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Sébastien Rongier La toupie du cordonnier « Récemment, lors, je crois de la présentation de la dix-septième Kinopravda, un quelconque cinéaste a déclaré : "Quelle horreur ! Ce sont des cordonniers et non des cinéastes" . Le constructiviste Alexeï Gan, qui ne se trouvait pas loin a répliqué pertinemment : " Donnez-nous davantages de cordonniers de ce genre et tout ira bien " […] Alignez-vous sur les kinoks, premiers ciné-cordonniers russes. Nous, cordonniers du cinématographe, nous disons à vous, cireurs de bottes : nous ne vous reconnaissons aucune ancienneté dans la fabrication des ciné-œuvres. » Dziga Vertov, Articles, journaux, projets, p. 55. Introduction La classe de terminale littéraire option Cinéma Audio Visuel (CAV) obligatoire prépare les élèves depuis la Seconde le plus souvent à la réalisation d’un projet filmique (de l’écriture au montage en passant par la réalisation et toutes les étapes intermédiaires inhérentes à ces projets). Outre une préparation aux épreuves écrites du baccalauréat de CAV qui portent sur les différentes formes d’écriture professionnelles (note d’intention, scénario, découpage technique, plan au sol, story board), les élèves présentent à l’oral leur propre réalisation ainsi que l’analyse d’un extrait des trois films au programme. En 2009 est arrivé pour trois années au programme de terminale CAV obligatoire L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. Avant de proposer un ensemble d’analyses (et de pistes d’analyses) autour de ce film, le préalable essentiel est de voir ce film… et de revoir ce film. Car dans ces questions cinématographiques (comme pour la littérature), voir, c’est revoir. La 1 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier meilleure condition de diffusion du film est de le voir en salle. C’est quasiment un préalable vertovien (cf. le début du film). Voir ce film, c’est accepter une expérience cinématographique qui ne cadre pas avec les habitudes dans lesquelles notre regard s’est endormi. La question est ensuite de savoir dans quelle version le film sera diffusée. Outre des variations de montage, l’enjeu est celui de la bande sonore. La version originale de 1929 est sans bande son. La version DVD de l’édition L’Eden cinéma propose une bande sonore, celle initialement écrite par Vertov. Comme voir, c’est revoir, il s’agirait de proposer aux élèves les deux expériences, la première sur grand écran diffuserait la version originale sans bande sonore, la seconde proposerait cette version sonore comme une autre expérience permettant à la fois de discuter les deux formes, et de faire saillir la dimension musicale de la construction des images de Vertov. Étape 1 : Découvrir Vertov, révolutionnaire et avant-gardiste Séance 1 : Un contexte historique et un parcours de cinéaste Objectif : Rappeler les grandes dates de la Révolution soviétique et les éléments biographiques de Vertov afin de situer historiquement le film. Travail préparatoire : Recherches historiques simples appuyées sur les connaissances et le programme d’histoire. Recherche préalable à la séance. – Qui sont Lénine, Staline et Trotski ? – Qu’est-ce que la révolution bolchévique ? Quand a-t-elle lieu en Russie ? – Qu’est-ce que la NEP ? – À quelle date sort L’Homme à la caméra ? Quel est alors le contexte historique russe ? – Qu’est-ce que le « réalisme socialiste » ? Éléments de réponse : Je ne détaillerai pas ici les éléments mais il importe de rappeler le contexte de la Première Guerre mondiale, le retour de Lénine, la révolution d’Octobre 1917, le 2 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier « communisme de guerre » (1917-1921), la NEP (1921-1929) qui accompagne la naissance officielle de l’URSS (1922), la mort de Lénine en 1924 et la guerre de succession entre Trotski et Staline jusqu’à la victoire de ce dernier. Rappeler également la place de l’art et du cinéma pour Lénine et pour la Révolution ainsi que le rôle déterminant d’Anatolij Vasilievic Lunacarskij (ou Lounatcharski) (18751933). Signaler le coup d’arrêt définitif de cette relative liberté esthétique au moment de la mise en place de la ligne esthétique stalinienne avec le « réalisme socialiste ». L’Homme à la caméra apparaît comme l’un des derniers gestes artistiques cette liberté esthétique révolutionnaire. Sorti en 1929, le film marque la fin d’une époque, l’autre symbole de ce verrouillage esthétique et politique pouvant être le suicide de Maïakovki en 1930. Quelques brefs éléments biographiques autour de Vertov : Naissance en 1896 de Denis Arkadiévitch Kaufman, futur Vertov, fils ainé d’une fratrie de trois frères : Mikhaïl et Boris seront les opérateurs de Vertov et de Vigo. Après des études de médecine et de musicologie, Vertov se tourne vers le cinéma dès 1918 et participe aux activités de propagande (Kino Komitet, agit-train, participation aux journaux cinématographiques : les Kinonedelia (Ciné-Semaine) et les Kinopravda (Ciné-vérité) qu’il lance avec le groupe Kinok). Au milieu de l’effervescence révolutionnaire, il prend un nouveau nom : Dziga signifiant « toupie » et Vertov, « qui tourne, virevolte ». Vertov invente son style dans ses tournages et ses expérimentations cinématographiques. Pour lui, il faut être sur les lieux des évènements, saisir le réel et créer par les formes du cinéma les conditions d’un nouveau regard, inventer de nouveaux points de vue et donc de nouvelles manières de filmer. La première cristallisation de cette pensée du cinéma aboutit notamment au film de 1924, Ciné-Œil, la vie à l’improviste. De nombreux autres films suivront cette voie 3 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier esthétique et cet engagement politique, parmi eux, La Sixième Partie du monde (1925), En