Texte de Kant le beau et l`agréable
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Texte de Kant le beau et l`agréable
Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun de « En ce qui concerne l'agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : « Le vin des Canaries est agréable», il admettra Conséquence volontiers qu'un autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : « Généralisation cela est agréable pour moi » ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l'oreille de chacun. La couleur violette sera douce Exemples et aimable pour l'un, morte et sans vie pour l'autre. L'un aimera le son des instruments à vent, l'autre leur préférera celui des instruments à corde. Ce serait folie d'en disputer pour récuser comme inexact le jugement d'autrui qui diffère du nôtre, tout comme s'il s'opposait à lui de façon logique ; en ce qui concerne l'agréable, c'est donc le principe suivant qui est valable : A Conclusion chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens). Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule Thèse que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en justifier en disant: cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler Explication beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela, personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses. C'est pourquoi il dit : cette Conséquence chose est belle ; et ce, en comptant sur l'adhésion des autres à son jugement exprimant la satisfaction qui est la sienne, non pas parce qu'il aurait maintes fois constaté que leur jugement concordait avec le sien ; mais bien plutôt, il exige d'eux cette adhésion. S'ils jugent autrement, il les en blâme et leur dénie ce goût, dont par ailleurs, il affirme qu'ils doivent l'avoir; et, dans cette mesure, on ne peut pas dire: A chacun son goût. Cela reviendrait Conclusion à dire que le goût n'existe pas, c'est-à-dire qu'il n'existe pas de jugement générale esthétique qui puisse légitimement revendiquer l'assentiment de tous. » (Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1re partie § 7). Définition l’agréable 1 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun 1ère partie : travail de préparation 1) Lecture active Il faut d'abord s'attacher à lire le texte attentivement en prêtant attention aux mots de liaison (« mais, pourtant, néanmoins, toutefois... »), dont on spécifie, dans la marge, le rôle logique (énoncé d'une thèse, justification par un exemple, description, déduction, etc.), afin de repérer la construction du texte et les différentes étapes de l'argumentation de l'auteur (les parties...). N'hésitez pas à souligner les mots et les expressions essentielles, repérer les exemples contenus dans le texte afin de les expliquer soigneusement par la suite. Méfiez-vous des textes en apparence simples car en réalité ils contiennent souvent des pièges redoutables générateurs de contresens. 2) Étude conceptuelle L'agréable : ce qui plaît aux sens dans la sensation, ce qui donne du plaisir. Goût : expression des préférences individuelles ; sens grâce auquel nous percevons les saveurs ; pouvoir de porter des jugements d’appréciation sur le beau, faculté d’apprécier la valeur esthétique des choses. Attrait : qualité de ce qui attire agréablement, charme, séduit. Agrément : qualité d’une chose qui la rend agréable ; attrait, charme. Satisfaction : ce qui procure du plaisir, ce qui plaît. Jugement esthétique : jugement de beau par lequel nous exprimons notre manière d’être sensible à quelque chose qui apparaît tant à nos sens qu’à notre esprit ; le jugement esthétique exprime la valeur subjective d’une représentation, c’est-à-dire le sentiment qu’elle provoque dans le sujet. Repère : universel/général/particulier/singulier ; « objectif/subjectif » 3) Plan détaillé du texte I) L’agréable (« En ce qui concerne l'agréable… pour ce qui est du goût des sens ») Idée directrice : l’agréable est singulier et subjectif. A) Thèse : l’agréable est un jugement purement subjectif (« En ce qui concerne l'agréable…sa seule personne ») B) Conséquence : il est donc tout à fait acceptable que quelqu’un d’autre n’aime pas ce que j’aime. On accepte alors que quelqu’un d’autre n’aime pas ce vin. De même pour les autres sens (« C'est pourquoi… instruments à corde») C) Conclusion : on ne dispute pas de l’agréable (« Ce serait folie…pour ce qui est du goût des sens ») II) Le beau (« Il en va tout autrement du beau… l'assentiment de tous ») Idée directrice : le beau est universel. 2 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun A) Thèse : la confusion du beau et de l’agréable (« Il en va tout autrement du beau… beau pour moi ») B) Explication : le beau ne se confond pas avec l’agréable et ne relève pas d’une appréciation purement subjective (« Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau…propriété des choses ») C) Conséquence : le jugement de beau exige l’adhésion d’autrui (« C'est pourquoi… il affirme qu'ils doivent l'avoir ») D) Conclusion générale : la formule « à chacun son goût » rend impossible le jugement esthétique (« et, dans cette mesure…l'assentiment de tous ») 4) Thème et thèse a. Thème : la distinction du beau et de l’agréable. b. Thèse et antithèse : à la différence de l’agréable, propre à chacun, le beau exige l’universalité (thèse) ; le beau est affaire d’appréciation subjective, des goûts et des couleurs on ne discute pas (antithèse). 