom de Damas, Abdelhalim Khaddam désire que le Liban soit "uni, indépendant et souverain sur
tout son territoire" et affirme qu'aucune solution militaire ne débouchera sur une solution politique.
(Amine Gemayel, qui sembla alors décidé à une alliance syrienne de circonstance, a fait des
déclarations similaires.)
Mais aucune faction ne semblant désireuse de parvenir vraiment à un cessez-le-feu, le
représentant syrien doit aller plus loin : il rédige lui-même un appel dit habilement "de la Conférence
de Lausanne", de sorte que personne n'a à le signer nommément. Toutes les parties, sous cette pression
syrienne, donnent donc le 13 mars à leurs troupes une instruction de cessez-le-feu applicable le même
jour à 21 heures, heure locale de Beyrouth. Ce cessez-le-feu sera surveillé, dit l'appel de la Conférence
de Lausanne, par une commission militaire composée d'officiers en retraite de l'armée libanaise et de
membres des Forces de Sécurité Intérieures (FSI, gendarmerie). Les Forces libanaises montrant une
particulière répugnance à appliquer ce cessez-le-feu, Abdelhalim Khaddam parle du risque
qu'encourraient les factions tentant un "sabotage", et sous-entend que la Syrie n'hésiterait pas à rentrer
au Liban pour y imposer cette trêve.(26)
La Syrie, qui par la bouche de son représentant s'affirme à équidistance des deux camps
libanais, obtient le 15 mars, outre le cessez-le-feu, un compromis comprenant le repli des milices,
l'aménagement d'un no man's land entre elles, la réouverture de l'aéroport et du port de Beyrouth, la
fin des campagnes de presse entretenues par les parties en conflit.
La réforme institutionnelle, qui est un des éléments moteurs du conflit, pose de bien plus
grands problèmes : un accord est presque adopté le 19 mars, qui dévalorise considérablement les
pouvoirs du président de la République (maronite) pour accroître de façon exorbitante ceux du chef de
gouvernement (sunnite). Personne n'est vraiment satisfait par ce compromis, mais Walid Joumblatt et
Nabih Berri y ont obtenu la déconfessionnalisation de l'administration civile (sauf les postes clés),
tandis que les chrétiens conservent l'essentiel du système en vigueur, et se félicitent que la
décentralisation administrative prévue par le compromis préfigure l'autonomie des chrétiens là où ils
sont majoritaires.
(26)
Libération du 14 mars 1984.
16
Mais au fond, seuls les Sunnites apparaissent grands vainqueurs dans l'élaboration de ce
texte - soutenus conjointement par les Saoudiens et par les maronites, qui cherchent à jouer avec eux
contre les Chiites majoritaires au Liban.(27)
Mais au dernier moment, Soleiman Frangié se dresse violemment contre ce compromis,
refusant que le président de la République ne devienne qu'un planton. L'accord est torpillé.
L'opposition entre la conception d'un "nouveau Liban" tel que voulu par Walid Joumblatt et Nabih
Berri et l'hostilité de Pierre Gemayel, Soleiman Frangié et Camille Chamoun à amender la
Constitution paraît insurmontable - le confessionnalisme l'emporte. Au point que les alliances soudées
au début de la Conférence finissent par changer : Soleiman Frangié, d'abord allié à l'opposition
musulmane, rejoint le camp chrétien, et le représentant sunnite Saed Salam se rallie au P.S.P. et au
mouvement Amal, se détournant des maronites auxquels ils sont alliés depuis le Pacte de 1943.
Quant à la Syrie, elle n'est à Lausanne que pour obtenir un cessez-le-feu, afin d'avoir les
mains libres sur d'autres "fronts". En fin tacticien, Hafez el Assad se contente pour l'instant de ce statu
quo provisoire, remettant à plus tard le règlement de la question politique.
La Conférence s'est finalement avérée être un conclave de chefs de guerre qui, neuf jours
durant, ont récité des monologues
(28)
. L'opposition des vieux défenseurs du système politique
traditionnel fait même dire à Walid Joumblatt : le dialogue doit s'établir entre Berri et moi d'une part
et les jeunes chefs de l'autre camp, notamment les Forces libanaises. Cette réflexion illustre
parfaitement le fait que le conflit entre les communautés se double d'un conflit de générations entre les
vieux caciques maronites, sunnites ou chiites (anciens présidents de la République, anciens premiers
ministres, etc.) toujours prêts à revenir aux délices de la politique des clans qui a constitué la base de
la vie au Liban pendant des années et les "jeunes gens" des milices jugés inexpérimentés et brutaux
(mais qui, eux, sont armés et tiennent le terrain). Cette opposition ne cessera de peser sur la situation
libanaise jusqu'à l'établissement définitif de la "pax syriana".
Rien n'est donc résolu des problèmes de fond qui alimentent la crise libanaise.
•
Le document final
(cf. Annexe II)
Le texte finalement publié par la Conférence à l'issue des débats de Lausanne consacre le
cessez-le-feu imposé par la Syrie, seul résultat concret de cette réunion. Le document annonce la
création d'un Haut Comité Politique et Militaire, destiné à mettre en œuvre ce plan de sécurité, et qui
deviendra l'interlocuteur principal des Observateurs français au comité quadripartite (cf. infra, section
III, paragraphe B).
Le document final impose aussi l'arrêt de toute campagne de presse militante et renvoie toute
réforme politique à une date ultérieure, remettant le soin à un comité institutionnel composé de juristes
(27)
(28)
Le Monde du 21 mars 1984.
Le Monde du 22 mars 1984.
17
et d'hommes politiques de faire des propositions en ce sens. La question des réformes institutionnelles,
et notamment du confessionnalisme, au cœur du débat, n'a donc pas trouvé de réponse.
2.1.3. L'aide demandée à la France
C'est à l'unanimité que les membres de la Conférence de Lausanne décident finalement de
solliciter l'aide de la France pour assurer une parfaite impartialité dans l'observation d'éventuels
manquements au cessez-le-feu - contrairement à la décision initiale des différents représentants réunis
à Lausanne et qui prévoyait le déploiement d'un corps d'observateurs exclusivement libanais (sous la
surveillance, d'ailleurs, de l'armée syrienne.) L'ONU est à ce point discréditée auprès des Libanais qu'il
n'est pas question un instant de faire appel aux Bérets bleus de l'OGB (Observer's Group - Beirut),
dont la présence au Liban est tolérée mais superbement ignorée.(29)
Il convient de noter que la neutralité était, dès les premiers instants, la qualité principale
réclamée aux Observateurs français - cette objectivité dans l'accomplissement de sa mission ne sera
jamais contestée par personne (si ce n'est par les Chiites fanatiques du Hezbollah).
La demande d'une aide pour cette mission d'observation est adressée à la France par le
président Gemayel. Elle est agréée immédiatement : la France n'est sûrement pas mécontente, au
moment de retirer, dans des conditions quelque peu humiliantes, son contingent de casques bleus de la
FMSB, de donner au Liban un nouveau gage d'amitié. La politique libanaise est de surcroît une
préoccupation constante de François Mitterrand. En mars 1984, MM. Cheysson et Hernu font un
voyage au Liban, y rencontrent M. Gemayel et affirment que la France n'abandonnera pas le Liban.
Panorama de Beyrouth
(29)
Ce détachement fait partie de l'ONUST (Organisation des Nations-Unies pour la surveillance de la trêve, UNTSO en
anglais) qui opère dans tout le Proche-Orient depuis 1949 dans des conditions périlleuses et décevantes (cf. Pierre Le
Peillet, op. cit.)
18
2.2. LA CREATION DU DETOBS
2.2.1. L'arrivée des premiers effectifs
A. La situation à Beyrouth au mois de mars (30)
Au moment où la France se prépare à envoyer à Beyrouth le Détachement des Observateurs,
le contingent français de la FMSB est donc sur la voie du rapatriement : les autres contingents
étrangers ont déjà été retirés, après le choc notamment du double attentat perpétré contre les
Américains et les Français. Agressés sans cesse davantage par les milices de l'ouest qui leur
reprochaient une collusion avec les chrétiens de l'est, les contingents de cette force n'étaient plus en
mesure d'accomplir leur mission d'interposition, sauf au prix d'opérations militaires en contradiction
avec leur vocation.
La France, donc, puissance méditerranéenne liée de longue date à l'Histoire du Liban,
accepte d'envoyer le corps d'Observateurs (morakiboun) destiné à contrôler l'application du cessez-lefeu.
Le 27 mars 1984, une quarantaine d'officiers et de sous-officiers sont mis en place à
Beyrouth, dirigés par le lieutenant-colonel Leplomb.
La situation libanaise est alors stabilisée de la façon suivante : les Syriens et les Israéliens
sont installés sur un territoire représentant environ les deux tiers du Liban. A l'exception de Beyrouth,
de réduits chrétiens disséminés et de la zone dite de sécurité (frontière libano-israélienne), ils
contrôlent à vrai dire tout le pays. Les Syriens, de surcroît, se disposent de façon à pouvoir occuper
tout espace laissé vacant par un éventuel retrait israélien - tout en évitant tout risque de heurt avec Tel
Aviv.
Les forces chrétiennes et druzes sont face à la mer jusqu'à Araya, qui constituera plus tard la
limite extrême de la zone d'observation du DETOBS.
Beyrouth, principal point chaud, est coupé en deux par la "ligne verte" qui sépare les camps
des combattants (on ignore si la ligne verte a été baptisée ainsi en raison de l'abondante végétation qui
y a poussé ou par allusion à la Green line divisant Nicosie, tracée au crayon vert par un officier
britannique). La capitale est ainsi partagée entre les 1700 hommes du Parti Socialiste Progressiste, les
nombreux combattants du mouvement Amal et les 3400 hommes des Forces libanaises (chiffres
approximatifs qu'il est très difficile d'affiner réellement). Plusieurs groupuscules complètent ce
dispositif : les 3 à 400 hommes des Mourabitoun (milice du leader nassérien Ibrahim Qoleilat
récupérée par le sunnite Cheik Hafidh Kassem), les intégristes sunnites des Djound Allah, les
(30)
cf. général Michel Fleutiaux : Historique du Détachement des observateurs Français du Liban, dans Le Casque
blanc n° 2, janvier 1990.
19
intégristes chiites (aile fondamentaliste d'Amal) du Hezbollah : 600 miliciens et sympathisants qui
reconnaissent l'autorité morale du Cheik Fadlallah, les 150 hommes très organisés du Parti
Communiste Libanais, l'Organisation de l'Action Communiste Libanaise (groupement actif auprès des
étudiants musulmans au début des années soixante-dix, mais qui n'est plus constitué que d'agitateurs),
le Parti Syrien National Social (partisan de la Grande Syrie, de la Méditerranée à l'Euphrate, composé
d'abord de chrétiens du nord opposés au clan Gemayel, il recrute ensuite des grecs orthodoxes libanais
puis des musulmans de la zone est de Beyrouth; il est soutenu par Damas), des groupuscules proiranien, et bien sûr les organisations palestiniennes en sommeil dans les camps.
Il n'y a en fait que quatre organisations militaires de véritable importance, et qui vont
d'ailleurs constituer les quatre acteurs du comité quadripartite : l'Armée libanaise, les Forces libanaises
(réorganisation des Kataëb par Bechir Gemayel et qu'une terminologie trompeuse ne doit pas faire
confondre avec les troupes régulières de l'Armée libanaise), le P.S.P. à dominante druze et la milice
Amal des Chiites. Les autres mouvements sont réduits au rôle de comparses - avec un statut particulier
pour le Hezbollah, que sa redoutable organisation et son fanatisme rendent particulièrement
dangereux, et que les milices de l'Ouest n'arrivent pas à contrôler véritablement.
Emblème du Hezbollah
20
La situation est hautement instable : les affrontements violents sont quotidiens, malgré le
cessez-le-feu officiel, tuant jusqu'à 120 personnes dans la nuit. Ces affrontements ne semblent pourtant
pas toujours motivés par des raisons réellement militaires. « A notre arrivée, 98% des incidents
venaient d’un mauvais tracé de la ligne verte, laissant trop proches les adversaires. A l’époque, le
scénario des accrochages était toujours le même : d’abord des insultes puis des pierres. On enchaînait
avec quelques rafales de Kalachnikov qui débouchaient immanquablement sur des tirs de RPG ou de
GRAD
(31)
. Si on ne parvenait pas à calmer le jeu suffisamment vite, les canons prenaient le relais.»
(Général Fleutiaux).(32)
Le P.S.P., vainqueur dans la montagne, cherche à s'installer à Beyrouth sous peine de ne pas
paraître crédible ; les forces musulmanes dissidentes de l'Armée libanaise, à l'Ouest de la ligne verte
(sixième et troisième brigade) marquent les unités chrétiennes de l'est et appuient certaines actions
d'Amal et du P.S.P., tandis que les brigades chrétiennes de l'Armée libanaise s'efforcent de maintenir
une pression constante sur la ligne verte pour dissuader les forces de l'Ouest de reprendre leur avance
et pour bloquer les Druzes ; Amal, qui cherche à solidifier une structure initialement composée de
petits groupes de combattants anarchiques mal armés, quadrille les espaces conquis dans Beyrouth et
contribue ainsi à durcir la tension sur la ligne verte ; les Forces libanaises ont entrepris de se
reconstituer après leurs échecs dans la montagne, et tentent par une attitude agressive de reconquérir
une population chrétienne un peu hésitante après les revers du Chouf.
La tension prend dès lors trois formes : majeure entre les musulmans et les chrétiens de l'Est
qui ne peuvent plus céder un pouce de territoire ; plus mineure entre les groupuscules et les forces en
présence, même officiellement alliées ; enfin à l'intérieur de chaque clan.
Les Observateurs se sont parfois trouvés décontenancés, à leur arrivée, par l'inextricable
imbroglio de la situation libanaise. Le colonel Leplomb explique comment ils durent apprendre que ce
qu'on croyait acquis la veille pouvait aussi bien être remis en cause le lendemain, et qu'à l'inverse des
problèmes réputés insurmontables (démantèlement des barricades, par exemple) pouvaient trouver leur
solution en une nuit.
(31)
RPG : lance-roquettes antichars de conception soviétique, de maniement facile et largement répandus chez les
combattants des milices. GRAD : lance-roquettes multiples montés sur affûts (héritiers des "orgues de Staline")
manquant de précision mais aux projectiles particulièrement meurtriers.
(32)
Magazine TAM, octobre 1984.
21
Plan de Beyrouth
Le pointillé indique la « ligne verte » qui sépare Beyrouth-Est (tenue par les
Chrétiens) de Beyrouth-Ouest (tenue par les Musulmans et leurs alliés)
22
B. La mission
La mission du DETOBS est une mission d'observation au profit des hauts responsables
libanais, le président de la République, le chef du gouvernement et les leaders des principales
tendances. Son but est de repérer et de déterminer avec le maximum de clarté les violations du cessezle-feu, les incidents aux points sensibles (axes de circulation, zones de désengagement), les opérations
interdites de réarmement, les provocations et actes violents divers...
Le champ d'application des observations du DETOBS s'étend à l'ensemble de la zone de
contact entre les adversaires.
Cette mission a pu se révéler, aux tout premiers temps, assez floue : comment observer ?
Observer quoi ? Comment rassembler les renseignements ? Selon quelle structure ? Les premières
observations, dès lors, s'avèrent légères, imprécises, incomplètes, mais les Observateurs acquièrent la
technique de leur tâche : leurs comptes-rendus se font plus nets, plus rapides, plus adaptés, d'une
neutralité plus scrupuleuse.
C.
L'installation du DETOBS
Le lieutenant-colonel Leplomb, chargé d'implanter les premiers éléments du Détachement
des Observateurs à Beyrouth, débarque dans la capitale libanaise le 28 mars 1984 via les bâtiments de
la Marine nationale l'Ouragan et le Clémenceau. Il est reçu à l'ambassade de France où une première
vision d'ensemble de la situation lui est communiquée - dans le même temps, explique le colonel
Leplomb, que le dénuement des moyens alloués au DETOBS lui apparaît plus clairement.
Le premier logement prévu pour les hommes du Détachement était le centre socioculturel
libanais, appelé Mouette. Mais c'est un bâtiment délabré, sans commodité, totalement inadapté à
l'hébergement du DETOBS.
