Lettre d`information n° 35
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Lettre d`information n° 35
Coup de soleil B.P. 2433, 75024 Paris cedex 01 tél : 01.45.08.59.38 fax : 01.45.08.59.34 courriel : [email protected] site : www.coupdesoleil.net n°35 10 mai 2012 « Lettre d’information » aux adhérents et amis de Coup de soleil Le 18ème Maghreb des livres Les lettres marocaines à l’honneur - Mars 1962 : fin de la guerre en Algérie - Coup de soleil à Oran et à Tunis - Femmes arabes - Banlieues - Civilisations ? - Un livre - Un film - Une expo p. 4 p. 12 p. 29 p. 34 - Abdessemed /- Bedos /- Cherkaoui /- Ridan /- Saragosse /- p 37 Lettre d’information n°35 - 1 Lettre d’information n°35 - 2 EDITORIAL Au sommaire de ce n° 35 Au sommaire de ce n° 35 Cette Lettre n° 35, du 10 mai 2012, est pour le moins volumineuse : ces 44 pages constituent en effet un record pour notre publication! L’élaboration et la fabrication de ce numéro ont été d’autant plus lourdes et plus longues à mener pour la petite équipe qui s’en est chargée : Sadia Barèche, Claude Bataillon et Tewfic Benkritly doivent être ici particulièrement remerciés, ainsi que l’équipe du local et notre maquettiste. Il faut dire que, depuis la dernière Lettre de décembre 2011, l’actualité a été chargée! Le Maghreb des livres occupe ici, avec 19 pages, près du tiers de la Lettre. Cette place traduit bien l’exceptionnelle richesse de la 18ème édition du MDL, qui reflétait, comme toujours, la production éditoriale et donc l’actualité générale. On retrouvera d’ailleurs dans ce dossier spécial, les thèmes que l’actualité nous a imposés pour les autres rubriques de cette Lettre. Pour l’Histoire la commémoration de la fin de la guerre d’Algérie, au printemps de 1962, il y a 50 ans, occupe ainsi 8 pages de ce numéro. - Le dessin d’Arabico - Editorial + sommaire p. 2 p. 3 HISTOIRE Cinquantenaire des Accords d’Evian - La diplomatie suisse - Témoignage de Rédha Malek - Témoignage d’Yves Roland-Billecart - « Pieds-noirs et parias de l’histoire » (Louis Gardel) La difficile écriture de la guerre d’Algérie - La soirée de Samatan - Le colloque de Nîmes - Le colloque d’Evian 15 mars 1962 à Ben-Aknoun - Lettre de Lucien Paye - Artisans de paix pendant la guerre ECHANGES - Oran, Tunis, Coup de soleil s’engage - Coopération Paris - Alger p. 4 p. 5 p. 6 p. 7 p. 8 p. 9 p. 9 p. 10 p. 10 p. 12 p. 14 18ème MAGHREB DES LIVRES Ce sont ensuite les articles de la rubrique « Société », avec un thème sur les femmes et les Printemps arabes et deux thèmes liés au contexte électoral très curieux qu’a connu la France lors de la campagne des élections présidentielles : ce fut, d’une part, une quasioccultation du thème des « banlieues » et, d’autre part et à l’inverse, une sur-exploitation d’un cocktail explosif où s’entrechoquaient, à jet continu, l’étranger, le musulman (« d’apparence » ou pas), l’identité nationale « menacée », les civilisations « inférieures », l’assisté, le voyou, le terroriste, l’étudiant étranger voleur d’emploi, le mangeur de viande halal, etc. etc. Beaucoup d’entre nous ont ressenti une véritable nausée devant ces torrents ininterrompus de thèmes clivants, discriminatoires, accusatoires, dont l’extrême-droite est familière mais qui, à un degré jamais atteint, se sont trouvés soudain « labellisés » au plus haut niveau de l’État. La réaction a été vive, dans beaucoup de secteurs de la société : intellectuels, autorités religieuses, hommes et femmes politiques de tous bords. De la désapprobation explicite à la condamnation sans appel, cette « technique » électoraliste a été largement stigmatisée. Mais elle a profondément blessé, on le sait, tous ceux qui se trouvaient ainsi montrés du doigt. Elle a fait du mal, également, à l’ensemble de la société française, lentement gangrenée par ce terrible poison. Heureusement pour le lecteur, les autres rubriques de cette Lettre sont plus réconfortantes, qu’il s’agisse de tout le travail de Coup de soleil et de ses sections territoriales (un véritable contre-poison à ces tristes dérives), ou de la vitalité de la création culturelle que les rubriques « Culture », et « On en parle » ont pour objet de mettre en lumière. Georges MORIN La Lettre d’information de Coup de soleil n°35 du 10 mai 2012 B.P 2433, 75024 Paris cedex 01 Courriel : [email protected] Site : www.coupdesoleil.net - Une ballade au MDL - Café littéraire - Entretiens - Lecture - Les 20 ans de la revue Naqd - Rencontres lycéennes - Les tables-rondes - Les rencontres - L’Institut du monde arabe au MDL - Les artistes du 18ème MDL - Une ballade en images p. 15 p. 16 p. 17 p. 18 p. 19 p. 21 p. 22 p. 24 p. 27 p. 27 p. 28 SOCIETÉ - Femmes - Banlieues de France - Civilisations, cultures, idéologies p. 29 p. 30 p. 32 CULTURE - Un livre : Rue Darwin - Un film : El Gusto - Une expo : Louis Bénisti - Panorama des cinémas du Maghreb p. 34 p. 35 p. 35 p. 35 TRIBUNE LIBRE - Un grand écart intergénérationnel - Le voyage en Tunisie p. 36 p. 37 ON EN PARLE - Adel Abdessemed - Guy Bedos - Sidi-Larbi Cherkaoui - Ridan - Marie-Christine Saragosse p. 37 p. 38 p. 39 p. 40 p. 40 VIE DE L’ASSOCIATION - Les instances nationales - Compte-rendu national d’activités p. 41 p. 42 Lettre d’information n°35 - 3 HISTOIRE Le cinquantenaire des Accords d’Evian. Il y a 50 ans les accords d’Evian mettaient fin à la guerre en Algérie. A cette occasion nous avons choisi de donner la parole à deux des protagonistes survivants : Rédha Malek, porte parole du GPRA et Yves Roland-Billecart, un des vingt-deux diplomates français chargés de négocier la paix. Le point de vue des Suisses, acteurs majeurs de cette page d’histoire vient ajouter sa « neutralité » à cet épisode encore douloureux pour beaucoup. Notamment pour les Pieds noirs dont l’exode commence après les folies meurtrières de l’OAS : dans un article publié en 1987 et qui reste d’une actualité brûlante, Louis Gardel nous livre un texte plein d’amertume et de douleur mais aussi plein d’espoir. La diplomatie suisse lors de la préparation des Accords d’Evian et après le 19 mars 1962 Le rôle de la Suisse dans le processus qui amène à la signature des Accords d’Evian est souvent mentionné comme une démonstration exemplaire de sa politique active de neutralité. La phase finale de la guerre se traduit par un double processus : d’une part, des contacts secrets sont organisés en Suisse et aboutiront à des négociations publiques à Evian (du 20 mai au 13 juin 1961) et à Lugrin (du 20 au 28 juillet) ; d’autre part, les partisans les plus violents s’activent en fondant l’OAS (responsable de l’assassinat du maire d’Evian le 31 mars) et en soutenant le «putsch des généraux» à Alger, en avril 1961. Du côté algérien, les affrontements s’aggravent entre le GPRA et les chefs de l’armée dirigée par Houari Boumédiène. Relancées en octobre 1961, les négociations secrètes permettent d’organiser des entretiens à la frontière franco-suisse, aux Rousses, du 11 au 18 février 1962, puis la conférence publique d’Evian du 7 au 18 mars 1962, qui aboutira aux accords de cessez-le-feu. Trois facteurs caractérisent l’implication de la Suisse dans la guerre en Algérie : des Suisses y résident ; des Algériens séjournent en Suisse ; les relations franco-suisses sont marquées par des tensions qui atténuent les multiples et profondes relations de bon voisinage. Certains Suisses obtiennent des situations en vue dans le système colonial. C’est le cas de la famille Borgeaud, une des plus grosses fortunes de l’Algérie coloniale. Pendant la guerre, des Suisses vont en Afrique du Nord pour aider les victimes par le biais de la Croix-Rouge internationale. Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dirigé par les diplomates suisses Auguste Lindt de 1956 à 1960, puis par Félix Schnyder jusqu’en 1965, vient en aide aux quelque 226 000 personnes qui s’enfuient d’Algérie vers la Tunisie et le Maroc pendant la guerre d’indépendance. Et il semble admis que la décision de déclencher le conflit armé fut prise en 1954, à Berne, par les dirigeants du FLN… Des ouvrages interdits en France peuvent être édités en Suisse, en particulier La question, de Henri Alleg qui expose l’usage généralisé de la torture. Des militants suisses s’engagent en faveur du FLN. La Suisse apparaît aussi dans des affaires de trafic d’armes destinées aux combattants de l’ALN. Elle est aussi citée dans les transactions financières qui passent par la Confédération. En avril 1959, Ferhat Abbas manifeste le souhait de rencontrer un diplomate suisse au Caire. L’ambassadeur de Suisse, Jean-Louis Pahud, délègue un collaborateur auprès du président du GPRA qui croit savoir que de Gaulle serait favorable à des négociations qui pourraient avoir lieu en Suisse ou en Espagne. «Il a encore Lettre d’information n°35 - 4 insisté sur la nécessité qu’il y aurait à garder un secret rigoureux, tant à l’égard des autorités françaises qu’à celui des autorités égyptiennes. Elles ne manqueraient pas, a-t-il dit, les unes et les autres, de ‘’torpiller’’ le projet si elles venaient à apprendre quelque chose» (télégramme et lettre de l’ambassadeur de Suisse au Caire, Jean-Louis Pahud au chef du Département politique fédéral, Max Petitpierre 1er et 2 avril 1959). A la fin de 1960, des contacts se nouent avec Olivier Long, chef de la délégation suisse auprès de l’Association européenne de libre-échange. En décembre 1960, le ministre français de la justice, Edmond Michelet, propose que des entretiens soient organisés, ce qui est approuvé par le général de Gaulle. Le 18 février 1961, de Gaulle adresse une note à Georges Pompidou (alors membre du Conseil constitutionnel) et Bruno de Leusse (sous-directeur pour l’Europe au Quai d’Orsay, détaché auprès du ministre d’Etat chargé des Affaires algériennes, Louis Joxe) pour leur préciser les buts et les limites de leur mission d’information. Les deux émissaires français discutent le 20 février avec Taïeb Boulahrouf (délégué du FLN à Rome) et Ahmed Boumendjel, directeur politique du ministère de l’Information du GPRA. Le 5 mars, une deuxième rencontre secrète se déroule à Neuchâtel avec les mêmes protagonistes… Le ministre des Affaires étrangères du GPRA, Krim Belkacem, adresse une circulaire aux chefs de mission à l’étranger pour préciser le cadre et les conditions des négociations… Il précise les problèmes qui restent à régler et annonce qu’une conférence au niveau ministériel aura lieu à Evian. En mai 1961, Max Petitpierre aborde le rôle de la Suisse en Algérie lors de son dernier exposé en tant que chef du DPF devant les commissions parlementaires…« L’évolution en France sera naturellement influencée par les péripéties de la Conférence d’Evian. Celle-ci vient de s’ouvrir sans qu’on puisse prédire si elle sera un échec ou un succès. La question la plus difficile sera celle du Sahara, mais il y en a d’autres. Ainsi, en cas de sécession – c’est-à-dire si le FLN ou le peuple algérien quand il sera consulté rejette l’association avec la France – le général de Gaulle prévoit un regroupement des Européens à Alger et Oran ; c’est là une solution qui sera sûrement rejetée par le FLN. La négociation sera donc longue et difficile. Elle est abordée avec beaucoup de méfiance par le GPRA : on a l’impression qu’il a peur, qu’il ne se sent pas sûr de lui. Ces Algériens manquent d’ailleurs d’expérience…De plus, ils sont divisés… On ne peut prévoir quelle tendance l’emportera. Il n’y a pas de doute que si le président Bourguiba cherche à exercer une influence modératrice, d’autres chefs arabes, notamment le président Nasser, chercheront par tous les moyens à saboter HISTOIRE la conférence et à empêcher un arrangement. Il ne faut pas compter non plus que l’URSS et la Chine encouragent le GPRA à la modération. Les chances de succès de la conférence sont donc très incertaines.» Le 5 septembre 1961, lors d’une conférence de presse, de Gaulle reconnaît la souveraineté algérienne sur le Sahara et confirme la volonté française de poursuivre les négociations… Les diplomates suisses continuent leurs efforts. Du 27 au 29 octobre 1961, puis du 8 au 11 novembre et dès le 8 décembre, une équipe d’une petite dizaine de fonctionnaires fédéraux, dirigée par Olivier Long, accompagne les déplacements secrets des représentants algériens qui rencontrent dans la région bâloise des émissaires français. Dès l’été 1962, les nouvelles autorités algériennes font des ouvertures aux représentants suisses afin que des aides soient apportées au développement. En fait, les fonctionnaires suisses ont négocié avec des Algériens qui ne joueront pas les premiers rôles en Algérie indépendante… Le GPRA qui avait la responsabilité des négociations, s’efface devant l’armée : Boumédiène avait manifesté, dès le début, sa méfiance face aux négociations et il avait voté contre les Accords d’Evian. Eric Perrenoud. (Service historique du ministère des Affaires étrangères de la Confédération helvétique)* *Synthèse d’une communication présentée au colloque «50 ans après les Accords d’Evian. Sortir de la guerre d’Algérie : regards croisés, regards apaisés»- El Watan - 25 mars 2012. Témoignage de Rédha Malek membre de la délégation algérienne à Evian Porte-parole du Gouvernement provisoire de la République algérienne, Rédha Malek était au cœur même des accords d’Evian…Il a, 50 ans après, évoqué par le menu comment se sont déroulées les négociations à l’issue desquelles ont été signés des accords arrachés dans la difficulté. Et suivis pour la première fois par une poignée de main entre les membres des délégations algérienne et française. …A 80 ans, Redha Malek, le seul membre de la délégation algérienne encore en vie a la mémoire intacte. Les lieux, les dates, les noms il s’en souvient comme si cela datait d’hier. Un demi-siècle après, il raconte au détail prés tous les pourparlers entamés, depuis 1955, avec les autorités françaises dans le secret et couronnés par les négociations officielles d’Evian. Le 18 mars 1962, il y a, exactement cinquante ans, jour pour jour, le gouvernement français et les représentants du GPRA à leur tête Krim Belkacem (vice-président du GPRA) signaient à Evian les accords qui allaient conduire à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Avec une précision de taille. La déclaration générale d’Evian a été rédigée par la partie algérienne. Mais l’aboutissement des négociations longues, dures et laborieuses s’est fait dans la difficulté comme tient à le rappeler M. Malek. La délégation algérienne mandatée par le GPRA s’était fixée trois objectifs, ou plutôt trois principes fondamentaux inscrits déjà dans la proclamation du 1er Novembre 1954 en l’occurrence, l’unité nationale, l’unité du peuple, et l’indépendance et la souveraineté totale de l’Algérie. « Nous étions très déterminés, quant à la question de l’unité du territoire surtout concernant le Sahara que de Gaulle persistait à vouloir garder». C’était un point de divergence fondamental qui a fait buter les pourparlers à plusieurs reprises. Le général « voulait une Algérie coupée de son Sahara qu’il considérait comme un territoire français ». Les négociations se sont heurtées aussi sur le statut du million d’Européens qui vivaient en Algérie (de Gaulle rêvait de « permettre à un million d’Européens d’obtenir la nationalité algérienne », se souvient Rédha Malek) et les bases militaires françaises, comme Mers-el-Kébir dont de Gaulle voulait faire un « Gibraltar français». Le conférencier a également rappelé le retrait de la délégation algérienne au cours des négociations de Lugrin et son entêtement à inscrire la question du Sahara algérien au menu du dernier round des négociations…Et après plusieurs tentatives qui se sont avérées infructueuses, le premier contact est intervenu en mars 1961 par l’intermédiaire de Georges Pompidou. Au départ il voulait que parmi la délégation figure Messali Hadj et les élus algériens dans l’Assemblée française. « Nous avions refusé, et nous avons dit les négociations se feront avec les représentants du GPRA » A propos du Sahara, il nous avait dit en ces termes « Vous voulez un cadeau ? » Quand à Louis Joxe il disait qu’il n’y avait pas de peuple algérien. Ils voulaient aussi un cessez-le-feu avant d’entamer les négociations. Là aussi la partie française a essuyé un refus catégorique de la part de la délégation algérienne. C’est ainsi que le cessez-le-feu n’est entré en vigueur qu’au lendemain de la signature des accords d’Evian. C’est-à-dire le 19 mars 1962 à midi. Nora Chergui El Moudjahid du 19 mars 2012 Lettre d’information n°35 - 5 Témoignage d’Yves Roland-Billecart HISTOIRE membre de la délégation française à Evian En 1962 le jeune conseiller du ministre des affaires algériennes Louis Joxe, fut l’un des vingt-deux protagonistes chargés de négocier la paix et les relations entre la France et la future Algérie indépendante. Genève, par le biais du « bon berger », le directeur de la douane, rencontrer deux de ses homologues algériens, Mohamed Ben Yahia et Taïeb Boulahrouf. « Je fais chou blanc, ils sont bloqués, ne veulent pas discuter. » Yves Roland-Billecart revoit le fameux garage des Rousses. « On y est resté caché pendant huit jours, pas rasés, avec des vêtements défraîchis, avant que des effets personnels soient récupérés auprès de nos femmes qui ignoraient où nous étions… » Evian, 7-18 mars 1962. « Nous étions à l’hôtel La Verniaz sur les hauteurs de la ville. C’était des jours de détente, tout ou presque avait été réglé ! » Pour Yves Roland-Billecart, c’est aux Rousses, près de la frontière suisse dans le Jura, un mois auparavant, du 11 au 19 février que le nœud de la question algérienne s’est largement dénoué après d’interminables négociations officieuses et officielles entamées près de deux ans auparavant à Melun pour mettre un terme à plus de sept ans de guerre et cent trente-deux ans de colonialisme. Il les revoit dans ce fameux garage des Rousses…Aux Rousses, Yves Roland-Billecart retrouve Seghir Mostefaï, son ancien collaborateur au ministère des finances à Tunis. Louis Joxe le sermonne : « Aucune fraternisation avant la fin des accords. » Autour de la table, Louis Joxe, Claude Chayet et Bruno de Leusse, les « personnages clés », Bernard Tricot, « l’œil de de Gaulle », le colonel Pazzis chargé de défendre les intérêts de l’armée, Robert Buron et Jean de Broglie, les ministres signataires présents « pour faire partager au MRP (Mouvement républicain populaire) et aux Indépendants la responsabilité des accords ». Côté algérien Belkacem Krim, « l’homme des maquis non dénué de bon sens », Saad Dahlab, « l’âme de la négociation, celui qui avait les idées et faisait accepter les compromis », Mohamed Ben Yahia, « un dur », Redha Malek, « l’homme des relations presse qui assiste à tout » ou encore Seghir Mostefai, l’avocat jeune et affable, etc. Pour l’un des trois derniers témoins de cette page d’histoire (1), ce sont les rencontres secrètes des Rousses qui permirent un mois plus tard, après feu vert du FLN et du GPRA (le Gouvernement provisoire de la République algérienne), une première poignée de main entre les deux délégations, entre l’ancien résistant Louis Joxe et le « lion des djebels » et ancien condamné à mort Belkacem Krim (qui sera assassiné en 1970). Les deux chefs de délégation viennent d’apposer leur signature au bas des accords, le 18 mars 1962, à l’hôtel du Parc sur les bords du lac Léman… « L’atmosphère était cordiale, mais très froide. Plus on négociait, plus il y avait d’attentats. Louis Joxe rendait compte à Michel Debré sur des charbons ardents, le général de Gaulle donnait l’ordre de terminer au plus vite. C’était difficile d’être serein. On mesurait nos propos, multipliait les interruptions de séance. On faisait des propositions écrites en tenant compte des réactions de la partie adverse. On avait pour cela amené une force de frappe dactylographique. » Les minutes de ces textes négociés, avec toutes les variantes, Yves Roland-Billecart les a gardées pendant près de 30 ans avant de les confier aux archives nationales. Les rencontres jurassiennes se sont tenues, elles, dans une hôtellerie aménagée au premier étage du garage de travaux publics des Rousses…Dans les plans initiaux, le fringant inspecteur des finances de 26 ans ne devait pas participer à ces rendez-vous de l’histoire. C’est pour remplacer l’ancien délégué général du gouvernement en Algérie Paul Delouvrier, qui refuse de négocier avec le FLN que Louis Joxe se tourne vers son jeune conseiller... Dans cette atmosphère tendue et embrumée – « l’air était irrespirable, on fumait comme des sapeurs » – les sujets de friction sont enfin traités. L’assemblée s’autorise un peu d’humour pour décompresser. Tous signent un jour le menu de « l’organisation athlétique des séquestrés » (OAS). Après les échecs des rencontres de Melun (juin 1960), Évian 1 (mi-juin 1961) et Lugrin, toujours au bord du lac Léman (juillet 1961), les contacts se poursuivent. Et Yves RolandBillecart vient en renfort des émissaires politiques de la délégation, les diplomates Claude Chayet et Bruno de Leusse notamment, pour mener d’officieuses missions. Caché dans un garage des Rousses Le voilà devenu pour la cause Yvon Rollet-Bollard, doté d’un vrai faux passeport …YRB retrace les événements « comme dans un film ». Un homme, feutre sur la tête et journal dans les mains, lui remet gare de l’Est un billet pour se rendre à Dole (Jura) où des gendarmes l’embarquent dans une traction avant avec à ses pieds des grenades. « L’OAS me cherchait, comme tous les autres. Elle espérait se débarrasser de ceux qui voulaient “brader” l’Algérie. Tous les 5 ou 6 kilomètres on s’arrêtait pour changer les plaques minéralogiques. » Il doit à Lettre d’information n°35 - 6 « Le général de Gaulle voulait la bombe atomique, c’était la vraie raison pour ne pas “donner” le Sahara », estime Yves RolandBillecart. « Sur le statut des Français d’Algérie, ce fut une autre histoire… » Avant de quitter le refuge des Rousses, la minorité française d’Algérie a un statut et il est acquis que la France pourra faire exploser ses bombes dans le désert, qu’elle gardera la base militaire de Mers El-Kebir et jouira largement des richesses pétrolières. Restait à discuter du cessez-le-feu et de la période transitoire suivant le référendum. Ce sera l’affaire d’Évian… Marie Verdier La Croix des 17-18 mars 2012 (1) Le diplomate Claude Chayet qui sera consul d’Oran en 1962 avant d’ouvrir les relations diplomatiques avec la Chine et Redha Malek qui deviendra ambassadeur d’Algérie en France restent les deux autres témoins de ces accords. HISTOIRE Pieds-noirs et parias de l’histoire par Louis Gardel (Libération du 19 mars 1987) A l’occasion du Salon du livre de 1987, «Libération» confiait ses pages aux écrivains. Louis Gardel dressait le bilan des 25 ans des accords d’Evian qui mettaient fin à la guerre d’Algérie. En lisant le De Gaulle de Jean Lacouture, j’ai appris que plusieurs membres de la délégation française qui négociaient à Evian, Louis Joxe en particulier, ont ferraillé, jusqu’aux limites de la rupture, avec leurs interlocuteurs algériens pour obtenir des garanties qui auraient permis aux pieds-noirs de demeurer dans l’Algérie indépendante. A l’époque, nous ne l’avons pas su. L’aurions-nous su que cela n’aurait rien changé à l’exode massif qui a eu lieu quelques semaines plus tard. Car les Européens d’Algérie étaient convaincus dans leur ensemble que l’indépendance entraînerait automatiquement leur départ. L’engrenage des événements avait été tel qu’ils ne pouvaient pas penser autrement. Avaient-ils tort ? On peut rêver rétrospectivement d’une conclusion idyllique où tous les fils de cette terre auraient construit, main dans la main, un pays de concorde et de soleil. Mais sur le moment leur réaction était la bonne. Si, à Evian, Louis Joxe se battait pour eux, à Paris, de Gaulle tempêtait et sommait son négociateur de cesser de pinailler. Il fallait conclure vite, se dégager du bourbier algérien, à n’importe quelle condition. Le vieux cynique avait raison : les dispositions qui figureraient dans le document final n’avaient aucune importance. Les accords d’Evian signifiaient que l’Algérie était indépendante et que la France se retirait. Rien d’autre. Imagine-t-on, même aujourd’hui, les Français d’Algérie épluchant les accords comme un contrat d’assurance et déposant des recours ? Qui les aurait écoutés ? Depuis des années, les pieds-noirs étaient objectivement des emmerdeurs. Un million de personnes, ni meilleures ni pires que d’autres, qui avaient eu le malheur et le tort de se trouver à contresens du mouvement du monde. Mon sentiment est que, presque dès le début de la guerre, ils ont intégré, plus ou moins consciemment, cette donnée : ils n’auraient pas dû exister, ils étaient des parias de l’histoire. Cela explique, à mon sens, leur incapacité à prendre du recul par rapport à la situation et à concevoir l’avenir autrement qu’en termes tragiques : la valise ou le cercueil. Certes, ils ne se sont pas résignés. Ils ont au contraire beaucoup braillé, ils se sont révoltés, ils ont mis par deux fois la France au bord de la guerre civile, certains d’entre eux se sont livrés à de sanglantes conneries. Ces convulsions ne témoignaient que de leur désespoir de se savoir, au fond d’eux-mêmes, un peuple sans destin. Plus la pression des événements s’est fait vive, plus forte s’est ancrée en eux la conviction que s’ils étaient passés à la trappe, cela aurait arrangé tout le monde. Et, en vérité, une majorité des Français n’aurait-elle pas été soulagée d’apprendre, un beau matin, que ces enragés, ces empêcheurs de décoloniser en paix, avaient disparu de la surface de la terre? A la fin, plus rien ne pouvait les rassurer et surtout pas un accord signé entre le FLN, qui leur avait tiré dessus, et un gouvernement français qui n’était pas loin d’en faire autant. Depuis huit ans, ils étaient des condamnés en sursis. Les accords d’Évian rendaient la sentence exécutoire. Ils se sont exécutés: ils sont montés dans les bateaux de l’exil. Reprocher aux pieds-noirs leur conduite était aussi absurde que de reprocher à un manchot de ne pas être capable de lever un bras que pendant huit ans on lui a cisaillé. Paix