5) Problème Comment distinguer la satisfaction produite par l’agréable et celle qui est liée au beau ? De quelle nature est le plaisir en jeu dans le jugement esthétique ? Quelle qualité spécifique le plaisir esthétique revêt-il ? 3 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun 2e partie : devoir rédigé 1 Il nous arrive fréquemment, lorsque nous admirons un tableau ou écoutons un morceau de musique, de déclarer : « c’est beau ! », comme si la beauté était une propriété intrinsèque de l’objet jugé tel. Pourtant, certains objets, qui n’ont en eux-mêmes rien de beau, nous émeuvent - un portrait de vieillard, les violences d’une guerre, une nature morte, par exemple. Ce n’est donc pas l’objet lui-même qui autorise le jugement de beau, mais sa représentation. Le jugement esthétique est, dans cette optique, un état d’esprit subjectif accompagnant le plaisir que suscite en nous la représentation d’une chose. Mais si l’expérience du beau est purement subjective, ne risque-t-on pas de la confondre avec la sensation de l’agréable ? Si chacun possède son goût particulier comme on le voit dans le domaine culinaire (on aime ou on n’aime pas les épinards !), il devient par là même impossible de communiquer l’expérience esthétique. Comment se fait-il alors que toutes les œuvres d’art n’aient pas d’égales chances d’être appréciées et qu'il y ait consensus sur la beauté d'une œuvre ou même de la nature ? Le problème est de savoir si la satisfaction produite par l’agréable est de même nature que celle qui est liée au beau. Comment maintenir, en effet, l’idée d’une possible universalité du goût en l’absence de laquelle la simple discussion esthétique perdrait toute signification, sans pour autant nier la particularité absolue du goût ? A ces questions, Kant, dans la Critique de la faculté de juger, répond qu’à la différence de l’agréable, propre à chacun, le beau exige l’universalité. Même s’il se fonde sur un simple sentiment subjectif de plaisir, le beau doit pouvoir être partagé par tous. Pour parvenir à cette conclusion, l’auteur procède en deux temps : il commence par établir que l’agréable est affaire strictement subjective et qu’il ne saurait dès lors prétendre à l’adhésion nécessaire d’autrui (« En ce qui concerne l'agréable… pour ce qui est du goût des sens ») ; le second moment vise à caractériser le beau en le différenciant de l’agréable : alors que dans l’agréable le sujet est incapable de sortir de luimême, le beau lui permet d’accéder à un sens commun réellement intersubjectif (« Il en va tout autrement du beau… l'assentiment de tous »). En premier lieu, qu’est-ce qui caractérise l’agréable et le différencie du jugement de beau ? La première partie du texte tente de répondre à cette question. Pour ce faire, Kant établit d’abord que l’agréable est un jugement purement subjectif et singulier. Il s’ensuit qu’un désaccord à propos de ce que l’on estime agréable est non seulement possible, mais légitime. Kant en conclut qu’on ne dispute pas de l’agréable. Le texte de Kant commence par exposer un premier lieu commun touchant le jugement de goût, « à chacun son goût », qui ne présente aucune difficulté particulière, puisqu’il signifie simplement que le beau se confond avec l’agréable (« En ce qui concerne l'agréable…sa seule personne »). Précisons d’abord que l’agréable relève bien d’un jugement, c’est-à-dire d’un énoncé reliant deux concepts par lequel le divers est ramené à l’unité d’un concept et le particulier subsumé sous le général. Le jugement de goût dont l’agréable fait partie est Pour des raisons de clarté pédagogique, s’agissant d’une première explication de texte, ce corrigé rédigé ne comporte volontairement aucune référence philosophique explicite (citations, auteurs…), afin que l’attention du lecteur se focalise uniquement sur la trame argumentative. 1 4 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun l’expression d’un rapport, établi par un sujet, entre la représentation qu’il a d’un objet et le sentiment de plaisir que cette représentation lui fait éprouver. En ce sens, l’agréable est ce qui plaît aux sens dans la sensation, ce qui signifie que l’agréable est une sensation subjective, l’expression, dans le sujet, d’un sentiment de plaisir et nullement une quelconque connaissance de la chose. Dire d’une chose qu’elle me plaît, c’est donc ne rien dire de l’objet, mais exprimer la manière dont la chose produit en moi une sensation de plaisir ou de satisfaction. D’où le caractère éminemment subjectif du jugement relatif à l’agréable. « Subjectif » s’entend ici en deux sens. L’adjectif désigne d’abord ce qui relève d’un « sentiment », ici un sentiment de plaisir : quand je dis d’un objet qu’il est agréable, je signifie par là qu’il me plaît ; je fais référence au plaisir subjectif que j'éprouve lorsque je suis en contact avec cet objet eu égard à mes dispositions physiologiques, psychologiques, culturelles, sociales, etc. L’adjectif « subjectif » renvoie ensuite au caractère « personnel et privé » du jugement que porte l’individu. Kant précise que ce jugement est subjectif, non seulement parce qu’il est fondé sur un sentiment, et non sur des preuves objectives, mais encore parce qu’il ne concerne que le sujet dans ce qu’il a de singulier. Ce jugement, précise Kant, est « restreint à sa seule personne ». Le verbe « restreindre » suggère que l’agréable n’a aucune espèce d’objectivité et d’universalité, car il ne concerne que la personne qui émet ce jugement. Dans l’agréable, en somme, le sujet se trouve réduit à l’individu dans ce qu’il a d’irréductiblement singulier. De là l’idée que si l’agréable est affaire purement subjective, le goût est incommunicable. C’est la conclusion à laquelle Kant aboutit dans le second moment de cette première partie du texte (« C'est pourquoi… instruments à corde»). En effet, si j’affirme que « le vin des Canaries est agréable », j’admettrai volontiers qu’une autre personne manifeste son désaccord en prétendant, à son tour, que ce vin est désagréable, voire franchement mauvais. Mieux : si cette personne me reprend et me rappelle que je dois dire non pas que « le vin des Canaries est agréable », mais que « cela est agréable pour moi », je ne trouverai rien d’anormal à cette correction. Car le caractère agréable de ce vin n’est pas sa propriété essentielle : si tel était le cas, le vin des Canaries serait universellement et unanimement reconnu comme agréable. Le verbe « être », dans la phrase « le vin des Canaries est agréable », est donc un abus de langage : le vin n’est ni bon, ni mauvais; il n’est l’un ou l’autre que pour quelqu’un, et non en lui-même. Le goût apparaît ainsi comme l’expression intime de notre caractère, de sorte que le goût à proprement parler n’existe pas : il y a mon goût et rien d'autre ! L’agréable n'est pas dans la chose, mais en moi, c'est-à-dire dans l'effet agréable que produit la contemplation de la chose sur moi. Dans ces conditions, l'objet qui est perçu devient secondaire ; les raisons pour lesquelles un être est affecté par telle ou telle chose sont à chercher non dans la chose, mais dans celui qui est affecté. Ce qui est valable pour le « goût de la langue, du palais et du gosier » l’est également « pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l’oreille de chacun ». L’agréable ne concerne pas seulement le sens gustatif, mais s’étend à tous les autres sens, la vue et l’ouïe incluses. On comprend bien que dans le cas du sens gustatif, la sensation d’agréable est provoquée par un contact direct, immédiat, pour ainsi dire charnel, entre l’objet (une pâtisserie, par exemple) et l’organe des sens (la langue, le palais, le gosier). De ce point de vue, l’agréable est une satisfaction que Kant qualifie, dans Critique de la faculté de juger, de « pathologique », en ce qu’elle est liée au corps, aux appétits, à la sensibilité. Est agréable ce qui nous met en appétit, nous excite, autant de choses liées à notre corps, à ses besoins comme à ses désirs. Le sujet qui déclare agréable un objet exprime par là son désir de l’objet. Il s’agit d’un jugement esthétique intéressé (j’exprime par là le désir qui me lie à l’existence de l’objet) et empiriquement déterminé (j’attache mon sentiment de plaisir à tel ou tel contenu matériel de la représentation de l’objet). L’agréable, c’est donc ce qui intéresse les sens et les touche. 5 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun La vue et l’ouïe sont pourtant généralement considérées comme des sens plus spirituels que le goût, en ce qu’ils ne sont pas directement en contact avec l’objet. Mais cela ne change rien fondamentalement à la caractérisation de l’agréable. Car l’expérience montre bien que je peux trouver agréable une chose avec laquelle je n’ai pas un contact physique, gustatif ou tactile en l’espèce, comme c’est le cas lorsque j’apprécie une couleur plutôt qu’une autre, le son d’un instrument plutôt que celui d’un autre : « la couleur violette sera douce et aimable pour l’un, morte et sans vie pour l’autre. L’un aimera le son des instruments à vent, l’autre leur préfèrera celui des instruments à corde. » Que ce soit pour la vue, l’ouïe ou le goût, on constate que le jugement est toujours relatif au sujet qui l’énonce et qu’en matière d’agréable, ce qui prévaut, c’est la pluralité irréductible des points de vue. Kant en conclut qu’on ne saurait disputer de l’agréable (« Ce serait folie…pour ce qui est du goût des sens »). En effet, vouloir « récuser comme inexact le jugement d’autrui qui diffère du nôtre » serait totalement absurde. Prétendre que celui qui, comme moi, n’aime pas le vin des Canaries, la couleur violette ou encore le son des instruments à vent se trompe reviendrait à confondre le jugement esthétique avec le jugement de connaissance. Puisque le sentiment d’agréable ne réside pas dans la chose, mais dans le regard qu’un sujet porte sur elle, il ne sert à rien de vouloir convaincre autrui par des preuves objectives qu’il a objectivement tort de ne pas adhérer à mon point de vue. Ce serait confondre discussion - conflit d’opinions sans issue qui vise seulement un hypothétique et très fragile accord touchant l’objet agréable - et dispute – argumentation