Après deux nuits et le départ des derniers contingents de la FMSB, le lieutenant-colonel
Leplomb décide l'installation du Poste de Commandement du Détachement à la résidence des Pins bâtiment vaguement mauresque appartenant à la France, auparavant résidence de l'ambassadeur de
France. C'est un bâtiment dont la valeur historique est loin d'être négligeable pour les Libanais,
puisque c'est de lui que le général Gouraud prononça, au nom de la France, en 1920, l'indépendance du
grand Liban.
Cette bâtisse qui ne manque pas d'une certaine allure, malgré ses murs lézardés et criblés
d'impacts, ses ouvertures protégées tant bien que mal par des sacs de sable, ses galeries ébranlées par
les explosions et renforcées par des étais, ses glaces du grand salon de réception étoilées par les balles,
va devenir le vrai centre nerveux du DETOBS. Elle est située exactement sur la ligne verte, au cœur de
23
Beyrouth à vue directe d'un certain nombre d'immeubles abandonnés par la population et qui
constituent un terrain privilégié pour les francs-tireurs. Elle jouxte l'hippodrome dans les bâtiments
duquel veut s'installer la permanence du comité quadripartite, proximité commode qui favorise les
contacts.
La résidence des Pins
Vus de la Résidence des Pins, quelques immeubles abandonnés du « passage du Musée »,
zone de « No man’s land » entre l’est et l’ouest et terrain d’élection des francs-tireurs
24
Dans le même temps, le Détachement commence à occuper les premiers observatoires - lieux
inhospitaliers qui demanderont des semaines d'aménagement avant d'apparaître un peu plus vivables.
Les repas du Détachement sont officiellement fournis par l'Armée libanaise, mais leur exotisme est tel
que les occupants de la résidence des Pins ne sont pas fâchés de profiter de la cuisine des gendarmes
qui y sont déjà installés (EGM(33) 2/5 de Villeneuve d'Asq).
Il faut aussi assurer les moyens de la mission et établir des liaisons physiques et radio entre
le PC et les observatoires. Le Détachement des Observateurs dispose à son arrivée de 20 jeeps laissées
par la FMSB (une sur deux est équipée d'un dispositif radio) et de quelques vieux postes de type
motorola, encore affaiblis par le manque de maintenance. Les transmissions du DETOBS, dès lors,
sont au début peu fiables. Mais l'Armée libanaise réagit progressivement aux patientes demandes du
DETOBS, et les observatoires sont peu à peu équipés de façon correcte.
D. Le dispositif initial du DETOBS
•
les postes :
L'installation du Poste de Commandement à la résidence des Pins, après quelques
hésitations, à l'endroit qui accueillait précédemment le général Datin, commandant le détachement
français de la FMSB, se justifie par la facilité de rencontre que cet emplacement offre aux différentes
factions, qui peuvent s'y retrouver sans avoir à traverser les positions adverses - malgré la vulnérabilité
de la bâtisse.
Les emplacements retenus pour les observatoires doivent se trouver à proximité des points
chauds, doivent pouvoir vivre en autonomie et disposer de bonnes liaisons avec le PC.
Au carrefour de Tayouneh, trois positions laissées vacantes par la FMSB sont occupées :
Kalot rouge, Kalot blanche, l'immeuble Kenj.
A Barbir, vaste zone de friction entre toutes les factions représentées sur le terrain, trois
postes sont établis : Barbir Ouest (à partir de la sortie de la résidence), Barbir Est (vers le musée) et la
Tour Idji (en direction de l'ambassade d'Iran).
(33)
Escadron de gendarmerie mobile.
25
Le PC de la Résidence des Pins, Novembre 1985
•
les effectifs :
Les premiers effectifs comptent douze officiers et six officiers de l'Armée de terre (plus
bientôt le colonel Michel Fleutiaux, placé à la tête du détachement le 30 mars), quatre officiers et trois
sous-officiers de la gendarmerie, cinq officiers et deux officiers mariniers de la marine et cinq officiers
et trois sous-officiers de l'Armée de l'air - soit un total de quarante et un hommes.
Ils sont répartis comme suit :
-
Dix hommes au PC de la résidence des Pins (6 Armée de terre, un gendarme, un marin, 2
Armée de l'air)
-
Trois hommes au comité quadripartite (2 Armée de terre, un gendarme)
-
Quinze hommes aux différents postes de Barbir (2 Armée de terre, 6 Armée de l'air, 6
marins, un gendarme)
-
Treize hommes aux postes de Tayouneh (9 Armée de terre, 4 gendarmes)
Cette première répartition montre que chaque position était occupée par des personnels d'une
même composante (terre, air, marine ou gendarmerie). Pour des raisons de cohésion et de mise en
confiance, l'affectation dans les postes a pris en compte une certaine cooptation des responsables, d'où
une tendance au regroupement des gradés d'une même armée. Une fois passée cette période
d'adaptation, un amalgame s'est effectué à la faveur de la permutation des équipes et de la constitution
de nouvelles positions.
26
2.2.2. La prise de commandement du Colonel Fleutiaux
Au moment où le colonel Fleutiaux, arabisant et spécialiste des affaires libanaises, prend le
commandement du DETOBS (le lieutenant-colonel Leplomb demeurant en qualité d'adjoint), il semble
qu'une véritable bonne volonté puisse se découvrir chez la plupart des chefs de partis et de milices désir réel de mettre un terme aux combats. A cet instant, et dans cette perspective, la mission du
DETOBS non seulement a encore tout son sens, mais peut fonctionner avec efficacité - efficacité par
ailleurs augmentée par la formule nouvelle qu'il offre à un pays qui a encore en mémoire l'échec des
forces d'interposition et des contingents multinationaux. Le prestige des Observateurs français est
grand, rien n'a encore eu l'occasion d'effriter cet effet de nouveauté que son arrivée à Beyrouth a
provoqué. Le colonel Fleutiaux peut donc entreprendre une vaste manœuvre de déploiements des
Observateurs, aidés par des effectifs croissant peu à peu (65 Français en mai, 80 en juin), en créant des
postes de plus en plus nombreux. (cf. infra, deuxième partie : "l'évolution du dispositif").
27
2.3. L'ORGANISATION DU DETOBS
2.3.1. Les moyens
•
les moyens en hommes :
Les effectifs du Détachement des Observateurs varieront du simple au double au long de son
existence : quarante hommes débarquent à Beyrouth le 28 mars 1984 (rapidement le colonel Fleutiaux
se joint à eux), quatre-vingt repartiront en avril 1986.
Les Observateurs se recrutent dans l'Armée de terre, l'Armée de l'air, la gendarmerie et la
marine. Tous sont officiers ou sous-officiers, ils sont volontaires (et jamais les volontaires pour cette
mission n'ont manqué). Ils font un séjour de quatre mois au Liban (six mois pour leur chef, le
Commandant du Détachement des Observateurs, couramment appelé COMDETOBS) et sont relevés
par quart tous les mois. Il n'y a pas de quota défini dans la répartition par armée des Observateurs, et
les proportions varient selon les rotations, mais l'Armée de terre reste toujours nettement majoritaire
(environ 50%).
Une tenue particulière a été élaborée peu à peu pour les Observateurs, afin de les rendre
immédiatement identifiables par tous. Ils portent le pantalon de treillis et les rangers, une chemisette
kaki clair en été et le pull bleu de type marine en hiver, avec sur un bras l'écusson tricolore et sur
l'autre le brassard blanc frappé de la double inscription arabe et française : OBSERVATEURS MORAKIBOUN. Bien visible, le chèche blanc recouvre la chemise ou le pull. Un K-Way blanc est
porté en cas de pluie. Le casque blanc, rarement arboré pourtant, complète l'uniforme.
Un groupe d’Observateurs devant l’entrée de la Résidence des Pins,
en tenue d’été
28
Détachement du poste de Sibnay en tenue d’hiver,
avec sa mascotte, le chien Sibnay
Les Observateurs ont des contacts parfois étroits avec un escadron de gendarmerie française
qu'il ne faut pas confondre avec les gendarmes affectés au DETOBS. Cet escadron est celui qui, sur
accord du gouvernement libanais, assure des missions de garde auprès des services français au Liban.
Un peloton de cet escadron est basé à Baabda où il protège la nouvelle résidence de l'ambassadeur de
France, près du palais présidentiel et de l'Etat-major de l'Armée libanaise ; un autre peloton est basé à
Martakla où il surveille les bureaux de la chancellerie. Le troisième est basé à la résidence des Pins, où
se trouve le PC de l'escadron, et où il protège également le PC du DETOBS, de sorte que les
Observateurs n'ont pas à assurer la garde et le contrôle de leur propre Poste de Commandement.
L'escadron de gendarmerie est mieux armé que le Détachement des Observateurs : sa mission,
différente(exclusivement protection des bâtiments de l'ambassade), nécessite la dotation en FAMAS
(Fusil d'Assaut) et en AA52 (fusil mitrailleur) et des déplacements en VAB (Véhicule de l'Avant
Blindé).
Il faut noter par ailleurs que un à deux bâtiments de la Marine nationale croisent en
permanence entre Chypre et le Liban, en soutien de l'ambassade de France (pour les liaisons de
l'ambassadeur par exemple) et pour les cas où une évacuation (sanitaire ou autre) serait nécessaire
pour les personnels de l'ambassade, de la FINUL ou du DETOBS, ou pour des ressortissants français.
•
les moyens matériels :
En fait d'armement, de leur côté, les Observateurs ne sont dotés chacun que d'un pistolet
(Pistolet Automatique MAC 9 mm), dont aucun ne servira dans toute l'histoire du DETOBS. Sa
fonction officielle est d'assurer l'autodéfense. « Dans ce pays suranné, cela fait sourire les miliciens de
29
quinze ans qui brandissent des Kalachnikov. Mais notre protection réside dans notre faiblesse. »
(Général Susini). L'utilité de cette arme est toute symbolique : selon le général Bury, elle est portée
parce qu'à Beyrouth, si on ne porte pas un pistolet « on est tout nu, comme au temps du Far-West de la
grande époque ». (34)
Les Observateurs disposent de deux Voitures Légères (VL) pour le déplacement des
autorités : comme tous les véhicules du Détachement, elles sont blanches et portent le fanion
"observateurs" en français et en arabe.
Le DETOBS dispose aussi de quelques jeeps blanches, servant aux liaisons et aux missions
de ravitaillement. Elles remplacent aussi avantageusement les Voitures Légères dans les déplacements
en montagne (vers la côte 888 par exemple, où se situe l'un des observatoires les plus importants et les
plus exposés du dispositif français).
Quelques camionnettes ou Land-Rover servent aux transports logistiques.
Le Détachement a également reçu de France deux VBL (Véhicules Blindés Légers), les deux
premiers véhicules de ce type dont l'Armée française ait été équipée. Quoique blindés, ils ne sont
guère utilisés : les Observateurs ont pour mission d'instaurer un climat de confiance, ils se doivent de
jouer la transparence, et des véhicules de cette sorte ne correspondent pas à l'image que le DETOBS
doit présenter de lui-même. De plus, dans cette ville où pullulent les miliciens de quinze ou seize ans,
le risque est grand d'attirer le feu (celui d'un lance-roquettes RPG par exemple), par simple jeu, sur ce
blindé étrange.
Pour les communications enfin, les Observateurs sont équipés de batteries de radio de
fabrication civile (type motorola par exemple, ou autres marques comparables), dans les véhicules
aussi bien que dans les postes d'observations. Une ligne téléphonique relie de surcroît le comité
quadripartite et le PC du DETOBS à la résidence des Pins. La ligne est parfois coupée, et la réparation
dans ce secteur où se multiplient les francs-tireurs s'avère toujours dangereuse : elle justifie le port du
gilet pare-balles par ailleurs peu utilisé.
L'équipement se complète des jumelles indispensables aux observations et de quelques
lunettes à infrarouge pour la vision nocturne.
(34)
Entretiens avec l'auteur, le 30 juillet 1996
30
Véhicule Blindé Léger
2.3.2. Le dispositif
•
Le comité quadripartite :
a - localisation :
Le comité militaire quadripartite est installé dans les locaux de l'hippodrome (d'où son nom
courant de Comité de l'hippodrome), non loin de la résidence des Pins où le Détachement des
Observateurs a installé son centre d'opérations. Le comité quadripartite remplace en fait la
"commission des arrangements de sécurité" (Lejnat el Tartibat el ameniat) initialement constituée,
mais qui s'est effacée avec le Haut Comité Politique et Militaire créé à Lausanne et dont la structure,
située à un niveau très élevée, était inadaptée au type de contrôles envisagé.
b - les factions représentées :
Les membres du comité quadripartite sont les délégués de leur faction respective : seule
l'Armée libanaise présente des hommes de toutes les confessions - l'Etat-Major libanais est
multiconfessionnel, un peu selon le schéma de répartition de l'exécutif libanais : le commandant en
chef, numéro 1 de l'Armée libanaise, est maronite (général Michel Aoun), le chef d'Etat-Major,
numéro 2, est Druze (général Abou Darghanm) et les autres confessions (Sunnites, Chiites...) sont
représentées dans les bureaux.
L'Armée libanaise exerce au comité quadripartite, où elle est représentée par le général de
brigade Jean Nassif, une présidence de fait (il n'y a pas de présidence ou de hiérarchie officielle),
31
cependant qu'elle assure le support matériel du comité. C'est elle aussi qui convoque les assemblées
plénières.
Le docteur Ayoub Hemmayed représente le mouvement Amal, le docteur Jean Ghanem les
Forces libanaises et Saïd el Daoui le P.S.P..
Les casques blancs, représentés en permanence par un officier, constituent au comité
quadripartite ce que le général Nassif appelait en souriant « la cinquième faction ».
Le Parti Socialiste Progressiste est minoritaire mais très bien organisé. Il se défend d'être un
parti druze, mais il est druze à 90% : il comprend de surcroît des "soldats perdus" organisés en
commandos de choc, recrutant chez les Kurdes, les Palestiniens, etc. : ces commandos sont en fait de
la chair à canon, souvent droguée préalablement à l'envoi en mission. Le P.S.P. est en fait, sous une
appellation moderne à l'occidentale, un clan féodal. Walid Joumblatt a repris la structure du P.S.P. à la
suite de son père Kamal, qui l'a créé, afin de recueillir l'héritage socialiste qui confère une image
rayonnante au mouvement, mais sa sincérité est plus que douteuse. Le général Bury raconte
l'apostrophe que lui lance Walid Joumblatt à leur première rencontre : « Vous savez, Colonel, que je
suis socialiste ? » - ce avant d'éclater de rire.
Le COMDETOBS avec Walid Joumblatt et le responsable militaire du PSP
Le mouvement Amal, chiite, est le parti musulman le plus nombreux (encore que les Chiites
ne soient pas majoritaires dans l'Islam), mais c'est un mouvement désordonné et sans organisation. Les
Hezbollah, chiites iraniens, qui ne sont pas représentés au comité quadripartite, constituent des milices
moins nombreuses mais beaucoup mieux organisées, et dont le fanatisme est particulièrement
redoutable.
32
Les Forces libanaises sont une milice dure, animée par une mentalité à l'israélienne : ayant le
dos au mur, elles estiment qu'aucun ménagement n'est dû et que tous les moyens sont justifiés. Ses
rapports sont de ce fait parfois tendus aussi bien avec les membres chrétiens de l'Armée libanaise
qu'avec les Observateurs français. (C'est chez les Forces libanaises que le ressentiment envers la
France, qui ne joue plus son rôle traditionnel de protection de la chrétienté d'Orient, semble le plus
grand).
•
les postes d'observation :
Ils sont autonomes, les observateurs doivent pouvoir y vivre en circuit clos : dans les
périodes de crise les plus grave, ils sont contraints de s'y terrer. Le ravitaillement, la distribution du
courrier sont assurés par le Centre d'Opérations. Le confort des postes est souvent très relatif, malgré
des tentatives progressives pour l'accroître. Le colonel de Gendarmerie Jacques Montchanin, qui sera
grièvement blessé au cours d'un bombardement, décrit ainsi l'aménagement du poste de Qalaat el hosn
("la citadelle du chevalier"), extension au Chouf (800 mètres d'altitude) du dispositif français effectuée
début juin 1984 :
« L’arrivée à Qalaat el Hosn se faisait par une route et des pistes défoncées par les combats
et les intempéries. (…) La maison présentait de tous côtés ses façades trouées : son toit, qui dût être
plat, s’affaissait un peu plus chaque jour, au gré des « coups au but ».