sur tout cela aujourd’hui, s’il vous plaît! Vingt-cinq ans ont passé. Il n’y a plus de piedsnoirs en Algérie, même si certains rêvent de finir leur vie dans une petite maison au bord d’une plage de la côte kabyle. En revanche, il y a beaucoup d’Algériens en France. Je suis de ceux qui sont persuadés, sans nuance et sans restriction, que c’est une chance pour notre pays et l’un des résultats positifs de cent trente ans de violence, d’aveuglement et de malentendus, sous lesquels ont circulé aussi - les pieds-noirs et les Algériens le savent - beaucoup d’amour et de fraternité. Je suis toujours étonné (c’est un euphémisme) d’entendre certains anciens partisans de l’Algérie française qui voulaient, il y a vingt-cinq ans, intégrer dix millions d’Arabes et de Kabyles musulmans, hurler aujourd’hui comme des pucelles qu’on va violer parce que quelques milliers d’originaires du Maghreb, nés en France pour la plupart, souhaitent y rester. Ces défenseurs de l’intégrité occidentale, qui souffrent chroniquement d’un complexe d’acculement, prétendaient, il y a vingt-cinq ans, que le nationalisme algérien n’était qu’un des masques de l’impérialisme soviétique acharné à encercler l’Europe. Aujourd’hui, retournement : l’islam a remplacé dans leur fantasme le grand Satan russe. Attendons encore vingt-cinq ans pour voir contre quoi les mêmes nous sommeront d’arcbouter notre prétendue décadence. En 1960, de Gaulle, lors d’un voyage en Algérie, a fusillé à bout portant un capitaine français, futur factieux, en lui lançant : «Ils vous intéressent tellement, tous ces Mohamed et tous ces Fernandez ?» Aucun Fernandez ne sera jamais président de la République algérienne, mais je trouve que ce serait un bien joli tour de l’Histoire qu’un jour un Mohamed devienne président de la République française. Libération des 17-18 mars 2012 Lettre d’information n°35 - 7 HISTOIRE De colloques en rencontres : la difficile écriture de la guerre d’Algérie Tandis que l’Algérie officielle semble « se réserver » pour la commémoration du 5 juillet (l’indépendance), de nombreux colloques et rencontres se sont déroulés en France, au 1er trimestre 2012, pour accompagner le cinquantenaire des accords d’Evian (le cessez-le-feu du 19 mars). La place nous manque pour parler largement de chacun d’eux. Nous ne le ferons donc (ci-dessous) que pour trois d’entre eux auxquels Coup de soleil a pris une part importante : Samatan, Nîmes et Evian. Ces rencontres se sont heurtées à des oppositions pour le moins intolérantes ! Pour mémoire, rappelons tout de même, par ordre chronologique, les colloques et rencontres le plus médiatisés : - 11 et 12 février à Paris - Le 18ème Maghreb des livres, organisé par Coup de soleil, compte plusieurs tables-rondes et rencontres consacrées à la guerre d’Algérie (voir dans cette Lettre les pages 15 et suivantes) ; - 25 février 2012 à Samatan (Haute-Garonne) soirée conviviale sur la fin de la guerre d’Algérie (participation de la section Midi-Pyrénées de Coup de soleil) ; - 10 et 11 mars 2012 à Nîmes (Gard) colloque sur « La Fédération de France du FLN (1954-1962) » (participation de la section Languedoc-Roussillon de Coup de soleil) ; - 11 mars 2012 à Nice (Alpes-Maritimes) colloque organisé par la Ligue des droits de l’homme : « Algérie 1962, pourquoi une fin de guerre si tragique ? », avec de nombreux historiens algériens et français ; - 17 et 18 mars 2012 à Evian (Haute-Savoie) : colloque « 50 ans après les accords d’Evian, sortir de la guerre d’Algérie : regards croisés, regards apaisés » (participation de la section Rhône-Alpes de Coup de soleil) ; - 28 mars 2012 à Perpignan (Pyrénées-orientales) : colloque « Pour une histoire franco-algérienne non falsifiée » (participation de notre section départementale) ; - 30 mars 2012 à Marseille (Bouches-du-Rhône) : colloque organisé par l’hebdomadaire français Marianne et le quotidien algérien de langue arabe El-Khabar : « Guerre d’Algérie : parlons d’avenir », avec de nombreux témoins et historiens de France et d’Algérie. La soirée de Samatan (25 février 2012) A Samatan comme à Nîmes des incidents ont failli compromettre la rencontre de Coup de soleil Midi-Pyrénées avec l’association des Anciens appelés contre la Guerre d’Algérie (4ACG) ; ce qui a entraîné la protestation suivante : Les associations Coup de soleil Midi-Pyrénées et Citoyens en Savès ont décidé d’organiser, à l’occasion du 50ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérien une soirée conviviale le 25 février 2012: projection du film El Gusto (au cinéma de Samatan) puis débat sur l’impact de la colonisation et de la fin de la guerre d’Algérie sur la société d’aujourd’hui, animé par l’association 4ACG (Anciens appelés contre la Guerre d’Algérie) suivi d’un couscous de l’amitié, à la salle municipale de Samatan. Les affiches diffusées pour annoncer cet événement ont provoqué un tollé auprès de certains individus qui se prétendent «blessés» par cette initiative. Le mot «fête» utilisé sur l’affiche initiale a été le prétexte à l’envoi de nombreux courriels injurieux et menaçants, à l’adresse du coordinateur de l’action et de la mairie de Samatan. Face à ces pressions, le maire de Samatan a préféré annuler la réservation de la salle municipale, prévue depuis plus de 3 semaines. Le maire de Lombez, également sollicité pour le prêt d’une salle de sa commune, a également refusé. Les maires ont argué du risque de troubles à l’ordre public pour justifier leur décision. Nous, associations organisatrices, avons immédiatement réagi en dénonçant l’acte de censure dont nous sommes victimes de la part des mairies de Samatan et Lombez. Nous ne laisserons pas le travail de mémoire à ceux qui se croient seuls détenteurs légitimes de la mémoire d’une guerre qui dure toujours pour eux. Lettre d’information n°35 - 8 Suite à nos protestations et à celles de citoyens s’insurgeant contre ces atteintes à la liberté d’expression, le maire de Samatan nous répond dans une lettre : «Dans notre démocratie, tout le monde a le droit de s’exprimer mais il faut le faire en respectant les autres et en se montrant tolérant. […] Force est de constater que la guerre d’Algérie n’est pas encore rentrée dans l’Histoire sinon elle n’entraînerait pas autant de passion de part et d’autre. Ce sujet doit être abordé avec humanité.» Par ces propos, le maire de Samatan insinue-t’il que nous sommes portés par des intentions belliqueuses et intolérantes. Et que nous avons fait preuve d’inhumanité envers certaines personnes … Or, «jamais nous n’avons prétendu fermer le débat, bien au contraire, nous soutenons qu’il est nécessaire que le dialogue s’établisse dans le respect de tous. Nous ne nions pas les douleurs réciproques. Mais nous croyons que la parole libérée est la condition à l’apaisement des mémoires.» (extrait de notre réponse au courrier du Maire de Samatan) L’équipe de Coup de soleil Midi-Pyrénées, Coup de soleil : http://midipyrenees.coupdesoleil.net / 4ACG : www.4acg.org HISTOIRE Colloque de Nîmes (10 et 11 mars 2012) Le colloque «La Fédération de France du FLN 1954 – 1962», organisé à Nîmes les 10 et 11 mars parun collectif d’associations dont Coup de soleil Languedoc Roussillon fut, au dire des participants, une réussite. Il s’agissait de mieux faire connaître au grand public l’organisation clandestine du FLN algérien et ce en faisant le point de la recherche historique et en confrontant les analyses d’historiens, français et algériens qui loin de toute pression de lobbies partisans, étaient invités à livrer les résultats de leurs recherches. Mais des incidents imprévus ont failli compromettre la manifestation : comment interpréter ces éruptions 50 ans après ? Nous vous présentons ci-dessous des extraits de l’article que Claude Mazauric, historien, a consacré à l’évènement, et vous invitons à en lire l’intégralité sur le site de notre section Languedoc Roussillon http://languedoc-roussillon.coupdesoleil.net/ Le bilan. Au regard des objectifs définis à l’avance, le colloque historique franco-algérien de Nîmes, consacré à la « Fédération de France du FLN », ne peut être qualifié autrement que comme une réussite incontestable. La qualité et l’originalité des recherches dont étaient nourries les communications, la vivacité des discussions, les questions générales soulevées, l’émotion même qui a étreint la salle le dimanche matin à l’audition de quelques témoignages et récits, ont pleinement justifié le refus des organisateurs de plier sous la menace d’une demande d’interdiction que, bien imprudent, le sénateur-maire de Nîmes avait pourtant appuyée puis réclamée mais en vain. Les organisateurs ont résisté et ils ont gagné et la République française ne s’est pas déshonorée. Il n’y eut d’ailleurs, ni dedans, ni dehors, le moindre trouble à l’ordre public. Le colloque qui s’est tenu tranquillement, non seulement encouragera la recherche historique mais, plus encore, contribuera à l’ancrer sur les deux rives de la Méditerranée pour le plus grand bien d’une connaissance partagée et, de ce fait, d’un meilleur avenir commun franco-algérien. Félicitations donc aux organisateurs, aux intervenants et tout particulièrement à l’infatigable Bernard Deschamps que tout le monde a salué d’amitié ! Mesure d’un succès. Facile de claironner, me dira-t-on ! Mais en quoi ce colloque est-il une réussite ? Il l’est tout simplement parce que son déroulement a permis de réaliser les trois objectifs proposés par ses initiateurs : d’abord être un colloque destiné à mieux explorer un aspect particulier (mais important) de l’histoire de la guerre d’Algérie, ensuite appeler à intervenir historiens français et témoins algériens, enfin ne pas prétendre clore avec cette rencontre les débats ni les recherches, en France comme en Algérie, mais au contraire contribuer, sur les deux rives, à les enrichir et à les développer librement, ce que Gilbert Meynier dans ses conclusions a fortement rappelé. Un succès politique ? Les journaux comme les observateurs l’avaient remarqué : les organisateurs avaient soigneusement évité d’associer les formations politiques de gauche à leur initiative. Alors que la date anniversaire de mars 1962 imposait ses contraintes, ils manifestaient le souci de ne pas mélanger les genres dans un moment politique dominé par l’échéance de l’élection présidentielle en France : on aurait dû leur en savoir gré. J’ai donc trouvé assez cocasse, presque surréaliste, que l’UMP s’associe au mouvement lepéniste pour appeler à une manifestation contre un colloque historique dont les initiateurs s’étaient bien gardés de confondre conjoncture électorale et commémoration du cinquantenaire … On ne pouvait mieux symboliquement enterrer les velléités d’entente méditerranéenne, que le président de la République sortant, avaient pourtant manifestées au début de son quinquennat… Colloque d’Evian (17 et 18 mars 2012) Tenu sur les lieux-mêmes où les Accords furent conclus, la ville d’Evian (Haute-Savoie) ce colloque (1) extrêmement riche avait attiré un public nombreux venu écouter : - Samedi matin 17 mars : - Françoise Breuillaud-Sottas : Evian dans les Accords d’Evian / - Jean-François Petit et MarieChristine Ray : Mgr Léon-Etienne Duval, Haut-Savoyard, évêque de Constantine, archevêque d’Alger pendant la guerre d’Algérie et lors de l’indépendance / - Marc Perrenoud : La diplomatie suisse lors de la préparation des Accords d’Evian et après le 19 mars 1962 /- Jean-Paul Cahn : L’Allemagne face à la guerre d’Algérie - Samedi après-midi 17 mars : - Alain Ruscio : Les jours d’après : le drame de la fusillade de la rue d’Isly (26 mars 1962) : histoire et mémoire. / - Gilbert Meynier : Les Accords d’Évian, quels enjeux pour le FLN ? / - Gilles Manceron : Pourquoi une issue du type de celle de l’Afrique du Sud n’a pas été possible en Algérie ? Le rôle de l’OAS et l’aveuglement des “jusqu’au boutistes” de l’Algérie française. / - Yann Scioldo-Zurcher : Les Pieds-noirs et l’exode. - Dimanche matin 18 mars : - Martine Buron : Robert Buron, de l’entrevue secrète des Rousses (11-19 février 1962) à Évian (7-19 mars) / - Dalila Aït El Djoudi : L’armée française vue par les maquisards de l’armée de libération nationale (ALN) / - Amar Mohand-Amer : La crise du FLN en été 1962, «l’été de la discorde».. / - Lydia Aït Saadi : L’enseignement en Algérie de la guerre d’Algérie / - Louis-Pascal Jacquemond : L’enseignement en France de la guerre d’Algérie / - Table ronde « Regards croisés », entre Georges Morin, et Michel Wilson pour Coup de soleil, André Legrand et Jeannette Bottolier pour l’association 4ACG (Anciens appelés et amis de l’Algérie contre la guerre) (1) Colloque organisé par La Salévienne (Société d’histoire régionale de Savoie), l’Association des amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons, la Ligue des droits de l’homme et l’université populaire de Chambéry, en partenariat avec la Ville d’Évian, l’université de Savoie, l’association des professeurs d’histoire et géographie, l’ANPROMEVO (mémoire des victimes de l’OAS) et la section Rhône-Alpes de Coup de soleil. Lettre d’information n°35 - 9 HISTOIRE 15 mars 1962 à Alger : éducation et culture payent le prix du sang Vendredi 15 mars 1962 à Alger. La ville sombre dans la folie meurtrière des attentats de l’OAS (21 seront commis dans cette seule journée !). Ce matin là, sur les hauts d’Alger, dans la commune d’El-Biar, à Ben-Aknoun très précisément, se tient une réunion des principaux animateurs des Centres sociaux-éducatifs, créés en 1955 par Germaine Tillion pour lutter contre les discriminations sociales et éducatives dont est victime la majeure partie des Algériens. Un commando de l’OAS fait soudain irruption et, en quelques minutes, il va assassiner froidement, contre un mur, six dirigeants des Centres : trois Algériens et trois Français, parmi lesquels le grand pédagogue Max Marchand et le grand écrivain Mouloud Feraoun. Lundi 19 mars 1962, tous les instituteurs de France et d’Algérie observent une minute de silence, avec leurs élèves, après leur avoir lu le message de Lucien Paye, le ministre de l’éducation nationale, dont on trouvera le texte ci-dessous. « L’Université française toute entière s’associe au deuil qui, une fois encore, frappe si douloureusement l’Académie d’Alger. Hier matin, un groupe de tueurs de l’O.A.S. a lâchement assassiné à El-Biar six de nos collègues dont les noms doivent être cités à la jeunesse française : MM. Maxime Marchand, inspecteur d’académie, chef du service des centres sociaux d’Algérie ; Mouloud Feraoun, adjoint au chef du centre des centres sociaux ; Robert Aimard, inspecteur des centres sociaux, chef des bureaux d’étude ; Marcel Basset, inspecteur, chef du centre de formation du personnel des centres sociaux ; Ali Hammoutène, inspecteur des centres sociaux pour la région d’Alger ; Salah Ould-Aoudia, inspecteur des centres sociaux pour la région d’Alger. Surpris au milieu d’une réunion de travail, ils ont été alignés devant un mur et sauvagement mitraillés. Unis dans leur sacrifice, comme ils l’étaient dans leur œuvre d’éducation, ils doivent le demeurer dans notre souvenir. Leurs noms s’ajoutent à la longue liste des maîtres qui, en Algérie, sont tombés au service des valeurs spirituelles et morales qu’enseigne l’Université française et dont les centres sociaux d’Algérie, expression et moyen de la coopération dans l’action intellectuelle et l’action sociale, sont l’émouvant symbole. En assassinant ces hommes, c’est à ces valeurs morales que l’O.A.S. a voulu s’attaquer. Les obsèques des victimes auront lieu dimanche. Partageant la douleur des familles, je demande que dans tous les établissements scolaires de France, au début de la première heure de classe de lundi, lecture de ce message soit donnée par les maîtres, et qu’une minute de silence soit observée en hommage à la mémoire de nos martyrs. » Artisans de paix pendant la guerre d’Algérie *Le samedi 11 février 2012, lors de la 1ère journée du 18éme Maghreb des livres à l’ Hôtel de ville de Paris, Coup de soleil a rendu hommage aux six dirigeants des Centres sociaux éducatifs, assassinés à Ben-Aknoun (voir en page 24). *Le vendredi 30 mars 2012, c’est notre section de Montpellier qui rendait à son tour un bel hommage aux martyrs de Ben-Aknoun. Le 30 mars 2012 à Montpellier, la section Coup de soleil en Languedoc-Roussillon a voulu, en cette année du cinquantenaire, évoquer des femmes et des hommes qui ont engagé pendant et au lendemain de la guerre d’indépendance de l’Algérie, des actions de paix en solidarité avec le peuple algérien. Nous avons d’abord entendu le témoignage de Marguerite Carbonare qui, dans un dialogue avec Jean Domon, a relaté les principaux moments de la vie de son mari au service du peuple algérien. « Originaire du Pays de Montbéliard, Jean Carbonare prend conscience, à 22 ans, des conditions de vie inhumaines imposées à des ouvriers algériens immigrés dans la ville de Besançon. Il crée un Centre d’accueil avec le soutien des autorités religieuses et du député-maire de la ville, Jean Minjoz. « contacts officieux » avec les responsables de l’Armée de libération nationale. Ses amitiés antérieures vont le conduire à des rencontres sur le terrain ainsi qu’en Suisse, avec Ferhat Abbas. Parallèlement à ses activités professionnelles, il s’engage dans le combat pour la paix et dénonce la torture. Une nouvelle mission de contacts lui est confiée par le ministre Robert Buron auprès de Ferhat Abbas à Tunis. Son mandat durera jusqu’en juin 1960. Ce dernier, devenu en 1956 secrétaire d’Etat dans le gouvernement de Guy Mollet,…donne l’occasion à Jean Carbonare d’organiser, pour le compte du gouvernement, des C’est en avril 1961 que la CIMADE le charge d’organiser un programme de distribution de vivres dans les camps de regroupement, en faveur d’une population décimée par la Lettre d’information n°35 - 10 HISTOIRE guerre. Décidé à aller plus loin qu’une simple assistance, il va créer, avec l’approbation de Ben Bella et le soutien conjoint du Comité chrétien de service en Algérie (CCSA) et du Croissant rouge, les chantiers populaires de reboisement… Ensuite, Bachir Dahak à partir de souvenirs personnels nous parle de son ami Roby Bois : « Né en 1926, après ses études en théologie protestante et son mariage avec Jeanne Marquer en 1949, il décide de prendre la relève de son oncle le pasteur Charles Cook qui avait fondé un « poste missionnaire » au cœur de l’Aurès, à Menaa. Il y vécut avec sa famille jusqu’en 1959 et suivit donc de l’intérieur, dès le 1er novembre 1954, tous les drames de la guerre d’indépendance… En 1973, il fut appelé à devenir le secrétaire général de la CIMADE à Paris où il eut en particulier à assurer l’accueil des réfugiés chiliens. En 1984 Georgina Dufoix, ministre des affaires sociales, lui confie la mission de régler par la négociation, auprès de l’ambassade de France en Algérie, le sort des enfants des couples mixtes franco-algériens séparés. S’ouvre ainsi une nouvelle période de vie algéroise pour lui et Jeanne, pendant laquelle se multiplient les liens avec les citoyens algériens. Retraité à Montpellier il poursuit sa tâche de conseiller social auprès de nombreux amis contraints à l’exil. Il meurt le 24 décembre 2009 alors que sortent en librairie ses Récits d’Algérie ». La deuxième partie, commence par le témoignage de Nelly Forget qui nous rappelle l›histoire et les objectifs des centres sociaux « Le 25 novembre 1954, consultée par le gouvernement de Pierre Mendès France comme spécialiste de l’Aurès où elle a passé plusieurs années en tant qu’ethnologue, Germaine Tillion accepte d’y retourner pour une mission de deux mois pour s’informer du sort des populations civiles algériennes. Après avoir constaté 14 ans seulement après son premier séjour, l’extrême appauvrissement des paysans aurésiens qu’elle retrouvait « clochardisés », elle en rend compte le 22 février 1955 au tout nouveau gouverneur général d’Algérie, Jacques Soustelle, qui lui propose d’entrer dans son cabinet pour mettre au point un programme qui permette à ces populations de sortir de la grande misère où elles se trouvent. G. Tillion accepte ce défi… et en quelques mois de travail acharné conçoit et structure un organisme dont l’ambition principale est d’accroître les ressources des familles algériennes, en mettant à leur disposition les informations nécessaires : des connaissances, des techniques, des adresses et des soins médicaux. C’est la naissance du service des Centres sociaux éducatifs… Les premiers centres ouvrent en octobre 1955. Aux enfants, ils offrent une scolarisation élémentaire coordonnée avec celle donnée dans l’école primaire et débouchant sur elle. Les adolescents et les adultes y reçoivent une éducation de base : les deux éducateurs principaux sont l’ « alphabétisateur » et l’infirmier. On éduque les gens dans les salles de soin grâce à des panneaux illustrés, et dans les salles de classe, on fait de la prévention. Suivant la localisation du centre, on met en place également une formation agricole ou professionnelle. Les moniteurs et cadres recrutés sont également formés. Le projet prévoit l’alphabétisation totale du pays dans la décennie. Germaine Tillion dira plus tard : « De toutes les choses que j’ai faites dans ma vie, ce qui me tient le plus à cœur, c’est d’avoir créé les centres sociaux ». Akli Gasmi, venu spécialemente de Tizi Ouzou, nous raconte ensuite dans un récit plein de chaleur comment, berger et illettré à 15 ans, il est devenu inspecteur de l’éducation nationale algérienne après avoir rejoint les centres sociaux au moment de l’indépendance. Enfin le dernier intervenant Jean-Philippe Ould-Aoudia… nous montre que, dès leur création, les centres sociaux ont été attaqués par les éléments les plus réactionnaires de l’armée : arrestations arbitraires, procès médiatiques qui n’ont fait que préparer les assassinats du 15 mars 1962, perpétrés sur l’ordre de ces mêmes chefs militaires alors devenus responsables de l’OAS. « Tout de suite adoptés par la population, ces centres sont vite soupçonnés par certains d’abriter des « rebelles ». Pendant la bataille d’Alger, seize de leurs membres sont arrêtés par l’armée à qui on a confié la charge du maintien de l’ordre. Plusieurs sont victimes de sévices ou de tortures, l’un d’entre eux disparait. Deux ans plus tard, en 1959, 20 salariés des centres sont détenus pendant plusieurs semaines pour « constitution d’un réseau F.L.N. et fabrication de bombes », accusations non fondées. Au cours des années suivantes, les menaces se multiplient et parfois les actes suivent : en septembre1961, l’inspecteur Max Marchand échappe de justesse à un attentat dirigé contre lui. Il est amené à se cacher chez des amis et à prendre d’extrêmes précautions lors de ses déplacements. Les rumeurs d’attentat se précisent : les convocations aux réunions se font oralement pour restreindre les fuites. Le 15 mars 1962 se tient dans les locaux de Château-Royal une réunion importante. Ils sont 18 inspecteurs à y assister, venus de tout le pays. La séance vient de commencer quand trois hommes armés de pistolets mitrailleurs font irruption dans la pièce. L’un d’eux tient une liste à la main, et appelle 7 noms. Six sont présents. Ils sont invités à sortir dans la cour où les attendent les autres membres du commando et deux fusils mitrailleurs. » Son exposé qui nous mène de la guerre d’Algérie à aujourd’hui démontre bien l’importance actuelle des thèmes abordés pendant cette soirée : ces assassins sont pour la plupart restés impunis grâce aux lois d’amnistie de 1966. En 2005 une autre loi leur a permis de toucher des indemnités compensatoires pour le temps passé dans l’OAS puis en Espagne ou en Amérique du Sud après leur fuite d’Algérie, indemnités défiscalisées ! En citant le cas de l’adjoint actuel du maire de Cagnes-sur-Mer qui s’est vanté de sa participation au crime de Château Royal et qui a été réélu sur une liste UMP malgré la dénonciation de ses crimes à ses co-listiers et aux électeurs, Jean-Philippe Ould Aoudia conclut : « Si les « singes sanglants » (suivant le terme employé par Germaine Tillion dans un article du Monde du 18 mars 1962) ne font plus la loi à Alger, ils sont encore au cœur de la République » Michéle Rodary. Lettre d’information n°35 - 11 ECHANGES, COOPERATION Oran, Tunis : les sections de Coup de soleil s’engagent dans le social et dans l’écriture Coup de soleil-Aquitaine (Bordeaux) et l’association Nour (Oran) travaillent ensemble pour les handicapés Christian Cavalière est un militant de Coup de soleil qui, dans l’action de notre association, a toujours mis l’accent sur les échanges humains entre les deux rives et, plus particulièrement sur l’aide aux enfants handicapés moteurs cérébraux. Nous avons fait le point avec lui au retour de sa dernière mission à Oran. De 2004 à 2008, déjà, alors qu’il habitait en Languedoc, il avait convaincu notre section régionale de s’investir auprès d’une association algérienne, installée à Bordj-el Kiffan (ex-Fortde-l’eau) à l’Est d’Alger. Ce fut une belle action, soutenue par les autorités algériennes et françaises, une action de « partage d’expériences professionnelles et de formation avec les parents, amis et professionnels accompagnant des infirmes moteurs cérébraux », formule longue mais qui explicite bien l’objectif de la démarche. Avec la présidente régionale Michèle Rodary et Christian Cavalière, j’ai pu visiter en 2006 le centre de Bordj-el Kiffan : un moment poignant lorsque l’on affronte cette dure réalité d’enfants infirmes, mais un moment réconfortant quand on constate en même temps les sommes d’amour, de dévouement et d’ingéniosité, avec lesquels parents et professionnels tentent d’améliorer chaque jour leurs savoir-faire pour apporter une meilleure qualité de vie aux handicapés, petits et grands. Après Alger, c’est Oran, la capitale de l’Ouest-algérien qui accueille aujourd’hui le même type d’opération, grâce à l’association Nour. L’ami Christian, qui réside aujourd’hui en Aquitaine, a donc mobilisé la section régionale de Coup de soleil, son président Djoudi Sidane et aussi les deux villes de Bordeaux et d’Oran, déjà liées par un partenariat de coopération. L’opération, menée