scientifique qui procède par démonstration conceptuelle. Ainsi, en matière de goût, peut-on discuter mais non disputer. La raison fondamentale de cette impossibilité tient à la nature du jugement de goût qui diffère radicalement du jugement de connaissance. Nous avons vu que l’agréable exprime notre manière d’être sensible à quelque chose qui apparaît à nos sens. Il s’agit non pas d’un rapport objectif, mais purement subjectif. Un rapport objectif signifie que le sujet rapporte sa représentation de l’objet à l’objet lui-même en vue d’en faire un objet de connaissance, c’està-dire de déterminer ce qu’il est. L’agréable manifeste, au contraire, la valeur subjective d’une représentation, c’est-à-dire le sentiment qu’elle provoque dans le sujet. Quand je dis : « cette fleur est une rose », par exemple, il s'agit d'un jugement de connaissance, car il y a des critères, des propriétés objectives qui permettent d'identifier la fleur comme étant une rose (elle a des pétales, des épines, etc.) ; il n'est pas difficile, ici, d'obtenir l'assentiment d'autrui. Mais si je prétends que la couleur violette est « douce et aimable », je fais référence au plaisir subjectif que j'éprouve dans la contemplation de cette couleur, sentiment qui, comme tel, n'est pas communicable par des arguments s’appuyant sur des concepts scientifiques déterminés. Dans la dernière phrase du premier paragraphe du texte, Kant nous rappelle qu’en ce qui concerne l’agréable et le « goût des sens », le seul principe qui vaille est « à chacun son goût ». Des goûts et des couleurs on ne dispute pas. Aucun dialogue n’est possible. La variété des goûts ne mérite pas davantage discussion que leur accord. On est, avec la catégorie de l’agréable, dans une conception purement relativiste du jugement de goût : tous les goûts se valent ; ils ressortissent à une appréciation subjective qui ne saurait dès lors prétendre à l’assentiment d’autrui. L’adage « à chacun son goût » signifie donc que le goût, relevant du sentiment, est ineffable et que le sujet, enfermé dans la tour d’ivoire de ses penchants, est incapable d’entrer en communication avec les autres sujets. Le relativisme, qui rattache le jugement de goût à la particularité du sujet, se double ainsi d’un solipsisme esthétique. Ce rappel donne tout sens à la première partie du texte : il s’agit bien pour Kant de mettre au jour l’un des lieux communs touchant le jugement de goût, qui réduit le beau à l’agréable. On comprend alors que l’objectif de Kant est, à l’encontre du sens commun, de différencier le beau de l’agréable. C’est à cette question que s’attache la deuxième partie du texte. 6 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun Le second moment du texte est consacré à l’examen du jugement de beau (« Il en va tout autrement du beau… l'assentiment de tous »). Contrairement à la sensation de l’agréable, le beau est universel. Affirmer qu'une chose est belle, c'est exiger l'adhésion d'autrui et tenter de lui faire goûter le plaisir que l’on ressent au spectacle d’un objet beau. La formule « à chacun son goût » est donc inappropriée pour le beau, en ce qu’elle rend impossible le jugement esthétique. L’enjeu de cette seconde partie concerne la question de la communicabilité du jugement esthétique, de sa capacité à transcender ou non la subjectivité particulière. La première sous-partie revient sur la confusion, si fréquente, du beau avec l’agréable (« Il en va tout autrement du beau… beau pour moi »). Nous avons vu qu’en ce qui concerne l’agréable, je dois dire « cela me plaît », « cela est agréable pour moi », et non « le vin des Canaries est agréable ». Pour ce qui est du beau, il en va tout autrement : « Il serait…ridicule que quelqu’un qui se pique d’avoir du goût songeât à s’en justifier en disant : cet objet…est beau pour moi ». Kant parle ici de la personne qui a du goût. Il ne s’agit évidemment pas du sens gustatif en tant que tel, car tout individu en est doué. Kant entend par « goût » le jugement proprement esthétique, c’est-à-dire le pouvoir de porter des jugements d’appréciation sur le beau, la capacité de juger pour soi et pour tous, de sortir de sa propre subjectivité pour rejoindre l’humanité de l’homme. Dire qu’un objet quel qu’il soit (« l’édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation ») est « beau pour moi » et pour moi seul, c’est confondre le jugement esthétique avec la sensation de l’agréable, c’est faire du beau une affaire strictement subjective et par là même le dénaturer complètement. L’explication de cette différence de nature entre le beau et l’agréable nous est donnée dans la seconde sous-partie du texte (« Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau…propriété des choses »). En effet, « il n’y a pas lieu de l’appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui ». Dire « c’est beau » au lieu de « cela me plaît » est un abus de langage semblable à celui qu’évoque Kant dans le premier paragraphe à propos de l’agréable (on doit dire non pas « le vin des Canaries est agréable », mais « cela est agréable pour moi »). Quel intérêt y a-t-il à parler du beau si c’est pour le confondre avec l’agréable ? Force est de constater que quantité de choses