L'espace intérieur était renforcé par des fûts remplis de gravats et de terre, des empilements
de sacs de sable. Ainsi avaient pu être ménagées trois "pièces" qui constituaient la zone vie du poste.
- La cuisine était équipée d'un réchaud à butane, d'un petit réfrigérateur, de tables et chaises
de camping et d'étagères réparées ou fabriquées par nos soins. Les trous des murs avaient été
progressivement bouchés. Le badigeonnage à la chaux donnait un petit air de propreté à cette pièce,
essentielle pour notre moral.
- Le dortoir, dont les protections étaient soignées, mais dans le plafond duquel les premières
pluies s'infiltraient insidieusement, était occupé par nos six lits "Picot", sur lesquels la plupart d'entre
nous avaient posé une porte en guise de sommier et un mince matelas, emprunté au pensionnat des
sœurs franciscaines.
- Quelques planches et armoires bancales récupérées ça et là recevaient notre maigre
paquetage.
- Une petite pièce aménagée en salle de musculation permettait de compléter les activités
physiques, limitées autrement à la confection de sacs de sable.
- Enfin, des restes d'une salle d'eau, nous ne pouvions utiliser qu'un ou deux mètres carrés de
sol carrelé pour servir de réceptacle à une douche, faite d’ un bidon et d’une pomme d'arrosoir.» (35)
(35)
Le Casque blanc n° 11, 1996.
33
Théoriquement inviolables, neutres, les postes ont tout de même parfois reçu des coups :
roquettes, fusils à lunette. Il peut s'agir d'initiatives individuelles ou de francs-tireurs. Des tentatives
d'intrusion ont parfois marqué aussi les périodes de tension.
La tente de la « zone vie » des Observateurs près du poste de la Côte 888,
détruite par un obus au phosphore
Les Observateurs se sont efforcés d'améliorer de leur mieux la sécurité des postes :
protection de sacs de sable, réduction des embrasures autant que le permet la mission d'observation,
mais la sécurité des membres du DETOBS restera toujours aléatoire.
Pour marquer la présence du DETOBS dans les postes choisis, un mat tripode les surmonte,
arborant le drapeau français, le drapeau libanais et la flamme blanche marquée OBSERVATEURS MORAKIBOUN.
Les postes fonctionnent 24 heures sur 24. Sept à huit personnes en moyenne y sont logés en
permanence - parfois, la zone vie de l'observatoire est un peu séparée du poste à proprement parler,
comme sur la côte 888 où deux bâtisses distinctes remplissent ces offices différents. Les soldats
détachés dans les postes se relaient pour l'observation. Les membres du DETOBS détachés dans les
postes s'efforcent d'établir un relevé du panorama dont l'observation leur est confiée : par dessins (les
artilleurs excellent à cet exercice) ou par photographies alignées bord à bord : sur ces plans sont
portées toutes indications susceptibles de faciliter les observations.
Chaque mois, les Observateurs changent d'observatoire, à l'exception parfois du chef de
poste : il est accoutumé à son observatoire, et il peut paraître inopportun de le muter en période de
crise. Mais même dans ce cas, l'affectation au même poste ne dure pas plus de deux mois. Tous les
34
Observateurs envoyés à Beyrouth servent au moins une fois en poste, mais ils peuvent aussi être
affectés au Centre d'Opérations ou au comité quadripartite.
Une petite équipe d'Observateurs constitue également le Détachement Logistique : un
officier et un sous-officier s'occupent des affaires administratives, des questions de ravitaillement, de
courrier, de l'indemnité versée sur place (car les Observateurs, qui continuent à percevoir leur solde en
France, se voient attribuer à Beyrouth une somme d'argent nécessaire à la vie locale).
Type de croquis d’observation de l’un des postes,
permettant d’identifier et de signaler l’origine des tirs isolés
35
2.3.3. Le fonctionnement
Le Détachement des Observateurs est une chaîne de postes d'observation relié à un centre
nerveux.
Les postes d'observation sont en nombre fluctuant, mais leur objectif est de couvrir le
maximum de secteurs des deux côtés de la ligne verte qui sépare Beyrouth. On s'efforce d'installer ces
postes sur la ligne verte elle-même ou, si ce n'est pas possible, de les répartir de façon équitable (le
même nombre de postes en secteur chrétien et en secteur musulman, surveillant de façon neutre
l'ensemble des milices.)
Certains secteurs sont mal surveillés, faute d'un dispositif assez étendu, mais la politique du
gouvernement français est de plus en plus marquée par la crainte de pertes au sein du DETOBS au fur
et à mesure que le temps passe : non seulement Paris finira par refuser la multiplication des postes,
mais en fera encore évacuer certains (voir infra l'épisode de l'abandon de la côte 888).
Le centre nerveux est le Poste de Commandement de la résidence des Pins, où le Centre des
Opérations est à l'écoute permanente du compte-rendu des postes : un officier de quart y note 24
heures sur 24 les observations, et rend compte au Commandant du DETOBS en cas d'incident grave.
Ce dispositif est purement français.
En revanche, le comité quadripartite est mixte, comprenant des personnels français et les
représentants des milices libanaises. Son rôle est de régler les incidents d'après les informations reçues
des observatoires, d'où la nécessité de l'établir près du Centre des Opérations. Les officiers français,
qui y ont statut d'officiers de liaison, essaient sur la demande du COMDETOBS d'actionner le comité
quadripartite afin qu'il remplisse effectivement son office : chaque représentant des factions, en théorie
présent en permanence au comité quadripartite, étant relié à ses troupes par des batteries de
téléphones.
Chaque fois qu'un poste observe une violation des accords (en général un tir, les
déplacements sont peu fréquents), il lance un compte-rendu ainsi composé :
- indicatif du poste
- compte-rendu de l'incident
- provenance du tir
- destination du tir
- genre de munitions employé
Si la provenance ou la destination du tir n'ont pu être identifiées, la rubrique correspondante
est suivie de la mention : « non observé ». Il arrive que des incidents soient perçus par plusieurs
postes, ce qui par recoupement accroît la crédibilité et la précision de l'observation.
36
Les comptes-rendus sont diffusés en clair, sans codage. Chacun à Beyrouth, et pas seulement
les milices ni leurs responsables, est en mesure de les capter, et selon le général de Virieu, beaucoup
ne s'en privent pas.(36) Les seuls codes parfois utilisés par les Observateurs concernent le service et
sont à usage interne : ainsi baptisait-on à une époque les postes d'observations de noms empruntés à la
peinture : Matisse, Rembrandt ou Dufy. « Très rapidement, les informations du DETOBS devinrent la
référence discrète de tous ceux qui, à Beyrouth, étaient soucieux, dans la surenchère de l'information,
de savoir ce qui se passait vraiment, des ambassades aux miliciens de tout bord et jusqu'aux
particuliers.» (Général Fleutiaux).(37)
Le soir, au Centre des Opérations, on collationne les observations de la journée, on les
dactylographie : un exemplaire est apporté, au comité quadripartite, à chacun des membres
permanents. Il est important de noter que les observations du DETOBS font toujours foi pour les
factions : on essaie parfois de les interpréter de façon plus flatteuse pour soi, jamais de les nier.
L'absolue neutralité des Observateurs, qui crée ce climat de confiance, est la condition d'existence
même du DETOBS - pourtant elle n'est pas sans attirer parfois l'incompréhension des chrétiens des
Forces libanaises, qui souhaiteraient, par le biais de ces comptes-rendus, une aide des Français.
Tous les soirs, une réunion a lieu entre le COMDETOBS et l'ambassadeur de France (le
DETOBS se trouve placé dans la dépendance constante de l'ambassadeur de France et en contact
permanent avec lui, cependant que le président de la République libanaise peut constamment entrer en
contact avec le COMDETOBS, directement ou par l'intermédiaire du comité quadripartite). Un rapport
quotidien (compte-rendu d'activité ou CRA) est enfin envoyé à Paris par le Commandant du
Détachement, tandis que l'ambassadeur rend compte au Quai d'Orsay. Ces documents sont acheminés
par les transmissions de l'ambassade, le COMDETOBS ne possédant qu'un réseau de communication
interne et n'ayant pas moyen de contacter directement la métropole, sauf par une liaison téléphonique
civile très aléatoire et non codée, donc peu utilisée.
Les comptes rendus adressés à l'Etat-Major des Armées laissent parfois les officiers du
Centre d'Opérations des Armées (COA) à Paris quelque peu perplexes, avec cette litanie énumérant
des tirs dont la signification n'a rien d'évident. Mais la situation à Beyrouth est très différente de ce qui
pourrait se passer sur un théâtre européen et les officiers d'Etat-Major n'y trouvent pas les indices
auxquels ils sont habitués pour analyser une situation "classique".
Un matin, un COMDETOBS qui avait signalé dans son CRA de la veille un réchauffement
sensible des "fronts" avec une recrudescence des tirs d'armes lourdes est appelé par un officier de
l'Etat-Major des Armées.
- Où en est la situation ? s'enquiert-il.
(36)
(37)
Entretiens avec l'auteur, 2 juillet 1996.
Historique du DETOBS, dans Le Casque blanc n° 3, septembre 1990.
37
- Forte densité de plomb dans l'air, répond flegmatiquement le COMDETOBS.
- C'est tout ce que tu peux me dire ?
- C'est tout : ça tire, mais il n'y a pas de mouvement.
Et, approchant l'écouteur de la plus proche fenêtre, il peut faire entendre à son interlocuteur
les détonations et les explosions qui secouent la ville depuis la veille.
Interrogé sur la possibilité de définir une sorte de grille d'interprétation de cette comptabilité
des tirs, le COMDETOBS, le colonel Bury, répond :
- Au-dessous de cinquante incidents : situation normale.
- Au-dessus de cent incidents : ça commence à devenir sérieux.
- Au-dessus de deux cents incidents : ça va mal.
Les officiers de l'EMA doivent se contenter de cette réponse que certains appelleront désormais
"l'échelle de Bury".
Nuit chaude aux Trois Huit (Côte 888)
Photo prise par le Lieutenant Mayer
L’observatoire est encadré par les tirs croisés de l’Armée Libanaise et du PSP.
38
3. LE DEROULEMENT DE LA MISSION : MARS 1984 – AVRIL 1986
Le Détachement des Observateurs a connu trois phases successives : une phase de montée en
puissance (correspondant au commandement du lieutenant-colonel Leplomb et surtout du colonel
Fleutiaux), une phase de pourrissement (sous le commandement des colonels Susini, Virieu et Bury) et
sa période finale, celle du départ, brève mais violente, sous le commandement du colonel Avon.
3.1. LA MONTEE EN PUISSANCE (Mars – Octobre 1984)
3.1.1. Le contexte politique
Le Détachement des Observateurs s'installe à Beyrouth dans une ambiance qui semble
correspondre à un désir véritable de paix : le gouvernement d'unité nationale constitué par Rachid
Karamé le 30 avril 1984 comprend quatre des principaux chefs de milice ou parti libanais (Pierre
Gemayel, Camille Chamoun pour les chrétiens, Nabih Berri pour les Chiites et Walid Joumblatt pour
le PSP) mais les réticences à abandonner leurs privilèges de chefs de milice et leur total manque de
confiance les uns envers les autres finit par opposer radicalement les membres du gouvernement
d'union nationale, et par tout paralyser.
Le 17 août, les combats reprennent dans le Chouf, où Walid Joumblatt s'oppose à
l'application dans le canton druze du plan de sécurité. L'intervention du général Mohamed el Kholi,
chef des services de renseignements de l'Armée de l'Air syrienne, envoyé par Damas toujours
soucieuse de maintenir ce statu quo du cessez-le-feu, n'y change rien.
Des troubles éclatent aussi à Beyrouth, le 4 juillet, le 26 août et le 30 septembre. La brigade
mixte (éléments des sixième, cinquième et troisième brigades) de l'Armée libanaise, commandée par le
colonel Sami Rihana, réussit à mettre un terme aux incidents, mais les rapports au sein du
gouvernement s'enveniment. Walid Joumblatt et Nabih Berri décident, le 16 octobre, de ne plus
participer aux réunions du Conseil des ministres.
Malgré ces heurts, et bien que les chefs de milice, selon toute vraisemblance, ne se fassent
déjà plus d'illusion sur les chances de conciliation, l'espoir subsiste au Liban et favorise une
implantation énergique et efficace du Détachement des Observateurs.
39
3.1.2. Le rôle des Puissances extérieures
Comme son action insistante au cours de la conférence de Lausanne l'a indiqué, la Syrie est
particulièrement attachée à l'application du cessez-le-feu : dans l'esprit de Hafez el Assad, ce statu quo
est une première étape avant un règlement politique de la crise libanaise au seul profit de Damas.
Malgré ses efforts, la Syrie n'a pourtant pas pu maintenir un respect du cessez-le-feu, mais c'est
toujours son intervention qui contribue à désamorcer les risques de crise les plus graves.
Progressivement, pour mieux contrôler les foyers de trouble les plus importants, les troupes syriennes
reviennent dans Beyrouth.
3.1.3. La mise en œuvre du DETOBS
A. Atmosphère générale à Beyrouth
La période de relatif espoir et de bonne volonté approximative que la conférence de
Lausanne semble avoir suscitée, ainsi que le prestige encore neuf du Détachement des Observateurs
français, en contraste avec le mépris dont souffrent désormais les casques bleus, permet au colonel
Fleutiaux de pratiquer une politique de déploiement intensifs des postes d'observation. Malgré les
heurts croissants entre factions et la disparition rapide des espoirs nés de la conférence de Lausanne, la
situation reste jusqu'au départ du premier COMDETOBS sous contrôle : les crises brèves ont pu être
jugulées (échanges de tirs à Beyrouth en juillet, août, septembre 1984), et les combats du Chouf ne
sont que sporadiques.(38)
Les habitations de Souk-El-Gharb près de la Côte 888 criblées par les obus
On distingue Beyrouth dans la partie gauche de la photo.
(38)
Pourtant, le 6 juin 1984, un premier observateur français trouve la mort à Beyrouth. Il s'agit du capitaine Pierre
Aniort, Fusilier-commando de l'Armée de l'air, alors en poste dans l'immeuble de la banque Syrie-Liban, dans le vieux
Beyrouth, proche de la ligne verte. Il est tué par un tir dont la provenance n'a pu être déterminée, six jours après son
arrivée. Quelques blessés marquent aussi le commandement du colonel Fleutiaux.
40
B. Définition de la mission du DETOBS (39)
Constatant l'agressivité des milices de Beyrouth Ouest de toutes tendances à l'encontre du
contingent français de la FMSB depuis le début de 1984, le COMDETOBS est amené « à procéder à
une réflexion originale sur les principes qui devaient guider l'action des casques blancs afin d'assurer
leur succès. » (Général Fleutiaux). Selon le général Fleutiaux, il faut quelques heures de réflexion au
petit Etat-Major du DETOBS pour définir cinq conditions induisant jusque dans le détail les
« modalités pratiques des actions à entreprendre, leur portée, leur style » :
-
marquer une différenciation aussi nette que possible avec la mission de la FMSB
-
relier la mission du DETOBS au sommet de l'Etat, vis à vis de l'intérieur comme de
l'extérieur
-
adopter une neutralité absolue à l'égard de toutes les tendances
-
« être d'abord utile, puis nécessaire, enfin indispensable à toutes les parties » (général
Fleutiaux)
-
être efficace,
le respect de ces conditions, selon le général Fleutiaux, s'avérant de surcroît indispensables à
la sécurité des Observateurs. Ces conditions donnent au DETOBS un cachet très particulier qui
marque nettement son originalité, au point qu'il suscite « la curiosité puis l’intérêt jusque chez ceux-là
mêmes qui manifestaient le plus d’agressivité à l’encontre de la France » (Général Fleutiaux).
Parmi les facteurs marquant nettement la différence du DETOBS, on peut relever, selon le
général Fleutiaux, l'adoption d'un uniforme de non-combattant et l'absence de véritable armement ; la
couverture légale offerte par la présence près des postes d'observation des Forces de Sécurité
Intérieure (FSI), seule force libanaise gouvernementale intercommunautaire(40) ; la décision de confier
la sécurité immédiate des postes aux milices contrôlant leur zone d'implantation, sans égard à leurs
rapports précédents avec la France dès lors qu'elles font partie des quatre tendances signataires des
accords de Lausanne ou se sont placées sous leur contrôle; par la transparence des informations
(diffusées en clair de façon que chacun puisse les recevoir à Beyrouth) ; l'implantation objective des
postes d'observation et des postes de contrôle à proximité des zones d'action de toutes les tendances,
surtout celles qui avaient témoigné jusqu'alors une grande hostilité à la France ; le rééquilibrage des
contacts au profit des tendances musulmanes tout en conservant des liens étroits avec l'Armée
libanaise.