par les deux associations Coup de soleilAquitaine et Nour, reçoit l’appui total des deux villes et celui d’un programme franco-algérien de soutien au mouvement associatif enfance-jeunesse. Christian Cavalière nous parle de sa derniere mission à Oran : « Un groupe de spécialistes éducateurs et paramédicaux volontaires, s’est constitué en Aquitaine pour se rendre dans le centre géré par cette association algérienne, afin d’animer des sessions de formation et de partage d’expériences professionnelles selon les attentes des personnels et salariés qui y travaillent. La prise en charge institutionnelle du handicap est récente, en Algérie, mais elle est en plein développement. Les personnels sont le plus souvent recrutés au niveau des formations universitaires : j’ai rencontré beaucoup de professionnel-les (féminin en majorité) disposant d’une formation de psychologues, d’éducatrices, de psychopédagogues. Chritian Cavaliére en grande conversation avec une jeune patiente, dans les locaux de l’association Nour à Oran A la mairie de Bordeaux nous pouvons compter sur Mme Lacaille, responsable des relations internationales ainsi que sur une adjointe au maire, Mme Bourragué, qui est également député de la Gironde. C’est elle qui a obtenu, pour Coup de soleil, une subvention de 3 000 € sur la réserve parlementaire. Cette somme nous a permis de doter les locaux de Nour, à Oran, de petits meubles adaptés qui permettront aux enfants accueillis d’utiliser plus confortablement les ordinateurs mis à leur disposition. Un entrepreneur, en liaison avec son homologue que nous avions formé durant le précédent programme à Alger, fabriquera ces meubles et nous l’espérons, pourra ainsi développer ce type de nouvelle entreprise dont ont tant besoin les services et établissements qui s’intéressent à l’accompagnement des personnes handicapées. Ce partenariat est essentiel à la réussite du programme pour développer et perfectionner des pratiques professionnelles et des savoirs, au fur et à mesure qu’ils se constituent. Ils nous font vivre, autour de la rencontre, un formidable défi : faire en sorte que les personnes, plus ou moins jeunes, que les accidents de la vie ont trop souvent affaiblis, puissent s’approprier leur propre destinée, et cela sans devoir quitter leur pays. » Georges Morin Lettre d’information n°35 - 12 ECHANGES, COOPERATION Coup de soleil Languedoc-Roussillon et une association de Tunis lancent les ateliers d’écriture « Fenêtres sur mer » Ecrivaine, de père tunisien et de mère française, ayant vécu la première partie de sa vie en Algérie, Michèle Bayar*nous présente le projet qu’elle a porté ce printemps, entre Montpellier et Tunis. L’atelier « Fenêtres sur mer » a été créé à mon initiative par l’association Coup de soleil Languedoc Roussillon et le Club Unesco Alecso Bardo de Tunis… projet fondé sur le volontariat coordonneront et faciliteront les rencontres qui ont pour but d’échanger, dans la richesse de nos diversités culturelles. Après la Révolution tunisienne, j’ai proposé à ces associations d’organiser en commun des rencontres qui seraient portées par l’écriture commune d’un abécédaire ayant pour ambition de tracer la géographie éphémère d’un moment de vie en Méditerranée. Dans un premier temps, écrire ensemble en ne représentant que nous-mêmes, communiquer virtuellement, créer l’abécédaire. Puis, forts de cet espace commun né de nos premiers jeux, nos premiers «je », nous inviter, nous recevoir simplement les uns, les autres, selon nos possibilités. Nous rencontrer, autour de lectures publiques de la création commune lorsque cela sera possible… C’est dans le cadre de ces échanges que j’ai été invitée par Hafedh Djedidi, auteur participant, à présenter nos « Fenêtres sur mer ». J’ai fait sa connaissance en arrivant à Sousse, nous n’avions auparavant communiqué que par courriel et téléphone. Je le remercie vivement d’avoir associé notre expérience, si vivante, aux performances plastiques qui ont été présentées et de m’avoir permis d’en témoigner. Je suis profondément convaincue que l’écriture plurielle, comme tous les arts, peut être un vecteur de lien social et d’épanouissement. J’invite le lecteur à découvrir l’abécédaire en ligne sur le site de l’association Coup de soleil Languedoc Roussillon http://languedoc-roussillon.coupdesoleil.net/rubriques. php?x=0&y=2&page=cr.php Plus concrètement, nous avons travaillé sur le thème du regard : sur la mer, sur soi, sur l’autre. La langue, devenue vectrice de la vision ou de l’émotion, a été choisie spontanément par les acteurs. Nous nous sommes exprimés majoritairement en français, mais aussi en arabe, en anglais et en catalan. L’abécédaire reflète nos similitudes, nos diversités et la complicité née de nos échanges… Les vingt-deux participants des ateliers à Pollestres (Pyrénéesorientales) et à Tunis et les dix-sept auteurs venus rejoindre virtuellement nos jeux depuis la France, la Tunisie et les ÉtatsUnis ont offert leur temps, leur curiosité, leur savoir et leur talent avec générosité. Ils ont abordé avec sérieux l’onomastique et l’infini, ont voilé de pudeur le sentiment amoureux, se sont ancrés dans la nostalgie d’une époque révolue, ont projeté leurs rêves dans un futur accueillant, murmuré leurs craintes, cauchemardé du haut d’un sémaphore, noyé une souffrance vivace dans le souvenir des dauphins, effleuré l’éclatement, saisi la lumière d’un instant de joie. Pour oser nous dire…nous avons concocté une écriture fragmentaire, à la fois singulière et plurielle, dans un temps restreint qui rend l’exercice plus proche de la performance que du jeu littéraire. Ainsi, notre abécédaire porte l’empreinte de chacun de ses auteurs et se présente comme un texte mosaïque, sorte d’instantané de ces rencontres (ndlr : quelques extraits cidessous). La phase d’écriture était une prise de contact et un socle pour la suite du projet : s’inviter de part et d’autre de la Méditerranée et se rencontrer, de façon informelle et/ou autour de lectures à haute voix de tout ou partie de l’abécédaire. Des contacts sont pris pour des lectures publiques en partenariat avec des associations amies de Coup de soleil Languedoc-Roussillon en France et du Club Unesco Alecso Bardo en Tunisie. Dans le même temps, des invitations sont en cours entre les participants de l’atelier de Pollestres (au nombre de 15, venus de Montpellier, Toulouse, Narbonne, Perpignan, Elne) et de l’atelier de Tunis (au nombre de 7, venus de Tunis, Metline et Sfax). Ces échanges, ces invitations, se feront vraisemblablement dans le courant du printemps et de l’été 2012. Les associations organisatrices de ce et à s’exprimer sur la page Facebook de notre atelier http://www. facebook.com/groups/165323270222156/ * Michèle Bayar est auteure, notamment d’une vingtaine d’ouvrages pour la jeunesse parus aux éditions Nathan, Magnard, Actes-Sud juniors, Oskar, et de nouvelles pour adultes dont «Ali Amour », éditions Orizons, mars 2011. http://www.bayar-michele.com/ Abécédaire – extraits Cuisine Pour faire un bon Méditerranéen, il faut un brin d’arrogance, une goutte de nonchalance, un verre de rigolade, une lichette de bonne humeur, une pincée de mauvaise foi. Mélanger le tout et dorer à soleil très chaud pendant dix minutes. Marie-Claire Gallinotti (atelier Pollestres) La traversée Le diplôme obtenu avec mention. Amis et parents invités pour la fête. Tous contents me présentèrent leurs félicitations. Ravi moi aussi, je leur ai promis d’autres conquêtes. Vraiment ça m’a motivé autant que Jonathan. Épris de voyages, je vais doubler d’effort. Rien à faire, mon père veut que je sois maître de mon sort. Sûr ! Je dois bien penser à mon avenir, dès maintenant. Écoute, t’es sur la bonne route, mais choisis entre les études et le foot. Étranger oui, à l’étranger, mon souhait : poursuivre mes études à la faculté. Mehrez Ben Said (acrostiche, atelier Tunis) Lettre d’information n°35 - 13 ECHANGES, COOPERATION Dernier fruit de la coopération entre Alger et Paris : un « Guide illustré de la flore algérienne » Paru en février 2012, ce guide(1) recense 160 espèces végétales observées au sein du Parc national de Chréa. Elles reflètent la richesse botanique algérienne, à la préservation de laquelle les deux capitales ont décidé de coopérer, à travers la réhabilitation du Jardin d’essai du Hamma, à Alger. Les associations algéroises de développement durable participent aux deux projets. LA COOPERATION VILLE DE PARIS - WILAYA D’ALGER conservation de la biodiversité algérienne. La Ville de Paris et la Wilaya d’Alger entretiennent d’importants liens de coopération, qui se sont traduits par la signature d’un accord d’amitié et de coopération le 14 janvier 2003. La Ville de Paris témoigne, par cet accord, de son souhait de multiplier les échanges d’expériences avec les métropoles de l’espace euro-méditerranéen, et, pour ce qui est d’Alger, de répondre aux demandes des responsables algérois dans les domaines de l’urbanisme, de la culture et de l’environnement. Depuis 2005, les deux collectivités coopèrent ainsi en manière de développement durable, à travers deux projets-phare. Après la réouverture du site en 2009, une deuxième opération a été engagée afin de garantir la pérennité et le développement du lieu, à travers un programme de formation scientifique et technique des personnels du Jardin, mené avec l’appui de la Direction des espaces verts et de l’environnement de la Ville de Paris et un cofinancement du ministére français des affaires étrangéres. PREMIER AXE DE COOPERATION : AMELIORER LA GESTION DES DECHETS Le projet s’est donc achevé avec la publication, en février 2012, du Guide illustré de la flore algérienne, évoqué au début de cet article. L’assistance technique de la Ville de Paris à la Wilaya d’Alger a commencé en 2005. L’objectif était d’accompagner la Wilaya dans ses efforts pour améliorer la collecte et le traitement des déchets, à travers la création de l’Ecole de la propreté d’Alger. Créée sur le modèle de l’Ecole de la propreté de Paris, c’est un institut de formation professionnelle pour les agents chargés de la propreté urbaine, rattachés à l’établissement public NetCom créé par la Wilaya pour la gestion des déchets ménagers. La Ville de Paris accompagne la structuration de NetCom, à travers, en particulier, l’appui à l’Ecole de la propreté d’Alger. Cette action est complétée par celle du Conseil général des Bouches-du-Rhône, qui porte sur la mise en place d’un Schéma directeur de la gestion des déchets ménagers à l’échelle de la Wilaya. Le projet s’est achevé en novembre 2011. Le bilan réalisé est très positif, en termes d’amélioration sur le plan technique dans la collecte et le traitement des déchets, comme en matière de formation des agents de la propreté. Par ailleurs, dans le domaine de la communication, des progrès sont observés avec la création d’un espace d’information et de sensibilisation au sein de NetCom. SECOND AXE DE COOPERATION : REHABILITER LE JARDIN D’ESSAI DU HAMMA La Ville de Paris réalise, depuis 2005, à la demande de la Wilaya, un programme d’assistance à la maîtrise d’ouvrage auprès de la direction du Jardin d’essai du Hamma, pour favoriser la réhabilitation de ce superbe espace qui avait été laissé à l’abandon pendant de nombreuses années. Le chantier de la réhabilitation du Jardin d’essai, principal espace vert du centre-ville, a été lancé afin de permettre sa réouverture au public et de lui redonner un rôle majeur dans la Lettre d’information n°35 - 14 QUELQUES CHIFFRES - 2 projets de développement durable de 2005 à 2012 -une trentaine de missions techniques à Paris et à Alger -5 directions de la Ville de Paris et 2 établissements publics de la Wilaya d’Alger mobilisés - un coût total estimé à 300 000€, cofinancés, à hauteur d’environ 15%, par le ministère français des affaires étrangéres et européennes (MAEE) (1) [Télécharger le Guide illustré de la flore algérienne http:// www.paris.fr/viewmultimediadocument?multimediadocumentid=112770]./ Pour rester informé de l’action internationale de la Ville de Paris, abonnez-vous à la Lettre d’information sur [www. international.paris.fr] 18ème MAGHREB DES LIVRES 18 ans : le MDL atteint sa majorité La 18ème édition du Maghreb des livres s’est tenue à l’Hôtel de ville de Paris, les samedi 11 et dimanche 12 février 2012. Les lettres marocaines y étaient à l’honneur mais nous n’avons pas oublié pour autant que la guerre d’Algérie, il y a 50 ans à la même période, touchait à sa fin ; de même les « Printemps arabes » et la montée de l’islamophobie en Europe se sont-ils imposés dans le paysage, à travers l’actualité éditoriale. L’architecture générale de cette édition vous a été présentée en détail dans le précédent numéro de La Lettre (n° 34). Je ne reviendrai donc pas sur la librairie ou plutôt « les librairies » (Le Divan avec Philippe Touron et son équipe et Zellige avec Roger Tavernier et la sienne) où 160 séances de dédicaces ont permis au public de rencontrer les auteurs. Les pages 15 à 27 de cette Lettre n° 35 vont plutôt vous offrir une « ballade au MDL », avec des points d’arrêt qui vous permettront de retrouver : - un café-littéraire sur les Pieds-noirs (p. 16) / - deux auteurs, Kaouter Admi et Takar Bekri, interrogés par Catherine Pont-Humbert (p. 17) / - une lecture du dernier recueil de poésie de Sapho (p. 18) / - une revue (Naqd), qui souffle ses vingt bougies (p. 19 et 20) / - les lycéens d’Ile-de-France et de Provence (p 21) / - un survol des quatre tables-rondes ( p. 22 et 23) et des quatre rencontres (p. 24 et 25) / - l’espace jeunesse tenu par l’IMA (p. 26) / - et les différents artistes présents à ce 18ème MDL (p. 27) . - Cette ballade, que nous avons voulue agréable et instructive, se terminera par une galerie de photos en p. 28 Merci à tous ceux qui ont pris la plume pour rendre compte de ces différentes séquences du MDL, que ce soit les intervenants eux-mêmes qui ont eu la gentillesse d’envoyer un « papier », ou que ce soit des membres du bureau national qui se sont investis dans la rédaction et la réalisation de cette Lettre, afin qu’elle vous parvienne dans des délais raisonnables. Sadia Barèche Une ballade au MDL Claude Bataillon a arpenté durant deux jours, les différents espaces du Maghreb des livres, les yeux et les oreilles grands ouverts... et la plume à la main. Compte-rendu de ballade : Comme chaque année, le Maghreb des livres a exposé plusieurs milliers d’ouvrages et des dizaines de revues concernant le Maghreb. Si des ouvrages publiés en arabe ou en tamazight sont présentés (certains bilingues), la grande majorité est publiée en français La statistique de la manifestation parle d’elle-même ; nombre d’écrivains accueillis pour signer un ouvrage récemment publié sur le Maghreb = 164 ; parmi ceux qui ne résident pas en France, 17 vivent en Algérie, 10 au Maroc, 5 en Tunisie, 3 en Italie, 2 aux Pays Bas. Parmi ceux dont le livre présenté n’est pas édité en France, 15 publient en Algérie, 11 en Tunisie, 4 au Maroc. Si les grands éditeurs français sont évidemment présents (Actes Sud, Albin Michel, Casterman, Armand Colin, Denoël, Fayard, Flammarion, Gallimard, l’Harmattan, Julliard, JC Lattès, Plon, le Seuil, Stock), plus nombreux sont les moyens et petits éditeurs, français (Riveneuve, Zellige, Non Lieu, Après la lune…) ou maghrébins ( Casbah, Chihab, Le Fennec, Dalimen, Ceres, Elyzad, Enag, Barzakh, Bouchène…) La manifestation a organisé plusieurs types de présentation des ouvrages et des auteurs Les 5 cafés littéraires animés par le journaliste Gérard Meudal ont été autant de séances d’une heure où dialoguaient chaque fois quatre écrivains. Les thèmes présentés (pour 20 auteurs) montrent comment littérature, histoire et actualité s’entremêlent à propos du Maghreb : Exode des pieds-noirs en 1962 ; Nouvelles formes de l’orientalisme ; Itinéraires marocains ; Révolutions arabes ; Octobre noir, le 17 octobre 1961 à Paris. Les 5 séances de lectures ont présenté, chaque fois en une heure, quatre écrivains, grâce aux lectures des comédiens de la Compagnie ParHas’Arts, donnant ainsi une voix à 20 auteurs, parfois à des ancêtres disparus (Jean Amrouche et Mouloud Feraoun) Les entretiens animés par Catherine Pont-Humbert, journaliste à France- Culture ont été composés de 8 séances d’une heure chacune ; chaque séance convoque quatre auteurs, pour chacun un dialogue d’un quart d’heure sur un livre publié en 2011, permettant ainsi que s’expriment 32 écrivains. Lettre d’information n°35 - 15 18ème MAGHREB DES LIVRES Claude s’est ensuite rendu au café littéraire consacré à l’exode des Pieds-noirs en 1962 Dans le salon Jean-Paul Laurens, au milieu du public nombreux, sont présents l’ambassadeur de France en Algérie Xavier Driancourt et l’ancien Premier ministre du gouvernement algérien lors de la courte présidence de Mohamed Boudiaf (premier semestre de 1992), Sid-Ahmed Ghozali. En cette fin de matinée qui marque le début des manifestations du Maghreb des livres 2012, commence en même temps au salon Bertrand la rencontre des lycéens. La séance a regroupé Jacques Ferrandez, dont les albums de BD Carnets d’Orient (Casterman) viennent de connaître une nouvelle publication regroupée ; Jean-Pierre Stora, photographe, avocat, co-auteur avec Alain Vircondelet de C’était notre Algérie (l’Archipel) [ce dernier est l’auteur récent de La traversée] ; Jean-Louis Levet, professeur d’économie, co-auteur du dialogue France-Algérie, le grand malentendu (l’Archipel) avec Mourad Preure, spécialiste des hydrocarbures. Le thème du départ d’Algérie vers la France, mène chacun à évoquer ce qu’il sait de sa famille : Jacques Ferrandez, parti vers la France en 1956 à l’âge de un an, « recompose » la couverture d’un cahier d’écolier qui servait de publicité au commerce de chaussures de ses grands-parents à Belcourt, depuis 1896. Alain Vircondelet raconte le départ de sa famille en été 1962 depuis l’immeuble où cohabitaient naturellement, chaleureusement, chrétiens, musulmans et juifs. La voisine de palier musulmane de sa mère lui a donné au matin du départ un paquet enveloppé dans du journal… « tu l’ouvriras plus tard ». C’est dans la file d’attente pour monter sur le paquebot qu’elle découvre le cadeau : des bijoux kabyles d’argent et de corail qu’elle porte encore. Jean-Louis Levet, encore enfant lui aussi, est resté jusqu’en 1964 avec ses parents enseignants dans une Algérie où, on l’oublie, 200 000 pieds-noirs ont voulu vivre dans le nouvel Etat indépendant. Mais le tournant politique de 1964- 1965, vers la militarisation et vers l’arabisation, a provoqué le retour en France de cette famille qui n’envisage plus d’élever ses enfants là-bas. Pour lui, c’est des deux côtés que l’indépendance a été loupée. C’est par des témoignages qu’il a recueillis qu’il évoque le choc de l’accueil en France lors de l’été 1962 : le maire de Lettre d’information n°35 - 16 Marseille, Gaston Defferre, proclame devant un journaliste que « cette graine de fascistes doit aller ailleurs »…Les pieds-noirs vont participer à une redynamisation économique de la France. C’est le moment où sont massacrés en Algérie des centaines de « harkis » alors que d’autres, plus nombreux, se réfugient, contre la volonté du gouvernement français, dans une France où ils vivront parqués et contrôlés durant une génération. Tous ceux qui évoquent l’attachement des pieds-noirs à la terre algérienne parlent, comme Albert Camus ou l’éditeur Charlot, d’un mélange de douceur et de brutalité, ils se sentent à la fois Français et Algériens, leur émotion est bien plus intense que pour les rapatriés de Tunisie ou du Maroc, qui n’ont pu croire que ces pays étaient à eux. Revenir à leur terre d’origine hante tous ces pieds-noirs. Ferrandez rappelle que ses albums se composent en deux séries de cinq, l’une de 1830 à 1953, l’autre de 1954 à 1962, un long travail mené depuis 1987… Ferrandez a déjà mis en BD L’hôte, une courte nouvelle du recueil L’exil et le royaume. Il travaille actuellement sur l’Etranger, livre de l’ambigüité de l’exil intérieur de celui qui supporte la double faute d’avoir tué un Arabe et de n’avoir pas su pleurer à l’enterrement de sa mère. Cette redécouverte de Camus est évoquée par JeanLouis Levet, à qui sa mère a appris à lire dans Noces. Il prend parti contre Sartre dans la querelle qui les a opposés. Mourad Preure se déclare du même bord. Face à ce Sartre qui parle à Paris depuis sa position dominante d’agrégé de philosophie, Camus, lui, est un petit provincial ostracisé pour sa « sensibilité méditerranéenne »: il prône, en pleine guerre d’Algérie, une trêve civile qui lui met à dos les ultras d’Alger comme les anticolonialistes de France. La querelle n’est pas close actuellement en Algérie… Jean-Pierre Stora a parcouru en photographe tout un pays qu’il n’avait pas connu : il était trop jeune et les contraintes de la guerre limitaient toutes visites. Il découvre que les jeunes le considèrent comme un touriste, que les gens de 50- 70 ans en majorité regrettent le départ des pieds-noirs, mais que de toute manière il ne se sent plus vraiment «chez lui», même si à l’arrivée le policier qui vise son passeport lui dit le contraire… 18ème MAGHREB DES LIVRES Claude Bataillon a particuliérement suivi deux séquences d’entretiens, menées par Catherine Pont-Humbert, avec Kaouter Adimi et Tahar Békri L’envers des autres, Kaouter ADIMI, publié à Alger en 2010 sous le titre Des ballerines de papicha, ed. Barzakh, puis chez Actes Sud en 2011, prix littéraire de la vocation 2011. L’auteure a reçu pour des recueils de nouvelles le prix du jeune écrivain francophone de Muret (2006, 2008) et le prix du Festival international de la littérature et du livre de jeunesse d’Alger (2008). Elle est née en 1986 à Alger, y a fait ses études et une fois obtenue la licence étudie depuis 2009 à Paris en master de gestion des ressources humaines, mais aussi de lettres modernes. Comme dans ses nouvelles antérieures, ce roman est teinté Durant ces deux jours du MDL, Catherine Pont-Humbert, de France-Culture, a « passé sur le gril » les auteurs suivants : Kaouter ADIMI, Hajar BALI, Tahar BEKRI, Emna BELHADJ-YAHIA, Akram BELKAID, Lina BEN MHENNI, Djilali BENCHEIKH, Esther BENBASSA, Anouar BENMALEK, Sophie BESSIS, Jocelyne DAKHLIA, Renaud de ROCHEBRUNE, Bertrand DICALE, Florence DOSSE, Claude ESTIER, Colette FELLOUS, Eric FOTTORINO, Guillemette GROBON, Maria GUESSOUS, Gisèle HALIMI, Kaoutar HARCHI, ILF-EDDINE, Fadwa ISLAH, Sabri LOUATAH, Gilles MANCERON, Pierre PUCHOT, Véronique RIEFFEL, SAPHO, Leïla SEBBAR, SMAÏN, Robert SOLE et Akli TADJER une communauté. L’un des jeunes gens dit « ce pays n’est pas à moi » : ce n’est pas de l’hostilité, mais la constatation que rien ne l’incite à rester. Un court roman ciselé en une série de portraits où l’auteure est économe de mots, mais où ceux-ci ont des couleurs très vives. de pessimisme, mais ses personnages ne sont pas désespérés, plutôt désorientés et drôles. Surtout au sein de la famille, chacun est muré dans son silence, en un chassé-croisé où personne ne se rencontre. Tous vivent la difficulté d’être soi-même, particulièrement le héros principal, Adel, le plus fragile, sans doute amoureux de sa sœur Yasmine, peut-être homosexuel, sans doute tabassé à mort pour cela et peut-être suicidé à la fin du roman. On parle de lui, de sa souffrance que personne n’explique, lui non plus. Sa sœur, sa mère, lui-même ne se parlent pas : silences et tabous règnent entre frère/sœur, parents/ enfants, époux, dans un monde où toute une société évite la parole. On y est sous le regard de l’autre, observé, épié. Ce regard de l’autre poursuit à Alger chacun au travail, à l’université, où Yasmine, double de Kaouter, évolue sans un mot : Kaouter Adimi nous dit qu’elle n’a pas senti cela en Tunisie. Dans son roman, la sœur aînée Sarah, peintre, et son époux, le psy Hamza, qui cohabitent dans l’appartement avec la famille, vivent une « folie mutuelle », quotidienne et jamais déclarée. Je te nomme, Tunisie, Tahar BEKRI, El Manar, 2012. L’auteur, après son récit Salam Gaza, l’an dernier, publie ce recueil de poèmes, au nombre de 23, comme la durée des années du règne de Ben Ali. Il a appris l’immolation de Mohamed Bouzizi à Sidi Bouzid depuis la Bretagne, où il se trouvait en face de l’île de Groix, lieu de la résidence forcée de Bourguiba. Après deux emprisonnements dans les années 1970 sous le règne de ce dernier, il a vécu surtout en France. Il nous parle du temps long de son écriture en exil. Il nous rappelle que d’autres immolations ont eu lieu antérieurement, à Monastir en particulier. En contre point, au bas de l’immeuble, ceux de l’appartement peuvent entendre toute la nuit le chœur des jeunes gens qui boivent, fument, parlent inlassablement des autres en « tenant le mur » entre hommes : à la différence de la famille ils forment Il souligne que la révolution tunisienne a été non violente et qu’elle fait ressurgir le temps long : il cite la phrase de 1934 en Tunisie « si le peuple décide un jour de vivre, le destin devra répondre » (Abou Kacem Chabbi). Pour l’avenir, il faut faire de la Tunisie un devoir mondial de beauté, à l’encontre de ce que fut son tourisme de masse. Lettre d’information n°35 - 17 18ème MAGHREB DES LIVRES Lecture de «Muleta» un recueil de Sapho Sadia Barèche, prenant le relais de Claude Bataillon, nous permet de poursuivre cette « Ballade en MDL ». Elle a particulièrement apprécié une séquence de lecture, menée par les comédiens de la compagnie « Par Haz’arts », de Rafik Slama, qui recevait l’écrivaine et chanteuse marocaine Sapho. Née à Marrakech, Sapho est issue d’une famille juive et a passé son enfance au Maroc, qu’elle a quitté à l’âge de 16 ans avec dans les oreilles des chants gnawas, berbères, et le flamenco du Nord marocain. Arrivée à Paris, elle s’inscrit en fac de lettres et y découvre le quartier mythique de Saint-Germain-des-Prés. Elle se découvre également une passion pour le théâtre et suit pendant un temps les cours d’Antoine Vitez. Sous le pseudonyme de Sapho, elle signe dès 1977, un premier album chez RCA intitulé « Le balayeur du Rex » puis part à New York où elle fait des rencontres musicales