peuvent nous procurer du plaisir, être plaisantes à nos sens. Une chose agréable se caractérise précisément par le fait qu’elle nous attire (Kant parle d’« attrait »), nous fait plaisir ; nous la désirons, y sommes en quelque sorte attachés, ce qui fait que l’agréable relève d’un jugement esthétique intéressé. Kant précise que « personne ne se soucie » de la diversité et de la particularité des goûts, puisqu’en la matière, aucun accord n’est, en droit du moins, attendu : à chacun ses goûts et ses couleurs ! Tout autre est le jugement de beau. Quand nous disons que quelque chose est beau – « le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation » -, nous ne nous contentons pas d’émettre un avis personnel qui ne serait valable que pour nous et pas pour les autres : nous attendons des autres qu’ils éprouvent la même satisfaction que nous, qu’ils partagent le même plaisir, comme si la beauté était une « propriété des choses ». Kant pointe ici le caractère pour le moins paradoxal du jugement esthétique. D’un côté, en effet, le jugement de beau n’a rien à voir avec le jugement de connaissance : le beau reste bien, au premier chef, affaire de sensibilité et de sentiment. D’un autre côté, le sentiment de beauté, pour subjectif qu’il soit, apparaît comme s'il émanait de l'objet. C’est ce que Kant entend par « propriété des choses ». Tout se passe comme si, dans le jugement esthétique, la beauté était une qualité intrinsèque de la chose jugée belle. Quand je dis « cette musique est belle », le verbe être relie le prédicat « beau » au sujet « musique », de sorte que l’attribut semble faire partie analytiquement de la définition du sujet. Il résulte de ce constat que le jugement de beau exige bel et bien l’adhésion d’autrui, à la différence de ce qui se passe avec l’agréable (« C'est pourquoi… il affirme qu'ils doivent 7 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun l'avoir »). Si la beauté semble émaner de l’objet beau, les autres ne peuvent pas ne pas la reconnaître. Le plaisir esthétique est donc porteur d'universalité, c'est-à-dire de la possibilité d'un accord entre tous les sujets. Il se caractérise justement, à la différence de l'agréable, par sa communicabilité. Il doit pouvoir être partagé par tous, même s'il se fonde sur un simple sentiment subjectif de plaisir. Ce que je trouve beau, j'estime que d'autres devraient aussi le trouver beau, alors même qu'il n'y a pas de critères objectifs pour fonder ce jugement. Il y a quelque chose dans le jugement de goût d’universel, de nécessaire et cependant d’irrationnel : celui qui juge est amené à attribuer à chacun une semblable satisfaction; bien que le jugement esthétique ne constitue pas une connaissance objective, il est cependant implicitement considéré comme valable pour tous. Le jugement entre donc dans l’expérience esthétique : non seulement je peux dire « cela ne me plaît pas », « je n’éprouve aucun plaisir », mais encore « je ne trouve pas cela beau » et « je ne comprends pas que vous trouviez cela beau ». Kant laisse entendre que l’universalité du jugement de goût n’est qu’une prétention : on n’obtient jamais l’adhésion de fait de tous les hommes sur une œuvre belle. Il s’agit d’une universalité de droit, d’une universalité idéale en quelque sorte, et non d’une universalité de fait, ce qui n’exclut pas bien sûr l’existence d’un consensus autour des grandes œuvres d’art comme le montre amplement l’histoire de l’art. C’est bien ce que traduit le verbe « exiger » (« il exige d’eux cette adhésion »). Universelle en droit, la valeur esthétique est en même temps nécessaire : on ne peut pas ne pas reconnaître la supériorité de Vermeer de Delft, par exemple, sur tel petit maître hollandais. La preuve en est que si les autres n’adhèrent pas à mon jugement, je « les en blâme et leur dénie ce goût » : j’admets parfaitement, en tout cas plus facilement, que quelqu’un trouve la couleur violette « morte et sans vie », alors qu’elle est « douce et aimable » à mes yeux ; en revanche, celui dont le jugement esthétique ne concorde pas avec le mien, je le considère comme n’ayant pas de goût ou comme faisant preuve de mauvais goût. Nous soupçonnons bien que certaines œuvres sont formellement plus accomplies, sensuellement plus troublantes que d’autres, même si nous ne savons pas toujours justifier nos évaluations. Pour cette raison, nous attendons qu’autrui fasse preuve de goût en partageant notre appréciation sur l’œuvre. Le jugement de goût est donc tout sauf ineffable. L’expérience esthétique est éminemment communicable. Même si de fait autrui ne partage pas mon sentiment et que je blâme son manque de goût, je présuppose qu’il est néanmoins capable de bon goût. Si j’estime qu’il en est dépourvu de fait, je considère par là même qu’il devrait l’acquérir. A cette étape cruciale du texte, Kant suggère, sans le dire explicitement, l’existence d’un sens commun. Car en exigeant d’autrui qu’il se range à notre avis et qu’il fasse preuve par là même de bon goût, nous présupposons chez lui l’existence d’une aptitude à apprécier le beau. Par extension, nous postulons implicitement l’existence d’une sensibilité universelle, d’une manière de sentir commune qui résulte de