(39)
Voir général Fleutiaux : Historique du DETOBS dans Le Casque blanc n° 3 (septembre 1990).
La présence de ces forces malheureusement peu respectées par les milices se faisant par ailleurs de plus en plus
légère, voire inexistante.
(40)
41
Pour parvenir à un équilibre entre les tendances malgré les passions et le climat
d'intransigeance, le colonel Fleutiaux décide l'adoption des dispositions concrètes suivantes :
-
l'établissement d'une véritable comptabilité des contacts, des démarches et des
interventions entre les tendances
-
une implantation étudiée des postes aux abords des centres de décision des milices et à
proximité des points chauds
-
une totale rigueur dans les rapports remis chaque jour, à la même heure, aux quatre
tendances signataires des accords de Lausanne
-
une action auprès de la presse et de la télévision de toutes les tendances
-
une objectivité absolue, « allant jusqu’à l’emploi d’un vocabulaire nouveau évitant toute
sémantique porteuse de différenciation ou de jugement de valeur dans les comptesrendus et dans le trafic radio »(Général Fleutiaux).
Le colonel Fleutiaux estimant que parvenir rapidement à une certaine efficacité était un
facteur déterminant dans la recherche de la sécurité, le COMDETOBS choisit d'accepter certaines
contraintes dans l'accomplissement de sa mission, en l'articulant notamment autour des opérations
suivantes :
-
neutraliser les combattants en occupant les points chauds, qui constituent pour eux un
enjeu constant, ou en relatant les incidents du plus précisément possible - dans cette
optique, des contraintes lourdes ont dû être acceptées : par exemple le fonctionnement
permanent d'un réseau de communications généralement triplé et le ravitaillement de
postes qui se doivent d'être toujours en action
-
obtenir dans toutes les actions du DETOBS (implantation des positions, modes d'action,
fonctionnement du réseau de relations...) l'accord clair et unanime des parties concernées
: les quatre signataires des accords de Lausanne, prenant sous leur contrôle les parties
non présente en Suisse (les Mourabitoun, Parti Communiste Libanais, le Parti Social
Nationaliste Syrien... )
-
Structurer et discipliner le PC du comité quadripartite par la mise en place d'une équipe
d'encadrement placée sous les ordres d'un officier supérieur
-
adopter un dispositif décentralisé par la création de cellules autonomes de trois à cinq
casques blancs agissant en permanence dans les zones d'action où elles sont intégrées
-
réorganiser les communications laissées par la FMSB pour les adapter à la nouvelle
mission
Le général Fleutiaux précise cependant que ces principes, ces modalités d'application
pratiques des ordres de la mission, n'ont été élaboré qu'en une nuit et n'ont pu réussir que grâce aux
hommes qui les ont mis en pratique.
Peu à peu, ce dispositif à la fois audacieux et cohérent va subir une usure née du retour au
premier plan des arrière-pensées des différentes parties.
42
Beyrouth vue de l’observatoire de la Tour Rizk
43
3.2. LA PHASE DE POURISSEMENT
3.2.1. Le commandement du Colonel Susini
Octobre 1984 – Mars 1985
A. La détérioration du climat politique
Le premier contingent du Détachement des Observateurs avait bénéficié d'un climat
optimiste hérité des arrangements de la conférence de Lausanne : pendant approximativement les six
mois du commandement du colonel Fleutiaux, le statu quo se maintient.
L'arrivée du colonel Susini correspond à une phase nouvelle de baisse progressive de
confiance. Des heurts politiques opposent les chrétiens des Forces libanaises et les factions
musulmanes : pour les premiers, il est nécessaire d'assurer d'abord la sécurité du Liban, de rétablir la
paix et les autorités légitimes dans toute leur plénitude (gouvernement, présidence de la République,
Armée, Forces de Sécurité Intérieure...) avant de songer à négocier une solution politique acceptable
pour toutes les parties. Pour les milices musulmanes, au contraire, le changement politique doit
précéder le dépôt des armes. Cette opposition de principe conduit à une impasse, à un blocage.
Pendant six mois, on s'est bercé de l'illusion que cet antagonisme pourrait être surmonté, alors que les
deux problèmes devaient être abordés de front.
Au moment où le colonel Susini prend le commandement du DETOBS, les illusions
prennent fin même chez les miliciens de base, et l'affrontement paraît inexorable. Le double langage
des chefs de milice ne convainc plus personne, et les affrontements reprennent - dans le même temps
que les premiers otages français sont capturés parmi les personnels de l'ambassade (MM. Carton et
Fontaine).
Le gouvernement français lui-même, selon le général Susini, n'a aucune illusion : le
DETOBS n'a été envoyé au Liban que pour assurer une transition entre le départ précipité de la FMSB
et une formule nouvelle, qui ne peut en tout état de cause qu'être l'œuvre des seuls Libanais. Les
Observateurs sont là pour donner un espoir aux Libanais, mais on n'a guère d'espoir quant au rôle qu'il
pourrait jouer dans le règlement de la crise libanaise. Au moment où le DETOBS s'installe à Beyrouth,
on a déjà conscience à Paris que sa durée ne peut être qu'éphémère.
Dès lors que les espoirs nés de la conférence de Lausanne ont pris fin, précise le général
Susini, les Observateurs ne peuvent plus apparaître comme de possibles facteurs de changement, et
l'"état de grâce" du DETOBS prend fin.
44
B. L'évolution de la mission
Dans la lignée des principes posés par le colonel Fleutiaux, le colonel Susini cherche à
accentuer le caractère de neutralité des Observateurs du Détachement : c'est lui qui conçoit pour
l'uniforme de ses hommes la tenue au chèche blanc sur pull bleu marine dans l'idée d'éviter toute
référence possible du DETOBS aux hommes des forces multinationales qui l'ont précédé.
Dans la même perspective, le colonel Susini continue à accrocher le Détachement aux hautes
autorités libanaises et aux chefs de faction, se livrant à une comptabilité exacte des contacts pris avec
chaque partie pour ne pas risquer l'accusation de partialité : dans les quelques heures ou au plus tard
les quelques jours qui suivent un contact avec, par exemple, les Forces libanaises, le colonel Susini
prend garde à s'entretenir avec les milices musulmanes.
Pour accroître encore cette image de totale objectivité auprès de la population libanaise, le
COMDETOBS cherche à médiatiser davantage les rencontres, et il maintient les postes d'observation
dans les différentes zones de Beyrouth : se replier dans le secteur chrétien aurait présenté une sécurité
plus immédiate pour les Observateurs, mais outre que ce mouvement aurait trahi l'essence même de la
mission du DETOBS, il aurait finalement placé les Observateurs dans une situation périlleuse en
donnant l'impression qu'ils choisissaient un camp.
Le colonel Susini s'efforce aussi d'intervenir en négociant de petits cessez-le-feu locaux (à
l'échelon d'un quartier ou d'une rue), dans l'objectif de donner au DETOBS l'image d'un organisme
indispensable. Devant la montée des tensions, le COMDETOBS prend aussi des initiatives qu'il sait
peu susceptibles de succès mais capables de faire baisser la pression : en proposant par exemple
l'extension de l'implantation du Détachement dans le Chouf, sur les routes côtières, etc. Ces initiatives
contribuent à calmer les tensions : « Je ne me faisais pas beaucoup d'illusion sur ces propositions mais,
en prenant l'initiative, j'obligeais les parties d'abord à se consulter, à discuter de points de friction, à
étudier ma proposition, et tant qu'ils étudiaient ma proposition, ils ne pensaient pas à autre chose. »(41)
Au bout de trois ou quatre mois, toutes ces propositions ont été rejetées, mais leur impact
psychologique n'a pas été nul.
Par ailleurs, le colonel Susini cherche à augmenter les contacts avec les parties, notamment
avec les Druzes, qui se sont opposés avec le plus de vigueur à l'arrivée des casques blancs. L'objectif
est de lutter contre l'idée que les Détachement des Observateurs est allié aux chrétiens : c'est non
seulement le sens même de la mission du DETOBS mais encore la « pierre angulaire de (sa)
sécurité ».(42) Les Druzes, d'ailleurs, vont perdre peu à peu de leur poids au profit des Chiites et des
Hezbollah : avec ces derniers, le général Susini explique n'avoir eu que peu de contacts, et jamais de
contact sous une forme institutionnalisée, dès lors que les Hezbollah n'étaient pas partie à la
conférence de Lausanne : pour avoir avec eux de tels contacts, il aurait fallu l'aval du mouvement
Amal, ce qui n'était pas envisageable (dès lors qu'Amal tient les Hezbollah pour sécessionnistes).
(41)
(42)
Général Susini, entretien avec l'auteur, 23 août 1996.
Général Susini.
45
Les Forces libanaises sont à cet égard assez hostiles au DETOBS dont elles attendaient qu'il
prenne partie pour elles : elles essaient constamment d'attirer le Détachement à elles - et y sont peutêtre parfois parvenu sur le terrain : le général Susini explique que le COMDETOBS se devait de
rappeler périodiquement l'ensemble des Observateurs à une stricte neutralité afin de prévenir des
risques de fraternisation.
C. L'évolution du dispositif
Succédant au colonel Fleutiaux à la fin de la phase d'extension vigoureuse du DETOBS, le
colonel Susini hérite d'un dispositif important :
-
quatre dépôts d'armes : un à l'Est, un au Sud et deux à l'Ouest
-
le poste de la côte 888, situé sur le Chouf
-
le poste de Qalaat el Hosn
-
le poste Barbir, situé tout à côté de la résidence des Pins sur la ligne verte, dans le
passage du musée
-
le poste de la tour Murr
-
le poste de la tour Rizk
-
le poste de Sibnay
-
le poste de Choueïfate.
Sur l'ensemble de ces postes, trois semblent mériter une mention particulière :
-
le poste de la côte 888 (ou "les trois huit") est situé sur une colline qui sépare les lignes
de l'Armée libanaise à hauteur de Soukh-el-Gharb et celles du P.S.P. de Walid
Joumblatt. C'est le colonel Fleutiaux, un homme sans arme, grand invalide de guerre, qui
l'a créé face aux représentants de l'Armée libanaise et de l'impitoyable milice druze (les
uns et les autres momentanément subjugués) en traçant sur le sol du bout de sa canne le
pourtour de l'observatoire. C'est là que va s'élever une simple cabane en planches
tapissée de sacs de sable à l'emplacement judicieusement choisi mais qui deviendra au fil
des mois un grand sujet de préoccupation pour le gouvernement français
-
le poste de la tour Rizk, grand immeuble bourgeois abandonné par ses occupants, situé
en zone chrétienne, fournissant d'excellentes vues sur la partie Nord et Ouest de
Beyrouth
-
la tour Murr, immeuble de trente-quatre étages, dont la construction avait été
interrompue par la guerre civile, située en zone Ouest et occupée au rez-de-chaussée par
une permanence d'Amal. Les Observateurs avaient dû aménager avec les moyens du
bord les derniers étages de cette immense carcasse vide qui deviendra aussi l'objet de
nombreuses convoitises et la raison de tensions plus ou moins violentes.
46
Le colonel Susini parvient à installer un nouveau poste sur la ligne verte, qui permettra de
déminer toute la zone qu'il occupe, mais cet observatoire éphémère est fermé après deux à trois mois
d'activité. Le poste de Qalaat el Hosn, situé dans les hauteurs du Chouf, doit être fermé aussi : il
embarrasse toutes les parties, situé entre les forces de l'Armée libanaise et des positions palestiniennes
abritées par les Chiites. L'Armée libanaise se plaint de ne pouvoir riposter aux tirs qu'elle essuie, et les
Palestiniens de ne pouvoir atteindre l'Armée libanaise. Les Druzes protestent aussi : le poste offre une
vue sur Aaley (détenu par le P.S.P.). Plusieurs tirs sont délibérément lancés sur le poste par les
Palestiniens (que leurs hôtes chiites ne contrôlent nullement mais matraquent parfois sans
ménagement) et par les chars T54 et T62 druzes, valant deux blessures au chef de poste le
commandant Montchanin. Dès lors qu'un poste n'a plus l'agrément de toutes les parties, il est inutile, et
dans ce cas précis il est même gênant.
Les dépôts d'armes, quant à eux, ne sont qu'une « gesticulation », une mesure purement
formelle totalement inutile sur un plan strictement militaire : les milices n'y ont déposé que du matériel
usagé, obsolète ou inutilisable. L'objectif de ces dépôts d'armements est tout au plus psychologique,
cherchant à créer une dynamique de désarmement (qui bien sûr restera toujours imaginaire). Deux
sous-officiers du Détachement des Observateurs (les adjudants-chefs Grécourt et Perrot) seront tués le
14 janvier 1985 sur l'un de ces dépôts d'armes (dépôt Amal de Borj el Brajné), mais cet attentat, selon
le général Susini, n'a rien à voir avec les armements qu'ils surveillaient : ils ont été victimes des
Hezbollah, qui ne toléraient pas la présence de ces observateurs occidentaux dans un secteur qu'ils
contrôlaient.(43) Cette politique factice des regroupements d'armes, note le général Susini, ne pouvait
avoir de sens qu'accompagnée d'autres mesures, plus significatives, mais qui là encore ne pouvaient
être que le fait des milices et des différentes factions libanaises.
Selon le général Susini, le DETOBS ne pouvait se permettre de stagner : il lui fallait croître
ou péricliter. Jusque vers janvier 1985, la croissance se poursuit. Mais dès lors que les circonstances
contraignent le Détachement à fermer deux de ses observatoires, son « sort est scellé, à moyen
terme ».(44)
(43)
Deux autres observateurs seront tués sous le commandement du colonel Susini : le lieutenant-colonel Cuenot, son
adjoint, le 7 janvier 1985, tué à bout portant d'une balle dans la tête près de la résidence des Pins, et le chef de bataillon
Rhodes le 19 février 1985, assassiné près du poste de Choueïfate dont il était le chef par des Palestiniens. Ces meurtres,
note le général Susini, et contrairement aux pertes subies avant et après par le DETOBS, ne sont pas le fait de factions
parties à la conférence de Lausanne.
(44)
Général Susini, entretien avec l'auteur, 23 août 1996.
47
3.2.2. Le commandement du Colonel de Virieu
Mars - Septembre 1985 : un statu quo fragile
A. Le climat politique
•
Les rapports entre les factions :
Les rapports entre les factions sont très tributaires des hommes - bien davantage que des
liens officiels ou des alliances contractées par les parties. Des factions officiellement alliées n'hésitent
pas à échanger des salves. C'est à l'échelon local, semble-t-il surtout, que les alliances se montrent
instables, dégénérant sous l'impulsion incontrôlée de "petits chefs" locaux. Les tensions les plus vives
entre alliés sont celles qui opposent régulièrement les Chiites et les Druzes. Le général de Virieu
explique comment il a reçu un jour un appel de Nabih Berri, chef du mouvement AMAL, lui
demandant de confirmer que les tirs qu'il venait d'essuyer provenaient bien de miliciens druzes du
P.S.P. - pourtant son allié.
Les factions sont toutes confrontées aux violations des accords, à la mauvaise foi des autres
mouvements, mais la tension ne s'en accroît pas sensiblement : on s'est accoutumé à cet état de fait,
d'autant mieux qu'on n'est pas innocent soi-même.
•
Rapports des factions avec le DETOBS :
Selon le Général de Virieu, le Détachement des Observateurs a su s'imposer, dans les
premiers temps, par l'originalité de sa formule : après les forces multinationales jusque là employées
dans la région, le groupe installé par le lieutenant-colonel Leplomb et le colonel Fleutiaux s'efforce de
manifester son désintéressement et son impartialité. Mais au moment où lui-même prend ses fonctions,
en mars 1985, cet effet dû à la nouveauté s'est passablement atténué : les différentes milices abritent
des gens de toutes sortes, pas tous recommandables, et les affrontements entre factions relèvent
souvent du « règlement de comptes entre voyous » où l'ivresse guerrière, l'exaltation du combat tient
aussi sa place. Ces « voyous », dont certains sont des adolescents qui n'ont jamais connu d'autre cadre
de vie que celui de la guerre civile, finissent par rire du Détachement des Observateurs dont l'autorité a
nettement tendance à baisser.