déterminantes. Romancière, poétesse et chanteuse, elle ne tarde pas à se faire connaître dans la chanson, où, du rock agressif de ses premiers albums, elle évolue vers la musique du monde arabe dans lequel elle a grandi. Les textes engagés de ses chansons trouvent un écho dans trois langues qu’elle associe, arabe, français, anglais, et dont elle exploite les différentes tonalités Dans Muleta, le recueil présenté au Maghreb des livres, nous avons sélectionné pour une lecture la partie intitulée « Jeune « Et je suis l’Etrangère Il est de la ville plus que moi Celui que l’on appelle Caillera Je suis arabe et berbère Juive fille et pas mère J’aime ma langue française Je parle le castillan fier Ils me regardent avec des yeux mélangés comme la mer Amour froidure mépris envie Et je suis l’Etrangère Le matin dans la lumière Qu’ils proposent dans la ville amère La ville des ministères Sous le néon froid font glisser à terre Ma parole — nul ne la considère Mais au prochain rendez-vous d’hiver Quelqu’un dira sans en avoir l’air Ce que l’Etrangère a dit naguère Et je suis l’Etrangère Contre la ronde des soumis À eux je fais une guerre Serrée petit et sans dégâts Ils me rendent ma jarretière Et jettent mon nom dans les lilas Lui ne s’en souvient guère Pas plus que moi… » homme » ; et après que les comédiennes aient fini de lire le texte, Sapho est montée sur l’estrade pour en redire elle-même une partie (celle-là même que nous reprenons dans l’encadré cidessus) sous les applaudissements du public qu’elle a vite fait d’entraîner dans son monde magique ! Régie par la loi de 1901, l’association Coup de soleil aspire à rassembler les gens originaires du Maghreb et leurs amis. Elle a pour vocation première de renforcer les liens entre ces populations, quelles que soient leurs origines géographique (Algérie, France, Maroc ou Tunisie), culturelle (arabo-berbère, juive ou européenne), ou historique (immigrés ou rapatriés). Elle a aussi pour objectif de mettre en lumière les apports multiples du Maghreb et de ses populations à la culture et à la société françaises. Les activités de Coup de soleil sont essentiellement tournées vers l’information (réflexion sur l’histoire ou l’actualité du Maghreb et de l’intégration) et vers la culture (mise en valeur des livres, films, musiques et spectacles).Les adhérents de Coup de soleil peuvent se regrouper en sections régionales (comme ils le font aujourd’hui en Aquitaine, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Nord-Pas-de-Calais, Picardie, Provence et Rhône-Alpes) ou en sections départementales (Pyrénées-orientales) pour démultiplier sur le terrain l’action de Coup de soleil. A travers ces objectifs et ces activités, les militants de Coup de soleil veulent contribuer à bâtir une «société française sûre d’ellemême, ouverte au monde et fraternelle» (art. 2 des statuts). Ils inscrivent résolument leur action dans le cadre d’une communauté de destin entre les peuples de la Méditerranée occidentale. Vous êtes originaire ou ami du Maghreb ? Notre action vous intéresse ? Rejoignez Coup de soleil ! [www.coupdesoleil.net] Lettre d’information n°35 - 18 18ème MAGHREB DES LIVRES Carte blanche à la revue Naqd : 20 ans et un « Défi démocratique » Comme il le fait désormais chaque année, Coup de soleil a décidé d’offrir une « carte blanche » d’une heure, le samedi et le dimanche, en ouverture des deux journées du Maghreb des livres, à un livre collectif et à une revue. Fin février 2011, le livre ainsi mis à l’honneur était « Enfances tunisiennes » (éd. Elyzad) et la revue littéraire « Etoiles d’encre » (Montpellier), qui fêtait son 10ème anniversaire. En 2012, les organisateurs ont décidé d’honorer, le livre collectif « Algérie 50 » (Magellan & Cie), coordonné par Yahia Belaskri et Elisabeth Lesne, ainsi que la revue d’études et de critique sociale « Naqd » (Alger), dirigée par Daho Djerbal et qui fêtait son 20ème anniversaire. Long retour sur cette « carte blanche » (Sadia Barèche) et contribution, pour La Lettre d’info de Coup de soleil, de l’ami Daho Djerbal, directeur de la revue. Avant de donner la parole à ceux qui allaient nous éclairer sur le « défi démocratique » que représentent les révolutions arabes et puisque nous avons donné carte blanche à Naqd pour son 20ème anniversaire, un des membres fondateurs de la revue, Mohamed Harbi, est revenu sur les origines de sa création après la disparition de Soual, créée en 1980 à Paris avec Sami Naïr et Claude Sixous et qui après une dizaine de numéros s’est arrêtée avec l’affaire Roshdy. Le pari était de lancer, en Algérie cette fois, avec Saïd Chikhi, Daho Djerbal, Ali El Kenz , Mahfoud Bennoune et d’autres .. un instrument qui permette à la pensée critique d’avoir droit de cité. Cette volonté d’existence réelle d’une autonomie de la pensée par rapport aux pouvoirs dominants (à ce jour la revue n’a voulu et n’a aucun soutien gouvernemental) est aussi la preuve qu’il peut exister des sphères indépendantes dans nos sociétés, même au cœur de la tourmente. Parmi ceux qui font vivre la revue aujourd’hui, Hafidh HamdiChérif évoque la ligne de crête difficile entre l’analyse théorique, universitaire, scientifique et l’engagement social et politique et Nacer Djabi insiste sur le fait que la revue n’est pas tombée dans le clivage linguistique qui se retrouve y compris dans la presse et qui est un fardeau historique. Puis, les experts qui ont participé au numéro consacré au Défi démocratique ont rejoint l’estrade pour nous expliquer que dès janvier 2011, ils ont essayé de comprendre ce qui se passait sous nos yeux, ce qui se jouait à ce moment-là sans subir l’instrumentalisation, la manipulation des médias, l’apparition de nouvelles logiques de domination puisque les premiers acteurs du Printemps arabe étaient progressivement mis à l’écart. ces tâtonnements et expérimentations vont aboutir. Cependant, la récupération du sentiment de liberté, de dignité, du sens de l’initiative et de la possibilité de dire «je» et «nous» est en ellemême révolutionnaire. Et Ivan Ivekovic d’ajouter que si les années 50-60 furent celles des luttes pour les indépendances nationales et des émancipations collectives, aujourd’hui les jeunes veulent devenir citoyens contre leurs propres élites. Enfin, Aïssa Kadri évoquera la « fausse exception algérienne », bloquée pour l’instant par des verrouillages de tous ordres : 81 000 associations, mais dont certaines n’existent que sur le papier, un mouvement associatif vérouillable, un système d’enseignement massifié, une jeunesse atomisée avec des syndicats étudiants maison, des réseaux sociaux faibles, une partie de l’intelligentia agrippée à l’Etat, en fractures assez profondes avec notamment la diaspora. Tout cela n’empêchera pas l’arrivée d’un moment de basculement où la demande de participation citoyenne devra se faire selon d’autres modalités. Cette prise de parole le samedi matin, presque dès l’ouverture du salon, a donné le ton et attiré un public très réceptif à ces sujets d’actualité qu’il a rarement l’occasion d’approfondir en la présence de chercheurs ; cela se renouvellera autour des tables rondes et rencontres proposées dès l’après-midi du samedi. Sadia Barèche Aïssa Kadri, Daho Djerbal, Mohamed Harbi et Hafid Hamdi-Chérif Kmar Bendana a avoué avoir vécu la révolution tunisienne dans la stupeur mais aussi comme un soulagement et René Gallissot pense qu’il y a des moments de rupture qui font venir au premier rang comme par effraction la génération jeune, sans expérience politique parce que grandie sous le conformisme et l’autoritarisme et qui « doit faire à la fois l’expérience de l’irruption sur la scène publique, la scène politique, et des contradictions qui font que les choses vont lentement dans les transformations historiques ». Nahla Chahal découvre qu’en Egypte tout est à re analyser, à réarticuler et personne ne sait à quoi Lettre d’information n°35 - 19 18ème MAGHREB DES LIVRES La revue Naqd fête ses vingt ans d’existence M on propos pourrait se présenter comme un retour sur l’expérience vécue durant ces vingt années par la revue NAQD d’études et de critique sociale dans une Algérie plongée dans une crise profonde… C’est avec les années 1980 que nos certitudes ont commencé à être ébranlées. L’ouverture brutale à l’économie de marché après deux longues décennies d’économie administrée, la montée en puissance d’idéologies nouvelles et les débordements des cadres traditionnels de la lutte sociale par de nouvelles formes de mobilisation et d’expression remettent brutalement en question nos schémas d’analyse. Saïd Chikhi, philosophe et sociologue du mouvement social est le premier à saisir les contours d’une crise qui va connaître un de ses points d’orgue en octobre 1988 : « Lorsque le soulèvement d’octobre éclate, c’est tout le pays qui s’est évanoui dans la crise. La société est alors sans boussole, les rapports sociaux sont en pleine décomposition, les discours des professionnels de la politique et des clercs sont creux et la scène du mouvement social est vide.». C’est dans l’entrelacement de ces lignes écrites au cœur même de la tourmente que vont se dessiner pour nous les contours d’une interpellation critique qui n’arrêtera pas de nous tarauder, tout au long de la décennie 1990 et jusqu’à ce jour. Comment une société peut-elle ainsi défaillir et voir sa substance se déverser par les marges comme le liquide qui se répand d’un vase qui se fracasse ? Comment les forces sociales organisées se sont-elles désujettisées au point de ne plus être en mesure de « conduire le changement historique » ? La répression de tout mouvement d’opposition organisé par le pouvoir politique en place et le refus de l’institutionnalisation du conflit social sontils suffisants à expliquer de tels phénomènes ? Avec Saïd Chikhi et quelques autres compagnons de lutte, nous avons opté pour un travail de clarification des idées que nous voulions mener avec les représentants d’autres générations de militants. Nous voulions en fait mettre en commun les expériences de ceux qui nous avaient précédés dans le champ de la pensée critique pour pouvoir les transmettre aux nouvelles générations… Une fois la décision prise de lancer la revue Naqd (Critique en français), d’autres problèmes apparaissaient. Suffisaitil à chaque membre fondateur de verser un mois de salaire et constituer ainsi un fonds social pour que la SARL Naqd soit à même de faire paraître sa revue ? Nous devions tout apprendre de A à Z car nous ne connaissions rien, pour la plupart d’entre nous, au métier d’édition. Faire un appel à contribution, le diffuser dans nos réseaux alors que nous étions au tout début de l’informatique, était pour nous une véritable gageure ; les disquettes 31/2 venaient à peine d’apparaître sur le marché et les ordinateurs en étaient encore à leur première génération ; il n’y avait point encore de connexion Internet. Nous n’avions pas de bureaux, ni de local ; l’essentiel du travail se faisait dans nos domiciles et nous passions par des prestataires de service pour toute la partie technique. Mais nous pouvions déjà compter sur des professionnels du livre (logo, maquette-mise en page, couverture etc.) qui avaient pris fait et cause pour notre projet de revue. Nos amis, compagnons de lutte et tous les collègues avec qui nous avions des affinités de pensée répondaient Lettre d’information n°35 - 20 par Daho Djerbal, directeur de la publication spontanément à nos appels à contribution. Avec la sortie du premier numéro daté octobre 1991-janvier 1992 (Islamisme, femmes, constitution, Golfe), d’autres problèmes se posaient : comment diffuser quand les sociétés de diffusion n’existaient pas encore ou ne s’intéressaient pas à cet étrange ouvrage appelé « revue » ? Nous étions en fait la première revue de ce type dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Comment négocier avec des gérants de librairies (très peu étaient de vrais libraires) dont le principal souci était de ne pas voir leurs étalages encombrés par une publication à petit prix ? Comment communiquer et rendre accessible au grand public la sortie d’une revue d’études et de critique sociale, sans image ni illustrations accrocheuses ? Comment enfin rentrer dans nos fonds et relancer un nouveau numéro alors que les ventes restaient symboliques ? Faire une revue, c’était gérer une société d’édition. Nous l’apprenions pas à pas avec des moyens dérisoires. Faire une revue en Algérie, c’était aussi matérialiser un lectorat potentiel, le convaincre qu’il y avait matière à s’enrichir autrement qu’avec de la marchandise…Nous nous amusions à tenter de convaincre certains universitaires ou dits intellectuels à acheter la revue dont le prix ne dépassait pas celui d’une boisson alcoolisée au restaurant. Que dire des abonnements dont la tradition n’avait jamais été établie avant la parution de la revue Naqd. Les premiers abonnés ne tenaient pas plus de deux années et il fallait à chaque fois relancer les uns et les autres pour pouvoir tenir un cap satisfaisant. Mais d’autres ont tenu à rester fidèles et ont continué à ce jour à nous adresser leur abonnement de soutien. Ce sont en fait ces fidèles lecteurs et abonnés, ces auteurs de renom du pays comme de l’étranger qui ont donné tant de crédit à notre aventure éditoriale. Puis sont venus les temps difficiles. Saïd Chikhi, premier directeur de la revue, rédacteur de l’éditorial inaugural et principal animateur des premiers numéros nous quitte, emporté par la maladie. Il faut coûte que coûte poursuivre pour lui rester fidèle et maintenir en vie notre projet de revue de la pensée critique. Il faut alors tout renégocier, entre les membres fondateurs d’abord. Certains avaient déjà quitté le navire, ne se reconnaissant plus dans le cap ni dans l’allure que prenait la publication. Quant à ceux qui restaient, les soucis de la vie ne leur laissaient plus le temps ou l’énergie de s’investir plus avant… Mais le pire était à venir. L’Algérie entrait dans le milieu des années 1990 dans une spirale de violence totalement irrationnelle, brutale, profonde ; elle atteignait la force vive de ce fragile monde de lisants-écrivants…Nous étions à tout moment susceptibles d’être pris pour partie dans un conflit qui nous dépassait. C’est dans ces moments-là que nous avons compté nos amis, je dirais même les partisans inconditionnels de la revue. C’est grâce à ces membres de la rédaction qui ont continué à tenir physiquement et moralement la barre, à ces auteurs qui de partout en Algérie, au Maghreb et dans tous les hémisphères de ce vaste monde, que nous avons pu traverser les Quarantièmes rugissants. Des auteurs de renom, de jeunes universitaires, des lecteurs assidus et des ami(e)s de tous bords nous ont permis de survivre pour arriver à ce vingtième anniversaire. C’est à elles et eux toutes et tous que nous devons d’être encore là. 18ème MAGHREB DES LIVRES COMPTE RENDU DES DEUX « RENCONTRES LYCÉENNES » Depuis 4 ans maintenant, le Maghreb des livres débute ses activités, le samedi matin, en accueillant des lycéen(ne)s ayant travaillé avec leurs professeurs sur une œuvre en lien avec le Maghreb. Au sein du groupe de pilotage du MDL, c’est Lila Benazza, qui est chargée de suivre ce secteur. Elle nous rend compte ici des deux rencontres de ce 18ème MDL. Lycée Jean-Perrin de Longjumeau (Essonne) Malgré un temps de travail assez court (du notamment à l’absence des élèves lors de leur longue période de stage), ces jeunes filles se sont beaucoup investies pour comprendre et analyser au mieux cette œuvre. qu’elles pourraient poser à l’auteur lors de la rencontre. J’ai pu apprécier la maturité et la réflexion de leur travail sans avoir à y ajouter la moindre correction ni remarque. Les élèves n’ont pas pu rencontrer finalement Boualem Sansal (1) mais malgré leur déception, elles ont remarquablement joué le jeu en posant leurs questions au « délégué spécial » de l’auteur, Joseph Hanimann. Celui-ci connait très bien l’œuvre de Boualem Sansal, qu’il a accompagné dans sa récente tournée en Allemagne. Il a été ravi de pouvoir répondre aux questionnements des élèves concernant les choix de l’auteur et son style d’écriture. Le temps de lecture de leurs travaux d’écriture et de leurs questions a bien été réparti entre toutes les élèves qui ont pu, pour la plupart, prendre la parole devant un public attentif dans la grande salle de l’Hôtel de Ville de Paris. Mme Achemaoui m’avait fait parvenir à l’avance les travaux des élèves. D’une part elles ont du se lancer dans un véritable travail d’écriture en imaginant la suite du livre autour de l’un de ses personnages. D’autre part, elles devaient réfléchir à des questions Les élèves ont pu ensuite utiliser les chèques-lire que nous leur avons offerts. Pour en avoir croisé certaines à la librairie du Maghreb des livres dans l’après-midi, je pense que leur expérience de lectrice ne s’arrêtera pas en si bon chemin ... De 11h30 à 12h30 nous avons eu le plaisir de recevoir des élèves de terminale BEP carrières sanitaires et sociales du lycée Jean-Perrin de Longjumeau (Essone), accompagnées de deux de leurs enseignantes : Leïla Achemaoui (lettres-histoire) et Mélia Brahmi (Stms). Leïla Achemaoui a fait le choix de travailler avec ses élèves sur une œuvre intéressante et complexe de Boualem Sansal : Le village de l’Allemand. (1) Retenu au Festival de cinéma de Berlin, « La Berlinale », dont il était membre du jury, Boualem Sansal n’a donc pu se soustraire à ses obligations pour faire, comme prévu, un saut à Paris. Mais il avait délégué son traducteur et ami, le journaliste allemand Joseph Hanimann, correspondant à Paris du « Frankfurter Allgemeine Zeitung », « un homme qui connaît l’Algérie aussi bien que toi et qui connait mes livres mieux que moi », avait-il écrit au président de Coup de soleil. ... Et on a pu le vérifier : aucune des questions, très pertinentes, posées par les lycéens, n’est restée sans réponse. Merci donc à Boualem Sansal et à son « double » Joseph Hanimann. Lycée Saint-Exupéry de Saint-Raphaël (Var) A 13h30, ce sont les élèves du lycée professionnel SaintExupéry de Saint-Raphaël (Var), qui ont rendu compte de leurs travaux sur le thème « A la recherche de mon identité plurielle », menés sous la conduite de deux de leurs professeurs, Aoitef Essouri et Violaine Moussard. Depuis deux ans, maintenant, cette quinzaine de jeunes filles ont lu, écouté, interrogé, parlé, écrit sur ce thème de l’identité, de leur identité, celle qu’elles ont pu construire à travers leur histoire familiale, leurs références culturelles très diverses, leurs difficultés et leurs réussites dans la France et dans le monde d’aujourd’hui. Leurs deux professeurs les ont beaucoup aidées à arpenter ce parcours d’information, de questionnement, de réflexion, mais aussi – plus étonnant – en leur ont proposé d’acquérir une capacité à maîtriser, avec toute la sérénité requise, une recherche identitaire souvent difficile, parfois douloureuse : elles l’ont fait en leur donnant les clés mentales et physiques d’une technique et d’une philosophie très ancienne : le yoga ! Le résultat est probant : ce sont en effet des jeunes femmes « bien dans leur peau » qui ont expliqué leur démarche au public du Maghreb des livres venu les entendre. Et la plus intéressée a sûrement été l’auteur que ces lycéennes ont pu largement interroger : l’Algérienne Maïssa Bey. Elle a pu leur dire, qu’elle aussi, de l’autre côté de la mer, a mis du temps à se réconcilier avec elle-même. Elle leur a raconté son histoire chaotique d’une petite fille et d’une adolescente confrontée à un système colonial déstructurant, orpheline d’un père adoré tué par l’armée française et en même temps amoureuse de la littérature française et de ses grands écrivains révélés par ses maîtres d’école : « Maïssa a écrit parmi les plus belles pages qu’on ait pu lire sur Albert Camus » devait rappeler Georges Morin, qui animait le débat. Entre les interrogations qui furent celles de la jeune Algérienne de Sidi-Bel-Abbès et celles qui traversent aujourd’hui les jeunes Françaises de Saint-Raphaël, la distance géographique et chronologique s’est vite effacée pour faire place à une réconfortante complicité. Lettre d’information n°35 - 21 18ème MAGHREB DES LIVRES Les tables rondes On trouvera ci-dessous le résumé des débats des quatre tables-rondes qui ont structuré le secteur « réflexion-débat » du 18ème Maghreb des livres (résumés établis par Sadia Barèche avec les intervenants et les animateurs). Samedi 11 février 2012 • 15h-16h30 - Table-ronde 1 - LITTÉRATURE : « L’écrivain marocain face à la pluralité des langues », animée par Tewfik HAKEM (journaliste), avec Ayoub EL-MOUZAÏNE (traducteur) et Fouad LAROUI (écrivain). Né dans une culture arabophone et berbérophone, écrivant en français et vivant à Amsterdam Fouad Laroui a écrit « Le drame linguistique marocain ». Il engage, à travers cette table-ronde un dialogue avec Ayoub El Mouzaïne sur cette question fondamentale au Maroc : comment, quand on naît en région berbérophone, on doit apprendre la darija (arabe maghrébin) pour se faire comprendre de ses copains non-berbérophones, puis l’arabe classique à l’école et enfin le français qui sert à l’enseignement de certaines matières …Lisez le livre de Fouad Laroui, vous comprendrez mieux les enjeux de ces batailles linguistiques menées aujourd’hui au Maroc mais aussi, bien avant, en Algérie où elles ont entraîné autant de manifestations et répression. Dimanche 12 février 2012 • 10h30-12h - Table-ronde 2 - HISTOIRE : « La solidarité du Maroc et de la Tunisie envers les Algériens dans leur lutte pour l’indépendance », animée par Akram BELKAÏD (journaliste), avec Omar CARLIER (géographe), Habib KAZDAGHLI (historien) et Maati MONJIB (politologue). Dans leur lutte pour l’indépendance, les Algériens n’ont pas été seuls ; ils ont été aidés notamment par les pays voisins qui, comme eux, défendaient l’idée d’union du Maghreb, même si aujourd’hui les chauvinismes nationaux ont balayé ce beau projet. Omar Carlier nous dit que, pour comprendre ce désir d’unité très ancien, sans remonter à la configuration dessinée entre Charles Quint et l’empire Ottoman, on peut se rappeler qu’en 1830 la base de repli de l’émir Abdelkader est au Maroc. Qu’avant les moments forts de 1950, 1956, 1960, il y eut des articulations fortes entre l’Etoile nord-africaine et l’AEMNA (Association des étudiants musulmans nord-africains) dont Balafredj était membre ; qu’en 1937 Bourguiba rencontre Messali ; qu’en 1942 des étudiants tunisiens et marocains sont à Alger où Bouabid et Benbarka prennent contact avec Lamine Debbaghine avant le débarquement américain… En 1954 l’insurrection démarre en Algérie avec des bases préparées et des contacts avec les voisins. Des bases et des positions de repli près de Nador, zone Nord du Maroc, idem du côté tunisien avec la base de l’Est, puis au printemps 1956, les deux pays devenus indépendants se mobilisent de façon plus importante, sans oublier la Lybie comme base logistique arrière importante. Habib Kazdaghli rappelle que Tunis fut un lieu d’accueil des vagues successives d’Algériens venus s’établir en Tunisie : Abdel Aziz Et Taalibi, Ahmed Tewfic El Madani et d’autres sont nés à Tunis. Au moment où Maroc et Tunisie sont devenus indépendants, la question algérienne reste un nœud dans leurs relations avec l’ancienne puissance coloniale, relations qui vont s’envenimer avec la crise de Suez, le bombardement de Sakiet Sidi Youssef le 8 février 1958, puis l’affaire de Bizerte. La Tunisie a servi de base de départ pour des attaques algériennes, les journalistes et tous ceux qui suivaient les évènements en Algérie étaient tous basés en Tunisie. La rencontre de GaulleBourguiba à Rambouillet le 27 février 1961 a porté sur l’affaire de Bizerte mais aussi sur l’Algérie. Les Algériens n’ont cependant pas accepté la médiation. Maati Monjib nous a fait part des témoignages de personnes encore vivantes au Maroc qui ont évoqué la tentative de déclaration d’union politique maghrébine à l’initiative de Mohamed Boudiaf en 1955, l’échec d’une réunion présidée par Abdelkrim El Khattabi au Caire, l’avion détourné en octobre 1956, la Conférence de Tanger du 27 avril 1958… La solidarité sur le terrain entraîne des représailles financières et d’assistance technique de la France contre le Maroc nouvellement indépendant et l’existence de l’armée du Sud va polluer par la suite les relations à venir entre Maroc et Algérie • 14h-15h30 - Table-ronde 3 - INTÉGRATION : « L’immigration maghrébine : une nécessité pour l’Europe ? Une chance pour la prospérité commune en Méditerranée ? », animée par Samia MESSAOUDI (journaliste), avec Ali BENSAAD (géographe), El-Yamine SOUM (sociologue) et Catherine WIHTOL de WENDEN (politologue et sociologue) Ali Bensaad dresse un portrait de la France où il n’y a, en réalité pas de problème d’intégration mais des problèmes structurels de la société qui ont toujours existé : exclusion, ségrégation, fragmentation des espaces… Pourquoi cela s’est ethnicisé ? Estce qu’il y a trop d’immigrés ? 8,2 % de la population française ; de clandestins ? 