la capacité de tout homme à éprouver un plaisir esthétique en partage avec d'autres. La « preuve » de cette thèse se trouve dans notre vie quotidienne: le fait même que nous entreprenions de discuter du goût et que souvent le désaccord entraîne un véritable dialogue. C'est bien la preuve que nous jugeons le jugement de goût communicable, même si cette communicabilité n'est pas fondée sur des concepts scientifiques et que la communication qu'elle induit ne peut jamais être garantie. La dernière phrase du texte revient sur l’adage populaire « à chacun son goût » qui, on s’en souvient, résumait à lui seul la sensation de l’agréable (« et, dans cette mesure…l'assentiment de tous »). Le texte, parfaitement construit, forme une boucle : la dernière phrase fait écho à celle qui clôt le premier paragraphe. Kant insiste sur le caractère inadéquat de cette formule quant au jugement de beau : « on ne peut pas dire : A chacun son goût ». Ce serait confondre le beau et l’agréable. « Cela reviendrait à dire que le goût n’existe pas, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de jugement esthétique qui puisse revendiquer 8 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun l’assentiment de tous. » On saisit ici encore mieux l’enjeu de la distinction entre le beau et l’agréable qui constitue le fil conducteur du texte : il s’agit, aux yeux de Kant, de réfléchir sur les conditions transcendantales de possibilité d’un sens commun esthétique réellement intersubjectif. Et c’est précisément cette possibilité qui se trouve abolie lorsqu’on confond le beau et l’agréable. Dire « cela est beau pour moi » et, par extension, « à chacun son goût », revient à nier l’existence d’un jugement esthétique universel ou universalisable, et, ce faisant, la communicabilité universelle de la sensation, c’est-à-dire, au fond, la possibilité pour le sujet de sortir de lui-même. Prétendre que le goût n’est qu’une affaire subjective incommunicable, c’est enfermer l’individu dans l’étroitesse de sa sensibilité, lui interdire toute ouverture à autrui. Le relativisme esthétique rend impossible le jugement esthétique : nous ne pouvons pas évaluer les œuvres d’art à l’aune de critères universels, ce qui condamne à l’échec toute tentative de dialogue en matière esthétique. On aime ou on n’aime pas, il est inutile d’aller plus loin en exigeant d’autrui qu’il se rallie à notre point de vue. La thèse, défendue par Kant dans ce texte, du caractère universel du jugement esthétique est d’un enjeu considérable. D’une part parce qu’elle permet de résoudre l’antinomie qui tourne tout entière autour de la question de la communicabilité du jugement esthétique et qui oppose historiquement l’universalisme classique au relativisme sceptique. D’autre part parce que cette thèse permet d’envisager la possibilité d’une réelle intersubjectivité esthétique. Elle esquisse, en creux, une conception inédite du sujet. Le premier intérêt philosophique du texte est d’apporter une solution à la querelle, élevée au rang d’antinomie, qui, depuis plus d’un siècle, opposait le classicisme et le sensualisme (seconde moitié du XVIIe siècle, fin du XVIIIe siècle). 2 La première antinomie qu’expose le texte se présente sous la forme d’un lieu commun, « à chacun son goût ». Le second lieu commun, qui découle du premier et que mentionne le premier paragraphe du texte, « on ne dispute pas du goût », suppose que le jugement de goût ne saurait être démontré par des preuves. A ces deux lieux communs, il faut encore ajouter, pour saisir l’antinomie du classicisme et du sensualisme, une autre maxime dont le texte ne parle pas explicitement, mais qui sous-tend l’idée qu’on ne dispute pas de l’agréable, c’est-à-dire, dans l’optique du sens commun, du beau : « on peut discuter du goût ». On se souvient qu’il y a une différence entre une dispute et une discussion : on peut discuter du goût bien qu’on ne puisse en disputer. Cette idée de discussion s’oppose au premier lieu commun, « à chacun son goût ». En effet, là où il est permis de discuter, on doit avoir l’espoir de s’accorder, donc de transcender la sphère de la subjectivité individuelle. Kant entend ainsi décrire les contradictions réellement vécues par la conscience esthétique. L’antinomie se présente de la façon suivante : d’un côté, nous avons le sentiment intime qu’il est impossible de démontrer la validité de nos jugements esthétiques ; le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts, car autrement on pourrait disputer à ce sujet, c’est-à-dire décider par des preuves (thèse) ; d’un autre côté, le jugement de goût se fonde sur des concepts, car autrement on ne pourrait même pas discuter à ce sujet, c’est-à-dire prétendre à l’assentiment nécessaire d’autrui à ce jugement (antithèse). La thèse signifie que le goût relève du sentiment et qu’il est, au moins en droit, ineffable ; le beau est réduit à l’agréable et le sujet n’est qu’un individu monadique, incapable de sortir de lui-même (thèse empiriste ou 2 Le développement suivant (partie réflexive) est très largement inspiré du livre de Luc Ferry, Homo Aesthicus. L’invention du goût à l’âge démocratique (Grasset, 1990), notamment des chapitres II (« Entre le cœur et la