avant, soviet ! (1926), La Symphonie de Donbass (Enthousiasme) (1931), Trois chants sur Lénine (1934). Alors que l’Union soviétique adopte un tournant radical en 1929-1930, son cinéma est taxé de formalisme. On entre alors dans une période artistique dominée par l’esthétique du « réalisme socialiste », sous l’impulsion de Jdanov lors du premier congrès des écrivains d’Union soviétique de 1934. À partir du tournant stalinien et jdanovien, la voix de Vertov est petit à petit étouffée par le régime et le système. Il tourne encore quelques films avant d’être luimême rattrapé par un procès stalinien au cours du duquel il est accusé en 1947 de « cosmopolitisme ». Il meurt le 12 février 1954, un an après Staline. Prolongement : Découverte de l’époque par quelques courts extraits de films : Vertov, Kinopravda (Ciné-Vérité), 1922-1925 ; Kinoglaz (Ciné-Œil, la vie à l’improviste), 1924 ; Trois Chants sur Lénine, 1934. Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine, 1925 ; Octobre, 1927. Séance 2 : Un cinéma révolutionnaire Objectif : Contextualiser la démarcher propre de Vertov et donner quelques éléments de réponse à partir du début du film. Travail préparatoire : Effectuer quelques recherches biographiques thématiques autour de Koulechov, Poudovkine, Eisenstein et Griffith. 4 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 et Sébastien Rongier Éléments de réponse : « Le nom de Révolution, en tant qu’il est synonyme de lui-même dans les noms de Révolution française et Révolution russe, ne disait qu’une seule chose : qu’il est possible que se conjoignent les gestes de la rébellion et de l’activité de la pensée, à condition seulement que rébellion et pensée soient poussées à leur point extrême. » Jean-Claude Milner, Constat, Lagrasse, Verdier, 1992, p. 11. La pointe extrême de ce geste révolutionnaire et esthétique se trouve clairement dans L’Homme à la caméra de Vertov. Le projet du réalisateur est affirmé avec force dès le début du film avant même les premières images tournées. La série de cartels qui ouvrent le film pose ce geste cinématographique, cette posture esthétique et révolutionnaire. Sous- titré « Extrait du journal de bord d’un opérateur de cinématographe », le film muet de Vertov, film en noir et blanc de 1929, donne immédiatement une prise de position forte, radicale et inédite : on peut y lire comme une adresse directe au spectateur les cartels suivants : « Le film que vous allez voir est un essai de diffusion cinématographique de scènes visuelles. Sans recours aux intertitres (le film n’a pas d’intertitres). Sans recours à un scénario (le film n’a pas de scénario). Sans recours au théâtre (le film n’a pas de décor, pas d’acteurs, etc.). Cette œuvre expérimentale a pour but de créer un langage cinématographique absolu et universel complètement libéré du langage théâtral littéraire. » L’énoncé qui fonctionne comme un manifeste, inscrit d’ores et déjà le film sur un horizon avant-gardiste. (cf. séance 3 approfondissant cette question). Vertov s’inscrit dans cette veine extrême de l’expérimentation artistique de la modernité qui explose au tournant des années 1910. Ce que Vertov refuse, ce sont les schémas sur lesquels le cinéma s’est bâti et imposé, en l’occurrence le modèle hollywoodien qui, déjà, domine l’imaginaire 5 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier cinématographique international. Ce que le cinéma russe affronte c’est un débat politique et esthétique avec le cinéma de son temps. Le cinéma est une question politique qu’il ne s’agit pas de confondre, ou de réduire à des questions de propagande. La nature politique du cinéma ne se réduit pas à une problématique de propagande (il ne s’agit pas non plus de la nier ou de la minimiser : voir les travaux de Marc Ferro et Christian Delage). Dans les années 1910-1920, les cinéastes sont (souvent) des théoriciens. Alors que naît l’URSS, les cinéastes russes sont aussi des révolutionnaires, et ce, sur deux niveaux d’analyse. Ils appartiennent au courant révolutionnaire marxiste et pensent que les mécanismes économiques capitalistes produisent des formes idéologiques qui cherchent à aliéner plus encore ceux qui sont exploités. La lutte politique et armée est également une lutte idéologique et esthétique : la Révolution doit être aussi une éducation qui fasse prendre conscience de la réalité de l’aliénation et de ses conditions, ainsi que de l’exploitation qui détournent du réel et de la lutte. Par ailleurs, le cinéma doit lui-même être révolutionnaire dans sa pratique. Le cinéma pense sa forme autant qu’il l’expérimente. C’est pourquoi les cinéastes russes de cette période (Koulechov, Poudovkine, Eisenstein ou Vertov) produisent une série d’analyses critiques des formes cinématographiques dominantes et proposent des théorisations du cinéma. Pour avancer cette relation dense entre forme et idéologie, Eisenstein propose une critique de la forme dominante en s’appuyant sur le cinéma de Griffith : critique de l’individu, du star system, dénonciation du récit bourgeois et du travail en studio, et refus eisensteinien du montage par corrélation1. La position de Vertov est encore plus radicale, plus extrême pour faire écho au propos de Milner. En effet, Eisenstein raconte encore des histoires, à la différence de Vertov. C’est d’ailleurs sur cet aspect que les deux hommes se brouilleront. Vertov refuse radicalement le cinéma artistique, et l’idée qu’il puisse être un objet de distraction, et de consommation, c’est-à-dire d’être réduit à un « opium du peuple » (la vocation en quelque sorte de l’entertainment). Il s’agit donc pour lui de se déprendre, de se défaire des habitudes et des héritages pour inventer des formes 1 Voir le résumé de Jean-Jacques Marimbert dans L’Homme à la caméra, Paris, Vrin, 2009. 