L`interview Ma juscule
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L`interview Ma juscule
« Ma féminité, c’est ma force » À l’affiche des Merveilles, Grand Prix du Festival de Cannes, et en tournage du prochain James Bond, Monica Bellucci a pris le temps de nous recevoir chez elle, à Paris. Propos recueillis Par Jean-Pierre Lavoignat U ne maison au cœur de Paris mais aux couleurs chaudes d’Italie. Une maison accueillante où résonnent des rires d’enfants. C’est là, il y a deux mois, que Monica Bellucci a choisi de s’installer, seule avec ses deux filles, Deva, 10 ans, et Léonie, 4 ans. Depuis sa séparation avec Vincent Cassel, après dix-sept ans de vie commune, sa vie a changé mais la belle Italienne n’a rien perdu de ce qui la caractérise : sa douce détermination, sa curiosité artistique, son esprit positif. « Notre rupture ne doit pas nous faire oublier ce que nous avons vécu, ce que nous avons fait ensemble : deux filles magnifiques et… des beaux films. » Toute de noir vêtue, elle est d’une beauté et d’une simplicité qui laissent rêveur, comme si le temps était son meilleur allié. Rencontre avec une femme à qui la maturité ne fait pas peur et qui sait depuis toujours prendre son destin en main… C’est assez rare de voir une actrice qui vient de fêter ses 50 ans non seulement assumer son âge mais presque le revendiquer… Comment faire autrement ? On ne peut pas échapper à soi-même. Cela ne veut pas dire qu’on n’a pas peur du temps qui passe mais c’est un peu comme une nouvelle aventure qui va nous permettre de vivre des choses différentes, nous ouvrir de nouvelles portes, nous donner d’autres possibilités. C’est assez excitant. Je ne le vois pas comme un combat mais comme une acceptation de soi-même. En même temps, je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Il ne faut pas croire que j’ai une force hors du commun. Aujourd’hui, je 16 - Femme Majuscule - Mars-Avril 2015 fais face au temps qui travaille sur mon visage et je l’accepte, mais dans dix ans je ne sais pas…C’est pour cela que je n’ai aucun jugement sur les actrices, sur les femmes, qui ont recours à la chirurgie esthétique. Si cela les fait se sentir mieux, pourquoi pas ? Dans Les Merveilles, votre rôle est court, mais essentiel : une animatrice de télé, un personnage un peu irréel, une sorte de fée habillée comme une déesse antique, qui fait rêver la jeune héroïne du film. Le dernier plan sur vous est magnifique : sans costume, quasiment pas maquillée, quelques rides autour des yeux, vous regardez avec tendresse cette adolescente… Tout d’un coup, la déesse a laissé la place à la femme, l’illusion a laissé la place à la vérité. On se dit que vous n’avez accepté ce film que pour ce dernier plan… Presque ! [Rires.] Et aussi parce que je trouvais drôle qu’une femme habillée comme ça et qui semble venir de la Lune parle de saucisses, de jambons et de fromages ! J’adorais ce décalage… Mais surtout, j’ai été séduite par la réalisatrice, Alice Rohrwacher. Elle est vraie, il y a une cohérence entre ce qu’elle vit et ce qu’elle fait. Mais vous avez raison, c’est parfois pour des instants comme ceux-là que j’accepte un film, même si je n’y ai que peu de scènes. C’est toujours la possibilité de jouer quelque chose d’inattendu, quelque chose qui me fait apprendre, qui me fait évoluer, qui me fait m’envoler… Ce plan final donne en effet tout son sens au reste. Ce moment est important parce que l’adolescente qui a rêvé sur cette fée de la Juan Aldabaldetrecu / Folio-id.com L’interview Majuscule Entrer en actioN Mars-Avril Mars 2015 - Femme Majuscule - 17 L’interview Majuscule On pourrait voir ce rôle comme une métaphore