raison ») et III (« Le moment kantien : le sujet de la réflexion »), dont certains passages, non cités explicitement (cf. note 1), ont été intégralement repris. Il faut rendre à César ce qui lui appartient… 9 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun sensualiste). Dans cette optique, s’il s’avère que le jugement de goût, malgré son caractère subjectif, donne lieu à un sens commun, c’est uniquement pour des raisons de fait qui, en tant que telles, ne requièrent pas la discussion. La variété des goûts relève de la simple constatation ; le sens commun ne saurait être ni l’objet ni l’effet d’un dialogue intersubjectif. L’antithèse (classicisme) parvient certes à fonder le sens commun, mais au prix d’une double erreur : d’abord elle réduit le jugement de goût à un jugement logique et l’art à une science ; le concept central de l’esthétique classique est celui de perfection (l’important est de savoir si l’œuvre d’art est bien faite, si elle est ou non conforme aux règles de l’art : règles de la perspective, des trois unités, etc.) ; la seconde erreur consiste à réduire le beau à la simple représentation technique d’une fin posée par la raison et le goût à cette raison elle-même ; ce faisant, le classicisme perd finalement la subjectivité, car il fonde le sens commun de façon qu’il ne réunit plus des sujets particuliers, animés de sentiments, mais des individus monadiques qui ne communiquent entre eux qu’indirectement, seulement par le concept, donc par ce qui en eux est le moins subjectif. Malgré leur opposition, la thèse et l’antithèse s’accordent sur l’essentiel : l’individu est une monade, sensible (sensualisme, empirisme) ou rationnelle (rationalisme classique), qui ne peut entrer en communication avec les autres monades qu’indirectement, non par la voie de la discussion. Le sujet, chaque fois, se trouve réduit à l’individu et privé de sa dimension essentielle : l’intersubjectivité. Dans les deux cas, la discussion se révèle dénuée de sens : chez les empiristes parce que tout se réduit à des questions de fait ; chez les rationalistes parce que le concept, les règles mettent bientôt fin à toute discussion possible en décrétant péremptoirement où se trouvent le bon et le mauvais goût. La thèse et l’antithèse s’opposent donc seulement en apparence et renferment par là même l’une et l’autre quelque chose de juste : il est vrai que le jugement de goût ne s’appuie pas sur des concepts scientifiques et qu’il ne relève pas d’une démonstration comme le croit le classicisme (thèse) ; mais il est non moins vrai que ce jugement renvoie à des « concepts indéterminés », aux Idées de la raison, comme les appelle Kant, qui fondent la possibilité sinon d’une dispute, au moins d’une discussion pouvant conduire à un « sens commun ». C’est donc bien la question du sens commun, de l’intersubjectivité, qui est en jeu ici. Quelle est alors la solution kantienne à l’antinomie susmentionnée ? Comment maintenir la particularité du goût sans céder à la formule « à chacun son goût », et détruire ainsi la prétention à l’universalité ? En d’autres termes, comment conserver l’idée d’une possible universalité du goût sans que le principe de ce sens commun soit négateur de la subjectivité conçue comme humanité de l’homme ? Alors que le rationalisme classique et l’empirisme reposent tous deux sur une conception réifiée de la subjectivité dans laquelle le sujet est envisagé comme une chose repliée sur elle-même, Kant montre que la beauté, tout en étant l’objet d’un sentiment particulier et intime, irréductible au concept, éveille les Idées de la raison qui sont présentes en tout homme, ce par quoi elle peut transcender la subjectivité particulière et susciter un sens commun. Le jugement de goût ne se fonde pas sur des règles déterminées ; il est donc impossible d’en disputer comme s’il s’agissait d’un jugement de connaissance scientifique. Pour autant, il ne se borne pas à renvoyer à la pure subjectivité empirique du sentiment parce qu’il repose sur la présence d’un objet, celui qui est jugé beau, qui éveille l’idée nécessaire de la raison commune à l’humanité. D’où le deuxième intérêt philosophique de ce texte qui porte sur le statut de la subjectivité. Dans le jugement esthétique se produit un élargissement du sujet par lequel ce dernier cesse de se contenir dans les bornes étroites de l’égoïsme monadique pour accéder à la sphère du sens commun, - notion que Kant suggère implicitement, nous l’avons vu, à la fin du texte, lorsqu’il écrit : « S’ils jugent autrement, il les en blâme et leur dénie ce goût, dont par ailleurs, il affirme qu’ils doivent l’avoir… ». Il y a ainsi, dans le jugement de goût, une 10 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun communicabilité universelle de la sensation qui ne passe pas par la médiation d’une loi, d’une règle ou d’un concept. C'est en raison de cette universelle aptitude à porter un jugement de goût qu'il est à la fois vain et tentant de chercher à convaincre autrui de la beauté d'une œuvre qui le laisse indifférent. S'il est tout à fait impossible de démontrer la validité de nos jugements esthétiques, il est néanmoins légitime d'en discuter, dans l'espoir, fût-il souvent voué