200 à 400 000 soit 2,8% de la population ; et Lettre d’information n°35 - 22 selon l’INSEE, en 2007, il y avait chez les « immigrés » 27% de diplômés de l’enseignement supérieur dont 12% au niveau du doctorat. Cette émigration est donc une immigration de la connaissance. Est-ce que ces immigrés coûtent cher ? L’immigration rapporte 18ème MAGHREB DES LIVRES à l’Etat 12 milliards d’euros. Il y a certes plus de bénéficiaires du RMI et de l’aide au logement mais ce qui pèse sur le budget des prestations sociales, c’est la retraite et la santé. Sans les immigrés, le déficit ne serait pas de 3 % mais de 4,5 % El Yamine Soum essaie d’expliquer comment vivent les jeunes dans la société française. Ils sont touchés dans leur quotidien, renvoyés à l’ethnicité ou à la religion musulmane. Or les mouvements du siècle dernier sont dépassés, on va vers une civilisation humaine et non vers une hiérarchie des cultures. Pour y voir plus clair les points suivants ont été examinés: 1/ le défi démographique avec le vieillissement de la population en Europe et la jeunesse de l’autre côté de la Méditerranée ; 2/ la question économique : une dynamique se met en place : soit on accepte l’immigration soit on investit au Maghreb ; 3/ la dimension politique avec la question de la francophonie, la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers, la logique de bouc émissaire… et de l’autre côté de la Méditerranée des discours figés ; 4/ la question sociale au Maghreb avec une jeunesse urbaine en ébullition, le désir de liberté, les problèmes de chômage, qui créent les « damnés de la mer » ; 5/ l’histoire : l’Europe regarde à l’Est et néglige le destin commun des deux rives. Avec tout cela, est-il encore possible de construire un espace euro-méditerranéen ? Pour Catherine Wihtol de Wenden, l’espace euroméditerranéen créé en 1994 n’a pas survécu aux problèmes du Proche-Orient. Puis, l’Union pour la Méditerranée, lancée en 2007, a évacué la question des migrations et mis en place des dispositifs de contrôle renforcés. La politique restrictive se traduit par des arrivées clandestines, tandis que le durcissement du regroupement familial et des demandes d’asile hypothèque les conditions d’intégration. Cependant, les pays du Sud commencent à définir des politiques migratoires, de plus en plus de gens vivent sur deux espaces : ils ont construit leur maison là-bas mais leurs enfants vivent ici. Il y a une migration Nord–Sud, une installation dans la mobilité comme mode de vie et le commerce fonctionne. Il faut donc construire un espace institutionnel qui permette plus de dialogue car la restriction de la circulation freine le fonctionnement d’une réalité inéluctable. • 16h-17h30 - Table-ronde 4 - ACTUALITÉ : « Quel rôle pour les sociétés civiles dans la construction de l’unité du Maghreb ? », animée par Kader ABDERRAHIM (politologue et journaliste), avec Sarah BEN NEFISSA (sociologue), Mohammed HACHEMAOUI (sociologue) et Khadija MOHSEN-FINAN (politologue) Sarah Ben Nefissa s’est attardée sur la définition du terme : que recouvre la notion de société civile ? De l’autre côté de la Méditerranée, comment une société civile peut-elle exister dans un cadre qui privilégie des allégeances claniques et régionalistes ? Dans la réalité, on rencontre une multiplicité d’acteurs qui s’en réclament, s’affrontent et se concurrencent : ONG, acteurs associatifs et syndicaux, leaders de mouvements sociaux, politiques, des droits de l’homme, intellectuels, médias… dont les enjeux sont symboliques, économiques ou religieux. Cette notion est devenue une arme qui permet de pallier les limites et les impasses de la démocratie, de créer d’autres modes d’expression politique, peut-être un mode alternatif de l’expression citoyenne. Dans cette mutation de l’espace public le mot « madani » (civil), qui a été souvent utilisé, signifie que les sociétés arabes avancent vers un État « civil », opposé à État militaire et à État religieux. De son côté Mohamed Hachemaoui a fait la généalogie de l’autoritarisme politique en Algérie, de ce régime fort qui a détruit tous les intermédiaires qui pouvaient exister entre lui et la société au point de ne plus avoir d’interlocuteurs. Cette attitude de l’État a généré le mal-développement, creusé les inégalités sociales et il se retrouve face au vide, sans intermédiaire crédible, avec en toile de fond l’explosion de la violence. Dans un tel contexte, il n’y a d’investissement collectif de la société civile que dans les questions de proximité, les Algériens ne croient plus à « la politique » à l’échelon national. Comment iraient-ils, dés lors, s’investir dans la recherche de l’unité du Maghreb ? Khadidja Mohsen-Finan pose la question des passerelles, une construction qui permette d’envisager un avenir commun par-dessus la tête des dirigeants. Comment relancer l’Union du Maghreb arabe dans le contexte des révolutions actuelles ? Les facteurs de blocage étant encore présents, peut-on inventer des modes de contournement de ces blocages ? Est-ce que ce sont les sociétés civiles qui envisagent la relance et l’ont-elles formulé ? Dans l’état actuel des choses l’UMA est une coquille vide ; le dernier sommet remonte à 1994. Cependant, une réunion est prévue le 18 février à Rabat. Est-ce un début de relance ? Moncef Marzouki propose la mise en place d’un Parlement maghrébin afin qu’il « puisse porter sa voix au sein de l’Union africaine et consolider sa présence dans un environnement méditerranéen et arabe ». Il a parlé du Maghreb des libertés. Ce qui le pousse à s’exprimer ainsi, c’est que la Tunisie se trouve face à une double difficulté : l’insécurité aux frontières avec la Libye et les difficultés économiques. Le Maroc souhaite trouver une issue à la question du Sahara occidental et ouvrir sa frontière avec l’Algérie, mais il ne s’agit que de déclarations et velléités. Conclusions de Kader Abderrahim : il faudrait que les populations aient confiance en leurs classes dirigeantes et qu’elles réalisent ce qu’elles vont avoir au final, c’est-à dire des échanges et du travail. Pour l’instant elles n’ont pas une conscience claire de cet apport. Les seuls segments de la société qui ont une conscience plus vive des enjeux de l’unité maghrébine sont, d’une part des secteurs professionnels comme les chefs d’entreprises, les universitaires, les médecins, les avocats, etc ... qui multiplient les occasions de rencontres et de dialogue supranational. Et d’autre part les diasporas maghrébines, surtout en Europe, qui ont souvent une conscience avancée d’appartenance à une communauté de destins des peuples du Maghreb. Lettre d’information n°35 - 23 18ème MAGHREB DES LIVRES Les rencontres Samedi 11 février 2012 • 17h45-18h45 - Rencontre 1 - Hommage aux six dirigeants des centres sociaux-éducatifs d’Algérie (Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons algériens et français), assassinés à Alger, par l’OAS, en mars 1962. Rencontre animée par Rosa MOUSSAOUI (journaliste), avec Safia HAMMOUTENE (fille de Ali Hammoutène) et Jean-Philippe OULD-AOUDIA (fils de Salah Ould-Aoudia) Le 15 mars 1962, à Alger, six dirigeants des Centres sociaux éducatifs étaient assassinés sur leur lieu de travail et dans l’exercice de leurs fonctions par un commando de l’OAS : Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Safia Hammoutène, Rosa Moussaoui Ali Hammoutene, et Jean-Philippe Ould-Aoudia Max Marchand, Salah Ould Aoudia. Survenu quelques jours avant la signature des Accords d’Evian, ce crime contre six fonctionnaires de l’Education nationale souleva l’indignation. Le ministre de l’Education nationale, Lucien Paye recommanda le respect d’une minute de silence dans tous les établissements scolaires de France, le lundi 19 mars à onze heures, après la lecture de son message ( dont on trouvera le texte complet en page 10 de cette Lettre). Deux enfants de victimes sont venus rappeler le contexte d’extrême violence de l’époque : il y eut en effet 611 attentats commis par l’OAS en mars 1962, soit vingt par jour en moyenne. Les Centres sociaux ont été créés par la déportée résistante Germaine Tillion pour lutter contre l’analphabétisme des enfants algériens. En effet, selon le rapport du Commissariat au Plan, le taux de scolarisation de la population algérienne d’âge scolaire était de 15,4% en 1954. Il manquait plus d’un million de classes pour scolariser tous les enfants algériens. Dès leur création, ce service de l’Education nationale a été la cible de l’armée prétorienne. En 1957, pendant la bataille d’Alger, 13 % du personnel est arrêté et torturé. En 1959, une machination du 5ème Bureau tente de discréditer le service. En 1960, les Centres sociaux font l’objet d’injures et de diffamation publique. Ce crime collectif n’est donc pas venu de nulle part : il est venu d’idées, il est venu de déclarations et d’une idéologie qui se sont traduites par un acte barbare. • 19h-20h - Rencontre 2 - Hommage à Frantz Fanon. Ce médecin antillais exerçant à Blida, près d’Alger, devint, par ses prises de positions lucides et généreuses, l’une des figures marquantes de l’émancipation du peuple algérien. Il est mort en décembre 1961. Rencontre animée par Nadjia BOUZEGHRANE (journaliste), avec Christiane CHAULET-ACHOUR (prof. de littérature), Alice CHERKI (psychiatre, amie de Frantz Fanon) et Olivier FANON (fils de Frantz Fanon) L’enregistrement de cette Rencontre passionnante a malheureusement « failli ». Nous le remplaçons donc ici par la présentation de l’ouvrage de Marsa éditions, consacré à Frantz Fanon et coordonné par Christiane ChauletAchour. Au Maghreb des livres de février 2011, l’idée était venue à plusieurs de rendre hommage à Fanon dans un ouvrage collectif. Le constat que les Algériens ne connaissaient pas Fanon a sans doute été en partie le moteur de cette entreprise. Sans Lettre d’information n°35 - 24 récuser l’occultation de Fanon dans les différentes voies qui permettraient aux générations successives d’Algériens depuis l’indépendance de connaître sa pensée, plusieurs intellectuels ont souhaité dire leur rapport à Fanon sous la forme qui leur convenait : essai, poème, narration, témoignage, analyse de textes, etc. Marie Virolle, de Marsa éditions, acceptait d’en faire un numéro spécial de la revue et, huit mois plus tard, le collectif était disponible sous le titre : Frantz Fanon et l’Algérie - « Mon Fanon à moi », Algérie Littérature/Action, n°153-156, spt-déc 2011, Marsa éditions, Paris. C’est ce travail qu’elle a suscité et coordonné, que Christiane Chaulet-Achour a présenté lors de la Rencontre. Cette publication vient enrichir tout ce qui s’est écrit et s’écrit encore sur ce penseur qui semble enfin sortir des oubliettes en France et en Algérie. Le livre présente la particularité d’offrir aux lecteurs des rappels méconnus (ainsi des articles qu’écrivent Aimé Césaire et Anna Gréki dès le 13 décembre 1961 dans Jeune Afrique ou le chapitre de Mahfoud Boucebci, texte de sa communication à la 18ème MAGHREB DES LIVRES Rencontre Internationale d’Alger en 1987), une mise au point précise et exhaustive de Pierre et Claudine Chaulet (sans doute le « clou » de cette publication qui parle trop peu. Mais aussi sur les différents versants de la précision historique, de l’empathie militante et de l’analyse), un entretien de 2004 avec Olivier Fanon, qui parle trop peu. Mais aussi plus de 27 inédits pour dire l’impact d’une lecture, l’analyse d’une écriture, l’actualité pour lire les événements d’aujourd’hui. Ni construction d’un musée, ni écriture d’une hagiographie, les textes proposés parcourent une gamme variée qui, d’une manière ou d’une autre, fait découvrir un ou plusieurs aspects de Fanon, homme, citoyen, penseur et écrivain. Dépassant commémorations et hommageslangues de bois, les voix que l’on entend dans ce collectif ont toutes un rapport vrai à l’œuvre de Frantz Fanon. Ecoutons Christiane Chaulet-Achour : « Il semblait impensable que des intellectuels algériens ou proches de l’Algérie laissent passer le cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon sans se manifester (…) Fanon le Français, Fanon le Martiniquais, Fanon l’Algérien ?(…) Ces qualifiants n’ont de sens que datés. Ils n’ont pas de sens si on ne les replace pas précisément dans un parcours qui, partant de la prise de conscience de l’impossible intégration à la nation française dans le respect de l’humain et de sa dignité, aboutit à l’adoption d’une lutte de décolonisation. » Beau livre pour le Maghreb des livres 2012 que cet ensemble avec trente-trois articles, des photos de l’hôpital psychiatrique de Blida, le portrait de Denis Martinez et les dessins-hommages d’Ali Silem ! Dimanche 12 février 2012 • 12h30-13h30 - Rencontre 3 - Hommage à Abdelkrim El-Khattabi, ce grand résistant marocain, né en 1882, et qui combattit, durant la guerre du Rif, la mainmise de l’Espagne et de la France sur le territoire marocain. Rencontre animée par Maati KABBAL (journaliste), avec Zakya DAOUD (journaliste et écrivaine) et René GALLISSOT (historien) Zakya Daoud rappelle qu’Abdelkrim fut un politique moderniste, réformateur sur le modèle d’Ataturk. Entre 1921 et 1926, il a bâti dans le Rif, au Nord du Maroc, un État muni d’une constitution, d’un Parlement, d’une paix civile et d’une justice. Créateur d’écoles, il écoute la radio et se connecte quand il le peut par téléphone. En même temps ce fils d’un notable rifain, cadi lui-même à Mellila, qui a fait des études en arabe et en espagnol, qui est un moment journaliste au Telégrama del Rif, est un chef de guérilla dont se sont inspirés Tito en Yougoslavie, Ho Chi Minh au Viet Nam et Che Guevara à Cuba. Face aux troupes régulières espagnoles, il leur inflige une défaite à Anoual en 1921, puis une déroute bien plus traumatisante dont le résultat est la dictature de Primo de Rivera, puis la chute de la monarchie et l’avènement de la seconde République espagnole en 1931. C’est une armée francoespagnole de 400 000 hommes, incluant une moitié de troupes marocaines, sous commandement du maréchal Pétain, qui en vient à bout en 1926. Cette répression est soutenue aussi par l’Allemagne et l’Angleterre. Abdelkrim se rend et les Français l’exilent à La Réunion. La guerre du Rif est soutenue par les nationalistes à travers le monde, jusqu’à l’Inde et l’Indonésie ! Pour la France, c’est le premier mouvement anticolonial, soutenu par le parti communiste naissant comme par les surréalistes. Au même moment, des révoltes éclatent en Syrie sous mandat français ; une République kurde vit un moment ; un mouvement moderniste se fonde en Afghanistan : l’après-première guerre mondiale fait pour la première fois bouger les mondes coloniaux. René Gallissot a participé en 1972 a un colloque sur « La République du Rif » organisé par Jacques Berque (publié par Maspéro/ La Découverte) ; c’est le moment où est traduit en français le texte de « Mémoires » écrits en arabe par Abdelkrim en exil. Ce texte sert de fil conducteur au film réalisé pour la chaine Arte (diffusé en 2011) par Daniel Clint « Abdelkrim et la guerre du Rif », avec la collaboration de René Gallissot. Après la version française (présentée à l’IMA à Paris et à Lille), la version arabe est sortie en attendant une version amazighe en cours. Pour le Maghzen marocain, Abdelkrim reste un personnage sulfureux. Berque rappelait que « l’armée du Rifain » a laissé à Fès le souvenir d’une menace à trente kilomètres de la ville ; c’est le moment où la bourgeoisie fassie décide de s’allier à la Couronne pour un réformisme conservateur, face à El Ouazzani qui approuve le modernisme du Rifain. Répondant en 1926 à des journalistes, Abdelkrim se déclare indépendantiste, mais pas ennemi du Maghzen. En 1947, Abdelkrim revient de La Réunion par bateau : au passage du canal de Suez il se réfugie au Caire où la toute jeune Ligue arabe lui confie l’organisation du bureau de Palestine et du bureau du Maghreb, pour lequel il lance une « armée de libération du Maghreb » avec quelques éléments qui s’entrainent à Bagdad ou au Caire. Il ne cesse de prôner l’indépendance d’un Maghreb qui dépasserait les trois États. Abdelkrim décèdera en 1963 dans la capitale égyptienne. Lettre d’information n°35 - 25 18ème MAGHREB DES LIVRES • 18h-19h - Rencontre 4 - Hommage aux éditeurs engagés contre la guerre d’Algérie. Comme François Maspéro, Jérôme Lindon ou Nils Andersson, ils n’hésitèrent pas, durant la guerre d’Algérie, à braver la censure pour marquer leur soutien aux Algériens insurgés contre la colonisation. Rencontre animée par Julien HAGE (historien), avec Nils ANDERSSON (éditeur) et Anne SIMONIN (historienne). François Maspéro À l’occasion du cinquantième anniversaire des accords d’Évian, les éditions de Minuit rééditent 7 ouvrages dont 4 étaient épuisés depuis plus de 30 ans. Et, pour l’occasion, l’historienne Anne Simonin rédige un document de 64 pages intitulé « Le droit de désobéissance. Les éditions de Minuit en guerre d’Algérie », qui sera offert aux acheteurs de ces livres. Anne Simonin travaille sur les rapports entre la littérature et la loi, de la Révolution française à la guerre d’Algérie. De son côté, Julien Hage, dont la thèse est consacrée à « Feltrinelli, Maspero, Wagenbach, une nouvelle génération d’éditeurs politiques », a organisé avec Bruno Guichard et Alain Léger, à l’occasion du cinquantenaire de la création des éditions François Maspero, une exposition suivie de la publication d’un livre, « François Maspero et les paysages humains ». Pour beaucoup, les éditions François Maspero et la librairie La joie de Lire, ont été au carrefour des combats anticolonialistes, une porte ouverte sur un autre monde. Nils Andersson est d’abord journaliste à Paris. Pris en pleine guerre d’Algérie il fonde à Lausanne, en 1957, les « éditions La cité, » distributeur de livres interdits en France, dont ceux des éditions de minuit qu’il a récemment réédités (La gangrène, La question de Henri Alleg). En 1961 il est arrêté par la police française en compagnie du Père Robert Davezies, « porteur de valises ». La Suisse l’expulsera pour activités subversives en 1967. Cette guerre est l’époque d’une censure d’Etat violente contre les journaux, revues et maisons d’édition qui dénonçaient l’état de guerre et la torture et qui justifiaient l’engagement et le combat des déserteurs et insoumis, des « porteurs de valises » au profit du FLN : une fragile avant-garde soutenue par les éditions de Minuit, Maspéro, Presses de la Cité, dans une société française divisée. Une minorité « colonialiste », une majorité silencieuse ou peu engagée. Les éditeurs engagés sont une toute petite minorité, qui mène une bataille de l’information où les témoignages irréfutables sont essentiels et difficiles à établir, sur la torture qui sensibilise l’opinion, sur la conduite Lettre d’information n°35 - 26 d’une guerre de répression. Information aussi sur l’identité et les droits du peuple algérien, avec le rôle essentiel d’historiens comme Pierre Vidal-Naquet ou André Mandouze, mais aussi des militaires, avocats, sociologues, ethnologues ou géographes à même de témoigner. C’est en février 1955 que la presse monte en ligne avec les articles de Claude Bourdet « Notre Gestapo d’Algérie » dans France-Observateur et de François Mauriac « La question » dans l’Express. Suivent les revues Esprit, Témoignage chrétien, Les Temps modernes. Ces titres sont saisis, les journaux sont soumis à censure, visible sous forme de pages ou de paragraphes en blanc. Cette censure, exceptionnelle au début, devient très présente après 1959, quand la police et le ministère de l’intérieur prennent le pas sur celui de la justice. Pour éviter de lourdes pertes financières, la presse s’autocensure en partie. Le relai est pris par des feuilles semi-clandestines organisées par Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz entre autres (Témoignages et documents, Vérité-Liberté, Vérité pour), qui parfois recueillent l’information que laissent filtrer de hauts fonctionnaires défavorables à la guerre. Plus durable est l’information publiée en livres : quand ils sont saisis, la police souvent ne s’empare que d’une partie du tirage, le reste circulant chez des libraires ou par des circuits militants, ceux du parti communiste entre autres. Puis de nouveaux tirages viennent de Suisse ou de Belgique, souvent saisis en douane mais expédiés surtout par petits paquets envoyés à des adresses privées. Jérôme Lindon (éditions de Minuit) se lance le premier, s’appuyant sur sa légitimité d’éditeur clandestin dans la seconde guerre mondiale, en publiant Pour Djamila Bouhired de Georges Arnaud et Jacques Vergès, puis La question de Henri Alleg. En 1958, François Maspéro, petit libraire militant du Quartier latin de Paris (La joie de lire), fils d’un orientaliste déporté et frère cadet d’un résistant, morts en 1944, diffuseur des éditions de Minuit, devient éditeur et publie des milliers de pages où des centaines de noms de victimes ou de responsables apparaissent. Une mine, encore maintenant, pour les historiens qui n’ont que peu à peu accès aux archives publiques qui s’ouvrent lentement. Maspéro publie très vite de petits livres à diffusion bon marché, avec beaucoup de textes théoriques sur les problèmes coloniaux, où il rejoint des anciens comme Le Seuil ou Présence africaine. Sans prendre eux-mêmes de risques éditoriaux, Gallimard ou La Table ronde soutiennent publiquement Jérôme Lindon. En Algérie, de petits éditeurs d’Oran ou d’Alger participent à cette production de protestation, au risque d’être plastiqués comme Edmond Charlot (librairie des Vraies richesses), l’ami d’Albert Camus. Il faut rappeler que cette France de la guerre d’Algérie reste un Etat républicain, où les participants français de ces circuits militants ne risquent que des procès qui théoriquement doivent suivre toute saisie, mais que la justice n’organise qu’au compte goutte, car ils sont publics et se transforment en tribunes militantes. Les textes militants ont connu parfois de grosses diffusions pour l’époque, des traductions qui servent les Algériens dans leurs actions vers l’ONU ; ces livres servent de « manuels » aux membres de la délégation française qui négocie en 1961-62 à Evian. 18ème MAGHREB DES LIVRES L’Institut du monde arabe au 18ème Maghreb des livres Cela fait quelques années maintenant que l’espace jeunesse du Maghreb des livres est animé, avec sérieux et compétence, par les équipes de l’IMA. Cette année nous avons regroupé tous les aspects de la participation de l’Institut au salon des Arcades. Marianne Weiss, dont le savoir faire en direction de la jeunesse est incontestable, a fait « salle comble » le dimanche après-midi ! Voici ce que nous en dit Fériel Saadi, chargée de la promotion des actions éducatives à l’IMA. l’Institut a présenté l’exposition pédagogique intitulée « Le Maroc, une créativité millénaire » en lien avec la littérature marocaine, mise à l’honneur au MDL. Dans un espace central, sur une estrade aménagée de tapis chaleureux et de caissons colorés dotés de livres jeunesse, en français, en arabe et en bilingue (français-arabe, françaistamazight), les enfants ont retrouvé l’ambiance chaleureuse de la Médiathèque jeunesse de l’IMA. Une lecture, proposée le samedi par l’auteur François Bussac, de chroniques issues de son ouvrage Le vieil olivier du lycée Carnot (éditions Arabesques), a rassemblé petits et grands. Elle fut suivie par l’atelier d’écriture mené par Anne Fléau autour d’un carnet de route de voyages imaginaires ou réels. L’Institut du monde arabe fait un bilan particulièrement positif de sa présence à la 18ème édition du Maghreb des livres. Le dispositif mis en place dans les salons de l’Hôtel de ville de Paris a remporté un franc succès auprès des différents publics du salon, notamment auprès des enfants et de leurs familles. L’IMA y a bénéficié d’un espace convivial, ouvert, offrant au public tout à la fois accueil, information, vente, exposition et animations. Parallèlement à la diffusion de la programmation culturelle de la saison, aux conseils apportés aux familles sur l’offre éducative, et à la vente de la revue Qantara (au numéro et sous forme d’abonnements préférentiels) pour les publics du salon, La séance de « contes et légendes du monde arabe », dits le dimanche par Marianne Weiss, responsable de la Médiathèque jeunesse de l’IMA, a affiché complet. Les visiteurs ont poursuivi leur découverte du monde arabe lors de l’atelier de création de bandes dessinées conçu par le dessinateur Gilles Rochier (prix Révélation du Festival d’Angoulême 2012) qui les a guidés dans les dédales de l’Afrique du Nord coloniale. Tout au long du salon, une projection de belles photographies sur le Maroc, sélectionnées par la photothèque de l’IMA, a émerveillé les regards à l’espace librairie. Les artistes du 18ème MDL De nombreux artistes, « managés » par Tewfic Benkritly, ont permis à ce Maghreb des livres de garder cette touche artistique spécifique qui est la marque de cet évènement culturel, à côté du livre et du débat. Merci donc : - au calligraphe Ker Adili - au bédéiste Halim Mahmoudi (Arabico) - aux dessinateurs de presse Gyps, Dahmani et Slim - aux plasticiens Mariame Bajjou, Ahlam Bihoud, Mustapha Boutadjine et Christine Peyret - aux photographes (professionnels ou talentueux amateurs) Lila Benazza, Catherine Dressayre, Jawad Enejjaz, Renaud Henry et Michèle Rodary Et une mention particulière bien sûr pour le grand peintre marocain, notre ami Mahi Binebine, qui nous a offert (avec l’accord de l’heureux propriétaire du tableau Omar Berrada) le visuel de l’affiche de ce 18ème Maghreb des livres. Lettre d’information n°35 - 27 18ème MAGHREB DES LIVRES Ballade en images au MDL Le succès de la manifestation repose beaucoup sur le dévouement des bénévoles de Coup de soleil. Ici, le stand de l’association à l’entré du MDL : Lila Benazza, Anna Mourlaque, Jamila Oumahi, Farid Hassen-Khodja et Michéle Rodary Autre équipe de bénévoles : les jeunes en stage d’insertion à l’AFTAM (Association de formation des travailleurs africains et malgaches, créée en 1962 par Stéphane Hessel). Ils sont au MDL ce que sont à la SNCF les célébres «gilets rouges», qui accueillent et guident les voyageurs dans les gares de France. Toujours un gros succès pour le café maure Un hommage affectueux a été rendu à la «marraine» du MDL, celle qui fut, durant des décennies, «la» libraire de Casablanca : Marie-Louise Belarbi Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et ses deux adjoints Pierre Schapira et Anne Hidalgo, surpris par Georges Morin en flagrant délit de lecture. Lettre d’information n°35 - 28 « Femmes » SOCIETE Il y a une douzaine d’années lorsque mon amie Saïda R. me disait qu’elle tenait à s’affirmer comme féministe et de culture musulmane, je prenais cela pour de la provocation. J’ai compris par la suite que sa confrontation aux débats d’idées qui agitaient la société française dans les années 1990 autour du problème du voile l’avait amenée à affiner un certain nombre de concepts qui relèvent de « l’islamité » et à interroger les présupposés du féminisme occidental. Pour Nadia Aït-Zaï, en Algérie où l’Islam est à la foi religion d’Etat et alibi d’un patriarcat méditerranéen plus vivant que jamais, il ne fallait plus