6 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier inédites à partir du réel. Le cinéma soviétique doit filmer la réalité, l’existant, doit enregistrer le monde effectif en se débarrassant de tout scénario, de toute forme d’écriture ou de référence qui brouillerait la nature machinique de l’image cinématographique. Un des enjeux affiché et affirmé par Vertov est de créer un cinéma international, un langage international qui n’aurait besoin, pour être saisi par tous les regards, que de sa propre forme. De plus, cette œuvre expérimentale à vocation universelle avance en pensant incessamment ses propres conditions de possibilité, et donc, par là-même, éduque le regard du spectateur aux conditions de formation de l’image et du regard. Il refuse donc de maintenir le regard du spectateur dans l’illusion fictionnelle. Ce à quoi s’attache Vertov, c’est une véritable mise à nu de l’illusion fictionnelle par la mécanique cinématographique, même. C’est par ce biais qu’il neutralise les effets d’identification et de croyance qui participent de la doxa cinématographique. Vertov propose une conscience qui vient subvertir les habitudes du regard, et engendrer une nouvelle expérience. La caméra permet d’atteindre et de pénétrer en profondeur le monde visible, et donc de redéfinir le monde sensible. Prolongement : Extrait d’un entretien de Vertov au sujet de L’Homme à la caméra distribué aux élèves : article posthume publié en 1958 dans la revue Iskousstvo Kino n° 6 dans Dziga Vertov, Articles, journaux, projets, UGE - 10/18 - Cahiers du cinéma, 1972, pages 207209. Séance 3 : Une action cubo-futuriste Objectif : Articuler L’Homme à la caméra au contexte artistique de l’époque et montrer le lien entre une pensée avant-gardiste et une révolution politique. Travail préparatoire : Recherches rapides sur Maïakovski, Marinetti. 7 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Éléments de réponse : Commencer ici par rappeler les enjeux historiques et esthétiques de la modernité et de la théorie des avant-gardes : nouveau rapport au temps et à l’espace, nouvelles formes d’expression artistique basées sur la radicalité, l’inédit, le choc et le refus souvent très prononcé des valeurs et des méthodes artistiques traditionnelles (savoirfaire, métier, etc.), stratégies critiques pouvant prendre la forme de manifestes, de théorisation et d’actions collectives (expositions, soirées, etc.) et l’ouverture internationale et internationaliste des idées et expériences esthétiques avantgardistes ; évoquer également le pivot esthétique que représente l’année 1913 comme pivot des différentes expériences des avant-gardes historiques (collage cubistes, premiers ready-made, émergence de l’abstraction, développement du futurisme, exposition de l’Armory Show, etc.). Pour comprendre le « cubo-futurisme » russe, il faut rappeler les prémices de l’aventure futuriste (voyage à Paris de jeunes peintres italiens sous l’impulsion de Marinetti, le Manifeste du Futurisme publié le 20 février 1909 dans Le Figaro, refus radical du passé et goût pour les formes de la modernité : machine, ville, architecture, vitesse, bruits et sons, etc., et idée d’une « sensation dynamique » du monde à explorer). Le poète Maïakovski apporte cette avant-garde en Russie, leurs idées, leurs formes : vitesse, vie moderne, radicalité des changements, écriture de manifestes. Elle se situe clairement du côté de la révolution car c’est un processus de création qui transforme la vie2. Outre Maïakovski, admiré par Vertov, on retrouve dans ce courant général le suprématisme de Malevitch et le constructivisme de Tatline, El Lissitzky ou Rodtchenko lequel travaille avec Vertov sur les intertitres de certains de ses films et sur ses affiches. Le cinéma de Vertov est révolutionnaire et avant-gardiste : une pensée inédite du documentaire, une pensée visuelle et non narrative du cinéma reposant sur l’idée d’un langage universel créée par l’œil-caméra ; théories élaborées avec le groupe des Kinoks (1919), la publication de manifestes (Nous en 1922, Kinoks-Révolution en 1923, 2 Cf. la onzième des Thèses sur Feuerbach de Marx (1848) : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. » 8 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Manifeste du ciné-œil), faisant suite à son activisme révolutionnaire (agit-prop, participation aux trains de la révolution). Deux termes peuvent articuler L’Homme à la caméra à cette pensée avant-gardiste : A. la ville B. le mouvement (Je ne poserai ici que quelques pistes de réflexion.) A. La ville : espace esthétique et politique de l’expérience moderne (cf. Baudelaire, Benjamin, Apollinaire, Marinetti, ou encore Simmel). Rappeler la vogue cinématographique de la symphonie urbaine : New York 1911 (1911) de Julius Jaenzon, Manhattan (1921) de Paul Strand et Charles Sheelers, Moscou (1930) de Mikhaïl Kaufman (frère de Vertov), À propos de Nice (1930) de Jean Vigo et Boris Kaufman (troisième frère de Vertov). Mettre surtout en parallèle, et en distinction, avec Berlin, symphonie d’une grande ville (1927) de Walter Ruttmann (nombreux motifs de comparaisons plastiques mais de distinctions de montage et de démarche politique). Évoquer également Paris qui dort (1926) de René Clair comme source d’influence possible (cf. Annette Michelson). B. Le mouvement : c’est d’abord le cœur actif de la ville et du cinéma. Rappeler l’enjeu esthétique pour le cubo-futurisme, l’enjeu même pour signifier la révolution, la question pratique et politique des trains pour la période (déplacement, diffusion du savoir et de la propagande, mouvement des hommes, etc.), ainsi que l’image et l’imaginaire corrélé du tramway. Prolongement : - Images commentées de Picasso, Braque, Marinetti, Balla, Malevitch, Tatline, Rotchenko - Distribuer quelques extraits des poèmes de Maïakovki notamment le début du poème Lénine ainsi que quelques poèmes antérieurs 9 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier - Extraits de films (influence des avant-gardes) : Dziga Vertov, L’Homme à la caméra (1929) Yakov Protazanov, Aelita (1924) René Clair, Paris qui dort (1926) Fernand Léger, Ballet mécanique (1924) Étape 2 : Construire le réel Séance 4 : Les rythmes du réel Objectif : Montrer la construction sous-jacente à l’accumulation apparemment sans lien entre les plans. Avancer la notion de l’« intervalle ». Travail préparatoire : Montrer aux élèves le passage 5’00 à 15’14 en leur demandant de chercher une logique d’ensemble à partir des plans montrés. Relever les effets de récurrence et leur correspondance. Éléments de réponse : Le cinéma de Vertov cherche à rendre présent la réalité. Pour cela il faut trouver une organisation cinématographique qui rende compte de ce réel soviétique, sa nouveauté, son nouveau radical. Mais c’est également la structure même de l’œuvre qui doit incarner cette nouvelle réalité. Le rythme filmique qu’invente Vertov dans L’Homme à la caméra rejoindrait l’idée d’Adorno selon laquelle le matériau est sédiment du contenu social3. L’absence de contenu narratif n’exclut pas la saisie du réel ni son organisation cinématographique. Outre une pensée du geste cinématographique (et une éducation au regard à l’intérieur du film même) que l’on verra dans la troisième partie, L’Homme à la caméra est organisée selon le rythme rêvé d’une journée soviétique. 3 Voir Theodor W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, traduit de l’allemand par Hans Hildenbrand et Alex Lindenberg, Paris, Gallimard-TEL, 1985, p. 45. 10 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Après un prologue qui pose la condition cinématographique du film, L’Homme à la caméra se décompose en trois parties : une première partie correspondrait au sommeil et à l’éveil de la société au petit matin, une deuxième saisirait la vie, le travail, l’agitation vibrionnante du quotidien soviétique, une troisième partie montrerait les loisirs qui feraient suite à la journée de labeur, l’ensemble se terminant par une apothéose visuelle. Si l’on traverse une journée de la vie urbaine de l’U.R.S.S., il ne s’agit pas de la journée d’une personne, ni de la journée d’une ville, les images du film provenant aussi de Moscou que de Kiev ou Odessa et de différents moments. C’est ce qui permet à Dominique Chateau d’avancer l’idée d’« entité de ville » et d’« entité de journée »4 c’est-à-dire une sorte de journée exemplaire, sa possibilité, un espace utopique que seul le cinéma peut ouvrir. Vertov renonce et dénonce l’illusion d’une continuité réaliste (au sens d’un réalisme esthétique) car elle rejoint la dramaturgie bourgeoise du cinéma diégétique. Ici Vertov veut saisir et restituer les rythmes du réel qu’il organise cinématographiquement et dont il montre à chaque fois les arcanes. Ce dont il est question, c’est de trouver les nouveaux rythmes de l’Histoire. Pour concevoir cette vérité du réel par la saisie cinématographique, Vertov propose une « théorie des intervalles ». Le principe intervallaire du montage vertovien est lié à son engagement révolutionnaire. Le matériau cinématographique est lui-même engagé dans une révolution des regards. Lénine ou Trotski ont souligné très tôt l’utilité sociale du cinéma qui permet de comprendre le monde où l’on vit. Vertov induit dans son œuvre que faire voir implique le montage et qu’on ne voit le monde que parce qu’on le pense. Le montage vertovien est donc un geste politique révolutionnaire, l’acte de filmer dépassant une simple volonté artistique autonome mais impliquant un rapport politique au monde. Le Kinoglaz s’est construit contre le cinéma de distraction, contre l’idée d’un cinéma au service de l’imaginaire. Le ciné-œil est une démarche pour voir le monde. 4 Voir Dominique Chateau, « L’Homme à la caméra : forme discursive et pensée visuelle » dans Vertov l’invention du réel !, sous la direction de Jean-Pierre Esquenazi, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 147. 11 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Entendu par Vertov comme un « mouvement entre les images », l’intervalle est d’abord un écart entre deux images. Séparées par d’autres, c’est dans cet écart que s’établit une relation. C’est à partir des images qui séparent qu’une dynamique de sens s’établit. L’écart fait lien, établit des corrélations dans le séparé même. Ce qui prime chez Vertov, c’est moins le point de vue sur un événement que la saisie de son mouvement, l’idée de rendre compte de la dynamique des choses. En séparant deux fragments d’un même film, Vertov en montre autant la dynamique que son inséparable relation avec les autres mouvements-moments du réel. C’est pour lui, une manière de mettre en évidence la dynamique cachée du monde réel et d’affirmer le cinéma comme une écriture de la réalité. Trois extraits à analyser : A. La vie en sommeil (5’00 à 8’ 42), B. Le départ de l’homme à la caméra (8’ 42 à 9’30), C. Le réveil de la vie et de la ville (9’31 à 15’13). Je n’évoquerai ici que la partie B : ce fragment de transition entre le sommeil et le réveil, composé de huit plans, constitue l’entrée dans la matière du réel de l’homme-àla-caméra (après son apparition au début du film et dans le prologue de la salle de cinéma, analysés dans la troisième section du cours). Ces huit plans montrent une voiture venant chercher l’homme-à-la-caméra pour sa journée de travail. Cet ensemble est intéressant à analyser à partir des questions d’entrée et de sortie de la voiture et de non raccord entre eux. Filmés en plongée les plans 2, 3, 5, 7 et 8 montrent le mouvement de la voiture selon des axes de filmage différents et des entrées/sorties de plan ne correspondant logiquement pas aux suivant (logique plastique vs code narratif). Cette disjonction formelle appliquée à la voiture de l’homme-à-la-caméra et donc à l’homme-à-la-caméra induit autant la mobilité qu’apporte le quasi personnage et surtout sa subversion des codes formels en vigueur depuis Griffith. L’interposition d’un plan de l’affiche (plan 4 à 9’08) et d’un plan de haut du visage de la jeune femme endormie (plan 6 à 9’12) viennent également rompre toute forme de narrativisation et affirmer l’ambition intervallaire du montage. 