Avec les chrétiens, les rapports sont plutôt sûrs : quelles que soient les traditions des liens
entre la France et le Liban, les Observateurs ne sont bien sûr pas à Beyrouth pour jouer un rôle de
protecteurs des chrétiens, et leur objectivité à l'endroit des différentes factions est totale : mais malgré
leur ressentiment de n'être pas privilégiées, les milices chrétiennes semblent placer une plus grande
48
confiance dans ce détachement français, et une organisation plus disciplinée de leurs troupes assure,
jusqu'à un certain point, une sécurité plus grande des Observateurs.
Les relations avec le mouvement Amal sont plus délicates : il recrute chez les chiites
miséreux et la discipline de leur milice est nettement plus anarchique. Le général de Virieu raconte
qu'il avait organisé, autour d'un observatoire situé dans la sphère Amal, une promenade quotidienne
symbolique destinée à asseoir plus visiblement la présence des Observateurs : les Chiites lui firent
savoir, poliment, qu'ils n'encourageaient pas cette pratique, ne contrôlant pas assez leurs troupes pour
assurer de façon certaine la sécurité des Observateurs.
Les Druzes, plus puissamment organisés, donnent confiance - dès lors qu'ils ont
officiellement pris quelqu'un en charge, mais ils constituent une milice dure, sans été d'âme, et
soumise à la volonté du chef féodal Walid Joumblatt.
Sous le commandement du colonel de Virieu, les rapports entre les factions et le
Détachement des Observateurs ne se dégradent pas réellement : elle est déjà mauvaise. On ne peut
plus croire que les parties feront preuve de bonne foi : elles excusent les débordements de leurs
troupes plus qu'elles ne cherchent à les contrôler.
Le Colonel de Virieu s’entretenant avec Walid Joumblatt
dans la résidence de celui-ci (Moukhtara)
•
Les interventions des puissances étrangères :
Au moment où le colonel de Virieu prend ses fonctions, il est de bon ton de minimiser le rôle
de la Syrie. Chacun sait pourtant sa présence et ses pressions continues : non seulement les
représentants du mouvement AMAL et du P.S.P., mais encore le président Gemayel lui-même, se
rendent régulièrement à Damas pour y prendre des « instructions ».(45)
(45)
Général de Virieu, entretiens avec l'auteur, 2 juillet 1996.
49
Dans le même temps, et par contrecoup, on chargeait Israël de toutes les responsabilités :
l'opération Paix en Galilée restait omniprésente dans les esprits, ainsi que les massacres de Sabra et
Chatila, perpétrés sous l'égide israélienne, et que la livraison des hauteurs (Sud Est de Beyrouth) aux
Druzes par Tsahal se retirant.
Israël n'est pas seule à être incriminée, et l'on impute alors aux grandes puissances étrangères
(les Etats-Unis, la France et l'URSS essentiellement) le maintient de l'état de guerre, par la livraison
d'armes par exemple. Cet alibi de l'action des grandes puissances est renforcé par la thèse alors en
vogue dans les milieux intellectuels et politiques occidentaux de la "bipolarité" qui explique tous les
conflits du monde par l'opposition Est-Ouest. Ce schéma simple, tout en contenant une part de vérité,
exonère les acteurs locaux de leurs propres responsabilités.
Aucun de ces éléments ne saurait être sous-estimé, et la Syrie comme Israël ont évidemment
intérêt à maintenir au Liban des forces vassales susceptibles de jouer leur jeu. Mais la responsabilité
des Libanais eux-mêmes n'est pas à écarter, selon le général de Virieu qui rappelle une longue
tradition de massacres entre Libanais et leur incapacité à s'entendre.
B. Les événements marquants
Après la prise de commandement du colonel de Virieu, quelques mois de calme relatif
s'installent à Beyrouth : malgré les tirs sporadiques, les violations répétées des accords, les "cartons"
effectuées pour le plaisir sur de vieilles femmes qui passent, sans qu'on sache de quelle fenêtre vient le
tir, le Détachement des Observateurs connaît un certain retour au calme, surtout en comparaison de ce
qu'il a vécu sous le commandement du colonel Susini. Malgré cela, le 5 mai, le PC du DETOBS, à la
résidence des pins, est frappé par des tirs de roquettes et d'obus ; le chef d'escadron de gendarmerie
Serge Pian est légèrement blessé.
Une victime tombera pourtant le 10 juin : sur le poste d'observation de la cote 888, en
permanence arrosé par les obus (ce qui n'a rien d'étonnant, si l'on considère qu'il est à quelques
dizaines de mètres de la première tranchée druze).
Ce jour là, le capitaine Jean-Pierre Feyrignac, fusilier-commando de l'Armée de l'Air, reçoit
la visite d'un milicien druze - au moment du départ, le capitaine Feyrignac ayant entendu des tirs
provenir des lignes chrétiennes, s'offre à raccompagner son visiteur, brandissant ostensiblement un
fanion du DETOBS. Mais un nouveau coup de feu est tiré, qui atteint le capitaine Feyrignac en pleine
tête : l'officier meurt sur le coup.
Selon le colonel de Virieu, cette mort, pour tragique qu'elle soit, n'a rien de commun avec les
assassinats purs et simples, particulièrement sordides et pas élucidés, qui ont ensanglanté le
commandement du colonel Susini : l'Armée libanaise, en la personne de son commandant en chef le
général Michel Aoun, a ici immédiatement et loyalement reconnu sa responsabilité : le milicien druze
était visé, il s'agit d'une "bavure".
D'autres faits, moins dramatiques, témoignent encore de la difficulté éprouvée par les
Observateurs à protéger leur mission, leurs postes : dans la nuit du 5 au 6 septembre, des miliciens
50
d'AMAL tentent de pénétrer dans le poste occupé par les casques blancs au trente-quatrième étage de
la tour Murr - excellent observatoire dont les Chiites voudraient pouvoir profiter pour repérer la source
des tirs qu'ils essuient. Le chef de poste, le chef d'escadron de gendarmerie Levivier, refuse de les
laisser entrer, et les miliciens se font brutaux et cherchent à enfoncer la porte. Le commandant
Levivier fait sortir les armes de ses hommes, et les miliciens sont à leur tour menacés : ils finissent par
abandonner.
En mars et avril 1985, juste après sa prise de commandement, le général de Virieu rapporte
l'anéantissement des Mourabitoun, milice sunnite non représentée au comité quadripartite vu sa faible
puissance - preuve que les heurts entre factions se poursuivent de la façon la plus violente alors même
que chacune affirme sa bonne foi dans le respect du cessez-le-feu.
Sur un plan plus général, le général de Virieu décrit d'autres faits qui ont marqué son temps
de commandement : un rassemblement musulman qui bâtit les bases d'une situation de paix sous
l'égide de la Syrie (la conférence produira un document dit Manifeste de Chtaura). Sans aboutir, cette
tentative témoigne de l'omniprésence de la Syrie dans les affaires libanaises, et de sa volonté constante
de construire une paix à ses conditions, qui lui soit pleinement avantageuse.
Par ailleurs, cette période est marquée par la capture à Beyrouth d'otages occidentaux (le
journaliste Kauffman, les diplomates de rang modeste Carton et Fontaine, le chercheur Seurat qui ne
reviendra jamais vivant ), et la crainte se développe que le Détachement des Observateurs ne devienne
un vivier où puiser des otages de choix. Selon le général de Virieu, les Observateurs ne constituaient
pas un objectif privilégié, mais leur statut d'observateurs, par ailleurs, ne leur était d'aucune protection
- ils constituent une cible aussi vraisemblable qu'une autre. Le prestige gagné dans les premiers mois
s'est émoussé, et le général de Virieu raconte les humiliations subies, par exemple, lors de la crise des
barrages, au printemps 1985 : une flambée de tension fait craindre le pire à Beyrouth, avec la
construction partout dans la ville de murs et de barricades. Lorsque la tension commence à baisser, le
commandant du Détachement des Observateurs fait le tour des positions pour accélérer le
démantèlement des barrages : il doit négocier avec d'arrogants petits chefs, une Kalachnikov entre les
côtes : humiliation, pour un représentant de l'Armée française, désarmé et délégué comme observateur,
qui prouve que depuis longtemps le statut du Détachement n'est plus une protection contre les
débordements des factions.
Sur la question des otages, le général Bury, qui connaîtra quelques mois plus tard une
mésaventure analogue à celle de son prédécesseur, ajoute que les factions représentées au comité
quadripartite n'avaient aucun intérêt à s'en prendre aux Observateurs. Des groupes minoritaires tels
que les Hezbollah, ou d'autres groupuscules plus ou moins identifiés (Djihad islamique ou
Organisation Islamique de Libération) présentent à cet égard un risque bien plus grand : le moindre
froid entre l'Iran et la France, le moindre incident diplomatique pourraient rapidement conduire à des
mesures de rétorsion dont les Observateurs feraient les frais. La hantise de l'enlèvement devient
permanente chez les Commandants du Détachement.
51
C. L'évolution de la mission
•
Evolution du dispositif :
A sa prise de commandement, le colonel de Virieu dispose de cinq postes d'observation. En
plein Beyrouth, jouxtant la résidence des pins, sur une grande artère coupée en deux par la ligne verte
où s'alignent le musée, l'hôpital, l'Assemblée Nationale, le poste Barbir. La tour Rizk, en secteur
chrétien, observe Beyrouth ouest (secteur musulman), et la tour Murr, en secteur musulman, observe
plutôt le côté chrétien. Au sud, le poste de Sibnay occupe une ancienne école dominant d'une colline la
banlieue sud et, à l'ouest, l'aéroport international et les quartiers (abusivement dits "camps")
palestiniens. Enfin, coincé sur le Chouf entre le P.S.P. et l'Armée libanaise, la cote 888.
Ce dispositif ne changera pas : malgré les inquiétudes que témoigne le gouvernement
français à propos de la cote 888, poste particulièrement dangereux, ayant reçu cinq postes, le colonel
de Virieu en rend cinq. La situation ne se prêtait à aucun moment, rapporte-t-il, au redéploiement : les
tensions permanentes et les risques croissants encourus par les Observateurs ne permirent pas un
accroissement du nombre de postes d'observation. Le colonel de Virieu se contente de renforcer
l'effectif, et dans la mesure du possible la sécurité des postes les plus menacés, notamment en équipant
une villa abandonnée et plus ou moins délabrée afin de servir de zone vie aux Observateurs de la côte
888 en dehors de leur quart.
•
L'évolution de la mission :
Le général de Virieu explique s'être constamment reporté aux termes officiels de la mission.
Certaines initiatives ont pu paraître une dérive par rapport à ces instructions initiales : le Détachement
ne se contentant pas toujours d'une observation impartiale, mais s'efforçant à des actions plus
"psychologiques", cherchant par des patrouilles ou divers contacts avec les habitants de restaurer un
climat de confiance, de « dégeler les populations »(46). Dans cette conception dynamique de la mission,
le colonel de Virieu maintient un temps, par exemple, deux fois par semaine, l'envoi d'Observateurs au
marché situé en zone druze. Les risques croissants, cependant, la hantise de la prise d'otage
notamment, finissent par interdire ce genre d'actions.
Ces tentatives pour dépasser le rôle statique, d'observation neutre, affecté au Détachement,
ne sont pourtant, pour le général de Virieu, qu'en apparence une extrapolation des instructions
initiales, et s'inscrivent finalement dans l'esprit de la mission, mais même ce modeste essai de création
d'un climat de confiance se révélera de plus en plus difficile.
(46)
Général de Virieu, entretiens avec l'auteur, 2 juillet 1996.
52
3.2.3. Le commandement du Colonel Bury
Octobre 1985 - Février 1986 : le temps des crises
A. Le climat politique
•
Les rapports entre les factions :
Lorsque le colonel Bury prend le commandement du DETOBS, les rapports entre les
différentes factions demeurent sur un statu quo : ils sont tendus, mais aucune faction ne cherche à
gagner du terrain malgré les incidents sporadiques. Des incidents qui ne dégénèrent d'ailleurs souvent
que par ivresse du tir, par « trigger-happiness ». L'Armée libanaise et les Hezbollah observent mieux
une certaine discipline de tir.
Les rapports les plus curieux sont ceux qui existent entre les brigades musulmanes et les
brigades chrétiennes de l'Armée libanaise. Après la scission de Beyrouth, l'Armée s'est séparée : les
chrétiens ont quitté les brigades à dominante musulmane et les musulmans les brigades à dominante
chrétienne, de sorte qu'un confessionnalisme de fait s'est instauré dans les différentes unités - en
opposition avec le multiconfessionnalisme affirmé de l'Etat-Major. Or, la règle est respectée, comme
le confie au colonel Bury un officier sunnite, d'un refus de l'Armée de tirer sur l'Armée : on ouvre le
feu sur les milices, sans hésitation, mais pas sur les autres unités régulières.
Cette situation très libanaise permet des épisodes curieux : ainsi, tous les mois, l'officier
trésorier de la Sixième brigade (Beyrouth Ouest, musulmane), passe la ligne verte qui sépare la ville
pour aller chercher la solde de ses hommes à l'Etat-Major de Yarze.
La situation reste donc statique - les tirs périodiques qui se répondent d'une faction à l'autre
servant, selon l'expression du colonel Bury, à « marquer son territoire ». Leur utilité est aussi de
maintenir le moral des troupes : des camions d'Amal se présente un matin au pied de la tour Murr, l'un
des observatoires du dispositif français où sont aussi retranchés des miliciens, et commencent à
décharger des armes et des munitions en quantité : c'est inattendu, le calme plat régnant à ce moment
sur Beyrouth. Les Observateurs demandent quel est le but de ce ravitaillement en armes et on leur
répond, avec bonhomie : « Oh ! Ce sont les munitions pour cette nuit ! » Ration de tir nocturne
parfaitement inutile, destinée au seul support moral des miliciens. Il est vrai que ces brusques
réchauffements ont parfois des raisons plus précises et plus immédiates : ils entrent dans le vaste
registre de ce que l'on appelle "la lettre libanaise" (qui va du tir d'avertissement à l'enlèvement et à
l'assassinat). Il s'agit de prévenir tel "chef de guerre" qu'il est allé trop loin dans tel ou tel domaine ou
de faire comprendre à telle ou telle milice qu'elle doit mieux contrôler la zone qu'elle est censée tenir
et les francs-tireurs de son obédience, etc. Il y a là, selon l'expression du général Bury, toute une
53
« sémantique pyrotechnique » que les Libanais comprennent bien et que les Observateurs français ont
appris tant bien que mal à déchiffrer.
En revanche, la situation politique est en train d'évoluer rapidement car la Syrie reprend
l'initiative et Hafez el Assad essaie de pousser de nouveaux pions. Cette fois, les Syriens cherchent à
obtenir un accord avec les chrétiens et notamment Elie Hobeika, président du Comité Exécutif des
Forces libanaises, l'homme fort du moment. Le but de cet accord serait de mettre sur pied une sorte de
protectorat syrien préservant une autonomie libanaise plus ou moins définie.
Ces négociations sont loin d'être approuvées par tous les Libanais, parmi les chrétiens bien
sûr et même au cœur des troupes d'Elie Hobeika, mais aussi chez les musulmans. Un point,
notamment, exaspère les officiers de l'Armée libanaise : la clause prévoyant la « réhabilitation » de
l'Armée - ce qui signifie qu'elle passerait sous contrôle syrien, serait sévèrement épurée, et désormais
formée à la syrienne, c'est à dire à la soviétique. Les cadres de l'Armée libanaise, y compris les
musulmans, formés pour la plupart dans les plus prestigieuses académies militaires occidentales (en
France et aux Etats-Unis notamment), sont indignés. Le général Aoun confie au colonel Bury que
l'Armée libanaise reste seule à représenter la légalité, et que ce sont les milices qui ont besoin d'être
« réhabilitées ».
De son côté, bien qu'il soit largement soumis au bon vouloir des Syriens, Walid Joumblatt ne
manque pas d'exprimer sa désapprobation. De son nid d'aigle de Moukhtara, dans la montagne, "Walid
Bey" tonne contre ces accords dont il sent bien qu'ils pourraient remettre en cause l'existence de ce
"canton druze" qu'il a réussi à constituer dans le Chouf à la faveur du repli israélien et au prix d'une
"épuration ethnique" avant la lettre au détriment des communautés chrétiennes de la montagne.