s’attendre à l’abolition du code de la famille (qui organise l’infériorisation juridique des femmes, en contradiction avec une constitutions algérienne prônant l’égalité des sexes) le credo de notre génération, mais à des aménagements concernant la garde des enfants, du domicile familial ou le versement d’une pension alimentaire, toutes choses que le droit musulman « classique » accordait auparavant. Que s’est-il passé depuis et que nous révèlent les printemps arabes sur le sort des femmes ? Réponse à travers ces extraits du Monde (09/03/12) : entretien de Gilles Paris, avec Stéphanie Latte-Abdallah, chercheuse à l’IREMAM-CNRS d’Aix -en-Provence. Sadia Barèche La thèse selon laquelle seul l’autoritarisme permettait une modernisation des sociétés arabes était-elle valide ? C’est une thèse contestable. Quand on regarde dans le détail le féminisme d’Etat, souvent le fait de premières dames, de reines ou de princesses, on se rend compte qu’il a dans l’ensemble promu des organisations qui, par ailleurs, ne remettaient pas du tout en cause un système autoritaire et ne demandaient pas une démocratisation des régimes. Toutes les organisations qui étaient à l’époque de gauche et dans l’opposition ont été contrôlées, cooptées ou fermées… Quels ont été et quels sont les sujets les plus sensibles ? Plusieurs enjeux sont posés dans les codes du statut personnel : celui de l’héritage, très défavorable aux femmes mais jamais remis en question, pas même en Tunisie ; la question de l’obéissance vis-à-vis du mari, son autorité parentale exclusive, ou pas, sur les enfants ; l’autorisation de voyager, d’obtenir un passeport et l’autorisation du mariage sans le recours à un tuteur ; la question du divorce, à l’initiative du seul mari, ou judiciaire comme au Maroc. ... Tous les Etats se sont accommodés de ces différents points, comme de la polygamie, interdite en Tunisie, quasiment interdite au Maroc parce que très encadrée, comme en Libye par ailleurs. Il y a également la question de la possibilité pour la femme de transmettre sa nationalité à ses enfants ou à son époux s’il est étranger. Les « printemps arabes » ont-ils été accompagnés de revendications spécifiques pour les femmes ? Pas vraiment. Les femmes ont été partie prenante, presque à Mais elles se sont mobilisées en tant que citoyennes, avec des demandes en termes de démocratisation, avec la question sociale, celle de la dignité sociale… Tout change avec l’ouverture des transitions politiques, car un nouvel équilibre est en train de se mettre en place, chacun essaie de demander des droits ou de ne pas en perdre. La poussée conservatrice observée dans les élections en Tunisie, au Maroc ou en Egypte, remportées par des partis islamistes, ne constitue-t-elle pas justement une menace, comme beaucoup d’Occidentaux le pensent ? Ce n’est pas seulement une préoccupation « occidentale », on voit aussi des féministes tunisiennes qui ont une conception très séculariste exprimer des craintes. Cette question transcende une coupure dite Nord-Sud, Orient-Occident, car certaines personnes dans le monde arabe, et beaucoup en Europe, ne peuvent imaginer l’émancipation féminine que dans le contexte d’une sécularisation, comme elles ne peuvent appréhender la démocratie que dans le même contexte. C’est à la fois non prouvé et même un peu à côté du sujet. Quand on a des populations qui, à un moment donné, votent pour des représentations islamiques, on est bien obligé de se placer dans le contexte de ces expressions démocratiques. Dans le cas de la Tunisie, l’un des pays qui comptent le plus d’acquis, l’hypothèse d’une remise en cause n’est pas la plus plausible, compte tenu de ce qu’exprime Ennahda. On a vu dans les faits, avec la mise en place de la parité pour les élections, qu’il y a même une avancée... Ennahda joue le jeu, avec une quasi-parité (47 % de ses élus sont des femmes) et toutes ses représentantes ne sont pas voilées, ce qui est singulier pour un parti islamiste… Des partis islamistes ont pu avoir intérêt à intégrer les femmes dans la sphère politique parce que cela leur permettait d’étendre leur influence, d’avoir accès à des formes de représentation politique, mais les femmes, une fois qu’elles sont dans la place, travaillent le rôle politique qui leur a été donné pour en faire autre chose que ce qui est attendu. Ce qui a été construit dans les années 1990 en termes de féminisme islamique, les mobilisations conjointes avec des mouvements féministes indépendants ou séculiers sur des enjeux féminins (on l’a vu au Koweït pour l’obtention du droit de vote), sont des ressources qui permettent de ne pas laisser remettre en question un certain nombre de droits, voire d’en demander d’autres, car dans le cas de l’Egypte, par exemple, il reste beaucoup de choses à obtenir. Une fois que l’islamisme politique accède au pouvoir, le féminisme islamique, qui depuis vingt ans a produit de nouvelles exégèses à même de promouvoir l’égalité, devient également une ressource contre toute remise en cause ou pour améliorer ce qui est en vigueur. Vous semblez penser que ce féminisme islamique, qui a émergé après la révolution iranienne et qui revendique l’islam pour appuyer ses choix, peut véritablement jouer un rôle... Ce qu’on a vu à l’œuvre pendant les révolutions, ce sont de nouvelles manières de faire de la politique, avec des coalitions sur des causes précises, au sein desquelles se sont retrouvés des islamistes, des indépendants, etc. Comment cela va se passer par la suite ? Je ne peux pas le dire mais les ressources sont là. Ces révolutions ne sont pas arrivées de nulle part mais d’une démocratisation des sociétés contre des régimes, elles ont été précédées par une remise en cause d’un patriarcat social qui était aussi un patriarcat politique. Il y a aussi un phénomène évident d’individualisation des trajectoires, des choix, d’individualisation du rapport au religieux qui avait été à la base de l’islam politique par rapport au monopole des oulémas. Le féminisme islamique est venu à la suite, les féministes ont procédé de la même manière en s’appropriant les sources textuelles et le droit de les interpréter. On assiste certes à une réislamisation des sociétés, mais, si la norme islamique est plus partagée, elle est également plus plurielle, plus large, et permet des interprétations différentes. L’enjeu est de savoir qui aura le dernier mot. Lettre d’information n°35 - 29 SOCIETE Les banlieues de France absentes des débats électoraux ? Alors que 10% de la population de France (6,5 millions d’habitants) vit dans les banlieues des grandes villes, le sujet a semblé très loin des préoccupations des candidats. Explication : les électeurs potentiels résidant en banlieue votent généralement peu (de 60 à 80 % d’abstentions relevés entre 2007 et 2010) et intéressent donc mois les politiques. Pour plusieurs politologues, cette situation inciterait les partis de gauche à ne pas trop insister sur leurs propositions « pour ne pas effrayer le bourgeois » ; tentation encore plus forte à droite où l’on sait que lorsqu’elle vote, la banlieue vote très largement à gauche (la candidate Ségolène Royal avait obtenu des scores de près de 75% dans beaucoup de quartiers). La banlieue serait ainsi hors programme ? Certains s’en félicitent : parler des banlieues en tant que telles, ce serait les montrer du doigt, les stigmatiser et en outre, en temps de crise, faire grogner le reste de la population. Ceux là préfèrent que l’on parle des questions du logement, de la santé, de l’école, de l’emploi, de l’urbanisme et des transports, des questions qui intéressent tous les Français et dont la prise en compte devrait profiter d’abord aux banlieues, pour peut que les nouveaux gouvernants fixent des objectifs précis. Pour d’autres au contraire, et c’est notamment le cas de nombreux élus locaux de tous bords, il faut parler des banlieues et leur accorder une priorité politique et budgétaire, seul moyen de garantir une véritable cohésion sociale dans ce pays. Ceux-là plaident pour le renouvellement du plan de rénovation urbaine lancé par Jean-Louis Borloo en 2008 : impossible de savoir si l’on y a injecté 12 milliards comme le proclame l’actuel gouvernement, ou s’il s’agit de 6 milliards, voire même d’un seul milliard comme l’affirment d’autres experts ! Le directeur de l’ANRU (Agence nationale de rénovation urbaine) invoque, pour sa part, la nécessité de trouver 50 milliards si l’on veut réellement achever cet énorme chantier dans les 5 ans à venir ! Par ailleurs, réunis en février dernier par l’Institut Montaigne et l’association des maires « Ville et banlieue », qui regroupe, toutes tendances politiques confondues, les maires des villes concernées, ceux-ci ont adopté un « cahier de doléances » : « Les 120 propositions de 120 maires de banlieue », adressé à tous les candidats. On peut les lire dans leur intégralité en se rendant sur le site de l’association Ville et banlieue [www. ville-et-banlieue.org]. Arthur Frayer, du journal Le Monde, les a très bien résumées dans l’article ci-dessous, paru dans l’édition du 8 mars 2012. (extraits) L’association d’élus Ville et banlieue rend publiques ses propositions Voilà enfin du grain à moudre sur les banlieues. Alors que le sujet est désespérément absent des radars politiques depuis le début de la campagne présidentielle, Ville et banlieue publie120 propositions en faveur des quartiers difficiles. L’initiative vise avant tout à remettre le sujet au cœur des débats, alors qu’il n’est abordé que du bout des lèvres par les candidats. «L’état des banlieues est pourtant un bon indicateur de ce que pourrait être le reste des quartiers dans dix ans si l’on ne fait rien», prédit Renaud Gauquelin, président de Ville et banlieue et maire (PS) de Rillieux-la-Pape (Rhône). Les propositions s’articulent pour l’essentiel autour des questions d’éducation, de santé, de logement et d’emploi. L’école L’association propose de mettre l’accent dès les premières années sur «l’apprentissage renforcé de la langue et de l’expression française à l’école primaire». Une idée qui va dans le sens de toutes les études sur la question, considérant qu’une formation initiale renforcée coûte moins cher, in fine, qu’un important effort de rattrapage. En parallèle, les enfants pourraient recevoir des cours de civilisation et de langue et étudier une seconde langue qui serait celle du pays d’origine de leurs parents. Ville et banlieue suggère de renforcer très significativement les moyens à destination des zones d’éducation prioritaire (ZEP). L’association demande «100 % de moyens supplémentaires par élève en ZEP alors que celles-ci ne bénéficient aujourd’hui que de 7 % de moyens en plus». Si le coût moyen d’un élève n’est pas connu, on sait en revanche que l’essentiel de cette dépense est affecté aux salaires des enseignants. Ceux travaillant en ZEP sont souvent plus jeunes et par conséquent moins payés, rendant relatifs les efforts financiers. La santé En matière de santé, l’association propose un «numerus clausus différencié» qui lierait les médecins aux territoires les plus délaissés. L’idée rejoint une proposition faite par François Bayrou de «flécher» l’affectation des praticiens. Ville et banlieue suggère également de financer les études des futurs médecins Lettre d’information n°35 - 30 en échange d’une installation de cinq à dix ans dans les déserts médicaux. Une proposition qui a déjà été mise en œuvre dans les zones rurales. Des départements comme l’Indre ou la Vienne y ont déjà recours. Le logement Les élus de banlieue avancent par ailleurs l’idée d’une amende massue pour les «maires hors la loi» qui refusent les 20 % de logements sociaux imposés par la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain (SRU). Il leur faudrait verser une pénalité équivalente au coût de production d’un logement. Cette amende serait reversée aux maires respectant le seuil des 20 %. L’emploi En matière d’emploi, Ville et banlieue propose la création d’emplois francs en plus des zones franches urbaines (ZFU) existantes. Ces emplois permettraient aux jeunes des banlieues d’être embauchés en dehors de leur quartier, attachant «l’exonération [fiscale] au demandeur d’emploi» et non à la cité. Si les ZFU n’ont pas suffi à faire venir de nouveaux emplois, elles ont permis en revanche le maintien de certains commerces. Leur cumul avec les emplois francs risque de peser sur le budget de l’Etat. Cet automne, le ministère du budget avait refusé la prolongation de deux ans des ZFU. Etats-Unis et Qatar : la diplomatie des banlieues SOCIETE Nos banlieues regorgent de talents, tous ceux qui y travaillent : élus, fonctionnaires, éducateurs, travailleurs sociaux, tous ceux qui examinent ces quartiers avec leur loupe de chercheurs, tous le savent... sauf la plupart de nos élites administratives et politiques, davantage préoccupées des « problèmes » des banlieues – qu’au demeurant ils ne parviennent pas à résoudre – que des atouts qu’elles recèlent. Il faut donc que ce soit l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris qui s’y intéresse, qui multiplie les visites en Seine-Saint-Denis, et qui mette en œuvre bourses et voyages d’études aux Etats-Unis, via la French American Foundation. Il faut que ce soit l’émir du Qatar qui reçoive une délégation de jeunes « issues de la diversité » et leur promette son aide pour la création d’entreprises. La Silicon Valley ou les entreprises de Doha deviendront-elles le seul horizon dont nos jeunes pourront rêver ? Certains ont pourtant de sacrés parcours. N’est-ce pas, Redha Moali ? Banlieusard ? Golden boy ? Mécène éclairé ? Les trois vies de Redha Moali(1) La City, les costumes croisés des banquiers suisses, Redha Moali, 38 ans, trader ultra-doué, les a plaqués du jour au lendemain pour devenir entrepreneur-mécène au Maroc. Près de Marrakech, dans la vallée de l’Ourika, il a monté avec sa femme Houria Afoufou, il y a deux ans, un lieu hybride où l’art a toute sa place : un hôtel, tendance luxe éthique, auquel est accolée une résidence d’artistes. Nommée Dar Al-Ma’mûn, cette structure coproduit aujourd’hui la 4e édition de la Biennale de Marrakech, inaugurée le 28 février. Installé là avec sa femme marocaine, Redha, Français d’origine algérienne, y navigue élégamment entre piscines et ateliers. Verbe précis, charisme maximal, il est intarissable sur son dégoût pour sa vie passée, sur ses espoirs pour l’avenir. Sur son enfance aussi, passée dans les banlieues françaises ; notamment ses baby-sitters, étudiants communistes qui l’endormaient en lui parlant de Mao, Trotski et Dostoïevski. Souvenir qu’il a longtemps occulté : « En banlieue, il faut posséder pour exister, donc j’ai tout fait pour posséder des richesses. J’ai eu un parcours chaotique, j’ai frôlé la délinquance, mais un flic intelligent m’a rattrapé par le collier. » Très vite, cette bête de maths connaît le succès financier à Londres, puis à Genève. Golden boy, il pousse à l’extrême l’expérience du bonheur consumériste : « Je vivais dans un monde inerte où rien ne se passe. Je m’ennuyais tellement en Suisse que je passais toutes mes soirées à écouter France Culture, raconte-t-il. Et soudain, j’ai compris que j’étais en rupture totale avec l’idéologie de mon milieu. Et j’en ai eu assez de tous ces gens assez peu méritants qui gagnaient des sommes insolentes, et qui dévalorisaient tout travail intellectuel. ». Un jour, un ami trader lui confie, en riant, comment, à l’instant où il a perdu 5 millions d’euros dans la crise, il a compris qu’il faisait un métier risqué. Dès lors, le jeu n’amuse plus Redha. Celui qui adorait regarder Bernard Pivot à la télévision quand il avait 5 ans reprend le chemin de la connaissance. 2008 : la rupture est violente, il la vit avec bonheur. « J’ai quitté la finance comme si je sortais de prison. Les banquiers sont comme des pythies de Delphes, comme un clergé qui dicte des lois transcendantes, jamais remises en question. Aujourd’hui, j’ai envie de valoriser un autre idéal auquel s’identifier. » Le voilà donc qui regarde maintenant les étoiles en compagnie des artistes. Dar Al-Ma’mûn ? Le nom est inspiré par celui d’un calife abbasside féru d’astronomie. Et Redha Moali sait reconnaître toutes les constellations. Le plasticien Nicolas Moulin, qui a passé là-bas six mois en résidence en 2011, l’accompagnait volontiers dans ses errances stellaires. « Ici, c’est bien plus qu’un hôtel pour l’art, c’est une vraie machine à cerveaux, souligne-t-il. On rencontre constamment des gens passionnants, et cela nous aide à repenser l’art contemporain, qui est autant en crise que le monde économique. » Venus d’Islande, d’Ukraine, de Palestine ou du Japon, les résidents sélectionnés par un jury de haut niveau sont en effet entourés de multiples intervenants, en partenariat avec l’école d’art de Tétouan, la cinémathèque de Tanger, le centre d’art Les Abattoirs de Casablanca, mais aussi avec des commissaires d’exposition, philosophes et critiques d’art internationaux. Du mécénat pur ? Pas question pour autant de perdre de l’argent. « Nous voulons démontrer que la culture est un investissement productif, plus qu’une dépense », résume Julien Amicel, jeune Français qui dirige la fondation (suisse) mise en place pour gérer le lieu et attirer d’autres mécènes. En 2013, un centre d’art de 4 000 m2 devrait voir le jour de l’autre côté de la route. Une bibliothèque organisée avec l’ONG Bibliothèques sans frontières abrite 10 000 livres en français, anglais et arabe, accessibles aux résidents comme aux étudiants de Marrakech. Un programme de traduction de l’arabe vers le français, et vice versa, a également été lancé : déjà traduits, trois ouvrages de Jacques Rancière, un des philosophes de l’émancipation, qui a ouvert les yeux à Redha. Surtout, un programme d’alphabétisation est offert aux enfants des villages alentour et à leurs mères. Hommage d’un fils prodigue à sa mère, orpheline et analphabète, qui s’est battue pour lui offrir le meilleur. (1) Article d’Emmanuelle Lequeux (Le Monde du 08/03/12) Ndlr : Redha Moali est un ami de Coup de soleil. Le public du Maghreb des livres a pu le découvrir en février 2011 : il participait à la table-ronde « Le mécénat culturel et la place du livre au Maghreb ». C’est aussi l’un des jeunes traducteurs de Dar Al-Ma’mûn, Ayoub El-Mouzaïne, qui participait à la tableronde n° 1 du 18éme MDL (cf. p. 22) Lettre d’information n°35 - 31 SOCIETE Civilisations, cultures, idéologies Le 4 février 2012 Claude Guéant, ministre français de l’intérieur, déclarait : « Il y a des comportements qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier, de la dignité de la femme et de l’homme. Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, toutes les civilisations ne se valent pas ». Le 6 février, Nicolas Sarkozy, président de la République, approuvait cette déclaration en concluant : « C’est du bon sens ». Les propos, dont l’arrogance et le caractère discriminatoire ne sont pas à démontrer, proférés par un ministre de la République et renforcés par un soutien présidentiel, allaient susciter de nombreuses réactions. Le coup d’envoi a été donné par Serge Letchimy, député de la Martinique, qui, dès le lendemain, interpelait Claude Guéant en ces termes : « Vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration, au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Monsieur Guéant, le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? » La « sortie » du ministre de l’intérieur, qu’on ne saurait réduire à un simple écart de langage, témoigne de l’état d’esprit malsain d’une partie de la classe politique dirigeante qui n’hésite pas à recourir au dénigrement, à l’exclusion, à la peur de l’autre. Dérive circonstancielle en forme de provocation électoraliste ou tendance lourde d’une fraction, sans doute minoritaire, de l’opinion ? Les analystes et les intellectuels n’ont pas fini de s’interroger, d’expliquer ou de condamner. Les prises de position et les points de vue se multiplient. A titre illustratif, nous avons sélectionné quelques extraits d’articles parus récemment dans Le Monde. Tewfic Benkritly Michèle Verdelhan, professeur émérite des universités (Montpellier) répond sans ambages en titrant son article : Claude Guéant ou l’arrogance du civilisé (15/02/2012) La dernière sortie de Claude Guéant - « Toutes les civilisations ne se valent pas » - déchaîne les commentaires, souvent aussi abrupts et approximatifs que l’original. La question est peut-être toutefois plus complexe qu’il n’y paraît. A première vue comment ne pas être d’accord que certaines manières de traiter la femme, ou l’enfant, dans certains pays, ne sont pas admissibles aux yeux des droits de l’homme et des valeurs universelles ? Certes, il y a accord sans réserve là-dessus. On notera quand même avec amusement que voilà Claude Guéant devenu «droitdelhommiste», lui le chef d’un ministère qui a envoyé les flics chercher les enfants à la sortie de l’école pour les expulser, ou aux restaurants du coeur pour arrêter de pauvres gens venus chercher un plat chaud. S’agit-il pour autant de valeur des «civilisations» ? Le terme a connu un grand succès au 18ème puis au 19ème siècles, s’opposant notamment à «barbarie», et servant à justifier des opérations comme la traite des Noirs, les guerres expansionnistes ou coloniales, au nom de la supériorité d’une civilisation sur une autre… Alors cherchons dans la période récente. Il y a à peine soixante ans par exemple, la civilisation européenne a envoyé par millions des gens dans les chambres à gaz. Ce n’était pas au Moyen-Âge, mais à l’époque des parents de Claude Guéant ! C’était bien la même civilisation que celle dont il est fier ! S’agit-il donc de culture, comme Claude Guéant a paraphrasé lui-même son propos ? Pas davantage. Culture a remplacé civilisation dans les manuels d’enseignement des langues, à cause justement de la connotation impérialiste du terme civilisation, mais recouvre à peu près le même contenu. Ce qui caractérise une civilisation ou une culture par rapport à une autre c’est un ensemble de paramètres : arts, politique, langue, techniques, religions, organisation sociale... Et les civilisations-cultures sont, comme les langues, égales en dignité. Non, ce qui envoie les femmes à la lapidation, ou les Juifs, les communistes et les homosexuels à la chambre à gaz, ce n’est Lettre d’information n°35 - 32 pas la civilisation, c’est l’idéologie… Amalgamer civilisation et idéologie, c’est ancrer dans l’esprit des gens que certaines civilisations, jugées inférieures ou mauvaises, doivent être combattues, voire éradiquées. Pourquoi pas un jour par une guerre salvatrice au nom de la supériorité de la civilisation, comme à l’époque coloniale ?... Civilisé, monsieur Guéant ? Sans doute, avec toute l’arrogance, puisque le mot est à la mode, de celui qui, à l’abri dans la certitude de sa supériorité, nie à la fois l’histoire, la sociologie, l’ethnologie, la culture et l’équité. Civilisé, mais arrogant. Karim Amellal, auteur, maître de conférences à Sciences PoParis, stigmatise Le différentialisme de M. Guéant (23/02/2012) Il n’y a pas de polémique inutile et, comme on l’a observé au cours de ce quinquennat, les polémiques d’aujourd’hui font souvent les lois de demain. Mais les mots et ce qu’ils signifient, d’abord. Qu’a dit Guéant ? «Que toutes les civilisations ne se valent pas». C’est là une vieille antienne de l’extrême droite française, et du GRECE en particulier, le «Groupement de recherche et d’étude de la civilisation européenne» qui inspira le Front national dans les années 80 et 90. Alain de Benoist, l’un des chefs de file intellectuel du GRECE, pourfendait par exemple, au début des années 90 ce qu’il appelait «l’idéologie du même», c’est-à-dire précisément le refus de toute différenciation entre les cultures, la contestation de leur égale valeur et dignité. On appelle cela le différentialisme. Dans un numéro de L’homme et la société datant de 1985, Pierre-André Taguieff en donnait une utile définition : « pour les différentialistes, la différence culturelle est traitée comme une différence naturelle, et une différence de nature. Il y aurait plusieurs natures humaines. » Claude Guéant s’inscrit exactement dans ce sillage. Et il n’y a pas si longtemps, cette tendance-là de l’extrême droite française était représentée politiquement par Bruno Mégret… L’utilisation par Claude Guéant du terme «civilisation» vise à instrumentaliser politiquement la notion, ainsi que l’explique le sociologue des religions Olivier Bobineau. Le terme de «civilisation» est un terme positif qui désigne un modèle ou un système de développement qui se distingue par son apport à l’humanité : on parle ainsi de civilisation romaine ou islamique, non de civilisation nazie comme l’a fait Arno Klarsfeld. Quand Guéant parle de civilisation, il sous-entend culture ; il veut que l’on comprenne culture et, peut-être même, derrière, race. Ce faisant, il délivre un discours raciste, pas explicitement raciste, mais implicitement raciste. Pour Salvatore D’Onofrio, professeur d’anthropologie culturelle à l’université de Palerme et membre du Laboratoire d’anthropologie sociale : M. Guéant devrait relire Lévi-Strauss (23/02/2012) Abandonné par l’ethnologie depuis la deuxième guerre mondiale, le mot civilisation revient étrangement à la bouche d’un ministre de la République, dont la fonction serait bien celle de tenir l’ordre plutôt que d’»attiser le feu», comme l’a sobrement fait remarquer un des candidats à la présidentielle. Il faut ainsi pourtant souhaiter que les propos du ministre relèvent d’une ignorance de l’histoire et des acquis de l’ethnologie, par rapport auxquelles on peut toujours combler le retard, plutôt que d’une conviction profonde, car, en devenant opinion collective, ce genre d’idée a produit au cœur de la «civilisation» européenne les désastres dont nous tous portons encore les signes: les lois raciales en Allemagne nazie, en Italie fasciste et dans la France de Vichy, qui menèrent à la Shoah… Je me limiterai à observer que cette évidence historique [l’interpellation de Serge Letchimy] rejoint pleinement la pensée «politique» de Lévi-Strauss, pensée que la Nouvelle droite a tenté, heureusement en n’y réussissant pas, de s’emparer surtout après la publication de «Race et culture», d’après une conférence que celui-ci fit à l’Unesco en 1971. Or, il n’y a pas de coupure de sens dans la pensée du père du structuralisme. Au cœur de son discours sur l’homme, LéviStrauss a toujours placé les différences entre les cultures (ce mot vaut beaucoup mieux que celui de civilisation, dont on abuse en ce moment), mais en affirmant qu’elles étaient une condition préalable à la communication et à l’échange entre les individus. Dès Tristes Tropiques et jusqu’aux dernières entretiens de sa vie (par exemple en 2004 sur France 2), il n’a jamais manqué de dénoncer, à côté de la disparition des espèces vivantes, animales et végétales, l’uniformisation dangereuse des cultures humaines dans le sillage de celle de l’Occident. Par ailleurs le grand anthropologue français n’est pas le seul intellectuel européen à prôner la sauvegarde des différences : pensons à Pier Paolo Pasolini et à ses Ecrits corsaires… Plutôt que discuter à l’infini sur la prétendue supériorité des «valeurs» occidentales, peut-être vaudrait-il mieux favoriser le dialogue entre les cultures et méditer sur les sages paroles du fondateur du structuralisme. Exprimant un point de vue plus nuancé, Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, titre son article : Oui, il est permis d’évaluer les cultures ! (23/02/2012) « Aujourd’hui que tout s’évalue - des hôpitaux aux grandes écoles, des chercheurs aux ministres, des placements financiers aux budgets des Etats -, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’évaluer les civilisations ? …C’est une boutade, bien sûr, mais qui vise à dédramatiser un peu la polémique récente …la question SOCIETE est délicate : est-il légitime ou non d’affirmer la supériorité de certaines civilisations, et notoirement de la nôtre ? Coincé entre, d’une part, la conviction des bénéfices de la démocratie et des droits de l’homme et, d’autre part, la mauvaise conscience de l’impérialisme colonial, on reste comme tétanisé par ce qui ressemble fort à une question piège. Et pourtant une issue est possible pourvu que l’on distingue les différents registres, critères et sens du terme «civilisation» qui sont ici en jeu. En voici quatre différents : 1. le premier nous est légué par l’ethnologie. Une civilisation désigne selon elle un ensemble de créations humaines (œuvres, moeurs, règles, croyances, savoirs, savoir-faire...), qui témoignent d’un écart avec la nature. 