12 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier On construira cette analyse à partir du story board de ces huit plans, permettant de saisir leur articulation plastique et de réviser ainsi cette question au programme de l’écrit du baccalauréat (sujet II). Prolongement : L’intervalle pour Vertov : Dziga Vertov, « L’A.B.C. des Kinoks », 1919 (extrait) dans Articles, journaux, projets, p. 131-132. Extrait distribué aux élèves. Séance 5 : Le commun du travail Objectif : Montrer l’importance politique et esthétique des images du travail dans le film, le sens de la construction de ce qui pourrait n’apparaître que comme un collage aléatoire. Travail préparatoire : Demander aux élèves de réfléchir sur le thème de l’hommemachine au cinéma et dans la littérature à partir d’exemples précis. Éléments de réponse : Dans ces rythmes du réel, le travail occupe une place centrale. Si la partie éveil occupe 13 minutes, et la partie loisirs 11 minutes, la partie centrale consacrée à l’activité professionnelle fait quasiment 41 minutes. Vertov balaye un ensemble considérable de situations et propose une véritable expérience de ce quotidien soviétique et universel (dans un sens internationaliste). Il y montre une métamorphose perpétuelle par la saisie du mouvement et du temps, par une expérience cinématographique de la durée et de la vitesse. Ce que cherche à montrer Vertov, c’est la constitution d’un nouveau corps, un corps commun, en commun, celui du prolétaire. Cette question se dialectise dans le rapport corps/machine : le corps et la machine, le corps comme la machine, le corps-machine, cinématographique comme méta-corps (principe du la machine ciné-œil), la machine cinématographique confrontée au corps (cf. Jean-Louis Comolli). Sans entrer dans le 13 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier détail des enjeux théoriques soulevés par ces questions, on constate dans la partie centrale de L’Homme à la caméra une corrélation établie entre le mouvement des machines productrices de travail (roulements, moteurs, pistons, engrenages, fileuses, etc.) et le mouvement des humains au travail (voir 15’30 à 16’55 par exemple). C’est bien sûr l’attrait avant-gardiste pour la machine que l’on retrouve ici ainsi que l’utopie machiniste. Le montage par entrelacement des images propose un jeu de correspondance des gestes, des mouvements et des destinations. C’est par une construction cinématographique d’images du commun jaillissant et se suturant les unes les autres que Vertov montre le lien entre l’homme et la machine. De même, lorsque Vertov envisage la foule, la masse, il la met en relation, en corrélation avec l’idée machinique, celle de la communication (qu’il s’agisse des communications dématérialisées comme le téléphone ou plus prosaïquement des transports communs comme le tramway). Par ailleurs, si le corps-masse est une inflexion idéologique de l’idée de corps, Vertov ne cède jamais à une stricte doxa idéologique même si le corps individuel, individué, désigne moins un individu que l’idée de l’humain. Ce que cherche à capter Vertov, ce sont les énergies : énergie des hommes, énergie du travail (autant que travail des énergies : eau, charbon, électricité… comme autant d’éléments de cette société nouvelle qui s’élabore depuis la fin du « communisme de guerre »). À ce titre l’homme-à-la-caméra a une position et un traitement similaires. Il est lui aussi, au même titre que les autres, un commun-au-travail. C’est la raison pour laquelle il est constamment montré dans son activité, conjointement aux images montrées. On verra cette mise en abyme par la suite mais il est utile de rappeler que précisément dans l’épisode de la mine, on voit l’opérateur au travail, filmant couché sur le sol les wagonnets tirés par les ouvriers (17’23). L’homme-à-la-caméra est également une synthèse extrêmement forte de l’idée de l’homme-machine. Il est celui qui ne se départit jamais de son engin, qui invente les situations les plus improbables pour saisir l’improviste du vivant (train, voiture, pont, cheminée, etc.). L’image de l’homme-à-la-caméra de dos avançant dans la foule, sa caméra sur l’épaule, est de ce point de vue saisissante (18’12). Enfin, et c’est sans doute le plus important, la puissance d’imbrication de l’homme-machine converge vers l’idée du ciné-œil et l’expérience cinématographique des films de Vertov. 