à l'échec, de faire partager une expérience dont nous pensons spontanément que, pour être individuelle, elle ne doit pas être étrangère à autrui en tant qu'il est un autre homme. Kant montre, par ailleurs, que si le jugement esthétique, bien que subjectif et particulier, prétend à l'universalité, c’est qu’il naît d'un plaisir désintéressé, non de la satisfaction d'un appétit. Alors que l’agréable ne renvoie qu'à la matière de la sensation éprouvée, à l'attrait qu'exerce cette sensation sur nous, le jugement esthétique ne porte que sur la seule forme de la représentation, il est indépendant de l'intérêt ou de l'attrait éprouvé pour la matière de la sensation. Si je déclare « belle » la pelouse, le jugement ne se fonde plus sur la matérialité de la sensation, mais sur la forme de la représentation qu’il est loisible pour tout un chacun d’apprécier. Dans la peinture, par exemple, la matière renvoie à la couleur elle-même, ou au son pour la musique. Pour la forme de la représentation, c'est le contraste des couleurs, le rythme des sons, leur succession, qui fait l'harmonie plus ou moins grande. Le sujet qui contemple la beauté ne retire aucun profit, il reste indifférent à l'existence ou non de ce qui est représenté. La satisfaction que procure le beau est dite contemplative : j'ai du plaisir à regarder sans que ce plaisir soit en aucune manière lié à un désir de possession ou de consommation. Le mot « goût » est du reste inapproprié pour traduire le jugement et l’expérience esthétiques. Dans le goût proprement dit, il y a consommation d’un objet par un sujet. Or l’expérience esthétique inverse le rapport de l’objet et du sujet : ce n’est plus l’objet qui entre dans le sujet, mais le sujet qui se fond dans l’objet. Le mot de « ravissement » ou de « contemplation » est plus adéquat : être ravi, c’est être emporté, enlevé, arraché à la banalité de la vie quotidienne. De même, les termes de sentiment ou d’émotion esthétique ne sont pas non plus très pertinents : le sentiment et l’émotion sont purement singuliers, alors que face à la grande œuvre on est comme hors de soi. En ce sens, l'expérience esthétique, en tant qu’expérience de décentrement, n'est pas sans rapport avec la morale, puisque la moralité requiert de nous le désintéressement. Agir moralement, ce n'est pas agir par intérêt, mais par pur respect pour la loi morale. La réceptivité que l'homme éprouve devant la beauté est le signe de la vocation morale de l'homme, le signe qu'il est capable d'une certaine gratuité. Il y a quelque chose de commun entre l'attrait pour la beauté et la destination morale de l'homme : le beau est le « symbole de la moralité ». De ce point de vue, l’analyse kantienne du beau permet de découvrir en nous la possibilité d’une forme supérieure de plaisir : celle d’une libre satisfaction, d’un pur sentiment d’accord immédiat de soi à soi et de soi au monde. Bien que subjectif, le jugement de beau a ceci de spécifique par rapport à l’agréable qu’il porte, non sur une sensation privée et incommunicable, mais sur une représentation partageable d’une chose perceptible par tous. L’objet jugé beau est un objet dont on peut faire l’expérience en commun. Il reste que l’expérience d’un monde commun que la chose jugée belle nous invite à penser est une expérience esthétique dont chacun doit faire l’expérience personnelle. L’universalité du jugement esthétique demeure donc une universalité subjectivement ressentie. La liberté personnelle à l’œuvre dans le jugement esthétique n’est pas celle d’un individu isolé ; elle postule, au contraire, la liberté de tous. 11 Lycée franco-mexicain Cours Olivier Verdun Le problème était de savoir si la satisfaction produite par l’agréable est de même nature que celle qui est liée au beau. Un sens commun esthétique véritablement intersubjectif est-il possible ? En d’autres termes, dans le jugement et l’expérience esthétiques, peut-on penser en se mettant à la place de tout autre ? En montrant que le jugement esthétique, pour subjectif et indéterminé qu’il soit, ne doit pas être confondu avec l’agréable qui enferme le sujet dans la singularité de ses penchants, Kant souligne son caractère éminemment paradoxal : le jugement esthétique prétend à l'universalité, malgré qu'il ne s'appuie pas sur des concepts, mais sur une expérience de la beauté que les hommes ont précisément le pouvoir de partager grâce au sens commun. Le beau ressortit à un plaisir immédiatement communicable qui peut servir de fondement à l'intersubjectivité d'une société. L’intérêt principal de ce texte est de nous rappeler que le jugement de goût fait signe de lui-même vers une visée communicationnelle intersubjective et un élargissement du sujet. Si nous entreprenons de discuter du goût, si le désaccord, à la différence de ce qui a lieu dans le domaine de l’agréable, suscite un véritable dialogue, c’est bien l’indice du fait que l’expérience esthétique est communicable, lors même que la communication qu’elle induit n’est jamais garantie empiriquement. La distinction du beau et de l’agréable que Kant établit, dans ce texte, avec la plus grande clarté permet d’envisager, en somme, une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion. 12