2. pour juger, il faut recourir à un autre critère. Celui qui permettra de parler comme on le fait si souvent de «hautes» ou de «grandes» civilisations. . Il ne s’agit plus de décrire la seule différence entre nature et culture, mais de mesurer ce qu’une époque ou un peuple ont apporté à l’humanité et à son histoire. Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des œuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité. En dépit de sa clarté apparente, ce critère est très incertain, ne serait-ce que parce que la plupart des peuples se sont eux-mêmes conçus comme les représentants les plus éminents de l’humanité dans son ensemble ; il ne leur venait même pas à l’esprit que l’idée d’universel puisse être relative. Et s’ils ont produit de grandes choses, c’était de manière parfaitement égoïste. 3. nous touchons là le troisième critère qui nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester…. se décentrer, s’autocritiquer, voire se haïr. 4. il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. André Comte-Sponville , philosophe qui se dit faire partie de ces «relativistes de gauche» que Claude Guéant exècre, combat la position de ce dernier sur son propre terrain. Pour lui, Noter l’Autre est absurde (23/02/2012) « Dire que toutes les civilisations se valent, ou qu’elles ne se valent pas toutes, suppose en effet, dans les deux cas, qu’elles valent quelque chose, qu’on puisse à peu près mesurer objectivement. Mais que peut valoir une civilisation, et comment le mesurer ? Par un prix ? Bien sûr que non : une civilisation n’est pas une marchandise, qu’on pourrait acheter ou vendre ! Par une note ? Il me paraît clair que le problème, posé en ces termes, est à la fois mal présenté et insoluble, pour deux raisons principales. La première, c’est que toute évaluation suppose des critères, des normes, des valeurs de référence, qui n’existent qu’à l’intérieur d’une certaine civilisation. C’est ce qui nous voue à ce que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss appelait un «relativisme sans appel». On ne pourrait prétendre juger dans l’absolu de la valeur de telle ou telle civilisation qu’à la condition de n’appartenir à aucune, ce qui est bien sûr impossible, ou d’en juger du point de vue de Dieu, ce qui suppose qu’on se mette à sa place, prétention qui serait théologiquement fautive et humainement délirante. La seconde raison, qui est encore plus forte, c’est qu’une Lettre d’information n°35 - 33 SOCIETE civilisation n’est pas un ensemble homogène et immuable, ni même une collection strictement définie, dont on pourrait calculer, comme dans une classe de collège, la «moyenne». C’est une somme, si l’on veut, mais intotalisable. C’est pourquoi il importe de refuser le «tout se vaut», qui n’est plus du relativisme mais du nihilisme. Si tout se vaut, rien ne vaut. Au nom de quoi alors combattre le racisme, la xénophobie, l’obscurantisme ? Etre relativiste, c’est penser que toute valeur est relative. Etre nihiliste, c’est penser qu’il n’y a pas de valeur du tout ou qu’elles ne valent rien... Toutes les civilisations se valent-elles ? Objectivement oui, en un sens, puisqu’elles ne valent rien (il n’y a pas de valeurs objectives). C’est le point de vue des sciences humaines. Mais qui pourrait s’en contenter, sans tomber aussitôt dans le nihilisme ? ... Etre «relativiste de gauche», pour parler comme M. Guéant, c’est penser qu’une civilisation relativiste, laïque, démocratique, féministe et humaniste vaut mieux qu’une civilisation absolutiste, théocratique, fascisante, phallocratique et xénophobe. C’est aussi constater que notre civilisation, sur ce chemin-là, a encore de gros progrès à faire. » CULTURE De très nombreux livres, notamment ceux consacrés à la guerre d’Algérie et à l’indépendance, sont parus ces derniers mois. Nous avons renoncé à en établir l’inventaire : le lecteur se reportera utilement, d’une part au programme du dernier Maghreb des livres (février 2012) où il retrouvera les 150 livres présentés par leurs auteurs, d’autre part à la publication hebdomadaire « Votre agenda culturel », mise en ligne chaque vendredi soir sur le site [www.coupdesoleil.net]. Il en va de même pour les films, que l’on pourra aussi retrouver chaque semaine dans cet Agenda culturel. Pour cette rubrique Culture, nécessairement réduite par le volume d’information de cette Lettre n°35, nous avons donc décidé de n’y présenter qu’un livre et un film, qui ont particulièrement inspiré beaucoup d’entre nous, dont l’auteur des deux fiches : Tewfic Benkritly. Nous avons aussi sélectionné une exposition de peinture. Un livre : Rue Darwin, de Boualem Sansal Curieux roman écrit à la première personne, dont le héros - qui est peut-être l’auteur - un homme de 50 ans, se perd dans la quête de son identité et de sa généalogie. Sa mère, à laquelle il a consacré le plus clair de son existence et à laquelle il a prodigué des soins continus et rapprochés, est en train de mourir à Paris. Ses frères & soeurs sont là, arrivés, qui du Canada, qui de Californie, qui de Marseille, qui de…Paris. Ils ont tous coupé les ponts avec l’Algérie. Ils sont là par obligation, dirait-on. Sauf le plus jeune qui s’est laissé embrigader dans une aventure politico-religieuse en Afghanistan. A la mort de sa mère, un peu désemparé, désoeuvré, n’ayant plus personne à chérir, Yazid, le narrateur, obéissant à un appel de l’audelà l’invitant à retourner à la rue Darwin, une pauvre petite rue du quartier de Belcourt à Alger, où il a passé son enfance, décide de s’y rendre. A partir de là vont se bousculer dans sa mémoire et dans ses conjectures, les épisodes de sa jeunesse à la fois banale et mouvementée. Et se reconstituer le fil des événements qui ont forgé sa personnalité. Fils illégitime d’une ancienne prostituée, élevé jusqu’à l’âge de 8 ans par une grand-mère attentionnée et despotique, Lalla Sadia dite Djéda, une figure tutélaire puissante, disposant d’une immense fortune que lui a rapportée l’activité du bordel qu’elle a dirigé dans un village de l’Ouarsenis à 300 km au sud-ouest d’Alger. On est au début des années 50. Yazid a vécu dans cet univers hyper protégé, sorte de phalanstère étonnant, à l’abri de l’agitation de la ville, au milieu de camarades issus d’origines semblables à la sienne. Jusqu’au jour où un homme le fait monter, sèchement, sans explication dans sa camionnette et le conduit à Alger où l’accueille sa mère. Commence alors pour lui une 2ème vie, dans un quartier populaire grouillant de monde et riche en péripéties. Il est plongé dans l’effervescence de la capitale en guerre, sillonnée par les militaires, secouée par les explosions. Il y grandira et connaitra toutes les vicissitudes de la répression et de la misère, la ferveur de l’indépendance, les désillusions apportées par le désordre politique et la corruption, toutes choses qu’il évoque avec colère, avec tristesse et avec humour. Au fil de la lecture se mettent en place les pièces du puzzle que constitue sa vie. Qui est sa mère ? Qui sont ses frères et sœurs ? Que sont devenus ses anciens camarades et complices du phalanstère ? Boualem Sansal nous emmène de surprise en surprise, de rebondissement en rebondissement, avec son art particulier de la narration imagée, à la fois foisonnante et sans fioritures, avec sa finesse d’analyse et son imagination parfois débridée, son écriture maîtrisée. Un beau roman, captivant et attachant, si vrai qu’il en paraît un peu autobiographique. Un bémol : la fin est précipitée, paraissant presqu’artificielle, mélodramatique, frisant le pathétique, tellement l’émotion déborde. Dommage, le roman y perd un peu en force d’évocation. Un film : El Gusto, de Safinez Bousbia La réalisatrice, algéro-irlandaise, renoue avec Alger où elle est née et n’a jamais vécu ; elle entre dans une échoppe de la Casbah pour acheter un miroir et lie connaissance avec le miroitier qui est un ancien musicien de « chaabi », musique populaire créée dans les années 20 au cœur de la Casbah par Hadj M’hamed El Anka. Cet homme a fait partie dans les années cinquante, en tant qu’accordéoniste, d’un ensemble musical regroupant des Arabes et des Juifs passionnés, comme lui, de musique « chaabi ». Le vieil homme raconte avec nostalgie, son aventure musicale, Safinez Bousbia est séduite et décide d’entreprendre un projet improbable : retrouver tous les musiciens de cet orchestre et les faire rejouer ensemble, après 60 ans de séparation. Elle part à leur recherche à Alger, à Marseille, à Paris ; elle les retrouve, leur fait raconter leur itinéraire et finit par les réunir dans leur formation initiale ; elle les manage et organise un premier concert à Marseille, puis un deuxième à Paris Bercy, puis deux autres au Grand Rex. Gros succès. Ce documentaire, filmé avec finesse et sensibilité, est un morceau d’anthologie, tant l’authenticité, la saveur des témoignages, l’émotion sont présentes. Dans leur déambulation à travers les rues de la Casbah, les personnages revivent, et nous font partager, leur passion : belles images, humour et tendresse, un conte moderne, un beau moment de cinéma vérité. Lettre d’information n°35 - 34 CULTURE Le concert El Gusto, donné au grand Rex le 10 et 11 janvier, à Paris a donné lieu à une belle soirée de musique, de nostalgie et de joies manifestement partagées par les musiciens, Arabes algériens et Juifs français (Ferkioui, le sympathique et truculent accordéoniste, Castel l’humoriste violoniste fils de Lili El Abassi, Chercham, le prof de chaabi, El Medioni, l’inventeur du pianoriental, etc.) et par un public enthousiaste. Concert musicalement inégal, la nostalgie conduisant parfois à des évocations faciles, mais réjouissant par l’ardeur, la qualité instrumentale et la chaleur communicative des musiciens. Une exposition : les tableaux de Louis Bénisti - ...Jusqu’au vendredi 1er juin, à la Douéra de Malzéville (Meurtheet-Moselle) - « Benisti et son temps ». Louis Bénisti est né à El-Biar sur les hauteurs d’Alger en 1903. D’abord artisan joailler, puis sculpteur, il se consacre à la peinture et à l’enseignement. À Alger, il fréquente une académie de peinture et la librairie des « Vraies richesses » dirigée par Edmond Charlot. Il y rencontre, grâce à Jean de Maisonseul, toute une pléiade d’écrivains et d’artistes comme Albert Camus, Max-Pol Fouchet ... Il enseigne dans un lycée d’Alger jusqu’en 1972, date à laquelle il s’installe à Aix-enProvence. De 1988 à 1995, il réalise la dernière époque de son œuvre inspirée par les souvenirs lumineux et colorés du bonheur de sa vie à Alger. Rarement exposée, l’œuvre de Benisti est celle d’un artiste qui aima sa terre natale avec passion et qui s’attache à saisir un monde de couleurs et de sensualité. De 14h à 18h / 2 rue du Lion d’Or à Malzéville / 03 83 29 43 78 Panorama des cinémas du Maghreb Lors de la 17ème édition du Maghreb des livres, nous avions projeté en notre espace vidéo, un film de Kamal El Mahouti produit par Indigènes Film. Depuis, notre collaboration s’est poursuivie et Coup de soleil est partenaire, pour la 2ème fois cette année, de la septième édition du Panorama des cinémas du Maghreb organisé par Indigenes-films, le cinéma l’Écran Saint-Denis et la mairie de Saint-Denis. L’évènement majeur de cette édition, en plus de son ouverture sur le Moyen-Orient, c’est le coup de projecteur sur l’Algérie qui fête le cinquantenaire de son Indépendance. La programmation propose plusieurs films, suivis de débats avec les réalisateurs, et une table ronde intitulée « La guerre d’Algérie vue par le cinéma des deux côtés de la Méditerranée ». Notre participation se fera sous forme de deux rencontres animées par Georges Morin, sur le thème « Cinéma et littérature » : - en amont du Panorama : le samedi 5 mai à 14 h à Paris (Cinéma L’Entrepôt) avec le romancier et cinéaste Mehdi Charef - lors du Panorama : le dimanche 13 mai à 11h à la librairie Folies d’encre à Saint-Denis sous forme de brunch littéraire, avec Mehdi Charef et le critique cinématographique Jean Rabinovici. Pour plus d’informations, consultez : http://www.panoramadescinemasdumaghreb.org/ Lettre d’information n°35 - 35 TRIBUNE LIBRE C’est la nouvelle rubrique qui vous est offerte dans la Lettre de Coup de soleil : une « Tribune libre ». Elle permet à tous les responsables et à tous les adhérents de Coup de soleil, de 7 à 77 ans, de s’exprimer dans nos colonnes, sur le sujet de leur choix, à la triple condition que ce texte ait « quelque chose à voir » avec Coup de soleil, qu’il respecte les valeurs et les objectifs de notre association, et que cette contribution soit conforme aux règles élémentaires de la courtoisie en vigueur dans la presse (si nécessaire, le Bureau national sera appelé à trancher sur demande du comité de rédaction). Un grand écart intergénérationnel ? par Tewfic Benkritly C’est une période bien singulière que la période actuelle. Période charnière où le passé et le présent s’entrechoquent et où on s’interroge en tremblant sur le futur, période où le mémoriel s’invite d’autorité dans le réel quotidien, période de foisonnement, féconde en bouleversements. Comment réagiton généralement face aux événements ? S’agissant du cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, des accords d’Evian, de l’indépendance : on se souvient, on célèbre, on commémore ou on feint d’ignorer. S’agissant de la fin de la dictature en Tunisie et des flambées révolutionnaires dans des pays arabes : on salue l’élan d’une jeunesse assoiffée de liberté, on accompagne et on se promet des lendemains qui chantent la démocratie, avant de déchanter. Face à la montée d’un islamisme radical, à la crise financière et aux malaises sociaux généralisés : on déplore, on condamne ou on implore et on se prépare à voter, tenaillés par l’inquiétude ou poussés par l’espoir. Confrontés à la faillite des modèles traditionnels : on n’en finit pas d’en chercher de nouveaux et on pédale dans le yaourt. Quant à la révolution numérique et à la déferlante des nouvelles technologies, elles nous font fantasmer ou nous inquiètent, alors on rame pour tenter de surnager. Bien qu’elles nous proposent des améliorations notables dans la vie quotidienne, les anciennes générations s’en méfient parfois, estimant que « c’était mieux avant », parce que plus humain. Mais est-ce qu’on anticipe, est-ce qu’on travaille effectivement pour le changement ? Pas sûr. Et face à tout ça, me direz-vous, que fait Coup de soleil aujourd’hui, plus de 25 ans après sa fondation ? L’association navigue entre, d’une part la volonté de revisiter un passé lourd de déconvenues et de rancoeurs, afin de se libérer des préjugés et de dépasser les clivages anciens, et d’autre part un souci affiché de regarder vers l’avenir pour ouvrir de nouvelles perspectives et contribuer à l’établissement de nouvelles relations. Dispose-t-elle des ressources nécessaires pour réussir un grand écart interculturel et intergénérationnel, sans s’écarteler, sans verser dans une forme de nostalgie, ni céder à la tentation d’un jeunisme de circonstance ? Autrement dit comment peut-elle gérer son projet en respectant un continuum passé-présent-futur en rapport avec ses objectifs ? Les membres actuellement les plus engagés dans les projets et les travaux de CPS appartiennent à des générations blanchies sous le harnais des conflits, des luttes et des guerres de libération, toutes catégories et toutes origines confondues. Encore scotchés à leurs souvenirs, animés d’un désir de liquider proprement les séquelles de leurs parcours croisés, c’est tout naturellement qu’ils sont portés à privilégier la dimension Lettre d’information n°35 - 36 historique des événements actuels. Forts de leur longue expérience, et disposant, pour une part d’entre eux, de plus de temps, ils se croient tout désignés pour fixer des orientations, insuffler une démarche, encadrer les actions. L’âge confèret-il une légitimité plus grande à exercer le pouvoir ? Qui n’a pas entendu un jour commencer un propos par cette pathétique entrée en matière : « de mon temps… », naïvement prononcée par un vénérable ancien sous le regard mi amusé mi agacé de ses jeunes camarades ? Les générations plus jeunes, sans doute pas totalement insensibles aux états d’âme de leurs ainés et respectueuses de leur mémoire, semblent toutefois impatientes de s’affranchir de la chape de l’histoire, de préconiser un renouvellement des représentations sociales et l’adoption de modes opératoires résolument plus modernes. S’est-on interrogé sur ce qu’ils peuvent ressentir, sur leurs aspirations ? S’est-on demandé comment ils conçoivent leur rôle ? Les discours qui leur sont infligés ne leur paraissent-ils pas trop pontifiants ? L’insuffisante écoute qui est accordée à leurs interventions n’est-elle pas décourageante ? Limiter l’initiative et la responsabilité qui leur sont laissées ne nuit-il pas à leur motivation ? Lorsque certains d’entre eux décrochent, il convient d’être attentif et de chercher à savoir pourquoi. Alors, comment faire pour répondre à ces attentes tout en ménageant les susceptibilités des ainés? Trouver un juste milieu ? A quoi bon ? Le juste milieu est une abstraction commode qui permet de se maintenir dans un immobilisme prudent ? Aller de l’avant et secouer le cocotier? Faut y réfléchir, se dit-on en regardant la pointe de ses chaussures et se donner une contenance. Et d’ajouter pour se rassurer que tous les jeunes n’ont pas des idées novatrices et qu’il y en a même qui professent des idées ringardes. Et de se persuader qu’il pourrait se trouver que des anciens fassent preuve d’audace et d’imagination créatrice. Alors on opte pour la solution d’attente. La procrastination prend le pas sur le réalisme. Et pourtant on sait bien qu’au final c’est aux générations montantes qu’il appartient le plus de construire l’avenir. On sait aussi qu’à brider le développement des cellules naissantes c’est le corps tout entier qu’on condamne à la sclérose. Attention danger. Ne nous « burquons » pas la face ! Il faut se rendre à une évidence physiologique et statistique : les têtes chenues durent moins longtemps et se dévitalisent plus vite que les jeunes pousses. Et si on veut que CPS survive et essaime, il est urgent de préparer la relève en assurant la transmission. Alors n’est-il pas temps de bousculer le calendrier des changements souhaitables en passant progressivement la main, sans précipitation mais sans tergiversation ? TRIBUNE LIBRE Mars 2012 : le voyage en Tunisie par Josette Goyon et Francis Parienty Saluons ce pays ami, voisin, accueillant, ce peuple gentil, attentif à ses invités, vivant et … surprenant aussi. Espoir de la conservation et de la progression des acquits qui ont fait déjà de ce pays une réalité d’avant-garde dans les progrès et la modernité et l’initiateur d’une Révolution exemplaire, au sens le plus complet du terme. Qui sait si cette Révolution tunisienne ne prendra pas son rang au même titre que la Révolution française (qui a mis si longtemps à s’affirmer et à se consolider !) Inch’allah. Mais crainte aussi que des coups durs soient portés à la liberté conquise par les femmes, à l’éducation et à l’enseignement … que la corruption se réinstalle, que les forces dites de l’ordre militaire, sécuritaire ou religieux ne cherchent à détruire ces espoirs des Tunisiens. Voilà tout ce que nous avons voulu connaître de plus près. De tout cela nous avons pu entendre des opinions et des avis tout en restant plus à l’écoute qu’en tentant de donner des conseils ou des leçons (de quel droit, avec quelle légitimité ?). Aurions-nous fait valoir notre attitude vis-à-vis des refugiés tunisiens en France face à leur conduite vis-à-vis des réfugiés libyens ? Nous avons entendu maintes fois la tolérance et le respect de ce peuple vis-à-vis de sa minorité juive et la reconnaissance totale de la citoyenneté des juifs tunisiens : attitude et exemple aussi rares que courageux dans le monde arabo-musulman, comme hélas ! dans beaucoup de lieux dans le monde. Les Tunisiens constituent un peuple majeur qui a montré maturité, détermination, courage et compétences ; dans nos échanges nos interlocuteurs sont restés prudents et discrets. Ils nous ont témoigné leur reconnaissance de venir les aider dans la reprise de leur industrie nationale majeure : le tourisme. Nous n’avons entendu aucune récrimination contre la France et les Français et les réponses aux allusions aux civilisations comparées ont été apportées par quelques mots rappelant l’Histoire et quelques visites des créations de l’art dans ce pays si riche de passages. Enfin, nous terminerons en risquant cinq souhaits : 1) que les efforts sur l’éducation et l’enseignement soit poursuivis et multipliés 2) que soit préparée une véritable Union méditerranéenne franco-maghrébine 3) que la société tunisienne s’épanouisse dans un environnement démocratique et laïque (selon notre conception républicaine du terme) qui serait un facteur de consolidation de la démocratie 4) que la Révolution soutenue par les réseaux sociaux descende partout en province par des moyens plus accessibles à beaucoup plus de Tunisiens et Tunisiennes qu’Internet (… le téléphone arabe avait du bon …) 5) enfin, fer de lance du progrès et d’un avenir réussi, que les Tunisiennes conservent et améliorent leurs droits de citoyennes à part entière et … qu’on ne couvre pas d’un voile de si jolies femmes ! ON EN PARLE Un plasticien (Adel Abdessemed), un humoriste (Guy Bedos), un chorégraphe (Sidi-Larbi Cherkaoui), un chanteur (Ridan) et la patronne de TV5 Monde (Marie-Christine Saragosse), tel est le séduisant menu de cette rubrique, en ce joli mois de mai 2012. Adel Abdessemed fait un carton dans le milieu de l’art américain ! Une nouvelle exposition du peintre franco-algérien a débuté, le 16 février dernier à New-York et la galerie a déjà annoncé avoir vendu la plupart des œuvres du jeune artiste. Né en 1971 à Constantine, en Algérie, Adel Abdessemed a commencé ses études artistiques à l’École des Beaux-Arts d’Alger, jusqu’à l’assassinat de son directeur, notre ami Ahmed Asselah, par des islamistes, en 1994. Il quitte aussitôt Alger pour Lyon, où il est admis aux Beaux-Arts. Il passe ensuite deux ans à Paris et il obtient, en 2000, une bourse d’artiste qui lui permet de séjourner à New-York et d’exposer au centre d’art contemporain PS1. Il passe ensuite quelque temps à Berlin, avant de s’installer à Paris, où il vit et travaille aujourd’hui. L’artiste utilise la vidéo, la photographie, la sculpture et le dessin, pour évaluer les limites sociales, politiques et culturelles des sociétés contemporaines. Les œuvres d’Abdessemed portent à une réflexion sur la nature humaine, sur les excès et les errements du monde contemporain. L’une de ses œuvres récentes, « Practice Zero Tolerance » (2006), moulage en argile d’une voiture, dénonce la situation des quartiers difficiles en faisant directement référence aux voitures brûlées lors des émeutes de l’automne 2005. Adel Abdessemed est représenté à Paris par la galerie Kamel Mennour. Lettre d’information n°35 - 37 ON EN PARLE Guy Bedos, humoriste, comédien, écrivain : « Je suis Algérien » C’est un jeune homme de 78 ans. Il est né dans l’Algérie française, n’a jamais vécu la guerre d’indépendance et revendique tout haut son « algérianité ». Humoriste, éditorialiste, dramaturge, écrivain, comédien et humaniste, il s’appelle Guy Bedos. -On vous a rarement vu dans un film dont le décor était l’Algérie ? J’ai eu plusieurs projets de films en Algérie et rien ne s’est fait. D’abord un film personnel sur une fille violée à l’âge de 11 ans. Un film qui m’était cher. Tout était compliqué pour la fabrication