de votre statut. Une fée qui fait rêver – « l’une des femmes les plus belles et les plus sexy du monde », comme le disent les journaux people – et derrière, une femme, une vraie. Peut-être qu’il y a en effet une recherche comme ça… Justement, l’âge me donne cette possibilité nouvelle. La beauté peut imposer, sans qu’on le veuille d’ailleurs, une distance, créer un masque dont on peut être très vite esclave. Avec l’âge, cette beauté devient plus fragile et donc… plus touchante. C’est comme si tout d’un coup je pouvais transporter cela dans mon travail, je pouvais faire transparaître maintenant dans la vérité de mon visage et de mon corps quelque chose qu’avant il m’était impossible d’exprimer. Comme si cela me donnait la possibilité d’ouvrir mon âme beaucoup plus que quand j’étais jeune. Et c’est cette démarche-là qui m’intéresse… Jusque-là, c’était un peu comme si la beauté avait forcément quelque chose de lisse, et même interdisait la douleur : on ne peut pas souffrir quand on est née comme ça ! Je dis ça avec toute la lucidité dont je suis capable mais je ne me plains pas, hein ? [Rires.] Je ne remercierai jamais assez la nature de m’avoir donné cette beauté. Elle m’a fait avancer plus vite, elle m’a aidée à dépasser la timidité qui était la mienne quand j’étais enfant. Mais pas question de se laisser piéger par cette image. D’abord, il ne faut pas prendre au sérieux ce qu’on dit de vous, sinon on s’empêche de vivre ! Et moi, j’aime la vie ! Je À l’affiche Ombrie, fin d’été. Gelsomina, ses sœurs et ses parents, des apiculteurs, vivent à l’écart du monde. Leur vie va être bouleversée par l’arrivée d’un délinquant accueilli dans le cadre d’un programme de réinsertion et par le tournage du Village des merveilles, un jeu télévisé animé par Milly Catena (Monica Bellucci). Les Merveilles, d’Alice Rohrwacher, en salles depuis le 11 février Dans Ville-Marie, que vous avez tourné au Québec, et que l’on verra peut-être à Cannes, vous avez un fils de 20 ans… Et je n’ai pas hésité… tellement il est beau ! [Rires.] Pendant le tournage, je me disais même : « Je serais fière d’avoir un fils comme lui dans la vie, tellement séduisant et tellement talentueux ! » Il y a eu une très belle énergie entre nous… J’ai hâte de voir le film. Le réalisateur, Guy Édoin, qui n’a que 34 ans, est très doué. Son scénario est magnifique et je pense même que ce rôle est l’un des plus beaux qu’on m’ait donnés. suis quelqu’un qui apprécie le soleil, le bon vin, un bon cappuccino ou une nuit d’amour, qui est contente de se lever le matin, qui aime être avec des copines… En fait, je n’agis pas en fonction de mon image publique mais en fonction de ce que je suis profondément, de ma nature. Je suis extrêmement féminine et même si je n’étais pas actrice, je prendrais tout autant soin de ma féminité. Même si avec l’âge, c’est vrai, ça demande un peu plus d’efforts ! [Rires.] Cette féminité, je la vois comme un signe de force. Je ne crois pas, comme on veut nous l’apprendre aujourd’hui, que pour être forte il faut devenir comme un homme. Je n’ai pas envie, moi, d’être comme un homme, j’ai envie que la force vienne de la féminité justement. Du coup, je ne fais pas machine arrière sur mes talons ! On dit souvent que la quarantaine et la cinquantaine sont des périodes compliquées pour les actrices. Vous, vous n’arrêtez pas de tourner, que ce soit des petits ou des grands rôles… Les Merveilles, un film au Québec, le James Bond et le prochain Kusturica… Oui, ça continue… Je suis très excitée à l’idée d’aller à Rome dans quelques jours pour la suite du tournage de James Bond [Spectre] avec Sam Mendes et puis de retourner