14 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier L’analyse du passage autour de la vitesse des gestes (à partir de 37’) mettant en étroite corrélation l’homme et la machine par le montage et la rapidité extrême de son rythme (+ la question du mouvement autour de 40-42’) permettent de prolonger cette réflexion – la boucle étant la surimpression du visage souriant et radieux et de la machine (voir 1h 03’ 10). Séance 6 : Intimité Objectif : Évoquer à partir d’une question le rapport au réel et au montage qu’organise Vertov dans l’ensemble de son film. Éléments de réponse : Dans cette ambition de filmer la vie elle-même dans une entité de journée qui serait le geste soviétique d’un cinéma révolutionnaire, Vertov n’hésite pas à filmer l’intimité des êtres humains et parfois même d’une manière qui peut paraître problématique. Vertov filme l’ordinaire et refuse l’événement, ou l’exemple. Il capte le commun de l’existence, la vérité du réel (contre le vraisemblable de la mise en scène du ciné-drame). L’intime a un sens particulièrement dense et important en tant qu’il est irruption d’une tension du réel, l’irruption d’un dérèglement des habitudes du regard (le regard habitué aux formes conventionnelles et rassurantes de la fiction). L’enjeu une fois de plus ne tient pas dans les images de l’intimité pour elle-même mais leur inscription dans le maillage du film, leur travail du sens à l’intérieur du réseau du montage. On peut distinguer quatre formes de l’intimité : a. la déconstruction d’une mise en scène de l’intimité (l’éveil de la jeune femme) ; b. l’intimité sociale (mariage, divorce et obsèques filmées dans le « cycle de la vie ») ; c. improvisation, ou les images d’une intimité volée (réveil des sans-abris et le deuil) ; d. la naissance (accouchement). Je n’évoquerai brièvement que le C : Improvisation, ou les images d’une intimité volée. Deux cas sont ici à envisager : d’abord les plans de réveil des sans-abris et 15 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier notamment ce plan de jeune garçon saisi au moment de son réveil (images issu du précédent film de Vertov Kinoglaz) et accueillant la caméra par un magnifique sourire, faisant de ces plans un extraordinaire moment de cinéma (11’16, 11’20 et suivantes) ; ou a contrario le plan de cette femme endormie sur un banc et qui s’enfuit en voyant la caméra (14’34). Mais les plans les plus troublants, ceux qui déplacent les limites de l’image face à l’intimité sont les courts plans de femmes éplorées au-dessus d’une tombe. Filmés en longue focale (27’48 et 28’00), ces deux plans impriment deux moments d’intimité particulièrement intenses. Le second plan est à ce titre plus terrible car il montre, en légère plongée, une très vieille dame frêle quasiment couchée près d’une pierre tombale mangée par une nature foisonnante, tenant un mouchoir dans sa main et parlant au disparu. La question des limites est sans doute posée. Mais la réponse ne saurait être morale. Elle est d’abord politique, puis esthétique. Vertov a décidé avec le Kinoks d’observer toutes les formes de la réalité. Par ailleurs, l’image doit être envisagée dans l’ensemble de la construction vertovienne : le « cycle de la vie » articule les moments que traversent les humains (naissance, mariage, divorce, mort, deuil). Enfin, on peut lire ce plan comme une réponse esthétique et critique à l’œuvre d’Eisenstein qui a pu reprendre des éléments du travail de Vertov dans un film de fiction, ce qui est aux yeux de Vertov une véritable trahison de ses ambitions cinématographiques révolutionnaires. En ce sens, ce plan de vieille dame en deuil apparaît comme une critique virulente de la mise en scène du deuil dans Le Cuirassé Potemkine. Étape 2 : Déconstruire le cinéma Séance 7 : Mise en abyme Objectif : Montrer la dimension théorique du film à partir de formes concrètes. Travail préparatoire : Chercher le sens littéraire et filmique d’une mise en abyme. Trouver des exemples de mise en abyme cinématographique. 16 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Éléments de réponse : L’Homme à la caméra est d’abord un film qui, influencé par l’expérimentation des kinopravada, enregistre la réalité. Le ciné-œil est l’expression de la puissance universalisante du cinéma comme intensification de l’expression du réel. Mais là où L’Homme à la caméra va encore plus loin que cette position documentaire expérimentale et révolutionnaire, c’est qu’il enregistre l’acte même du filmage comme une expérience en propre du réel et une expérience à penser avec le matériau même des images dans le temps du film. Vertov ne cherche pas comme dans le cinéma de fiction à cacher sa propre mécanique. En la montrant, il fait la démonstration d’une pensée de l’image par l’image. En montrant, autant que cela est possible, l’envers (tournage, montage, trucage, travail de l’image), il invente in situ une véritable éducation à l’image. Montrer le travail des images, c’est faire travailler les images comme expérience et signification. Plus généralement, comme le suggère Jean-Louis Comoli, en s’emparant du cinéma comme forme du réel à explorer, en travaillant cette mise en abyme, Vertov déplie un « événement de conscience » (Voir et pouvoir, p. 234). La mise en abyme, la mise en présence immédiate des moyens qui construisent un film – ce que Jean-Jacques Marinbert appelle l’autoréférentialité ; on peut également ouvrir d’autres précisions conceptuelles en utilisant d’autres terminologies comme cinéma (auto)réflexif ou pensif ; ou encore « Invitation constante au procès d’intellection » selon Annette Michelson – participent du rejet vertovien de la fiction et des conventions du ciné-drame. L’objectif du ciné-œil est de montrer l’objectif de la caméra au travail pour éduquer le regard, former un œil nouveau et conscient. Il s’agit d’expliquer au spectateur le cinéma et endormir l’œil et l’esprit dans la psychologie et la convention dramaturgique. Le régime explicatif et métadiscursif vient casser l’adhésion à la diégèse, à la tentation du récit. C’est la raison pour laquelle le film débute par une salle de cinéma. Au commencement était la caméra, une caméra que surmonte immédiatement un opérateur au sommet de laquelle il installe sur un monticule de terre une autre caméra 17 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier sur son trépied (2’23). La mise en abyme et le trucage sont immédiats. Il s’agit autant d’une invitation au regard que d’un appel à la vigilance du regard. La caméra et l’opérateur sont donc littéralement au(x) premier(s) plan(s). Mais il