•
Les rapports des factions avec le DETOBS :
Si l'influence du Détachement des Observateurs s'est considérablement amoindrie depuis sa
création, les rapports restent bons avec les représentants des différentes factions au comité
quadripartite : même lorsque les rapports sont tendus entre miliciens, le comité reste un lieu dont la
neutralité est respectée.
Avec les milices, de façon plus générale, les rapports varient. Ils sont relativement bons avec
le P.S.P. et Amal. L'Armée libanaise reste courtoise : les Observateurs restent proches des soldats
réguliers, chrétiens comme musulmans, avec qui ils partagent une formation commune (les cadres de
l'Armée libanaise ont souvent connu les écoles militaires françaises).
Les rapports se durcissent peu à peu, en revanche, avec les Forces libanaises : comme le
P.S.P. et les mouvements islamistes, c'est une milice dure, souvent sans pitié, rigoureusement
organisée, qui se sentant acculée, fait face avec parfois férocité. Le sentiment est fort dans les milices
chrétiennes que la France, refusant de jouer son rôle traditionnel de défenseur des chrétiens d'Orient,
54
les abandonne. Un sentiment qui s'accroît, d'ailleurs (on verra les réactions qui vont suivre, à la fin de
l'année 1985, l'évacuation de l'observatoire de la côte 888 par les Observateurs). L'intransigeance de
cette milice s'accroît sous l'effet de ses tensions internes (beaucoup n'acceptent pas les tractations de
leur chef Elie Hobeika avec Damas), et les rapports des milices chrétiennes avec l'Armée libanaise
s'avèrent également tendus : des heurts éclatent parfois tandis que les Forces libanaises font mine
d'inspecter le travail de l'Armée ou doublent les contrôles qu'elle effectue.
Les rapports des différentes factions avec les Observateurs demeurent donc assez corrects,
mais aucune ne se prive de signifier au Détachement français qu'il est gênant lorsque l'occasion s'en
présente.
Cérémonie de départ d’un contingent
présidée par Monsieur Laugel (Chargé d’affaires français) et le Général Nassif
•
L'intervention des puissances extérieures :
Lorsque le colonel Bury prend le commandement du Détachement des Observateurs, la Syrie
se montre omniprésente, et renforce même progressivement ses tentatives de main mise sur le pays.
Elle est présente dans les tractations avec Elie Hobeika, et elle intervient avec énergie lors de la crise
de la guerre du drapeau (cf. infra : "les événements marquants") : c'est elle qui fait cesser les combats
"fratricides" entre Amal et le P.S.P., et elle envoie aussitôt à Beyrouth ouest le général Ghazi Kanaan,
considéré comme le chef des services secrets syriens et délégué par Hafez el Hassad aux affaires
libanaises - il restera désormais à Beyrouth, ne rentrant périodiquement à Damas que pour ordres.
55
C'est à cette époque que la Syrie dépêche aussi à Beyrouth un corps d'"observateurs". Le
général Bury raconte avoir tenté de les rencontrer et n'y être jamais parvenu. « Je ne sais pas trop ce
qu’ils observaient », dit-il. En fait, explique le général Bury, la mission de ce détachement était
d'assurer un meilleur contrôle des milices de l'Ouest. Ces Syriens ne sont pas à l'abri des difficultés. Ce
n'est pas sans une certaine ironie que les Observateurs français apprendront que, lors de la guerre du
drapeau, le colonel Daghesteni, chef des observateurs syriens, se plaindra amèrement des avanies que
les miliciens d'Amal et du P.S.P. auraient fait subir à ses hommes.
Israël, dans cette période, se montre attentive. Elle n'intervient pas directement, mais lorsque
les accords négociés entre Elie Hobeika et les Syriens se précisent, on voit apparaître, chaque jour, à
heure fixe, dans le ciel de Beyrouth, une patrouille de deux Phantoms F-4 israéliens, qui fait éclater
au-dessus de la capitale son double "bang". Le message est clair : « Vous ne ferez rien contre nous, ou
sans nous. » Message du même ordre lors de la guerre du drapeau (cf. infra : "les événements
marquants) : des détachements de l'Armée libanaise devaient défiler au cours de la fête nationale
durant laquelle cette crise éclata, de la façon la plus traditionnelle et la plus solennelle, en présence de
tout le corps diplomatique. L'aviation libanaise participait à la cérémonie, avec ses très faibles forces :
quelques hélicoptères et deux fouga-magisters de fabrication française. Au cours du défilé, une
patrouille de chasseurs israéliens vint surplomber les appareils libanais - patrouille sur laquelle se
déchaînèrent les pièces druzes du P.S.P., en montagne. Selon l'expression du général Bury : trois
niveaux défilaient sous la voûte d'acier de l'artillerie anti-aérienne.
Parallèlement, le Liban sud, à cette époque, est toujours tenu par l'armée israélienne et ses
vassaux de l'Armée du Liban Sud (A.L.S.). Les israéliens, d'ailleurs, se soucient fort peu du sort des
chrétiens : cette alliance avec l'A.L.S. n'a pour objectif que la protection des colonies du nord d'Israël.
Le mythe, en forme d'alibi, des puissances extérieures (en fait les Etats-Unis et l'Union
Soviétique) se faisant la guerre sur le dos des Libanais, est toujours présent dans les esprits. En fait, les
Américains semblent s'être très désengagés des affaires libanaises, refroidis par les attentats contre les
troupes américaines de la Force Multinationale. Ils se contentent de surveiller le développement de la
situation, sans grande conviction.
L'Union Soviétique a, elle, à l'époque, une active politique moyen-orientale, qui inclue
nécessairement une action libanaise : c'est le P.S.P. que les Soviétiques semblent soutenir le plus
vigoureusement, en armes, en munitions. Nombreux sont les cadres ou les techniciens du P.S.P. qui
font des stages en U.R.S.S..
A la vérité, l'explication bipolaire de l'affrontement entre les deux grands engendrant un
conflit libanais paraît peu convaincante. Cet affrontement a pu constituer un facteur aggravant, mais
non déterminant : les germes de la crise libanaise étaient présents dans l'organisation même du pays,
dans ses caractères particuliers, et le vrai détonateur fut l'arrivée massive des Palestiniens.
56
B. Les événements marquants
La ligne verte reste immuable mais deux crises graves vont secouer la ville. Paradoxalement
elles vont mettre aux prises d'abord les musulmans entre eux puis les chrétiens entre eux. En réalité,
l'une et l'autre crise sont liées à l'accord de Damas qui rencontre de fortes oppositions dans un camp
comme dans l'autre.
•
La guerre du drapeau :
La fête du drapeau (22 novembre) est une fête nationale durant laquelle il est de tradition,
toutes confessions et communautés confondues, de rendre hommage au drapeau libanais et au
président de la république, dont on affiche partout le portrait tandis qu'on pavoise les bâtiments
publics.
Curieusement, car l'intelligent Walid Joumblatt commet là une lourde faute, les Druzes
décident de s'opposer à cette fête, et le P.S.P. réclame qu'on enlève partout les couleurs libanaises.,
qualifiées de symbole du système confessionnel abhorré. Les soldats de la sixième brigade de l'Armée
libanaise, brigade musulmane, n'acceptent pas, et des heurts sanglants opposent aussitôt les deux
factions - on peut même assister au spectacle assez surréaliste de blindés de la sixième brigade,
couverts de drapeaux libanais et de portraits du président Gemayel, tirer sur les Druzes du P.S.P., et le
colonel Bury reçoit des combattants chiites venus lui offrir, pour en décorer les locaux des
Observateurs, des drapeaux et des images du président de la république libanaise.
Au cours des combats, le P.S.P. essaie de gagner du terrain sur le secteur chiite, sans grand
succès d'ailleurs, et les Observateurs de la tour Murr, coincés au milieu des affrontements, ne peuvent
plus bouger : ils reçoivent même une roquette, qui dévaste leur zone vie, à l'avant-dernier étage de la
tour (l'observatoire est au dernier étage). Le capitaine Prak, observateur de quart, voit nettement le
projectile arriver vers lui. Il s'en tirera sans mal, la roquette ayant explosé à quelques mètres audessous de lui.
C'est la Syrie qui fait finalement cesser ces trois jours de combats sanglants, et, le lendemain,
à la télévision, on voit apparaître, penauds, Nabih Berri et Walid Joumblatt annonçant leur
réconciliation. Une répression très dure, exécutée par une police militaire mixte (Chiites/ Druzes), suit
selon les canons d'un justice sommaire pour punir les débordements de la guerre du drapeau : on épure
violemment ceux qui sont accusés d'avoir profité de la situation, d'avoir tué ou violé de jeunes
miliciens. La situation reste assez tendue un moment après la "réconciliation" officielle, et lorsque le
colonel Bury souhaite se rendre à la tour Murr, la sixième brigade libanaise, théoriquement en charge
de cette mission, refuse de l'escorter - le ravitaillement des Observateurs de la tour Murr se fait sans
escorte, dans un secteur désert tenant de la ville morte parsemée de carcasses de véhicules calcinés et
dont la population se terre. Le général Bury raconte que, traversant Beyrouth ouest en jeep blanche, il
57
voyait périodiquement surgir de derrière un abri des miliciens armés et sur le qui-vive: un geste pour
prévenir que c'est un Observateur qui passe, et les miliciens replongent derrière leur abri en lui
répondant avec un geste presque amical : « Morakiboun ! »
Le même jour, des Chiites essaient de monter de force des minutions au sommet de la tour
Murr par le monte-charge que les Observateurs ont installé, et il faudra de dures négociations et la
ferme attitude du chef de poste, le chef de bataillon Blanchard, un officier de Légion, pour les
persuader de revenir à la situation antérieure.
Il est assez difficile de comprendre cette fausse manœuvre du P.S.P., qui ne conduit qu'à une
main mise plus dure de la Syrie sur Beyrouth ouest. Il est vraisemblable que Walid Joumblatt, voyant
les négociations entre Hafez el Assad et Elie Hobeika proches d'aboutir, a voulu torpiller un accord qui
ne lui convient nullement. L'opération est en tout cas un échec.
•
La guerre de succession dans les milices chrétiennes :
Les chrétiens ont observé d'un œil goguenard les combats "fratricides" entre le P.S.P. et les
Chiites d'Amal et de la sixième brigade, c'est avec la même ironie que les musulmans considèrent les
troubles internes qui éclatent soudain au sein des milices chrétiennes : on l'a vu, même au sein de ses
propres troupes, nombreux sont ceux qui voient d'un mauvais œil les négociations avec la Syrie que
Elie Hobeika poursuit vigoureusement - si vigoureusement qu'un accord tripartite est même signé le 2
décembre 1985 à Damas, qui entend réformer le système constitutionnel libanais et établir des liens
étroits entre le Liban et la Syrie : abolition du confessionnalisme politique (mais sans la garantie de la
laïcité réclamée par les chrétiens), affaiblissement notoire des pouvoirs présidentiels, instauration d'un
conseil des ministres puissant dérivant vers le gouvernement collégial. Les chefs chrétiens sont divisés
et le président Amine Gemayel hésite à se prononcer. La crise finit par éclater, les 13 et 15 janvier
1986, des heurts opposant le parti Kataëb, celui du président Gemayel, à l'origine des Forces libanaises
mais aujourd'hui très amoindri, et celui d'Elie Hobeika. Le docteur Samir Geagea, chef de la
dissidence au sein des Forces libanaises, renforce le dispositif des Kataëb - ces combats internes font
400 tués, et c'est finalement l'Armée libanaise qui sauve Elie Hobeika en évacuant son P.C.. Samir
Geagea prend le pouvoir au sein des milices chrétiennes, tandis qu'Elie Hobeika est contraint de se
réfugier chez ses protecteurs de Damas.
L'épuration s'est faite de façon sanglante, et s'il est vraisemblable que l'Armée libanaise a
aidé à ce travail, c'est avant tout une guerre de succession interne aux forces chrétiennes. La
conséquence première en fut évidemment le torpillage définitif du premier plan syrien de main mise
sur le Liban.
A l'issue de ces deux crises internes, la situation à Beyrouth retombe dans le statu quo
antérieur.
58
C. L'évolution de la mission
•
Evolution du dispositif :
Depuis plusieurs mois, l'obsession du gouvernement français est la côte 888, position
extrêmement dangereuse située entre l'Armée libanaise et le P.S.P.. La côte 888 constitue de surcroît
un observatoire idéal, située entre Aaley (tenue par le P.S.P.) et Souk-el-Gharb (tenue par l'Armée
libanaise et dernier verrou avant le palais présidentiel de Baabda qu'il domine à neuf cents mètres
d'altitude), dominant la pointe sud du Beyrouth chrétien d'un côté et le canton druze de l'autre. Pour
l'Armée libanaise, il est impératif que la crête ne tombe pas aux mains des Druzes, sous peine que la
cinquième brigade soit directement placée sous le feu de leurs batteries. C'est également une position
hautement symbolique pour le P.S.P. : la côte 888 domine Tariq el Karameh (la "route de la dignité")
qui a pris la place de la route Beyrouth-Damas, la seule voie praticable en secteur musulman, passant
par le Chouf et reliant la banlieue sud de Beyrouth à la Bekaa.
Situation tendue qui donne lieu, parfois, à des épisodes étranges : un peu en retrait de
l'observatoire proprement dit, une zone vie moins sommairement aménagée permet aux Français de se
détendre : toutes les douze heures, deux Observateurs en viennent pour remplacer ceux qui travaillent
à l'observatoire. Un soir que le P.S.P. et l'Armée libanaise tirent abondamment, les Observateurs
doivent téléphoner à chaque faction, pour réclamer une trêve le temps de la relève : chaque partie
accepte, sous réserve que l'autre fasse de même. Pendant une demi-heure, les tirs cessent, permettant la
relève, et à l'expiration du délai consenti reprennent de plus belle.
Chaque faction lorgne donc sur ce poste parfait, mais par une sorte d'accord tacite, nul ne
cherche à s'en emparer tant que les Français y sont installés. Au point que le général Bury explique :
« A la différence de nos autres positions, ce poste assumait pratiquement un rôle qui n'était pas
seulement d'observation mais également d'interposition et, aussi paradoxal que cela puisse paraître,
c'était la modeste présence d'une poignée d'Observateurs français qui empêchait un affrontement de
grande envergure entre deux forces surarmées. »
Le Quai d'Orsay s'impatiente cependant : la position de l'observatoire, et sa faible défense (ce
n'est qu'une cabane en bois au sommet d'un piton, symboliquement protégée par des sacs de sable - et
surmonté d'un mât avec un drapeau français, un drapeau libanais et une flamme annonçant
« Observateurs » en français et en arabe : « Morakiboun ») le rendent particulièrement dangereux pour
les soldats français qui y œuvrent. Le chargé d'affaires, M. Marcel Laugel, et le colonel Bury reçoivent
l'ordre de procéder à l'évacuation du poste.
Malgré l'impatience croissante du Quai d'Orsay et les ordres de plus en plus pressants qui
émanent des autorités, l'évacuation ne peut se faire d'un coup, en bloc, sans préparation : un tel départ
déclencherait aussitôt de violents combats entre les factions désireuses de s'emparer de l'observatoire.
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Apprenant le désir des Français d'évacuer le poste, le général Nassif, délégué de l'Armée libanaise au
comité quadripartite, déclare au colonel Bury : « Vous allez avoir sur la conscience une guerre
nouvelle : la guerre des trois 8. » Seule une négociation serrée peut éviter le bain de sang, et le colonel
Bury et le chargé d'affaires Marcel Laugel doivent voir une à une les différentes factions pour convenir
avec elles d'une date, et des modalités de l'évacuation.
Tous les partis, toutes les factions, y compris les plus désireuses de s'emparer de la côte 888,
protestent contre cette décision française. Samih El Baba, secrétaire général adjoint des Affaires
étrangères du gouvernement libanais exprime ses regrets et demande s'il n'est pas possible de faire un
effort supplémentaire et de conserver cette indispensable présence française dans les montagnes l'accord dit "de Damas" est alors en cours de négociation, et Samih El Baba, comme les représentants
d'autres factions le feront après lui, insinue que toute modification de l'équilibre des forces sur le
terrain pourrait avoir des conséquences imprévisibles sur le plan politique.
Le général Aoun confirme que cette évacuation peut entraîner de graves conséquences. A la
présidence de la République, le secrétaire général Joseph Jreissati et le conseiller du président de la
République le général Habib Fares souhaitent fermement que les Observateurs français se
maintiennent sur leur position.