sur le plateau de L’Amour et la paix d’Emir Kusturica. Une aventure incroyable ! Emir, qui est aussi mon partenaire dans le film, m’a demandé de jouer en serbe – un défi de plus ! Je ne peux pas nier que ces deux projets excitants, beaux et différents, me donnent de la force en ce moment. D’avoir autour de moi le désir de metteurs en scène que j’estime, cela me fait me sentir vivante. Je ne suis pas comme un pianiste qui travaille seul au piano un morceau qu’il va présenter. J’ai besoin du talent des autres pour exprimer le mien. Je ne peux rien faire sans eux. Qu’est-ce qui vous excite le plus dans James Bond ? D’entrer dans la légende James Bond ? De travailler avec Sam Mendes ? Avec Daniel Craig ? Tout cela à la fois ! Peut-être qu’à 30 ans, cela aurait été un rôle de plus, alors qu’à 50 ans, c’est quelque chose de spécial. Je ne sais pas si, comme l’a dit Sam Mendes, c’est « révolutionnaire » d’avoir pour la première fois donné à une femme « adulte » le rôle d’une James Bond girl. En tout cas c’est la preuve que le regard sur la femme de 50 ans a changé. C’est une nouvelle manière, y compris dans ce cinéma-là, de la regarder : comme une femme dont on peut encore mettre la féminité en valeur… Pourquoi ? Parce que c’est une femme qui lutte avec elle-même, qui est pleine de fragilités et qui cache cette fragilité derrière son métier d’actrice. Elle n’est pas la mère qu’elle voudrait être et, du coup, à travers son fils, elle doit faire face à elle-même. On apprend beaucoup à travers ses enfants… Avec ce rôle, Guy Édoin m’a donné la possibilité de jouer sur ce dont je parlais tout à l’heure, sur la beauté et sur ce qu’on croit être une faiblesse quand la beauté n’est plus parfaite. Faire face à ça, je crois que c’est déjà une force. Interpréter une actrice, c’est un jeu de miroirs assez particulier… En tout cas, cela m’a fait réaliser une chose que je n’avais jamais vraiment formulée. Lorsque, en tant que femme, j’ai des incertitudes, je pense alors à certains rôles que j’ai joués, qui me faisaient peur, dans lesquels j’ai dû faire face à des situations difficiles, et je me dis que si l’actrice est arrivée à surmonter ces obstacles, il n’y a pas de raison que, dans la vie, la femme n’y arrive pas. C’est comme si l’actrice donnait de la force à la femme ! Juan Aldabaldetrecu / Folio-id.com télé se rend compte que c’est une femme comme les autres, et même… pas si jeune que ça. Il n’y a pas d’autre manière d’évoluer que de faire face à la vérité. On a parfois besoin de vivre dans l’illusion pour survivre mais un jour ou l’autre, il faut bien se réveiller. Bien sûr, faire face à la vérité, c’est parfois douloureux, mais on ne peut pas faire l’économie de cette douleur-là si l’on veut avancer, si l’on veut grandir. « La vérité, c’est douloureux parfois, mais il n’y a pas d’autre manière d’évoluer que d’y faire face » Un proverbe français dit « Qui a deux maisons perd la raison. » Vous, vous en avez trois, une à Paris, une autre à Rome et une troisième à Londres… Je ne crois pas avoir perdu la raison, je pense même que c’est l’inverse. C’est une manière de trouver mon équilibre. Rome, Paris et Londres, ce sont un peu mes bases depuis vingt-cinq ans. Paris fait aujourd’hui partie de moi. Presque toutes les étapes que j’y ai vécues ont été emblématiques. J’ai décidé d’y installer ma « maison de famille » après ma séparation avec Vincent. En fait, j’ai eu besoin de m’y poser pour recommencer. Cette ville a une beauté dont je ne me fatigue pas, tout en étant très vivante, très excitante. Une partie de mon cœur est liée à la France. Et pour toujours… ✦ Mars-Avril 2015 - Femme Majuscule - 19