de ce film. Actuellement, je travaille sur l’adaptation du roman de Roland Bacri, Le beau temps perdu (1978), une belle histoire, un journaliste qui revient dans ce pays qui l’a vu naître. Ce seraitun film qui ne serait pas défavorable à l’Algérie d’aujourd’hui, à son peuple et qui ne traînerait pas derrière lui le slogan « Algérie française ». Dans ce film, il y aurait une belle amitié entre ce journaliste et un chauffeur de taxi, qui pourrait être interprété par Mohamed Fellag. Mais je ne sais pas si ce film se fera. un kilo de tomates. J’étais tout seul ! C’était un défi, car je voulais prouver à mon entourage que ce n’était pas une fatalité de se faire assassiner par les Arabes si on allait dans leur quartier. J’avais besoin d’accomplir mon acte de bravoure, car je me promenais avec un sentiment de honte vis-à-vis de ceux de ma génération. Puis, je suis retourné en Algérie dans les années 1980 pour faire un film avec Mireille Dumas, un documentaire dans lequel je revenais dans ma région avec mon fils, à Annaba (Le passé retrouvé : Guy Bedos en Algérie, 1988). Je voulais montrer à mon enfant d’où je venais, un témoignage de ce que j’avais vécu. Les gens étaient contents de me voir et c’était réciproque. Quand je suis arrivé à Constantine, je me suis couché et j’ai embrassé la terre. Je suis profondément natif d’Algérie. Puis beaucoup plus tard, en 2005, j’ai écrit un livre qui s’appelait Mémoires d’outremère et dont on m’a rapporté tout le bien qu’en pensait Abdelaziz Bouteflika ! -Quand vous évoquez l’Algérie, vous n’en parlez pas avec nostalgie, comme peuvent le faire certains artistes... Sachez que les idées que j’ai actuellement, je les avais déjà à l’âge de 15 ans. J’ai eu de la chance, étant gosse, d’avoir rencontré une femme admirable, du côté de Kouba, qui m’a appris à écrire, à lire, à compter, et qui m’a aussi appris les droits de l’homme. J’avais 7 ans. Elle s’appelait Finouche. Puis, la première fois où j’ai dû résister à un gouvernement que je ne supportais pas, ce fut face au mari de ma mère, mon beau-père, raciste et antisémite, un ancien ouvrier devenu patron, et qui tenait une scierie. Je me souviens d’un de ses employés, se coupant malencontreusement deux doigts. Je vois ça, affolé, ne sachant plus où me mettre. Je vois aussi son contremaître et le patron, mon beau-père, le sermonner. Pas un seul mot de compassion ! Tout cela fut un grand service que m’ont rendu mes parents : ils m’ont aidé, malgré eux, à prendre position. Ma mère, par exemple, était la fille d’un type bien, proviseur du lycée où Camus avait fait une partie de ses études. J’entendais des phrases sortir de la bouche de ma mère et/ou de mon beau-père, qui furent fondatrices pour mon initiation personnelle. Je me souviens d’un affrontement entre Juifs et Arabes d’Algérie. Et ma mère de nous dire : « Qu’ils s’entretuent, cela fera toujours ça de moins. » Entendre ça était plus important pour moi que de lire Karl Marx ! Plus tard, quand je suis devenu comédien, je me suis servi de ce métier pour effectuer mon premier engagement : la lutte contre le racisme quel qu’il soit. Et c’est devenu obsessionnel chez moi ! -Et si, demain, vous deviez revenir ? Si demain je vais sur Alger, je crains qu’un envoyé du gouvernement vienne me chercher, qu’on me « récupère ». Je ne veux pas d’une photo officielle, j’en voudrais plutôt une, officieuse, avec le peuple. Sachez aussi que mon plus vieil ami d’enfance est un avocat algérien de Annaba et, parfois, je crains pour sa vie, compte tenu du fait qu’il n’aime pas l’Algérie d’aujourd’hui et qu’il le fait savoir. Très souvent, il vient me voir et me ramène des nouvelles du pays. Quand je me souviens de lui, je pense au fait qu’il était le seul Arabe de mon école. Et c’est avec lui que je me suis lié à vie. Je me revendique comme Algérien. Ma Légion d’honneur, c’est quand un chauffeur de taxi algérien m’a dit un jour : « Vous êtes comme moi, Maghrébin » et je l’ai remercié. Je ne suis pas dans la mélancolie d’une Algérie française, je suis beaucoup plus proche d’Albert Camus que d’Enrico Macias. Je prends le risque de déplaire en disant ça, mais je ne changerai rien d’un iota. J’ai toujours agi ainsi, et ce, depuis mon enfance. Je n’ai pas encore tué l’enfant qui est en moi, malgré mon âge avancé. Je suis fier de porter mon enfance algérienne, et si l’Algérie avait été différente de ce qu’elle est devenue, ce ne serait pas en Corse que j’aurais eu une maison, mais à Tipaza, près de mon ami Albert Camus. Mais l’histoire en a décidé autrement. Je suis un Méditerranéen inguérissable. -Depuis que vous êtes parti de votre pays natal, il y a eu des retours ? Pour la mort de mon père, je suis revenu en Algérie. Je devais avoir 20 et quelques années, c’était pendant la guerre. Je me souviens d’un acte d’héroïsme teinté d’humour, me baladant dans la Casbah, vêtu d’une petite chemise rose et cherchant à acheter Lettre d’information n°35 - 38 -Lorsque la guerre de libération éclate en 1954, vous vous trouvez déjà à Paris. Que se passe-t-il dans votre vie ? Comment vivez-vous cette période historiquement forte ? D’abord, quand je suis venu sur Paris, j’étais encore adolescent et je peux vous assurer que cela n’a pas été facile. On parle toujours du ciel bleu d’Algérie… Moi, je suis fâché avec celui de Paris. Il m’arrive encore, durant les hivers parisiens, de me retourner, chez moi, quand je prends mon petit-déjeuner, pour ne pas avoir à subir ce truc grisâtre. Quand la guerre éclate, je suis mobilisé. J’ai été incarcéré au Fort de Vincennes où j’ai effectué mes classes. A l’époque, j’étais déjà marié et père de famille. Et je fus finalement réformé pour maladie mentale. Je me souviens d’une conversation entre deux médecins, l’un voulant me jeter au gnouf (prison militaire), l’autre insistant sur le fait qu’il fallait me libérer car je pouvais contaminer mes camarades. J’étais comédien et je devenais une maladie. J’ai le soupçon de n’avoir pas vraiment triché, surtout quand je repense à l’un des adages de cet endroit, qui disait : « La discipline est la force principale des armées ». Je n’obéis à personne, ni à un homme politique ni même à un metteur en scène. Je veux être séduit. Je suis un réfractaire, même si je suis très vivable ! Je lutte contre tout esprit de hiérarchie. Tout cela me ramène à mon beau-père. Je lui dois beaucoup, même de m’avoir fait échapper à la véritable explosion qui s’est traduite par la guerre d’Algérie. J’étais très heureux d’avoir échappé à cette guerre, car je ne voulais pas me retrouver dans la position de tueur. Le fait de mourir n’était rien, comparé à celui d’enlever la vie. Ma mort ? Mektoub ! Je me suis construit finalement à l’inverse de ce à quoi j’avais assisté, de ce que j’avais subi. Longtemps, j’ai pensé à tous ces p’tit gars qui effectuaient leurs classes (leur service militaire) et qui sont partis en Algérie. Ils n’avaient aucun lien avec ce pays, ils devaient juste « défendre la France »... -Ce que vous dites renvoie à ce film de Jacques Rozier, Adieu Philippine, qui mettait en scène un futur appelé avant son ON EN PARLE départ pour Alger... Exactement ! Tous ces gens arrivaient sur Alger, le port était beau et puis ensuite, ce fut l’enfer… des deux côtés. Cette guerre aura été une véritable saloperie ! A Paris, la vie n’était pas si simple, compte tenu que j’avais été réfractaire à cette guerre. On m’en a beaucoup voulu à l’époque. -Aujourd’hui, l’Algérie fête le cinquantième anniversaire de son indépendance. Vous avez toujours suivi ce qui s’est déroulé depuis 1962 ? Toujours ! Même pendant les années 1990. Je me souviens d’amis algériens exilés qui ne voulaient plus revenir en Algérie. J’ai suivi tout ça. Puis, quand les différentes révolutions sont arrivées, les fameux « printemps arabes », j’ai tout de suite songé à l’Algérie et à ce qu’elle pouvait faire. Après en avoir discuté avec mon entourage, car il est primordial pour moi de m’informer, j’en ai déduit que 1988 était encore ancré dans les mémoires. Et surtout, il m’était difficile d’identifier contre qui les Algériens devaient se révolter. Contre qui ? En Tunisie il y avait Ben Ali, en Libye : Kadhafi, en Egypte : Moubarak… En Algérie, j’ai l’impression que c’est encore confus ! Je ne l’invente pas, des amis algériens me le disent ! En somme, je reste en deuil de mon pays natal ! Samir Ardjoum El-Watan, Alger (06/04/2012) Sidi-Larbi Cherkaoui Après avoir été consacré à Moscou, meilleur chorégraphe de l’année ex aequo avec le bruxellois Damien Jalet, Sidi Larbi Cherkaoui, chorégraphe marocain, a été récompensé du titre de «Jeune artiste pour le dialogue interculturel entre les mondes arabe et occidental» par l’Unesco. Il a reçu son prix le 13 avril 2011 à Paris en même temps qu’une vingtaine d’autres artistes du monde pour «leur promotion du dialogue social». Le danseur belgo-marocain révélé dans les années 2000, a fait ses débuts à l’école de danse contemporaine de Bruxelles à l’âge de 16 ans. En 1995, il reçoit le premier prix pour le meilleur solo de danse belge à Gand. Depuis, de grandes compagnies et théâtres européens s’arrachent ses chorégraphies qui mêlent influences arabes et occidentales. En 2010, Sidi Larbi Cherkaoui, 35 ans, couronne sa brillante carrière avec la création de sa propre compagnie «Eastman». Cette année, pour célébrer le 30e anniversaire de la Journée internationale de la danse, il sera l’auteur du message international, traditionnellement rédigé et délivré par une personnalité reconnue du monde de la danse. Les objectifs de la Journée internationale de la danse et du message qui l’accompagne sont de « réunir le monde de la danse, de rendre hommage à la danse, de célébrer son universalité et, au-delà de toutes les barrières politiques, culturelles et ethniques, de rassembler dans l’amitié et la paix autour de la danse, langage universel. » Outre son message, qui sera spécialement chorégraphié pour l’occasion, Sidi Larbi Cherkaoui dansera aux côtés d’artistes internationaux des pièces de son répertoire : - «Origine» - «Sin», extrait de «Babel» chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, - «Ted Talk Belgium», extrait de «Babel» - «Rein», extrait de «Tezuka» Lettre d’information n°35 - 39 ON EN PARLE Ridan, le chanteur et la révolution ! Originaires d’Algérie, les parents de Ridan arrivent en France au début des années 70. Le père monte des entreprises d’informatique, sa femme élève ses trois enfants dont Ridan (1), né en 1975 en Seine-etMarne. Venu à la musique par Prince, le jeune chanteur tâte d’abord de la production de projets hiphop ambitieux, participant au disque « 30 rappeurs contre la censure ». Puis la chanson à texte prend le relais. Il se décide à poser des mots sur sa musique, s’impose comme un conteur en béton, distille un charme noir sur la grisaille des vies périphériques. Ridan touche parce qu’il parle de sa vie, traduisant un vécu à fleur de pavé. Brut et percutant, son premier album « Le rêve ou la vie » est servi dans un écrin de velours. Secondé par Alain Félix, l’opus nécessite quatre années de labeur et d’introspection. Dix chansons voient le jour : du travail fait main, contrebasse, violon, piano, guitare à la Georges Brassens mêlés aux machines. Il y a un sentiment d’urgence et de colère rentrée à l’écoute de cet opus qui se situe à la frontière de la révolte et du conseil du grand frère aux jeunes générations. Ridan chante la vie urbaine, le manque de perspectives, l’amour, la liberté. Il laisse parler son spleen sur une trame mélancolique faite d’atmosphères folk « Pauvre con », reggae « Laisse béton » ou blues « Flic’n’blues ». Ni rap, ni rock agressif. La subversion est dans le propos. Son folk acoustique se pare de violons tziganes pour retracer son parcours (« Le rêve ») ou se fait bucolique lorsqu’il veut se mettre au vert (« L’agriculteur »). « L’un est l’autre » est l’album le plus lumineux de Ridan. Alain Félix, le collaborateur de toujours, co-signe encore quatre chansons et Jérôme Paret, le guitariste de scène, révèle chez le chanteur des inflexions inattendues vers la pop anglo-saxonne. Dix nouveaux petits bijoux aux mécaniques impeccables qui font de Ridan un véritable orfèvre de la chanson française. Son quatrième album, « Madame La République », est sorti le 10 avril 2012. S’inspirant délibérément de la Révolution française, le jeune chanteur (il aura 37 ans en juin prochain) proclame une nouvelle fois sa révolte devant le creusement des inégalités en France, mais aussi son engagement « pour que ça change dans son pays : la France ! ». Sources : TV5-Monde + France-info (1) De son vrai nom Nadir Kouidri, il forgera son nom d’artiste : Ridan, en écrivant simplement de droite à gauche son prénom d’état-civil (Nadir). Marie-Christine Saragosse à la conquête du Nouveau-Monde Fille d’enseignants, née à Skikda (Algérie) en 1960, Marie-Christine Saragosse a fait de brillantes études qui l’ont menée de l’Ecole des hautes études en sciences sociales à l’Institut d’études politiques puis à l’Ecole nationale d’administration. Elle a occupé, de 1987 à 1991, diverses fonctions administratives touchant à l’information et à la communication, avant de rejoindre le cabinet de la ministre de la culture Catherine Tasca en 1991-1993. Elle a intégré TV5 Monde en 1997 et elle en est directrice générale depuis 2008. La « chaîne de télévision francophone et mondiale » fait aujourd’hui partie de l’AEF (l’Audiovisuel extérieur de la France) qui réunit RFI, France 24 et TV5 Monde. Financée à hauteur de 2/3 de son budget par FranceTélévision, l’INA et Arte, TV5 Monde diffuse dans 200 pays (220 millions de foyers) des programmes en français produits par les chaînes actionnaires et sous-titrés en treize langues. Elle est déjà la 1ère chaine en « langue étrangère » (non-anglophone et non-hispanophone) aux Etats-Unis. Et Marie-Christine Saragosse vient de lancer Outre-Atlantique la nouvelle chaîne francophone « TiVi5 Monde » destinée aux enfants et aux adolescents. Elle a également obtenu de diffuser en français, sur TV5 Monde, le magazine « 21ème siècle », dont les éditions mensuelles, coproduites avec la télévision des Nations-Unies, sont sous-titrées en treize langues et diffusées sur la Toile (le magazine n’était jusqu’ici diffusé qu’en langue anglaise). Le double objectif de TV5 Monde : la francophonie et le multilinguisme, connaît ainsi deux nouvelles avancées très significatives. Lettre d’information n°35 - 40 VIE DE L’ASSOCIATION Coup de soleil L’association nationale Tableau des instances statutaires de Coup de soleil 2012-2013 Conseil national d’administration élu par l’assemblée générale de l’association le samedi 10 mars 2012 27 membres titulaires (5 de droit et 22 élus) - cinq membres de droit (les présidents des sections territoriales) : - 1. Aquitaine : Djoudi SIDANE / - 2. Languedoc : Michèle RODARY / - 3. Midi-Pyrénées : Sofia LACHKAR / - 4. Pyrénées-Orientales : Brahim KARIM / - 5. Rhône-Alpes : Michel WILSON - vingt-deux membres élus par l’A.G. : - 1. Charles ALEIXANDRE / - 2. Hafida BABOUR / - 3. Paul BALTA / - 4. Sadia BARÈCHE-MESSAOUI / - 5. Claude BATAILLON / - 6. Tewfic BENKRITLY / - 7. Imed BIRI / - 8. Feïla BOUCHERIT / - 9. Jalel BOUZIAR / - 10. Mohamed DAOUD / - 11. Bernard DELAITRE / - 12. Assia DJABELKHIR / - 13. Claude ESTIER / 14. Nour KHALFAT / - 15. Marie-Isabelle MERLE DES ISLES /- 16. Georges MORIN / - 17. Jamila OUMAHI / - 18. Jacqueline OUMER / - 19. Jean-Christophe PARIZOT / - 20. Hafid TABET / - 21. Roger TAVERNIER / - 22. Nadia ZOUALA Bureau national élu par le conseil d’administration le samedi 24 mars 2012 10 membres titulaires (+ 2 suppléantes) - dix membres titulaires : - président : Georges MORIN / - vice-présidente : Hafida BABOUR / - secrétaire : Nadia ZOUALA / - secrétaire-adjoint : Roger TAVERNIER / - trésorier : Jean-Christophe PARIZOT / - trésorier-adjoint : Nour KHALFAT / - 4 membres : Sadia BARECHE, Tewfic BENKRITLY, Mohamed DAOUD et Bernard DELAITRE - deux suppléantes : - Assia DJABELKHIR et Jacqueline OUMER Lettre d’information n°35 - 41 VIE DE L’ASSOCIATION L’association nationale compte-rendu national d’activités depuis le 17 décembre 2011 (date de publication de la Lettre n°34) N.B Les activités menées dans nos sections régionales sont notées en italiques - le 17/12/11 - Publication de la Lettre d’information n° 34. - le 17/12/11 - à Paris - Plusieurs responsables de Coup de soleil assistent au colloque organisé à l’Assemblée nationale par l’association France-Algérie (que préside Jean-Pierre Chevènement), consacré à « L’Algérie et la France au 21ème siècle ». - Languedoc + Midi-Pyrénées + Pyrénées-Orientales - les 20 et 21/12/11 - à Tunis - Deuxième session des ateliers d’écriture « Fenêtres sur mer », dans les locaux du Club Unesco Alesco Bardo, partenaire du projet. L’abécédaire reprenant les textes de tous les participants et auteurs associés au projet est en ligne sur le site de la section. - le 22/12/11 - Rencontre (Yvette Langrand et Georges Morin) avec Michel Levallois pour évoquer une série de projets autour du prochain bicentenaire de la naissance (31 décembre 1812) d’Ismayl Urbain, promoteur de la politique du royaume arabe, esquissée en Algérie par Napoléon III. - le 09/01/12 - à Paris - Plusieurs responsables de Coup de soleil assistent au concert du groupe musical « El Gusto » qui fait revivre, grâce à la persévérance de la cinéaste Safinez Bousbia, le légendaire chaâbi algérois et ses musiciens arabes et juifs de la Casbah. - Rhône-Alpes - le 18/01/12 - à Verrières-en-Forez (Loire) Atelier d’écriture avec les lycéens du Haut-Forez, animé par Mabrouck Rachedi. - le 01/02/12 - à Paris - Réunion du jury du prix Beur-FM Méditerranée (dont Coup de soleil est membre) qui couronne le livre de Kaoutar Harchi : L’ampleur du saccage (éd. ActesSud). Le prix sera remis lors du Maghreb des livres. - le 10/02/12 - A l’Hôtel de ville de Paris, inauguration du 18ème Maghreb des livres, avec le concours de TV5-Monde : projection de documentaires réalisés par de jeunes cinéastes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, suivie d’un buffet convivial. - les 11 et 12/02/12 - A l’Hôtel de ville de Paris, le 18ème Maghreb des livres met à l’honneur les lettres marocaines. Le Maroc est donc très présent mais beaucoup des livres parus en 2011 concernent aussi l’Algérie (octobre 1961 et début du cinquantenaire de l’indépendance), les révolutions arabes et les débats très ambigus sur « l’identité nationale ». Ce sont donc 156 livres dont les auteurs sont invités (contre 136 l’an passé) pour dédicaces, cafés-littéraires, entretiens et lectures. Parmi les 172 auteurs et intervenants, 45 (soit plus de 25%) résident hors de France : 18 en Algérie, 18 au Maroc, 5 en Tunisie et 4 en Europe. L’espace vidéo a été supprimé pour augmenter les surfaces dévolues aux revues, à l’espace jeunesse (animé par l’IMA) et au café-maure. Le froid sibérien qui affecte l’Ile-deFrance a fait baisser la fréquentation de 6.000 à 5.000 visiteurs mais les libraires notent, paradoxalement, une vente record de livres, tandis que les tables-rondes, rencontres et cafés-littéraires attirent un public particulièrement nombreux et attentif. - - Midi-Pyrénées - le 20/01/12 - à Toulouse (Haute-Garonne) Projection du film « Sur le chemin de l’école », sur la réforme des classes de maternelle en Algérie, suivie d’un débat avec Danièle Dupin, co-auteure du film et inspectrice (en retraite) de l’éducation nationale française - le 10/01/12 - à Paris - Une trentaine de membres de Coup de soleil d’Ile-de-France saluent l’arrivée de l’An nouveau autour d’un buffet dînatoire. - le 23/01/12 - à Paris - Près de 120 membres et amis de Coup de soleil assistent à la projection du film El Gusto, de Safinez Bousbia, suivie d’un débat particulièrement riche et émouvant avec la réalisatrice - Rhône-Alpes - le 27/01/12 - à Gières (Isère). En partenariat avec Coup de soleil, l’association Gières-Palestine et la ville de Gières organisent une « soirée Palestine », animée par Georges Morin, autour du film « Ramallah road » de Federico Campanale et du livre « A l’ombre du mur. Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation », de Stéphanie Latte-Abdallah et Cédric Parizot (éd. Actes-Sud). Lettre d’information n°35 - 42 Languedoc - le 12/02/12 - à Montpellier - Projection du film « El Gusto », de Safinez Bousbia, au cinéma Nestor-Burma. VIE DE L’ASSOCIATION - Midi-Pyrénées - le 25/02/12 - à Samatan (Gers) - Projection du film « El-Gusto », de Safinez Bousbia, suivie d’un débat sur le thème « Colonisation et libération de l’Algérie : quel impact sur la société d’aujourd’hui ? », avec l’association 4ACG. - Rhône-Alpes - le 28/02/12 - à Bron (Rhône) - Projection du film « El-Gusto », de Safinez Bousbia, suivie d’un concert du groupe chaâbi Nouiba - le 01/03/12 - à Paris - Réunion du bureau national. - Rhône-Alpes - le 6/03/12 - à Grenoble (Isère) - Dans le cadre de l’exposition « Mohammed Dib : les lieux de l’écriture », conférence sur l’œuvre de Mohammed Dib, par Charles Bonn, professeur émérite de l’Université Lyon 3. - le 10/03/12 - à Paris - Assemblée générale annuelle de l’association nationale. Elle procède, entre autres, à l’élection du Conseil national d’administration. - Languedoc - les 10 et 11/03/12 - à Nîmes (Gard) - Colloque franco-algérien : La fédération de France du FLN 1954-1962. Avec la participation de Linda Amiri, Marc André, Emmanuel Blanchard, Mostefa Boudina, Bernard Deschamps, Béatrice Dubell, Ali Haroun, Gilbert Meynier et Sylvie Thénault. - le 13/03/12 - à Paris - Sadia Barèche et Georges Morin rencontrent le directeur du Festival du film « Panorama des cinémas du Maghreb », Kamal El-Mahouti, pour renforcer le partenariat entre les deux structures. - Rhône-Alpes - les 17 et 18/03/12 à Evian (Haute-Savoie) Georges Morin, Michel Wilson et de nombreux adhérents et amis de Coup de soleil participent, à l’invitation des organisateurs, au colloque consacré aux Accords d’Evian, signés il y a 50 ans, le 15 mars1962, dans cette station thermale savoyarde, entre les délégations algérienne et française. Ces accords mettaient fin à la guerre d’Algérie et organisaient le processus devant mener à l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962. - le 19/03/12 - à Paris - Coup de soleil est partenaire du concert donné, à la salle Gaveau, par l’Orchestre symphonique Algérie-France, dirigé par Amine Kouider, avec une nouba arabo-andalouse, suivie d’extraits des œuvres de Georges Bizet (Carmen) et de Camille Saint-Saëns (Suite algérienne). C’est la première prestation de cet orchestre, composé de musiciens algériens et français et qui doit se produire, en Algérie et en France, tout au long de cette année 2012 consacrée au cinquantenaire de l’indépendance algérienne. - Rhône-Alpes - le 19/03/12 - à Belley (Ain) - Projection du film « Octobre à Paris » de Jacques Panijel, suivie d’un débat. - le 22/03/12 - à Paris - Réunion du Conseil d’administration de la CNHI (Cité nationale de l’histoire de l’immigration), au sein duquel siège désormais, ès-qualité, le président de Coup de soleil. - le 24/03/12 - à Paris - Réunion du nouveau Conseil national d’administration de Coup de soleil, élu par l’Assemblée générale du 10 mars et qui procède, notamment à l’élection du Bureau national pour 2012-2013. - Languedoc - le 30/03/12 - à Montpellier (Hérault) - « Artisans de paix pendant la guerre d’Algérie ». Témoignages sur les actions de femmes et d’hommes solidaires du peuple algérien. Avec la participation de Marguerite Carbonare, sur l’action de son mari Jean Carbonare créateur des chantiers populaires de reboisement dans le Constantinois de 1962 à 1975 / - Bachir Dahak, sur l’action de Roby Bois dans les Aurès / - Nelly Forget sur « Le service des Centres sociaux en Algérie, leur création par Germaine Tillion : les options pédagogiques et méthodologiques » / - Jean-Philippe Ould-Aoudia, président de l’association « Les amis de Max Marchand, Mouloud Ferraoun et leurs compagnons » sur « Les Centres sociaux éducatifs et la guerre d’Algérie et leur fin tragique » - Rhône-Alpes - les 30 et 31/03/12 - à Lyon (Rhône) Participation au colloque : « L’indépendance de l’Algérie, 50 ans après... », avec les partenaires du cycle « France-Algérie : les chemins de la rencontre » - le 31/03/12 - à Paris - Projection, en partenariat avec Coup de soleil, du dernier film d’Alexandre Arcady : « Ce que le jour doit à la nuit », adapté du roman éponyme de Yasmina Khadra. - le 02/04/12 - à Constantine (Algérie) - Georges Morin et le comédien Smaïn se rendent ensemble dans leur ville natale, à l’invitation de l’Institut français (ex-Centre culturel français) pour une conférence « à deux voix » dans l’après midi et du Festival du conte et des arts du récit pour une lecturespectacle de Smaïn, en soirée, au Théâtre national de région. - le 10/04/12/ - Réunion du nouveau Bureau national de Coup de soleil, élu le 24 mars par le Conseil national d’administration. - Rhône-Alpes - le 24/04/12 - à Saint-Priest (Rhône) - Projection du film « El-Gusto », de Safinez Bousbia, suivie d’un débat. - Rhône-Alpes - le 26/04/12 - à Villeurbanne (Rhône) Participation à la conférence-débat, organisée par le Maison des passages, sur « Les éditions militantes pendant la guerre d’indépendance algérienne », avec Nils Andersson (Editions de la Cité), Anne Simonin et Julien Hage (historiens). - le 03/05/12 - à Paris - Rencontre littéraire organisée à la librairie Le Divan et animée par Georges Morin, avec Anne Châtel-Demenge (« Comment j’ai tué le Consul », l’Aube) et Constantin Melnik (« Espionnage à la française, de la guerre froide à l’Algérie », Ellypses). De Charles X en 1830 à Charles de Gaulle en 1958-1962, deux moments clés des relations tumultueuses entre l’Algérie et la France. - le 05/05/12 - à Paris - Dans le cadre du partenariat entre le Panorama des cinémas du Maghreb et Coup de soleil, Sadia Barèche et Georges Morin accueillent Mehdi Charef pour un premier débat sur « Cinéma et littérature ». - le 10/05/12 - Publication de la Lettre d’information nº35 Lettre d’information n°35 - 43 Lettre d’information n°35 - 44