Zuhair Berro, conseiller politique de Nabih Berri, indique que le chef du mouvement Amal
risque de mal comprendre les motivations du retrait précipité du seul poste utile du dispositif du
détachement français.
Charles Ghostine, directeur des relations extérieures du comité exécutif des Forces
libanaises, marque surprise et étonnement, trouve le moment particulièrement mal choisi.
Le représentant de Walid Joumblatt, Marwan Hamade, explique l'ire du P.S.P. : les Français
ne vont-ils pas livrer la côte 888 à l'Armée libanaise ?
D'un certain point de vue, cette unanimité de déception et de réprobation est réconfortante
pour le détachement : s'il est si important, pour tous, que les Français demeurent sur ce poste, c'est que
l'utilité et l'efficacité du DETOBS sont réelles. Mais Paris exige l'évacuation, et les négociations
doivent se poursuivre pour mener l'opération à bien.
Le chargé d'affaires prend grand soin d'associer aux négociations tous les partis, toutes les
factions, et pas seulement le P.S.P. et l'Armée libanaise, seuls directement concernés. L'objectif
poursuivi par les Français tient essentiellement en deux points : poursuivre auprès de leurs
interlocuteurs une préparation psychologique tendant à les convaincre de la détermination de la France
à évacuer, mais de la souplesse dont elle veut bien faire preuve dans les modalités d'exécution de cette
opération, et amener progressivement les parties concernées, souhaitant éviter un embrasement du
front de la montagne, à prendre conscience de la nécessité de prendre en charge ce problème et
d'élaborer une solution de remplacement. Des contacts sont également pris avec les chefs locaux, pour
être sûr que les messages adressés aux interlocuteurs habituels des Observateurs sont bien passés.
60
Cette préparation porte ses fruits, et l'affaire est prise au sérieux par les différentes factions.
Elle donne lieu à une conférence de travail de l'Armée libanaise à Yarzé sur l'ordre du général Aoun, à
une réunion du P.S.P. à Moukhtata sous la présidence de Walid Joumblatt et même, selon toute
vraisemblance, à une rencontre à Chtaura entre le général Ghazi Kanaan, chef des services de
renseignement syriens au Liban, et le colonel Simon Kassis, chef des services de renseignement
libanais. Le 17 novembre, une réunion restreinte demandée par le P.S.P. se tient à l'hippodrome entre
le général Nassif, de l'Armée libanaise, Saïd el Daoui du P.S.P. et le colonel Bury : les grandes lignes
de l'opération sont décidées. Le lendemain, le comité quadripartite se réunit à la demande du colonel
Bury qui confirme officiellement le choix de la date du 19 novembre pour l'évacuation. Le général
Aoun avait proposé trois solutions de remplacement pour pallier sur la côte 888 le départ des
Observateurs français : l'implantation d'une unité mixte composée d'éléments de la cinquième brigade
(à majorité chrétienne) et de la onzième brigade (à majorité druze) ; la mise en place d'observateurs
libanais, chrétiens et druzes avec la présence d'un élément mixte des FSI ; le recul des parties en
présence et la création d'un no man's land. Saïd el Daoui ayant refusé les première et dernière
solutions, le comité quadripartite agrée la remise du poste de 888 à un détachement du corps des
observateurs libanais dont la protection rapprochée serait assurée par les Forces de Protection
Intérieures (gendarmerie).
Malgré ces négociations, rien ne permet d'affirmer que l'évacuation se passera dans le calme.
La nuit précédant l'évacuation par le Détachement des Observateurs, le capitaine de corvette Le Gac,
chef de poste, constate que des forces se massent de part et d'autre du piton, et l'on peut croire que la
« guerre des trois 8 » va finalement éclater. Le P.S.P. se montre potentiellement le parti le plus
dangereux dans cette affaire : apprenant la nouvelle de l'évacuation, Walid Joumblatt s'était exclamé :
« Les Français me plantent un couteau dans le dos ! » Le jour de la cérémonie, de surcroît, une
trentaine de jeunes miliciens druzes surexcités insultent et vocifèrent à proximité du poste, risquant à
force de provocations d'attirer le feu de l'Armée libanaise, et même les représentants du P.S.P. (MM.
Daoui et Marouch) ne parviennent pas à les ramener à l'ordre - il faudra en fait au général Nassif et au
colonel Bury une demi-heure de palabres serrées pour les convaincre d'abandonner les lieux.
Finalement, les négociations ont porté leurs fruits : le P.S.P. a convoqué des journalistes sur
place - preuve qu'il a en fait décidé d'éviter l'explosion.
Les Français sont donc remplacés par un corps d'observateurs libanais, mixtes (chrétiens et
musulmans). Mais terrifiés par les manœuvres des factions voisines, ils quittent le poste la première
nuit : le général Nassif devra intervenir personnellement pour les y replacer.
La guerre des trois 8 n'a donc pas eu lieu, mais l'épisode est riche en enseignements. D'une
part, le fait que le poste n'ait subi aucune tentative de prise aussi longtemps que les Français y restèrent
témoigne malgré tout du rôle pacificateur du DETOBS, de l'influence, relative mais réelle, qu'il
parvient à conserver. D'autre part, l'évacuation est très mal accueillie par les Libanais. Le général
Nassif confie au colonel Bury que selon lui, désormais, le dispositif français a perdu 50% de son
efficacité. La presse, quant à elle, commente la nouvelle avec un certain fiel : on sent poindre le retrait
français, évidemment ressenti comme un abandon.
61
Les derniers observateurs français de la Côte 888
•
L'évolution de la mission :
Cependant, les termes de la mission restent les mêmes, et l'évolution de la situation ne fait
qu'accroître les difficultés d'accomplir ce travail de fourniture d'observations impartiales et de
maintient de la confiance. L'abandon par la France de la côte 888 est durement ressentie par toutes les
factions et par la population libanaise comme un "lâchage", et ce ressentiment sous-jacent complique
encore la mission du DETOBS.
Le Colonel Bury et le gendarme Bernard quittant le site de la Côte 888
62
3.3. LE RETRAIT DU DETOBS
Commandement du colonel Avon :
Février - Avril 1986
Le Colonel Avon, dernier chef du DETOBS
3.3.1. La situation politique
A. Les rapports entre les factions
La guerre interne au camp chrétien au mois de janvier 1986 et qui s'est soldé par l'éviction de
Elie Hobeika de la tête des Forces libanaises et son remplacement par Samir Geagea, alourdit
l'atmosphère du comité quadripartite : Saïd el Daoui, représentant du P.S.P., et Ahmed Baalbaki, qui
représente désormais le mouvement Amal, ne reconnaissent plus la capacité du docteur Jean Ghanem
à représenter les Forces libanaises, et refusent de siéger avec lui. Désormais, plus aucune réunion
n'aura lieu, malgré les tentatives du général Nassif.
La guerre du drapeau avait déjà contribué à rendre l'atmosphère délétère en créant une
tension entre les représentants des deux principales tendances musulmanes (Chiites d'Amal et Druzes
du P.S.P.).
63
Le comité quadripartite, qui avait de plus en plus de mal à faire respecter ses directives, et
dont la bonne foi des membres représentant les factions avait toujours été douteuse, prend encore
davantage l'apparence d'une coquille vide. L'acceptation par la France de mettre à la disposition du
gouvernement libanais un détachement d'observateurs destiné à aider au respect du cessez-le-feu
décidé à Lausanne était soumis à la condition d'un règlement politique de la crise libanaise, dans le
cadre d'une réconciliation nationale (dont la conférence de Lausanne s'était théoriquement donné
l'objectif). Dès lors que la volonté politique de dépasser le conflit et les intérêts propres de chaque
faction se délite et s'évanouit, la mission du DETOBS paraît devenir inutile.
B. Les rapports des factions avec le DETOBS
Sous le commandement du colonel Avon, on l'a vu, la situation libanaise dégénère encore :
outre que l'évacuation de la côte 888, principal observatoire du dispositif français, a été interprétée
comme une préparation au désengagement total des Observateurs, les tensions se sont nettement
accrues entre les différentes factions : la situation du DETOBS vis à vis des différentes parties est en
proportion devenue plus difficile. De surcroît, les extrémistes chiites du Hezbollah admettent de plus
en plus difficilement d'être écartés du comité quadripartite et expriment de plus en plus nettement leur
hostilité à la France. L'organisation de la justice révolutionnaire revendique le 14 mars l'enlèvement de
quatre journalistes d'Antenne 2 en dénonçant dans son communiqué « l'impérialisme de la France qui
continue à envoyer ses forces sous le nom d'Observateurs, pour les utiliser comme couverture à son
intervention dans la politique libanaise et son appui au régime corrompu. »
3.3.2. Les événements marquants
Le dernier chef du DETOBS doit affronter une situation extrêmement tendue, d'autant que
l'échec de l'accord de Damas, qui a valu son éviction à Elie Hobeika, a généré un surcroît de violence.
Le 10 mars, l'un des quatre derniers postes du dispositif français, Sibnay, est victime de
violents tirs druzes destinés à la huitième brigade de l'Armée libanaise (chrétienne), trop proche de
l'observatoire : un obus de 105 frappe le poste de plein fouet. Le chef de poste, le commandant
Debonnet, a fait placer ses hommes à l'abri en observant les deux coups de réglage (coup court puis
coup long) qui ont précédé. Nul n'est blessé, mais la zone vie est détruite.
Dans le même temps, la résidence des Pins est soumise à des risques sans cesse croissants :
elle est le seul lieu de neutralité dans une zone où les fronts chrétiens et musulmans, agités, rendent
tout déplacement, toute présence dangereux : la façade du bâtiment est constamment frappée de tirs
dont il est très difficile de déterminer la provenance - les tirs qui se répondent se croisent même parfois
par-dessus les toits. Lorsque l'atmosphère devient vraiment périlleuse, une sirène est actionnée à la
résidence des Pins, qui incite les Français à l'extérieur à venir se barricader derrière les sacs de sable
qui renforcent les murs.
64
Dans cette atmosphère, deux jours après l'incident de Sibnay, le 12 mars, devant une
recrudescence de tirs particulièrement bien ajustés, le colonel Avon fait retentir la sirène : le capitaine
Marc-Antoine Corvée, du matériel, officier mécanicien du Détachement, est à l'atelier auto avec ses
hommes. Il les met à l'abri, mais ressort lui-même quelques instants plus tard, tandis que les tirs
paraissent se calmer. Il est tué net d'une balle à la tête. C'est la septième et dernière victime de la
mission d'observation confiée au DETOBS.
3.3.3. L'évolution de la mission
C'est le 12 mars qu'a été tué à la résidence de Pins la dernière victime du DETOBS, le
capitaine Corvée : sept morts dans le Détachement des Observateurs, plus les neuf Français enlevés et
détenus en otages achèvent de convaincre Paris qu'il faut retirer le DETOBS. Le 20 mars, Jacques
Chirac est nommé premier ministre : deux jours plus tard, flanqué des deux ministres concernés (MM
Giraud et Raymond), il parvient avec le président de la République François Mitterrand à la décision
de rappeler les Observateurs. Une concertation est engagée avec les Libanais, et le premier avril, le
Quai d'Orsay annonce que la mission du Détachement d'Observateurs mis à la disposition du
gouvernement libanais prend fin. Le communiqué précise : « l'évolution de la situation ne leur permet
pas de remplir leur mission comme il convient. »
Jusqu'au dernier moment, les Observateurs français exercent leur mission et rendent compte
fidèlement au comité de l'hippodrome. Le colonel Avon doit négocier avec fermeté un nouveau statut
pour la résidence des Pins qu'aucune des parties en présence ne tient à voir tomber aux mains des
autres. C'est finalement le président chiite de l'Assemblée Nationale, Hussein Husseini, qui s'en voit
confier la responsabilité et qui désigne les Forces de Sécurité Intérieure (FSI) pour en assurer la garde.
Le 3 avril 1986, l'ambassadeur de France Christian Graef, l'homme des postes difficiles
(Tripoli, Beyrouth, Téhéran), vient faire ses adieux au détachement en présence du général Jean Nassif
et des représentants des milices. Le DETOBS embarque sur le bâtiment de soutien de la Marine
nationale Rance qui l'amène à Larnaca d'où il rejoint la France par Transall militaire.
65
4. CONCLUSION
4.1. BILAN SUR LE TERRAIN
4.1.1. L'efficacité du DETOBS
On peut croire à première vue que la mission du Détachement des Observateurs a été un
échec complet : les violations répétées des termes du cessez-le-feu, l'incapacité à aider au règlement
réel de la crise libanaise, l'aura lentement déclinant du Détachement, la difficulté de se faire respecter
auprès de certains miliciens (parmi les petits chefs et les combattants de base notamment) et la
duplicité des "chefs de guerre" montrent les limites de ce genre d'opérations.
Pourtant, le bilan sur le terrain n'est pas aussi négatif qu'il semble à première vue. Le général
de Virieu indique que cette mission a fourni l'occasion de tester une formule nouvelle d'intervention
dans des pays en crise : le Détachement des Observateurs n'avait rien de commun avec les forces de
l'ONU jusque là employées dans la région. Moins inefficace puisque pas multinational, le DETOBS
fait preuve d'originalité dans le recrutement des hommes. Un commandement moins dispersé (il s'agit
d'une formule strictement bilatérale, franco-libanaise) permet un commandement plus direct et plus
simple et présente une certaine unité d'action pas toujours facile à obtenir dans des formations
multinationales, y compris celles qui relèvent de l'ONU(47).
Il faut aussi se souvenir qu'à la fin de l'année 1985, des négociations ont été entreprises entre
chrétiens et musulmans, sous la protection syrienne, aboutissant à la signature de l'accord de Damas du
2 décembre (que le renversement d'Elie Hobeika par Samir Geagea au sein des forces chrétiennes fait
finalement échouer). Si l'accord avait effectivement abouti, et qu'une paix, paix syrienne certes, mais
signée par toutes les factions, s'était installée, le Détachement des Observateurs aurait finalement
accompli sa mission, contribuant tant bien que mal au statu quo, de "l'accord de Lausanne à l'accord de
Damas" selon l'expression alors en vogue.
De plus, si le DETOBS n'a finalement pas concouru à ramener vraiment la paix au Liban, ce
qui ne pouvait d'ailleurs pas constituer un objectif réaliste, il a atténué les effets de la guerre : le
général de Virieu se demande dans quelle mesure, en 1984, en l'absence du Détachement des
Observateurs, rien ne venant remplacer la Force Multinationale de l'ONU, une épuration sanglante, de
véritables massacres ne se seraient pas multipliés. Le général Bury va dans le sens de cette analyse : la
(47)
Le général Lafourcade, par exemple, qui a commandé l'opération Turquoise au Rwanda de juin à août 1994, range
dans les facteurs déterminants du succès de l'opération le fait qu'elle se soit déroulée sous commandement national
français, intégrant les unités africaines participantes à la chaîne du commandement national aux ordres du commandant
de l'opération. (opérations des Nations-Unies - Leçons de terrain, p. 204).
66
formule des observateurs était d'efficacité limitée, mais la présence de témoins au cœur des conflits
interlibanais imposait une certaine retenue aux milices. Les réactions uniformes de déception et de
réprobation lors de l'évacuation de l'important observatoire de la cote 888 en témoignent : le départ des
Français risquait de créer un vide sur une position convoitée de part et d'autre et donc de constituer un
véritable casus belli entre plusieurs factions.
Les discussions entre les factions se font sur la base des comptes-rendus établis par les
Observateurs - preuve que leur soin à se montrer d'une impartialité totale les rend crédibles et permet
de servir de point de départ à des négociations limitées au niveau du comité de l'hippodrome. La
présence dans un même organisme d'observateurs français et de représentants de l'Armée libanaise et
des milices constitue aussi une formule originale qui permet de traiter à chaud certains incidents
susceptibles de dégénérer. Le comité quadripartite est à cet égard un "terrain neutre", qui permet aussi
de régler différents problèmes (échanges d'otages libanais, discussions pour garantir la sécurité de
certains employés des services publics, en maintenance par exemple dans un quartier chaud...) Des
incidents ont été désamorcés, et le Détachement des Observateurs a finalement gagné au Liban
« quelques minutes de paix », comme le dit à la manière de Giraudoux le général Bury.