faut également rappeler que le titre du film renvoie directement à celui qui produit les images du film… en sorte que le prologue de L’Homme à la caméra porte presque naturellement sur la condition de l’image pour le spectateur : le producteur (l’opérateur) et l’espace de diffusion (salle/projection). L’image de l’opérateur traversant le rideau tiré (2’38) fait ici lien et sens entre les deux instances (production/diffusion). Le prologue vient à la fois dire les conditions du cinéma et dire au spectateur lui-même la place qu’il occupe dans ce dispositif. Une fois passé le rideau derrière lequel se trouve l’écran (et sans doute le chemin de la salle de projection pour y déposer ses bobines), on découvre la salle (2’42). Sept plans viennent montrer la salle (trois plans larges montrant d’abord la salle des sièges vides sous trois angles différents, deux plans rapprochés détaillant les entrées encore fermés par un filin et deux gros plans (luminaire et fragment de filin) précisant cet espace vide de toute activité. Suit un plan sur le projecteur (3’04) articulant déjà l’attrait pour la machine (caméra, projecteur) et la chaîne de fabrication du film. Une série de plans (entrecoupés de plans de la salle) montrent alors le travail du projectionniste (manipulation de la bobine et de la pellicule, travail de la lumière et de l’obturation). L’ouverture partielle du rideau (3’22), puis de la salle (3’29) approfondit la question de la salle de cinéma. Il faut alors distinguer deux types de salles qui semblent vivre conjointement grâce au montage. On découvre en effet une salle qui se remplit de spectateurs, salle filmée en plan large et plongée appuyée (3’30 ou 3’36) ou plus légère (3’44 ou 3’50, le plan en 3’59 achevant ce cycle reprend le plan initial de la salle 2’42) tandis qu’une autre salle, plus étrange celle-ci, apparaît en alternance : une salle vide où les sièges s’actionnent seuls, comme par magie (3’25, 3’33, 3’40, 3’47, 3’54). On distinguera donc deux univers : le premier décrit une salle concrète qui se remplit de spectateurs ; le second est un espace vide, mu par des forces qui n’appartiennent qu’au seul cinéma. La salle devient ici une idée, une entité figurant l’idée de salle, en quelque sorte, une projection mentale, celle du film à venir, l’idée d’un film, 18 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier sa destination, enfermée dans la camera obscura d’un travail à venir, en devenir dans et par le commun des regards. Cette alternance de salle (celle qui se remplit des vivants, celle qui est mue par des effets de l’image : le trucage des sièges se baissant par euxmêmes… renvoyant également à la figure du magicien et de la série d’animations, notamment l’animation finale de la caméra) est l’expression d’un espace mental, celui du cinéma comme expérience et matière de pensée, et comme éducation à venir. À ce titre, il n’est pas hasardeux de voir dans un plan rapproché sur un de ces sièges autonomes s’asseoir une femme avec son enfant sur ses genoux (3’57). C’est ce plan qui relie les deux espaces séparés par l’alternance du montage. La salle réelle et la salle abstraite, selon d’Eugénie Zvonkine, sont désormais ensemble, reliées par cette image. L’enfant qui boucle ce plan en ayant regardé la caméra (3’58) est également la présence prégnante de cette idée de génération, de formation d’une nouvelle société par un nouveau regard (problématique de l’enfant, du regard et de la naissance : l’accouchement est d’abord là) ; le regard caméra étant à la fois désignation du regard qui s’éduque dans la salle et qui dit la présence du cinématographique contre la tentation fictionnelle. Études à prolonger plus en détail : la suspension musicale (24 secondes entre 4’07 et 4’31) ; la place de l’homme-à-la-caméra et de sa caméra, ainsi que le refus du quatrième mur cinématographique. Séance 8 : Montage et faux-raccord Objectif : Rappeler les enjeux de la question du montage (occasion de faire diverses remarques autour de leur propre travail de montage) et les questions de raccord. Travail préparatoire : Qui sont Etienne-Jules Marey ou à Edward Muybridge ? Proposer dès la rentrée un exposé sur Eisenstein et sur sa réflexion sur le montage, et programmer l’exposer avant cette séance. 19 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Éléments de réponse : Vertov veut montrer les faits, montrer les faits du cinéma et éduquer le spectateur à la construction d’un film. S’il montre constamment l’élaboration d’un plan à partir de la manipulation de l’appareil (focale, point, etc.), il montre aussi les choix d’angles de prise de vue (placer la caméra au niveau des rails d’un train, monter en haut d’une cheminée pour faire une plongée), Vertov doit aussi alerter le spectateur sur l’étape déterminante du travail du film, à savoir le montage. La question est celle de l’organisation des images en refusant les articulations propres à la fiction. Il s’agit d’organiser les rythmes critiques qui répondent à l’ambition révolutionnaire de Vertov. S’il pense, comme Eisenstein, que le montage porte une dimension idéologique, et que le montage est un espace de pensée critique déterminant, il s’éloigne en revanche des propositions de l’auteur d’Octobre. La position de Vertov est plus tranchante. Il invente un espace filmique qui fasse tenir les improvisations du réel dans un ensemble structuré et critique qui renverse les habitudes. La théorie des intervalles et le jeu des durées occupent cette fonction. Le montage comme espace de pensée du film était déjà induit par la séquence de la salle de cinéma du prologue : c’est par le montage que la salle (ses inflexions) se déploie comme espace pensif du cinématographe. Le rejet radical de l’illusion cinématographique et la convocation d’une éducation du regard passe par une série de dispositifs dénonçant le factice pour le factuel. Dans la partie centrale du film, dite de la monteuse, quatre éléments se dégagent : faux raccord, mise en abyme, arrêt sur image et figure de la monteuse. Pour cette étude-ci, je me concentrerai sur l’arrêt sur image en rappelant tout de même que : - le faux raccord est ici rejet de la convention et refus de l’illusion fictionnelle (cf. la séquence de poursuite-filmage des voitures et des calèches à partir de 21’15 et surtout 22’10) et affirmation de la compétence réflexive et critique du spectateur. 