4.1.2. La valeur symbolique du Détachement
« Notre chère France ! » s'exclame un officier chiite devant un COMDETOBS, qui recueille
aussi ces étonnants propos d'une Chiite progressiste et nationaliste : « Du temps du protectorat
français, c'était le progrès et l'ouverture. » La mission du Détachement des Observateurs a aussi eu
cette fonction symbolique de réaffirmer les liens d'amitié séculaires avec le Liban, au moment ou la
tragédie de Drakkar imposait le retrait des forces multinationales et où, chez les Libanais chrétiens
notamment, le reproche grondait que la France abandonnait son rôle de protecteur tutélaire. Le
président Gemayel confie au colonel Bury, au moment où celui-ci passe le commandement du
DETOBS à son successeur le colonel Avon : « Pour nous, la présence des Observateurs, c'est un peu la
présence d'un vieil ami au chevet d'un malade. » Il faut faire, dans cette phrase, la part de la diplomatie
et de la rhétorique orientale, mais le sentiment exprimé est réellement ressenti par de nombreux
Libanais, comme en témoigne aussi l'attitude de l'homme de la rue pour lequel cette présence de
soldats français, aussi réduite soit-elle, montre de façon ténue mais tangible que la France n'abandonne
pas les Libanais.
67
4.2. BILAN GENERAL
4.2.1. La formation des cadres
L'expérience libanaise du Détachement a permis la confrontation de cadres militaires,
officiers et sous-officiers, avec un type de mission pour lequel ils n'avaient pas été formés. Le contact
avec les populations, la gestion de périodes de crise rompant la volonté théorique exprimée des
factions à fonder la paix, l'intervention neutre au cœur des conflits internes à un pays sont autant de
facteurs récurrents des situations que connaissent régulièrement les soldats mandatés par l'ONU. Un
certain nombre d'observateurs ont d'ailleurs participé à différentes missions ultérieures de maintien de
la paix soit dans le cadre de l'ONU soit dans celui d'opérations nationales.
Selon le général Susini, cette expérience a aussi montré la capacité d'adaptation des
personnels français, extrêmement mal formés à ce type de mission et de surcroît contraints ici de se
débrouiller seuls. Une telle opération démontrait alors aussi les carences de l'enseignement dispensé
dans les écoles : centré sur la formation du combattant, cet enseignement était inapplicable à des
situations de type maintien de la paix. La formation des Observateurs a dû se faire sur le terrain,
progressivement, d'où une perte de temps et d'efficacité initiale. La prise en compte de l'expérience
vécue lors d'une mission de ce type, selon le général Susini, devrait aussi passer par la rencontre entre
ceux qui l'ont vécue et ceux qui s'apprêtent à partir pour une nouvelle opération de même type :
rencontre informelle, entre les acteurs de tous les échelons et pas seulement les cadres ou les chefs,
avec un échange qui peut être fructueux d'anecdotes et d'expériences quotidiennes : « Les petites
astuces, c’est ça qui marche. »(48)
De plus, le général Susini note que les éléments les plus efficaces du DETOBS n'ont pas
nécessairement été les mieux notés jusqu'alors: « Ceux qui réussissaient le mieux, c'était souvent les
marginaux, ceux qui n'avaient pas grand-chose à perdre, ceux qui avaient de l'imagination, qui étaient
débrouillards... » (45)
Par ailleurs, le contact très particulier que ce type de mission favorise entre les soldats et les
populations est un élément favorable à la compréhension des besoins et des aspirations de celles-ci et
constitue à ce titre une expérience irremplaçable. Selon les termes d'un diplomate français, le monde
contemporain contraint les diplomates à être parfois un peu soldats et les soldats à être un peu
diplomates. Un écueil doit cependant être évité - celui d'une perte d'objectivité : la séduction du peuple
libanais est extrême, au point que les Observateurs doivent être contrôlés (les plus jeunes notamment).
Le général Bury évoque le risque d'un « syndrome du pont sur la rivière Kwai » (46) : il est bon que les
(48)
Général Susini, entretien avec l'auteur, 23 août 1996.
Général Susini, entretien avec l'auteur, 23 août 1996.
(50)
Entretien avec l'auteur, 12 juillet 1996.
(49)
68
Observateurs tournent, changeant de poste régulièrement, car la tendance est nette à multiplier les
contacts avec les milices les plus proches, voire à fraterniser - obstacle évident au maintien de la stricte
neutralité qui est l'essence même de ce type d'opération militaire.
4.2.2. Enseignements sur les missions d'observation
La mission du DETOBS ne peut être considérée comme une mission de maintien de la paix à
proprement parler ni comme une mission d'arbitrage, elle fut une mission d'observation, de
témoignage, de constatation et d'incitation à la négociation (contrairement aux observateurs
actuellement en mission en ex-Yougoslavie, par exemple, et dont l'action s'inscrit dans un cadre
beaucoup plus vaste et très diversifié). L'originalité de l'expérience du DETOBS, expérience à ce jour
sans doute unique d'observateurs travaillant au profit direct des forces en présence (et pas au profit
d'un organisme international), est trop marquée pour pouvoir être assimilée aux formes mieux connues
car plus répandue et plus médiatisée de mission de maintien de la paix. Pourtant certains
enseignements de la tâche assumée par le Détachement des Observateurs à Beyrouth recoupent ceux
qui se dégagent des opérations de maintien de la paix ultérieures à la guerre du Golfe. Le problème des
moyens mis en œuvre, de la clarté du mandat, de la volonté politique sont à cet égard les points les
plus marquants.
Le général de Virieu parle ainsi de la « logique de la fin d'une telle expérience « (51) : il ne
s'agit pas de revenir sur son utilité, limitée peut-être mais de l'avis général réelle, mais de mieux
comprendre que les différentes formules d'intervention à l'étranger doivent se compléter et pas
s'exclure. Selon le général de Virieu, le Détachement des Observateurs a eu une utilité temporaire
correspondant à un moment dans le développement de la crise libanais ; il faut nécessairement revenir
à la force au bout d'un moment : une Force de Réaction Rapide comme celle mise sur pied en exYougoslavie devient fatalement nécessaire face au cynisme et au mépris des engagements des factions
qui se font face. Une solide artillerie, sur le terrain, explique par exemple le général de Virieu à propos
des affaires yougoslaves, peut seule soutenir efficacement l'autorité d'observateurs ou de casques bleus
: une frappe aérienne parfois approximative et nécessitant forcément un délai d'intervention ne peut
remplacer une puissance de feu placée sur le terrain, à la disposition immédiate des soldats. Une Force
de Réaction Rapide peut seule rendre crédible, dans certaines conditions, la mission confiée, et
défendre les hommes (en empêchant par exemple les prises d'otages dont les casques bleus ont été les
victimes en ex-Yougoslavie). Le général Bachelet, ancien commandant du secteur de Sarajevo,
propose une analyse similaire, évoquant la mutation des modes d'action de l'ONU en ex-Yougoslavie
entre mai et septembre 1995 : « Jusqu'au mois de mai, (les forces de l'ONU) sont restées soumises à un
concept de maintien de la paix qui voulait que l'on soit d'autant plus efficace que l'on était plus
désarmé. (...) La crise des otages du mois de mai a constitué un véritable électrochoc et a révélé, non
seulement les limites du concept, mais son inadaptation à la situation sur ce théâtre. La détermination
(51)
Entretien avec l'auteur, 2 juillet 1996.
69
politique qui en a résulté s'est traduite par la mise en place des moyens susceptibles de nous procurer
un rapport de forces favorable et donc de prendre l'ascendant sur les belligérants. La détermination
militaire n'avait jamais fait défaut (...) mais que peut la détermination sans les moyens pour l'exercer ?
»(52)
L'un des anciens chefs de corps du DETOBS affirme que les casques blancs ont expérimenté
à l'échelon local des sottises que l'ONU a ensuite appliquées à l'échelon international. Par delà la
boutade, il reconnaît cependant que la mission d'observation du DETOBS a rendu service (les seules
crises graves connues par Beyrouth entre mars 1984 et avril 1986 furent internes aux deux camps, sans
que le statu quo de la ligne verte ne soit jamais mis en cause) - mais a montré des limites que seules un
mandat clair, une véritable volonté politique et des moyens appropriés peuvent permettre de franchir.
De la confrontation des opinions exprimées par les membres du DETOBS résulte le
sentiment que la mise en place d'un corps d'observateurs peut être une solution temporaire à condition
de se voir confier des objectifs réalistes excluant des dispositions difficilement applicables (comme,
par exemple, la surveillance de dépôts d'armes, idée séduisante pour les politiques mais illusoires sans
une force réelle) et d'être rapidement relayé ou appuyé par des forces puissantes disposant de moyens
lourds et d'une certaine liberté d'action. A défaut de ces conditions, et donc d'une véritable intention
politique d'agir, l'observateur risque de n'être plus qu'un « sitting-duck » (un « canard posé », pour
reprendre l'expression utilisée par un attaché militaire américain dans une conversation avec un
COMDETOBS) dont l'utilité aura surtout été de donner bonne conscience à la puissance mandataire.
Enfin, il convient de noter que s'il est difficile de s'engager dans une mission de maintien de
la paix, il est encore plus difficile de s'en désengager. Lorsque le désengagement a lieu de façon
excessivement précipitée, sous la pression des événements, le coût politique peut être très élevé en
matière de prestige national et d'influence.
Toutes ces raisons, selon de nombreux acteurs de semblables opérations, montrent à quel
point une décision d'engagement doit être pesée. Si le militaire peut toujours dire, à l'instar de La Hire:
« J'ai fait ce qu'un homme de guerre doit faire, pour le reste j'ai fait ce que j'ai pu », il sera sans doute
de plus en plus difficile au politique de lancer une telle action sans avoir défini un but précis, sans en
avoir mesuré les conséquences même lointaines et sans en avoir consenti les moyens nécessaires.
(52)
Terre magazine, n°69, décembre 1995.
70
5. ANNEXES
5.1. ANNEXE 1 : Liste des Observateurs français tués au Liban
Capitaine Pierre Aniort,
chevalier de la Légion d'honneur
Lieutenant-colonel Claude Cuenot,
chevalier de la Légion d'honneur
Adjudant-chef Patrice Grecourt,
médaillé militaire
Major Henri Perrot,
médaillé militaire
Chef de bataillon Paul Rhodes,
chevalier de la Légion d'honneur
Capitaine Jean-Pierre Feyrignac,
chevalier de la Légion d'honneur
Commandant Marc Corvée,
chevalier de la Légion d'honneur
71
5.2. ANNEXE 2 : Document final publié par la conférence de Lausanne
La Conférence du dialogue national libanais, réuni à Lausanne du 12 au 20 mars 1984, a
beaucoup progressé dans l'étude des problèmes constitutionnels, politiques et sociaux qui lui ont été
soumis et qui ont rendu inéluctable la mise sur pied d'un comité institutionnel comprenant un certain
nombre de juristes et d'hommes politiques, chargés de préparer la constitution de demain.
La Conférence décide à l'unanimité :
1) Un cessez-le-feu et l'élaboration d'un plan de sécurité fondé sur le désengagement des
forces combattantes, le retrait des armes lourdes, l'élaboration d'un plan en vue d'assurer le retour de
l'armée dans ses casernes, les forces de sécurité intérieures (gendarmerie), auxquelles seront adjoints
des conscrits et des réservistes de l'armée, prenant en charge la responsabilité de la sécurité, ainsi que
la formation d'un haut comité politique et militaire qui, sous la présidence du président de la
République, sera responsable de la mise en application du plan de sécurité et prendra les décisions et
mesures adéquates à la lumière des principes précités ;
2) L'arrêt des campagnes d'information diffamatoires sous toutes leurs formes ;
3) La constitution d'un comité institutionnel pour élaborer un projet de nouvelle constitution
pour le Liban de demain, formé de trente-deux membres choisis par le président de la République en
collaboration avec le comité de dialogue national et ayant la charge de présenter un rapport sur les
résultats de ses travaux dans un délai de six mois ;
4) Le comité de dialogue poursuivra ses consultations et se réunira à l'invitation du président
de la République ;
5) Les participants rendent hommage au rôle constructif joué par les représentants du roi
Fahd Ben Abdel Aziz (d'Arabie Saoudite), le ministre Mohamed Ibrahim Massoud, et par le président
(syrien) Hafez el Assad et le vice-président de la République arabe syrienne, Abdelhalim Khaddam ;
6) La Conférence adresse ses remerciements aux autorités du canton de Vaud et aux autorités
fédérales pour leur bonne hospitalité et pour la sollicitude qu'ils ont manifestée pour assurer le
déroulement des travaux dans les meilleurs conditions.
72
5.3. ANNEXE 3 : Cérémonie de retour des Casques Blancs
73
5.4. ANNEXE 4 : Départ de la Côte 888 (articles parus dans la presse)
74
75
5.5. ANNEXE 5 : Bibliographie
En dehors de l'ouvrage de Pierre Le Peillet, aucun livre n'aborde directement le travail des
casques blancs : en dehors de quelques témoignages recueillis dans des revues, la bibliographie
proposée ne traitera guère que du contexte général de la guerre du Liban.
•
OUVRAGES GENERAUX
Jean-Pierre Alem : Le Liban (Presses Universitaires de France, 1985)
Jean-Louis Dufour : Les crises internationales de Pékin-1900 à Sarajevo-1995 (Editions
Complexe, Questions au XXème siècle, 1996)
Georges Corm : Liban : les guerres de l'Europe et de l'Orient 1840-1992 (Folio actuel, 1992)
Ouvrage un peu disparate qui privilégie peut-être trop la thèse que la guerre du Liban est
née du conflit entre les deux grandes puissances.
Jean-Pierre Alem : le Proche-Orient arabe (presses universitaires de France, 1982)
•
OUVRAGES SPECIALISES
Pierre Le Peillet : Les bérets bleus de l'ONU à travers quarante ans de conflit israélo-arabe
(Editions France-Empire, 1988)
Seul ouvrage à aborder le travail effectivement accompli par les casques blancs.
Opérations des Nations-Unies - Leçons de terrain (Cambodge, Somalie, Rwanda, exYougoslavie) (Fondation pour les Etudes de Défense, collection Perspectives stratégiques, 1995)
•
DOCUMENTS
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz : Une croix sur le Liban (Lieu Commun-Document, 1984)
Ouvertement pro-chrétien, ce livre offre des renseignements intéressants mais est rédigé sur
un ton assez passionné.
Marie Seurat : les corbeaux d'Alep (folio, 1988)
Roger Auque : un otage à Beyrouth (Filipacchi, 1988)
Ces deux derniers ouvrages offrent un témoignage à qui s'intéresse particulièrement au
problème des otages, crucial pendant les deux années d'existence du DETOBS.
•
REVUES
Les revues citées ici, surtout le bulletin des casques blancs, peuvent offrir des témoignages
de première main particulièrement intéressants.
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Le Casque Blanc, bulletin de liaison de l'Association de casques blancs français au Liban.
(11 numéros à ce jour)
Revue d'études : Le Proche-Orient et le Maghreb, panorama historique 1945-1985
(supplément à la revue n° 10, 1992)
Revue d'études : Le Proche-Orient et le Maghreb, événements récents 1985-1993
(supplément à la revue n° 10, 1993)
Gend-info : Gendarmes au Liban (n°179, mars 1996)
Terre magazine : entretien avec le général Bachelet (décembre 1995, n°69)
•
DOSSIERS DE PRESSE :
Le congrès national de réconciliation de Genève et de Lausanne (dossier LB/0055 du Centre
d'Information et de Documentation International Contemporain)
•
PRESSE LIBANAISE :
L'Orient-Le Jour
Quotidien indépendant
Le Réveil
Proche des Phalanges
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5.6. ANNEXE 6 : Remerciements
Je remercie les trois chefs de détachement qui ont bien voulu répondre à mes questions et me
permettre d'enregistrer leurs témoignages :
- le général (CR) Jean Susini, président en exercice de l'Association des Casques Blancs
Français au Liban (ACBFL)
- le général (CR) Antoine de Virieu
- le général (CR) Bernard Bury.
Bien que les circonstances ne m'aient pas permis de rencontrer le général (CR) Michel
Fleutiaux, président d'honneur de l'ACBFL, et le colonel Jacques Leplomb, je tiens à signaler à quel
point m'ont été précieux les souvenirs qu'ils ont publiés dans Le Casque blanc, bulletin de liaison de
l'Association.
Je remercie le professeur Serge Sur qui a bien voulu m'encourager pour la rédaction de ce
mémoire et me guider avec bienveillance dans mes recherches.
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