20 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier - la mise en abyme : jeu sur trois instances, méta-filmeur, filmeur, filmé qui regarde le(s) filmeur(s). Disjonction du montage, réflexion sur le champ et affirmation dans l’expérience du vrai, le vrai du cinéma. - la monteuse : figure autant manuelle qu’intellectuelle, il s’agit que montrer autant les gestes, et les outils du travail de montage que le processus intellectuel d’Elizaveta Svilova5. - l’arrêt sur image : poursuivant voitures et calèches, l’homme-à-la-caméra et le montage laisse voir un haletant travelling entrainant le spectateur dans un rythme virevoltant, le montage montrant ainsi sa propre virtuosité. Soudain, tout s’arrête (22’56). Le cheval dont on suivaint le galop se fige en plein mouvement (bientôt suivi d’autres images figées). Le moment est particulièrement saisissant car très singulier. Ce moment que je qualifierai de « moment photogrammatique »6 est décisif. Car l’image qui s’arrête n’arrête pas le défilement du film. Il s’agit au contraire d’un outrepassement, d’un débordement du flux par une dialectisation du mouvement et de l’arrêt. Par cette dé-référentialisation du cinématographe, Vertov touche pourtant la nature même du cinéma : une image, une série d’images fixes qui invente un mouvement, son idée. Il ne s’agit donc pas ici d’un mouvement immobile mais d’une immobilisation infixée. La force du paradoxe introduit par Vertov n’est pas de dénoncer l’illusion cinématographique mais de la montrer, de la donner à voir et à comprendre. En brisant la convention, Vertov ouvre un espace d’interrogation et de conscience. C’est pourquoi il prolonge ce « moment photogrammatique » entendu comme cinématogrammatique par l’épisode de la monteuse. L’image du cheval en arrêt doit être rapprochée des travaux d’Etienne-Jules Marey et d’Edward Muybridge dont le travail sur la décomposition du mouvement participe d’un proto-cinéma déterminant pour comprendre Vertov. Un autre rapprochement s’impose, c’est le futurisme tant dans ses considérations théoriques que ses formes plastiques (Cf. Giacomo Balla, Dynamisme d'un chien en laisse, 1912). Ajoutons enfin 5 Voir également l’analyse d’Olivier Bersou dans le numéro 18 Cahiers des ailes du désir, ou les remarques de Dominique Chateau dans le volume Vertov, l’invention du réel !. 6 Voir la réflexion engagée à ce sujet dans un article antérieur : Sébastien Rongier, « Le cinéma de Kubrick (et autres Marker ou Tarkovski) : une pensée de l’image au détour du photographique » dans Ligéia, dossier sur l’art, « La Photographique en vecteur », numéros 49-52, janvier-juin 2004. 21 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier que cette question du photogrammatique s’inscrit dans un ensemble plus grand de questionnement sur le matériau cinématographique chez Vertov puisqu’on peut également y évoquer l’image de la pellicule, l’apparition de réels photogrammes (les premières étant des images d’enfants est-ce un hasard ?), ainsi que la question du ralentissement de l’image dans le film comme prolongement discursif. Éléments bibliographiques Nicola Pavlovitch Abramov, Dziga Vertov, traduit du russe par Barthélémy Amengual, Premier plan, numéro 35, Lyon, Société d'études, recherches et documentation cinématographiques, 1965. Jacques Aumont, À quoi pensent les films, Paris, Séguier, 1996. Jean-Louis Comolli, Voir et pouvoir. L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, Lagrasse, Verdier, 2004. Frédérique Devaux, L’Homme à la caméra de Dziga Vertov, Yellow Now, 1990. Jean-Pierre Esquenazi (dir.), Vertov, l’invention du réel !, Paris, L’Harmattan, 1998. Jean-Jacques Marimbert (dir.), Analyse d’une œuvre : L’Homme à la caméra, D. Vertov, 1929, Paris, Vrin, 2009. Annette Michelson, « L’Homme à la caméra. De la magie à l’épistémologie », traduit de l’anglais par Georges Dupouy, dans Dominique Noguez, éd., Cinéma : théorie, lectures, Paris, Klincksiek, 1973. Jean-Michel Palmier, Lénine, l’art et la révolution, Paris, Payot, 1975. Georges Sadoul, Dziga Vertov, Paris, Éditions Champ libre, 1971. Youri Tsivian, « Dziga Vertov, muet en 1929 », dans Kristian Feigelson (dir.), « Caméra politique / Cinéma et stalinisme », Théorème, n° 8, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2005. 22 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011 Sébastien Rongier Dziga Vertov, Articles, journaux, projets, traduction Sylviane Mossé et Andrée Robel, Paris, UGE – 10/18 – Cahiers du cinéma, 1972. Dziga Vertov, L’Homme à la caméra, Cahier des ailes du désir, n° 18, Versailles, A.N.E.P.C.C.A.V-Les ailes du désir, mars 2010. Eugénie Zvonkine, Dziga Vertov, L’Homme à la caméra, Dossier « Lycéens et apprentis au cinéma », Paris, CNC-Les Cahiers du cinéma, 2008. Bamchade Pourvali, L’Homme à la caméra, Paris, Les Cahiers du cinéma-SCERENCNDP, 2009. Consultable sur le site du cndp http://maj.cndp.fr/index.php?id=1040 (date de dernière consultation le 26 août 2010). L’Homme à la caméra DVD vidéo, L’Homme à la caméra, un film de Dziga Vertov (113 min.), coll. « L’Eden cinéma », DVD et livret d’accompagnement pédagogique, CNDP, 2003. 23 Supplément Écrivains et enseignants NRP –mars 2011